‹ VolutpéChapitre 7 sur 33 · I . .,C(X)>^li · texte numérisé non relu

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altièra, étincelante. Elle ne bougea pas d'abord, et à peine si elle regarda : a Voici de quoi il s'agit, me ditelle, en recevant l'aiguille que je lui rendais. M. de Couaën est sorti pour tout le soir, il reconduit ces messieurs. Je songe que je voudrais aller à la montagne, •t la chapelle Saint-Pierre-de-Mer ; c'est un devoir; m'accompagnerez- vous ? Il y a bien pour une heure à marcher lentement, mais il nous reste assez de soleil, p £t sans attendre que j'eusse dit oui, toute à sa pensée, elle était debout, elle s'apprêtait, et nous sortîmes.

Je lui donnais le bras, la promenade était longue ; j'avais une soirée entière de bonheur devant moi. Délicieux moments oîi l'on ne demande rien, oît l'on n'es* père rien, où l'on croît ne rien désirer! Que de soins alfectueus j'osais lui rendre dans les moindres mouvements et sans factice esclavage I comme mon bras, en soulevanttimidementlesien, le sollicitait de s'appuyer) Et quand nous traversâmes le pré oii paissait le taureau farouche, et quand nous franchîmes le petit pont sur le ruisseau ferrugineux, et quand nous montâmes la côte jonchée de cailloux, que d'attentions naturelles et discrètes l'environnèrent t J'étais ingénieux à ménager sa marche, je lui faisais une route sinueuse ; il semblait que moi-même de mes mains je posasse ses pieds aux places les plus douces et que j'étendisse un tapis merveilleux sous ses pas. Elle recevait ces soins admirablement, quelquefois avec un demi-sourire; le plus souvent elle s'y prêtait sans avoir l'air d'y prendre garde, et durant ce temps, comme pour récompense, elle m'entretenait de sa famille, de sa patrie et d'elle. Son nom de naissance était Lucy O'Neilly. Elle avait perdu très-jeune son père ; une mère aimante l'avait élevée. Son frère aîné, patriote ardent, avait vu dans la Révolution française un puissant moyen d'émancipation pour l'Irlande : il s'était consacré, l'un des premiers, à cette ligue généreuse des amis du pays avec

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lord FitB-fîérald, dont iï était parent, et qui eiU une si triste un. Le séjour que M. de Couaën avait fût près d'eus répondait en plein à cette époque d'hér^que ^rement. Entre lui et le frère de oelie qu'il aimait, des dissidences violentes d'opinion avaient éclaté. Le gaatilbomme républicain, cbef de famille, refusa longtemps sa sœur & l'étranger adversaire. Plus d'usé fois leur querelle à ce sujet fut près d'en venir au sang, et il avait fallu toute la fermeté d'affection de la doues Lucy, toute l'inépuisable effusion de la mère, pour amortir le choc de ces deux orgueils et faire triompber l'amour. C^te mère si bonne et d'une santé déjà souffrante, on avait dâ pourtant la quitter. Les nouvelles qu'on recevait d'abord étaient rares, difficiles à cause de la guerre active : depuis quelques mois seulonent on les avait pins fr^nentes, mais aussi bi«i tristes et donnant peu d'espoir de la conserver. Madame de Couaën avait reçu une lettre le matin même, et cette coui^ à S^ùnt-Pierre-de-Mar que nous fakions, était un p^erîoage qui avait pour but ime prière.

Elle me déroulait ces circonstances avec luie plénitude naïve de paroles, ; semant un pittorasqoe izt^ tendu et nnaaçant ses pensées successives, sans marquer jamais d'autre passîcm que celle d'aimw. Nous avions atteint le baut de la côte, nous marchions sur un plateau inégal, hérissé de genêts, d'où s'éWaient ci et là quelques arbres maigres, tordus à leur pied pai' les vàttto. Le rivage,à une petite demi-Heue eataeê de nous, était sourcilleux, et sombre. Quoique le soleil à l'borizon toudi&t presque l'Océan et l'embrasit de mille splendeurs, les vagues plus rapprochées, qu'encaissaient comme dans une lûie anguleuse les bautes masses des rochers, se couvraient déjà des teintes épaissies du soir. Cette solitude, en ce moment surtout, donnait l'idée d'une sauvage grandeur. Elle ea parut frappée ; après un assez long silence, je la vis plus pâia

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cpK de oontume sous ses cheveux de jais, et son œil aigu, attaché âxement à l'horiziMi des flots, s'y ph>ngeait avec l'expresaoB indéfinissable d'une fille du bord des mers. « C'est votre Irlande que vous cbercbez, lai *»-]«, mats n>et-elle ^s ici en réalité aivec sa iHruyère et ses plages ? s — aOitl non, s'écria-t-elle, verdure et bfancbeiir ne sont pas ici comme li-bas; liba« c'est moins rade et plus découpé; c'est ma patrie tout hamideau mathi, verdoyante d'hert>eet ruisselante de fontaines. Les eimes, les lacs de l'frlasde reluisent an soleil comme ces cristaHx de ma «^tainlH^. Oh t non, toute rir^nde n'est pas ici ! n L'accent de souffrance dont elle prononça ces derniers mots m'avertit que c'était moins encore aux Keux qu'aux êtres éloignés que s'adressait son regard. Eb descendant par beaucoup d'inégalités de terrain, et en suivant la trace déchii^e d'un ruisseau qui courait au riv^, nous étions arrivés à la chapelle (À elle devait prier. Cetie chapelle, dc^s longtemps sans prêtre et même sans gardien, n'était pas ruinée, eomme on aurait pu cnrire, ni dénuée ^ tout omemeDt. Madame de Comën avait pris soin d'en faire réparer la toiture; elle y envoyait diaqne semaine une ou deux fois pour les soins de propreté ti l'entreti» d'une lampe sur l'autel. De plus la dévofioB des pécheurs et habitants de la côte, qui dans les pAiïs se liaient par quelque vœu, y suspendait des offrandes que la sainteté de l'endroit, tout ouvert qu'H était, suMsait bi«i à défendre. J'entrai avec elle an instant dans l'humble nef; mais, quand je la vis ^agenouiller, je sortis par une sorte de pudeur, craignant de mêler quelque mouvement étranger à une invocation si pure. Il me sembla qu'il valait mieux que 90n soupir de colombe montât seul au Ciel. En cela je me dissimulais la vertu de cet acte divin enseigné au moindre de nous par Jésus; j'oubliais que toute prière est bonne, acceptable; que la prière même du plus

souillé des tiômmes, si elle sort du cœur, peut ajouter quelque chose à celle d'un auge.

Uoe pensée m'a bien des fois occupé depuis. Si^ en ce moment de crise, j'avais prié à genoux avec ferveur pour sa mère et pour elle, plusieurs des chances mauvaises que je ne sus pas conjurer, n'eusaent-elles pas été changées par là dans l'avenir de ma vie et peut-êtra -dans l'avenir de la sienne ? Un acte méritoire de cette nature, placé à l'origine de mon sentiment, n'était-il pas capable d'en ordonner différemment l'usage, d'en mieux incliner la cours? Car les bonnes prières, même quand elles n'atteignent pas leur but direct, rejaillissent à notre insu par d'autres effets salutaires; elles vont souvent frapper dans les profondeurs de Dieu quelque ressort caché qui n'attendait que ce coup pour agir, et d'otl s'imprime une tournure nouvelle au gouvernement d'une âme.

Mais, quoique par l'effet du spectacle, de la promenade et des impressions de ce soir, je me sentisse dans une disposition vraiment plus religieuse qu'il ne m'était arrivé depuis lontemps, je ne la réalisai pas. Laissant madame de Couaën prosternée à la chapelle, je m'approchai d'un débris de guérite en pierre au bord de la falaise: l'espace, l'abime mugissant, le disque rougi de l'astre qui se noyait à demi, me saisirent, et je rêvai. Je rêvai, ce qui n'est pas du tout, mon ami, la même chose que prier, mais ce qui en tient lieu pour les âmes du siècle, la sensation vague les dispensant commodément de tout effort de volonté. Béver, voua le savez trop, c'est ne rien vouloir, c'est répandre au hasard sur les choses la sensation présente et se dilata démesurément par l'univers en se mêlant soi-même à chaque objet senti, tandis que la prière est voulue, qu'elle est humble, recueillie à mains jointes, et jusqu'en ses plus chères demandes, couronnée de désintéressement. Cet effort désintéressé fut surtout ce qui

me manqua ce soir-là et ce que m'eût donné la prière. Je voilais, j'enveloppais de mille façons ma chimère personnelle; je la dispersais dans les vents, sur les flols; je la confiais et la reprenais à la nature; je ne m'immolai pas un seul instant. Le soleil était entièrement couché quand elle sortit et revint vers moi : l'absence de l'astre laissait aux masses rembrunies du rivage et aux flots montants qui s'y brisaient leur solennité plus lugubre. Pour elle, un reste de larmes baignait ses paupières, et elle s'avançait ainsi dans toute la beauté de sa pâleur. J'étais ému vivement, et, lui prenant la main, à deux pas de l'abîme, je me mis à lui parler, plus que je n'avais encore osé faire, de ce qui devait consoler, soutenir dans les épreuves un cœur comme le sien, de ce qui veillerait d'en haut sur elle, de ce qui l'environnait ici-bas et de ce qui l'aimait. Elle m'éeoutait dire, avec ce regard particulier fixé à l'horizon, et pour toute parole : ■ Ohl c'est si bon d'être aimét » répondit-elle; et nous nous remîmes en marche silencieux.

Notte retour fut'moins long que l'aller; une fois arrivés à la côte, nous n'eClmes plus qu'à descendre. Comme il faisait assez de jour, nous distinguâmes bientôt M. de Couaên en face sur la plate-forme du château : il nous avait reconnus et nous regardait venir, seuls êtres en mouvement dans )a montagne, précédant les ombres du soir. Nous hâtions le pas en lui envoyant de loin quelques signes, elle surtout agitant par les rubans son grand chapeau détaché : plus près du logis, les arbres et un chemin tournant nous éclipsèrent. Au moment de notre entrée dans la cour, madame de Couaên la première courut légèrement à sa rencontre et prévint ses questions par quelques mots que je n'entendis pas, mais qui expliquaient l'objet de cette promenade. Il accueillit avec lenteur sa justification empressée, paraissant en jouir, immobile et souriant, un peu voûté,

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toute sa personne exprimant une bien tendre complaisance. Après qu'elle eut fini, il l'entoura de 9on bras comme ud père satisliiit, et la souleva presque jusqu'à lui, la baisant aux. cheveux, car elle dérobait le troot. Un glaive soudain ne m'eât pas autrement frappé ; mon cœur et mes yeux, à travers le jour t(Hiri}ant, n'avaient rien perdu de cette chaste scène : mon règne insensé expira. Je compris amèrement ce que je n'avais qu« vaguement senti encore, ce qui, dès ce soir même, d» vint le cuisant aiguillon de mes nuits, combien la moindre caresse de l'amour, la plus indifférente famî> liarité du mariage laisse loin en arrière les plus vives avances de l'amitié. C'est là en effet l'étemel châtiment de ces amitiés indiscrètes où l'on s'embarque; c'en est le ver corrupteur et rongeur. L'envahissante jeunesse, qui ne veut rien à demi, s'irrite d'une inégalité oii son orteil est intéressé comme ses sens; elle remue, elle retourne sans relâche cette pensée jalouse. De celle-là aux plus dangereuses, il n'y a qu'à se laisser pousaer; on est sur la pente des sentiers obliques.

Le lendemain et les jours suivants, mon humeur me parut comme changée ; ma douleur même était an signe que j'inteiTOgeais avec espoir. Toutes mes sensations, toutes mes idées vacillantes commençaient à s'ébranler, à se mouvoir dans un certain ordre; j'étai. sorti de mon néant, j'aimais. Une fumée légère de supériorité, l'orgueil d'un cceur qui s'était cru longtemps stérile, m'exaltèrent durant les premiers mcnnents de ee^ découverte. An lieu d'être plus triste et révear comme le sont d'ordinaire les personnes ainsi atteintes, je marquai une gaieté bizarre. Les twsquets me virent moias ; je restais en c<»npagnie et m'y mêlais aux dis-

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B avec un feu et un déTeloppement inaccoutumés. Madame de Coaaén me regardait d'un air d'étonnement: un géaie s'éveillait en moi; car j'ét^sdeceux, mon ami, dont la force tient à la tendresse, et qui demaotdeat toute inspiration à l'amour. I^e soir, retiré dans ma cbikmbre, une sonffiance plus aiguë, mais moine désespérée qu'auparavant, su^ndail ma lecture et gagnait mes songes; an réveil, mon premier mouTe'" aient était de me sonder l'âme pour y retmuver ma blessure : j'aurais trop craint d'être guéri.

Hais on s'habitue aux blessures qui persistent : si rien se les renouvelle et ne les ravive, on les discerne bien~ tût malaisément de ses autres afiectioos fondamentales. On est tenté de croire qu'elles s'assoupissent, tandis qu'au «Httraire elles minent sourdement. Une semaine au plus écoulée, il y avut déjà des doutes en moi et une incertitude qui ramenait toute ma langueur. ie me disais : Est-œ donc là eu réalité l'amour ? Depuis rbeare où j'avais douloureosement senti cet amour s'engendrer dans mon cbaos, où je l'avais salué en moH sein avec le tressaillement et presque l'orgueil d'une mère, je ne savais guère rien de nouTebu sur son compte; ma vie reprenait son train uniforme de tristesse. Je voyais, il est vrai, madame de Couaëo seule et l'accompagnais volontiers; mais c'étaient des scènes plus ou moins semblables, des répétitions toujours délicieuses, elle présente; toujours vaines et sans trace, elle évanouie. Cet amour qui nes'essayait pas en venai par instants à ne plus se reconnaître. Mon ami, mon ami, que puis-je vous dire î je n'ai pas à vous raconter d'aventures. Ea ce moment et plus tard encore, ce sera perpétuelleme«tde même, une vie monotone et subtile, des pages blanches, des joura vides, des intervalles immenses pour des riens, des attentes dévorantes et si longues qu'elles finiraient par rendre stupidcs ; peu d'actes, des sentiments sans tin; des amas de commenr

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taires sur an distique gracieux comme dans les jours de décadence. Ainsi j'ai vécu ; ainsi vont les années fécondes. J'ai peu vu directement, peu pratiqué, je n'ai rien entamé en plein ; mais j'ai côtoyé par les prijicipaux endroits un certain nombre d'existences, et la mienne propre, je l'ai côtoyée plutôt que traversée et remplie ; j'ai conçu et deviné beaucoup, bien qu'avec une sorte d'aridité pour reproduire, comme quand on n'a pas varié soi-même l'expérience et qu'on à rayonné longtemps dans l'espace, dans la spéculation, dans la solitude.

Cinq ou six heures de retraite studieuse et de lecture par jour [ce dont je ne me suis jamais déshabitué au milieu de mes distractions les plus contraires] suffisaient à entretenir le don naturel d'intelligence que Dieu ne voulait pas laisser dépérir en moi : le reste du temps allait à la fantaisie et aux hasards du loisir. J'ai dit que les bosquets m'agréaient moins; en effet, quand il me prenait envie d'errer seul, je choisissais plutôt désormais la montagne et la grève; elle avait semé sur ces rocs un souvenir que j'y respirais. Nous y retournâmes tous les deux quelquefois encore; je l'accompagnais aussi au canal d'un moulin à eau situé dans la prairie au delà des pépinières et des vergers, et dont le fracas écumeux, sans parler des canards à la nage, amusait beaucoup les enfants. Une grande surveillance était nécessaire en un tel lieu sur ces petits êtres, de peur de quelque imprudence. Je ne m'en remettais pas aux femmes, et j'y avais l'œil moi-même sans me lasser an seul instant, tandis qu'elle, assise, confiante en mes soins, travaillait nonchalamment, et, d'un air pensif, suivait mes discours bien souvent interrompus, ou m'en tenait de judicieux et profonds sur les choses de l'âme : car ce tour d'imagination qui lui était propre ne faussait en rien son parfait jugement; elle m'offrait l'image d'une nature à la fois romanesque et sensée.

Autant j'évitais de la regarder auparavant, autant j'étais devenu avide de la contemj^ler alors ; je couvais curieusement ce noble et doux visage; je pénétrais cette expression ingénue, d'une rareté singulière, et qui ne m'avait pas parlé tout d'abord ; j'épelals, en quelque sorte, chaque ligne de cette grande beauté, comme un livre divin, un peu difficile, que quelque ange familier m'aurait tenu complaisamment ouvert.

Elle restait calme, sereine, patiente sous mes regards, de même que mon regard descendait inaltérable et pur sur son front. Elle se laissait lire, elle se laissait comprendre ; elle trouvait cela simple et bon dans son innocence; et d'ordinaire, je le crois en vérité, elle ne le remarquait pas. Hais un jour, sous les saules de ce canal, sa jeune enfant, qui était restée en silence près de nous, me dit, comme après y avoir sérieusement pensé : «Pourquoi donc regardez-vous toujours maman ainsi? »

Vous me demandiez, belle enfant, sous les saules du canal pourquoi je regardais ainsi votre inère; et j'aurais presque pu vous le dire, si vous-même aviez pu m' entendre, tant il y avait de respect dans l'intention de ce regard : c'est que la beauté, toute espèce de beauté, n'est pas chose facile, accessible à chacun, intelligible de prime-abord ; c'est que, par delà ia beauté vulgaire, il en est une autre à laquelle on s'initie, et dont on monte lentement les degrés comme ceux d'un temple ou d'une colline saint«. Il y a en ce monde la beaulé selon les sens, il y a la beauté selon l'âme : la première, chamelle, opaque, immédiatement discernable; la seconde, qui ne frappe pas moins peut^tre à la simple vue, mais qui demande qu'on s'y élève davantage, qu'on en pénètre la transparente substance et qu'on en saisisse les symboles voilés. Idole et symbole, révélation et piège, voilà le double aspect de l'humaine beauté depuis Eve. De même qu'il y a en nous l'amour

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et les sens, de même il y a au dehors deux sortes de beauté pour y correspondre. La vraie beauté, plus ou nioins mêlée, plus ou moins complète, est souvent difficile à sentir dans ce qu'elle a de pur; elle nous appa raît tavd, tout ainsi que l'amour vrai en nous est I«tt k ^e séparer. L'enfant ne comprend pas la beauté : quelques couleurs rouges et brillantes, qui jouent vivemeatt à son œil, lui en composent une bizarre image. L'adtvlescent, qui la poursuit et l'adore, s'y méprend presque toujours; dans sa fougue aveugle, impétueuse, on k voit embrasser à genoux les pierres grossières des chemins, comme il ferait les statues de porphyre de la déesse. Il faut le plus souvent que les sens soient dâji un peu émoussés pour que le sentiment distinct de la beauté nous vienne. Heureux alors qui sait apprécier cette beauté tardive, qui s'y voue encore à temps et se crée un cœur digue de la réSécbirl Le voluptueux, qaî sent la beauté et qui la goûte, en est le fléau; il la profane de son hommage; il ne tend qu'à la déj^dër et à l'obscurcir; au lieu de s'élever par elle, il jouit de la rabaisser aux amours lascives; U la précipite & jamais et la sacrifie. La noble beauté, au contraire, quand rame qui l'habite est demeurée fidèle à son principe, ne périra pas avec cette enveloppe terrestre ; elle méritera de persister ailleuFS, rectitiée selon le vrai, épurée selon l'amour, et sous cette forme nouvelle qui ne changera plus, il sera permis encore à qui la servait ici-bas de continuer de Taimer; nous avons beson d'espérer cela, et ri^, ù mon Dieu I ne nous interdit dt le croire.

Tout novice, tout indigne que j'étais alors, et si je ne me rendais pas compte aussi nettement de ces distinctions, je les pressentais en partie, du moins en sa présence. Je faisais des procréé chaque jour dans l'intelligence de cette ame tout intérieure et de la ibme achevée qui me l'exprimait. Je saisissais de olus en

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plos le symbole : mais évitaia-je tout à fait le piège? mais, en étudiaDt la lampe sous l'alb&tre, ne œ'arrétais-je pas trop aux contours? Ce regard fixe et avide ne cherchait-il donc uniquement qic'à comprendre? ne ti<^it41 pas quelquefois de se fkire comprendre aussi et d'interroger? ne se retîrait-il point par moments, rebuta du calme et du front sans trouble dont on l'accueillait, comme ^ c'eût été un refus? no s'irrttait-it jamais que i'enEant inattentif l'eût pu juger singulier, et que l'objet passionnément chéri parût le trouver si ample?

Et puis la beauté la plus égale et la mieux soutenue i<H-ba3 a nécessairement ses heures d'éclipsé et de défaillance; elle ne nous offre pas dans un jour constant sa portion idéale, ét«nielle. Il est des saisons et des mois oii elle devient sujette aux langueurs. Elle se lève dans un nuage qui ne la quitte pas et qui la revêt d'une tiédeur perMe. Ses yeux nagent, ses bras retombent, tout son corps s'oublie en d'incroyables postures; sa voix flatteuse va au cœur et fait mourir. Quand on approche, l'émotion gagne, le trouble est contagieux; chaque geste, chaque parole d'elle semble une faveur. On dirait que ses cheveux, négligemment amassés sur sa tête, vont se dénouer ces jours-là au moindre soupir et vous noyer le visage; une volupté odorante s'exhale de sa personne comme d'une tige en fleur. Ivresse et poison I fuyez : toute femme en certains moments est séductrice.

A ces moments, en effet, je voulais fuir, je fuyais même quelquefois et m'absentais de Couaên pour plusieurs joun. L'idée de mariage alors me reveuait : un amonr virginal, à moi seul, et dans le devoir, ne pou> vaitril donc balancer, me disals-je, l'attrait énervant de ces molles amitiés avec les jeunes femmes? Je m'y rejetais éperdument; je me peignais le foyer, son repos sérieux, ses douceurs fortes et permises. Les préludes

gracieux que j'avais auparavant connus à ]a Gastine, se réveillaient d'eux-mêmes sous mes r^;ards, et recommençaient ea moi un cbasle et rougissant tableau de flamme naissante. Deux mauvais vers de ma façon, dont je me souviens encore, se mêlaient, je ne sais tropcomment, à ce vague épilbalame :

Et, des ;eui, le» amsDli m peaTent adorer, S«ua les ;eui dei pareoU qui lemblent Ignorefi

Mais, subterfuge bizarre I au lieu de me diriger dans ces instants vers mademoiselle de Liniers, qui était toute trouvée, et près de laquelle, au fond, je me regardais bien comme assez engagé pour ne rien conclure ailleurs, j'allais imaginer des projets d'union avec quelqu'une des jeunes filles que j'avais pu apercevoir aux châteaux d'alentour. Puis, quand j'avais brodé de la sorte une pure fantaisie, et que mon cœur, derrière cela, se croyait fort comme sous la cuirasse, je raccourais à Couaên consulter la dame judicieuse. Elle se prétait indulgemment i ces projets contradictoires, à ces folles ébauches que je poursuivais surtout pour côtoyer de plus près et plus aveuglément son amour, pour m'initier avec elle dans mille détails fanfiliers dont elle était le but constant. Quand nous avions causé à loisir des beautés campagnardes entre lesquelles hésitait mon choix, elle s'employait, en riant, à me donner occasion de les rencontrer. Ces amitiés captieuses sont si sûres d'elles-mêmes qu'elles ne font pas lesjalouses. Il y avait à une demi-lieue de Couaên un gentiUâtre singulier, petit et vieux, veuf avec une fille de dix-sept ans, qu'on disait belle : madame de Couaên me mena cbez eux un jour. Je connaissais déjà le père pour l'avoir vu à nos réunions politiques oii il s'emportait quelquefois, bien que son correctif d'habitude, après chaque phrase, fiit : « Pour moi, messieurs, je ne «on-

spire pas. » A part son royalisme un peu impatient, le digne bomme, en parfait contraste avec ses turbulents voisins, offrait un ensemble de goûts paisibles et méticuleux que des iiifii-mités naturelles avaient de bonne heure encouragés. Sa première éducation, fort mince, l'avait laissé à court, même en matière ft'ortbograplie. Toutefois, M. de Yacquerie aimait la lecture, faisait des extraits et copiait au net les beaux endroits, les endroits sensibles principalement : il recevait les ouvrages de Delille dans leur primeur. Tous les deux ans, un voyage à Paris le tenait au courant d'une foule de petites inventions à la mode dont il était curieux. 11 avait chez lui, pour mieux faire accueil aux visiteurs, un orgue de Barbarie avec des airs nouveaux et des cylindres de rechange, une optique avec des estampes représentant les vues des capitales, un microscope avec des puces et autres insectes, un jeu de solitaire sur une tablette du salon, et enfin sa fille, gentil visage en pomme d'api, intéressante miniature. Il fallait entendre, en revenant delà avec madame deCouaën, comme nous déroulions dans notre enjouement l'inventaire de cette dot future que m'allait apporter l'héritière de ces lieux : ajoutez-y pourtant un joli bois qui couvrait presque une demi-paroisse et deux gardeschasses pour la montre. De son côhî, mademoiselle de Liniers que je visitais toujours, quoique plus rarement, ne témoignait pas une si insouciante humeur; mais, dans sa catideur de soupçon, ce n'était nullement madame de Couaën, c'étaient plutôt mes autres relations qui commençaient à l'inquiéler. Situation mensongère de nos trois cœurs I illusion trois fois moqueuse

Mon amour serpentait par ces faux-fuyants sinueux, comme une eau sous l'herbe qui la dérobe. Je le perdais de vue, je l'entendais seulement bruire; parfois même je l'aurais cru évanoui tout à fait, si quelque accident ne m'avait averti. Comn'.e cet amour ne s'es-

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sayait jamais directement du cùtë de la personnaaimée, il ne se démontrait à moi que par opposition avec les autres sentimenls étrangers qui pouvaient traverser son cours. La plus forte preuve que j'eus en ce genre, fut ma résistance smitenue aux intentions peu équivoques d'une femme des environs qui ne neigeait rien pour m'attirer. Mariée assez maossadement, je pense, âgée de trente-sis ans à pea près, sans enfants, en proie à l'ennui des heures et aux désirs extrêmes de cette seconde jeunesse prête à s'échapper, elle m avait distingué en diverses rencontres: je la vis vmir au trouble insinuant de ses regards et aux vagues discours platoniques où elle s'efforçait de m'envelopper. Mes sens frémirent, mais mon cœur répugna : quelques mois plus tôt, je me fusse abandonné avec tr^sport. Un jour que je m'étais laissé inviter chez elle, dans uaa lecture au jardin qu'elle m'avait demandée, elle m'interrompît folâtrement, m'arracha le livre des mains et se mit à fuir, en semant à poignées des roses qu'elle arrachait aux touffes des bosquets. Le péril fut vif par la surprise ; je n'eus garde de m'y espo^ derecb^. Ma force de résolution en cette circwstance me fit bien feraiement sentir à quels autels mystérieux je m'appuyais.

Cependant l'impatience de ma silxKttion me ressaisissait par fréquents et soudains assauts. Tout déguisem^t tombait alors, toute subtilité s'envolait, comme une toile légère sous la risée de l'uM-age. Je tendais ma ;haîne, je l'agitais avec orgueil, je ne la voulais plus ni orapi*, ni cacher; je la voulais empwter au désert. (Combien de fois, cette chaîne adorée, il me sembla la trains sur mes pas et l'entendre bruyamment retentir le long de la grève où je marchais confire le vent, respirant la pluie saline qui me frappaiten plein le visage, et mêlant mon cri inarticulé aux glapissements des goélands et des floUlLes yeux vers l'Ouest, devant

Bïoi rOcéan et ses sillons arides, mon regard s'arrêtait voI<Hitiers à une petite île dépouillée qui surgissait à peu de distance du [H*omontoire voisin. Antique séjour, di(-on, d'un collège de Druides; puis, plus tard, monastère chrétien ; aujourd'hui déserte, à l'exception de quelques huttes misérables. J'imaginai, à force de la voir, de m'y installer en solitaire, de cultiver sur ce roc sans verdure ma pensée éternelle et sans fleur, et de n'en revenir visiter l'objet vivant qu'une fois par semaine au plus dans Is dévotion d'un pèlerinage. Un jour donc, prétextant une absence, et sans confier ma résf^ution à personne, je passai en canot dans l'île dès le matin. J'en parcourus tout d'abord avec une sorte de joie sanvage les ruines, les escarpements, les pierres monumentales; j'en ôs plusieurs fois le tour. Tant que le soleil brilla sur l'horizon, ce fut bien : mais la nuit en tombuit m'y sembla morne et mauvaise. La journée et )e soir du lendemain redoublèrent mes angoisses; de mortels ennuis m'obsédèrent, les tënébreui désirs, les pensées immondes naissaient pour moi de toutes parts dans ces siles austères où je m'étais promis pureté d'âme et constance. Sur cet espace resserré je rôdais aux mémesendroits jusqu'au vertige; je ne savais oit rae fuir, de quel dieu sanglant.épouvanter ma mollesse; je me collab les mains et la face aux blocs de granit. Cet altier stoïcisme de la veille m'avait rudement précipitiJ à un mépris abject de moi. Le sommeil me vint enfin sous le toit d'un pêcheur, mais un sommeil trouble, épais, agité, pesant comme la pierre d'un sépulcre et bigarré comme elle de figures et d'emblèmes pénibles. Dieu t le soir de la vie, la nuit surtout qui doit suivre, ressemblerait-elle pour le lâche voluptueux ft ces soirs et à ces nuits de l'île des Druides î ô Dieu I grâce s'il en est ainsi, grâce! Je veux me retremper en toi avant le soir, te prier tandis que le soleil luit toujours et qu'an peu de force me reste; je veux m'en-

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toarer d'actions bonnes, de souvenirs nombreux et pacifiants, pour que mon dernier sommeil soit doux, pour qu'un songe heureux, paisiblement déployé, enlève mon âme des bras de l'agonie et la dirige aux lumières du rivage.

A peine guéri de mon projet de retraite dans l'ile, je me reportai plus loin ; je méditai une solitude moins étroite et moins âpre derrière un plus large bras de l'Océan. Madame de Couaën m'avait souvent entretenu de sa maison natale, à un mille de Kildare, dans le comté de ce nom ; elle y avait vécu jusqu'à son départ d'Irlande, et sa mère y habitait encore. Je connaissais, pour les lui avoir fait décrire en mainte circonstance, les moindres particularités de ces lieux, la longue allée entre une double haie vive qui menait à la porte grillée, les grands ormes de la cour, et, du cdté du jardin, cette bibliothèque favorite aux fenêtres cintrées oii couraient le chèvre-feuille et la- rose; j'avais présents à toute heure les pots d'œillets qui embaumaient, les caisses de myrte sur les gradins du perron ; la musique des oiseaux, à deux pas, dans les buissons du boulingrin ; latéralement les touffes épaisses d'ombrage, et, en face, au milieu, une échappée à travers la plus fraîche culture dont la rivière Currah animait le fond. C'est là, dans ce cadre verdoyant, que mon amour se figurait la douce Lucy, en robe blanche, nu-téte, donnant le bras à sa mère afiaiblie, la faisant asseoir sur un banc au soleil, lui remettant à la main sa longue canne dès qu'il fallait se lever et marcher: aOhI oui, II m'écriai-je involontairement devant cette fille pieusoi « quand j'étais témoin de ses trop vives inquiétudes* « oui, madame, j'irai rejoindre votre mère là-bas, lui ([ porter vos tendresses, ia consoler de votre absence, « la soigner en votre place; je tiendrai à vous plus unia quement que jamais ; je serai pour elle un autre vous- « même. > Et je me faisais redire, comme à un messa-

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ger intime, chaque objet en dëtail, les fleurs aimées, les bancs le mieux caressés de la chaleur, les places marquées par des souvenirs. Elle souriait au milieu de sa confidence, avec une tristesse incrédule et pourtant reconnaissante : mais, moi, je méprenais sérieusement à cette pensée; les moyens d'exécution se joignaient, se combinaient dans ma tête : il n'y avait que l'idée du péril où je laisserais H. de Couaën, qui me pût encore retenir. Ayant réfléchi cependant qu'une intrigue importante était alors entamée à Londres; qu'en y passant j'y pouvais être à nos amis d'une utilité majeure; que d'ailleurs un éclat immédiat paraissait de moins en moins probable à cause de la trêve avec l'Angleterre ; mêlant, je le crois bien, à ces raisons, sans me l'avouer, une obscure volonté de retour, mon dernier scrupule ne tint pas, et j'attendis de pied ferme l'occasion prévue.

Vers la an de l'automne, en effet, un soir, sous la brume et l'ombre, il nous arriva des lies une barque avec troishomm&setdesecrètesdépêches. M. deCouaên était depuis quelques jours absent chez l'ancien gouverneur de..., à plus de vingt lieues delà, trop loin pour qu'on eût le temps de le faire avertir; car la barque repartait à la nuit suivante. Ou put toutelbis remettre un paquet cacheté qu'il avait eu la précaution de confier à sa femme en nous quittant. Je pris langue dans le jour avec ces hommes, et il fut convenu sans peinequ'ilsm'emmèneraient. J'écrivis une longue lettre, particulièrement adressée à madame de Couaën, mais de manière qu'elle me servit aussi d'explication et d'excuse auprès de lui. J'y exposais mon projet, mes sentiments envers fous deux, mon vœu profond de ne tenir désormais au monde, à l'existence, que par eux seuls; j'y dépeignais le désordre de mon âme en termes expressifs, mais transfigurés; j'y parlais de retour, sans date ûxe, bien qu'avec certitude. Celte lettre

écrite, je la plaçai dans ma chambre à an endroit appai-eut, et, comme minuit approchait, je regagnai la falaise. La marée qui devait nous emmener était presque liante; nos hommes pourtant, qui amassaient des forces par an peu de sommeil, ne paraissaient pas; nous en avions bi«i encore pour une heure au moins. Je m'aaàs donc, en attendant, précisément à cette gnërite, non loin de la chapelle, là où j'étais déjà vena le jour de la prière. Les mêmes pensées, grossies d'une infinité d'autres, s'élevaient dans mon sein. L'onde, et l'ombre, et mon âme, tout redoublait de profondeur et d'infini en moi comme autour de moi. C'était une nuit froide et brune, sans nnages, où les étoiles éclairaient peu, oit les vagues bondissantes ressemblaient à an noir troupeau, où perçait au ciel, comme un signe magique, te plos mince et le plus pile des croissants. A cette heure d'un adieu solennel et presque tendre, le Génie de ces lieux se dévoilait à mon regard avec plus d'autorité que jamais, et, sans s'abaisser en rien'ni s'amollir, il se personnifiait insensiblement dans la divinité de mon cœur. Les temps reculés, les pvëtresses merveilleuses, le lien perpétuel et sacré de l' Armorique et de l'Irlande, ces saints confesseurs, diton, qui disaient le voyage en mouillant à p^ne lear sandale sur la créie aplanie des flots, je sentais tout cela comme une chose présente, Ëimilière, comme un accident de mon amour. D'innombrables cercles nébuleux, dans l'éten'due de l'Océan visible et de l'Océan des âges, vibraient autour d'un seul point de ma pensée t m'environnaient d'un charme puissant. Au plus fort de cette redoutable harmonie où je me nojais pour me retrouver sans cesse, il me semble que des airs et des eaux s'élevait une voix qui criait mon nom : la voix s'approdiait et devenait par mommts distincte; il y avait des intervalles de grand silmice. Hais an dernier cri se fit entendre, un cri, cette fois, qui me nommait avec dé-

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tresse; on acomt humain, réel et déchirant. Je me levai tout saisi d'effroi. Qu'a[>ârcas-je alors? une femme errante, en sarrau flottant, sans ceinture, les cheveux comme ^ars, courast à moi dans un noble égarement, et agitant à lu main quelque chose de blanc qu'elle me montrait. Ame de cœ plages, ^ttdlque beauté, Velléda imm(»telle t par cette veille d'automne, sous cette lune ntùssaole, était-ce vous ? Il ne lui manquait que la faucille d*».

C'était celle que tous avez vous-même devinée, mon ami; c'était Elle, pas une autre qu'Elle. Elle devant moi, à cette heure, sur ce roc désert où déjà dos mains s'étaient pressées; Elle, me criant de bruyère en bruyère et me t^evchaatt Je demeurais muet, je croyais à une faB<âBation; il me fallut plusieurs minutes avant de cfHDprendie. Or vcàci ce qui s'était passé. Durant toute la guerre, les nouveUes d'Irlande ne nous parvenaient qu'indiEflctemGmt, avec nos périlleuses dépêches de Londres. Depuis la paix, la correspondance de famille s'était faite à découvert; quelques lettres pourtant, par un reste d'habitude, avaient continué de suivre l'ancien détour. Ce soir-là, avant de s'endormir, madame de Couaën eut fortement l'idée qu'il en pouvait être ainsi, et eHe s'était hasardée à ouvtir le paquet qu'elle n'avait pas visité la vùUe. Une lettre à son adresse la frappa aiHSsitôt; c'était l'écriture de son frère : sa mère était mortel Cette lettre fatale à Ja main, elle courut à ma (diambre sans m'y trouver : ou m'avait vu sortir; elle n'ai demanda pas davantage, et, soit vague instinct vers une routa connue, soit conclusion soudaine qaeje ne pouvais être autre part, à cette heure, qu'au lieu de liembarquement, elle s'y trouva toute portée : ses piedf l'y avaient conduite par un entraloMueut rapide.

Je l'apaisai ; son sein se gonfla : je tirai d'elle des réponses et des larmes. L'ayant contrainte à s'asseoir un moment, j'osai toucher de la main ses pieds de marbre.

Et puis nous revînmes doucement, comme nous étions revenus tant de fois. Pour mieux rassasier sa douleur, pour lui montrer combien, à l'instant de l'annonce funeste, ma pensée, non moins que la sienne, était d'avance tout entière à l'objet ravi, je lui contai le projet qu'avait arrêté sa venue; eiie lut la lettre que j'avais écrite : son trouble fut grand, nous mêlions nos âmes : ■ Oh! promettez que vous ne partirez jamais, « me disait-elle; M. de Couaèn vous aime tanti vous

■ nous êtes nécessaire. Ma mère n'est plus, j'ai besoin K de vous pour vous parler d'elle et de ces choses que K vous seul savez écouter. « — Le lendemain, après une conversation inépuisable sur l'objet révéré, tout d'un coup, et sans liaison apparente, elle s'écria en me regardant de ce long regard fixe qui n'était qu'à elle:

■ Dites, vous resterez avec nous toujours, vous ne vous

■ marierez jamais! « Je ne répondais qu'en suffoquant de sanglots, et par mes pleurs sur ses mains que jo baisais, '

M. de Gouaën arriva le jour suivant. Les dépêches étaient graves. et plus décisives que nous n'aurions pu croire. Une rupture de l'Angleterre paraissait imminente; nos amis projetaient de petits débarquements successifs ; tout d'ailleurs se nouait étroitement à Paris. M. de Couaën, ayant le besoin de s'y rendre lui-même, nous annonça qu'il partait incontinent; mais par réflexion, et pour dérouter les conjectures, ii fut convenu qu'il emmènerait sa femme et ses enfants, et que je lea accompagnerais : cela ainsi aurait tout l'air d'un voyaga en famille. Le vieux seniteur François, durant cette quinzaine, restait chargé du soin de la côte. La veille de ce prompt départ, madame de Couaën étant occupée

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aux préparatifs, je pris le chemin, désormais bien lumineux, de la colline : je ne l'avais pas encore monlé ù léger, si bondissant de cœur, avec plus de soufQe à ta face et dans mes cheveux. Le monde intérieur se peuplait enfin pour moi, le monde du dehors et de l'action allait s'ouvrir; je n'avais jamais tant goûté à la fois de cette double vie. L'inquiétude pourtant de l'entreprise si prochaine aggravait un peu mon émotion, et, bien qu'il s'y mêlât en perspective mille occasions enviables de services et de dévouement, je ne pouvais me dérober à l'idée d'un bonheur inaccompli, mais cher, mais ignoré, paisible et croissant, qu'on aventure. Le marquis surtout me semblait incompréhensible. Moi, je concevais mon imprévoyance apparente; je les suivais, lui et elle, et leur fortune. Lui, au contraire, que suivait-il? Quelle fatalité orageuse lui interdisait de jouir ? Il était clair qu'il allait se briser quelque part, nous briser plus ou moins [tous ensemble; je n'osais d'avance augurer, en ce qui le concernait, sur quel écueil ni avec quelle chance de naufrage. Tandis que j'alternais ainsi d'elle à lui et que je me posais inévitablement, au début de toute combinaison attrayante, l'énigme silencieuse de cette noble figure, voilà qu'ayant atteint la bruyère, je l'aperçus lui-même |de loin, qui marchait à pas lente et s'arrêtait par pauses fréquentés, les mains enfoncées jusqu'au coude dans ses poches de derrière, et la tête sur sa poitrine, comme quelqu'un d'absorbé qui s'oublie. J'étais à son côté qu'il ne m'avait point entendu encore, tant son attention au dedans était forte, tant aussi le vent de mer soufilait contre nous et chassait les bruits, et tant l'herbe fine de la bruyère assoupissait mes pasi Quand je le saluai par son nom, il se redressa brusquement comme découvert dans sa blessure; il reprit et garda une attitude de corps moins abandonnée; mais le bleu amer de ses yeux, l'endolorissemenl humide de ses tempes, lais-

salent à jour son âme, et, sous une forme assez abstraite et géoérale, la conversation qu'il entama poursuivit tout haut sa pensée.

J'ai remarqué ntaintes fois, mon ami, que les hommes d'action, les esprits fermes et résolus, même les plus if^orante, quand ils s'abattent sur les pures idées, j fout des percées profondes; qu'ils se prennent et se heurtent à des angles sin^piliers, et ne les lâchent pas. Jetés à (a rencontee dans la métaphysique, ils y chevauchent étrangement et la traversent par les biais les plus courts, par des sentiers audacieux et rapides. Comme le nombre des questions Eérimses n'est pas infini pour l'homme, comme le nombre des solutions l'est encore moins, il y a une sorte de curiosité à voir les étemels sujets de méditation remaniés au pli de l'expérience active, et la rude énergie d'un mortel héroïque se tailler, en passant, une ceinture à sa guise, au lieu de la trame oiseuse et subtile, toile de Pénéli^ des dialecticiens et des philosophes.

M. de Couaên, d'une voix altérée que j'entends encore, me tenait donc de mélancoliques discours dont voici le mouvemesit et le sens :

a Amaury, Amaury, c'est une rude arène que la vie, une ingrate bruyère; et j'étais en train de me le dire quand vous êtes venu. Il y a une loi probablement, un ordre absolu sur nos têtes, quelque horloge vigilante et infaillible des astres et des mondes : mais, pour nous autres, hommes, ces lointains accords sont comme s'ils n'étaient pas. L'ouragan qui souffle sur nos plages peut faire à merveille dans une harmonie plus haute; mais le grain de sable qui tournoie, s'il a la pensée, doit croire au chaos. Dgpuis que l'homme est, dil-on, sorti du chêne, il n'est pas moins assujetti à l'aquilon que devant : ici battu, rabougri, stérilisé [ et il frappait de sa canne une yeuse maigre et nouée du chemin), plus loin majestueux, dominant et tout en ombrage, et pour-

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tant is TÏgaear du troncque TOilà n'est pas la moindre. Les destinées des honnnes ne répondent point à leur énergie d'âme. Au fond, cette énergie est tout dans cbacon ; rien ne se fait ou ne se tente sans elle ; mais entrai elle et le développement où elle aspire, il y a l'inter-j Talle aride, le règne des ctioses, le hasard des lieux et< des rencontres. S'il est ud effet général que l'humanité, en masse doive accomplir par rapport à l'ensemble de la loi étemelle, je m'en ioqniète peu. Les individus ignorent quel est cet effet; ils y conconrenl à l'aveugle, l'an en tombant comme l'autre en marchant. Nul ne peut dire qu'il est plus fait que son voisin pour y aider. Il y a une telle infinité d'individus et- de coups de dés humains qui conviennent à ce but en se compensant diversement, que la fin s'accomplit sous toutes les contradictions apparentes; le phéno' mène ment perpétuellement k ta loi; le monde va, et l'homme pâtit ; l'espèce chemine^ et tes individus sont broyés!...

c Non, en f^t de destinée humaine individuelle, en fait même d'événements principaux et de personnages de l'histoire, je ne sais rien à proclamer de nécessairement et r^lièreroent coordonné ; je ne sais rien qui, selon moi, au point de vne où nous sommes, n'ait pu aussi bien être autre, et offrir une scène et des figures toutes différentes, r Et il prenait l'exemple le plus saillant, qui m'est toujours resté : o Tous jugez peut-être le 9 thennidor, avec la chute de Robespierre et des siens, un événement nécessaire; il y a du vrai en un sens : on était las des monstres. Et pourtant si, ce jour de thermidor, la Commune et HobespieiTe avaient vaincu, ce qui était matériellement fort possible, Robespierre ne serait pas tombé. Qui sait alors la tour^ nure nouvelle? 11 eût ménagé la transition lui-même; l'hypocrite se serait tempéré; il aurait parodié jusqu'au bout Octave, et ce serait lui au lieu de l'autre, lui,

» TOLOPTÈ.

l'ancien triumvir, que nous aurions à vaincre aujourd'hui, et qui peut-être nous vaincrait...

« Je crois volontiers, cher Amaury, à une loi suprême, absolue, à une ordonnance ou fatalité universelle; je crois encore à l'énergie iodividuelle que je sens en moi : mais entre la fatalité souveraine et sacrée, celle de l'ensemble, le ciel d'airain des sphères harmonieuses, et cette énergie propre i chaque mortel, je vois un champ vague, nébuleux, inextricable, région des vents contraires, oii rien pour nous ne se rejoint, oii toute combinaison humaine peut être ou n'être pas. Dans l'ordre absolu, j'ignore si tout se tient, si le dedans de notre navire terrestre est lié dans ses moindres mouvements aux vicissitudes supérieures. Un remuement de rats, à quelque fond de cale, se rattache-t-il au cours de la lune, aux moussons de l'Océan ? Que cela soit ou non en réalité, pour nous, hommes, aucun lien de cette sorte n'est appréciable. Tel qu'un équipage nombreux à bord de cette terre, nous nous démêlons donc entre nous. L'heure, le rang, les circonstances, un câble ici ou là entre les jambes, une foule de causes variables qu'on peut appeler hasard, se combinent avec l'énergie de chacun, pour l'aider ou la combattre. Cette énergie, tantôt triomphe, [tantôt succombe; il n'est qu'heur et malheur, voilà tout...

(1 Quand on se sent vigoureux d'âme, plein d'aptitude et d'essor, et que pourtant la destinée favorable nous manque, on la voudrait du moins noblement et grandement contraire. A défaut d'éclat glorieux, on réclamerait de sanglantes infortunes et des rigueur» acharnées, pour ne rien éprouver à demi. Mais non: c'est trop demander, ô homme! Aux plus grands cœurs, l'infortune souvent eile-même est médiocre; un guignon obscur vous use. Au lieu du tonnerre, c'est un brouillard. Vous avez un délabrement lent et partiel,et pas une grande ruine...

« Voyez, voyez, s'écriait-il (et il me montrait la mer qui J)attait la pointe du promontoire : de temps à autre, une vague plus haute jaillissait en écume contre la pointe et montait avec blancheur dans un coin de soleil couchant, qui seul perçait le ciel couvert), voyei cette vague qui brille et s'élance à la crête du rocher, comme une divinité marine : voilà le grand homme, 'homme qui arrive à la cime; mais au prix de combien d'autres avortés I Bien des vagues se pressaient dans la même ambition, aussi fortes et aussi puissantes : nul œil ne les discernera ; nulle voix ne les appellera déesses. I>es unes en grondant retombent en ce sein mobile qu'elles ont un moment gonflé ; les autres expirent dans quelque anse cachée, dans un antre du bord, comme un phoque obscur. Pour une qui s'élance et surgit de son piédestal, que de vaincues rongent la base et ne servent qu'à lancer plus haut l'heureuse et la triomphantel ainsi sur l'océan des hommes. Une seule différence, c'est que la vague heureuse est lancée au but comme un trait, tandis qu'une fois au-dessus du niveau commun, l'énergie humaine,jusque-là comprimée, réagit, se déploie, pose le pied ofi elle veut, et tient l'empire...

tt Cet homme qui monte et grandit chaque jour, que j'admire et que je hais; que demain, si l'on n'y met ordre, ses victoires couronneront César; cet homme dont j'irais baiser le gant, si je ne lui réservais une lame au cœur, — vous le croyez sans pareil à son époque : le mugissement public le salue; écoutez I on le proclame déjà l'unique, l'indispensable, le géant de notre âge. Il a ses pareils, Amaury, j'en réponds; il a des é^ai., peu nombreux, je le sais; mais il en al II en a jusque dans la foule qui se rue sous ses balcons; il en a qui mourront sergents dans son armée, ou colonels peut-être; il en a qui mourront à le haïr et à ne pouvoir le vaincre ; il en a qui vivront assez pour le subir jusqu'au bout dans son orgueil et dans sa démence.

' « Toas, Amauiy, jeunes gens, h l'âge de l'action qu'on se figure prochaine et de l'enthousiasme exubérant, vous ne sentez pas ainsi. Vous ne comptez psa, vous ne mesurez pas. Vous accepter avec ivresse vos rivaux et l'univers, vous confiant en vous-mêmes, et sans discuter les chances 1 (Je n'ai pas besoin de dire qu'ici le marquis se méprenait à mon ^ard. ] Vous leur fiiites la part généreuse. Pourvu que le combat s'engage sur l'heure, que vous importe le soleil dans le» yeux? le résultat qui va suivre vous paraît d'avance la justice même, et plus que suffisant i tout redresser. Mais plus tard, aux abords de la grise saison, quand le sort a chicané sans pudeur, quand la bataille a reculé dôs l'aurore et qu'on est harassé de contre-temps, on se fait chagrin, raisonneur et sévère. Il est dur de voiriesoccasions, une à une, s'écouler, nos pareils s'ancrer et s'établir, de nouvelles générations qui nous poussent, et la barque de notre fortune, comme un point noir à l'horizon, repartir sans avoir abordé, et se perdre dans l'immensité, le nombre et l'oubli..'.

« Tel homme vous paraît bizaire, taciturne et déplacé. Vous avez vécu près de lui, avec lui; vous l'avez accosté maintes fois. Vous l'avez rencontré aux eaux deux étés consécutifs ; il a dtné avec vous, deux hivers, k la table de la garnison ; vous le croyez connattre. Pour vous il est jugé d'un mot : nature incomplète et atrabilaire, dites-vous ; et le voilà retranché des hauts rangs. Savez-vous donc ce que cet homme a dans l'&me, ce qu'il pourrait devenir s'il n'était barré à jamais par les choses, s'il se sentait tant soit pen dans sa voie, s'il lui était donné un matin, au sortir de ses broussailles, d'embrasser d'un coup d'œil toute sa destinée?

f Puis, lorsqu'une fois ils sont arrivés à bon terme-, on exagère, on amplifie après coup les hommes ; on fait d'eux des trophées ou des mannequins gigantesques ; on les alfUble d'idées quasi sumaturalles ; on

leur met dans lès poches vingt sortes de systèmes, placets des rêveurs, et rhéteurs à la postérité. Niaiserie et mensonge qne tout cela I — Eh t bonnes gens, sachez-le bien ; il y a par le monde tel maussade personnage, crotté comme vous peut-être, et tout à tait de même étofTe que vos demt-dieus. Il y a bien des virtualités sans exertion (mot fort juste qui nous manque, Amaury, et que la marquise prononcerait beaucoup mieux que moi], bien des germes pareils, qui avortent obscurément, ou s'arrêtent à des degrés inférieurs, taute d'occasion, de fraîche brise et de soleil. »

Comme je voyais le marquis tourner obstinément sur la même idée et s'y embarrasser avec fatigue, je pris sur moi de l'interrompre : « Cette multiplicité, cette déperdition des facultés humaines en ce monde, lui dis-je, est consolante à la fois et triste : triste pour tel ou tel Individu sans doute ; consolante à l'égard de l'ensemble. Cela montre que le gros même du genre humain aujourd'hui se compose, se recrute d'une noble et précieuse matière, et qu'il n'est plus destiné en lot nu premier Nemrod venu, comme autrefois. J'aime m ûux cette nombreuse infortune refoulée et gémisaunte qu'un niveau dormant ; j'aime mieux ces têtes de princes, de ca pi faines, d'orateurs, étoutîés et luttant à la nage, qu'un paisible troupeau d'animaux sous un ou deux pasteurs. »

— Mais, lui, n'entendait pas la chose dans le sens de mes conclusions. Toute son ironie contre les individus hors de ligne ne tournait pas à la pensée du grand nombre, à la considération de l'importance croissante et bientôt dominante d'une masse ainsi mue des plus généreux ferments. Il dévorait simplement, comme un outrage, de ne pas être un des mortels d'exception qui se tiennent tête et rompent entre eux, la paille du sort, un des chasseurs de peuples, s'il le

SO TOLDPTB.

fallait, ou des pasteurs. M. de Couaën n'avait pas le

sentiment des temps modernes.

Le soir tombait, nous redescendions tous les deux assez pesamment l'éteraelle et chère montagne. C'était presque dans le ciel le même instant de déclin que quand j'étais redescendu la première Tchs avec elle, il y avait un peu plus d'un an ; et â cette saison avancée, sous cette froide teinte automnale, le souvenir de la soirée sereine se ranimait en moi par le contraste des moindres circonstances. Â la conversation remplie de tout à l'heure avaient succédé quelques-uns de ces mots rares et insignifiants qui témoignent la fatigue d'une pensée prolongée : le marquis, de plus en plus sombre, poussait intérieurement la sienne. Comme je levais les yeuT au tournant de la descente, j'aperçus vers l'angle du rempart, à l'endroit juste d'où la première fois il nous avait vus venir, celle même que je conduisais alors. Elle nous guettait du logis à son tour et brillait de loin sur sa plate-forme, comme une apparition de châtelaine, blanche dans l'ombre, calme et clémente : t Regardez, ne pus-je m'empècher de m'écrier en touchant le bras du marquis, regardez, ne voilà-t-il pas < l'Espérance?

Lada nlmiea di eUutum cndilet

(I C'est Dante, marquis, Dante le poète des proscrits et a des âmes fortes comme la vôtre, qui dit cela. » Un bref sourire fronça railleusement sa lèvre ; il le recouvrit aussitôt de quelques mots afTectueux.

Vous iigurez-vou3 nettement, mon ami, le cours de la penle et le point tournant de l'avenue où se passaient ces choses? avez-vous bien noté, dans ses accidents les plus simples, cette route toujours la même ? vous y ai-je assez souvent ramené, pourvousla peindre? si vous la visitiez, la reconnallriet-vous? si je meurs demain,

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ce coin désert du monde se conservera<t-il en une mémoire t Ou plutôt ne vous ai-je pas lassé en pure perte sur des traces sans bul? n'avez-vous pas trouvé, à me suivre, la montée bien lente, la contemplation bien longue, et le retour par trop appesanti? n'avez-vous pas été rebuté devant cas ennuis que j'aime, et cette monotone grandeur? Si cela est, mon ami, patience I TOici qu'enfin nous quittons ces lieux... Couaën, dans trois semaines, me reverra un instant ; mais non plus la montagne. Vne seule fois encore, la dernière et la suprême, quand j'y reviendrai, sept longues années auront pesé sur ma tête : ce sera le lendemain ou le soir des plus formidables et des plus agonisantes de mes heures d'iei-bas ; ma destinée profane sera close, scellée à jam^s sous la pierre. Pèlerin courbé et saignant, vous me verrez porter la cendre du sacritice au haut de cette même colline où naquit mon désir : le marquis et moi, appuyés l'un sur l'autre, nous la monterons!

£1 pourtant, un ineiprimable regret se mêle à la pensée du premier charme. Les hommes, dont la jeu- . nesse et l'adolescence se sont passées à rêver dans des sentiers déserts, s'y attachent et y laissent, en s'en allant, de bien douces portions d'eux-mêmes, comme les agneaux leur plus blanche laine aux buissons. Ainsi, hélas t je laissai beaucoup à la bruyère de la Gastine ; ainsi surtout à celle de Couaën. Bruyères chéries, ronces solitaires qui m'avez dérobé, quand Je m'en revenais imprudemment, qu'avez-vous fait de mon vêtement de lin et de la blonde toison de ma jeunesse ?

Le voyage fut pour moi, mon ami, ce qu'est toujours le premier voyage hors du canton natal, un voyage avec

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celle qu'on aime : l'ivresse d'abord de se sentir mouvoir et lancer iDdolemment d'un essor rapide à rencontre de la destinée; l'oi^ml naïf d'être regardé, envié, le long des villages, sur le devant des maisons, par ceux qui demeurent ; la confusion joyeuse, comme dans une fôte, des actes les plus ordinaires de la vie ; une curiosité égale à celle de l'enfant qu'on tient entre les genoux, et qui s'écrie, et dont on partage l'allégresse tout en affectant l'insouciance ; beaucoup de cAtes que l'on monte à pied par lé sentier le plus court, d'un air d'habitude et avec la nouveauté de la découvwte ; des conversations infinies, près de la glace baissée, sons toutes les lueurs du ciel; mais qui redoublent qoimd la lune levée idéalise le paysage et que le sommeil ne vieot pas ; — puis, quand le sommeil est venu, le silence dont jouit celui qui v^Tle; les fantaisies qu'il attache aux arbres qui passent ; une légère idée de péril qu'il caresse ; mille ^nes délicieuses, ignorées, qu'il s'impose, et qu'interrompent bientôt les gais accidents da souper et de la couchée. Toute cette féerie variée de la route alla expirer, le soir du cinquième ou sixième jour, dans la fatigue, la hmme et le lomutle ; nous étions au foubourg de Paris.

Notre descente se fit à deux pas du Val-de-Gràce, &a ce même cul-de-sac des Feuillantines dont tous m'avez plus d'une fois entretenu et que l'enfance d'un de vos illustres amis vous a rendu cher. Que de souvenirs, & votre insu, vous suscitiez en moi, quand vous prononciez le nom de ce lieu, en croyant me l'apprendie t Madame de Cursy, tante de H. de Gouacn, ancienne supérieure d'un couvent à Rennes, vivait là en communauté avec quelques religieuses de son âge : elle nous attendait et nous reçut dans sa maison. M. de Couaën avait cru possible d'accepter son hospitalité, pour cette fois, sans la compromettre. C'était une personne de vraie dévotion, d'une soixantaine d'années approchant,

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peiite de taille, ridée, jaunie, macérëe de visage, mais avec je ne sais quel éclair de l'aurore inaltérable ; une de œs créatures dont la chair contrite s'est faite de bonne heure à l'image du Crudfié, et qu'un reflet du ^lieux suaire illumine au.froot dans l' ombre comme use des saintes femmes au Sépulcre. Heureuses les iiaes qui passent ici-l)as de la sorte sous un rayon Toilé, et chez qui l'amoureux sourire intérieur anime toujours et ne dissipe jamais le perpétuel nuage I Sa figure avait bien quelque chose du tour altier de son neveu, mais corrigé par une douceur de chaque moment, et la noblesse subsistante de ses manières se confondait avec son humilité de servante de Dieu pour familiariser tout d'abord et mettre à l'aise en sa présence. Elle connaissait déjà madame de Couaên pour l'avoir reçue dans deux voyages précédents ; mais elle n'avait pas vu encore les enfants. Ils. la goûtèrent au premier aspect, etj à notre exemple, l'appelèrent Mère. Je lus accueilli comme de la famille. Uo souper abondant nous répara, et, ctmime on le prolongeait insensiblement en récits, elle se chargea elle-même de nous rappeler notre fatigue. A peine nous avait-elle conduits dûts nos chambres, à nos lits prol^;és de Christs et de buis bénits, que je sentis le pntfoad silence de cette maison se détacher dans le bruissement lointain de la grande ville, et je rêvai pour la première ibis au bord de œt autre Océan.

Le lendemain dimanche, par un beau soleil d'onze beusKs et la messe étendue à l'église Saint-Jacques-du- ^ut-Pas [car celle du petit couvent s'était dite avant notre lever), nous nous dirigeâmes vers le brillant Paris dont je n'avais saisi la Teille que le muunure nocturne. Oh t quand les ponts âirent traversés et que les Tuileries repeuplées nous apparurent ; quand , dans cette cour trop étroite, je vis reluire et bondir généraux, aides-de-camp, garde consulaire, et les jeunes femmes

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aux fenêtres les, saluer; quand le Premier Consul lui' même sortant à cheval au coup de midi, vingt musiques guerrières jouèrent à la fois. Veillons au salut de f Empire; quand tous les coursiers hennirent et se cabrèrent, etque dans l'ondulation croisée des panaches, des crinières de casques et des étendards, une acclamation tonnante partit jusqu'aux nues..., 6 misère 1 je me reconnus bien petit alors, bien chétif, et plus broyé en chacun de mes membres que la poussière sous le fer des cheraus. La respiration me manquait. Il me revint à l'esprit, en ce moment, ce que j'avais lu chez Plutarque de ces corbeaux qui tombèrent morts dans l'acclamation insensée de la Grèce à son prétendu libérateur. En jetant les yeux sur le marquis, qui était près de moi, il me sembla plus déplorable encore. Une désolation livide assiégeait et battait son front, comme eût fait l'aile d'un vautour invisible ; sa lèvre pâlie se rongeait ; son œil avait de la haine. Il nous quitta presque aussitôt, en nous recommandant quelque promenade par les jardins. Hoi, je n'avais pas de haine, mais plutôt un regret jaloux, un saignement en dedans, suffo* cant et sans issue. Le sentiment de précoce abnégatioo, contre lequel s'amassait ainsi ma sève généreuse, fut long, vous le verrez, à s'établir, à s'acclimater en mot. Dans le cours des années oisives qui vont suivre, il se compliqua fréquemment de colères étouffées; il eut d'ardents accès au milieu de mes autres blessures et les irrita souvent.

Mais, quand on est jeune et qu'on aime, tout va d'abord à l'amour. Toute souffrance l'enrichit, toute passion même étrangère s'y verse et l'augmente. L'ambition ne ae plaint d'être indigente que parce qu'elle lui voudrait prodiguer les trônes. La curiosité, qui jouit des sites nouveaux, ne fait que lui quêter de frais asiles et lui choisir en idée des ombrages. Enviez, désirez, imaginez, cœurs de vingt ans; élargissez- vous I

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déplacez vos horizons ; attisez votre soif de guerre; distrayez-vous le regard ! la fin du désir, le terme et la palme de l'effort est toujours l'amour. Si je l'avais eu alors, l'amour dans sa vérité et sa certitude ; si l'être trop pur, à qui je vouais un feu sans aliment et sans éclat, ne m'avait fait à jamais douter, jusqu'au fond de moi, du mot souverain Je faime ; si dans ces Tuileries inconnues, sous les marronniers effeuillés, autour du vert tapis solitaire que foule Ataiante, quelques paroles fatales, éternelles, avaient osé s'embraser et m'ëchapper; si enfin, coupable et brillant que j'étais alors, j'avais cru fermement à mon mal, ah I du moins, que ce mal m'eût paru meilleur que tout I comme il eût éclipsé le reste I Groupes dorés, resplendissant matin du siècle, astre consulaire, comme je vous aurais méprisés 1 L'homme qui aime et qui est sûr d'aimer, s'il passe à l'écart le long d'une foule enivrée et glorieuse, est pareil au Juif avare qui porterait un diamant hors de prix, solide et limpide, enchâssé dans son cœur, de quoi acheter au centuple cette fêle qu'il dédaigne comme mesquine, et ceux qui l'admirent, et ceux qui la donnent, tandis que lui, d'un simple regard sur le cristal magique, il y peut à volonté découvrir plus de conquêtes que Cyrus, plus de magnificences que Salomon.

Quoique mon amour ne dftt jamais figurer au dedans an cristal d'une telle transparence et si merveilleusement doué, quoiqu'il ne se dessinât au plus que par lignes tremblantes, égarés et confuses, le mouvement toutefois qu'il subissait, et les secousses diverses, aidaient à Vaccrotlre et lui donnaient plus de corps et de réalité. Le dépaysement surtout et la variété des lieux, quand on commence d'aimer, tournent au profit de l'amour; comme tout ce qu'il rencontre lui est triboF-r" taire, il ressemble à ces eaux qui grossissent plus en se déplaçant. Si l'on passe d'uoe longue et

résidence à un séjour brusquement étranger, cela davient très'sensible ; toutes les portions vagues de notre àme, qui là-t»s s'euracinaient aux lieus, détadtées maintenant et comme veuves, se replient et s'implanteilt à l'endroit de l'unique pensée. L'excitation des sais, l'échauffement d'imagination , dont les boca^s do Gouaên m'avaient mal préservé «t que des speotaoles journaliers, t^ortols aux scrupules, venaieat redoubla en moi, étaient une autre cause, moins délicate, d^c* céléralion passionnée ; ce fut la principale, hélas ! st la plus aveugle ; il faut y insister, j'en rougis de honte I je n'aurai ici à vous raconter que des ravages.

Vous ne sauriez vous faiie qu'une pâle idée, maa ami, du Paris d'alors, tel qu'il était dans l'opulence de son désordre, U fréoésie de ses plaisirs, l'étalage émouvant de ses tableaux. La chute du vieux siècle, en se joignant à l'adoieseente vigueur du ndtre, formait un confluent rapide, turbulent, de limon agité et d'écume bouillonnante. Nos armées oisives et la multitude d'étrangers de t<»ite nation, accourus pendant cette courte paix, étaient comme une o-ue subite qui faisait déborder le beau fleuve. Je ne pus, il est vrai, qu'entrevoir et deviner tant d'ivresse tumultueuse dans ces deux semaines que dura mon premier séjour; mais, quoique je sortisse peu seul et que j'accompagnasse d'ordinaire madame de Couaën, mon regard fut prompt à tout construire. En passant sur les places et le long des rues, j'observais mal le précepte du Sage et je laissais ma vue vaguer çà et là: mon coup d'œil oblique, qu'on aurait jugé nonchalant, franchissait tes coins et perçait les murailles. Elle à mon bras, on m'eiit cru absorbé en un doux soin, et j'avais tout vu alentour. Une ou deux fois, le soir, après avoir fait route av«c M. de Couaën jusqu'à ses reodez-vous politiques, près de Clichy, où je le quittais, je m'en revins seul, et de la Madeleine aux Feuillantines je traversai, comme à

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la oage, cette mer iinpare. Je m'y plongeais d'abord b la ooDrse au plus profond milieu, multipliant dans ma eniiostté déchaînée oe peu d'in^nts- libres : a L'onabre est épaisse, la fbul& est ineiHinue ; le» lumières trompeuses du soir éblouissent sains éclairer ; nu) œil redosté ne me TOit, • disaîs-je en mon raeur. J'allais doDcc^ me lançais avec îme furie sauvage. Je me perdais, je me retrottTais toujours, tes plus étroits défilés, te» plus populeux carrefours et les plus joncbés de piëgès, m'appelaimt de prél^nce ; je les découvrais avec certitude ; un instinct funeste m'y dirigeait. C'étaient des circuits étrang<es, inexplicables, un )abyrintiie tournoyant comme celai des damnés luxurieux. Je repassais plusieurs fois, tout baletant, aux mêmes angles. Il semblait que je reconnusse d'avance tes fosses I99 plus {wofondes, de peur de n'y pas tomber ; OU' encore, je revenais effleurer le pà-il, de l'air efTaré dont; on le ftiit. Mille propos de miel ou de boue m'accDBitlaient au- passage; mille mortelles images m'atteignaieni; je les emportais dans ma chair palpitante, coûtant, rebroussant comme un cerf aux abois, le front en eau-, lea pied» brisés, les lèn«s arides. Une telle latigne amenait vite avec elle son abrutissement. A peine> conservais-je assez d'idées lucides et de ressort pour me tirer de l'attraetion empestée, pour rompre eette enlaçante spirale en pente rapide, au bas de laqurile est la ruine. Et lorsque j'avais r^gné Vautra rivej lorsque, échappa au naulVage sur ma nouvelle montagne, j'arrivais aa petit couvent oii les bonnes religieuses et madame de Couaên n'avaient pas achevé de souper, il se trouvait que ma course dévorante à trAv«T8 oes mondes de ccaruption n'avait pas duré plus d'une heur».

La vue si calme offerte en entrant, la nappe frugale, le sel et l'huile des mets, ces pieux visages silencieux et reposés, à droite et à gauche de madame de Cursy,

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une bonne odeur de Sainle-Cëne qui s'exhalait, et les grâces en commun de la fin, tout cela me rafraichissait un peu d'abord et dissipait le plus épais de mon sang à mes joues et dans mes yeus. Pourtant aucune crainte salutaire ne renaissait en moi ; les sources sacrées ne se rouvraient plus. 11 me restait au fond uue sécheresse coupable, un souvenir inassouvi que j'entretenais, tout le soiF, jusque sous le regard chaste et clément. Le reflet de c«tte lampe modeste, qui n'aurait dû luire que sur un cœur voilé de scrupules, tombait, sans le savoir, en des régions profanées.

Up matin, par une légère et blanche gelée de décembre, nous étions au Jardin des Plantes, madame de Couaëtt et moi avec les enfants, que l'idée de la ménagerie poursuivait jusque dans leurs songes. Après bien des allées et des détours, assis sur un banc, tandis qu'ils couraient devant nous, nous jouissions de cette beauté des premiers frimas, de la clarté frissonnante du ciel et de l'allégresse involontaire qu'elle inspire : a Ainsi, disais-je, ainsi sans doute dans la vie, quand tout est dépouillé en nous, quand nous descendons les avenues sans feuillage, il est de ces jours oti les coeurs rajeunis étinceltent comme au printemps : les premiers tintements de l'ftge glacé nous arrivent dans un angélus presque joyeux. Est-ce illusion décevante; un écho perdu de la jeunesse sur cette pente qui mène i la mort? Est-ce annonce et promesse d'un séjour d'au delà ?» — « C'est promesse assurément, » disait-elle. — I Oui, reprenais-je, c'est quelque appel lointain, une excitation affectueuse de se bâter et d'avoir confiance à l'entrée des jours ténébreux, de ces jours dont il est dit non placent. » Et je lui expliquais, dans toute la tristesse que j'y supposais, ce non placent. Mais auprès de nous, sur le même banc, deux personnes, deux femmes, d'un âge et d'une apparence assez respectables, s'entretenaient, et, comme le mot de machine m-

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fetvak revenait souvent, nous prêtâmes malgré nous l'oreille : c'était en effet de l'attentat de nivdse, échoué il y avait juste deux ans à pareil jour, qu'il était question ; et l'horreur naïve avec laquelle ces femmes en parlaient me fit venir une sueur au visage. Madame de Couacn elle-même, d'ordinaire indifférente sur ces sujets, p&lit. En quels complots étions-nous donc embarqués ? où tendions-nous ? avec quels hommes , par quels moyens ? et quel serait le jugement public sur nos (êtes ? Cette pensée fut à la fois celle de madame de Gouaën et la mienne ; nous n'eûmes pas besoin de nous la communiquer ; un long silence coupa les gracieuses mysticités que nous déduisions tout k l'heure. Elle se plaignît de souffrir, et jo la reconduisis. Mais, moi, remué dans mes plus sombres idées par ce que j'avais entendu, je ne me tins pas au logis, et m'en revins seul à la même allée du jardin. Les femmes qui causaient sur le banc n'y étaient plus : deux autres avaient succédé, dont l'une jeune, de mise éclatante et équivoque. Sous le nuage de mes yeux, elle me sembla belle. Regards, chuchotements, marcher lent et tortueux, rires aigus, aussi perfides que le sifQement de l'oiseleur, tout un manège bientôt commença. Je m'y prêtai de loin plus qu'il n'aurait fallu : la pensée coupable remplaçait en moi la pensée sombre. Aux mo* ments de perplexité et d'amertume, si Dieu est absent, si ce n'est pas à l'autel du bon conseil, si c'est dans les places et les rues qu'on se réfugie, la diversion sensuelle se substitue aisément au souci moral dont elle dispense. L'avenir prochain qui gêne à prévoir, l'éternité entière elle-même, disparaissent dans un point chatouilleux du présent. Les fruits sauvages des haies nous sont bons parce qu'ils engourdissent: l'homme se fait semblable aux petits des brutes. Pour me servir, mon ami, des fortes et chastes comparaisons de l'Écriture, on est d'abord comme un agneau en gaieté qui suit une s.

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autre que sa mère; qui suit par caprice matinal et comme en se promettant de fuir. Les détours sont longs, riants à rentrée et Setu-is ; la distanee rassare : cette allëe encore, puis cette autre ; au coin prodiain de la cËarmilte, il sera temps de se dérober; et le e<mi de la charmille esi passé, et l'on suit toujours. L'estralnement machinal pr^id le des»is peu à peu ; déjà l'on ne bondit plus ; on ne dit plus: « A ce coin l&-baSi je fuirai ; » on baisse le frwit ; les sentiers se resserrent les pas alourdis s'enchaînent : l'imprudent agneau est devenu comme le bœuf stupide que l'on mèneîmmoler. l'eo étais là, mon ami ; je me livrais léle baisséb, sans plus 3avoir,quandunerencontre subite, qu'elles'firentau tournant d'une grille, emporta les folles créatures : des éclats bruyants, accompagnés de moqueries, m'apprirent que j'étais éeondutt et délivré. Mon pi^emîer mouvement, l'avouerai-je, fut un âpre et sot dépit ; je me sentais toute la' confusion du mal, sans en avoir consommé le grossier bénéfice. Pourtant le remords luimôme arriva. Qaand js fus rentré auprès de madame de Couaën ; que je la rervis pâle, ayant pleuré et tout entière encore à Vineid^t du matin ; quand elte me dit : « C'est singulier, voici la première fois que je < songe sérieusement aux choses ; d'aujourd'hui seu- » lement elles ra'ai^araisseut dans irâr vérité. Les R paroles de ces femmes ont été un trait affk-esx de ( lumière, dont je reste atteinte. Nous sommes engaa gés, nos amis et nous, mon mari, ces chers entants « que voilà (et elle les baisait avec tressaillanent), d^B (T une voie de ruine et de crimes. Gomment n'avaia-je a jamais envisagé cela ? Mais non, l'idée de ma pauvn « mère et notre douce vie ombragée de là-bas m'a- « vaient tout masqué. J'ai toujours été absorbée dans « une seule pensée à la îùis. n — En l'entendant s'esbnler de la sorte, je ne trouvais pas en moi ce que j'y aurais voulu d'inépuîsj^le et de tendre pour iaé\er

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iaa blessnre ; mon âme n'était plus une pure fontaine à ses pieds, pour r^échir et noyer ses pleurs. L'esprit KDcèrêmmt gémissant se retirait de dessous mes paroles ; tout en les prononçant de bouche, souillé d'intention, j'avais honte de ami, bien autrement honte, je TOUS assnre> qu'après les mauvais soirs oii j'avais erré confueém«it : car ici c'était une ligure distincte, la première de cette espèce que j'eusse remarquée, suivie, — et à la: face du soleil f

Ceci se passait la veille de Noël, l'avant-veille de notre départ. M. de Couaën s'était suffisamment en^ tendu avec les persoimages dii parti ; pour moi, je n'avais été immiscé à" aucune relation directe. Cette journée de Noël fut employée par nous au repos et aux saints rrffices. Le petit couvent s'emplit, bien avant l'anboi de cantiques, de lampes et d'encens ; ces vieilles voix de Carmélites seanblaient rajeunir. îfous allâmes toutefois lo matin à Saint-Jacques-du-Haut-Pas, pour y jouir plus en grand de ta solennité rwiaissante. L'impression de madame de Couaën ne s'était pas dissipée; sa souf^nce, qui avait pris un air de calme, reparaissait dans l'attitude insistante et profondément affectée de sa prière. Rempli de cette vue, sollicité par de si touchants alent«uis, convaincu au dedans d'humiliante fragilité, l'idole de ma raison ne tint pas ; un rayon du berceau divin, du berceau de Bethléem, m'effleura un moment ; je me retrouvai' en présence de mes jours les plus vift de croyance et de grâce, avec un indicibla sentiment dé leur fuite ; je souhaitai de les ressaisir, j'étendis la main vers ce berceau rédempteur qui me lès (tffrait. Oh I qu'elle demeure étendue, cette main suppliante, qu'elle ne se lasse pas, qu'elle se dessèche avant que de retomber ! Où étiez-vous. Anges du ciei, mes bons patrons, pour la soutenir? J'ai faibU jusquelà sans doute, j'ai divagué dangereusement, j'ai convoité et caressé l'écueil ; mais il y avait lieu au simple

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retour encore ; cette année chrétienne, en commentant, m'eût pu prendre dans son cours, comme le Ûux d'une marëe plus haute reprend l'esquif oublié des marées précédentes. Ma réforme se serait faite avant l'entière chute ; rien d'absolument mortel n'était consommé. Hélas I non pourtant, j'étais déjà trop sous la prise mortelle, trop au bord de ma perte, pour qu'un autre effort qu'un effort désespéré m'en tirât ; je m'agenouillai et m'agitai vainement sur la pente. Dans ce geste d'un moment vers le berceau lumineux, c'était moins une arcbe abritée et siïre, à l'entrée du déluge des grandes eaux, que j'invoquais pour mon salut de l'avenir, qu'une innocente corbeille de fruits aimables et regrettés que je saluais d'une imagination passagère. La volonté en moi ne voulut pas ; la grâce d'en haut glissa comme une lueur. Combien d'autres Noëls semblables, que celui-ci m'eût épargnés, combien de Pâques me revirent de la sorte, mais ayant déjà roulé au fond et tout dégradé, 6 mon Dieu I formant des vœux impuissants, des résolutions à chaque heure contredites; me proposant, Seigneur, des points d'appui et des temps d'arrêt solennels dans cette rechute insensée; tantôt suspendue à votre croche, tantôt aux angles du saint tombeau; implorant pour me tenir un des clous même de votre Croix, et m'écriant : < A partir de cette Pâques du moins ou do ce Noël, je veux mourir et renaître ; je jure de ne plus retomber ! i et la facilité déplorable, énervante, semblait redoubler avec mes efforts ; jusqu'au jour enfin, où la volonté et la grâce concordant mystérieusement, et comme deux ailes égales venues à la fois, me portèrent à l'asile de tendresse et de fiicitéj au roc solide qui donne la source jaillissante.

Nous quittâmes Paris après beaucoup d'adieux k madame de Cursy, qui nous fit promettre de bientôt revenir. Notre retour, par des pluies continuelles, fut

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morne et peu riant. Madame de Couaén demeurait pâle, préoccupée ; le marquis s'absorbait en silence dans les desseins qu'il venait d'explorer de près ; et moi, outre l'inquiétude commune, j'avais mon propre désordre, l'embrasement et la lutte animée sur tous les points intérieurs. Si je m'occupais avec quelque attention des enfants qui seuls n'avaient pas changé en gaieté, mes yeux, rencontrant ceux de madame de Couaën constam- :^ent attachés à ces chers objets, y faisaient déborder l'amertume. Dans ce court voyage, si gracieux au départ, et durant lequel rien d'elïectit' en apparence, rien de matériellement sensible, n'était survenu, que de calme détruit sans retour, que d'illusions envolées I Infirmité de nos vues et de nos désirs t un peu plus d'éclaircissements çà et là, un horizon plus agrandi sous nos regards, suffisent pour tout déjouer.

Cette tristesse pourtant n'était, à vrai dire, dans notre cas qu'un pressentiment troublé qui anticipait de peu sur les choses, comme en mer la couleur changée des eaux qui annonce l'approche des fonds dangereux. Les événements bien vite la justifièrent. En arrivant à Couaën fort avant dans le soir, nous apprîmes que plusieurs détachements de soldats s'étaient répandus, depuis quelques jours, sur les côtes voisines, et que la nôtre, celle de Saint-Pierre-de-Mer, venait elle-même d'être occupée : il paraissait qu'ayant eu vent des débarquements projetés, on les voulait prévenir. Mais, en cet instant, je pus à peine m' enquérir des détails : un mot pour moi, apporté dans le courant de cette dernière journée, me marquait que mon oncle, atteint de paralysie, n'avait probablement que peu d'heures à vivre. Je repartis à cheval avant de m'ëtre assis au sa-

Ion, et, laissant Couaên dan» son anxiété que je paita<geais, je me hâtai, battu de présages, et sous la plus nébuleuse des nuits, vers mes propres douleur».

Vous avez quelquefois, mon ami, traversé les cnaes inévitables; vousavei perdu quelque être cher, vous avez fermé les yeux de quelqu'un. La nuit, par les oh» mliis, ainsi que moi, vous vous êtes hâté, dans qndqne froide angoisse, ne sachant si le mourant ne serait pas déjà mort à votre arrivée, ralentissant le trot tout d'un coup quand vous approchiez des fenêtres et que vous touchiez au pavé des rues et de la cour, de p«ur d'éveiller le moribond chéri, reposant peut^toe Vù ce moment d'un sommeil l^er et salutaire, ou ds voos heurter peut-être à son sommeil éternel. Vous aves assisté, je suppose, à quelque affliction de mère- qui' ne veut pas être consolée ; vous avez serré dsDS> une étreinte muette la main d'un père altier et sensible qui a enseveli son unique en&mt mftle. Le hasard ou la pitié vous a cert&s conduit dans quelque galetas hideux de la misère ; vous j avez vu sur la paille des accouchées amaigries, des nourrissons criant la faim; ou aussi deux vieillards paralytiques, époux, l'un qui parle encore ne pouvant marcher, l'autre qui se tn^e encore ne pouvant se faire entendre ; vous avee respiré cette sueur des membres du pauvre, plus vivifiimte ici-^as, à qui va l'essuyer, que l'encens que brfklrat' las anges, et vous êtes sorti dé là prêt à confesser la Croix et la charité. — A minuit, secoué en sursaut, au milieu d'un rêve, par des cris lugubres, vous avez vu peutêtre votre chambre rougie des reflets de l'incendie, et vous couvrant à peine de vêtements, la langue épaisse de salive, la lèvre noire et desséchée, vous avez couru droit à votre vieille mère étonnée pour l'emporter ho»s du péril ; vous l'avez déposée en lieu sûr, et, revenu seul alors, vous avez, sans espoir de secours, calculé le» progi'ès du désastre, le temps que ce pan do mur met-

trait à foriliter, puis cet autre, puis ce loit, songeant en vous-môme oii vous coucheriez demain ! — La pauvreté peut-être aussi, comme il arrive subitement en nos temps de vicissilodes, vous a saisi au dépourvu, et vous avez Tonaé des résolutions fortes et pieuses de travail peur te soutien des vdtres. Enfin, mon ami, tous avez passé à coup sûr par quelqu'une de ces Leures saorâes, où lavie-humaine s'entr'ouvre violemment sous ta verge d'airain et où le fond réel «e découvre... Eh bieni en ces moments, dites-moi, i ces heores de vraie vie, de vie déchirée et profonde, dites, si l'idée a pu s'en présenter h vous, que vont ont paru les sens et les images qui les flait«it, et leurs plaisirs? dites: combien bast hont««x! déviés I «xtinction de tout esprit et de toute flamme, et pour pavler sans nuance, crapuleux dans leur ivresse et abrutissants dans leur pâture I Oui, si durant une veille de la Toussaint, sous les portiques de marbre du plus beau cloître sicilien baigné par les flots, quand la procession des moines circule à pieds nus sur les dalles, chantant les prières qui délivrent, — si tout d'un coup, à .travers les grilles des soupiraux, s'exhalait use infectebouffée des égoutsdenos grandes villes, refH-ite seniit pas autre que celui des plaisirs et de la TOhipté, quand ils nous reviennent en ces moments où la douleur sévère, la mort, l'amour «i ce qu'il a d'éternel, triomphent et nous retrempent dans la réalité des choses^de Dieu. Chacpie fois que, du seia de ces ondes mobiles et contradictoires où nous errons, le bras du Puissant nous replonge dans le courant secret et glacé, dans cette espèce de Jourdain qui se dirige , d'une onde rigoureuse, au-dessous des iiédeurs et des corruptions de notre Océan, à chaque fois nous éprouvons ee même frisson de dégoût soulevé par l'idée de ta Sirène, et nous vomissons les joies de la diair. Et si cela nous affecte ainsi, parce qu'une douleur purifiante nous visite et que nous asûstons à la mort des autres,

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