‹ Voltaire: six conférencesChapitre 8 sur 257 · XX LETTRE-PREFACE DU TRADUCTEUR · texte numérisé non relu

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nature, la biologie a parlé : c'est cette matière grise et blanchâtre, ce sont ces cellules, ces tubes, ces lobes et ces lobules, ces hémisphères avec leurs circonvolutions, c'est tout cela qui, par une propriété inconnue en son essence, ' nous le proclamons bien haut, reçoit les impressions, les transforme en idées s'unissant pour devenir des jugements; le jugement croit jusqu'à la pensée et la pensée jusqu'au livre. Il n'y a rien de plus dans des démolisseurs comme Voltaire ou dans des fondateurs comme Auguste Comte.

Le nom de Rousseau s'est placé sous ma plume à côté de celui de Voltaire. Ils sont en eifet devenus inséparables, et la France actuelle, fille de la Révolution, a raison de les unir dans une même pensée et de se préparer à les célébrer ensemble dans le grand centenaire de 1778. L'un complète l'autre; ils travaillèrent non pas en commun, mais parallèlement, et c'est pourquoi ils furent adversaires. Voltaire, né au sein de la société élégante, vivant dans les châteaux et les cours, ne souffrant en général que pour ses attaques à la théologie, devait sentir avant tout les entraves à la libre pensée. Rousseau, né dans une république, fils d'artisan, artisan lui-même dans son jeune âge, sans asile quelquefois, sans fortune toujours, souffrait surtout de ne pas se sentir à la place qu'il croyait mériter. Son attention devait donc se porter sur les défauts des conditions sociales, et il s'en prit tout d'abord à la royauté, qu'il en rendait responsable.

Ou plutôt il en voulut à l'ordre social tout entier, allant bien au delà de ce que la Révolution allait bientôt détruire, tandis que Voltaire, plus fidèle à la civilisation, resta bien en deçà; et tous deux gardèrent l'idée théis-

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tique, Tun sous forme de christianisme, l'autre sous forme de déisme. Mais ce qui n'avait pas été fait par eux le fut de leur temps même par une phalange de savants, qui poussèrent encore plus loin l'œuvre négative, ne laissant plus subsister qu'une seule des anciennes erreurs : la vaine prétention humaine de vouloir expliquer d'une façon quelconque les causes premières des choses.

Ainsi, par Voltaire et les matérialistes d'un côté, par Rousseau de l'autre, tout ce qui s'était élevé ensemble, organisation religieuse et organisation sociale, croulait ensemble; intime solidarité, dont nous sommes surpris de trouver la parfaite conscience chez un paysan, Meslier, curé de campagne, qui avait eu, comme tel, à gémir de l'oppression de la pensée et des vices politiques. Il attaqua la théologie pour détruire la royauté; il cria contre tout ce qui lui était fardeau, et il écrivit un des livres les plus étonnants qui puissent se voir, livre de revendication, passionné, injuste, symptôme terrible, expression de la colère populaire qui s'amassait partout contre l'ancien ordre de choses.

A la veille des cataclysmes qui se produisent parfois au sein de la croûte terrestre, on entend comme un sourd grondement, présage du bouleversement prochain. Tel fut le Testameyit du curé Meslier à l'égard de la Révolution, fin du vieux monde, que les penseurs voulaient voir disparaître, que le peuple allait abattre, terrible et dangereuse étape, mais commencement du monde nouveau, début d'une reconstruction puissante.

Après Voltaire, après Rousseau, après les matérialistes et Meslier, après la Révolution, il n'était plus besoin que d'une seule négation, et alors il serait possible de mettre

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en œuvre l'amas immense de matériaux qu'avaient laissés derrière elles les générations disparues.

L'honneur de cette négation, l'honneur de porterie dernier coup au subjectivisme, cette méthode hypothétique qui avait dirigé la pensée de l'homme pendant des milliers d'années, mais qui ne pouvait plus la diriger, devait revenir au fondateur de la philosophie positive, à Aug. Comte, qui, réunissant tout le savoir humain dans une vaste synthèse, marquant à chaque ordre de faits sa place dans la hiérarchie scientifique, fondant la science dernière, la sociologie, la plus complexe entre toutes, posa les bases de la grande reconstruction.

Si, dans cette fondation de la science sociale, Comte avait eu pour précurseurs Condorcet, Kant et surtout Turgot, dans la partie négative de son œuvre il avait été préparé par Voltaire.

Voltaire duaUste, proclamant sa foi théiste, était en fait d'hypothèse, sinon en fait de révolution, juste au niveau des matérialistes et des autres monistes ; il était au-dessus d'eux quand il déclarait que l'expérience est l'unique source de nos connaissances, et ne craignait pas de reconnaître des bornes infranchissables au savoir des hommes.

Qu'on lise dans son Micromégas cette scène sur l'âme, si vive et si ingénieuse, qu'on lise ^q^ Aveugles juges des couleurs, son Philosophe ignorant, sa correspondance surtout, et qu'on dise ensuite s'il était disposé à laisser à l'homme la fatuité de se croire capable de résoudre tous les problèmes de l'univers, s'il était disposé à s'incliner devant une théologie vieillotte, devant une métaphysique orgueilleuse, nous imposant leurs conceptions pour des

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réalités ; car le compelle intrare existe pour toute métaphysique comme pour toute théologie.

C'est Voltaire qui, à propos des questions sur lesquelles raisonne et déraisonne la métaphysique, écrivait : « Qu'importent, dans ces questions inaccessibles, ces romans de nos imaginations incertaines? »

Et dans ses Mémoires : « Les pauvres gens qui s'emportaient dans ^cette dispute ne savaient sûrement ni ce que c'est que la ^natière^ ni ce que c'est qyiQY esprit. Le fait est que nous ne savons rien de nous-mêmes ; que nous avons le mouvement , la vie , le sentiment et la pensée sans savoir comment ; que les éléments de la matière nous sont aussi inconnus que le reste; que nous sommes des aveugles qui marchons et qui raisonnons à tâtons. »

C'est de lui encore ces lignes : « Le mot seul l'indique : métaphysique, au-dessus de la nature. Comment connaître ce qui n'est pas naturel ? Il fallait bien que les métaphysiciens ne disent que des paroles, puisque les physiciens ne disaient que cela et qu'ils osaient raisonner sans faire d'expériences. La métaphysique a été jusqu'à Locke un vaste champ de chimères. Locke n'a été vraiment utile que parce qu'il a resserré le champ où l'on s'égarait. »

Et ailleurs : « Quand on a bien disputé sur l'esprit, sur la matière, on finit toujours par ne pas s'entendre. Aucun philosophe n'a pu lever par ses propres forces ce voile que la nature a étendu sur tous les premiers principes des choses. »

Ailleurs encore : « Je ne connais pas le qiwmodo^ il est vrai; j'aime mieux m'arréter que m'égarer. »

Et comme conséquence : « La philosophie consiste à s'arrêter quand le flambeau de la physique nous manque.

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