‹ VolutpéChapitre 10 sur 33 · I .„,,. .,Goo>^lc · texte numérisé non relu

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nous n'allions ni du côté du soleil couclié nî du côté de la lune levante. Quelque chose de vague, de fuyant, d'indécis, de clair-obscur et de clair-semé, composait cette vue et ce moment; une douce vapeur rousse végétale était répandue sur tout cela. Au lieu d'être heureui et de jouir de ces beautés, comme il était simple, en y abandonnant nos cœurs, une petite altercation s'engagea ; madame de Couaën me pressait plus qu'elle n'avait jamais fait sur ces symptômes de mobilité et de goûts divers que le nouveau séjour de Paris développait en moi ; elle m'entrevoyait depuis peu sous un aspect tout autre, disait-elle; elle ne lisait à travers mes ardeurs d'esprit et mes acquisitions multipliées, qu'une triste possibilité de changement futur. Si, demain, ît nous était donné de repartir, redeviendrais-je aisément l'habitant de Couaën, le pèlerin modeste de Saint- Pierre-de-Mer et de la Colline? — J'avais peine à lui faire entendre que l'avidité de savoir est distincte en nous de la fidélité d'aimer ; qu'il y a dans l'homme une grande inquiétude d'apprendre qui a besoin d'ei^ rer, de se jeter au dehors, pour ne pas dévorer le dedans ; que, dans ce manque de foi fixe où j'étais, et avec un large sens ouvert, toutes les idées m'arrivant d'abord par le côté intelligible et plausible, je devais avoir l'air de les croire, de les épouser éperdument pêle-mêle, tandis que je ne faisais réellement que les connaître jusqu'au bout et les déduire avec activité, sauf à les juger, à les secouer au loin, une fois comprises. Les noms de Lamarck et des précédents philosophes me revenaient assez souvent h la bouche dans cet entretien, et elle se lassait de les entendre. 11 faut dire autre chose encore. La veille, j'étais arrivé plus tard que de coutume à la maison de santé, ayant fait yîsite, en venant, à la jeune dame B., que quelque indisposition retenait à Paris. Cette visite, que, dans la oirconslance, madame de Couaën avait trouvée inutilei

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était au fond de ce reproche général qu'elle m'adressait : son insistance tenait plutôt à ce point qu'à tout le reste. Ëtait-elle précisément soupçonneuse ? Étais-jeen faute? Qu'y avait-il déjà? Il n'y avait rien qui se pût appeler du moindre nom, et pourtant, lorsqu'après avoir insisté et combattu longtemps dans les hauteurs, elle se rabattit tout d'un coup sur ce grief, honteuse et troublée du mot qui lu! échappait, le ton dont je m'expliquai là-dessus la blessa par quelque aigreur. Elle me cria chut avec souffrance, comme pour arrêter à temps ma parole : 4 Quel ton inouï vous avezt > dit-elle. Je ne pus m'empêcher de répondre: a C'est aux choses que vous dites cA«(, bien plus qu'au toni « Nous brisâmes par un silence. Un moment après, je trouvai encore moyen d'être dur à propos des enfants dont elle me parla: en fait de préceptes d'éducation, j'étais dur Tolontîers, sévère comme quelqu'un qui connaît déjà la corruption du cœur; elle était indulgente et confiante au bon naturel, comme l'innocence. Nous nous quittâmes mal, ou du moins je la quittai mal ce soir-là.

Demain elle n'y songera plus, me disais-je au retour pour m'étourdir; et j'allais, tantôt peiné delà peine que je lui avais dû faire, tantôt m'irritant à l'idée de sa facilité d'oubli. Le lendemain, de bon matin contre mon ordinaire, j'étais à Auteuil ; en me voyant enti-er, les larmes lui vinrent : 1 J'ai eu tort, dit-elle, de vous « faire ces reproches; mais vous avez été un peu rude « pour la forme. J'ai eu bien tort pourtant, » Et elle s'accusait elle-même dans son caractère en louant mon amitié; elle s'imputait de troubler les meilleurs moments par ses tristes humeurs. — « Oh ! non pas, « m'écriai-je alors, c'est moi seul qui ai eu tout le « tort; promettez que vous croirez que c'est moi seul a qui l'ai eu. i Et quand elle eut dit oui, nous sortîmes vers le bois, dans la rosée partout brillante, chacun avec une larme aux paupières. Tout en marchant, je

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lui pressais la main et murmurais k son oreille : c Que e TOUS êtes Ijonne f » — « Oh t c'eat pour vous que je suis a ainsi, n^pliquait-elle avec un tendre enjouement ; j« « ne serais si t>onue, savez-vous ? pour personne autre. » Puis elle retirait sa maia, toute larme séchait subitement en ses yeux, et elle rentrait dans sa paix d'innocence et son insouciance apparente. Nous passâmes ensemble cette journée entière; Je t'accompagnai à la maison de santé et la ramenai de bonne heure après le dîner. Plus d'une fois dans ce jour, la trouvant pâle et altérée de visage, je la regardai fixement; mais elle souriait avec tranquillité à mon regard et ne se plaignait pas. Le soir, nous nous retrouvâmes dans la même promenade que la veille, u»is*enfin et charmés, au milieu de toutes sortes de conversations pareilles à cette vue du ciel et du sentier, douces, nuancées, fuyantes, sans étoile vive, sans trop d'éclat ni trop d'ombre, mais délicates aussi, subobscures, parsemées d'une sobre teinte indéfinissable comme cette rousseur printanière des bois sur un fond de sérénité. Oh I seu^ lement, que ces entretiens perdus, que cette légère allée oii je repasse, ne soient pas comptés parmi tes autres sentiers qui mènent à l'étemelle ruinet Qu'il me soit permis plutôt d'y voir, â travers mes pleurs, un de ces petits chemins réservés, tels que les peindrait la Poète chrétien, et le long desquels gravissent, au tomber du jour, les âmes qui arriveront I

Le malheur de ces fugitifs instants, qui semblent participer de la félicité invisible, c'est qu'on ne peut humainement s'y tenir. Il faut que l'amante soit morte ou séparée de nous par tm perpétuel éloignement, que le cloître ou l'autel s'élève entre elle et nos désirs; il faut que la religion soit là, en un mot, pour éterniser cette chaste nuance, et faire qu'elle ne se dénature pas. A moins d'être de ceux qui pleurent, qui se repentent, qui jeûnent et qui prient, qui passent leurs nuits et

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leurs jours à sacrifier, à atténuer tout suspect mouvement, od a bientôt franchi la limite qui serait peutêtre permise, si elle était exactement observable. A peine eus-je quitté l'entretien ce soir-Iâ, je m'en revenais heureux, paisible d'abord, sans ivresse, récapitulant en moi-même cette infinité d'impressions tendres, contemplant un pur sable d'or au sein de ma pensée. Mais, m'étant repris aux témoignagnes plus vifs du matin, suivis de sa part d'un si grand calme et de son habituelle égalité d'humeur, je ne tardai pas & me trouver mécontent; tantôt j'affaiblissais en idée, tantôt j'exagérais ces témoignages d'affectueuse indulgence, je les tourmentais pour j chercher ce qui n'y était pas; ma conclusion fut qu'elle n'y avait point sans doute attaché lavaleuréquiroqueque j'y aurais voulue maintenant, que je n'avais nullement désirée alors. D'irritation en irritation, la nuit plus sombre et le bimulte de la ville s'en mêlant, j'en vins à secouer le préserrinif d'une journée si pure, à me garder miune du bourbier au bord duquel je passais, et à y perdre tout délicat souvenir. Dans l'épais sommeil apoplectique qui châtia celte rentrée .coupable, aucun rêve cristallin et léger ne me reporta vers la rousse allée prête à verdir et ne me rouvrit l'àme aux pudiques mystères.

Deux ou trois jours après, étant retourné avec elle à cette promenade favorite du bois, nous la retrouvâmes bien changée. 11 était tombé dans la nuit une de ces grosses pluies chaudes qui décident le printemps. Les plus larges feuille» en abondance vêtissaicnt les arbres; la terre suait; de petits nuages pommelés brouillaient les cieux; une sève turgescente découlait k tous les rameaux. Au logis, les feux des cheminées, qui, la veille, brillaient encore, s'éteignaient sans avoir la force de surmonter cette atmosphère pesamment attiédie. L'air charriait de grasses odeurs. Nos - corps

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