VOLTAIRE ET LES JESUITES
que Voltaire Tappela dans la suite : l'àne évèque de M. Je rapporte ce fait comme exemple d'un genre d'esprit qui ne déplaisait pas à notre poëte. Pendant la faveur toute récente de l'année 1745-46, il crut le moment venu de faire une nouvelle tentative, et si le succès lui avait été aussi indifférent qu'il le prétend, il aurait difficilement employé un moyen dont, à la vérité, il usait dans la pratique avec plus de légèreté que nous n'en pouvons admettre dans notre jugement. En considération de l'influence considérable que les jésuites possédaient encore à la cour, et pour ne pas se voir encore une fois fermer la porte par la puissance spirituelle, il chercha à mettre les jésuites de son côté. Dans la Gazette ecclésiastique , on avait reproché au pape Benoît XIV sa lettre amicale à Voltaire, et dans un écrit paru en Hollande , on avait reproché à celui-ci son attachement pour les jésuites. Cela lui servit de prétexte pour une lettre au P. de la Tour, alors principal du collège où il avait été élevé. Il y protestait de son dévouement pour le pape, de sa reconnaissance et de son attachement à l'ordre, avec une insistance, une exagération dont on ne peut méconnaître l'intention. Qu'a-t-il vu pendant les sept années de son séjour au collège, sinon le beau, le bon, l'application, la modération, l'ordre? Il est étonné qu'on puisse accuser les pères de la compagnie de Jésus d'une morale corruptrice. Us ont eu, comme tous les autres religieux, dans des temps de ténèbres, des casuistes qui ont traité le pour et le contre des questions aujourd'hui éclairoies ou mises en oubli ; mais c'est une honte pour l'humanité que d'accuser d'une morale relâchée des hommes qui mènent en Europe la vie la plus dure et vont chercher la
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mort au bout de l'Asie et de T Amérique. Ce n'est pas merveille qu'un tel calomniateur de l'innocence calomnie également Voltaire, lui imputant des sentiments qu'il n'a jamais eus, des livres qu'il n'a jamais faits ou qui ont été altérés indignement par les éditeurs. La Henriade ellemême n'a jamais été correctement imprimée (on le voit, si les passages contre l'intolérance et le fanatisme paraissaient trop forts pour les pères jésuites, il se préparait la ressource d'une prétendue altération); « on n'aura probablement, ajouta-t-il, mes véritables ouvrages qu'après ma mort. » En attendant, il veut suivre l'exemple du grand Corneille, et soumettre ses écrits au jugement de l'Eglise. « Si jamais on a imprimé sous mon nom, déclare-t-il, une page qui puisse scandaliser seulement le sacristain de leur paroisse (qu'il en ait écrit de semblables, il n'en convient certes pas), je suis prêt à la déchirer devant lui; je veux vivre et mourir tranquille dans le sein de l'Eglise catholique, apostolique et romaine, sans attaquer personne, sans nuire à personne, sans soutenir la moindre opinion qui puisse offenser personne. » Comme prix d'une telle démarche et de telles déclarations, Voltaire, déjà membre de presque toutes les académies d'Europe, réussit enfin à faire partie de l'Académie française ; se montrant en cette occasion véritablement élève des jésuites, voulant les moyens parce qu'il voulait la fin. Si ses fins avaient toujours été aussi bonnes ou aussi inoffensives!
Les conflits littéraires ne lui manquèrent pas non plus pendant cette période de son existence, et il les conduisit comme il les conduisait toujours. Il a déjà été question de sa querelle avec J.-B. Rousseau; durant ces années ont