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positions principales lui manquaient. Ce qu'il pouvait avec ses seules ressources c'était d'aider, par une vigoureuse levée dans sa province, au coup que d'autres frapperaient plus au cœur, et il avait tout disposé merveilleusement à cet effet. Le petit château de CouaëD formait comme la tige et le noeud d'une ramiâcation étendue qui pénétrait de là en lignes tortueuses à l'intérieur du pays. Parmi ceux qui s'y employaient le plus pressons sa direction et qui semblaient parfois alfairés à la réussite jusqu'à l'imprudence, je ne tardai pas de m'apercevoîr que, nonobstant les démonstrations parfaites dont il les accueillait, le marquis comptait peu d'auxiliaires réels et qu'il ne faisait fond sur presque aucun ; mais il toachail par eux à divers points de la population, ce qui lui suffisait : le cri une fois jeté, il n'attendait rien que de cette brave population et de lui-même.
Avec un esprit de forte volée, et qui, à une certaine hauteur, manœuvrait à l'aise dans n'importe quels sujets, le marquis était très-inégalement instruitj en le pratiquant, on avait lieu d'être étonné de ce qu'il savait par places et de ce qu'il ignorait. Cela me frappa dès lors, malgré l'incomplet de mes propres connaissances à cette époque; on voyait que, détourné le plus souvent par les circonstances, et sentant sa destinée ailleurs, il n'avait cherché dans les livres qu'un passetemps et un pis-aller. 11 offrait donc, sous l'esprit et les observations générales dont il se couvrait, des suites d'un savoir assez solide, mais interrompu, à travers de grands espaces restés en friche. C'était de politique et de portions d'histoire que se composait surtout sa culture; je la comparais, à part moi, à des fragments de chaussée romaine en une contrée vaste et peu soumise. Le premier jour que je l'allai visiter, quand nous entrâmes dans sa bibliothèque, un livre récent était ouvert sur la table : j'en regardai le titre, j'y cherchai le
nom de l'auteur, depuis célèbre : « Quel est ce gentil- < homme de l'Avejron? » lui dis-je. — n Ahl répon- 1 dit-il, une de mes connaissances de jeunesse dans le <t Midi, une profonde tgte, et opiniâtre! Toutes les « théories de morale et de politique de nos philosophes « supposaient je ne sais quel sauvage de l'Aveyron, et ■ n'eussent pas été fâchées de nous ramener là : mais « voici que l'Aveyron leur gardait un gentilhomme qui c mettra à la raison philosophes et sauvages, n Ce furent ses paroles mômes.
De madame de Couaën et de ce qu'elle me parut à cette visite et aux suivantes, j'ai peu à vous dire, mon ami, sinon qu'elle était effectivement fort belle, mais d'une de ces beautés étrangères et rares auxquelles nos yeux ont besoin de s'accommoder. Je me trouvais encore, après six mois de liaison, dans un grand vague d'opinion sur elle, dans une suspension de sentiments, qui, bien loin de tenir à l'indifférence, venait plutôt d'un raffinement de respect et démon scrupule excessif à m'interroger moi-même à son égard. Présent, je la saluais sans trop lui adresser la parole, je lui répondais sans presque me tourner vers elle, je la voyais sans la regarder : ainsi l'on fait pour une jeune mère qui allaite son enfant devant vous. C'était comme une chaste image interdite sur laquelle ma vue répandait un nuage en entrant, et, au départ, je tirais le rideau sur les souvenirs. Mais qui sait les adresses de l'intention maligne et les connivences qui se passent en nous? Peut-être nuage et rideau n'étaient-ils \à que pour sauver le trouble au début, et permettre à l'habitude de multiplier dans l'ombre ses imperceptibles germes.
J'allais beaucoup au château de Couaën, mais, dans les ajmmencements surtout, j'y séjournais peu. Quand la soirée avancée ou quelque orage me retenait à coucher, j'en repartais le lendemain de grand matin. fus vite au courant du monde qu'on y voyait e'
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secret des faïblos et prétentions d'un chacun. Ce qui de loin m'avait paru une initiation considérable, n'étail, vu de près, qu'un jeu assez bruyant dont les masques me divertissaient par leur confusion quand ils ne m'étourdissaient pas. II n'y avait que le marquis de supérieur parmi ces hommes chez qui, pour la plupart, l'étroitesse de vues égalait la droiture : je m'attachais à lui de plus en plus.
Mes courses à la Gastiue s'étaient ralenties, bien que sans interruption et avec tous les dehors de la bienséance. J'avais une excellente eiLCUse de mes retards dans ma fréquentation de M. de Couaën et mon assiduité à ses conciliabules ; la conformité de principes et d'illusions politiques faisait qu'on ne me désapprouvait pas. Mademoiselle de Liniers, danssa délicate fierté, jouissait intérieurement de ma réussite auprès du personnage le plus autorisé du pays, et, comme les femmes qui aiment, mettant du dévouement aux moindres choses, elle sacrifiait avec bonheur le plaisir de me voir aussi souvent que d'abord à ce qu'elle croyait le chemin de mon avancement. Nos conversations, même entre nous seuls, en quittant par degrés te crépuscule habituel et les confins de nos propres sentiments, étaient devenues variées, moins à vois basse, plus traversées de piquant «t d'éclat : l'abondante matière que j'y apportais du dehors ne les laissait pas s'attendrir ou languir. Je faisais donc d'amusantes peintures des personnages, et de leurs conflits d' amour-propre, et des fiausses alertes oii ils donnaient; j'en faisais de nobles de M. de Couaën et de son sang-froid toujours net au Qiiliéu de ces échauffements. Si je me taisais de la marquise, mademoiselle de Liniers se chargeait de rompre mes faiWes barrières sur un sujet qui l'attirait par-dessus |tous les autres. L'apparence de la jeune femme, le caractère de sa beauté (ne l'ayant jamais rencontré jusque-là], son attitude et l'emploi de sea heures dans des compagnies si en
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disparate avec elle, l'âge de ses deirx enlants, lequel était le plus beau et si la fille lessemblait à sa mère; que sais-je encore? avait-elle dans l'accent quelque diose d'étranger, parlait-elle aussi bien que nous la langue, aimait-elle à se répandre sur les souvenirs de sa famille et de sa première patrie?... Ces mille questions se succédaient aux lètres àe mademoiselle de Liniers, sans curiosité vaine, sans le moindre éveil de coquetterie rivale, avec un intérêt bienveillant et vrai, comme tout ce qui sortait d'une âme si décente. Pour moi, je ne pouvais me dispenser de eomplaire k tant de naturels désirs, et, une fois sur cette pente, je m'oubliais aux redites et aux développements. Puisque eHeHnëme écartait de ses mains le voile dont j'imaginais de recouvrir en moi ce coin gracieux, il me semblait qu'il m'élait bien permis en ces moments d'y lancer quelque coup d'oeil qui fit trêve à mes contraintes, et de profiler d'une cmiverture dont je n'étais pas l'auteur, pour m'informer à mon tour de ce que ma mémoire contenait déjà. Ce n'est pas moi du moins qui ai ouvert, murmurait tout bas la conscience; ce n'est pas moi qui ai commencé, me disais-je; et j'allais, je pénétrais cependant, et les discours que j'en faisais ne se terminatent pas. Toute la Gastine n'était plus qu'un écho des secrètes merveilles de Ck)uaëa. Si les sentiments dont j'eus à m'elîrayer par la suite s'essayèrent dès lors k former chez moi quelques points distants et obscurs, ce dut être à la faveur de semblables entretiens où, pleine de son sujet, sollicitée à le ressaisir, notre parole en détumine en nous les s contours.
L'hiver, qui me parut long, s'écoula : avec le printemps, mes retours au manoir se multiplièrent et n'eu-
rent plus de nombre. Tout un cercle de saisons avait déjà passé sur notre connaissance; j'étais devenu un vieil ami. La chambre que j'occupais désormais, non plus pour une nuit seulement, mais quelquefois pour une semaine entière et au delà, avait vue sur les jardins et sur la cour de la ferme, au-dessus de la voûte d'entrée. J'y demeurais les matinées à lire, à méditer des systèmes de métaphysique auxquels mon inquiet scepticisme prenait goût, et que j'allais puiser, la plupart, aux ouvrages des- auteurs anglais, depuis Hobbes jusqu'à Hume, introduits dans la bibliothèque du marquis par un oncle esprit fort. Quelques écrits bien contraires du Philosophe ineomw me tombèrent aussi sous la main, mais alors je m'y attachai peu. Cette curiosité de rechercbe.avait un périlleux attrait pour moi, et, sous le prétexte d'un zèle honnête pour la vérité, elle décomposait activement mon reste de croyance. Lorsqu'au travers de ces spéculations ruineuses sur la liberté morale de l'homme et sur l'enchaînement plus ou moins fktal des motifs, quelque bouffée du printemps m'arrivait, quand un torrent d'odeurs pénétrantes et de poussières d'étamines montait dans la brise matinale jusqu'à ma fenêtre, ou que, le cri de la barrière du jardin m'aver* tissant, j'entrevoyais d'en haut la marquise avec ses femmes, en robe flottante, se dirigeant par les allées pour boire les eaux, selon sa coutume de huit heures en été, à la source ferrugineuse qui coulait au bas, — à cet aspect, sous ces parfums, aux fuyantes lueurs de ces images, rejeté soudainement dans le sensible, je me trouvais bien au dépourvu en présence de moi-même. Mon entendement, baissant le front, n'avait rien à diminuer du désœuvrement de mon cœur, le livre rien i prétendre dans mes soupirs. Plus de foi à un chemin de salut, plus de recours familier à l'Amour permaueDt et invisible; point de prière. Je ne savais prier que moa désir, invoquer que son but aveuglej j'étais comme un
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vaincu désarmé qui tend les bras. Toute cette philosophie de la matinée (admirez le triomphe ! ) aboutissait d'ordinaire àquelque passage d'anglais à demi compris, sur lequel j'avais soin d'interroger M. de Couaèn au léjeuner : la marquise, en effet, qui était là, se donnait parfois la peine de me faire répéter le passage pour m'en dire le sens et redresser ma prononciation.
La politique, qui m'avait enflammé d'abord, m'agréait peu, sinon lorsque j'en causais seul à seul avec M. de Couaên, et que nous nous élevions par degrés au spectacle général, à l'appréciation comparée des évéoements. Quant k l'entreprise où je le vis embarqué et oii j'étais résolu de le suivre, elle me sembla d'autant plus aventurée que j'en connus mieux les ressorts. M. de Couaên sentait lui-même combien il en était peu le maître, et s'en dévorait. Perdu dans son buisson, au coin le plus reculé de la scène, l'initiative lui devait venir d'ailleurs ; il ne pouvait rien sans le signal nécessaire, et le moindre dérangement au centre, à Londres ou à Paris, une humeur de Pichegru, une indécision de Moreau, éternisaient les délais. Pourtant il fallait que, lui, tînt sa machination toujours prête sans éclat, et ménageât à un taux convenable l'ardeur aisément exagérée ou défaillante de ses principaux auxiliaires. Le talent qu'il usait à cet étroit manège était prodigieux, et j'en souffrais autant que je l'admirais. Ma patience, certes, n'accompagnait pas jusqu'au bout la sienne, et durant la plupiirt des conversations véhémentes qu'il soutenait avec une séiénité et une aisance infinies, je m'esquivais de mon mieux, tantôt sur le pied de frivole jeune homme, tantôt tort de mon titre de philosophe que quelques-uns de ces messieurs m'accordaient. A diner, plutôt que d'essuyer en face des redites que j'avais entendues cent fois, je me rabattais volontiers du côté des enfants qui mangeaient habituellement avec nous, si ce n'est les jours de très-grand monde;
et, comme les assiettes qu'on nous servait offraient h leur fond, les unes de larges Ûeurs bleues, les autres des fteurs moindres et quelques-unes rien, l'anxiété de ces gentils petits êtres était au comble pour savoir à chaque plat nouveau si le bon Dieu leur enverrait une assiette à fleurs, à grandes ou à moyennes fleurs : c'était devenu une manière de récompenser le plus ou naoina de sagesse des matins. Gr&ce aux clins d'œil de la mère et aux miens, la providencedu vieux serviteur n'y commettait pas trop de méprises. Je préférais de beaucoup, pour mon compte, ces anxiétés riantes à celles de nos dignes convives et à leurs tumultueux élans dans des sujets plus graves, mais moins détinis; il est vesi que naturellement madame deCouaën témoignait la même préférence.
Je n'étais pourtant pas encore pris d'amour, mon aimable ami, — non, je ne l'étais pas. Dans ces bosquets où, un livre à la main, comme prétexte de solitude en cas de rencontre, je m'enfonçais avant le soir; en mes après-dînées silencieuses, durant cet automne de-la journée, où les ardeurs éblouissantes du ciel s'étalent en une claire lumière, si largement réfléchie, et oii la voix secrète du cœur est en nous le plus distincte, dégagée de la pesanteur de midi et des innombrables désirs du matin; à ces moments de rêverie, sur les bancs des berceaux, dans la pépinière du fond et au bord de son vivier limpide, partout où j'errais, je ne nommais aucun nom, je n'avais aucun chiffre à graver, je n'emportais aucune image. Madame de Couaên éloignait mademoiselle de Liniers, sans régner elle-même ; d'autres apparitioms s'y joignaient ; je me troublais à chacune ; un paysan rencontré avec sa bergère me semblait an roi. Ainsi, pour ne pas aimer d'objet déterminé, je ne les désirais tous que plus misérablement ; les plaisirs simples de ces heures et de ces lieux n'en étaient que plus corrompus pur ma sensibilité débo.r-
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dfe, n Tient un âge dans la vie, oii un beau site, l'air tiède, une promenade à pas lents sous l'ombrage, on entretien amical ou la réflexion indifféremment suffisent ; le rêve du bonheur humain n'imagine plus rien de mieux : mais, dans la vive jeunesse, tous les biens naturels ne servent que de cadre et d'accompagnement à une seule pensée. Cette pensée restant inaccomplie, cet être dont Dieu a permis la recherche modérée à la plupart des hommes, ne se rencontrant pas d'abord, trop souvent le cœur blasphème ; on s'exaspère, on s'égare; on froisse du pied le gazon naissant, et Von en brise les humbles fleurs, comme on arrache les bourgeons aux branches du chemin ; on repousse d'une narine enflammée ce doux zéphyr qui fraîchit ; on insulte par des regai'ds désespérés au don magnifique de cette lumière.
Et ces doux sites, ces tiëdes séjours, cependant, qui, a l'âge de la sensibilité extrême, ont paru vides, cuisants et amèrement déserts, et qui plus tard, notre sensibilité diminuant, la remplissent, ne laissent de trace durable en nous que dans le premier cas. Dès qu'ils deviennent suffisants au bonheur, ils se succèdent, se confondent et s'oublient : ceux-là seuls revivent dans le souvenir avec un perpétuel enchantement, qui semblèrent souvent intolérables à l'âge de l'impatience ardente.
A cet âge où j'étais alors et où vous n'êtes déjà plus, mon jeune ami, les sens et l'amour ne font qu'un à nos yeux; on désire tout ce qui flatte les sens, on croit pouvoir aimer tout ce qu'on désire. Je donnais aveuglément dans l'illusion. Le cœur, en cette- crise, est si plein de facultés sans objet et d'une portée inconnue; la vie du dehors et la nôtre sont si peu débrouillées pour nous ; un phosphore si rapide traverse, allume nos regards; de telles irradiations s'en échappent par étincelles, et pleu- VCDt alentour sur les choses ; dès que la vciix du désir
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s'élève et à moins qu'une autre voix souveraînen'y coupe court, l'élre entier frissonne d'un si magnétique mouvement, — que, sur la foi de tant d'annonces, on ne peut croire que l'amour n'est pas là chez nous, prêt à salvre, avec son enthousiasme intarissable, les perfections toujours nouvelles dont il dispose, el l'éternité de ses promesses. Mais qu'on aille, qu'on condescende à ces leurres ; qu'on n'interdise pas au désir cette parole ckarmeresse qu'il insinue ; qu'on ne scelle pas à jamais ses sens sous l'inviolable bandeau du mystère , les offrant en holocauste à l'union sans tache de la divine Épouse; ou qu'on ne les confine pas de bonne heure {dans un ordre humain et secondaire] au cercle sacré du mariage, encore sous l'œil du divin Amour ; — qu'on aille donc et qu'on essaye un peu de ces vaines délices. Comme le divorce de l'amour et des sens se fait vite, foi%ément t douleur ou dégoût, comme leur distinction profonde se manifeste! A mesure que les sens avancent et se déchainenten un endroit, l'amour vrai tarit et s'en retire. Plus les sens deviennent prodigues et faciles, plus l'amour se contient, s'appauvrit ou fait l'avare: quelquefois il s'en dédouble nettement, et rompant tout lien avec eux, il se réfugie, se platonise et s'exalte sur un sommet inaccessible, tandis que les sens s'abandonnent dans la vallée aux courants épais des vapeurs grossières. Plus les sens alors s'acharnent à leur pâture, plus, lui,par une sorte de représailles, se subtilise dans son essence. Mais cettecontradiction d'activité est désastreuse. Si les sens agissent trop à l'inverse de l'amour, tout différents qu'ils sont de lui, ils le tuent d'ordinaire; en s' usant eux-mêmes, ils rarétient en nous la faculté d'aimer. Car, si lessensnesontpas du tout dans l'homme la même chose que l'amour, il y a en ce monde une alliance passagère, mais réelle, entre l'amour et les sens, pour la fin secondaire de la reproduction naturelle et l'harmonie légitime du mariage. De là l'appa^
rente confu^on oii ils s'offrent d'abord; de là aussi, dans l'excès des diversions sensuelles, et passé un certain terme, la ruine en nous de la puissance d'amour: autrement, d'alliance absolue, d'identité entre eux, il n'y en a pas. Dans un bon nombre de sensibilités orageuses que la religion n'a pas dirigées, mais que le vice ou ta vanité n'ont pas entièrement perdues, c'est donc quand les sens ont jeté leur premier feu et que leur violence fait moins de bruit au dedans, que l'âme malade discerne plus clairement sous la leur la voix de l'amour, la voix du besoin de l'amour. Cette voix qui s'entend à part, surtout dans la seconde jeunesse, est loin de la fraîcheur et de la mélodie que les sens lui prêtaient durant leur mutuelle confusion. Un peu dpre désormais, altérée et souffrante, non plus virginale comme au seuil du chaste hymen, non plus insidieuse comme au banquet des faux plaisirs, mais grave, détrompée, véridique et nue dans sa plainte, elle réclame sur cette terre un cœur que nous aimions et qui nous aime pour toujours. Ohl contre cette voix-là, mon ami, si l'homme sait l'entendre, s'il sait en traduire le vrai sens, je ne saurais me montrer bien sévère. Elle est, dans l'intervalle de répit des erreurs à l'endurcissement, un suprême appel de l'infini en nous, une douloureuse protestation, sous forme humaine, de nos instincts immortels et de notre puissance aimante. Pour qui la réchauffe en son sein et l'écoute longuement parler, elle peut devenir le signal du bienheureux retour. Soit que, ne trouvant pas sur son chemin cette âme incomparable ' qu'elle implore, l'âme fatiguée, mais courageuse, passe outre, et dans son dégoût de tout divertissement, dans sa soif croissante d'aimer, détachée, repentante, nes'ar* réte plus qu'à la source supérieure où elle se plonge; soit que, par une rencontre bien rare, et qui est dans ce pèlerinage la plus rafraîchissante des bénédictions, apercevant enfin l'âme désirée, elle se porte au devant,
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se fasse recoimaltre d'elle, «t s'initie et remoale avec elle et par elle aux riions du véritable Amour. L'amour humain, en ce cas, fonne comme un degré sans souillure vers le tnSne incotruptible. Mais, ai ce destin est beau, louable, et bien doux m^e dans ses sacrifices, il ne faut pas s'en déguiser le revers glissant; à force de vouloir être un appui l'un pour l'uitre, on doit craindre de se devenir un écaeil. Voulez-voas savoir si l'amour humain que vous ressentez demeurepor et digne de confiance, s'il continue à vous mûrir sainement et à vous pr^rer ; redites-vous ces paroles d'un doux Maître: «L'Amour est droonspect, humble et « droit ; il n'est ni amolli, ni léger, ni adonné aux « choses vaines ; il est sobre, chaste, stable, plein de « quiétude et gardé de s^tinelles à toutes les portes des sens, et i» eunctU sensi/ms custoditui. » Reditesvous encore : « L'Amour est patient, prudent et fidèle» « et il n'a^t jamais en vue de lui-même, et seipsvnt « nunguam gimrtnt. Car, ajoute le doux Maître, dès a l'instant que quelqu'un agit en vue de lui-même, a dès cet instant il est déchu de l'Amour. ■ Voilà ce qu'on doit se demander, mon ami, et ce qui peut avertir à chaque pas si l'amour humain que l'on suit nqtproche et s'il est sur le chemin qui mène. D'autres, je ravoue,-sont plus rigoureux que moi, etl'arrachHit sans hésitation des sentiers du salut ; mais, après tant d'épreuves, je ne pué m'empécher de lui être indulgent. Un jour, l'amant de Laure, le docte et mélodieux Pétrarque, dans une semaine de retraite pieuse, crut voir entrer le grand Augustin, son patron révéré, qui lui parla. Et le grand Saint, après avoir rassuré le fid^ tremblant, se mit à rint«rroger, et il examinait cette vie en directeur attentif, et il y portait dans chaque partie son conseil : les honneurs, l'étude, la poésie et la gloire, tour à tour, y passèrent, et, lorsqu'il arriva à Laure. il la retrancha. Mais Pétrarque, qui s'était în-
cliné à chaque décision du Saint, se récria ici plein de douleur, et supplia à genoux celui qui avait pleuré sur Didon, de lui laisser l'idée de Laure. Et pourquoi aussi, 6 le plus tendre des docteurs, 6 le plus in-ét'ragable des Pères, s'il m'est permis de le demander humblement, pourquoi ne la lui laissais-tu pan ? Ëst-il donc absolument interdit d'aimer en idée une créature de chois, quand plus on l'aime, plus on se sent disposé k croire, à souffrir et à prier; qtnnd plus on prie et l'on s'élève, plus on se sent ai goût de l'aimer ? Qu'y a-t-il surtout quand cette créature unique est déjà morte et ravie, quand elle se trouve déjà par rapport à noussur l'antre rive' du temps, du côté de Dieu?
L'Amour divin, dont tout bien émane et par qui tout se soutient, peut nous être figuré sur l'autel que nul n'a vu en face ni ne verra, au centre des cieux et des mondes ; et de là il darde, il rayonne, il ébranle ; il pénètre à divers degrés et meut toute vie, et s'il arrivait pur et seul (metfis] à nos cceurs dans ce monde mortel, il ne les enivrerait pa9, il ne les éblonirait pas: il les Serait éclater comme im cristal, il les fondrait, il lies boirait sur l'heure, fassent-ils du plus invincible di»mant, de même à peu près que le soleil, sa pâle imagOt embraserait le globe s'il y dardait ses rayons à ou. Hais comme l'air est là dans la nature, merveilleux et presque invisible, accueillant le soleil, vêtissant la terre (1), lui étalant, lui distribuant les feux d'en haut en lumière variée et en chaleur lolérable, ainsi, aa devant du pur Amour «liviK, pour les cœurs âdèles, est ici-bas la Charité, qui ne connaît ni vide, ni relâclie, qui embrasse tous les hommes, les met entre Dieu et diacun, et opère dans la sphèae humaine dee âmes
(1) Vtltiani : on un demande pardon pour Amaurjil la^ramniaire, mais l'eipression non* a sembli commandËe; Mioni. qui pusse poar Mict, D'ïBt paa pOMible. (Noie dt l'Éililtitr.)
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celte distribuLiûTi bienfaisante des saintes et ardentes fontaines. Trop souvent, il est vrai, ce qui fut vicié h l'origine, les éléments où s'est in<réle mal, les germa devenus corruptibles, fermentent et s'allument dans l'air transparent, à la chaleur du soleil: de là les tempêtes et les foudres. De même, au sein de la charité obscurcie, les exhalaisons de l'orgueil et des passions engendrent les haines et les guerres. H est pourtant de belles âmes, si tendrement douées, si fortement nourries, qu'elles reçoivent en elles à tous les instants l'Amour divin, inaltérable et vif, par les millions de rayons de la charité immense, et le rendent aux hommes leurs frères en mille bienfaits aimables, en pleurs abondants versés sur toutes les blessures et en dévouements sublimes; et si, à quelque heure triste, elles sentent expirer au hasard ces rayons trop nombreux et trop disséminés, elles n'ont, pour les ressaisir en esprit, qu'à les regarder tous sortir, comme à leur source, de la poitrine du Pontife miséricordieux, une fois mort ei toujours présent, de cette poitrine lumineuse et douce où dormit Jean le bien-aimé. Mais d'autres âmes, mon ami, sont moins promptes et moins sereines; elles ne sont ni si fermes à leur centre ni d'une célérité de rayons si diffusible; elles s'évanouiraient à vouloir directement tant embrasser, et, dans l'obscurcissement oii le monde d'au delà est accoutumé de nous paraître, l'Amour divin, ne leur arrivant que par la charité universelle, les toucherait d'une impression trop incertaine. La Charité d'ailleurs, pour être toute-puissante sur un cœur, réclame presque nécessairement sa virginité, et bien des âmes, capables d'aimer, ont commencé par se ternir. Ces âmes donc, dans leur retour au sentiment du Saint, peuvent consulter, autant que je crois, un miroir plus circonscrit et plus rapproché où l'Amour suprême se symbolise à leurs yeux, quelque front brillant et chéri sur lequel il pose son flambeau, la vue
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d'une paupière céleste dans laquelle il dai^e éclater ; elles peuvent user chastement d'un amour unique pour remonter par degrés k l'amour de tous et à l'Amourdu Seul Bon. Ah t si elles y réussissent par celte voie, si ce qu'elles ressentent n'est ni un ^oïsme exclusif ni une pesante idolâtrie, si en passant par le voile de la figure aimée les rayons sacrés ne s'y brisent pas comme sur la pierre, si à aucun moment ils ne deviennent coupants comme des glaives ou perçants comme des éclairs, s'ils demeurent reconnaissables à travers le disque vivant qui doit à la Fois les concentrer, les élargir et les peindre pour notre infirme prunelle, ah ! tout est bien, tout est sauf, tout se répare. Et quand l'être aimé meurt avant nous, quand les rayons de l'Amour saint nous arrivent désormais à travers cette forme glorieuse, transfigurée, de l'amante, et son enveloppe incorporelle, on a moins à craindre encore qu'ils ne dévient, qu' ils ne se brisent, et ne nous soient dangereux et trompeurs: la présence à nos côtés, la descente en nos nuits, de l'Ombre'angélique, ne fait alors qu'attendrir davantage, voiler de reflets mieux adoucis, rechanger et rajeunir sans cesse en notre eiil cetl« lumière oii elle nage, dont elle est vêtue, et qui, grâce à elle, commence dès ici-bas, au milieu des pleurs, notre immortelle nourriture.
Mais oCi vais-je de la sorte, mon ami ? J'étais avec TOUS, ce me semble, dans les bosquets de Couaëu, où je m'oubliais; j'y poursuivais sous mille formes le fantôme qui m'enveloppait de son nuage, qui oppressait mon front et mes yeux, mais dont je ne pouvais démêler la figure. Rien ne m'était plus funeste, disais-je, que cette application continuesur un tel objet. Couvés ainsi, fondus sourdement par une pensée échauffée, les sens et l'amour entraînent dans un obscur mélange nos autre? facultés ettous nos principes. C'est un l^t ravage intérieur et comm une dissolution souterraine dont, à
la première découverte, aa a lieu d'être effrayé. Tasdis que chet le jeune hoiDioe vraiment chaste, qui temp&Be aa pensée, toutes les vertus de l'âme, comme loos les tissus du corps, s'affermissent et que l'honséte gaieté, l'ouverture aux plaisirs simples, l'énergie du vouloir, l'inviolable l'cù dans l'amitié, l'attendrisseotent «ordi^ envers les hommes, le frein des serments, la tranchiae de parole et quel({ue rudwse mente que l'usage polira, composent un naturel admirable oii chaque quiUté tient son rang et oii tout s'appuie, ici dans la chaste 'illusoire, par l'effet de cette liquéfaction prolongée qu'elle favorise, les fondements tes plus intimes sejsubmei^nt et s'affaissent ; l'ordonnance naturelle et chrétienne des vertus entre en confusion; la substance propre de l'ftme est amollie. On garde les dehors, mais le dedans se noie ; on n'a commis aucun acte, mais oa prépare en soi une infractiou viBiverselle. Cette chasteté menteuse, oh chaufie un amas de taos les levains, est 4ins doute pire à la longue que ne le serait d'abord une incontinence ménagffe.
D'autres idées, plus raisonnables si Vaa veut, plus consistantes du moins, avaient part aussi à mes coursions pensives. J'étais venu à Couaën pour m'ouvrir uu accès dans la vie, pour gravir, en y faisant brèche, siv la scène active du monde: malgré ma coafianee sa mon noble guide, je commençais à croire que je m'étais abusé. Je me sentais dans une voie fausse, imp<»~ sible, et qui n'abouflsstiit pas. Il me semblaitque toulâs Les peines que nous prenions, nous imaginant avancer, se pouvaient comparer à la marche d'une baQde de naufragés sur une plage périlleuse: ainsi nous nous traînions, le long de notre langue de sable, de rocher en rocher, guettant un fanai, rêvant une issue, sans vouloir reconnaître que nous tournions le dos à U terre et que la marée montante du siècle, qui nous avait dès longtemps coupé l'unique point de retour, gagnait à
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chaque moment sous nos pas. La tnstesse inexprimable qa'à certaines heores du soir, j'avais vue s'éteadre et redoubler dass le réseau plus bleu&txe des veines au hnat douloureux du inarquiR, me donnait à soupçon- Bcr que, malgré la décision de ces sortes de caractères, il n'était pas sans anxiété lui-même, et qu'entre les cfcaDoes diverses de l'avenir, le néant de ses projets lu lèverait amèrement, ie co■I^»atissais avant tout aux dédiirements d'un tel cœur, et j'étais à mille lieues de me repentir de m'étre engagé; mais je souffrais aussi po«r moa prf^e compte dans mes facultés non assouvies, dans ce b^oin de périls et de renom qui bour^ dowHit à mon oreille, dans ces latitudes multiples qui, exercées à temps et s'apppuysnt de l'occasiiMi, eussent fait de moi, je l'osais croire, un orateur politique, un homme d'Ëtat ou un guerrier. Ha pensée habituelle ,de jouissance et d'amour, qui recouvrait toutes les autres «t les rainait peu à peu, ne les détruisait pas d'un seul coup : en me baiguant dans le lac débordé de mes langueurs, je heurtais fréquemment quelque pointe de ces rochers plus sévères.
Un jour que je m'étais ainsi, comme à plaisir, endolori de blessures et abreuvé de pleurs, qu'après avoir acmdé longuMsent les endroits défectueux de ma destinée, j'avais învocfwé pour tout secours ce sentirait unique, absorbant, qui eût été à mes yeux la rançon de l'univers et mon dédommagement suprême-, un jour que j'avais perdu de plus abondants soupirs, eHfeuiilé plus de bourgeons et de tiges d'osier fleuri, tendu dans l'air des nains plus suppliantes à quelque invisible anneau de cette chabie 6[ui me semblait comme ceUe des dieax à Platon ; ce jour-là, un 6 juillet, s'il m'en souvient, chai^ de tout le fardeau de ma jeunesse, je sorlaé des bosquets par le carré des parterres, ma coiffiire rabattue sur le visage, les regards à mes pieds; et le fend flvttant de ma pensée était ceci : « Jusqu'i
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quand l'attendre? en quel Heu Ib poursuivre? existet^lle quelque part? en est-il une sous le ciel, une seule que je doive rencontrer? n Soudain mon nom prononcé par une voii: m'arriva dans le silence : je levai la tête et j'aperçus madame de Couaën assise à la la fenêtre de sa chambre de la tour, qui me faisait signe du geste et m'appelait. En deus bonds je fus sous cette fenêtre bienheureuse, que j'atteignais presque de la main, et d'oti une charmante tële,-dans le cadre de la verdure, s'inclinait vers moi avec ces mots : n Pour sauvage, vous l'êtes, me disait-elle; vous allez me ramasser pourtant mon aiguille d'ivoire, mon aiguille à broder, qui est tombée là, voyez, quelque part au bas de ce pécher ou dans les branches. Vous me la rapporterez, s'il vous plait, en personne et à l'instant ; et puis, si je l'ose alors, je requerrai votre compagnie pour une corvée de ma façon. » Je ramassai l'objet sans le voir, je franchis grille du jardin, voûte d'entrée et cours intérieure sans presque toucher à la terre : en une seconde de temps j'étais à la porte de madame de Couaën, où, avant de tourner la clef, j'attendis une ou deux autres secondes pour ne pas paraître avoir trop couru. Je frappai même deux petits coups légers comme si j'eusse craint de la surprendre, et ce ne fut que sur la réponse du dedans que j'ouvris. Une odeur suave me monta aux sens. Je pénétrais dans ce séjour intime pour la première fois. Tout y était simple, mais tout y ■brillait ; des meubles polis quoique antiques, une guitare suspendue, un crucifix d'ivoire à droite dans l'enfoncement du lit, à gauche la cheminée garnie de porcelaines rares, de Cristaux rapportés d'Irlande, et un petit portrait en médaillon de chaque côté; elle en fac« de moi à la fenêtre, toujours assise, une chaise devant pour ses pieds, une broderie au tambour sur ses genoux, un de ses coudes sur la broderie qui semblait oubliée, et dans cet oubli levant au ciel une tête douc^