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demandons-nous souvent: Que sera-ce donc auxabords de la nôtre ? Que sera-ce après, au choc formidable du rivage?
Quand j'arrivai à la maison, mon pauvre oncle respirait encore, mais il n'y avait plus aucun espoir, et soa râle suprême était l'unique signe de vie. Depuis plusieurs heures, il ne soulevait plus les paupières, il ne balbutiait plus et ne témoignait plus rien entendre: ses derniers mots avaient été pour s'enquérir si je venais. Debout près du lit, je serrai doucement sa main dans la mienne et lui adressai la parole en me nommant. Il me sembla sentir une pression légère qui répondait ; une velléité de sourire à l'angle des lèvres acheva sa peus^, et jusqu'au dernier souffle, cette pression de sa main, quand je parlais, se renouvela : il m'avait du moins reconnu. Ainsi je perdis l'être qui m'avait le plus aveuglément et le plus naïvement aimé au monde, qui m'avait le plus aimé par les entrailles.
J'étais en effet orphelin de père et de mère dès le bas Sge, ce que j'ai omis de vous dire eu commençant. Mon père, officier aux armées navales, avait péri sur le pont de sa frégate par un accident survenu dans une manœuvre. Ha mère, qui l'avait suivi de près, m'était restée, à l'horizon de la mémoire, comme dans l'azur lointain d'un souvenir. Je me voyais en une antichambre carrelée où l'on me baignait d'ordinaire, les jours de dimanche et de. fête : j'étais nu au bain, et le soleil, qui entrait par la porte ouverte de la cour, tombait & terre sur le carreau en formant de longs losanges que je dessinerais encore. Hais tout à coup une musique militaire, jouant dans la rue et annonçant le passage de quelque troupe, se fitentendre ; je voulais voir, je m'écriai pour qu'on me portât aux fenêtres de la chambre voisine ; et les femmes qui étaient là hésitaient ou s'y refusaient, quand une autre femme pâle, en noir, entra brusquement, avec un grand bouquet de fleurs rouges, ce me
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semble, à la main ; et elle me prit humide dans une couverture et me mena aux soldats qui passaient. Cette femme en noir, dans mon idée, ce devait être ma mère. Hais la scène elle-même, le bain, la musique guenière, tout cela n'était peut-être qu'un songe suscité après coup dans mon imagination attendrie par les récits qu'on me faisait journellement. On me parlait beaucoup de ma mère : mon oncle, qui était son frère germain, et dont la nature casanière, sensible et un peu verbeuse, ne sortait pas de quelques impressions du passé, m'avait nourri du plus pur lait domestique- Quoique d'une naissance fort inférieure à la qualité de mon père, elle était si renommée dans le pays, dès avant son mariage, par sa perle de beauté et de souriante sagesse, que presque personne ne jugea qu'il y eût mésalliance. C'avait été un roman que leur renoontre, et les scrupules de !a jeune fille, et la poursuite passionnée de mon père, qui accourait de Brest, dès qu'il le pouvait, et quelquefois pour une demi-heure de nuit seulement, durant laquelle, rôdant sous la fenêtre, il n'apercevait qu'une ombre indécise à travers la vitre et le rideau. Tant de soins vainquirent ce cœur ; et un jour, par un radieux après-midi, conduite en chaloupe dans la rade de Brest, la belle mariée avait lestement monté l'échelle de la frégate FÉltsabeth, oti un bal galant l'attendait. Sur ce voyage et cette fête dont il avait été dans le temps, mon bon oncle revenait sans cesse, ou plutôt il n'en était pas revenu encore, et jusqu'à la fin il voyait se détacher dans cet encadrement, nouveau pour lui, d'échelles et de cordages, les grâces et le triomplle de sa sœur. — Eh bien ! oui t toujours uniquement, jamais assez I recommencez sans crainte. Oncle maternel, recommencez jusqu'à ce que je me souvienne autant que vous, jusqu'à ce que je me figure moi-même avoir vu. L'imagination de l'enfance est tendre, facile non moins que fidèle ; le miroir est viei^ et non terni ; gravez-y
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avec le diamant, ravivez-y œat fois ces pures empreintes! Gomme les souvenirs ainsi communiqués nous font eiitret' dans la fleur des choses précédeotes, et repoussent doucement notre berceau en arrière ! comme ils sont les nuées de notre aurore et le char de.notre étoile du matin I Les plusattrayantas couleurs de notreidëai, par la suite, sont dérobées à oes reflets d'une époque légèrement antérieure oii nous J>eroe la tradition de famille et où nous croyons volontiers avoir existé. Mon idéal à moi, quand j'avais mi idéal hmnain, s'ilbiminait de bien des éclairs de oes années dont je n'ai jamais pu recueillir que les édios. Au milieu éee rentrées pavoisées de d'Estaing et de Sufiren, que me déroulait Ja fantaisie, je me suis peint sauvent le ^rand escalisr <te Versailles où m'aurait présenté mon père en quelqu'un de ses voyages, et, quand je voguais dans les chimèves, c'est toujours à l'une des chasses de ces royales forêts que je transportais invinciblement ma première entrevue avec H. de Couaên, mais avec M. de Couaëu lionoré et puissant alors, comme il le méritait. N'étes-vons donc pas ainsi, m«i ami ? ne vous semble-t-il pas que vous ayci vécu avec pompe et fraîcheur en ces années que je vous raconte t Ces matins pourprés du Consulat n'ont-ils pas une incrc^rable fascination de rtoiiniscence pour vous qui n'étiez pas né encore ? N'avez-vous pas remarqué comme le temps oii nous aurions le miaaï aimé vivre est celui qui précède immédiatement le temps où nous sommes venus ?
Privé de mes parents, je ne manquai donc d'aucun des soins affectueux qui cultivent une jeune satare. Mon oncle, qui habitait la campagne où il avait quelque bien, et toute la famille de ma mère, éparse auK environs, faisaient de moi l'objet de mille complaisances. Mon père ne m'avait laissé que des cousins éloignés et des amis que la Révolution dispersa encore, mais dont les survivants ne perdirent jamais de vue en ma
personne son nom et son pur sang. A un grand fonds de reconnaissance pour ta bonne famille qui m'élevait, je joignais moi-même, l'avouerai-je ? une secrète conscience de supériorité de condition ; mais rien n'en perçait au dehors, et, quand plus tard je fus négligent et parus ingrat envers beaucoup de ces bcHis parents qui m'aimaient et m'avaient comblé dès mon enfance, une si misérable pensée n'entra nullement dans mon oubli : je ne faisais que suivre trop au hasard le fil du courant qui m'écartaiL Ces parents, en effet, du côté de ma mère, qui me couvaient en mémoire d'elle et que je cessai presque tout à coup de voir en m'émancipant, je les aimais, je ne me souviens d'eux qu'avec émotion; ils comptent encore maintenant dans Ib fond de ma vie : mais ils l'ignorent, ils l'ont ignoré ; ils en ont souffert et s'en sont plaints. Cest que la jeu* nesse est ingrate naturellement, d'humeur fugace et passagère. Elle tourne vite le dos A ses jeux d'enfance, à la verte haie de clôture, à ce champ nonrricier dont elle a butiné le miel et mangé les fruits. Elle va, elle part un matin, comme l'essaim qui ne doit plus revenir, comme le corbeau de l'Arche qui ne rapporta pas le rameau ; elle garde du passé la fleur et la dissémine au-devant. Rejetant bien loin, et d'un air d'injure, tout ce qu'elle ne s'est pas donné, elle veut des liens à elle, des amis et des âtres rien qu'à elle et qu'elle se soit choisis ; car elle croit sentir en son sein des trésors à acheta des cœurs et des torrents à les féconder. On la voit donc s'éprendre, pour Is vie, d'amis d'hiw inctmnus jtiBqtie-l&, et prodiguer l'éternité des serments aux Tiei^s à peine entrevues. Toujours excessive et hâtée, elle est peu démente envers ce qu'elle quitte; elle déchire ce qu'elle détache; elle rompt les anciennes racines plutôt que de les laisser tomber. Dansson essor vers les préférences agréables, dans ses chaînes imprudentes au foyw de l'étrangère, elle méprise la bonne
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nature qui aimo sans savoir pourquoi, et parce qu'un
est plus où moins proche par le sang.
Saisissez bien ma simple idée, mon ami ; je ne bl&me point la jeunesse d'être expansive, de ne pas vouloir s'enraciner au seuil paternel et de se porter à la rencontre des autres hommes. Je sais que nous ne vivons plus sous l'ancienne loi, à l'ombre du palmier des patriarches ; que les mots d'inconnus et d'étrangère n'ont plus le même sens que du temps du Sage, et qu'il serait impie, en vérité, de redire avec lui, tant la communion de l'Agneau a tout changé : « Ne donnez pas h autrui « votre fleur, et vos années au cruel, de peur que les I étrangers ne s'emplissent de vos forces et que vos s sueursn'aiilentdansune autremaison. n Ilyaplus: cet élancement indéfini de la jeunesse, ce détachement des liens du sang et de la race, le peu d'acception qu'elle en fait, et son entière ouverture de cœur, pourraient être un des précieux auxiliaires de la nouvelle alliance et de la fusion des hommes. Mais il ne faudrait pas dissiper cette expansion, riche de zèle, en traversée d'inconstance et d'erreur, en prédilections capricieuses et stériles. Et puis, certaines vertus inaliénables de l'ordre de famille ne devraient jamais disparaître même sous la loi de fraternité universelle, et quand le règne évangélique se réaliserait sur la terre.
Avec une nature aimante et qui, bien dirigée, eût suffi aux liens antérieurs comme aux adoptions nouvelles, je sus être à la fois indiscret dans mes attaches au dehors, et ingrat pour ce que je laissais derrière. Mon tort le plus réel à ce dernier égard, et qui me reste toujours au vif, tellement que je saigne encore en y songeant, tomba sur une bonne dame, parente et marraine de ma mère, et qui avait transporté d'elle à moi les mêmes sentiments, augmentés de ce qu'y ajoutent l'âge et le souvenir des morts qu'on pleure. Il vint un moment, dans le fort de mes courses et diversions
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à la Gastine, oti je la visitais moins souvent; et, après mon absorption à Couaën, je ne la vis plus du tout. Sa maison n'était pas très-éloignée pourtant de la route qui menait de Couaën au logis de mon oncle; mais on ne passait pas précisément devant, et, une fois le premier embarras créé, j'attendis, j'ajournai , je n'osai plus. Elle se montra d'abord toute indulgence ; elle s'informait de moi près de mon oncle, et mettait mes irrégularités sur le compte des occupations et des nouveaux devoirs ; mais quand, après les mois et les saisons, les jours de l'an eux-mêmes se passèrent sans que je la visse, il lui échappa de se plaindre, et elle dit un jour : a Ne reverrai-je donc plus Amaury, une fois au moins avant ma mort? » Je sus ce mot, je me promis d'y aller et je ne le fis pas. En partie mauvaise honte, en partie distraction aveugle, j'étais barbare. Qu'avez-vous pu penser de moi, 6 vieille amie de ma mère? Qu'avez-vous pu lui dire au ciel en la rejoignant? M'avez-vous cru véritablement ingrat et gâté de cœur? m'avez-vous jugé plus fier et plus dur avec l'âge, et devenu soudainement méprisant pour ceux qui m'aimaient? A l'heure suprême, où présent, vous m'eussiez béni comme une aïeule, avez-vous conçu contre mon oubli inexplicable des pensées sévères? Et aujourd'hui que vous'lisez en moi, aujourd'hui que j'ai si souvent prié pour vous et que votre nom fidèle me revient à chaque sacrifice dans la commémoration des morts, Ame bienfaitrice, au sein des joies de Marie, m'avezvous pardonné?
Comme les amitiés humaines sont petites, si Dieu ne s'y mëlel comme elles s'excluent l'une l'autre! comme elles se succèdent et se chassent pareilles à des Qots t Voyez, comptez déjà, mon ami. J'avais déserté le logis de la marraine de ma mère pour la (iasline, et voilà que la Gastine elle-même est bien loin. Couaën, qui a succédé, se maintiendra-t-il? Nous sommes près, hélasi
d'eu partir, et, durant ces années qui suirront, je rai» m'appliquer à l'oublier. misère! celte maison où vous allez soir et matin, qui tous stable la vôtre et meilleore que la Tôtre, et pour laquelle toute précéàsnte douceur est n^igée, si l'idée de Dieu n'inter^ .' y'ieat au seuil et ne vous y accompagne, cette maisoD, soyez-en sûr, aura tort un jour; elle sera évitée de vous ; comme un lieu funest«, et, quand votre chemin vous ' ramènera par hasard auprès , vous ferez le grand loUT pour ne point l'apercevoir. Plus vous êtes doué viv«ment, et plus ce sera ainsi. Vous irez ensuite en une autre maison, puis en une troisième, comme un hôte errant qui essaye de s'établir, mais vous ne reviendrez pas à la première; et celle qui vous retiendra en vos dernières années, et à laquelle vous paraîtrez plus fidèle, le devra simplement à l'habitude prise, à votre fatigne, à votre apathie finale, à cette impuissance d'aller plus loin et de recommencer. Et le sentiment de la fuite et du déplacement inévitable des liaisons purement humaines, lorsqu'on a déjà éprouvé deux ou trois successions de ce genre, devient tel en nous que, souvent, jeunes encore et avides d'un semblant d'aimer, nous n'avons plus assez de foi pour nous livrer sérieusement à des essais nouveaux. Le simulacre de durée qui embellit toute origiTie ne nous séduit plus. Nous montons donc l'escalier des amis d'aujourd'hui, nous disant que probablement, dans un an ou deux, nous en monterons quelque autre; et le jour où cette prévoyance nous vient, nous sommes morts de cœur à l'amitié. II n'y a de durable et de placé hors de la merci des choses, h l'épreuve de l'absence même, des séparations violentes et des naufrages, que ces amitiés, pour parler avec un aimable moderne, en présence desquelles Dieu nous aime et qui nous aiment en présence de Dieu; sur lesquelles, aux heures orageuses, descend, comme un câble de salut, la foi aux mêmes objets éter>
nets, et qui, aux benres seraines, reconnaiss^t et sui- Teot la même étoile conductrice, venue d'Orient ; amitiés diligentes, dont le premier acte est de déposer un noble type d'elles-4nèmes dans le trésor céleste, où elles le recb«vheBt ensuite et l'étudient sans cesse afin de l'égaler.
Tant que les derains moments de mon oncle et les devoirs Ainératres m'avaient retenu, je n'eus de nouvelles de Couaën que celles que j'envoyais quérir casque jour; mais, le lendemain de l'enterrement, j'y pus aller moi-même passw quelques heures. On m'y apprit phis ea détail l'occupation de la c6te. Les soidats stationnaient dans les enfoncements, sans se montrer, et ne laissaient approcher personne; ils évitaient d'allumer des feux et observaient une garde plus rigonreose' surtout durant les nuits, comme digérant surprendre les arrivants à la descente. L'oflieier qui te6< eommandait, e4' qu'on disait d'un haut grade, paraissait avoir des indications fort précises quant au lieu, bien qu'inexactm pour ta date. M. de Coueën m'eut Tairpeu ému: soit besoin de tout calmer autour de lui, soit contenance f&milière à ces caractères énergiques dès que lé danger se desane, soit conviction réelle, il ooos soutenait, avec le plus grand sang-froid du monde, que la mine n'était pas éventée, que les indications portuent nécessairement à foux, que ces mouvements ntéines de troupes, deux ou trois mois à l'avance, le prouvaient. Il se refusa absolument aux précautions deaâreté personnelle, et tout ce que je pus obtenir, c'est qu'il réunirait ses papiers' compromettants dan» une armoire secrète de la tour, avec permission à moi de les détruire en cas d'ui^nœ : nous n'avions, par bonheur, rien reçu des armes et des poudres qu'on nous annonçait. Nos antres amis et bruyants conspirateurs des environs n'étaient pas si raffermis probablement ; M. de Couaën n'avait eu réi-flation d'aucun depuis son
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retour, tant l'alerte soudaine avait dispersé ces coureurs de lièvres t Le bon M. de Vacquerie, lui qui ne conspirait pas, était encore le seul qui osât donner signe de vie, non pas de sa personne, le pauvre Lomme t mais du moins par ses deux gardes-chasse qui, à son ordre, allaient, venaient, s'informant, avertissant, et sur un perpétuel qui-vive. Ils se présentèrent deux fois à Couaën de la part de leur maître, durant la courte après-midi que j'y passai, et, en les voyant, madame de Couaën, toute triste qu'elle était, ne put s'empêcher de répondre à mon sourire. Elle était bien triste eo effet, pâle, fixe et dans une monotonie de pensée qui tendait à la stupeur. Une idée, que je n'ose appeler superstitieuse, l'oppressait, et elle me la conta, heureuse de trouver enân à qui la dire. Notre douce chapelle de Saint-Pierre-de-Mer n'avait pas été respectée par les bleus : ils s'y étaient installés dès l'abord, comme en une espèce de quartier central. Le matip même de Noël, le vieux François, qui, l'avant-veille encore au soir, était revenu de la côte, laissant les choses à l'ordinaire, avait trouvé le lieu envahi, la lampe éteinte ou brisée, et tout un bivouac dans la nef. D'après certaines particularités du récit et les divers renseigne» menissur l'heure de l'arrivée des troupes en ce point, madame de Couaën concluait que c'était la veille de Noël, au matin, qu'avait eu lieu cette violation, et elle s'imaginait que la lampe symbolique de l'autel, depuis tant d'années vigilante, avait dii être éteinte au moment même oîi, ce jour-là, nous autres, assis sur le banc du Jardin des Plantes, avions entendu les paroles de ces femmes, dont elle s'était sentie si instantanément blessée. Elle ne pouvait s'expliquer que de la sorte, disaitelle, sa commotion électrique de là-bas, cette espèce de veine amère qui s'était rompue alors dans sa poi trine, ce froid subit et glacé qui avait soufQé sur sou bonheur. L'explication mystérieuse qu'elle se donnait
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me gagna moi-ménie, et, tout en essayant de la combattre en elle, j'en restai préoccupé. J'y ai repensa sérieusement depuis : ce n'est jamais moi qui nierai, bien que je n'en aie été favorisé en aucun temps, ce mode de communications étranges, ces harmonies intermédiaires, que Oieu a tendues pour les rares usages, et dont l'aile des esprits bons ou mauvais peut, en passant, tirer des accords justes ou prestigieux.
n est des époques et des nœuds dans notre vie où, après une longue inaction, les événements surviennent tous à la fois et s'engorgent comme en une issue trop étroite : ainsi cette courte semaine ne suffisait pas aux accidents. M. de Greneuc, infirme et atité depuis quelques mois, étant mort vers le temps de notre voyage, madame de Greneuc sç décida à quitter cette résidence de deuil pour une autre terre en Normandie. Je ne fis mes adieux qu'aux derniers moments. La digne dame était morne et sans parole. Hademoiselie Amélie, égale, attentive comme toujours, avait sensiblement pâli, et sa voix, redoublant de douceur dans sa simplicité, avait acquis, même sur les tons très-bas, un son liquide continu qui allait à l'âme et faisait peine : combien il avait fallu de larmes épanchées au dedans pour attendrir à ce point et pénétrer cette jeune voix I Elle se trouvait près de la porte oe la chambre quand j'y entrai ; à mon apparition, une subite rougeur la trahit, qui, en s'éteignant presque aussit^it, marqua mieux cette pâleur habituelle. Moi, j'étais gauche, contraint, à faire pitié ; je me rejetais dans les banales ressources de condoléance et de politesse ; je n'entamais rien. Elle eut compassion de mon embarras, et me remit avec aisance dans l'ancien train de causerie et de questions sur Couaën ; elle me fit conter notre voyage. Madame de Greneuc nous ayant laissés seuls un instant, j'essayai enfin diaborder le point essentiel, sentant que c'était l'heure ou jamais, et en même temps ne pou-
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vanl et n'osant qu'à demi. Oh I qu'il est dtffioite d'avancer d'un pied ferme, quand les longues herbes d'un sentier presque oublié sont dewnues glissantes et visqueuses comme des serpents ! « Quelque part qu'elle allât, lui disais-je, elle derait compter »ir mon souvenir constant et profond, sur l'intérêt Jidèle dont je l'aocoiBtpa^erai» dans son séjour HOureBu et dans ses ennuis. Cette séparation, d'ailleurs, ne pouvait durer; nOBS noos reverrions h coup sûr avant peu, et, josquelà, iV fallait qu'elle crût à la vigilance de toutes mes pensëes. » J'en étais ewoore à tourner dans ee vague cercle quand, madame de Grwwuc rentra. Parole» misérables, et pourtant aussi soldes d'artifice qvjè mon intention lâche et double lé comportaU r Je tâchais à la fois d'exprimer ce que j'éprouvais rédlemcst, et de paraître exprimer ce que je n'éprouvais pas, d'être sincère avec moi et trompeur avec elle ; ou plutôt, à le bita prendre, je ne cherchais qu'à me tiro" décemment d'une crise pénible, sans viser même k donner le change sur le i<»id ; car cela signifiait trop clairement : « Comptez Sur moi comme moi-même, mais n'y comp< tez pas plus que moi. Je suis tout vôtre, si jamais je puis l'être ; je voudrais voulcrir, et je ne veus pas I n MadenKiisello Amélie, en m'enteudant, était restée naturelle, patienta, m'acceptant à ma mesure, ne venant que jusifii'oii j'allais, ne témoignant dépit ni surprime, ni persuasion outrée, ni résignation qui » mortiSe : à un moment oii je lui tendais la main, elle me la tOMcha. Enhardi pourtant par la reaiiréa de madame de Greneuc, et souhaitant arriver à une espèce de conclusion, je me mis à parler viwment des circonstances politiques et de l'incertitude qui enveloppait encore toutes les existences de jeunes hommes d'ici à un temps plus ou moins long, à deux ans au moinss et je revins a^'ec assez d'aflfectation sur ce tenue de deux ans auquel il fallait ajourner, disais-je, toute déleraiination
définitive. Mademoiselle Amélie, en relevant le mot, m'indiqua qu'elle avait compris el qu'elle consentait: « Vous avez raison, reprît-elle; avant deux ans au moins, rien n'est possible dans les existences privées, grAce à tout ce qui s'agite ; il serait peu sensé d'asseoir d'ici ta aucun projetde vie;* et elle ajouta: «Mais soyez prudent, vos amis yous en supplient ; soyez-le plus que par le passé. » Je me levai là-dessus, praRtaut de so» sourire. Je pris congé de mftdame de Greneuc et d'elle ; je les embrassai, et je partis. Elle m'accompagoa jusqu'à la bairiëre de la cour, tout comme autrefois, malgré la neige qui était tombée. Quelle supériorité de jeune lille elle garda jusqu'au bout, et quelle di}i^ité généreuse I Tels furent mes derniers adieux à la Gastine; tel j'en sortis pour n'y jamais revenir, embarrassé, honteux, la léte peu haute, peu loyal, et ne pouvant sans inconvénient l'être plus. Combien cette sortie humiliée dilFérait d'avec les anciennes ! Oti étaitelle cette molle et idéale soirée de mon triomphe/rêveur l et qu'avais-je donc tant gagné depuis, qu'avais-je osé de si grand et goûté de si vif pour dédaigner et fouler toutes Des virginales promesses? — Je m'arrêtai court & cette pensée, et me repentis de l'avoir eue: assez d'ingratitude, à mon Ame I plains et pleure ce que tu perds, mais ne renie pas ce que tu as trouvé I
En rentrant au logis après cette visite, je rencontrai d'abord l'un des deux éternels gardes-chasse de M. de Vacquerie. Ce dernier. était à la ville au moment oii M. de Gouaën, qui y avait aussi fait un tour, venait d'être arrêté par ordre supérieur et dirigé immédiatement sur i^aris. Le bon M. de Vacquerie avait à l'instant dépêché l'un de ses gardes vers madame de Couaën, au château, et l'antre à moi-même : ces pauvres gens ne s'étaient jamais vus si utiles. J'arrivai à Couaên av3nt la nuit ; les officiers de police et magistrats, partis de la ville à la mîi)iil& Je l'arroitaiion, mais
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fourvoyés et attardés dans les ravins neigeux, n'y furent qu'une heure après moi ; ce qu'il y avait de papiers dangereux était déjà anéanti. Madame de Gouaën reçut ce monde avec une sorte de tranquillité, et me laissa tout faire ; ils se saisirent de quelques lettres insignifiantes que j'avais oubliées à dessein. Le matin suivant, nous étions, elle et moi avec les enfants, en route pour Paris. Stricte convenance ou non dans ce ri^le de conducteur à mon âge, il n'y avait pas ici à hésiter ; j'étais l'ami le plus intime, le seul présent, les autres en fuite et en frayeur. Elle accepta mes offres, non comme des offres, — sans objection, sans remerctmenls, absorbée qu'elle était et douloureuse, toute à cette pensée da danger des siens. Ce fut ainsi durant le voyage : elle recevait chaque soin passivement, et comme un enfant docile. J'en étais à la fois touché comme de l'amitié la plus naïve, et blessé peut-être un peu dans cette portion d'ëgoï^me qui se mSle toujours au dévouement. J'agissais pourtant sans réserve : son inquiétude était bien la mienne. Je me demandais par moments avec efTroi ce qu'elle deviendrait si l'on m'arrêtait aussi. Un grand besoin d'arriver nous occupait ; notre étemel entretien, cette fois, dépouillé de charme, se composaitde deux ou trois questions qu'elle me répétait sans cesse, et de mes réponses de vague assurance que je variaù de mon mieux.
Nous descendîmes le premier soîr au petit couvent. Sauf cette nuit d'arrivée, madame de Gouaën voulait aller loger ailleurs, de peur d'être pat son séjour une occasion d'inquiétude ; madame de Cursy s'y opposa formellement. Mais il fut convenu entre madame de Gouaën et moi, nonobstant toutes raisons de no^ donne
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tante, comme noos l'appelions, qu'avant la fin de la semaine, je me mettrais à deux pas en quelque hâtel du quartier : nous avions pour prétexte mes études Je matin au dehors et mes sorties obligées du soir. Dès en arrivant, deux lettres furent écrites par madame de Coaaên: l'une au général Clavke, son compatriote, que sa famille avait fort connu ; l'autre à un ancien ami particulier de lord Fitï-Gérald, un personnage influent et assez considérable du nouveau régime. M. deCouaën, dans ses premiers voyages à Paris, au retour d'Irlande, avait eu quelque commencement de liaison avec lui. Je portai moi-même ces lettres le lendemain. Le général Clarke était absent en mission : on I'att«ndait dans la quinzaine. Quant à l'ami de Fitz-Gérald, il me reçut bien, se fit expliquer toute l'affaire et la prit à cœur ; il me donna quelques points utiles de conduite, et, de son côté, promit d'agir sans délai. Selon son conseil, et avec un billet de lut, je courus aux bureaux de la Police, auprès de M. D..,, qui pouvait mieux que personne m' éclairer sur la nature et la gravité des charges. C'était un homme poli et ferme, et dont la sévérité d'accueil ne me déplut pas. Je fus bien étonné, lorsqu'ayant lu mon nom dans le billet que je lui remis, il parut déjà me connaître. Il était en effet au courant de beaucoup de détails sur notre compte, et me déclara avoir de fortes préventions morales contre nous. Je me sentis pourtant soulagé quand il m'eut dit que la tournure essentielle de l'affaire dépendait surtout de ce que fournirait l'examen des papiers; que de nouvelles recherches à notre château avaient été ordonnées et déjà faites à l'heure oU il me pariait, et que, s'il n'en résultait rien de plus accablant que dans la première visite, il croyait pouvoir augurer et même garantir un élargissement prochain, au moins partiel et rassurant. D'après quelques mots ironiquement paternels, à moi adressés, sur mon talent de dépister les gens, talent du i.,<„ ,,,.■■ ,,Goo<^lc
reste auquel il ne fallait pas me fier outre mesure, je crus à la fin comprendre que, dans les derniers jours de notre précédent voyage, nous avions été suivis un soir, H. de Couaëu et moi, par quelque espion ; qu'an moment de notre séparation avant Glichy, l'honBéte «spion s'était attaché à moi de préférence, et que ma ■ûngulière course à travers Paris, dont il n'avait pu suivre que le début, lui avait fait l'effet du plus savant des stratagèmes. J'éclatai tout seul dans la rue d'oB fou rire, quand cette idée me vint, oubliant trop ce qui aurait dû s'y m^er pour nuH d'inséparable confusion; et, comme mon esprit va naturellement à moraliser sur toute chose, je pensai qu'il y a sans doute dans l'histoire force interprélations vraîs^nblables et autorisées qui ne sont guère moins bouHbnnes que ne rétait celle-là.
Mes paroles confiantes rendirent du calme à madame de Couaén;eUe vitramideFitz-Gérald;jela conduisis elle-même chez M. D... Le marquis cessa bientôt d'être au secret, et nous pûmes l'aller embrasser chaque jour en voisins, à la prison de Sainte-Pélagie, oii il avait été transféré sur notre demande. La première t'ois que noos le retrouvâmes, il me frappa plus que jamais par la froideur et l'étendue de son aSIiction comprimée, par les grands traits creusés de son visage, par son majestueux front encore élargi sous des cheveux plus rares, par l'outrage envahissant de ses tempes qu'habitait depuis tant de nuits la douleur : car c'est là, toujoon là, au point de défaut des tempes et des paupières, comme à une vitre transparente, que mon œil va lire d'abord l'état vrai d'un ami. Il s'était fait évidemment dans cette âme virile une dwnière, une complète ruine d'ambition et d'espérance, un ensevelissement, en idée, de celle gloire qu'il n'avait jamais eue. Ce noble cœur d'un Charles-Quint sans empire avait pris au dedans le cilice, mais nn àlice sans religion. Pour moi qui
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m'attachais, comme Galeb, à ses pensées, son deuil muet me sembla d'un caractère durable, indélébile, égal à celui de tout conquérant dépossédé : quelque abtme s'était ouvert en lui dans cette convulsion sourde, un abîme qu'on voileauxyeux,maisque rien ne comble plus. Le marquis d'ailleurs fut simple avec nous, il tut tendre : « Eh bien 1 vons me voyez guéri, me dit-Il n en me tenant longt^nps la main, — héroïquement « guéri ! Vous, Luey, et ces deux pauvres entants, et « vous, cher Amaury, vous êtes mon horizon, ma vie « désormais: à d'autres l'arène! » Commenous n'étions jamais exactement seuls, cette fois ni les suivantes, la conversation ne put s' engager à fond. Je lui portais des livres; madame de Couaën passait une heure environ à broder devant lui. Nous causions de sujets indifférents, dans la satisfaction d'en parler ensemble, et, pour le reste, nous prenions patience. H. 0... nous avait presque promis une maison de santé avec le printemps.
Madame de Couaën retrouvait par moments une sécurité nonchalante qui lui rendait la distraction et la rêverie, bien que l'altération de sa santé ne disparbt pas avec l'inquiétude. Plus je la voyais, plus elle me devenait une énigme de sensibilité et de profondeur, âme si troublée, puis tout d'un coup si dormante, si noyée en elle ou si tendue sur les deux ou trois êtres d'alentour, tantôt ne sortant pas d'une particulière angoisse, tantôt ravie en des espèces d'apathies mystérieuses et l'œil dans le bleu des nues ; avec cela, nul goiit d'aller ni de voir, aucun souci du monde, des ^lectacles du dehors, ni des liaisons; elle n'en avait aucune, sinon une jeune dame qu'elle connaissait pour l'avoir rencontrée chez l'ami de Fitz-(Jérald, et dont le mari, secrétaire du Grand-Juge Hegnier, s'employait activement pour nous. Cette jeune femme, d'un caractère intéressant et triste, s'était éprise de madame de
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Coaaën, et deux ou trois t'ois, sur ses instances, nous allâmes chez elle.
J'avais coutume de me figurer vers ce temps mon (' idée sur les deux âmes que je contemplais à loisir' chaque jour, sur ces âmes de madame de Couaên et du marquis, par une grande image allégorique que je Veux sous dire. C'était un paysage calme et grave, vert et désert, auquel on arrivait par des gorges nues, déchirées, au delà des montagnes, après des ravins et des tourbières. Au sein de ce paysage, un lac de belle étendue, mais non immense, un de ces purs lacs d'Irlande, s'étendait sous un haut et immuable rocher qui le dominait, et qui lui cachait tout un côté du ciel et du soleil, tout l'orient. Le lac était uni, gracieux, sans fond, sans écume, sans autre rocher que le gigantescjue et l'unique, qui, en même temps qu'il le commandait de son front, semblait l'enserrer de ses bras et l'avoir engendré de ses flancs. Deux jeunes ruisseaux, sources murmurantes et vives, nées des fentes du rocher, traversaient distinctement le beau lac qui les retardait et les modérait doucement dans leur cours, et hors delà ils débordaient en fontaines. Moi, j'aimais naviguer sur ce lac, côtoyer le rocher immobile, le mesurer durant des heures, me couvrir de l'épaisseur de son ombre, étudier ses profils bizarres et sévères, me demander ce qu'avait été le géant, et ce qu'il aurait pu être s'il n'avait été pétrifié. J'aimais m'avancer, ramer au large lentement dans le lac sans zéphyr, reconoMtre et suivre sous sa masse dormante le mince courant des deux jolis ruisseaux jusqu'à l'endroit où ils allaient s'élancer au dehors et s'échapper sur les gazons. Mais, tandis que je naviguais ainsi, que de merveilles sous • mes yeux, autour de moi ; que de mystères [ Par moments, sans, qu'il y eût un souffle au ciel, toutes les vagues du lac limpide, ridées, tendues sur un point, s'agitaient avec une émotion incompréhensible que
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rien d&ns la nature environnante ni dans l'air du ciel n'expliquait; ce n'était jamais un courroux, c'était un frémissement intérieur et une plainte. Les deux jolis ruisseaux s'arrêtaient alors et rebroussaient de cours; le lac les retirait à lui comme avec un eSroi de tendre mère. Et puis, ces mêmes vagues, retombées subitement et calmées, redevenaient un paresseux miroir ouvert aux étoiles, à la lune et à la splendeur des nuits. D'autres fois, un brouillard non moins ioesplicable que le Irémissement de tout à l'heure couvrait le milieu du lac par un ciel serein ; ou bien on aurait dit, spectacle étrange t que ce milieu réfléchissait plus d'étoiles et de clartés que ne lui en offrait le dais céleste. Et aussi les bords les plus riants vers les endroits opposés au rocher, les saules et les accidents touffus -des rives, cessaient à certains moments de se mirer en cette eau, qui était frappée comme de magique oubli; l'oiseau qui passait à la surface, en l'effleurant presque de l'aile, n'y jetait point son image ; et moi, il me semblait souvent, avec un découragement mortel et une sorte d'abandon superstitieux, que je glissais sur une onde qui ne s'en apercevait pas, qui ne me réfléchissait past
Mais pour rentrer, mon ami, dans le réel des choses, voici comment nous vivions : je m'étais logé tout à côté du petit couvent ; j'y allais régulièrement vers midi, c'est-à-dire à l'issue du dîner matinal qu'on y faisait. Pluie, neige ou bise, la plupart du temps à pied, nous nous rendions ensemble, madame de Gouaën et moi, à la prison : les enfants nous accompagnaient les jours de soleil. Nous étions de retour à trois heures, et, après quelque conversation encore, je la quittais d'ordinaire, ne devant plus reparaître qu'à sept heures, vers la un du souper, à moins que je ne soupasse moi-même au couvent, ce qui m'arrivait bien deux fois la semaine. Madame de Cursy et quelques-unes des religieuses nous
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faisaient compacte pendant la première moitié da soir : mais, ellrs retirées et les enfants endormis, nous demeurions très-lard, très-avant même dans la nuit, près de la cendre éteinte, en mille sortes de raisonnements, de ressouvenirs, de conjectures indéfinies sur le sort, la bizarrerie des rencontres, des situations, la mobilité du drame humain ; nous étonnant des moindres détails, nous en demandant le pourquoi, tirant de chaque chose l'esprit, ramenant tout à deux ou trois idées d'invariable, d'invisible, et de triomphe intérieur par l'âme ; jamais ennuyés dans eet écho mutuel de nos conclusions, toujours naturels dans nos subtilités. D fallait clore pourtant, et par un bonsoir amical et léger comme si je n'avais fait que passer dans le cabinet v<h-> sin, je suspendais l'entretieB non achevé, de méise qu'on pose avant la fin d'une page le livre entr'ouvert. En deux bonds j'avais glissé au bas de l'escalier, franchi la cour, et je sortais, refermant tout derrière moi avec une clef qui m'était confiée à cette usage, afin de n'assujettir personne. Le bruit de celte porte que je fermais et de ma clef dans la serrure, le retentissement de chacun de mes pas au dehors, le long de ces murs solitaires, se réveillent et vibrent, hélas I en ce moment au dedaas de mCH, comme ferait une montre t'amili^ sons le chevet. Dans ce court intervalle du petit couvent à mon logia, quelquefois une heure du matin sonnait aux horloges du Yal-de-Grâce et de Saint- Jacques, haire pénétrante et brève, ph» solennelle eocere & entendre et plus noctaroe que celle de minuit. Que de sensations raseerablées, quelle plénitude en moi durant ce trajet de si peu de misntes, et si souvent pluvieux on glacét Je n'étais pas ^orieux, car nul œil vivant ne me voyait: j'étais calme plutôt, satisfait de la laisa» seule et peut-être svr ma pensée, comblé intérieurement de sa parole qai me revenait dans rni arrière-goût délicieux, en équilibre arvec moi-même, ne concevant
pas que cette félicité pût changer, et n'en désirant point au delà. Oh! ces moments étaient bien les plus beaux de ma vie d'alors et les meilleurs. Après tout, les cœurs même des amants fortunés n'en comptent guère de plus longs, et ce souvenir du moins ne me donne pas trop à rougir. Le peu que je faisais de bon en sacrifice auprès d'elle m'était payé, je dois le croire, par ces rapides et lucides instants.
Mais cela ne composait pas un état habituel : ces deux ou trois minutes superflues, jetées au bout de mes journées, ne s'y faisaient pas assez sentir pour les modifier en rien : mon cœur aride avait bientôt bu celte rosée. OU en étais-je donc de mes sentiments alors ? en quelle nuance nouvelle? sous quel reflet de mon nuage grossissant et diffus? C'est ce qui me devient de plus en plus difficile à suivre, mon ami. Car, en avançant toujours, en perdant les points plus isolés qui me serraient de mesure, je suis peu à peu comme sur l'Océan quand on a quitté le rivage. Les jours, les spectacles, les horizons se continuent, se confondent; quelques tempêtes seules, nne ou deux rencontres, aident encore à distinguer cette monotonie de Qots et d'erreurs.
Dès nos derniers événements, et quand les chagrins réels, les inquiétudes positives m'avaient assailli, j'avais an peu laissé de côté ma pensée intime ; le trouble inévitable et l'agitation matérielle avaient prévalu ; rien de vif ne s'était mêlé k la molle région de mon âme. ÇTavaitété un obscurcissement sur ce point, et une fermentation active du reste de mon être, une ivresse bruyante des choses inaccoutumées, un grand mouvement de jambes, du sang dans la tête et mille objets dans les yeux. Hon esprit, à llmproviste en ces embarras, s'en était tiré avec assez de vigueur et d'adresse; mon dévouement pour mes amis en peine n'avait pas Êiibli ; mais ce dévouement, même en ce qui la fl^œr-
nait, avait été souvent peu gracieux de sourire et peu caressant de langage, un dévouement sérieux, sombre. empressé et fatigué. Lorsqu'aprés les premières se< cousses nous reprimes une vie régulière, et que je rentrai en moi pour me sonder et m'examiner, il se trouva que ma disposition intérieure s'était défaite toute seule ; je n'en étais déjà plus à celte scène merveilleuse de la falaise, à cette sainte promesse, au milieu des larmes, de rester à jamais donné et voué; mon éternelle penséed'esclavequiveut fuir m'était revenue: elle m'était revenue insensiblemait par la simple prédominance de mon activité en ces derniers temps, par l'atmosphère de ces lieux nouveaux oii chaque haleine qu'on respire convie à l'ambition ou aux sens, et aussi par ce que j'avais cru entrevoir chez madame de Couaéa de son indifférence et de son invincible' ravissement en d'autres pensées plus légitimes. Me sentir ainsi relégué dans son cœur à une place qui n'était ni la première, ni la seconde, mais la cinquième peut-être I il y avait là un calcul intolérable ; pourquoi le faisais-je ? Et c'est ce qu'on n'élude pourtant pas, c'est ce qui se pose à chaque minute devant nous ^i ces espèces d'amitiés. Je me disais donc, en me sondant, qu'il fallait aller jusqu'au bout, servir loyalement et sans idée de récompense; puis, M. de Couaën une fois rendu à la liberté, reprendre la mienne et me lancer seul sur ma barque à l'aventure. En attendant, je jouissais de mon mieux des heures tardives et des longs entretiens. Quant à elle, elle était bien ce que je vous ai dit; ce lac oîi je vous l'ai figurée était son parfait emblème. Elle avait certes une masse de sensibilité profonde, le plus souvent ilottante et sommeillante, quelquefois bizarrement soulevée sur un objet, et y faisant alors idée fixe, passion, avec tous les accidents, toutes les distractions et l'aveuglement naïf de la passion et cette belle ignorance du reste de l'univers. Je l'avais déjà
vue ainsi au sujet de sa mère, et, depuis notre promenade de la veille de Noël au Jardin des Plantes, cette exaltation s'était portée sue ses enfants. Lesévénements qui avaient succédé justîliaient sans doute beaucoup d'inquiétude; mais, dans sa naissance et dans son développement, cette inquiétude, chez elle, ne restait pas moins singulière, passionnée sans mesure, et comme en dehors des motifs naturels. Après les deux ou trois premiers jours de notre arrivée à Paris, celte espèce de tension ^'iolente de son âme, ce soulèvement des lames intérieures était brusquement tombé, plus brusquement même que cela ne semblait possible en une ^tuation encore si ébranlée. Le bon sens de madame de Couaén, qui ne l'abandonnait jamais, venait remarquablement au secours de ces écarts sensibles. Elle se disait alors avec justesse qu'il valait beaucoup mieux que le marquis eût été arrêté ainsi tôt que tard, et qu'il aurait eu plus de peine à s'en tirer, l'affaire une fois plus engagée. Si, en effet, il n'avait été arrêté qu'un an après, dans l'arrestation générale de Horeau, Pichegru et Georges, je ne sais comment on serait parvenu à sauver sa tête. Madame de Couaën calmée arrivait donc à voir dans cette prison une garantie efGcace et vraiment heureuse contre des périls plus grands; et, bien que cette perspective au delà des grilles et des barreaux eût parfois pour elle des retours moins gracieux, elle se livrait d'habitude aux doux projets de la vie désormais recueillie et prudente qui suivrait la sortie. Or, en ces moments, je la voyais distraite encore et Use, mais non plus sur une pensée du dehors ; ses rêveries la replongeaient partout ailleurs ; elle était rentrée, comme les Nymphes antiques, dans ses royaumes my^ térieux, sous les fontaines. Oh I par les jolis jours de février, que faisait-elle ainsi dans ses chambres, assise contre sa vitre, quand j'arrivais un peu tard, vers une heure?Quel objet suivait-ellasi attentive? quel fantôme
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se créait parmi les nuages ceite faculté vague et puissante qui, sonieyée à deux reprises sur des pointa tout à fait distincts, se retrouvait aujourd'hui comme sans emploi 7 Nul témoignage, nulle manifestation de sa part en ces moments. I.ies enfants, demeurés en bas avec madame de GuTsy, après le diner, ne la troublaient eu rien. A quoi pensait-elle? quel monde infini, invisible, parcourait-elle en esprit? Ce n'était pas le nôtre, ce n'étaient ni ses spectacles variés, ni ses fêtes, ni ses paysages; la pompe, la couleur et l'or, l'émail mêmâ des prairies, ne la touchaient pas. Dans son indifférence des choses, dans le règne souverain de sa tkntaisie, il y avait des jours de brume et de pluie où elle se parait, dès le matin, avec une rechercbe ingénue, et des jours de gai soleil oii elle s'oubliait, jusqu'au moment de sortir, en son premier négligé. J'avais peine d'abord, l(M«que j'arrivais, à lafixer vers moi, à rompre ou à diriger de mon côté ce courant silencieux; et, quand elle s'échappait en discours, c'était profond, continu, élevé, intarissable. Sa santé demeurait souffrante, et son visage avait des places d'une toucfasnte pâleur; mais elle se plaignait p&x et se rendait peu compte. Seulement, tes jours de ces grandes pâleurs, je remarquais qu'elle était plus sujette à la dévotion fendre ; elle lisait alors, et priait, et sa prière ne la remplissait pas. Moi, en entrant et la voyant ainsi, je supposais volontiers quelque religieuse du Midi, la Portugaise par exemple, immobile en sa cellule, regardant les cieux et le Tage, et attendant étemdlement celui qui ne reviendra pas. Je me figurais encore la plus sainte des amantes et la plus amante des saintes, Thérèse d'Avila, au moment oli son cceur, chastemoit embrasé, s'écrie : t Soyons fidèle à Celui qui ne peut nous être infidèle 1 n Et, m' apercevant bientôt que let blancs et pâles rayons valaient d'un soleil de février, qu'au lieu d'orangers et de Tage, nous n'avions en bu
qoe I« petit jardin au nord, toat dépouillé par l'hiver, et que celle dont je me faisais ce rêve était une épouse et use mitre, je souriais de moi. Et si je la saluais alors, soit que j'entrasse ou que je sortisse, et que ce fût un bonjour ou un adieu, le boajotir ou l'adieu, montieta; qui lui échappait d'une vois madunale, rae glaçait, c(»nme ayant osé prétendre à un trt^ étroit partage; ce mot si étranger et si négligent m'allaît au cœur, et je ressentais une soudaine défailUnoe, comme si la rame me tombait des mains, en voyant que le lac ne me réfléchissait pas. Mais il y avait bien d'autres moments plus précis et mieux éclairés oii elle semblait, au contraire, se souvenir de moi ; elle me comptait, elle me nommait expressémait dans tous ses projets; elle me faisait rasseoir plus d'une fois avant mon départ, et elle me disait après de longues heures, quand je me levais : t Vous êtes toujours pressé de me quitter. »
Cn jour, légèrement indisposé de la veille, et ayant plus tardé ce matin-là que d'ordinaire à l'aller trouver pour notre visite à la prison, comme il faisait beau, elle me vint prendre elle-même. On frappa à ma porte : c'était sa bonne avec son fils qu'elle envoyait d'en bas savoir si elle pouvait monter. Je cou'us à mon petit escalitf pour la recevoir. Elle entra un moment, fit le tour de cette simple chambre, en loua la propreté, l'air d'étude, la discrète lumi^; elle s'assit une seconda dans mon unique fauteuil ; — et ces lieux furent pour m(H consacrés.
Puérilités t minutieuse idolàtriel soupirs ) troublantes images qui me reviennent malgré moi, qui se pressent autour de ma plume quand j'écris, comme la foule des Ombres, dans le poète, autour du nocher qui les passe ! Fleurs trop légères, trop odorantes, qui pleUvent au dépourvu sur ma tête peu sage, le long de ces sentiers d'autrefois, oii je ne comptais trouver entre les cyprès qqe des avertissements dans la poussière et quelques
tombeaux ! Souvenirs qui vont presque contre mon but, mon ami. Oit en suis-je avec moi-même, et me les faut-il effacer? Faut-il que je poursuive néanmoins et que j'achève, et qu'un jour vous lisiez cela? Si je les accueille en détail, ces souvenirs trop distincts, si trop souvent il vous semble que j'y ajoute complaisamment comme avec un pinceau, si je leur accorde une place qu'ils méritentpeut-étre bien autant quecertains grands événements du monde, mais qui devient plus périlleuse par son intimité, est-ce donc que j'en regrette sérieusement l'émotion première? est-ce que je regrette quelque chose de ces temps de repentir ? Ou bien, n'est-ce pas à leur esprit, en les racontant, que je m'attache? n'estce pas le soufDe de pur amour égaré dans ces riens qui me les a conservés ?
Mais ce qui, vu de loin, forme aux yeux, dans son ensemble, un assez agréable nuage, était dès lors, quand je vivais au milieu, si clair-semé et si vide, que les prévisions moins flatteuses s'y poursuivaient à loisir. Le marquis, sorti de prison, quitterait aussitôt Paris, et irait s'ensevelir à Couaën ou ailleurs pour toujours ; sa femme, sa famille, un moment isolas et sans guide, rentreraient à jamais en lui : devais-je y rentrer moi-même? devais-je me ranger à sa suite, rivai honteux et lâche, et m'enracioer, m'étioler sous son ombre? Je prononçais donc bien bas, en ces quarts d'heure de réflexion, le vœu d'échapper à des-liens trop étouffants, d'aborder le monde pour mon compte, et d'y essayer sous le ciel ma jeunesse ; de faire en ce Paris comme le mousse indocile qui, arrivé dans quelque port attrayant, s'y cache, et que le vaisseau, en partant, ne ramène pas. Toute l'activité récente qui s'était développée en moi, je vous l'ai dit,. m'aiguillonnait d'autant à cette émancipation moitié oi^ueilleuse et moitié sensuelle. Souvent, aux instants de sa plus grande bonté, lorsque je venais de verser des larmes sur ses mains, et
qne je m'étais appeliï bicDheureux, je me relevais tout d'un coup sec' aride ; j'aurais voulu autre chose, non pas autre chose d'elle, mais autre chose qu'elle...; ma liberté, d'abord..., et je ne saurais dire quoi. J'étais las d'un rôle, excédé et sans fraîcheur au seuil de cette félicite que je proclamais des lèvres. Tels, après tout, les cœurs des hommes : plus ils sont tendres et délicats, plus ils sont vite émoussés, dégoûtés et à bout. Qui de TOUS, amants Inimains, parmi les plus comblés, et au sein des accablantes faveurs, qui de vous n'a subi l'ennui? Qui de vous, sous le coup même des mortelles délices, n'a désiré au delà ou en deçà, n'a imaginé quelque diversion capricieuse, inconstante, et aux pieds de son idole, sur les terrasses embaumées, n'a souhaité peut-être quelque grossier échange, quelque vulgaire créature qui passe, ou tout simplement être seul pour son repos? L'amour humain, aux endroits même où il semble profond comme l'Océan, a des sécheresses subites, inouïes : c'est la pauvreté de notre nature qui fait cela; cette fille d'Adam relève par accès en nous une tête hideuse, et se montre comme une mère mendiante en pleines noces au fils prodigue qui boit dans l'or et s'oublie. Dans l'amour de Dieu, qui a aussi sa sensualité à craindre et son ivresse, les plus grands saints ont bien éprouvé eux-mêmes leurs sécheresses salutaires.
Ainsi, et par l'effet de ces aridités soudaines propres à notre nature, à la mienne en particulier, et par ma propension croissante à entrevoir un avenir au dehors, et par mort respect réel pour le noble absent, et par ses distractions, à elle, et ses absences fréquentes en ellemême, il arrivait que, dans cette nouvelle vie de familiarité plus grande et sans témoins, j'observais la même mesure que jamais; ie même voile, toujours indécis pour moi, impénétrable pour elle, flottait entre nous deux sans que j'usasse de l'occasion pour l'écarter et l'entr' ouvrir plus souvent.
Hais, comme l'a remarqué dès longtemps le Sags, mieux vaut encore une [âssion ëperdument manifinta qu'un amour caché; est-ce que l'homme peut c<ra*<r 'le feu à demeure dans son sein, sans que ses véteanaitB prennent flamme? Je ne pus donc me préserver* ibqo ami. Si, dès le premier voyage, j'avais déjà reçu bîm avant les traits empestés, que devais-je ressentir ea ce nouveau et long séjour? Mes matins restaient aswi purs, employés au travail, aux lectures diverses, aux nobles instincts naturels, à l'entretien de l'iotelligaioe; il n'est pas rare de bien commence le jour. Pois elle succédait ; j'allais à elle, je l'entourais de moi, je vivais activement de l'air qu'dle respirait, et ma pens^ attendrie demeurait pure encore. Hais, en la quittant, désœuvré, eicité, durant ces vagues heures tralnantcB, qui, bien remplies, pouvaient être si calmes et si méditatives, mats qui trop souvent, pareilles aux Imirdee années de la vie qui y répondent, ayant perdu la Er^cheur des choses matinales, succombent par degrés h l'envahissement matériel; en ces heures qui achèvent le jour, qui précèdent la rentrée au l(^s et l'abri du s<Hr, que devenir? Je me plongeais d'ordinaire à travers Paris, dans les quartiers du milieu ; j'y dinais de pxétërence, quand je n'étais pas attendu au petit couvent; et avant le diner, et après surtout, je me procurais à l'aise l'émotion de mes courses palpitantes, four être sûr de dépister les espions, si j'en avais encore quelqu'un sur ma trace, il y avait trois ou quatre tours auxquels je ne manquais jamais en commençant, et je les faisais si brusques, si savamment rompus, si échappants, si dédaliens, qu'ils auraient détaché, secoué loin de moi la guêpe la plus acharnée, et que, même par un plMO
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soleil, il semblait que c'était tout » mon ombre pouvait me suivre. Cette première malice me mettait en joie bùtarre et en ricanement. Un détail inutile à vous préeiaw, et qui tient à une »ngularité perdue dans le eomm«icement de ces pages, me faisait retarder encore le jour de ma défaite. L'émotion prolongée, que je me dnmaisau sein du péril, était donc relevée d'une sorte de sécurité précaire et d'un f^ux reste d'innocence. (7teit toujours la même façon ruineuse de pousser à bCFUt au d«lans, de mûrir, de pourrir presque en moi la pensée du mal avant l'acte, d'amonceler mille fermeots morteh avant de rien produire. Hais, bien des fois, tandis que je côtoyais ainsi, en courant, les bords eaearpés, d'autant plus audacieux que je me disais: < Ce n'est pas du moins pour aujourd'hui, » bien des fois mon pied faillit glisser, le vertige troublait ma vue, et j'allais être précipité malgré ma sourde résistance.
Un jour enlin que toute objection probablement avait disparu, je sortis du logis dans une résolution violeate. Cejour-lîi, rien de particulier ne m'était arrivé; en la voyant le matin (faut-il, hélas! que je mêle ce saint nom par aucun rapprochement en de tels récits I ], le matin, dis-je, elle n'avait été pour moi ni trop distrsite ni trop attentive ; elle ne m'avait ni troublé les sens ni froissé l'âme. Je n'avais eu noo plus, si je m'en souviens, ni spectacle ulcérant pour mon ambition, ni <|uerelle avec personne, ni accès de colère, aucun de ces petits torts ou désappointements qui, nous mettant mal avec nous-même, nous rabaissent à l'ivresse, à la satisfaction brutale, comme dédommagement et oubli. Rien donc ne me poussait, ce jour-là, que ma seule démoice: mais je voulais en 6nir, et je m'étais dit cela en me levant. Une allégresse singulière, toute aarcastigtie, se trahissait dans mes mouvements, dans mes gestes, et vibrait en métal dans l'accent de ma voix; c'était comme, à travers les pierres arides, le sifflement
du serpent qui s'apprête. La conscience du mal certain que j'allais consommer m'animait le front et le regard. De bonne heure avant le dîner, je passai dans l'autre Paris; en marchant, je frappais d'un talon plus sonore le pavé durci des ponts, et je portais plus haut la tête vers ce ciel émaillé des vives parcelles d'une gelée diffuse. Çà et là, à droite et à gauclie, je regardais âèrement comme pour m'applaudir. Qui donc regardais-je ainsi, ô mon Dieu? Comment cette joie et ce rayonnement sinistre là où il aurait fallu se voiler? et d'où vient que je bondissais en de tels abords? Je ne tenais plus à la pureté que par le dernier lien matériel, et ce faible lien me pesait, et j'étais fier d'aller le rompre, comme le violent qui marcbe à une vengeance. C'est que la volupté, qui produit vite Thumiliation, débute aussi par l'orgueil; c'est que l'amour du plaisirn'est pas tout chez elle; c'est que la vanité aussi, l'émulation dans le mal, la révolte contre Dieu, sont là comme une irritation de plus sur le seuil : le petit d'Israël, qui fut docile et pur, veut devenir pareil aux géants. Ainsi, moi qui eusse rougi d'être vu et suivi de personne en particulier, j'étais glorieux à l'avance devant tous ces inconnus et devant moi-même.
Quoiqu'il fùtgrand jour encore, je me mis sanstarder à parcourir les lieux et les rues accoutumés; je remarquai, mais d'un œil plus sévère, ces écueils qui, à la première vue, m'avaient tous paru gracieux et riants: il n'y en avait presque aucun qui gardât le pouvoir de m'éblouir. Mon cœur, cette fois, battait plus fort, à coups plus serrés et plus durs : je m'arrêtais par moments pour tâcher de l'apaiser. Ne voulant rien ûx«r "ivant l'heure du soir, et déjà bien las, je me jetai en un «afé, où je dînai seul, au fond; j'en sortis repu, échauffé, dans le brouillard piquant et les lumières de la nuit, tout entier de nouveau à ma course et à ma recherche. Aussi ardent, quoique moins difficile, je recommençai
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en quelques minutes mes tours rapides, exterminants: ii me restait assez peu de délicatesse pour le choix, et de scrupules distincts; j'avais seulement cette vague idée que, nulle des créatures aperçues n'étant digne par l'âme des transports que j'allais offrir, il fallait du moins que la beauté charnelle triomphât et que ce fût Vénus elle-même. Je prolongeais donc, outre mesure et contre mon but, l'exigeante recherche, et bientôt comme de coutume, je pe-dis tout sens, toute lucidité, si bien, que de guerre lasse, à la fin (merveilleux bontaeurt], je tombai sans chois aucun, sans atlrait, absurdement à une place quelconque, et uniquement parce que je m'étais juré de tomber ce jour-là.
A partir de ce jour funeste, et une fois l'impur ruisseau franchi, un élément formidable fut introduit dans mon être; ma jeunesse, longtemps contenue, déborda ; mes sens déchaînés se prodiguèrent, il y a deux jeunesses dont l'une suit l'autre en nous, mon ami ; la première, exubérante, ascendante, se suffisant toujours, ne croyant pas à la fatigue, n'en faisant nul compte, embrassant à la fois les choses contraires, et lançant de front tous ses coursiers. 11 y en a une seconde, déjà fatiguée et avertie, qui conserve presque les mêmes dehors, maisà qui une voix crie souventWà/en dedans; qui ne cède guère qu'à regret, se repent vite d'avoir cédé, et ne mène plus d'un train égal l'esprit et le corps tout ensemble. J'entrais alors en plein dans la première. Ma vie double s'organisa désormais : d'une part, une vie inférieure, submergée, engloutie; de l'autre, une vie plus active de tête et de cœur. Les matins d'ordinaire, l'esprit, l'intelligence en moi prenait revanche avec excitation et avidité d'étude sur l'abaissement de k veille. Les soirs même, au retour, la vie subtile de cœur, à cdté de mon amie, se substituait immédiatement au trouble épais de l'heure précèdent^ Quelquefois, au sortir à peine de cette fange, tandi^ «. (o
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je regardais, en m'en revenant sur les places oU le loag des quais, les étoiles et la lune saline, Dta pensée aussi s'éclaircissait; sous un charme voluptueux et atiaibli, je voyais mieux, je sentais plus la natuni, le de) du soir, la vie qui passe; je me laissais bercer, comme les anciens Païens, à cette surface de l'abime, ilans l'écume légère; et j'apportais, aux pieds de celle dont toute la rêverie demeurait sacrée, une mélancolie de source coupable.
Ce cœur donc, qui avait palpité si rudement dana le mal, ce cœur humain contradictoire et changeant, dont il faut dire, comme le poète a dit de la poitrine du Centaure, que les deux natures y sont conjointes, ce déplorable cœur secouait la honte en un instant ; il retournait son râle et alternait tout d'un coup de la coavulsit») grossière à l'aspiration platonique. Je tuais, comme à volonté, mon remords, et voilà que j'étais dans l'amour subtil. Facilité abusive t versatilité mortelle à toute foi en nous et au véritable Amour I L'âme humaine, sujette à cette fatale habitude, au lieu d'être un foyer persistant et vivant, devient bientôt comme une machine ingénieuse qui s'électrise contrairement en un rien de temps et au gré des circonstances diverses. Le centre, à force de voyager d'un pôle à l'autre, n'existe plus nulle part; la volonté n'a plus d'appui. Notre personne morale se réduit à n'être qu'un composé délié de courants et de fluides, un amas mobile et tournoyant, une scène commode à mille jeux; espèce de nature, je ne dis pas hypocrite, mais toujours à denù sincère et toujours vaine.
Après le premier étourdissement dissipé et les ^nmiers feux, il arriva que je gagnai noe grande science, la connaissance raffinée du bien et du mal, en cette double voie que je pratiquais, tantôt dans la ntéiée des carrefours et tanldt sur les nuées éthérées. Une analyse mystérieuse, bien chèrement payée, m'enseignait cha-
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(pM joar qaelque particularité de plus sur notre doable nature, sur l'abus que je faisais de l'une et de l'autre, sur le secret même de leur union. Science stérile toute seule et impaissante; instrument et portion déjà du ebâtimentf Jecompi-ends mieux ce qu'est l'homme, ce que je suis et ce que je laisse derrière, à mesure que je m'aguerris et m'entouce davantage en ces sentiei's qui mènent à la mort.
J'aigris d'abord, dans mes courses lascives, à discanet, à poursuivre, à redouter et à désirer le genre de beauté que j'appellerai funeste, celle qui est toujours BB piège mortel, jamais un angélique symbole, celle qui ae se peint ni dans l'expression idéale du visage, ni dans le miroir des yeux, ni dans les délicatesses du souris, ni daiis le voile nuancé des paupières : le visage humain n'est rien, presque rien, dans cette beauté; l'oeil et k voix qui, et) se mariant avec douceur, sont si ToisiDS de Time, ae font point partie ici de ce qu'on désire: c'est une beauté réelle, mais accablante et toute de chair, qui semble remonter en droite ligne aux filles des iHvmières races déchues, qui ne se juge point en Eice et en conversant de vive voix, ainsi qu'il convient il'hiMnme, mais de loin plutôt, sur le hasard delà nuque et des reins, comme ferait le coup d'oeil du chaslenr pour les bêtes sauvi^s: obt j'ai compris cette beauté-là.
J'épris aussi combien cette beauté n'est pas la vraie; i^'elle est contraire à l'esprit même ; qu'elle tne, qu'elle fcrase, mais qu'elle n'attache pas ; qu'en portant le plus de ravages dans les sois, elle est celle qui a le moins d'auxiliaires dans l'&me. Car, à travers ces courses malfusantes, du {dus loin que se dénonce une telle beauté, comme iHi tremble 1 ccuume on pAlitI la sueur m'i- Bonde: vais-je m'élancer ou vais-je défaillir? — Un peu de patience, ù mcm Ame I remets-toi et dis à ce corps qui frémit: c Cette beauté mauvaise, à qui tu veux te
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« livrer à l'aveugle, et dont tu n'as qu'entrevu le front, I demain ou tout k l'heure, une autre, en passant, la a remplacera pour toi et en abolira l'empreinte. Tu saa ras dégoûta de la précédente sans même en avoir 4 joui; et ainsi de Vautre, et ainsi de celle qui suivTS' o Pourquoi donc me tant troubler? Sachons attendre « seulement et résister au premier regard, a
J'appris de la sorte que c'est par les yeux que pénètre la blessure, et les préceptes rigides m'apparurent sensiblement dans leur exacte vérité: Tempérez vos yeux, munissez>les comme d'un cuir, ainsi qu'on fait aux mulets de peur qu'ils ne bronchent I Les yeux sont les fenêtres de l'âme par où entrent et sortent les traits t Je me rappelai bien des fois, dans mon propre exemple, cette rechute d'Alipe aux jeux du Cirque, loraqu'entendant un grand cri, et malgré sa résolution de ne pas voir, il ouvrit pourtant les yeux, et qu'en ce clin d'œil involontaire toute la cruauté rentra dans son cœur. Ainsi rentrait souvent au mien, malgré mes efforts, la volupté cruelle et qui boit le sang. Oh t que le Prophète m'exprimait d'un mot cette dispersion lamentable, cette déroute, sur tous les points, d'une âme, en proie aux yeux: Oculus meus deprœdatm est anmam meam in cunctii filiabui ttrbis meœl
J'appris, en ce temps, mon ami, que l'Amour vrai n'est pas du tout dans les sens: car si l'on aime vraiment une femme pure et qu'on en désire, à la rencontre, une impure, on croit soudain aimer celle-ci; elle obscurcit l'autre; on va, ortsuit, on s'y épuise; mats, à l'instant, ce qu'inspirait cette femme impure a disparu comme une fumée, et, dans l'extinction des sens, l'image de la première recommence à se montrer plusen- . viable, plus belle, et luisant en nous sur notre honte.
Au plus fort de ces moments, oii je semblais céder à une fatalité invincible, j'appris que l'homme est libre, et dans quel sens il l'est véritablement: car la liberté
de l'homme, je l'éprouvais intimement alors, consiste l-sartout dans le pouvoir qu'i] a de se mettre ou de ne Ise mettre pas sous la prise des objets et à portée de leur tourbillon, suivant qu'il j est trop ou trop peu sensible. Vous vous trouvez tiède et froid pour la charité, courez aux lieux oii sont les pauvresl vous vous savez vulnérable et fragile, évitez tout coin périlleux!
J'appris que la volupté est la transition, l'initiation, dans les caractères sincères et tentlres, à des vices et à d'autres passions basses que de prime abord ils n'auraient jamais soupçonnées. Elle m'a &it concevoir l'ivrognerie, la gourmandise : car, le soir, de certains jours, harassé et non assouvi, moi sobre d'ordinaire, j'entrais en des cafés et demandais quelque liqueur forte ■que je buvais avec flamme.
J'appris que pour l'homme chaque matin est une réparation, et chaque jour une ruine continuelle ; mais la réparation devient de moine en moins suffisante, et la ruine va croissant.
J'entendis profondément etje rompis jusqu'à la moelle ce mot des textes sacrés : Ne dederis mutieribua subatantiam tuam; ne jetez pas à toutes les sauterelles du désert vos fhiits et vos fleurs, votre vertu et votre génie, votre foi, votre volonté, le plus cher de votre substance I
. Et cet autre mot d'un Ancien, que j'avais lu d'abord sansy prendre garde, me revenait vivement : J'aititéen ■moi la bêle féroce. Oui, la bête féroce est en nous; elle triomphe durant cette première et méchante jeunesse; elle dévore à chacun les entrailles, comme le renard sauvage rongeait sous la robe l'enfant Lacédéraonien.
J'appris que, si la volupté et les excès qu'elle entraîne produisent d'ordinaire l'humiliation, son absence appelle aisément l'oi^eil. Rapport inverse en effet, singulier équilibre de ces deux vices capitaux en nous, du vice extérieur, actif, ambitieux, glorieux et
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bruyant, etdu vice mou, caché, oisif et furtif, savoureux et mystérieux t Avez-vous jamais remarqué oe jeu double, mon ami? Quand la volupté diminue en moi «iqae je viens à bout de la repousseï*, l'orgueil, la satufostioD joyeuse et fière monte d'autant; mais, sitât que l'autre reprend le dessus, il y a prostratian graduelle, adandon et mépris de moi-même. Chez tout bonuoe, l'un des deux vices a chance de dominer, mais b à l'exclusion entière de l'autre, quoiqu'il y ait o cas extrêmes et monstrueux oii un seul des deux emplit l'ftme. Ce sont comme deux pôles aux derni^^s Hmites de la terre habitable; la majorité des hommes flotte dans l'intervalle et incline plus ou moins ici OH liu L'âme qui se lixerait à demeure dans l'une OQ dans l'autre extrémité, serait atteinte de mort morale et deviendrait sur ce point comme stupide. Le p&le de Torgueil est le plus habité de nos jours : j'ai connu plusieurs NabuchodoQoa<Nrs. On a même essayé de rameDer la volupté à l'autre passion envahissante, et de lesgrooper ensemble dans un chimérique hymen : Dcn Juan, idole menteuse, appartient i un siècle oh il y » btea plus d'orgueil que d'amour du plaisir. Mais en laiseaid là toute vanterie et tout faste, eu s'en tenant à ce qu'on a senti, il est constant que ces deux vices se lient d'ordinaire par un mouvement inverse et alternatif. Au moment de l'extrême volupté et de l'abaissement où elle nous plonge, l'orgueil est bien loin, son écueil allier a disparu ; alors on s'écrie : n Oh t si je n'étais pas vohip- 4 ûieux I 11 croyant n'avoir que ce vice à combaitrê. Mais si vous combattez un peu, si vous avez Tair dt vaincre, voilà que la satisfaction s'inlrodoit, l'enflure du cœur commence ; la fierté jalouse, le désir de louange et d'éclat parmi les hommes vous chatouille et devient l'ennemi pressant. Ne vous applaudissez pourtant pas alors; ne dites point: « Ohl jen'aiplusqueceviee-l&la Car, que vienne à passer une femme dont vous n'apcv-
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cèries par derrière que la tvane chevelure relevée, TOili TOs désirs qui reDaiaseat et qui coureat devant. IL nous £aat toujours combattre.
S'il est vrai que l'oi^eil soit le plus souvent l'autagoniste de la volupté, l'aaMmr'propra est encore plut l'eBuemi de l'amour. J'appris cepeodani qae, lorsqu'on n'est pas de force à prendre pwir auxiliaire suprême l'Amour divin pur et à s'y appuyer, lorsqu'on ne conàdère pas assez le corps comme le temple de l'Ësprit- Saiat, et ses membres comme les membres du Christ, il doit être bon de ne pas pu^er son amour humain de tout respect humain et de tout amour-propre. Car, si l'amcHir pour l'amante est trop humble, trop contrit, tn^ sacrifié, il peut, faute de l'Amour divin, laisser les sens abandonnés à eux-mêmes de leur cdté, et par là il permet et il reçoit d'irréparables souillures.
J'appris »fin (et c'est ik, 6 mon ami, en cette seiaice t^ébreuse oii je me plais trop à revenir, c'est le seul «idroit qui m'ait été immédiatement fructueux), j'appris à peser, à corriger ce qu'a dit de la femme l'antique SaloœoD dans sa satiété de roi, à chérir ce qu'a dit de clément te Pkiloiophe tneonntc, ce Salomon moderne, invisible et plus doux; k comprendre, à pratiquer, l'avouerais-je? ce qu'a fait le Christ envers la Samaritaine ; à ne pas maudire I Salomon, qui avait trouvé la femme plut amère que la mort, s'écrie « qu'il y a un homme sur mille, mais qu'il n'y a pas une femme entre toutes. > Le Philosophe profond, qui vécut voilé, a écrit aussi, en un moment de saint effroi, qu'iV n'y a pas de femmes^ tant la matière de la femme paraissait à ses yeux plus dégénérée et plus redoutable encore que celle de l'hommet Hais, se souvenant bientôt que le Christ est venu et que Marie a engendré, il ajoute ces consolantes paroles : < Si Dieu pouvait avoir une me- « sure dans son amour, il devrait aimer la femme plus * que l'homme. Quant à nous, nous ne pouvons nou»
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> dispenser de la chérir et de l'esUmer plus qaenous- « même : car la femme la plus corrompue est plus K facile à rameDer qu'un homme qui n'aurait fait même « qu'un pas dans le mal. » Aussi, je ne vous ai jamais maudites, ô créatures sur lesquelles on marche et qu'on ne nomme pas; ni vous, superbes et forcenées, qui enlevez audacieusement celui qui passe; ni vous, discrètes et perfides, qui, le long des omhrages, semblez dire en fuyant : < Les eaux furtives sont les plus douces, et le a pain qu'on dérobe est le plus savoureux t » Je ne vous ai pas retranchées de l'humanité, vous toutes qui êtes un peuple effréné, immense t Je vous ai trouvées souvent meilleures que moi, dans le mal que vous me faisiez. Mes misères intérieures, mes versatilités infinies m'ont aidé à expliquer les vôtres. Rieuses, ulcérées ou repenties, je vous ai plaintes, je me suis reconnu et j'ai gémi pour moi en vous. Comme les abîmes de vos coeurs, comme les opprobres de vos sens étaient les miens 1 ô femmes, à qui l'on ne jette même plus la pierre, ô Cananéennes!
Hais que cette pitié pour les créatures ne soit pas, je TOUS prie, de l'indulgence pour l'œuvre! La manière de juger du siècle en ce point, comme sur tant d'autres, tient à une sorte d'indifférence qui en use d'ailleurs selon son plaisir, à tin mépris tolérant qui se satisfait et ferme les yeux. Les matérialistes (et de nos jours la plupart des hommes le sont du moins en pratique) envisagent le t'ait de volupté comme indépendant presque du reste de la conduite, comme agissant simplement dans l'ordre animal par fatigue ou excitation : les plus physiologistes vous parleront même d'une réaction réputée avantageuse au cerveau. Les pères, frères aînés et tuteurs, dans les conseils qu'ils donnent à ce propos, en font, communément, une affaire d'hygiène, d'économie, de régularité. Il y a dans tout ceci un oubli profond du côté le plus essentiel et le plus délicat. Le-
cJief de l'Empire, qnî, pendant l'intervalle des camps, n'était pas lâché que ootre Capoue absorbât les idées superflues de ses gaerriers, entrevoyait mieux la vérité haate. Ce n'est, en effet, dans aucun des actes extérieurs et superficiels que se trahit cet inconvénient d'un désordre de sens assez ménagé; militaires, commis ou courtiers, n'en seront pas moins très-suffisants à la bataille prochaine, à la promenade du boulevard, à leur conversation encravatée, k leur tracas financier et bureaucratique. Mais si nous entrons dans la sphère vive et spirituelle, dans celle des idées, là tout contrecoup est un désastre, toute déperdition une décadence. De ce point de vue, lequel n'a rien d'imaginaire, je vous jure, (]ui dira combien dans une grande ville, & de certaines heures du soir et de la nuit, il se tarit périodiquement de trésors de génie, de belles et bienfaisantes œuvres, de larmes d'attendrissement, de velléités fécondes détournées ainsi avant de naitre, tuées en essence, jetées au vent dans une prodigalité insensée? ïel, qui était né capable d'un monument grandiose, coupera, chaque soir, à plaisir, sa pensée, et ne lancera au monde que des fragments. Tel, en qui une création sublime de l'esprit allait éclore sous une continence sCvère, manquera l'heure, le passage de l'astre, le moment enflammé qui ne se rencontrera plus. Tel, disposé par la nature à la bonté, à l'aumône et à une charmante tendresse, deviendra lâche, inerte ou même dur. Ce caractère, qui était près de la consistance, restera dissipé et volage. Cette imagination, qui demain aurait brillé d'un mol éclat velouté, ne le revêtira pas. Un cœur, qui aurait aimé tard et beaucoup, gaspillera en chemin sa faculté de sentir. L'homme qui fût resté probe et incorruptible, s'il se disperse, à vingt-cinq ans, aux délices, apprendra à fléchir à quarante et s'accommodera aux puissants. Et tant de suites proviendront de cette seule infraction, même modérément
répéta. En de telles limites, l'hygiène n'a rien k dire; qai sait? l'homnie positif peut-être en vaut mieux. Hais ce qu'il y a de plus subtil et de plus virant dans la matière, ainsi jeté, tué à mauvaise lin, et n'étant plus là en nous, comme la riche étincelle divine, pour courir, pour remonter en tous sens et se tranformer, cette âme du sang dont il est parlé dans l'Ëcriture, en s'en allant, altère l'horame et l'appauvrit dans sa virtualité secrète, le frappe dans ses sources supérieures et reculées. Voies insondables de la justice ! solidarité de tout notre étret mystère, qui est celui de ta mort et de la vie!
Ne vous frayez pas, mon ami ; ne rougissez pasi Je ne TOUS en dirai jamais plus long qu'à cette heure; je ne détaillerai jamais plus ma pensée. Vous savez l'endroit de la chute, vous en mesurez de l'œil retendue; je n'apporterai pas le limon à poignées. Je n'ignore pas que le repentir lui-même ne doit repasser dans de tels souvenirs qu'avec circonspection et tremblement, en se bouchant maintes fois les yeui et les oreilles. Bossuel a signalé ce vice, favori du genre humain, auquel on ne pense point sans péril, même pour le blâmer. La cbaire chrétienne ne le désigne que de loin et obscur^ent; saint Paul désire que, sons aucun de ses mille noms, il n'en soit fait mention entré fidèles. Ce cas de réserve sainte n'est point, par malheur, le nôtre ; des s<nns plus appropriés nous conviennent. C'est donc moi, naïade un peu guéri, qui parle uniquement à vous, malade qui TOUS désespérez. Ces pages ne sont qu'une confession de moi à Dieu, et de moi à vous.
Oh I du moins, dans mon vaste égarement, je n'eus jamais d'attache expresse et distincte; entre tant de fantômes entassés, aucun en particulier ne me revient. Le seul nom que je profère est toujours béni. Images de ces temps, redoublez encore de confusion! ; anciens soirs, ressaisissez vos objets
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épars, &iite&-les tous rentrer, s'il se peut, en un même
Elle, elle seule demeurait .pour moi l'être incomparable, le but rayonnant et inaccessible, le bien idéal et excellent. Ma vie se reprenait d'autant plus nécessairement k la sienne par certains cdtés de tendresse et d'adoration, que je sentais d'autre part le flot rongeur m^en séparer davantage. Le mécontentement «[ue j'avais désormais de moi produisait plus souvent entre nous des inégalités, des secousses passagères; et, au point ofa noua en étions, chaque secousse resserrait le lien. Peut-être aussi j'abordais plus hardiment l'intimité avec elle, assuré du préservatif ruineux. Au moindre ennui, à la moindre émotion trop vive, par dégoût ou par ardeur, j'allais, j'errais, j'usais ma disposition du moment, et je rentrais plus calme et me croyant insensible à ses pieds.
Nous atteignîmes le printemps. M. D... nous tint ' parole, et le marquis put être transféré à une maison de santé près de Passy. Madame de Couaën décida de se loger immédiatement à Âuteuil, pour éti-e à portée de faire sa visite chaque jour. Ce qui la fixa vers ce lieu, outre l'agrément du bois et le bon air qu'y respireraient les enfants, ce fiit que la jeune femme obligeante dont j'ai parlé, épouse du secrétaire intime, madame R., y passait les étés d'ordinaire, qu'elle devait y aller avant peu de semaines, et que son instant d^ir d'avoir madame de Couaën pour voisine prévenait chez celle-ci toute hésitation. Je continuai d'habiter mon logis près du petit couvent ; mais j'allais chaque après-midi à Auteuil; quand il était un peu tard, je me rendais directement à la maison de santé, oiije.trou-
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vais madame de Couaën déjà arrivée et établie; noas y dinions en famille, je la reconduisais k la brune et m'en revenais ensuite coucher à mon faubourg : je servais ainsi de lien, de messager continuel entre madame de Cursy et sa nièce.
Mes heures du matin, vous ai-je dit, étaient très-em.ployées à la lecture, à l'étude, à me mettre au fait des sources nombreuses de science qu'offrait alors Paris: cet âge actif de la jeunesse embrasse tout, suffit à tout. Je fréquentais plusieurs fois par décade, au Jardin des plantes, le coui's d'histoire naturelle de M. de Lamarck; cet enseignement, dont je ne me dissimulais d'ailleurs ni les paradoxes hypothétiques, ni la contradiction avec d'autres systèmes plus positifs et plus avancés, avait pour moi un attrait puissant par les graves quea> tiens primordiales qu'il soulevait toujours, par le ton passionné et presque douloureux qui s'y mêlait à la science. H. de Lamarck était dès lors comme le dernier représentant de cette grande école de physiciens et . observateurs généraux, qui avait régné depuis Thaïes etDémocrite jusqu'à Buffon; il se montrait mortellement opposé aux chimistes, aux expérimentateurs et analystes en petit, ainsi qu'il les désignait. Sa haine, son hostilité philosophique contre le Déluge, la Création génésiaque et tout ce qui rappelait la théorie chrétienne, n'était pas moindre. Sa conception des choses avait beaucoup de simplicité, de nudité, et beaucoup de tristesse. Il construisait le monde avec le moins d'éléments, le moins de crises et le plus de durée pos« sible. Selon lui, les choses se faisaient d'elles-mêmes, toutes seules, par continuité, moyennant des laps de temps suffisants, et sans passage ni transformation instantanée à travers des crises, des cataclysmes ou commotions générales, des centres, nœuds ou organes disposés à dessein pour les aider et les redoubler. Vne longue patience aveugle, c'était son Génie de l'Univers.