LXII. LA CURIOSITÉ
vin, quand nous ne savons pas en user sagement. La connaissance du mal est mauvaise quand l'iiabitude des vertus n'est pas encore formée et qu'il y a risque de voir le mal dans une fausse lumière. Mais la connaissance du mal n'est pas mauvaise en elle-même : Dieu connaît tout le mal; Jésus-Christ sur la terre l'a connu, tout homme qui a l'expérience des hommes le connaît aussi, comme, par exemple, les juges, les médecins et les prêtres. Mais, avec l'expérience, la sagesse vient à Ihomme, et il y a pour chaque bon chrétien une grâce spéciale quand il s'occupe d'affaires et de matières concernant sa profession. Le proverbe irlandais : « 11 est assez tot de dire bonjour au diable quand on le rencontre » signifie que nous ne devons pas sortir de notre chemin pour dire bonjour au diable : nous ferons toujours trop tôt sa rencontre et sa connaissance. Si vous allez chercher les serpents au milieu du fourré, vous risquez d'être piqué; mais Dieu vous protégera contre les serpents qui pourraient se glisser sur votre chemin.
Les médecins n'aiment pas à voir des étrangers à leur profession — des profanes — mettre le nez dans les traités de thérapeutique. Ces gens curieux, disent-ils, ne retirent que du dommage de leur science subreplice et tronquée.
Ils s'imaginent avoir des maladies qu'ils
n'ont pas; et s'ils se mettent à traiter les maladies qu'ils ont réellement, c'est miracle s'ils n'arrivent pas à se tuer.
C'est là le mal temporel de la curiosité. Nous connaîtrons un jour les maladies de l'àme, et quelques-unes du corps aussi, par une triste expérience personnelle, ou par l'expérience d'autrui ; mais nous n'en serons guère pour cela plus heureux.
Donc pas de hâte, pas d'anticipation!
Je ne veux savoir que selon les vues de la Providence. Longtemps avant que je meure, je saurai, jusqu'à la nausée, nsqiie ad nauseam; je serai dégoûté, et tenté de me dire, avec le noble gentilhomme du Roi Jean* (IV, 3) : « Retirezvous avec moi, vous dont les âmes abhorrent les odeurs impures d'une maison criminelle ; les miasmes du péché m'étoufFent. »