CHAPITRE IX
BUÉNOS-AYRKS,
Police. — Gouvernement.
La police était assez bien faite à 1* époque oii j'arrivai à Buénos-Ayres ; seulement le gouvernement obscur avait ordonné quelques mesures plus vexatoires pour les étrangers , qu'utiles aux
iiabitans et à la sûreté de la ville. Par exemple^ vous vous figxirez qu'en débarquant à TAlameda vous pouvez aller directement chez vous, chez vos amis ou à la fonda et dormir sur les deux oreilles? Pas du tout! Apprenez que la liberté n'exclut pas les précautions, bonnes ou mauvaises. Il faut aller 1° à la Comandancia de Mmina faire viser votre passeport ; 2° à la casa central de Policia^ échanger ce même passeport pom^ une papeleta ; 5*^ chez le consul de votre nation, pour qu'il vous enregistre et vous vende ime autre papeleta ou sauf-conduit ; 4» chez Y alcade ou maire du quartier que vous aurez choisi , pour donner votre adresse ou celle de vos hôtes ; 5° chez le commissaire de la section , pour le saluer uniquement. Ouf!... défaites votre habit, mettez-vous à votre aise, car vous devez être bien fatigué ! En admettant que vous ayez trouvé chez eux tous ces fonctionnaires , vous am^ez fait au moins deux lieues. Et si l'heure de la siesta vous surprend en route , adios ! vous courez grand risque de payer, vous et votre hôte, cinquante piastres d'amende... Oui, sans le vouloir vous exposez votre hôte à aller coucher en prison s'il n'a pas cinquante piastres à fournir à la police! Voilà un des chefs-d'œuvre du gouvernement obscur.
L'administration de la police forme mi département relevant du ministère de l'intérieur, mais cependant exerçant une juridiction assez indépendante. C'est un poste très-important pour le pays. D y a un chef ou juge de police, principal, résidant à la maison centrale^ située comme nous lavons vu à côté du Cahildo. Sa surveillance s'étend sur les autres commissaires subalternes de la ville et de la campagne. Les vingt-neuf quartiers de la ville de Buénos-Ayres forment quatre sections, surveillées chacune, par uu commissaire sédentaire; il y a en outre, cinq autres conmiissaires pour l'inspection des marchés, et des espèces d'appariteurs ayant pour auxiliaires des céladores sorte d'alguazils, de gendarmes , ou de garde-municipaux à cheval , sans uniforme et portant simplement un sabre de cavalerie. Ces céladores sont aussi aux ordres des juges-de-paix, des alcades de barrio ou de quartier. Chaque soir un certain nombre de citoyens indigènes ou étrangers était forcé de faire la patrouille dans son quartier, ceux qui, comme moi n'étaient pas empressés d'aller se faire appeler gringo ou carcaman^ payaient quatre piastres papier par mois à l'alcade, qui se chargeait, hien volontiers^ defom^nir le remplaçant. Notre honorable consul , M. Mandevillcj n'a pas su nous
affranchir de cette imposition injuste. Depuis, l'immoralité bien avérée , des céladores , a fait adopter l'usage anglais des watch-men ou serénos ^ hommes chargés de parcourir continuellement le quartier où ils sont apostés, munis d'une lanterne et d'une lance, en indiquant à haute voix l'heure et l'état de l'atmosphère. De plus on a organisé un nouveau corps de céladores avec un uniforme. Il est juste de dire que le gouvernement obscur n'a aucune part dans ces améliorations de police intérieure et qu'on a profité d'un intermède pour les adopter.
Le gouvernement de Buénos-Ayres, de même que celui de la soi-disant Union ^ est Représentatif Républicain, Ainsi que celui de la Banda- Oriental il est composé des trois pouvoirs combinés : le législatif, l'exécutif et le judiciaire; mais de ces trois corps, l'exécutif seul doit être considéré en ce moment comme un pouç'oir. Il n'y a pas ici de sénateurs comme à Montévidéo; l'apparence et la forme sont plus démocratiques; mais par le fait de l' influence du parti jésuitique , auquel j'ai déjà fait allusion , ce gouvernement est réellement oligarchique avec tendance à la Dictature, Pour bien comprendre sa situation, il
faut reprendre d'un peu haut les ëvénemens qui ont amené ce résultat.
On sait déjà que les provinces du Rio de la Plata relevèrent d'abord du Paraguay ^ . Dès l'année 1620 on en forma deux gouvernemens séparés, et Buénos-Ayres qui jusques là avait été gouvernée par les lieutenans àesAdelantados, eut ses gouverneurs particuliers. En 1776 on y établit un vice-roi, en y rétablissant en même tems l'audience royale, composée d'un régent, de cinq auditeurs et de deux commissaires du gouvernement. Cette audience avait été fondée eu 1665 et supprimée en 1 672 . Il y avait en outre un commissaire de la Sainte-Inquisition . Le Haut-Pérou (à présent Bolivia ) fit partie de cette vice-royauté et le Paraguay, à son tour, en dépendit directement jusqu'en 1810 que Findépendance fut proclamée et que le Paraguay refusa d'entrer dans la ligue des provinces, pour former un état séparé. L'ancienne vice-royauté de Buénos-Ayres prit dès-lors le nom de Proi>inces unies du Rio de la Plata ou de Y Amérique méridionale. Des dissensions intérieures bouleversèrent souvent la nouvelle république ; dès l'origine elle fut divisée en deux partis dont l'a-
* Et non pas du Pérou, corame plusieurs l'ont avancé.
nimositë et racharnement n'ont fait que s accroître jusqu'à présent ; c'est la lutte des lumières contre l'ignorance et l'ambition démagogique des chefs de Gauchos. Les hommes qui avaient versé leur sang à grands flots pour l'indépendance du pays ; ceux dont les Imnièrcs et les études spéciales avaient contribué à la première organisation politique , pensèrent, avec raison, avoir des droits au gouvernement de la. patrie dont ils voulaient faire une grande nation. Pour y parvenir il était nécessaire de réunir toutes les provinces sous un gouvernement cential appelé congrès ; telle est la forme des Etats-Unis de Nord- Amérique. Les efforts du vertueux Rivadavia ont constanmient tendu à ce but, qu'il a atteint un instant , mais que la guerre du Brésil est venu renverser ; les partisans de ce système furent appelés unitaires. Ceux, au contraire, qui n'ont rien fait pour leur patrie , ceux que leur ignorance rendait incapables de comprendre les vues généreuses des hommes éclairés ; ceux là restèrent sous l'influence des moines, des jésuites et de tout ce qui avait intérêt à entretenir l'anarchie. On leur fit comprendre que la patrie allait être asservie; que les étrangers allaient leur ravir le fruit de leurs sueurs et de leur sanç: ; qu'enfin on voulait favoriser les émigrations
étrangères pour exterminer les Gauchos, Dès lors, envisagé sous ce point de vue, le système imitaire fut en horreur aux Gauchos, les coryphées de ce parti ignorant, leur persuadèrent facilement qii il était préférable que chaque province se gouvernât d'une manière indépendante et qu'il ne devait y avoir d'aggrégation que pour les intérêts communs et les rapports avec l'étranger, à peu près comme la Suisse ; ces partisans furent appelés fédéraux. Les chefs principaux de la fédération furent Artigas , Ramirez , Lopez , Quiroga , le farouche Quiroga, originaire du Chili , mort assassiné tout récemment , et enfin le général Rosas ^ , le gaucho par excellence et le grand champion de la fédération ! . . .
Le règne de \ union ^ époque de prospérité de la république Argentine, commença en 1821 et finit en 1827, à la démission de Rivadavia. Cet habile législateur fit faire des pas de géant à sa patrie, pendant sa courte administration , soit comme ministre , soit comme président du congrès, qu'il était parvenu à installer, en le composant des citoyens les plus capables. Voici, succinctement, quelle était la base des instructions
1 Prononcez Rossas .
données par lui au président du sénat ecclésiastique, chargé de la mission honorable d'engager les différens peuples de l'union à se faire représenter au congrès :
« Le but que le gouvernement de Buénos- Ayres se propose d'atteindre au moyen de la mission confiée au zèle du premier dignitaire ecclésiastique, est de réunir toutes les piwinces du territoire qui, avant l'émancipation^ composaient la vice -royauté de Buénos-Ayres ou du Rio de la Plata , en un corps de nation administrée sous le système représentatif, par un seul gouvernement et pai^ un même corps législatif.
a Le second objet que se propose aussi le gouvernement et qu'il considère comme le premier moyen pour atteindre le but principal, est de voii^ chacune des provinces entrer dans im état d'ordre et de paix, soutenu par les peuples et par ceux qui les gouvernent : par ceux-ci, en s' efforçant d'établir la sûreté pubhque et individuelle, et en s'appliquant à connaître exactement les ressources de leur trésor respectif, a les administrer et à les employer avec habileté ; par les peuples, en s' occupant activement des travaux et des gemmes d'industrie les plus productifs, en augmen-
tant leurs connaissances par l'étude et les rapports sociaux^ et en donnant tous leurs soins à l'éducation de leurs enfans.
« Le député pensera sans doute qu'aucun des moyens qui conduisent à cette double fin ne peut être blâmable, parce qu'il est impossible qu'il cesse d'être moral et honorable, et conséquemment permis, etc. »
La mission du docteur Zavaleta fut couronnée de succès. De son côté Rivadavia se hâta de fonder toutes les institutions qui pouvaient favoriser ses vastes projets de prospérité nationale. Il accorda une liberté sans limites à la presse :
« Les sei^ices que la publicité rend à un gouvernement , a-t-il dit lui-même , lors de l'installation de son successeur;, en avril 1824, vont jusqu'à lui assurer le droit et les moyens d'obtenir de tous les employés publics le meilleiu* exercice de leurs fonctions, en même tems qu'ils lui assurent , de la part de ceux-ci et de tout autre citoyen, le concours nécessaire à l'autorité qui est appelée à consacrer l'indépendance d'un pays, à consoHder son organisation et à le pousser en
avant dans la carrière de la prospérité et de la civilisation. »
Il cherclia aussi à consacrer ce principe d'économie politique et domestique :
/ (c Que parer ses dettes ai^ec exactitude , cest acquérir de grands moyens de richesses. »
Et, pour y parvenir, il fonda la banque nationale^ en vertu d'une loi du congrès général, du 28 janvier 1826. Cette institution , qui devait amener les plus heureux résultats, n'a, en réalité, fait que hâter la ruine des capitalistes, et par suite, causé des maux difficiles à réparer. Le parti de l'ignorance^, qui voyait d'un œil envieux les succès du système unitaire^ sous la direction d'un chef si habile , persuada aux trop crédules habitans des provinces que l'établissement d'une banque n'avait d'autre but que de substituer du papier-monnaie à l'argent , afin de favoriser les étrangers qui allaient s'emparer ainsi de la fortune du pays. Les provinces de Mendoza, de San- Juan, d'Entre-Rioset de Montévideo, qui avaient déjà établi des caisses subalternes, s'empressèrent de retirer leurs fonds , et bientôt le papier-monnaie , qui s'échangeait au pair avec l'or et l'argent.
n'offrant plus de confiance , tomba de suite et perdit cinquante pour cent, puis cent , puis deux cent, puis cpiatre cent , puis sept cent pour cent î A présent une piastre forte ou un patagon , égal à une piastre papier dans l'origine , en vaut sept et demie ; une once ou quadruple, égalant dixsept piastres fortes ou de papier, en 1 825 , vaut en 1853, cent-vingt piastres papier* !
Lorsque Rivadavia vit que les basses machinations du parti Fédéral tendaient à déprécier la banque et à lui faire perdre le crédit que les capitalistes s'étaient empressés de lui accorder, il comprit bien qu'il lui serait désormais impossible d'organiser le pays; il donna sa démission, se retira en Eiu-ope et le parti fédéral triompha. On nomma à sa place , comme simple gouverneur de Buénos-Ayres , le général Dorrego , lun des coryphées du parti fédéral. Les choses restèrent ainsi jusqu'à la paix avec le Brésil en 4828. Alors l'armée nationale , revenant dans les foyers, et avec elle les partisans les plus dévoués à la cause de Y Union ^ les chefs militaires essayèrent de
« Le capital primitif de la banque montait à dix millions de piastres fortes ^ anjourd'iuii il n'est guère de plus de 5 millions. La banque a en circulation 15,283,540 piastres en billets, et 410,351 piastres cuivre, aujourd'hui monnaie courante. Le gouvernement lui doit plus de 20 millions de piastres, capital et intérêts.
chasser les fédéraux du poste qu'ils avaient usurpé. C'est ainsi que s'engagea cette lutte sanglante qui commença le 1^"^ décembre 1828 et finit en 1 852 par la dispersion et l'assassinat politique des plus vaillans officiers de l'armée. La révolution du 1^^ décembre se fit à Buénos-Ayres; le gouverneur Dorrego fut pris et fusillé par le colonel Lavallé , chef militaire , à la tête du mouvement insurrectionnel * . Les milices de la campagne aux ordres de Rosas , qui jouait le rôle de pi'oconsul, furent battues constamment par Lavallé, de telle sorte, que les fédéraux se virent obligés de faire une convention avec celui-ci; convention très honorable pour Lavallé comme pour le parti unitaire , mais à laquelle les fédéraux ou plutôt Rosas manquèrent d'une manière scandaleuse. Lavallé, ses gens, et tout ce qu'il y avait de plus recommandable dans le parti unitaire , se trouvèrent heureux de pouvoir se sauver à la Banda-Oriental et de se soustraire à la vengeance d'une populace trop facile à exciter au crime. Le 8 décembre 1829, Rosas, général par la grâce de Dieu et des Gauchos, fut élu gouverneur et capitaine-général de la province de Buénos-Ayres.
* On a regardé assez généralement cet assassinat politique comme inutile ; on pouvait envoyer Dorrego en Europe ou aux Etats-Unis avec une mission diplomatique, et il se fut contenté de son sort
Tandis que ces choses se passaient à Buenos- Ayres, que le parti unitaire succombait sous les coups d'une perfide intrigue, le général Paz, aidé de tout ce qu'il y avait de plus valeureux dans les provinces, réorganisait l'armée nationale et concentrait ses forces à Cordova dans le but de venir attaquer Buénos-Ayres. Déjà le farouche Ouiroga avait été battu et forcé de se réfugier auprès de Rosas ; déjà dix provinces ayant fourni leur contingent, l'armée nationale brûlait du désir de marcher sur les fédéraux; mais ceux-ci prirent l'initiative. Lopez, ce métis qui avait fait ses premières armes contre Artigas et Ramirez , et se trouvait gouverneur de Santa-Fé, prit fait et cause pour la fédération; il décida bientôt les gouverneurs de Corrientes et d'Entre-R.ios à l'imiter, de sorte que tous trois se joignirent à Rosas, qui comptait aussi dans ses files le partisan Quiroga , dont la vengeance promettait de tomber comme la foudre sur le parti qui l'avait vaincu.
Leur armée fut promptement sur pied; formée de Gauchos et d'Indiens, toujours prêts à marcher, pourvu qu'ils aient des chevaux, elle n'eut pas besoin de concentrer ses forces; à mesure que les recrues se faisaient, on les envoyait
sur Cordova. Quiroga prit les devants avec un régiment de cavalerie de ligne, resté lidèle au gouvernement de Buénos-Ayres. Arrivé sur les bords du rio Cuarto et du rio Tercero^ il se joignit aux troupes de Santa-Fé, ce qui lui permit de commencer l'escarmouche.
Tandis que les forces de Buénos-Ayres avançaient au nombre de 5,000 hommes, presque tous miliciens de la ville et de la campagne, aux ordres du général don Ramon Balcarcé , il survenait de bien étranges choses à l'armée nationale !
Par une fatalité inouïe, le chef suprême des forces unitaires , le général Paz, s' étant éloigné du quartier-général, sans autre escorte que deux officiers subalternes dans le but d'inspecter, incognito , les postes avancés , se trouva tout-à-coup en présence d'une troupe de Gauchos et d'Indiens du parti dé Quiroga. Les prenant d'abord pour des miliciens de son armée , il avança rapidement vers eux ; mais il en fut reconnu le premier , au moment où il était déjà fort difficile d'échapper. Le général Paz avait un excellent cheval , il tenta la seule chance qui lui restât , en le lançant bride ahattue ; nul doute qu'il n'eut pas été atteint dans sa fugue par un Gaucho, mais il y avait des
— Mi —
Indiens parmi ceux-ci ; or, un Indien manie un cheval avec tant d'habileté qu'il paraît doubler les facultés de cet animal intelligent. Donc^ im Indien se lance à la poursuite du général , armé de ses boules et de son ïazo , et avant qu'il eût fait un quart de lieue, l'infortuné général était boulé * .
Paz s* attendait bien à être fusillé ; mais Lopez eut la générosité d'en répondre et il fut envoyé prisonnier à Santa-Fé j oh il se trouve encore dé tenu sur parole.
Quand cette triste nouvelle arriva au quar tiergénéral, elle jeta la consternation et l'épouvante. L'armée le sut bien vîte, malgré le soin qu'on mît à le lui cacher; il en résulta une démoralisation complète. Les chefs se disputèrent entre eux le droit du commandement suprême ; la subordi-
1 Outre le lazo^ lace ou lacet , dont je donnerai la description plus loin , les Gauchos et les Indiens sont toujours armés i\eholas. Ce sont deux ou trois boules réunies à un axe commun par aiitant de courroies de cuir : ils en tiennent une dans la main tandis que les au'tî^es tournent rapidement au-dessus de leur tctc, en galopant , jusqu'à ce qu'ils jugent le moment propice pour atteindre l'objet qu'ils veulent bouler {boleur.) Ainsi lancées , les boules entortillent par leur rotation les jambes de l'homme ou de l'animal atteint et le mettent ainsi à la merci de l'ennemi. Cette arme, inventée par les Indiens , leur sert encore dans une mêlée à briser le crâne de leui-s adversaires.
nation se relâcha de telle sorte que les milicies dë^ couragées désertèrent, les unes rejoignant Qui^ roga ou Lopez, les autres retournant dans leurs foyers.
Les vieux soldats prirent le parti de suivre le colonel Lamadrid , l'un des plus anciens et des plus braves officiers de l'armée nationale. Ce nouveau chef voyant la mésintelligence régner parmi ses confrères, jugea qu'il ne pourrait résister, sans perdre beaucoup de monde, aux attaques combinées de Balcarcé , de Lopez et de Quiroga ; il se reploya sur le Tucuman , à trois cents lieues au nord ouest de Buénos-Ayres. Là, rassemblant le reste de ses forces délabrées , dans uii lieu fortifié naturellement et appelé pour cela Ciudadela (citadelle) , il attendit les fédéraux. Ceux-ci n'ayant plus d'ennemis à vaincre, par le fait de la retraite des Unitaires, prirent possession ou plutôt firent lem^ entrée triomphale dans Cordova , l'une des villes les plus anciennes et les plus importantes de ces provinces. C'est ain^i que les troupes de Buénos-Ayres ont vaincu sans coup férir.
Cependant Ouiroga n'était pas satisfaite îl voulait anéantir jusqu'au dernier des unitaires , di-
sait-il; son partis^ étant renforcé de la défection de l'armée nationale, grossissait de plus en plus ; car tel est l'esprit du peiiple dans ces contrées, (comme dans bien d'autres), qu'il s'attache au vainqueur, quel qu'il soit. Ainsi Quiroga continua sa marche sur le Tucuman en réorganisant, chemin faisant, la fédération. Il y arriva vers la fin de 1851 ; l'action s'engagea de suite.
L'armée nationale, réduite à 5,000 hommes, était composée en grande partie d'infanterie de ligne, aux ordres de différens chefs; d'un corps de cavalerie, aux ordres d'un nommé Lopez, et
d'artillerie, commandée par Anatole de Ch y;
tous obéissant, ou paraissant obéir , au colonel Lamadrid.
Le premier choc fut terrible : l'artillerie, secondant l'infanterie , lit un ravage effrayant dans les rangs de Quiroga , qui se vit lui - même sur le point d'être atteint d'un boulet dirigé par de Ch..... y. Trois fois Quiroga s'empara des positions de l'armée unitaire et autant de fois il fut repoussé par l'artillerie pointant à merveille. Les fédéraux commençaient à se démoraliser; c'était le moment d'employer la cavalerie de réserve et de charger des troupes lasses d'un com-
bat opiniâtre ; eh bien! le croira-t-on ? le commandant de la cavalerie, ce Lopez, qui pouTait assurer la victoire aux unitaires, fit tourner bride et gagna le territoire de Bolivia, abandonnant à la merci d'un vainqueur irrité, farouche , implacable, la fleur des guerriers argentins!....
Les principaux chefs, voyant cette défection , dans un moment où leur salut dépendait d'une seule charge de cavalerie, ne songèrent plus qu'à assurer leur vie ; chacun prit la fuite du côté de Bolivia. Quant au chef de l'artillerie , Anatole de Ch y, il pointa /wï-meme jusqu'au dernier moment et quand il vit tout perdu, il fit enclouer ses pièces, et combattit encore le sabre à la main. Enfin il fallut céder au nombre ; Anatole fut pris, couvert de blessures , et avec lui un grand nombre de braves officiers , tous subalternes, car les supérieurs avaient pris la fuite !
Trois jours après, toute la population du Tucuman était sur pied; les femmes pleuraient; les hommes gardaient un morne silence en écoutant
une harangue pleine de noblesse et d'énergie
C'était l'infortuné Anatole , leur adressant ses adieux et les exhortant à rester fidèles à la cause
de l'union ! II mourait assassiné par Quiroga , et avec lui trente-deux autres braves i
On me pardonnera j'espère de m' être autant écarté du centre de mes observations , en faveur de l'épisode peu connu, même à Buénos-Ayres, qui se rattache à la dernière guerre de la Fédération contre l' Union;
Tandis que le général Balcarcé, capataz de Rosas marchait sur Cordova , Rosas ne perdait pas son tems à Buénos-Ayres ; il faisait nommer des députés de son choix , en interdisant le vote aux unitaires qu'il expulsait. Une fois les législateurs gagnés soit par crainte , par opinion ou par intérêt privé , il se fit accorder des facultés extraordinaires pour gouverner le pays dans les cir-
i L'illustre famille de ce jeune homme attend encore vainement une pièce authentique de sa mort ; malgTé toutes mes démarches et celles de personnes influentes dans le pays, on n'a pu rien obtenir 5 Quiroga a tout refusé, jusqu'à des lettres écrites au moment de la mort.
Anatole de Ch.... y, dont les goûts belliqueux s'étaient déclarés de bonne heure, appartenait à l'une des plus nobles familles de Normandie ; il avait déjà fait ses preuves à Mendoza, lorsque Quiroga s'empara de cette ville en 1829. Fait prisonnier sur ses pièces de même qu'à la ciudadela, on a déjà vu comment il échappa. A son retour du Chili, quand la tranquillité paraissait rétabhe, ses affaires l'ayant amené à San-Luis, sur la frontière de Cordova , il y fut joint par le colonel
constances difiSciles ou il se trouvait par les intrigues. Il obtint dès lors tout ce qu'il voulut. Il commença par défaire ce que Rivadavia avait fait; il expulsa tous ceux qui lui parurent suspects , soit étrangers , soit nationaux ; il envoya dans rintérieur ceux qu'il voulut faire fusiller; il supprima la liberté de la presse ; il fit nommer Févêque Medrano , malgré l'opposition du sénat ecclésiastique ; il s'entoura de tous ceux dont les idées étaient le plus rances et le plus rétrogrades ; il eut pour émissaires y pour factotums , des assassins, des hommes entachés de mille crimes * ; tous les moyens lui parurent bons pour se procurer de l'argent destiné , non pas à faire prospérer le pays , mais à assouvir l'avarice de ses
Videla-Castillo, ex-gouverneur de Mendoza , très - lié avec Anatole dont il connaissait la générosité et la bravoure. Ce colonel fit si bien qu'il engagea de Ch.... y à accepter le commandement de Tartillerie, et certes , il ne pouvait le remettre en meilleures mains; mais, hélas! le pauvre Anatole a été sacrifié, tandis que son enrôleur et tant d'autres ont eu Tart d'échapper... Le peuple du Tucuman et l'armée tout entière donnèrent des larmes à la mort d un brave Français, dont la gaiié inaltéra])le et l'imperturbable sang-froid , ranimèrent plus d'une fois des soldats découragés par le dénuement le plus complet et le hurcellement d'un ennemi implacable.
■'Tels qne Oiingolilo, ArboUto, Ma nco - Castro, Cojo - AyuHera, tous plus ou moins criminels , et avec eux la mulâtresse Torrihia et la négresse Anlonia chargées de lui faire de la popularité dans la ville.
fidèles alliés Lopez et Quiroga dont l'assistance n'avait d'antre but que d'appauvrir l' orgueilleuse Buénos-Ayres ; il fallut vendre beaucoup de propriétés de l'état, jusqu'alors affermées par contrat emphytéotique ; on fit plus , on vendit les canons et les mortiers de bronze dont f arsenal était garni.... et avec tant de sages mesures, la dette de l'état s'est accrue considérablement, les capitalistes ont disparu ou ont été ruinés; enfin les rênes du gouvernement ont été tellement entortillées que personne n'ose en accepter la responsabilité ; d'autant moins , que , sous prétexte d'une guerre aux Indiens Pampas, on a fait transporter dans les forteresses de la campagne , tout Tarmement de la ville.
C'est ainsi que le général Rosas s'est rendu l'homme nécessaire, le seul capable de gouverner le pays puisqu'il a la force en main. Ai- je eu tort d'appeler son gouvernement ohscur ?
Il faut convenir d'un fait , c'est que , physiquement parlant , Rosas n a pas fait autant de mal qu'il aurait pu en faire, armé de ses terribles facultés extraordinaires; mais ce fut moins l'effet d'un bon naturel que d'une poU tique astucieuse. Son ambition a percé dès long-tems sous les
dehors d'un faux désintéressement. Ses fonctions ayant cessé de droit en décembre 1852 , ses partisans, toujours en force dans la salle des représentans songèrent à le réélire ; mais cette fois , sans facultés extraordinaires^ puisque le motif qui les avait fait accorder en 1830 n'existait déjà plus ; quelques représentans montrèrent en cette occasion plus d'énergie qu'on ne pouvait s'y attendre. Rosas déguisa mal son dépit : il se flattait que l'usage modéré qu'il avait fait de ses facultés , engagerait ses partisans à les lui conserver ; mais quelques-uns de ses Sequaces lui tenaient rancune de son peu de libéralité envers eux ; ils commencèrent à croire que la fédération n'était pas la foi de Jésus-Christ ( la jé de Cristo ) , comme le parti jésuitique avait voulu le persuader au peuple et du moment qiie le prestige s'évanouissait , qu'on refusait de reconnaître à ce chef une mission divine , on redoutait avec raison fabus qu'il pourrait faire de son pouvoir illimité. Rosas refusa par trois fois les nouvelles fonctions qu'on lui offrait ; il alléguait pour principales raisons qu'un pasteur comme lui , privé des connaissances nécessaires pour bien diriger les affaires de l'état, devait retourner aux champs d'où il était sorti ; que Dieu était témoin de son peu d'ambition et que d'ail-
ieurs sa santé lui faisait une loi du repos qu'il avait bien acquis par les services rendus à la patrie. Il fallut bien se conformer à son irrés^ocable résolution et nommer un autre citoyen. Toutefois il proposa pour son successeur, ce général Don Ramon Balcarcé dont j'ai déjà parlé , créature qu'on lui croyait dévouée et que pour ce motif on appelait plaisamment le capataz ^ de Rosas. Balcarcé a trahi sa cause en se mettant à la tête du parti schismatique formé nouvellement entre les fédéraux eux-mêmes ; car pour les unitaires , ils attendent patiemment que les fédéraux soient aux abois pour réorganiser leur pauvre patrie.
Loin de se retirer dans ses estancias , à l'imitation du classique Cincinnatus , Rosas prétexta , pour garder les armes en main, une guerre contre les Indiens, laquelle n'eut d'autre résultat que de prouver à ceux-ci la faiblesse des Argentins. Il alla camper sur les bords du Rio Colorado , en Patagonie; il y passa l'hiver de 1855 à faire des proclamations à ses soldats , à guerroyer avec les Indiens qui se riaient de lui , et dès qu'il apprit
» Cupataz, est un conlre-maîtrc ; un maître- valet. Dans tous les établisseniens de campagne et de ville , il y a des capataces pour diriger les ouvriers.
la trahison de Balcarcé, il s'empressa de venir le châtier, mais celui-ci avait pris la fuite avec ses complices.
On ojËû-it de nouveau le gouvernement à Rosas et de nouveau il refusa. On lui vota dans la chambre des reprësentans une superbe ëpëe d'or, enrichie de diamanS:, à l'occasion de sesbrillans succès en Patagonie ! . . . On fit plus , on lui offrit une île d'une étendue assez considérable vers l'embouchure du Rio Colorado, avec des liabitans, des bestiaux, etc., le tout pour lui et les siens. Mais Rosas, dont la fortune est déjà immense , rejetant avec un désintéressement remarquable, des présens qu'il croyait être bien au-dessus de son mérite, demanda tout simplement à la chambre des reprësentans de Buénos- Ayres, pour lui et les chefs qui l'accompagnaient, un petit terrein de soixante lieues carrées , dans
la partie de la province qu'il choisirait ! Que
vous semble du désintéressement ? trois mille six cents lieues de superficie , au lieu d'une île dans im fleuve ! Bolivar, Sucre , San-Martin ou Santa- Anna auraient eu plus de pudeur, certainement * .
i Le pouvoir exécutif a proposé à la salle des représentans de voter cinquante lieues carrées , sur la marge Orientale du ruisseau el Sauce Grande : voyez la Gazette Mercantile du 9 août 1834.
Enfin Rosas est encore le maître du pays, et iî le sera long-tems, à moins qu'il ne lui arrive ce qui ne pouvait échapper à Quiroga.
En résumé, Rivadavia , auquel on ne peut adresser d'autre reproche que celui d'avoir voulu rendi^e sa patrie virile avant l'âge de puberté^ Rivadavia aurait fait de Buenos- Ayres ime nouvelle Athènes.
Rosas, avec des mœurs austères et peu d'éducation , en eût volontiers fait une Lacédémone , mais la coterie qui l'entourait et le protège encore ne fera de Buénos- Ayres qu'une cité espagnole.