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CHAPITRE VII

BUÉNOS-ATRES.

Beserîption de la ville. — Ses édifices publics; et particuliers ^ »->S« population.

Si VOUS voiliez vous formel* une idée exacte du plan de Buënos-Ayres, prenez plusieurs damiers, réunissez-les , et figurez - vous que la ligne séparant chacune des casçs est une rue; vous aurez

ainsi un certain nombre de rues^ toutes égales en longueur et en largeui' , laissant entr' elles un carré de maisons ou une place publique : ce sera Buénos-Ayres.

La forme de la viUe est un carré , long de trois quarts de lieue et large d'une demi-lieue, divisé en trois cent soixante cuadras ou carrés de maisons, laissant entr' eux soixante - une colles * ou rues toutes coupées à angles droits. La Cuadra présente sur chaque face une longueur de quatre cents pieds (cent-cinquante vares) ; seize cuadras forment un cuarteï ou quartier ; il y a en tout vingt-neuf quartiers , lesquels composeront , avec le tems, quatre cent soixante - quatre cuadras. Toutes les rues correspondent aux quatre points cardinaux et sont bordées de trottoirs , garantis par des bornes en bois, placées de distance en distance.

Comme on le voit, le compas et l'équerre ont présidé à la répartition des proportions toutes

1 Dans tous les mots espagnols et portugais Xu se prononce ou. Deux 11 réunies n 'expriment en espagnol qu'un seul son et se prononcent toujours comme 1 mouillé. — A l'époque de la réécUfication de Buénos-Ayres, par D. Juan Garey, le 11 juin 1580 , le terrein, divisé entre les habitans, ne contenait que cent quarante-quatre cuadras qui formaient dix-huit calles.

mathématiques de Buenos- Ayres. Il y a dix places pid3liques, dont la principale se nomme Plaza de la Victoria. Ses édifices principaux sont ; el Fiierté el Cahiido ; quatorze églises ^ deux hôpitaux ; l'Université , la Salle des Représentans , le Tribunal de Commerce , el Coliseo ; la Recoba , le Théâtre provisoire, le Vauxliall, el Parque , le Cuartel del Retira ( caserne).

Nous allons passer en revue tous ces édifices, et, chemin faisant , ngus visiterons les établissemens publics ou particuliers.

La première place qu'on rencontre en se dirigeant de YAlameda vers le centre de la ville, est la place del 25 de Mafo ( du 25 de Mai ) , ainsi nommée parce que c'est là que se réunirent les citoyens , qui , dans ce jour à jamais célèbre de l'année 1810, osèrent proférer le cri sacré de liberté, en présence des emblèmes du despotisme. D'un côté se trouve la forteresse et de l'autre la Recoba j qui la sépare de la place delà Victoria.

La forteresse ou el Fuerte est un assemblage de plusieurs grands bâtimens entourés d'une épaisse muraille, dominée par un rempart garni de canons , et protégée par un fossé qu'on traverse

sur un pont-levis. Toutes les administrations relevant du pouvoir exécutif s'y trouvent réunies; mais le gouverneur n'y réside pas* Cette forteresse, assez respectable , domine la petite rade et le centre de la ville.

La Recoha est un édifice de construction mauresque , formant un arc- de- triomphe en face du fort, et déployant de chaque côté une galerie ouverte en arcades, surmontée d'une terrasse, entourée d'une balustrade et ornée de vases vernissés d'une assez grande dimension; les galeries pavées en marbre dans leur milieu, sont occupées par des marchands d'étoffes et d'habillemens à l'usage des gens de la campagne, ce qui produit un effet assez bizarre. A dt^oite de la Récoba et à langle de la calle de la Paz , on remarque le Colyseo ou théâtre qui n'a pas été achevé, et dont une partie se trouve occupée par im cafetier finançais. Nous entrons sur la place de la \ ictoria : salut au Piramen ! C'est une espèce d'obélisque ou de pyramide quadrangulaire, d'une trentaine de pieds d'élévation, posée au centre delà place et entourée d'une grille de fer entre-coupée de douze pilastres surmontés d'une boule, où chaque année les jeunes garçons viennent , le jour anniversaire de l'indépendance , chanter en choeur 1 hymne pa-

trio tique \ Hymne sublime! que Ton a comparé avec raison à notre Marseillaise, Le 25 mai et le 9 juillet, cette pyramide et la place tout entière sont décorées d'inscriptions, de symboles, de trophées , de guirlandes , de drapeaux , en mémoire des heureux événemens qui ont rendu l'indépendance à l'Amérique. Les édifices publics et les maisons particulières sont illuminés avec des fanaux; des jeux animés, des courses de chevaux, imitant les anciens tom^nois des Sarrasins , des feux d'artifice , des revues , des évolutions de troupe de ligne et de milices à pied et à cheval, des fanfares, des symphonies exécutées par les musiques des différens régimens, concourrent pendant trois jours à augmenter l'ivresse générale et à piquer la curiosité des nombreux étrangers qui affluent sur cette place de la Victoria autant pour jouir du coup-d'œil de la fête, que pour admirer les gracieuses portenas placées en amphithéâtre devant le Cabildo. La place de la Victoria n'est pas seulement destinée à la célébration des fêtes civiques , elle est parfois le théâtre , le forum , où l'ambition de quelques tribuns donne au peuple assemblé le spectacle

1 Composé par don Yincente Lopez , Fun des iiiembi es ies plus dis-distingiiés du pouvoir judiciaire.

d'un drame efFrayant, qiie des acteurs frénétiques ne rendent qu'avec trop de vérité. Au moindre signal d'émeute , on voit se rassembler sous le portique du cabildo la tourbe déguenillée des carrétilleros , des caimicéros (bouchers) , des aguatéros (portem^s d'eau) et des compadntos ^ qui , ne demandant que plaie et bosse , arrivent là en foide poiu^ attiser le feu. Si l'émeute prend un caractère d'insurrection , si la révolution se déclare , cette foule audacieuse grossit de plus en plus jusqu'à ce que la police (si elle n'est pas complice ) ou le gouvernement fasse avancer la troupe de ligne ou un régiment de nègres ; alors on voit tous les séditieux en chiripa (les sans- eulottes de la république ai^gentine) se débander en tous sens , courir précipitaimnent au dehors de la ville , gagner la campagne , oii , volant tous les chevaux qu ils rencontrent, ils vont se réunir aux Gauchos qui s'organisent immédiatement en monionera ( sorte de guérillas du pays * ) , jusqu'à ce qu'un chef de parti assez inlluent les réunisse en assez grand nombre pom^ mettre la Avilie en état de siège. C'est alors que Buénos-Ayres est réellement dans une critique position; car ses

î Qui consiste à liaiceler contiimelleniciU renncmi , sans jamais Ini livrer bataille rangée. — On appelle ce genre de combat guer, a de recvrso.

liabitans se nourrissent principalement de viande, le pain n'est rien pour eux, et d'aiUeui^s il est beaucoup plus cher que la viande ; or , la campagne étant en insurrection , plus de vivres pom^ la ville , plus de denrées pour le commerce ; il faut céder porfuerza. Les Gauchos * ou liabitans de la campagne, sont , à l'égai'd de Buénos- Ayres , ce que sont les Tartares à l'égard de la Chine j les Bédouins à l'égard d'Alger. C'est un chef de Gauchos qui a triomphé du parti de Lai^alle et ce sont les Gauclios qui domineront toujours la ville, en s' opposant à toute innovation utile au pays, jusqu'à ce qu'on suive régulièrement le plan de Rivadavia, lequel consistait à favoriser assez les étrangers pom^ les engager à former des colonies dans la campagne. L'exemple de leur industrie , de leur moralité , les liens de famiUe qui se seraient formés , la modification de quelques habitudes encore sauvages, eussent fondu peu- à-peu les moeurs âpres des Gauchos : ils auraient compris la civihsation européenne ; leiu" caractère chevaleresque, insubordonné, eût cédé à l'attrait d'un bien-être qu'ils n'ont pas encore goûté ; leur éducation politique , dévelop pant des idées d'im ordre plus élevé , eût fait

* Prononcez 'jaou-tchos.

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naître en eux un amour de la patrie moins ardent, moins dévorant, mais mieux entendu, plus constant , plus noble ; ils eussent compris que la. patrie , c'est la nation tout entière, et non pas seulement le champ où ils sont nés ; que la liberté ne consiste pas à repousser toute espèce de frein que les législateurs prétendent mettre à

leurs passions déréglées Mais je m'aperçois

que je suis plus près des Pampas que delà place de la Victoria.

La campagne ayant triomphé du parti de la ville, celle-ci est inondée en un instant de Gauchos, d'Indiens et de miliciens des faubourgs, qui la parcourent en tout sens, la lance, la carabine, ou le sabre au poing en poussant des hurlemens de sauvages glaçant d'effroi l'étranger nouvellement débarqué. Le plus grand nombre se rend sur la place de la Victoria , en face du Cabildo , de même que sur celle du 25 de mai , en face du fort ; c'est le moment du dénouement; le drame prend alros un caractère tragique ou burlesque , suivant que les passions des acteurs ont été dirigées. Il n'est pas en vérité de spectacle plus étrange que celui-là : d'un coté, vous voyez le corps des carniceros ou ahastécadores (bouchers) , la garde d'honneur du tribun vain-

queiir , avec leurs jaquettes écarlates , leurs pantalons blancs , leurs chapeaux ronds ornés de la cocarde bleu-ciel, leurs lances et leurs petits drapeaux noir et rouge , offrant aux regards l'image hideuse d'une tête de mort , avec cette inscription Federacion o muerte! d'un autre côté , les hordes indisciplinées d'indiens Pampas, à deminus, aux cheveux épars, au teint cuivré , montant à poil des chevaux fatigués de leur course rapide. A coté, la troupe tumultueuse de Gauchos , se plaisant à faire sonner les cascaheles (grelots) dont la tête et le cou de leurs chevaux sont ornés, et à brandiller leurs longues lances portant un petit drapeau^ ou des rubans bleus et rouges , emblème de la Fédération , qu'ils attachent à lem^ bonnet , k leur chapeau pointu , à leurs bras, aux oreilles , et jusqu'à la queue de leur cheval! Par ici, ce sont les milices en jaquette bleue, en pantalon blanc et les pieds nus, portant gauchement leur fusil en mauvais état. Et au milieu de toute cette bigarrure de costumes , où les couleurs rouge , bleue et verte dominent surtout, s'aperçoit le régiment des Defensores , composé de nègres , les seuls qui soient uniformément vêtus et disciplinés , et dont la figure vient constraster avec celle de tant de races dont on a peine à saisir les traits primitifs. Voilà le

coup -d'oeil qu'offre la place de la Victoria dans un jour de révolution , et souvent même dans un jour de fête ; mais en ce cas^ il y a moins de confusion ; quelques troupes réglées , en uniforme:, de vieux vétérans , débris de l'armée nationale, sont là pour rassurer l'étranger.

Le Cahildo prête face à la Recoba; il occupe le côté ouest de la place. C'est encore un édifice de construction mauresque , mais plus simple , s' étendant sur une longueur de deux cent cinquante pieds environ. Il présente deux rangées d'arcades , Tune au-dessus de l'autre ; celle du rez-de-chaussée forme un portique où l'on se réunit pour causer d'affaires ; celle du premier étage est une galerie par laquelle on communique dans plusieurs salles assez vastes ; un balcon en fer orne la devanture, et une tour carrée ^ surmontée d'un petit clocher, occupe le milieu de l'édifice, couvert en tuiles rondes.

Le Cabildo , qui, sous l'administration espagnole , servait de numicipalité , a joué un grand rôle dans les premiers temps de l'indépendance de Buénos-Ayres ; les citoyens notables ouïes plus infiuens s'y assemblaientsouvent pour délibérer. La cloche de la tour donnait le signal, le peuple ac-

courait en foule sur ia place de îa \ ictoria et, du balcon dont je viens de parler , les orateurs ]e haranguaient, soit pour l'exciter au tumulte, soit pour calmer son effervescence. C'est dans ce même édifice que, le 19 mai 1810, l'assemblée générale des citoyens de la ville fiit convoquée sous le nom de Cahildo ahierto (en permanence) et que le dernier des vice-rois, don Baltazar Hidalgo de Cisneros f La-Torre, fut déposé le 25 du même mois et remplacé par une junte de neuf personnes, toutes créoles. Alors commencèrent les guerres de l'indépendance et la lutte intérieure , lutte d'ambition qui dure encore, et retarde la constitution du pays. On nomma des chefs du gouvernement ; ils eurent le titre de directeurs , de présidens, de gouverneurs, mais ils ne restèrent pas long-tems en fonctions; on en nomma jusqu'à trois dans un jour ! et le Cahildo dut intervenir souvent et s'emparer de l'autorité pour étouffer les querelles des ambitieux.

A présent le Cabildo a changé de destination ; il est le siège du pouvoir judiciaire. Cela ne veu|^ pas dire que la justice y règne!... Tous les tribunaux , la com^ suprême f la Camara de Justicia ) s'y trouvent réunis. Au rez-de-chaussée sont les notaires , les huissiers, les écrivains publics et la

prison principale (la Carcel), Les jours d'au- -lience, la galerie, le balcon, le portique sont continuellement encombrés de gens du bas peuple, de la campagne et de l'intérieur , attirés par la curiosité.

Pendant la semaine sainte on expose sous le portique du Cabildo un Christ dans la position d'un quadrupède, surchargé d'une immense croix, avec un cordon au cou que les dévotes viennent baiser en déposant , bien entendu , leur méritoire offrande. Près de là est une chaire où un laïque prêche la Passion à sa manière, et puis au coin d'une des rues adjacentes, la populace brûle un énorme Judas de la manière la plus indécente , en criant 'vi^^a la Fédéracion !

C'est encore sous ce même portique du Cabildo que j'ai vu, en 1852 , exécuter une sen" tence des plus ridicules et des plus extraordinaires chez un peuple qui fait parade de sentimens répubhcains. Il est vrai de dire que la coterie jésuitique, dominant alors dans le gouvernement, est seule responsable devant le monde éclairé du sacrilège commis en cette circonstance . Ce fut à l'occasion d'un nouvel ouvrage dont je ne me rappelle plus le titre , un ouvrage de principes, dans le système républicain^ qu'un négo-

ciant français venait d'introduire avec d'autres ouvrages de nos meilleurs philosophes, tels que Voltaire , Diderot, Voîney , Duj)uis, Raynal , Courrier, etc. Chose incroyable! on saisit tous les livres, on emprisonna les introducteurs et l'on £t rendre une sentence, digne de l'inquisition , par laquelle on condamnait tous les ouvrages saisis à être brûlés sur la place publique, en face du Cabildo, tandis que le bourreau {el verdugo) lirait la sentence à haute et intelligible voix! !...

La sentence fut exécutée en présence de ce qu'il y avait de plus éclairé à Buénos-Ayres , et l'on resta muet, stupéfait, sans oser à peine se regarder, car on se croyait sous le couteau de

\2l Sainte-Inquisition N'était-ce pas, en effet,

un Auto-da-fe^. Que fallait- il de plus ? brûler les auteurs î Mais condamner les oeuvres d'un homme , opprimer sa pensée , violenter sa conscience, brûler ses écrits, n'est-ce pas lui interdire la liberté de penser? n'est-ce pas le réduire à la condition de la brute ? Et dès-lors que lui importe l'existence purement animale que vous lui imposez.

0 tourbe de tyrans civils et sacrés, comme dirait r éloquent Volney, oppresseurs de cons-

ciences ! quand cesserez-TOus vos turpitudes ? ne savez -vous pas qu'un torrent ne devient impétueux que par les obstacles qui s'opposent à sa marche rapide ?.. et ne le retrouvez- vous pas^ ce même torrent, calme et majestueux quand les obstacles ont cessé Je ne conseillerais pas à M. de La Mennais d'aller visiter le Cabildo.

A gauche de cet édifice , au nord de la place et à l'angle d'une rue , est la cathédrale , monument qui serait remarquable s'il était achevé; mais depuis le commencement de la guerre du Brésil les travaux de la façade ont été interrompus. Le péristyle à colonnes formant cette façade, a été construit sous la direction d'un architecte français, appelé par M. Rivadavia^ pour diriger les travaux qu'il avait projetés. Un dôme assez vaste surmonte le monument. L'intérieur en est simple, mais l'autel principal est remarquable par la hardiesse de sa construction et la légèreté de ses ornemens. Il est isolé au milieu de la nef et il a au-dessus de lui la coupole du dôme. L'office divin est célébré en musique, avec orchestre, en présence de l'évêque et du sénat ecclésiastique .

i Le nom de sénat du clergé a leinpiacê raiicif-n iioni de chopkre.

Tant que le gouvernement de Buenos- Ayr es fut uni à celui du Paraguay , il n y eut qu'un seul évëchë , * dont le siège était à l'Assomption; mais lorsque la population augmenta , on sentit la nécessité d'en établir deux , alors le roi d'Espagne , Philippe III sollicita du pape Paul V la bulle de fondation de cet ëvéché , concédée en 1620. L'érection se vérifia le 12 de Mai 1622. Depuis Cette époque jusqu'en 1810, il y aeudixliuit évêques. Après la mort du dernier, l'église fut gouvernée par le sénat ecclésiastique, jusqu'en 1851 , qu'un nouvel évêque fut nommé. C'est une justice à rendre au clergé américain de dire qu'il a marché de front avec l'indépendance politique et que c'est ainsi que le sénat du clergé de Buenos- Ayres, après s'être élevé pas ses lumières et la pureté de sa morale, s'est acquis une haute réputation , qu'il parait décidé à soutenir en cherchant à se soustraire à l'influence de la cour de Rome. ^

Au côté sud de la place on a commencé une galerie en arcades , sur le modèle de la Re=

1 Autorisé par le Pape Paul III , en 1579,

2 Le Pape actuel ne manqua pas de mettre à profit l'occasion que lui offrait l'administration peu éclairée du général Hosas de ressaisir

coba ; elle doit être continuée , ce qui donnera une assez belle apparence à la place de la Victoria. Enfin près du Cabildo est l'administration centrale de la police devant laquelle on voit toujours bon nombre de céJadores , gendarmes du pays , bien éloignés d'avoir la moralité des nôtres. (Justice à qui elle appartient î )

Maintenant nous allons prendre notre course par la colle de la Reconquista, ainsi appelée parce que c'est dans cette rue que les Anglais furent faits prisonniers, lors de leur dernière tentative. Elle commence à la Recoba et se prolonge au sud , jusqu'au bord de la côte qui domine sur

la puissance spirituelle, qui avait échappé à la cour de Rome dès les premiers temps de la révolution : il nomma l'évêque proposé par le gouvernement de Buénos-Ayres , et bientôt on parla d'un second évêque qui devait servir de svppléant au premier. Le sénat ecclésiastique s'alaima de la nomination de ces créatmes dévouées à la cour de Rome ; il fit une représentation au pouvoir législatif , de laquelle il ressortait que les anciennes colonies espagnoles ayant secoué le joug de leur métropole et juré solennellement de n'appartenir à aucun pouvoir européen , elles devenaient parjures à leur serment en consentant à se placer sous l'influence directe de la cour de Rome. On prit cette protestation du clergé en considération ; une commission composée des citoyens les plus éclairés parmi les députés , le clergé , les avocats et les hommes de lettres , fut nommée pour résoudre cette question. Au moment de mon départ on imprimait le dictamen de la commission , qu'on m'assura être favorable à la cause américaine.

les plaines de la Boca^ de Barracas^ de Quilmes, du Paso et de Biirgos \ nous y arriverons bientôt.

Après avoir passé la première cuadra, nous trouvons l'église et le couvent de San-Francisco ; l'église est remarquable par la richesse de ses ornemens, deux tours en faïence peinte et vernissée, ainsi qu'un dôme nouvellement restauré. Le couvent est remarquable aussi, en ce qu'il est le seid couvent d'hommes qui ait survécu aux réformes du vertueux Rivadavia , dont le zèle pour l'amélioration des mœurs et les progrès de la civilisation n'a été récompensé que par Y ostracisme indéfini dont il a été frappé .

Derrière le couvent , dans la rue de la Bihlioteca , toujours sur le bord de la côte, nous trouvons l'Université , la Unwersidad! Le nom de Rivadavia est empreint partout; il est ineffaçable^ il y brillera toujours, malgré l'obscurité dont on s'efforce de l'entourer; car c'est sous l'administration éclairée de ce sage législateur que l'instruction publique a reçu l'accroissement considérable qu'on remarque à Buénos - Ayres; c'est lorsqu'il était ministre de l'intérieur , en 1820, que l'Université fut fondée , que chaque district des campagnes a été doté d'une école

primaire ; que vingt écoles pareilles furent ëtablies dans la capitale , tandis qu'un grand nombre de particuliers furent autorisés, imités à ouvrir d'autres écoles pour l'instruction des jeunes gens des deux sexes ; qu'un peu plus tard , l'ancien directeur de l'école de commerce à Paris fut engagé à en fonder une semblable à Buénos-Ayres ; que plusieurs dames françaises furent appelées pour diriger le collège des orphelines ; que des professeurs distingués furent choisis en France et en Italie ; que l'enseignement de la langue française fut compris dans les études publiques ; qu'on vota une somme annuelle suffisante pour l'envoi en Europe de jeunes gens destinés à se fortifier dans les études spéciales; qu'enfin un conseil de l'Université fut composé des hommes les plus éclairés et les plus libéraux, avec mission de favoriser et de surveiller les progrès de l'instruction publique!... Malheureusement tout cela n'a eu qu un commencement d'exécution , car Rivadavia ayant été forcé de renoncer au pouvoir, les professeurs qu'il avait déplacés à grands frais, pour eux et pour l'état, se trouvant en butte aux haines du parti contraire, se virent obligés de porter ailleurs les connaissances et les lumières destinées à faire de Buénos- Ayres une nouvelle Athènes. L'Université vient

d'être organisée sur un nouveau plan , assez semblable à celui de notre ancienne Université de France. '

A côté de l'Université , on a placé FEcole normale. L'extérieur de ces édifices n'a rien de remarquable ; mais Tintériein^, convenablement distribué, peut contenir un assez grand nombre d'élèves. Chaque année , à des époques différentes, on distribue, dans la cour de l'Université, en présence du gouverneur , des ministres et des principales autorités, des prix, non -seulement aux jeunes gens^ mais aussi aux jeunes personnes des écoles gratuites placées sous la protection immédiate d'une société de bienfaisance , composée des dames les plus notables de Buénos- Ayres, et que lune d'elles préside.

Parmi les écoles particulières on doit distinguer celle de Commerce, dirigée par M. Rafaël Menvielle ; l'Académie commerciale , rue de Potosi\ l'Académie Argentine, rue de Maïpii'y l'Académie des Provinces- Unies ; le Gymnase Argentin: le Lycée Argentin , et l'Ecole de

1 Voyez la note F, relative à la nouvelle organisation de TUniversité de Buénos-Ayres et aux étiuies qu'on y fait.

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jeunes personnes tenue par Madame Du-Harme et sa fille.

En face de l'Université se trouve l'Hospice des enfans trouvés , où un guichet facile à ouvrir, permet de déposer , à toute heure de jom^ ou de nuit, le fruit d'une faiblesse, qu'une honte déplacée ne permet pas d'avouer. Les soins que l'enfant nouveau-né reçoit dans cet hospice ne laissent aucune crainte à la mère sur son sort ; aussi le crime d'infanticide est-il extrêmement rare à Buénos-Ayres. A côté est une prison, prenant le nom de l'hospice, c'est-à-dire delà Cuna,

En suivant de nouveau la rue de la Réconquista nous arrivons à une autre église, c'est celle àeSanlo-Doming'o ( S t. -Dominique) , très remarquable en ce qu'elle est encore criblée des balles citoyennes envoyées aux Anglais qui s'y étaient réfugiés, et qui se virent bientôt forcés de capituler.

Le 29 juin 1806, les Anglais, au nombre de dix-huit cents hommes , commandés par le général Berresford, s'emparèrent de Buénos-Ayres par surprise et s'installèrent dans le fort. On s'aperçut bientôt de leur perfidie , et le peuple s'en indigna ;

mais le peuple était impuissant, tout-à-fait nul, à cette époque où l'adresse d'iui chasseur abattant un oiseau, le tenait ébahi ; où l'astuce des moines ^ enenfaisantleplus crédule des enfans, cherchait à lui persuader que les Anglais, étant hérétiques ^ n'étaient pas faits comme les autres hommes : Los Ingïeses tienen cola , ïo mismo que un denionio I ' disaient les moines au peuple, et le peuple eût bien plus volontiers douté de la puissance de Dieu que de la véracité des moines... Cependant, voyez quel prestige est attaché à Théroïsme ! un étranger, un Français, le général Liniers, au service d'Espagne , arrivé sur la plage de Buénos- Ayres avec une poignée d'Orientalistes, se met à la tête du peuple, le harangue, l'anime, et soudain, ce peuple apathique , indolent, court à la forteresse, l'assiège et lui livre assaut en un instant. Les Anglais sont faits prisonniers et envoyés dans l'intérieur, à Cordova. Ceci se passait le 12 août 1806 ; mais voilà que le 5 juillet de l'année suivante , au moment où on pensait le moins aux Anglais , ceux ci arrivent avec une force de douze mille hommes, commandés par le général Whitelock , débarquent à la Encenada^ viennent par terr€ à Buénos- Ayres et se mettent en devoir

^ Les anglais ont une queue tout comme le diable.

de traverser la ville pour se rendre à la forteresse. Les tems étaient bien changés! L'exemple du général Liniers avait électrisé ce peviple , jaloux de son indépendance ; il avait formé des soldats qui , à défaut de discipline , savaient payer d'audace et de ruse; les femmes frissonnaient d'horreur et d'indignation à l'idée de se voir envahies par des hérétiques, munis d'un appendice

infernal Toutes les passions susceptibles de

réveiller le patriotisme d'un peuple encore fanatique et superstitieux furent mises en jeu pour le pousser jusqu'à l'héroïsme. On y réussit. On tira un grand parti de la forme des maisons , toutes terminées en terrasses , ainsi que de la longueur et de la disposition parallèle des rues. Le général Liniers commandait la défense , et on ne peut nier qu'il déploya une grande habileté.

Les Anglais avaient près d'une lieue à parcourir au milieu de toutes ces forteresses , avant d'arriver à la principale. Avec plus de tact , de prévoyance , ils se fussent contentés d'assiéger la ville , d'occuper la campagne , de s'emparer de quelques édifices élevés; mais ils crurent fermement qu'ils ne s'agirait que de pousser un hourra / pour culbuter tous ces va-nu-pieds ; erreur fatale !

On laissa pénétrer les Anglais; ils s'avancèrent sur trois colonnes, jusque bien avant dans la ville ; les rues étaient silencieuses, et ils pouvaient croire que la consternation les avait précédés , ou que l'effroi accompagnait leurs hourras ! mais voilà que tout- à-coup les maisons se couvrent d'habitans ; que la population tout entière se trouve sur la tête des Anglais : personne ne manquait à l'appel, femmes, enfans, vieillards^ serviteurs, tous concouraient à l'envi à la défense du foyer domestique. Les projectiles étaient inépuisables : c'était les pierres et les briques de la maison ; l'eau des puits qu'on avait fait bouillir ; les cendres des fourneaux dont on aveuglait les Anglais , tandis qu'au carrefour voisin une troupe d'hommes à cheval , portant un canon monté sur pivot , lâchaient une décharge de mitraille sur la tête de la colonne , et disparaissaient avec la rapidité de l'éclair après avoir laissé un vide effrayant dans les rangs de l'ennemi. Des vedettes postées sur les églises , indiquaient la route que tenaient les Anglais , et tout aussitôt Tartillerie courait à leur rencontre, et les mitraillait de nouveau sans qu'ils pussent riposter. Enfin on aura une idée suffisante du désastre que causait aux Anglais ce genre de combat , quand on saura qu'en arrivant à l'église de Sanio-Domingo , où ils s' empressé-

rent de se barricader , leur nombre était réduit à douze ou quinze cents hommes !

Les habitans de Buenos- Ayres rendent toute justice au courage et à la bravoure des Anglais ; ils mouraient avec un ordre , un sang-froid , une discipline admirables. Combien de fois j'ai entendu dire à des Portenas , avec une grâce charmante :

(( Me daha lastima de ver aqueltos Ingleses tan ruhioSy tan honitos mozos, caer heridos^ y gritar todai>ia hurra! Pero creiamos de huena fe que eran hereges y que tenian cola!!.,, »

« j'étais émue de pitié à la vue de ces Anglais, si blonds, si beaux hommes, tombant blessés mortellement et criant encore /^owm/ Mais vraiment nous nous imaginions de bonne foi qu'ils étaient hérétiques et qu'ils avaient une queue î î .. » Et êtes- vous bien sûre du contraire ? leur disais- je : « Quien répondaient- elles, pero^ me parece una harharidad. » Je n'en sais trop rien ! mais pourtant ca me paraît bien absurde. »

L'église de Santo-Domingo dépendait d'un couvent de Dominicains , supprimé par Rivada-

Yia, Ce législateur a tiré vm meilleur parti du couvent en destinant le bas aux cours de chimie et de physique et le haut à un musée d'histoire naturelle. La fondation de cet établissement date de 4826. Le Musée n'est encore qu'un cabinet de curiosité ; mais il ne laisse cependant pas que d'offrir quelqu Intérêt scientifique, en même tems qu'il est un ornement pour la ville. Il a été conmiencé avec une assez jolie collection de minéraux , de pièces d'anatomie , d'instrumens de physique et autres objets achetés en France. Depuis, il s'est augmenté, par les soins du conservateur , * d'un grand nombre d'animaux du pays et de différentes pièces de géologie. On pourrait faire un cours complet d'histoire naturelle avec ce qu'il y a dans le cabinet : on y compte déjà environ quinze cents échantillons appartenant à la minéralogie et à la géologie; plus de huit cents appartenant aux principales divisions du règne animal , sans comprendre un assez

1 M. Cadmis Ferraiis. Il est resté chargé de ce cabinet depuis sa fondation jusqu'à présent et il a acquis de justes titres à l'estime publique par le zèle qu'il a mis à la conservation et à l'augmentation des objets tant indigènes qu'éti-angers , malgré l'abandon dans lequel le gouvernement a laissé cet établissement, pendant ces dernières années. Aidé du préparateui- que j'avais amené, M. Ferraris a pu renouveler beaucoup d'animaux , mal montés d'abord, et donner un autre aspect à ce petitMuséum, dont on pourrait tirer meilleur parti.

grand nombre d'insectes. Parmi les objets de curiosité on remarque une cotte- de-mailles et un énorme sabre , pris dernièrement à un cassique indien; objets irui avaient appartenu à un des chefs espagnols de la conquête. M. Alcide d'Orbigny a aussi enrichi le Musée de plusieurs objets fort intéressans , lors de son passage à Buénos- Ayres. Enfin , outre les instrumens de physique expérimentale qui sont très-beaux et dont on se servait pendant les cours qui avaient lieu deux fois la semaine , on remarque encore une collection de médailles antiques et modernes dont on avait d'abord doté la bibliothèque , comme elle devait l'être^ mais qu'on a cru prudent de confier depuis à la garde du conservateur étranger du Muséum. Le public est admis les mardis, jeudis et jours de fête de onze heures à deux. L'escalier par lequel on arrive aux galeries est noté au nombre des mer^^eilles de la cité argentine.

Précisément en face de l'église de Santo-Domingo , toujours dans la rue de la Réconquista , on voit une maison de modeste apparence , avec quelques petites cages suspendues à un balcon, supportant une demi-douzaine de pots à fleur. Eh bien! que vous importe cette chétive demeure ? Ne vous pressez pas de rire de ma

simplicité, clëcouvrez-YOïis , c'est le toit d'un il= lustre proscrit!... Ce sont les pénates de Rivadavia! C'est de ce seuil, à demi-pourri, qu^on a vu, l'année dernière, un vieillard vénérable, brûlant encore d'un ardent amour pour sa patrie, qui ne le comprend pas , sortir lentement , s'aclieminer piteusement vers la plage pour gagner la rade, où un navire étranger, YHerminie^ cette même Herminie qui m'avait amené, allait lui accorder l'hospitalité que son ingrate patrie lui refusait ! î !

Après sa démission volontaire , en juillet 1 82 7 , M . Rivadavia crut prudent de s'éloigner de Ruénos- Ayres, afin que saprésence ne fût point un obstacle à la constitution du pays. Personne ne le contraignit à partir. Il se réfugia en France, où il a vécu modestement, en philosophe ^ comme firent jadis Anacharsis en Grèce , Solon , Py thagore et Platon en Egypte ou à la cour de Crésus; tandis que des passions tumultueuses, semblables à des orages, exerçaient leurs ravages et altéraient les charmes de cette patrie ^ qui le méconnaissait et dont il restait l'amant dévoué, malgré ses torts et son orgueil. Lorsqu' enfin le calme succéda à l'orage, lorsque les citoyens paraissaient frater-

niser sincèrement, M. Rivadavia songea à rejoindre sa Pénélope qui, semblable à l'épouse d'Ulysse , soupirait en désespérant de le revoir. Il arriva au commencement de l'année dernière , incognito, à Fimproviste^ et alla se placer à son bureau , dans son cabinet , sans que personne s'en doutât. Jugez de la joie deM™^ Rivadavia ! de celle de ses amis!.. Hélas ! ce ne fut qu'un éclair de bonheur : le chef de police se présenta poliment , de la part du gouvernement, et invita M. Rivadavia à se rembarquer sur-le-champ. On eut assez de courtoisie pour ne pas l'escorter jusqu'au rivage. ^

Si vous prenez la peine de descendre d'une cuadre et demie vers le fleuve , nous verrons la douane, dont les murailles sont baignées par l'eau quand la marée est haute. Ce n'est pas pour voir l'édifice que nous prendrons cette peine, car rien n'est plus laid ; mais c'est pour saluer ce bon M. Lamllé^ le coUecteur-général , l'ami de tous les négocians étrangers et nationaux ^ . L'intégrité de cet administrateur, son patriotisme

1 M, Rivadavia a dû se retirer avec sa famille au Rincon-de-las- Gallinas , sur les bords de TUruguay.

•i Don M. J. de Lavallé, collecteur-général, est le père du colonel Lavcdlé, qui a acquis nnc si triste célébrité à l'occasion de la révolution du 31 décembre 4828. — (Prononcez Lavallié. )

éclairé, tout-à-fait désintéressé, lui ont acquis Testime de tous les partis qui ont eu alternativement le dessus pendant les troubles qui ont ébranlé la fortune et le crédit de Tétat. Les droits de douane composant la plus grand partie des revenus de la république , le gouvernement est bien intéressé à ce qu'ils soient perçus sans fraude et à ce qu'ils produisent le plus possible ; malgré cela M. Lavallé s'est toujours opposé courageusement à toute mesure vexatoire et à toute taxe onéreuse aux négocians. C'est ainsi qu'il a su constamment concilier les exigences du fisc avec la protection que réclament le commerce et l'industrie. Je me fais im plaisir de rendre cette justice aux employés de la douane de Buénos- Ayres, qu'ils se prêtent de tout leur pouvoir à obliger les négocians , et que les vérifications , les visites, s'opèrent, les droits se perçoivent sans qu'on ait à se plaindre de la moindre vexation. Ici point de ces mesures immorales , scandaleuses^ adoptées et suivies avec tant de rigueur dans nos états civilisés d'Europe; je veux parler de ces honteux attouchemens qui se pratiquent sur les hommes, les femmes, les jeunes personnes, sans distinction, dans les petits bureaux de visite, et qui alarment avec tant de raison la pudeur, que beaucoup de femmes aiment mieux ne pas voya^

ger que souffrir une telle profanation. On a imprimé dernièrement un tarif de la douane , avec l'énumération et l'explication des formalités à remplir; on y trouve des modèles de toutes les déclarations à faire; enfin c'est un guide, comme pouvaient le désirer les négocians nouvellement établis. '

Reprenons notre promenade : si vous êtes fatigués, nous nous assiérons bientôt sur la côte oii se termine la rue. Il faut encore nous arrêter ancuarfeî de los Negros (caserne des nègres) réunis en un corps de milices , sous le nom de hatallon de Defensores de Buenos- Ayres, Après les débris de l'armée nationale, réunis en trois corps sous le nom de Chasseurs du Rio de la Plata , de Garde Argentine et de Patriciens de cavalerie, formant la troupe de ligne , le corps des Défenseurs de Buénos-Ayres , composé de nègres et de mulâtres, est, sans contredit, celui de milices le mieux organisé, le plus discipliné^ le plus nécessaire à la sûreté de la ville. Il est composé de douze cents hommes, presque tous Ubres ; la plupart des officiers sont pris dans son sein , et la hbéralité du colonel Don Félix Alzaga vient de le doter

i Voyez la note G relative aux droits de Douane et à quelques mesures adoptées.

d'une excellente musique , organisée sous la di» rection d'un professeur allemand.

La Patrie doit beaucoup aux nègres ; ils ont plus contribué , peut-être , à donner l'indépendance au pays, que les créoles eux-mêmes , surtout les créoles de Buénos-Ayres , qui sont plus pinteres * que braves au dire même de leurs compatriotes de l'intérieur. Les nègres ont versé leur sang à grand Ilots, avec enthousiasme^ pour la cause de la liberté; témoin l'action du désagiÂodero y dans le Haut-Pérou; et l'affranchissement qu'on leur a accordé sur le territoire de la République dès les premiers tems de l'indépendance, n'était que l'acquittement d'une dette sacrée. Les corps composés de nègres ou de mulâtres ont toujours fourni la meilleure infanterie de la République Argentine ; car autant les hommes de la campagne, appelés Gauchos^ sont audacieux, intrépides, infatigables à cheval, autant ils sont vils soldats quand ils sont forcés de combattre à pied. Ce que j'affirme ici positivement paraîtra surprenant aux personnes qui n'ont vu que les nègres avilis sous le fouet des Portugais ou de nos plan teurs des Antilles ; mais il faut que

1 Fanfarons. Cette épilhète que Ses Arrihénos ( ceux de l'intérieur ou du haut pays ) donnent aux Porténos n'est pas trop niai appliquée.

l'on sache , pour la honte de nos colons , que dans cette partie des anciennes possessions espa" gnoles, la pkipart des esclaves y sont morts sans avoir reçu un seul coup de fouet ; qu'on lésa toujours traités avec bonté, qu'on ne les tourmentait jamais au travail; qu'on ne leur imposait point de tâche au- dessus de leurs forces, et qu'enfin on ne les abandonnait point dans leur veillesse. Les femmes de leurs maîtres les soignaient dans leurs maladies ; personne ne les empêchait de se marier , même avec des Indiennes ou des femmes libres , pour procurer cet avantage à leurs enfans; on les habiUait aussi bien ou même mieux que les blancs pauvres 3 et on leur fournissait une bonne noiuTitm^e. ^ Aussi les Espagnols^ blancs ou métis, n'ont-ils jamais eu à se plaindre de leurs esclaves, et il est arrivé souvent que ceux-ci refusaient la liberté qu'on lem^ offrait , pom^ ne Tac-

cepter qu'à la mort de leurs maîtres Comment

des esclaves traités avec tant d'himianité n'auraient-ils pas fait cause commune avec leurs maîtres, quand est venu le moment de secouer le joug op23resseur de la métropole ? Ils ont couru aux armes avec générosité, sans y être contraints par la violence, et ils regardent la cause améri-

1 Voyez Charlevoix et Félix de Azara=

caine corame la leur propre. J'ai été témoin de leur enthousiasme , de la joie bruyante qu'ils font éclater au mot de Patria'^ c'est qu'en effet la patrie n'a pas été ingrate envers eux; l' unique différence qu'il y ait maintenant entre les nègres et les créoles-espagnols , la seule qu'un préjugé trop enraciné établisse encore , mais qui disparaîtra comme tant d'autres, c'est qu'ils ne peuvent occuper d'emplois publics. Nous reviendrons sur ce sujet; passons outre et hâtons-nous d'arriver à la Résidencia^ dernier édifice que nous ayons à voir dans la rue de la Reconquista.

La Résidence était encore un couvent ; on l'a converti en un hôpital pour les hommes. Pendant la guerre du Brésil il a aussi servi de fonderie de canons et de boulets ; à présent , au lieu des forges de Vulcain retentissant des cris de guerre, on n'y voit plus que des salles d'infirmerie dont le faible écho répète des cris de douleur et d'agonie. L'église, surmontée d'un dôme, et les bâtimens dont elle est entourée , dominent toute laviUe, ce point étant le plus élevé de la côte. L'hôpital de la Résidencia , de même que celui des Femmes , situé au centre de la ville , rue de la Esmeraîda , ne correspondent pas aux autres institutions qui ont fait classer Buénos-Ayres

parmi les villes les plus importantes et les plus civilisées de l'Amérique. L'organisation intériem^e des deux hôpitaux exige de promptes modifications , et même la vie des infirmes est incessamment exposée dans celui de la Résidence par la vétusté des bâtimens , dont une partie s'est écroulée en 1855. Le gouvernement a bien senti l'importance d'une réforme en ce genre ; aussi r ex-ministre Anchoréna , le factotum du parti de Rosas , a-t-il demandé à l' architecte de la ville un plan d'hôpital pour les deux sexes. Le plan a été fait , on l'a beaucoup admiré ; il a été placé comme ime belle image dans une salle du Fort , et l'on a remis la construction de l'hospice à ime époque indéterminée. *

Détournons un peu notre vue de ces amas de briques rouges , de ces constructions monotones et carrées , pour les reporter siu^ des scènes champêtres ; asseyons-nous près de ces longs

1 L'auteur de ce plan est Tingénieur architecte de la ville, M. Carlos Zucchi , Italien de nation. Son plan est réellement parfait tant sous le rapport de la distribution intérieure , des détails minutieux des proportions mathématiques, que de la beauté du dessin et de l'architecture 5 il eut été admiré , j'en suis convaincu, dans une académie d'Europe ; mais je ne crois pas que de long - tems le gouvernement de Buénos- Âyres soit à même de l'exécuter.

cactus entourant ces modestes demeures, pour contempler l'immensité de cette plaine qui porterait nos regards jusqu'à TOcéan et même jusqu'en Patagonie , si l'horizon sensible n'interposait son rideau vaporeux.

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