‹ Voltaire: six conférencesChapitre 88 sur 257 · APPRÉCIATION HIST. DE VOLTAIRE SUR JEANNE D*ARC · texte numérisé non relu

APPRÉCIATION HIST. DE VOLTAIRE SUR JEANNE D*ARC

son intérêt. Il en parle à différentes reprises; il lui consacre un article du Dictionnaire philosophique ; il y revient dans VEssai sur les 7nœurs et Vesprit des nations, au chapitre sur Charles VII; dans la Uenriade il nous la montre dans le paradis , en compagnie de Bayard et de du Guesclin, comme la « brave amazone, la honte des Anglais et le soutien du trône. » Il demande qu'on la regarde non comme inspirée, mais comme une idiote de cœur qui se croyait inspirée ; une héroïne de village à qui on fit jouer un grand rôle ; une fille courageuse que des inquisiteurs et des docteurs brûlèrent avec une lâche cruauté.

On lui fit jouer un rôle — qui donc? Dans Y Essai sur les mœurs, Voltaire trace d'abord le tableau des ruines de la France à Tavénement du nouveau roi, et continue : « Il fallut bientôt recourir à un expédient plus étrange, à un miracle (plus étrange que l'altération des monnaies, dont il est question auparavant). Un gentilhomme des frontières de Lorraine, nommé Baudricourt, crut trouver dans une jeune servante d'un cabaret de Vaucouleurs un personnage propre à jouer le rôle de guerrière et d'inspirée. » Se croire inspiré ou, comme Jeanne, avoir des visions de sainte Catherine ou de sainte Marguerite, était pour Voltaire une faiblesse d'esprit si inouie, qu'il lui était difficile d'en croire capable la personne même la plus simple, et qu'il fut toujours tenté d'y voir une demi-duperie ou une duperie complète. C'eût été le premier cas, si Jeanne se fût laissée persuader de cette illusion par un tiers, désireux de l'utiliser comme un instrument politique; le second, si elle eût inventé elle-même les visions. Voltaire flottait entre les deux suppositions, car une fois il appelle la pu-

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celle € une. héroïne digne du miracle qu'elle a inventé ». Historiquement parlant, cela est aussi peu exact que la « servante de cabaret » ou que les vingt-sept ans que donnait Voltaire, au lieu de dix-huit ou dix-neuf, l'âge réel, renseignements qu'il avait puisés dans une chronique inspirée des intérêts .bourguignons et anglais. Toutefois, ainsi ravalée, Jeanne reste pour lui toujours respectable; il estime son courage patriotique, et ce qui lui parle en outre en sa faveur, c'est qu'il se soit trouvé un évêque et un inquisiteur pour la livrer aii bûcher. Nous comprenons aussi maintenant sa question, comment des gens de goût peuvent s'intéresser sérieusement à une fille en habit d'homme, qui vient d'une auberge et finit sur un bûcher.

Ces paroles sont l'expression de l'exclusivisme aristocratique du temps de Louis XIV, dominant il est vrai surtout dans le drame, mais s'appliquant aussi à l'épopée. Des rois et des héros pour la tragédie, des bourgeois et des paysans pour la comédie. Quiconque regardait la fille rustique de Domremy comme une sainte pouvait en faire l'héroïne d'une épopée sérieuse , car alors disparaissait toute différence d'état; mais quiconque la considérait du point de vue humain ne pouvait s'en servir que pour une épopée comique, selon le modèle aimable que nous a laissé l'Arioste. Une autre raison encore poussait, pour un tel poëme, à faire choix de l'héroïne nationale. Elle passait aux yeux du pays, et elle avait été célébrée comme telle, pour une vierge pure, qui pour cela même avait été trouvée digne d'être l'organe de la révélation et de l'action divines. Pour les tendances dont Voltaire était le porte- voix illustre, il n'y avait plus ni révélations ni actions divines merveilleuses. Et l'on vou-

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lait tout aussi peu croire à la pureté virginale. Ce que Méphistophélès dit à Faust, son élève, qu'il ne trouve déjà que trop savant : « tu parles déjà presque comme un Français, » ou auparavant : « tu parles comme Hans Liederlich, voulant pour lui toute fleur gentille, et s'imaginant qu'il n'est bonheur ou faveur qu'il ne puisse cueillir , » cela était ridée du cercle pour lequel Voltaire composait sa Pucelle. Avec l'héroïne d'Orléans, il pouvait, pour ainsi dire, faire d'une pierre deux coups : attaquer la croyance à la révélation divine et la croyance à la pureté féminine; ce qu'il réalisa dans son poëme, en conservant la machinerie merveilleuse. Saint Denis, patron de la France, distingue l'héroïne et l'assure de son concours dans des apparitions répétées, ce qui amène une lutte entre lui et saint Georges, le protecteur de l'Angleterre; mais tout cela est marqué de traits si burlesques — qu'on se souvienne seulement de l'âne ailé qui se présente pour lui servir de monture — que tout apparaît comme une pure parodie. Aussi n'est-ce que le côté bouffon, le dernier plan ; le premier plan est la mise en œuvre du second thème, où il s'agit beaucoup moins de l'héroïne elle-même, que du défilé des autres figures féminines du poëme, depuis la belle Agnès Sorel jusqu'aux nonnes et aux abbesses. Pour toutes, c'est l'occasion seule qui décide si. elles resteront ou non pures et fidèles, et la violence même qui les oblige à ne plus l'être n'est pas entièrement détestée. Jeanne, au contraire, conserve sa dignité; la rudesse de cette fille de village, qui, dans la nécessité, sait écarter l'importun par un vigoureux soufflet, lui vient tout d'abord en aide; comme son rôle patriotique lui tient réellement

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