‹ Voyage à Buénos-Ayres et à Porto-AlègreChapitre 10 sur 26 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

lia Boca. — Barracas. — lies Pampas.

Suite de la description de la Ville.

Nous sommes à l'extrémité sud de la ville , à l'endroit où le plateau sur lequel elle est assise présente le plus d'élévation au-dessus du^ fleuve et des plaines basses qui se déroulent au pied ,

«i»" sans apparence de fin. La côte ou petite falaise

qui sert de talus au plateau et à la ville , se recourbe ici pour se prolonger dans l'Ouest. Les contours et la pente en sont occupés par des maisons de plaisance appelées quintas , dont les jardins sont ornés d'une végétation européenne : on y reconnaît avec plaisir les arbres fruitiers de nos vergers , les légumes de nos potagers , ombragés dans quelques endroits par de très-beaux oliviers , ainsi que par l'oranger dont les pommes d'or se distinguent de loin au milieu des fleurs purpurines du grenadier ou des fruits vio= lets du figuier. Et comme pour augmenter les contrastes, une végétation tout équatoriale entoure la plupart de ces vastes jardins aussi bien que les plus petites propriétés ; ce sont des aga= ves-pita et des cactus. Le cierge du Pérou , à hautes tiges anguleuses et à fleurs jaunes et roses , sert de baie à la plupart des jardins et des cours de la ville , tandis que dans la campagne les quintas et les petites fermes appelées chacras * sont closes par de larges fossés plantés d'agaves aux feuilles longues, charnues et piquantes. Tous

1 Une propriété dont les terres sont en partie destinées an labonr, en partie au pâturage , est appelée chacra ; celle qui est exclusivement consacrée à l'éducation des troupeaux , sans cultures de terres, est appelée estancia.

ces entourages valent infiniment mieux que des murailles dans un pays exposé au pillage des Indiens ou des Gauchos.

A notre gauche, on voit une jolie maison appelée le Château par les Français de Buénos- Ayres ; elle était occupée par notre ex-consul , M. Mandeville , de déplorable mémoire. On y voyait flotter, à plus de cent pieds d'élévation au-dessus de la rade, notre pavillon national, dont les couleurs prestigieuses étaient encore assez respectées pour tenir lieu de la protection que M. Mande ville était incapable d'accorder à six mille Français dont il était haï cordialement, et, à juste titre , puisque ses tergiversations et ses commérages avaient compromis leur fortune et leur

vie On a objecté, pour la défense du consul,

que si la France avait eu, comme l'Angleterre, un traité de commerce et de navigation, la conduite de son agent eût été plus franche et son intervention plus efficace dans les troubles civils; cette observation est judicieuse à beaucoup d'égards, mais elle retombe encore à la charge de M. Mandeville, car avec plus d'habileté, moins d'esprit d'intrigue, et surtout plus de désintéressement, il eut fait sentir de longue main au gouvernement français, la nécessité, l'urgence

d'un traité de commerce avec Buënos-Ayres. Je reviendrai en tems opportun sur ce sujet.

Voyez-vous à l'extrémité de ces savanes, de ces prairies entourées de saules, de ces terreins marécageux que les eaux de la Plata inondent et rendent impraticables dans ses débordemens , cette quantité de mâts pavoisés de pavillons nationaux et étrangers, c'est le petit port appelé la Boca del riachuelo ^ , ou simplement la Boca , où se rendent presque toutes les embaixations faisant la navio^ation du Parana et de l'Uruouay. il s'y fait im grand mouvement de marchandises, et pourtant il n'y a pas d'endroit plus incommode et d'un accès plus difficile. Un Français, M. Duportail , y a fait construire la seule maison en briques qu'on y remarque , et s'est cliargé , avec l'autorisation du gouvernement, de faire à ses fixais une chaussée qui , s'il réussit , facilitera beaucoup les transports et les communications avec la ville.

Sur la droite, toujours au sud, on voit le joli village de Barracas ainsi nommé d'un grand nom-

i Machvelo est un nom générique diminutif qu'on applique, en espagnol, à tous les bras étroits de rivière. Le vrai nom de celle-ci, est riachuelo de la Matanza, à cause d'un grand combat livré aux Indiens, sur ses bords, lequel fut une véritable bouclierie.

brecV entrepôts ou magasins publics et particuliers qu'on y a construits , près de la rivière cle la Boca et le long de la belle route qui le traverse. Il est situé dans une plaine parfaitement unie, sablonneuse , à l'abri des inondations , et il est le rendez- vous du beau monde les jours de féte , où les dames viennent s'y promener en calèche ou même à pied, tandis que de nombreux cavaliers font briller leur talent équestre. On y fait de fréquentes courses de chevaux , dans lesquelles on pairie souvent très- gros jeu. H y a de jolis pavillons (quintas) où les familles riches passent une partie de l'été , et où l'on est sûr d'être toujours bien accueilli, quand une fois on a eu l'entrée de la maison, ce qui n'est pas difticile pour peu qu'on ait des manières agréables , et qu'on sache l'espagnol.

Au-delà, on aperçoit , à distance de trois lieues , les chacraset les monticules du village de Quilmés ; Tintervalle est assez agréablement rempli par des plantations de saules , de pêchers sauvages (^diiraznaïes), et des habitations champêtres ; mais si vous voulez pénétrer au-delà , je vous accorde un rayon d'une dizaine de lieues au sud et à l'ouest , pour voir encore des figures humaines, des traces de civilisation et des arbres

qui vous prêtent leur ombrage ; après cela , attendez-vous à ne voir que des plaines désertes jusqu'au pied des Andes , si vous allez au Chili , ou jusqu'au Rio- Colorado, si l'envie vous prend d'aller toiser les Patagons. De loin en loin vous n'apercevrez que de misérables cabanes vous apparaissant comme des balises au milieu d'une mer semée d'ëcueils , et il y aura tant de silence autour de ces chétives habitations, que vous resterez étonné d'en voir sortir des visages d'homme. Vous ne remarquerez aucune trace de culture , aucun arbre , aucun buisson ; mais seulement des horisons immenses , mornes et tristes , animés par hasard ca et là par le passage d'une autruche, le galop d'un gaucho , rassemblant ses troupeaux dispersés par la sécheresse ou l'irruption des Indiens; vous serez dans les Pampas * .... et je vous garantis que vous presserez les flancs de votre coursier pour en sortir le plus vite possible.

1 Le mot Pampas, venu du quichua ( langue des Incas ), signifie proprement ^^oc<?;, ter rein plane, y rande plaine; savane, etc. ( llanura 0 llanos des espagnols). On pourra s'étonner de retrouver ce mot appliqué dans un pays si éloigné de sa source ; mais on remarquera que beaucoup de quichuas habitent Santiago del Estero, assez près des Pampas, où ils ont encore conservé un jargon mélangé de quichua et d'espagnol. (Al. D'Orb. Foyatje dans l'Amériqne mer.

M. Th. Pavie a donné une description très-exacte des jP«mp«* et des Indiens qui rhabiteîit, dans la 21-' liv. du tome de la Revue desdeiuv Mondes.

Puisque nos affaires ne nous forcent pas d'y aller manger du charqiie , rapprochons-nous du centre de nos observations.

Voici la Chambre des reprësentans ! Nous sommes au carrefour des rues del Perii et de la Biblioteca , à trois cuadres de la place de la Victoria. Nous avons devant nous le plus bel édifice de Buenos- Ayres ; il occupe près d'une cuadre, et faisait paitie du collège des jésuites qui l'ont bâti eux-mêmes avec l'église y attenant , dont l'entrée est à l'angle diamétralement opposé à celui où nous sommes. L'architecture en est assez simple , mais il a cela de remarquable qu'il est bâti à l'européenne , dans le style moderne , avec un toit incliné ; la façade est, je crois, toute en pierres de taille, et les fenêtres sont munies de balcons comme , du reste , toutes les maisons espagnoles. On a réuni dans ce vaste corps de bâtiment, à un seul étage au-dessus du rez-dechaussée y la salle des représentans , la bibliothèque publique , le tribunal de commerce , le département topographique , le timbre , la vaccine , et à côté , sur le même plan que l'église ciel Colegio, le cuartel de los cwicos, c'est-à-dire la caserne des patriciens d'infanterie, composant un régiment de milice active, et delà milice passive d'in-

fanterie formant un autre régiment. Ces troupes^ espèces de gardes nationales, sont fort mal disciplinées , sans uniforme , sans tenue; l'obligation rigotireuse de venir faire un exercice dont l'utilité n'est pas démontrée , tend à faire des paresseux , en privant les établissemens indtistriels des bras dont ils ont le plus grand besoin. On a trèsbien démontré au contraire, dans un petit ouvrage que je pense traduire , les inconvéniens de cette organisation qui ne tend à rien moins qu'à mettre la fortune dans les mains des étrangers et à dégrader de plus en plus les nationaux par les vices inliérens à la profession de soldat , surtout de soldat insubordonné

La salle des représentans est très-petite , mais convenablement disposée. Les séances sont publiques ; ses députés parlent assis , quoiqu'il y ait une tribune. La ville fournit quinze députés, et la campagne , divisée en treize sections , en fom^nit vingt-trois , en tout trente-huit représentans j pour une pojoulation de cent quatre-vingt mille ames, y compris les étrangers. J'évalue la population de Buénos-Ayres à quatre-vingt-dix mille ames , dont trente .mille étrangers répartis ainsi : Anglais, huit mille; Français, cinq mille; Italiens^ six mille; Allemands, trois mille; Espagnols

et Portugais d'Europe, quatre mille; le reste composé de Nord- Américains , de Brésiliens, d'Orientalistes, etc. J'estime qu il y a quinze mille étrangers répartis dans la campagne ou la province. Ainsi , d'après mon calcul, il resterait pour la ville soixante mille liabitans indigènes , et pour la campagne soixante-quinze mille; or, il reste évident qu'il y a disproportion dans le nombre des députés élus par l'une et l'autre. Les gauchos étant doublement représentés, on ne sera plus étonné de voir ce pays rétrograder dans la voie de la civilisation.

La bibliothèque est encore une de ces mille institutions dues aux lumières de Rivadavia ; elle a primitivement été léguée à la ville par un moine ; mais alors elle ne renfermait que quelques milliers de bouquins in-folio, avec un assez grand nombre de manuscrits en latin et en espagnol , traitant de points obscurs de théologie, de médecine, de controverse et de graves futilités. Depuis 1820 jusqu'en 1828, elle s'est enrichie successivement de livres d'histoire, de jurisprudence, de morale , de sciences exactes et naturelles , de littérature proprement dite et d'une grande quantité d'albums de voyages , de gravures en tout genre, etc.; elle occupe à présent cinq salles, et

le nombre de volumes monte à vingt mille. Les livres français y entrent pom^ plus de moitié. Elle est ouverte au public tous les jours non fériés; la facilité d'y lire les journaux de Buénos- Ayres en a fait un cabinet de lecture * .

La littérature est fort négligée à Buénos-Ayres, depuis qu'un gouvernement de coterie jésuitique a succédé à celui trop éclairé de Rivadavia ; ce n est cependant pas faute de moyens de s'instruire, car, outre la bibliothèque publique, il existe encore six librairies et un cabinet de lecture dirigé par MM. Duportail. Déplus, il y a deux cercles du commerce , la salle Argentine et la salle Anglaise^, où l'on peut lire tous les principaux journaux européens et américains ; mais les restrictions mises à la liberté de la presse par les gouverneurs con faculdades extraordinarias ( ce qui équivaut à une dictature ) , ont éloigné du pays tous les hommes dont le génie indépendant ne pouvait se plier à la servitude de \inquU sition de conscience, imposée par les Anchorena,

1 Depuis Rivadavia cet élablissement avait été livré à l'abandoiî comme les autres 5 aussi plusieurs manuscrits important à l'histoire de ce pays ont-ils été soustraits!... J'ai remarqué avec plaisir, à mon rotour du Brésil, qu'il y avait plus d'ordre et de surveillance de la part

des l>ibliothécaireSc

les Maza, les Medrano, et toute la coterie qui lit brûler naguère nos philosophes.

Il y a encore six imprimeries , mais on ne publiait plus en 1854 que cinq ou six journaux, au lieu de dix-sept qui s'imprimaient en 18â6 ! Et sm^ ce faible nombre de six journaux, trois étaient servilement à la solde du gouvernement obscur. Outre les imprimeries ordinaires , il y a deux imprimeries lithographiques ; la principale est celle nommée del Estado , dirigée par MM. Bâcle et compagnie. Ce bel art a fait des progrès à Buénos- Ayres , grâce au zèle infatiga ble , à la constance admirable de M. Bâcle , de Genève, ainsi qu'à la protection de plusieurs citoyens distingués , notamment du général don Thomas Guido , ministre de la guerre et des relations extérieures en 1854. Plusieurs travaux importans et fort intéressans pour le pays , ont été entrepris par M. Bâcle, entr' autres ime carte topographique de la province de Buénos -Ayres , sur une très- grande échelle , offrant le plan de toutes les estancias ; une collection complète des marques des animaux ^ ; une carte géographique

1 Chaque propriétaire de bestiaux, appelé esianciero, est obligé tr'avoiiune marque particulière qu'il fait appliquer sur la iesse ou ia cuisse de ses animaux et le type eu reste à la police centrale, où roii eu tient registre.

des provinces unies , et une série de livraisons de costumes, de coutumes de Buënos-Ayres , de portraits , etc. ^ laissant peu de chose à désirer sous le rapport de l'exactitude et de la netteté du dessin.

Avant d'examiner la population de la ville , achevons la revue rapide des ëtablissemens et des institutions susceptibles d'offrir de l'intérêt ou de picpier la curiosité du voyageur.

J'ai dit qu'il ne restait plus à Buénos-Ayres qu'un seul couvent d'hommes , cela est vrai , mais il en reste encore trois de femmes , et , loin de songer à les supprimer pour rendre des bras à l'industrie , ou des élémens de progrès à la population , le gouvernement obscur a ordonné la construction d'mi nouvel édifice, qui sera appelé, coiimie par le passé , la Casa de los santos ejercicios ( Maison des saints exercices) . Rien de plus touchant, de plus édifiant, déplus moral que les exercices qui se pratiquent dans cette sainte maison ! et surtout que le but de Finstitution : figurez-vous , une femme a été infidèle à son mari , une jeune personne s'est écartée de la tutelle de sa mère ou de son père pour suivre son amant, ou même pour satisfaire publiquement

ses goûts dépravés , eli bien î elles vont se jeter dans les bras des religieuses de los santos ejercicios , elles pleurent , elles se repentent comme la Madelaine , elles font des aumônes proportionnées à la gravité du péché ; puis , après quelques jours passés dans les prières , et les conseils des jeunes et vigoureux confesseurs, qui les exhortent à la continence, ces pécheresses rentrent dans le monde , chez leur mari ou leurs parens tout aussi blanches que neige! N'est-ce pas édifiant ? Il en est de même des jeunes libertins et des vieux pécheurs ; seulement Y aumône de ceux-ci est plus forte. H y a plus d'innocence dans la vie pleine de jubilation et de douceurs des religieuses de San- Juan et de Santa-Catalina ; les unes et les autres prennent d'excellent chocolat, provenant des saisies de la police ^ et font des quêtes lucratives sous le patronnage des saints qu elles envoient promener par les rues à des jours fixes.

Les lieux de divertissement public sont en petit nombre. On visiterait volontiers le Wauxhall^ ou Parque Argentmo , jardin assez bien tenu dans lequel on a construit un petit théâtre et un cirque en plein air , mais il est un peu trop éloigné du centre pour qu on s' expose à y rester tard le soir .

Pourtant on préfère encore cet endroit à tout autre, dans l'été, quand il y a banquet ou quelque bal de souscription. Ce fut dans ce même local que nous donnâmes notre repas patriotique , quand arriva la nouvelle officielle de la glorieuse révolution de juillet. On y but du vin détestable à

la santé de nos nouvelles institutions

Hélas!

Deux autres jardins se partagent les promeneurs, celui de la Esmeralda^ où l'on est bien servi, et celui du Retiro , moins fréquenté. Le Retiro est une grande place à l'extrémité nord de la ville, au milieu de laquelle on voyait jadis un vaste cirque où arène destiné aux combats de taureaux. M. Rivadavia le fit démolir, après avoir fait comprendre au peuple que la barbarie des Espagnols pouvait seule autoriser encore de pareilles récréations. La mesure éprouva peu d'opposition ; on se portait avec assez d'empressement à l'opéra, à la comédie , au cirque- olympique , aux concerts qui avaient remplacé les taureaux; mais voilà que le gouvernement obscur de 1 852 eut l'heureuse idée de rétablir les combats de taureaux ! On choisit Barracas pour ce beau spectacle : la première fois il y eut foule , à cause de la nouveauté ; mais peu- à-peu les personnes dé-

centes s'abstinrent d'y paraître , et le peuple fit justice de cette velléité barbare scpie.

A présent , on se rend tous les dimanches , à l'heure de la retraite, sur la place del Retiro, pour entendre la musique du cuartel^ ou de la caserne, laquelle exécute des airs patriotiques et des symphonies avec un ensemble admirable.

Les cafés, assez spacieux, sont, il faut l'avouer, passablement mal tenus ; l'argenterie n'y brille pas , et pour cause ! . . vous voulez le savoir , je parie ?.. J'avais pourtant bien envie d'en faire un secret ; mais du moment que j'y suis forcé , on ne s'en prendra pas à moi de \ affront ; eh bien , la cause , c'est que ceux qui ne craignent pas de graisser leur habit avec les bouts de chandelle qu'ils emportent régulièrement chaque soir, se chargeraient tout aussi facilement des cuillers et des petits plateaux d'ai^gent^ .

Que vous dirais- je du théâtre ? Les étrangers ny vont guère que pour voir les Por/eî^a^;^ mais

' Ce n'est pas une charge faite à plaisir; je tiens d'un cafetier que je pourrais nommer, qu'il fait aposter ciîaque soir ies garçons , pour empèclier de voler les chandelles,

" Prononcez ^.^o/ié-(//<«5-.

cela seul mérite bien qu'on aille bailler un peu à la représentation du Joueur , de la Moj t de Riégo , du Passage du pont d'Arcole par iSapoléoriy ou de l'inévitable sainete; ^ le tout joué pitoyablement par des acteurs espagnols. De tems à autre , il arrive par bonhem* quelques cbanteurs ou des danseurs , débarquant en transit pour le Chili ou Bolivia; ils font la grâce de donner quelques représentations à Yheroïco pueplo de Buénos-Ayres , et c'est autant de gagné sur les soporifiques comédies de la troupe sédentaire. La salle , qui n'est heureusement que provisoire, n est, à vrai dire, qu'une large galerie; on ne peut rien voir de plus incommode, de plus disgracieux , de plus mal tenu. Le seul avantage qu'elle offre, commun au surplus à tous les théâtres d'Amérique, est d'avoir des stalles numérotés au parterre; ce qui fait qu'il n'y a jamais de ces mouvemens turbulens semblables aux vagues de l'Océan, qui font redouter à un étranger fashionable de prendre place au parterre de nos théâtres. Tout se passe là avec la plus grande décence ; jamais le sifflet d'un maître d'équipage ou celui d'un dresseur de chiens ne viennent offenser de leur détonation aigre le tympan déli-

5 Espèce de vaudeville sans coupleL

cat des dames ; jamais de ces vociférations qui font rougir tous ceux qui ont la moindre idée de la dignité d'un public assemblé , consentant, sur la foi de l'urbanité , à mettre en commun ses sensations, ses joies, ses émotions et son hilarité. Il y a une coutume singulière au théâtre de Buénos-Ayres, choquante au premier abord, mais à laquelle on s'accoutume bientôt jusqu'au point de la trouver raisonnable. Toutes les femmes , non accompagnées de cavaliers, ou même celles qui ne veulent pas louer de loges vont se placer en amphithéâtre aux secondes galeries, où il est expressément défendu aux hommes de se présenter ; elles sont ainsi à l'abri de toute insulte ; et la variété de leurs costumes, la coquetterie de leur jeu d'éventail, produisent un coup-d'oeil piquant, fortagréableà voir des stalles du parterre.

Les loges, toutes découvertes, excepté celle du gouverneur, remplissent entièrement les premières galeries. Les chaises dont elles sont pourvues, de même que les secondes galeries, sont occupées le plus souvent par de très-belles femmes ; de ces beautés sévères , parfaites , régulières , rappelant l'Andalousie, la Grèce ou l'Italie, En vovant ces magnifiques bustes vous présenter à l'analyse des épaules d'ivoire, des cheveux d'ébène , des pau-

pières garnies de longs cils, protégeant un œil langoureux, dont rabattement semble combattre la vivacité , on pourrait redouter, au premiei* abord, une froideur sèchement polie; mais dès que vous parvenez, par votre amabilité, vos saillies, à leur faire abandonner le ton cérémonieux, Tair théâtral quelles affectent en public, vous les voyez se livrer à un abandon plein de cordialité, d'aisance et de franchise. Leur conversation s'anime le jeu vif et gracieux de l'éventail accompagne les réticences malignes qu'elles introduisent à dessein ; les propos séduisans , les reparties fines, inattendues, vous déconcertent souvent, en augmentant le triomphe qu'elles se Hattent bien d'obtenir. L'expression belles est proprement celle qui convient aux Portenas , car elles parlent moins aux sens qu'à Famé; leurs mouvemens sont voluptueux sans manquer de la dignité qu'elles s'efforcent de conserver , dès qu'elles s'aperçoivent qu'elles sont observées. Rien d'imposant comme l'attitude d'une Portena en public î Rien ne prête plus à cet air qui imprime d'abord le respect et subjugue ensuite malgré soi , que la manière dont elles ornent leur tête, dont elles la portent, en accompagnant chacun de ses mouvemens d'un geste de bras si moelleux, si naturel, d'un tour de main si leste, si souvent

i-epete , mais si imperceptible qu on a peine a

comprendre le jeu rapide de Féventail , s' ouvrant et se refermant sans cesse î Elles ont tout un édifice de clievelure sur la tête , et il faut bien qu'il en soit ainsi pour accompagner des peignes découpés ou pleins f peinetones ) dont la dimension est arrivée, en 1854, jusqu'à un mètre et un décimètre de largeur î (cinco cuartas.) Toutes n'ont pas une chevelure naturelle, comme on doit bien le penser, mais toutes, depuis la plus pauvre jusqu'à la plus opulente, ont le même art de natter, de tresser, de lisser leurs cheveux noirs, châtains, ou blonds et de les entremêler de fleurs naturelles ou fausses. De belles épaules, des lignes arrondies, des contours voluptueux , que font ressortir de jolies schalls de Lyon ou de magnifiques voiles de tulle blanc ou noir, sont enchâssés dans un corsage parisien ! Fénélon eût rougi de la peinture de sa Calypso en voyant une Portena , et le Tasse , usant de la magie de ses évocations , eût humilié Armide en offi^ant à Renaud une de ces Hechiceras \

La population de Buénos-Ayres est très-hétérogène : il faut, pour s'en former une idée appro-

1 Enchanteresses; prononcez etchi-ceras.

chant de là vérité , mettre à part les étrangers de différentes nations européennes, dont la répartition du nombre, faite plus haut, n'est pas aussi arbitraire qu'on pourrait le croire. Alors il restera ce qu'on doit appeler maintenant les indigènes ^ parce que, parle fait de leur émancipation, les anciens colons de l'Espagne sont devenus ainéricains. Quant aux Indiens vivant encore indépendans ou mélangés à la population des Argentins , ils doivent être , suivant moi , désignés sous le nom di aborigènes . Ceci posé , pour bien s'entendre , nous diviserons les indigènes ou Argentins en deux classes , les blancs, et les hommes de couleur. Parmi ces derniers on distingue les Nègres de pur sang, venus d'Afrique , et alliés entr'eux dans leur nouvelle patrie ; les mulâtres et pardos^ provenant de l'union d'un Africain avec un blanc ou un Indien, et les métis provenant du mélange d'im Indien avec un blanc ou viceversa. Comme l'observe Azai^a, ces noms àe mulâtres et de métis ne font pas allusion à la couleur, comme on pomTait le croire , mais seulement à la nature des races mélangées.

Les blancs sont d'origine européenne. Tant qu'ils se sont aUiés entre eux, comme les nègres, leur sang est resté pur et il semble même que

leur peau ait acquis plus de blancheur , plus de délicatesse; que leur teint soit plus lin qu'en Europe ; mais il y a eu des alliances entre blancs et métis, entre métis et mulâtres, d'oii il est résulté des variétés innombrables de teintes différentes dans la coideur, que le blanc finit toujours par dominer quand il n'y a pas de salto-atras ^ c'est-à-dire de mélange rétrograde. Il serait bien difficile de suivre dans leurs divisions les combinaisons dont chaque midâtre ou chaque métis est le résultat. Il suffira de savoir que les uns^ s'améliorent par le mélange et que l'espèce européenne l'emporte à la longue sur Taméricaine. Il est de fait que les métis paraissent avoir quelque supériorité sur les Espagnols d'Europe , par leur taille, l'élégance de leurs formes, et même par la blancheur de leur peau. Il en est de même des mulâtres , au premier degré , dont l'intelligence est supérieure non seulement aux nègres, mais même aux créoles blancs.

Les métis vivent plus particulièrement disséminés dans la campagne ; ils forment en grande partie cette portion de la population appelée gauchos; les nègres, mulâtres et pardos, set vent aussi dans la campagne de pâtres, de journaliers (peones) ou de domestiques, mais ils sont en plus

f^rancl nombre dans la ville ; à Bnënos-Ayres surtout , où ils exercent la plupart des arts , des métiers , des professions pénibles , soit comme ouvriers ; soit comme maîtres, et où ils sont tous enrégimentés pour la défense du pays.

D'anciens préjugés, sanctionnés par les prêtres, qui devraient au contraire s'efforcer de les détruire, font encore des blancs les seigneurs du pays. Les espagnols de toutes ces contrées se sont toujours crus d'une classe très- supérieure à celle des indiens , des nègres et des gens de couleur en général, quoiqu'il ait toujours régné entre ces mêmes espagnols , même avant leur émancipation , la plus parfaite égalité , sans distinction de nobles ni de plébéiens ; on n'a connu parmi eux ni iîefs, ni substitutions, ni majorats ; la seule distinction qui existât, purement personnelle, n'était due qu'à l'exercice des fonctions publiques au plus ou moins de fortune, ou bien à la répiitation de talens ou de vertus Mais ce même principe d'égalité fit que, dans les villes, aucun blanc n'en voulut servir un autre , et que le viceroi, lui-même, ne pouvait trouver un cocher ou un laquais espagnol, voilà pourquoi tout le

^ Voyez V\d.y\\i\\^ Hist. phiLXw . vin; Azara, tome 2.

monde se servit de nègres, de gens de couleur ou d'Indiens et qu'à présent encore, quoique la patrie ait proclamé l'abolition de l'esclavage et reconnu l'égalité parfaite , devant la loi , des hommes de couleur de quelque origine qu'ils soient, on voit les maisons de blancs , riches ou pauvres, encombrées de criados ou domestiques, qui évitent aux femmes jusqu'à l'embarras d'élever leurs enfans ! Aussi les blancs, hommes et femmes , habitués à ne rien faire et ne songeant qu'à leurs plaisirs, s'épargnent souvent jusqu'à la fatigue de la méditation! De même que leur féconde terre donne des fruits sans culture, à l'aide de la faveur du ciel, de même ces heureux habitans , semblables aux Italiens , si bien peints par Madame de Staël , se flattent de tout savoir, de tout devenir par l'imagination . Delà cette apathie qu'on remarque chez eux j cette espèce d'aversion pour toute lecture sérieuse et ces obstacles insm'montables à la constitution du pays , conséquence inévitable du peu de progrès des sciences politiques.

Page 1