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La forme actuelle de la terre, à l'entendre, dépendait uniquement de la dé^dation lente des eaux pluviales, des oscillations quotidiennes et du déplacement successif des mers; il n'admettait aucun grand remuement d'entrailles dans cette Cybële, ni le renouvellement de sa face par quelque astre passager. De même dans l'ordre organique, une fois admis ce pouvoir mystérieux de la vie aussi petit et aussi élémentaire que possible, il le supposait se développant lui-même, se composant, se confectionnant peu à peu avec le temps; le besoin sourd, la seule habitude dans les milieux diver£> faisait naître à la longue les organes, contrairement au pouvoir constant de la nature qui les détruisait ; ca. M. de Lamarck séparait la vie d'avec la nature. La nature, à ses yeux, c'était la pierre et la cendre, le gi'anit de la tombe, la mort I La vie n'y intervenait que comme un accident étrange et singulièrement industrieux, une lutte prolongée, avec plus ou moins de succès et d'équilibre cà et là, mais toujours finalement vaincue; l'immobtlite froide était régnante après comme devant, J'aimais ces questions d'origine et de fin, ce cadre d'une nature morne, ces ébauches de la vitalité obscure. Ma raison, suspendue et comme penchéeà ces limites, jouissait de sa propre confusion. J'étais loin assurément d'accueillir ces hypothèses par trop simplifiantes, cette série uniforme de continuité, que réfutait, à défaut de ma science, mon sentiment abondant de création et de brusque jeunesse; mais les hardiesses de l'homme de génie me faisaient penser. Et puis, dans sa résistance opiniâtre aux systèmes de toutes parts surgissants, aux théories nouvelles de la terre, à cette chimie de Lavoisïer, qui était une destruction, une révolution aussi, il me rappelait invonlontairenient cette semblable obstina* fion imposante de M. de Conaën dans une autre voie; quand il dénonçait avec amertume la prétendue conspiration générale des savants en vogue contre lui et contre
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ses travaux, je le voyais vaiuca, étoulfô, malbeureux comme noire ami : il avait eu, du moins, le temps de se Ëiire illustre.
En suivant ce cours de M. de Lamarck, j'eus occasion d'y connaître un jeune homme d'esprit et de mérite qui y venait assidûment. Nous causions volontiers ensemble des idées de la leçon, des matières philosophiques eu liti^. n était plus ftgé que moi ; sorti des écoles de l'Oratoire, vers les premières années de la Bévoluiion, et très-versé dans les écrits et les personnages récents.. Il parlait & merveille des opinions de MM. Cabanis et Destutt-Tracy, et de la société d'Auteuil, qu'il me révéla, et dans laquelle il avait été introduit, du vivant même de madame Helvétius. Je l'écoutais avec charme, je l'interrogeais beaucoup, et il alla au-devant d'un désir que je n'eusse osé exprimer, en m'otfrantde me présenter à l'un des dîners philosophiques qui avaient lieu encore tous les tridû, maïs que leur nuance idéologique et républicaine pouvait d'un moment à l'autre faire cesser. Quelques pages sur l'analyse de Y Imagination, que je lui avais confiées, et qui avaient plu exb'émement à deux des philosophes, ser^ virent de passe-port à sa demande en ma faveur. Il se hâta, heureusement pour moi, et j'eus l'honneur d'as- ' »ster au dernier, je crois, de ces dîners des tridù.' c'était chez un restaurateur au coin de la rue da Bac, da côlé du pont. Je me sentis saisi de respect et £ra[^ de silence au milieu de ces hommes graves et tous plus ou moins c^èbres, moi veau d'un bord si di&ërent. Je ne perdis pas une seule de leurs paroles; elles étalât simpies, d'une logique suivie, nettes et ingénieuses, {^nei de précision et de bien dire. Garât seul poussait UB peu au brillant. J^ politique, qui laissait percer de» ombres sous l'eujouement des convives, n'éclata qu'à la fin comme un orage. Un mot de quelqu'un contre l'affeetatiiMi i l'Empire rompit la discusùon philosophique
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qui s'était aasex maintenoe jusque-Ii : Cabanis et Ghénier earent de l'éloquence. Des accents tout nouveaux m'apportaient les mois de république, de liberté et de patrie. C'est l'unique fois que je vis ces hommes dont les traditions ne tous ont pas été étrangères, mon ami, et que plusieurs des survivants vous ont peints beaucoup mieni que Je ne les ai pu connaître. Dans mon souci des divines portions de notre nature qu'ils ont n^ligées, TOUS ne m'avez jamais entendu porter contre eux d'anathème.
Quand j'arrivais i Auteuil ou à la maison de santé, au s<vtir de ces études et de ces cours, j'en étais plein, j'en parlais souvent même à madame de Couaën seule ; je lui désignais sur la place la maison de madame Helvétius devant laquelle nous passions. Elle souriait de ce qu'elle appelait mes engouements, et me grondait de mes nouveautés de systèmes. Si j'essayais de lui expliquer la formation de la sur&ce terrestre par les eaux pluviales et par le déplacement des mers, elle écoulait avec ingénuité, s'appliquait d'abord à comprendre, et secouait biestât la tête d'un air sensé qui voulait dire : « Comment |)Ouvez-vous croire à de tels récits? >
Quelque indifférente que je me la figurasse d'ordinaire, il y avait des moments oii elle portait une attention presque inquiète sur ma façon d'être et de penser, et ces légères craintes de sa part, rencontrant mon mécontenteipent secret et la conscience de mes misères, troublaient l'espèce de ré»gnation habituelle à mon amoor, ci agitaient notre incomplète harmonie. C'était à Auteuil, un soir d'avril; dans un petit chemin proj l<wgé dont la terre était rouge et tendre, nous nous priHuenims solitaires : la saison peu avancée n'avait été au &ont du taillis que ces milliers de feuilles qui pointent et qui ne scHtt pas poussées encore. Nous avions, dans toute la Itmgueur de l'allée, un fond de ciel clair Bans un seul nuage, sans rougeur vive et sans étoiles ;