I .„,,. .,Goo>^li
pour one convalesoenfe. — k Monsieur Amaury (car ■ je veux toujours ainsi tous appeler), s'écrla-t-elle f la lu^nii^ d'un ton de voii dont je compris tout « l'effort délicat et l'intentloit consolante, est-ce bien a vous que nous revoyons, et quelle grâce de Dieu vous t amène ? n Et elle me parla des événements de l'iatervalle, de 1% grande r^lution que j'avais conçue et accomplie, et qo'eUe avait, disait-elle, tant admirée; de ce qu'elle en avait écrit souvent à cette boune tanteque nous avions perdue, et quelle satisfaction c'avait été pour cell^ci avant de mourir, m'aimant tout à fait comme l'un des siens. Après 'ces mutuels regrets sur madame de Cursyr je lui parlai de sa fille, si avancée déjà, sa compagne ai attentive, et de cette précieuse éducation suivie i loisir durant tant de longues journées en ces années solitaires. — Une idée brusque la saisissant, elle me demanda si je n'avais rien su du tout de l'arrivé de quelqu'un au château avant d'y entrer, et comme je lui ^s que j'ignorais absolumeat toute arrivée et qite j'étais uniquement venu pour revoir au passage, pendûit une seule heure, des lieux si impossibtea à oublier, elîe répliqua par un mouvement kivolOBtaire, adoucissast en chemin, du iuieux qu'eUe put, sa funeste pMisée par un sourire (pensée, au reste, qui rejoignait précisénent la mienne) : i C'est singuli^, on « pourrait croire qae c'est le Ciel exprès qui vous en- B voie. Et en effet, muisienr Amaury, ^ui sait si bien- « t6t quelqu'un n'aura pas ici bssmn de vous ? > Un mlcDce de bobs tous saivtt cette tri^ paroie. M. de Coaaës eut un sensib^ mouv^noit, soit de douleur, soit de méeontentewent et dTeo^barras; et il se pouvait Ipl'il fât embarrassé dt ma présence, qu'il Ht choqué surtout de l'idée d'une interventi<m pos»bie de m«œ ministère. Le [»wuer, il rompit l'entretien en parlant de la fatigue qu'on devait éviter dans la position de madame de Conaën, et tous les deux omis sortîmes.
La chaleur était accablante; il m'emmena aa fond [les bosquets, oU nous nous assîmes. Je pus apprécier l'effrayant progrès du malheur, durant ces annét^, chez H. de Couaën, en proie éternellement qu'il était au deuil muet de son fils d'une part, et de l'autre, à ce duel sourd, opiniâtre, envenimé, avec le chef de l'Empire. II ne me toucha rien du premier point, mais j'entrevis, à quelques mots- amèrement résignés qui lui échappèrent sur l'état de madame de Couaên, que cette perte serait moins pour lui une nouvelle et incomparable douleur que comme le réveil de l'ancienne. Ainsi, quand on a éprouvé ane fois la plus grande douleur -que l'on puisse supporter en ce monde, les suivantes, en arrivant, ne remplissent pas davantage le vase déjà plein, elles ne font que l'agiter et en remuer la profondeur. Elles ne font, en frappant sur le cœur ulcéré, que rouvrir par parties l'ancienne plaie immense.
Quant à l'autre objet et pâture de son animosité active, il y arriva vite et m'entreprit là-dessus comme s'il n'y avait pas eu d'interruption depuis nos conversations premières, s'inquiétant peu de mon changement de condition, et avec un je ne sais quoi de manie, propre à ces grands caractères qui se sont usés sur euxmêmes et n'ont pas trouvé jour à leur emploi. Cocome je l'écoutais sans objection, il m'en savait gré, et l'ombre jalouse que j'avais cru voir d'abord à sa face se dissipait en éclair d'amitié, tandis qu'ainsi il m'entretenait de sa haine. Il y avait une influence, une fascination dans ses paroles, sous laquelle je retombais, tout en y sentant plus fortement que jamais quelque chose d'outré, de faux, de destiné aux mécomptes. Son visage m'offrait cette espèce de transparence altérée, encore plus frappante qu'autrefois. A mesure qu'il s'exaltait dans son idée, il y blanchissait pour ainsi dire, il ne m'apparaissait plus du même âge qu'il y avait quatre années, il se faisait vieillard; je me figurais-
voir s'étendre, le long des rides, à ses tempes plus chauves, les griâes clouées d'un vautour. Je ne le comparerai jamais mieux, selon mon impression d'alors, qu'à un capitaine qui, dans un pays conquis, soutient seul un siège sur un coin de roc durant des années, oublié mais invaincu, grand, mais raidi, et devenu un peu pareil aux pierres de ses créneaux, incapable d'autre chose après cette défense et à demi fou ensuite, comme on l'a dit, je crois, de Barbanègre après Huningue; ou encore à un blessé qui retient violemment ses entrailles et son sang, et qui met toute son haleine de vie à attendre la mort de son vainqueur.
Nous fûmes troublés au fort de notre conversation par une subite obscurité mêlée de tonnerre et par un torrent de pluie que nous n'avions pas vu venir, et qui ne nous donna pas le temps de rentrer. Tapis au plus fourré du feuillage, nous attendions un moment de trêve, lorsque bientôt, croyant entendre des voix redoublées qui appelaient, nous délogeâmes à. travers l'ondée. C'était bien nous qu'on appelait ainsi par les jardins. Dès qu'elle nous aperçut, la jeune Lucy effarée se jeta aux bras de son père, en s'écriant que sa mère était morte, — qu'elle venait tout à l'heure de mourirt... Nous courûmes à la chambre et y trouvâmes en effet madame de Couaën sans connaissance sur sa chaise et comme inanimée; ce brusque orage avait produit une crise en elle. Tandis que nous nous occupions tous de lui faire recouvrer le sentiment, l'ordre fut donné par M. de Couacn d'aller chercher au plus tôt le médecin à la ville. Rappelé aux devoirs de ma position, je donnai de mon côté, tout bas, l'ordre qu'on allât avertir le recteur de la paroisse. On avait déposé madame de Couaën sur le Ut; après de longs efforts et une lutte bien pénible, elle reprit ses sens. Sa première pensée en nous retrouvant fut de nous sourire, mais elle ne put s'empêcher de dire qu'elle ne revenait pas pour
i,<„,,,." ,,Goo<^lc
SSB VOLUPTÉ,
longtemps. Elle élait déjà suffisamment remise, quand Te recteur qui avait fait hâte entra; elle le reconnut à son habit, ne l'ayant pas vu auparavant, et elle comprit rint«ntion de sa présence. C'est alors que, se tournant Tcrs nous, sans que le moindre embarras fit faillir cette voix si faible, sans que la moindre rougeur altérât la pâleur unie et déjà morte de son front, elle déclara souhaiter, puisque Dieu semblait ra'avoir envoyé à dessein, et ai toutefois M. le recteur et M. de Couaën, à qui elle en demandait la faveur, y consentaient, que ce fût moi qui la confessât, la communiât et la préparât à la mort qu'elle sentait approcher. Le recteur, qui me connaissait déjà de nom, s'empressa, après deux ou trois questions qu'il me fit, d'acquiescer au vœu de la malade et de me céder tout pouvoir. Mais un nuage passa au front de M. de Couaën; ce fut trèsrapide, et, lui-même, il vint, en me serrant convulsivement les mains, me conjurer d'accepter. J'eus un moment de doute extrême: mais quand l'idée de tant de coïncidences miraculeuses s'éclaircit en moi, quand, après ce premier acheminement en Bretagne par suite de mon premier désir, je vins à rapprocher de la scène présente ce second désir si ardent que j'avais eu le matin même de quitter incontinent la maison de mon oncle pour Couaën, je ne pus méconnaître toute une ligne tracée et une indication lumineuse des voies de Dieu. Je m'inclinai donc, ne répondant que peu de motsqu'éiouffaient les larmes, et je sortis de la chambre pour me recueillir par la prière avant les heures <lu ministère redoutable.
A peine retiré dans cette autre chambre où j'avais logé autrefois et qu'on m'avait de nouveau fait préparer, le poids m'accabla; je tombai abîmé, le front contre terre, et j'invoquai avec élancement Celui qui fortifie et qoi attendrit, qui donne au cœur la cuirasse d'airain et aux lèvres la suavité incorruptible; Celui qui sait surtout
TOLDPTÉ. 3B9
comment, jeune ou vieillard, on parle aux vierges, aux veuves, aux courtisanes ou aui épouses, comment on console les mères au lit de mort; le même qui écoutait sans scandale, près du puits de Jacob, les paroles de la Samaritaine; qui, dans la maison de Simon, sentit couler à flots, sur ses pieds, les pleurs et les parfums de U Hagdeleine et fut ensuite essuyé des cheveux de cette femme, sans la repousser et sans en être troublé non plus, en disant hautement qu'elle faisait bien; Celui qui jugea que la sœur de Marthe, assise tout un jour à ses pieds pour l'entendre, avait la bonne part; Celui qui inspireetarmeles confesseurs, et envoie aux moindres d'entre eus, s'ils sont sincères, un reflet de ses vertus, une majesté qui n'a rien de farouche, une condescendance qui n'a rien de charnel. Repassant au hasard les exemples qui semblaient un peu propres è d'autoriser, je le priai, ce Dieu des faibles et des mourants, qu'il me permit d'être moins dur, moins menaçant que ne l'avait été Abélard repenti à l'égard d'Héloïse qui l'implorait; qu'il me rendît moins complaisant et moins facile que ne le fut peut-être Fénelon envers la rêveuse des Torrents; mais que j'atteignisse plutôt à quelque chose de clément à la fois et d'austère, k quelque chose entre saint Jérôme exhortant sainte Paula, et saint François de Sales fermant les yeux à la baronne de Thorens. Je le priai qu'il me rendit gra™ sans contrainte, sobre sans aucune sécheresse, soudainement aguerri, doué de clartés et d'accents inconnus, maître de mes pleurs, commandant à mes vieilles idoles, capable, sans trop m' ébranler, d'enlever bien haut cette âme, de l'engendrer à Dieu sans trop tresswllir, de la présenter immolée, comme une sainte proie, sans la trop voir. — L'âme du prêtre pasleur s'élèvera comme l'aigle, est-il enseigné. Que mon âme donc, aisément sublime si vous le voulez. Seigneur, s'élève et monte I m'écriai-je; qu'elle monte, comme
360 TOLDPTÉ.
un aigle zéU, impitoyable, qui ravit dans sa serre et
rapporte jusqu'à vous la colombet
Parmi les trois sacrements que J'allais administrer, la confession, l'extréme-onction et la communion, il en était deux, les deux premiers, dont je n'avais pas eu l'occasion encore, étant prêtre depuis six semaines au plus. C'était donc sur cette créature de tant de prédilection que j'allais commencer à user des pouvoirs conférés de juge et de puriticateur. Les cèdres du Liban eux-mêmes en auraient tremblé. Le recteur me vint trouver un moment; je me fixai avec précision sur tous les détails, et il me quitta pour aller prendre à son église l'hostie et les huiles saintes, pendant que j'entendrais la confession.
Quand je rentrai dans la chambre de la tour, j'avais revêtu le surplis que m'avait laissé le recteur. Elle était couchée sur le lit, entièrement habillée, dans une attitude modeste, les mains jointes, la tête h demi relevée par des coussins. Elle paraissait dans un état de non* souffrance, comme il arrive souvent aux malades en ce dernier intervalle. Les lignes de son visage étaient agrandies et tranquilles ; rien en elle, hors une ténuité de soufile et une mince baleine fébrile, ne trahissait le venin si présent de ta mort. Tout le monde sortit, la porte de la chambre resta ouverte. La journée était redevenue belle, doucement rafraîchie, et le tintement des cloches, invitant aux prières des agonisants, nous arrivait de loin par instants avec la brise du soir, dans l'air plus sonore. Je me plaçai de manière qu'elle pût parier sans trop se pencher et sans que j'eusse à la voir moi-même ; le crucifix fut posé en face sur un coussin, à l'extrémité du lit: elle y avait les regards, et moi également. C'est alors que sa confession commença, aussi générale que possible, comme il sied à l'article delà mort.
Anges du ciel, Puissances d'amour et de crainte.
VOLUPTÉ. 36f
avec vos encensoirs ou avec vos glaives, redoublez la garde autour démon cœur, pour que ce qu'il a entendu en ces moments et répondu au nom de Dieu demeure scellé sept fois, pour que ce tabernacle de chair n'ait ni un déchirement ni un soupir, pour que ce qu'il a reçu de mystère y repose inviolablement à part, sans confusion possible avec le reste de mes souvenirs et de mes conjectures terrestres, ou plutôt pour que cela ne fasse jamais et à aucun moment n'ait fait partie de ma mémoire humaine, pour que ce ne soit en .moi de ce côté que cendre, parfums, petite lampe lointaine et ténèbres environnantes, comme en un tombeau )
La confession achevée, tout le monde rentra. Le recteur, précédé de la sonuette, arrivait avec la fiole et le saint ciboire. Deux cierges furent allumés à la tSle du lit et deux autres aux pieds. Les sainis vases eurent une table dressée exprès, couverte d'une nappe blanche. On apporta quelques charbons embrasés sur un réchaud d'argent, pour y brûler les tlocons imbibés sitdt qu'ils auraient essuyé l'huile. Comme l'état de la malade n'avait rien d'imminent et permettait de suivre le meilleur ordre, je dus commencer paril'extrfimeonction, qui est le complément de la pénitence; qui, après l'absolution des fautes commises et des actes distincts, atteint chaque oi^ane même jusque dans sa source et sa racine, le rectifie, pour ainsi dire, et le réintègre. Les domestiques étaient à genoux ou tenaient les cierges; le bon serviteur François, entre tous, faisait peine par sa douleur, excessive dans un vieillard; la jeune Lucy, à genoux sur uno chaise à la tête du Ut, mome, muette, admirable de soins, exprimait une forme de douleur réfléchie et trop au-dessus de son âge. Le marquis debout, voûté, les bras contre la poitrine, la face serrée et en certains mouvements convulsive, sans larmes presque, sans apparence de prière, était le comble de la désolation silencieuse, l'image de la résis-
302 TOLDPTÉ,
tance écrasée et toujours inflexible, le grand malade qu'à cette heure ou jamais il me fallait aussi guérir. Ayant revêtu l'étole violette et assisté du recteur, je m'approchai de madame de Couaën, Après l'avoir prévenue de quelques endroits oU elle aurait à répondre OUÏ, monsieur, h mes questions, j'entrai dans l'application du sacrement, et j'opérai bientôt les onctions eu signe de croix aux sept lieux désignés.
Ce qui se passait en moi tandis que je parcourais et réparais ainsi avec le sacré pinceau les paapiëres, les oreilles, les narines, la bouche, le cou, les mains et les pieds de cette mourante, en commençant par les yeux, comme le sens le plus vif, le plus prompt, le plus vulnérable, et dans les oi^anes doubles, en commençant par celui de droite, comme étant le plus vif encore et le plus accessible ; ce qu'enfermait à mon esprit d'idées infinies à la fois et appropriées chaque brève formais que j'articulais; ce qui, pour mieux dire, s'échappant de mes mains en pluie bénie, roulait en saint orage an dedans de moi, cela n'a pas de nom dans les langues, mon ami, et ne se pourrait égaler que sur l'orgue étwnel. Mais il vous est aisé d'ébaucher une ombre, de vous écrier, si vous le voulez, dans un écho tout brisé et alTalbli d'une pensée incommunicable :
it Oh ! oui donc, à ces yeux d'abord, comme au plus noble et au plus vif des sens ; à ces yeux, pour ce qu'ils ont vu, regardé de trop tendre, de trop perfide en d'aotrès yeux, de trop mortel ; pour ce qu'ils ont lu et rela d'attachant et de trop chéri; pour ce qu'ils ont verséde vaîneslarmes sur les biens fragiles et sur les créatores infidèles, pour le sommeil qu'ils ont tant de fois oublié, le soir, en y songeant I
i A l'ouïe aussi, pour ce qu'elle a entendu et s'est laissé dire de trop doux, de trop flatteur et enivrant ; pour ce suc que l'oreille dérobe lentement aut paroles trompeuses, pour ce qu'elle y boit de miel cachél
t Acet odorat ensuite, pour les trop subtils et voluptueux parfums des soirs de printemps au fond des bois, pour les fleurs reçues le matin et, tout le jour, respii^es avec tant de complaisance t
fl Aux lèvres, pour ce qu'elles ont prononcé de tr(^ confus ou de trop avoué ; pour ce qu'elles u'ont pas répliqué en certains moments on ce qu'elles n'ont pas révélé àcertaines personnes ; pour ce qu'elles ont chanté dans la solitude de trop mélodieux et de trop plein de larmes; pour leur murmure inarticulé, pour leur silence 1
Au cou au lieu de la poitrine, pour l'ardeur du désir, selon l'expression consacrée {propter ardorem libidinis); oui, pour la douleur des affections, des rivalités, pour le trop d'angoisses des humaines tendresses, pour les larmes qui suffoquent un gosier sans voix, pour tout ce qui fait battre un cœur ou ce qui le ronge!
n Aux mains aassi, pour avoir serré une main qui n'était pas saintement liée ; pour avoir reçu des pleurs trop brûlants ; pour avoir peut-être commencé d'écrire, sans l'achever, quelque réponse non permise t
< Aux pieds pour n'avoir pas fui, pour avoir sutfl aux longues promenades solitaires, pour ne s'être pas lassés assez tôt an milieu des entretiens qui sans cesse recommençaient! »
Hais tenons-nous, mon ami, dans la majesté du moment. II y eut un endroit où je m'adressai en français aux assistants, pour les avertir de bien participer et coopérer en esprit à l'action sacrameiitale, pour leur rappeler que nous viendrions tous à notre tour à ce suprême passage, et que nous eussions à mériter d'y être avec autant de calme que celle que nous entourions. Puis je t'avertis elle-même qu'elle eiit à bénir sa fille, ses gens, et à proférer les conseils et les adieux. Elle le .fit, sur sa tille d'abord, vers laquelle je soulevai sa
main droite, déjk incertaine : cette main se posa dans les cheveux, au sommet de la tête, comme une colombe d'alb&tre ; la foce de la jeune fille était cachée dans les couvertures oQ s'étouffait un gémissement. Elle lui recommanda les conseils de Dieu par la prière, à défaut des directions maternelles, et lui souhaita l'esprit de douceur dans la vie en récompense de tant de soins pieux. Sans retirer sa main de dessus les cheveus: de sa lîlle, elle, demanda pardon au marquis, au nom de cette chère enfant qu'elle lui confiait, — pardon de sesnëgligences d'épouse, du surcroît de fardeau qu'elle lui avait causé, des consolations possibles qu'elle avait omises, il s'avança brusquement, et avant qu'elle eût. fini, des pieds du lit où il était resté debout jusque-là, et sans autre réponse, saisissant dans les cheveux de sa fille cette main défaillie, il la porta i ses lèvres avec un frémissement passionné. Puis d'une parole faible mais distincte, elle s'adressa aux gens, et s'accusa de les avoir trop négligés durant son absence; elle leur demanda des prières, et, morte, de ne pas l'oublier, les nommant l'un après l'autre affectueusement par leur nom, k commencer par le vieux François; ce n'était dans toute la chambre qu'un sanglot. La cérémonie de la communion suivit aussitôt. Dieu m'accorda que ma voix resta ferme, que mes yeux se continrent et que mon cœur ne fut pas entraîné par ce torrent de douleur qui grossissait alentour. Elle et moi, j'ose le dire, nous étions les plus calmes de tous, comme nous devions, les plus fixement dirigés, portés seulement par le flot de cette douleur et comme élevés plus haut vers le ciel dans la barque impérissable. La communion terminée, le recteur sortit reportant les saints vases à l'église, et nous restâmes seuls près du lit, le marquis, sa fille et moi ; ce fut alors une scène nouvelle d'adieux, mais plus pressante, plus intérieure. Elle redemanda pardon au marquis, et le conjura idt
comme elle avait fait tout à l'heure à sa Elle, de laisser l'esprit de douceur et de pardon s'établir sans réserve en son âme : a Si vous ne pardonnez à tous, lui disaitelle, oui, à tous les étrangers, manants ou Empereurs, c'est que vous ne m'aurez pas entièrement pardonné à moi-même. Pardonner complètement à une mourante, c'est pardonner en mémoire d'elle à tous ceux qui vivent. L'idée douce et pardonnée d'une morte chérie intercède perpétuellement dans un cœur. » Elle retournait cette pensée en mille sens délicats et sublimes. Revenant à sa fille, elle précisa davantage les conseils de prudence et de vie bien ordonnée, lui si^alant surtout comme danger ce tour altier de caractère, mais avec mille tendres louanges sur le reste et d'adorables encouragements. J'eus ma part aussi en ces intimes paroles : n Monsieur Amaury, me dit-elle, que je m'en vais reconnaissante jusqu'aux larmes de tant de services sacrés et de tant d'efforts sur vous-mêmet » Et elle me pria de la bénir, mais plus en particulier, comme simple prêtre et comme ami. Redescendu un peu de l'élévation première, j'eus peine en ce moment à ne pas éclater. C'est alors, et après cette part de chacun, qu'elle exprima le désir d'être enterrée, non pas à la sépulture paroissiale de Gouaën, mais dans la chapelle Saint-Pierre, sons une dalle du milieu, vers l'endroit de la lampe, et qu'on y célébrât la messe deux fois l'an à son intention. Elle désira de plus être ensevelie dans les mêmes habits exactement qu'elle avait, allant par le scrupule de ce désir au-devant des soins les plus douloureux et de cette véritable agonie pour les vivants; heureuse, sans le dire, de nous épargner toute lutte, hélas I à ce sujet. Ses volontés ainsi clairement expliquées, elle se sentit très-faible; la nuit était venue; elle tomba comme en assoupissement. Toutentretien cessa, et je restai près du chevet k lire à mi-voix des psaumes en français, de manière qu'elle pût m'en-
306 VOLOPTÉ.
tendre si elle ne dormait pas, et qu'elle ne s'éveillât pas
si elle dormait.
Le docteur ne tarda pas à arriver de la ville; il la trouva aussi faible que possible, mais avec entière connaissance; il n'y avait rien à tenter, sinon quelques cuillerées fovtiliantes qu'il ordonim. Le recteur luimême revint pour assister la malade de ses prières, et durant toute la première moidé de la nuit, lui, le docteur, M. de Couaën, sa fille et nvoi, noua remplîmes cette chambre silencieuse et déjà funèbre, ob deux cierges étaientrestésallumés.Maisaprès minuit, comme il n'y avait symptdme d'aucun accident, j'obtins que le marquis et Lucy se retireraient pour prendre un peD de repos. Le docteur passa dans une chambre voisine, à portée du moindre appel, et le reoteup aus^ s'absenta pourne revenir qu'au matin. Me trousant seul alors avec la femme de service, ou parfois mémeitout.à fait seul, près du lit où cette Âme veillait sa Teille suprême et haletait si doucement, je redoublai deprtèret; dans l'abondance de mon cœur, j'en ajoutais de jaillissantes à celles des testes que j'avais sous les yeux. Sij'inteT^ rompais un moment et laissais expirer ma voix,.un léger mouvement de la malade m'avertissait de continuer et qu'elle en réclamait encore. Vers le matin pourtant, les autres personnes étant absentes toujours, et même la domestique depuis quelques instants sortie, tandis que je lisais avec feu et que les plus courts versets du rituel se multipliaienti sous ma lèvre en mille exhortations gémissantes, tout d'im coup les cierges pâlirent, les lettres se décobèreot à'mes yeux^ la lueur du matin entra, un son Iwntain dei clocfaese fit entendre, et fechant d'un oiseau, dont le^ bec frappa la vitre, s'élança, cianmai par un^ signât familier. Je me levai et regardai vers elle avecr transe. Toute son attitude était immobile, son pouls &ans battement. J'approchai de ss lèvre, comme' minùr, l'^ne .biàllanta
i. ,„,,,.■■ ,,Goo<^lc
d'un petit oruciâE que je porte d'ordinaire au cou, don testamentaii'e de madamede Gursy : il ne s'y montra aucune haleine. J'abaissai avec U' doigt sa paupière à demi ferm^ : la paupière obéit et ne se releva paa, semblable auK choses qui ne vivent plus. Avec le premier frisson du matin, dans le premier éclair de l'aube blanchissante, au premier ébranlement de' la cloche, au premier gazouiliemeut de l'oiseaui cette âme vigilante venait de passer )
Ame admirable et chère, envolée pour toujours en ' ce moment, depuis cetteheure où vous êtes entrée dans l'invisible, oii, sauf une dernière expiation plus ou moins lente, toqs avei été certainement promise à la plénitude des joies de Dieu, depuis lors vos yeux sp»> rituels se sont instantanément -dessilla ; le àel de la mort, commele tiel du poisson de Tobie, donne toute clairvoyance à ceux qu'il a touchés. Vous savez ce que nous s^tons, ce que nous faisons ici-bas, ce que nous avons fait et senti dans tes années antérieures, dans ces temps même où vous viviez près de nous sous l'enveloppe du corps et où vous nous jugiez si indulgem?ment. Oh I ne'fougissez pas trop de nous. Moi qui vous ai aid^, soulevée avec effort et autorité jusque là-haut, du moment que ^rous y êtes, je retombe, je m'incline; c'est à moi plutôt de vous prier. Secourez-nous, belle Ame, devant Dieu; demandez-lui pour nous la force que nous vous avons communiquée- peut-être, mais, hélastsans l'avoir assez en nous-méme ; et, puisqu'il faut à l'inlirmité mortelle, pour marcher constamment vers ies' sentiers sûrs, un si^al, un, appel, un souvenir, Amechaste et chère, intercédez près du Maître' pour que TOUS nous eoyei ce souvenir d'au delà, cette croix apparente aux angles des chemins, pour que voua soyez de-préférence l'esprit d'avertissement et l'ange qu'il nous envoie I
Lorsque la marquis entra peu a^ès, je m'avançai à
sa rencontre, et, lui montrant d'une main le corps inanimé, je passai l'autre à son cou : « C'est maintenant qu'elle vit d'une vie meilleure; > lui dis-je en l'embrassant. La journée fut pénible et bien longue. Nous nous tenions tour à tour ou ensemble, lui, sa fille, le recteur et moi, dans cette cbambre muette, où, près des cierges vacillants, vacillait aussi, monotone et triste, sur les lèvres du recteur ou sur les miennes, la psalmodie d'une lente prière. Au dîner j'essayai de rompre le silence morne, en parlant des exemples de saints trépas et des bénédictions qui s'en répandent sur les vivants; mais je sentais une difficulté extrême à prendre, vis-à-vis de M. de Couaën, le ton de supériorité de mon sacerdoce. Comme le silence revenait toujours, après un des ces moments de pause : « Mon cher Amaury, me dit M. de Couaén, j'ai résolu de faire élever et entretenir un phare à l'endroit de la chapelle Saint-Pierre. C'est un lieu assez dangereux; des pêcheurs de nos cdtes s'y brisent souvent. Il y aura un garde & ce fanal, et en même temps la chapelle en sera mieux protégée.» C'était la première fois que je l'entendais se soucier ainsi des pécheurs naufragés de la côte ; il me sembla saisir comme un bruit lointain d'eaux filtrantes dans les entrailles du rocher.
Je passai le soir et une partie de la nuit à veiller près du lit mortuaire; mais, presque au matin, M. de Couaën eiiijtea fortement que je sortisse, afin d'être propre aux offices de la journée. J'étais donc à reposer avec pesanteur depuis quelque temps, lorsque le vieux François me vint réveiller et avertir qu'on entendait dans la chambre de la tour, oii H. de Couaën avait ordonuë qu'on le laissât seul, des gémissements et des cris étouffés qu'il poussait autour de ce corps, mais qu'on n'avait osé ouvrir ni entrer contre sa défense. Je descendis aussitôt, et, en approchant, j'entendis eu effet