‹ Voyage à Buénos-Ayres et à Porto-AlègreChapitre 12 sur 26 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

BUÉKTOS-AYRES.

état social» — Mœurs, — Coutumes,

Je dirai peu de chose ici des habitans de la campagne ou Gauchos, qu'on peut classer à beaucoup d'égards , avec les hëdouins d'Alger , les

sertanejos et les mamalucos du Brésil , ou même les zambos de la Colombie. La description de leurs mœurs nous conduirait trop loin en ce moment, et j'ai encore bien des observations à faire dans Buenos- Ayres avant d'entreprendre l'excursion de l'Uruguay ; je renvoie donc le lecteur à la suite de mon voyage dans la Banda- Oriental et le Rio-Grande , où , en parlant des Gauchos de ces contrées, je les comparerai avec ceux de Buénos-Ayres ; il y sera aussi question de la manière de vivre en campagne , de voyager par terre ou par eau , des productions de la nature et de l'art, des curiosités , etc.

On a déjà vu , au chapitre huitième , de quels élémens se compose la population de ce pays ; j'ajouterai que , dans les villes , malgré l'affluence des Anglais, des Italiens, des Allemands et des Français , on y suit encore , plus ou moins , les usages espagnols , plutôt par la force de l'habitude que par sympathie. Ceux qui habitent la campagne vivent disséminés dans les pâturages ou fermes pastorales appelées estancias , ou dans des bourgades peu peuplées,

La propagation étonnante des chevaux et des bœufs européens , soit domestiques , soit devenus

sauvages clans ces immenses plaines ^ et l'usage presque exclusif de la viande pour nourriture , ont dû nécessairement exercer une influence directe et permanente sur le caractère, les habitudes et les inclinations de ces peuples , en leur imprimant un cachet d'originalité qu'ils conserveront sans doute encore long-tems, à moins qu on ne se décide à adopter les plans de Rivadavia pour les colonisations intérieures , et les progrès de la navigation des rivières. Cette grande facilité de subsister presque sans traitai! , de se vêtir avec le produit de la dépouille d'un bœuf, cette vie errante et vagabonde , faisant naître en eux l'esprit d'insubordination , sont à leurs yeux autant de conditions sine quâ non d'indépendance.. . . mais d'une indépendance plutôt saumge que d'une indépendance raisonnablement calculée pour arriver au bien-être que procure la civilisation—

. Cette habitude de liberté physique ferait précisément , qu'aucun gouvernement monarchique ne pourrait se maintenir chez ces peuples et

1 Les chevaux se multiplièrent si rapidement dans les Pa-mpas que dès l'année 1568, c'est-à-dire 33 ans après la première fondation de Buénos-Ayres, les Araucanos possédaient déjà plusieurs escadrons de cavalerie dans leur armée.

même qu une organisation régulière , tardera encore à s'y établir ; car l'idée à' obéissance chez les Gauclios tient en quelque sorte de celle du sauvage , suivant instinctivement celui d'entre sa tribu qui sait en imposer aux autres par des facultés physiques surnaturelles. C'est ainsi que les Gauchos obéissent aveuglément à Rosas , ou à tout autre qui , comme lui , sait manier le lazo las bolas^ et le cuchillo * avec une dextérité comparable à celle d'un Indien Pampa. Toutefois , il ne faut pas que l'adresse du chef se borne là , car il ne manquerait pas de rivaux; il faut encore qu'il soit le meiUem^ écuyer ( ginete ) ; qu'il sache monter à poil nu , sans selle , sans frein , le premier cheval indompté qui lui est offert ; il faut, qu'armé de ses éperons-monstres à larges et longues mollettes , et monté au-dessus d'un portail ouvert , il ait l'habileté de sauter et de se tenir sur le cheval qu'on en fait sortir au galop... Il faut qu'il ne craigne pas de descendre une côte, quelque rapide qu'elle soit , sur un cheval lancé Ventre à terre; il faut que vous dirai- je encore ? il faut mille prouesses , que Franconi luimême ne ferait certainement pas, mais que le général Rosas sait faire ! Or, un monarque qui

i Couteau-poignard

n'aurait à leur montrer que des jongleries diplomatiques ou judiciaires , avec des parades de cour, ne pourrait prétendre à l'iionneur de commander ou de gouverner de tels hommes.

Il est juste cependant de faire observer que parmi ces pâtres , ceux de la proi>ince de Buénos-Afres , de la Banda-Oriental , à' Entre-Rios ^ de Santa- Fé et même de Cordom , vivant loin des femmes, au milieu d'immenses solitudes, sont les plus abrutis et les plus vicieux , tandis que les paisibles bergers du Tucuman et de tout le haut-pays^ qui vivent réunis en petites peuplades, offraient partout , avant les guerres qui ont désolé ces vastes plaines, et offrent encore en beaucoup d'endroits, les mœurs innocentes de Tantique Arcadie, « De jeunes couples , dit un géographe célèbre , y improvisent même au son d'une guitare, des chants alternatifs dans le genre de ceux que Théocrite et Virgile ont tant embellis. » J'ai employé assez long-tems , dans l'établissement industriel que j'avais formé à Buénos-Ayres deux peones ( journaliers ) du Tucuman, qui ne chantaient jamais que de cette manière et toujours en s'accompagnant de la guitare.

M. le baron de Humboldt a observé que les

anciennes colonies espagnoles n'étaient pas dans des circonstances aussi favorables à leur émancipation que les colonies anglaises * ; cela est incontestable, si l'on entend parler des lois civiles et religieuses qui régissaient les unes et les autres avant leur indépendance, a Car tandis que les nations européennes s'éclairaient, s'élevaient^ se fortifiaient, dit Raynal^, l'Espagne les regardait d'un oeil stupide et superstitieux, sans vouloir rien emprunter d/eux. Un mépris décidé pour les lumières et les moeurs de ses voisins inspiré par les souvenirs d'anciens succès, formaient la base de son caractère et de sa législation. )) Il est certain que, malgré les efforts que les créoles espagnols ont faits pour se soustraire au despotisme monacal, à celui de l'inquisition, ainsi qu'aux exigences de l'Espagne, il est toujours resté parmi le peuple certains préjugés, certaines superstitions , germes trop enracinés et trop bien cultivés par une nation fanatique , pour ne pas étouffer à leur naissance les principes civilisateurs qu'on a pris soin de semer chez les Argentins ■ . Mais , à part les lois que Rivadavia songeait sérieuse-

1 Voyage avw régions cqiiino.viales.. Inî.

2 Ceci doit s'entendre du peuple des villes ; cm celui de ia campagne (les Gauchos) n'ont d'autres préjugés que ceux qui naissent d'une vie purement animale, presque sauvage.

ment à mettre en harmonie avec la nouvelle organisation du pays, les moeurs des colons espagnols , surtout dans cette partie de l'Amérique , s'adaptent mieux aux formes républicaines que celles des colons anglais; elles ne pourraient même s'accommoder d'une autre forme de gouvernement , par les diverses raisons déduites plus haut. On trouvera bien, dans la république argentine ou dans celle de l'Uruguay, quelques chefs ambitieux qui voudront dominer sur le pays , mais on n'y remarquera pas comme aux États-Unis, cette tendance à l'aristocratie qui ramènera peut-être un jour ce gouvernement aux formes monarchiques. Je désire me tromper, mais je crois, parce que j'ai pu observer, que les Etats-Unis de Nord-Amérique seront plus tôt ingrats envers leur chère déité que les Etats de l'Amérique du Sud —

Examinons plus attentivement les mœurs et coutumes de Buénos-Ayres :

Quand j'arrivai dans cette ville, j'allai m' installer dans la Fonda de Francia (hôtel de France) où je trouvai grand nombre de compatriotes; le capitaine Soret y logea aussi. Je fus étonné de la nudité des apparteniens et du peu d.e propreté

qui y régnait; mais ce fut bien autre chose ^ quand, la nuit, je me trouvai envahi, sur mon Ht de sangle {^catre)^ par des myriades de puces et de punaises qui me dévoraient !... A l'heure du dîner la table -d'hôte, occupée par vingt-cinq ou trente Français , fut couverte de viandes arrangées à toutes sauces ; cette vue m'ôta entièrement l'appétit : d'énomies pièces de bœuf occupaient le centre de la table , tandis qiie les côtés étaient flanqués de côtelettes , de grillades , de hachis , puis encore des hacliis , des grillades et des côtelettes. .. Comme je m'étonnais de cette profusion de viande (il pouvait y en avoir soixante-quinze livres sur la table ! ) on me dit c^^Xarroha (quart de quintal ou vingt-cinq livres) valait en ce moment une piastre papier , environ quinze sous ! et que désormais il fallait me résigner à m'en repaître comme les autres , sous peine de pâtir, par cette raison que les légumes n'étaient pas cultivés, que le poisson ne valait rien et que le pain était fort cher; et en effet je remai^quai sur la table, à côté de ces quai^tiers de bœuf qui me dégoûtaient , des petits pains ronds de la grossem^ d'une pomme de reinette !

Conmie je me plaignais du peu de propreté de cette fonda , tenue cependant par une Iran-

caise mariée à un espagnol , on me répondit que c'était le meilleur Hôtel , après celui de Smith , Anglais, où l'on payait très- cher un service de luxe \

La première journée de mon installation fut employée à déballer mes fusils , pistolets , couteaux de chasse et munitions , et à les mettre en état de service ; ce n'était pas sans raison que je prenais ces précautions , comme on va le voir : pendant la nuit il y eut une émeute , causée par l'arrivée prochaine de Quiroga , lequel n'avait échappé que par miracle à la déroute qu'il venait d'essuyer dans l'intérieur. La populace , ou plutôt une poignée de gens du bas peuple , excitée, peut-être payée par les fédéraux , parcourait la ville en brisant les vitres des unitaires et proférant des cris sinistres tels que mueran los unitarios ! mueran los Franceces !.. Ces dernières vociférations nous intéressaient plus que tout le reste ; nous en étions redevables à M. Mandeville, dont les tergwersations avaient compromis tous les Français de la ville et de l'intérieur, ainsi qu'à M. le vicomte Cornette de Venancourt qui avait

1 Depuis il s'est établi d'autres fondas , ainsi que des restaurans , dans lesquels on est beaucoup mieux servi et à meilleur marché, con séquence naturelle et de la rivalité.

])rùlé , tout récemment , pendant la nuit et par surprise , les seuls navires de guerre de la république... Ce fut encore une des nombreuses maladresses de notre consul de faire agir si brutalelement le commandant de la station , dans un moment où les Argentins étant exaspérés, avec raison , contre nous , par notre intervention à main année clans leurs disputes , il fallait au contraire user de prudence et de ménagemens afin de calmer l'affervescence populaire. Sans la sage conduite des chefs fédéraux (et je me plais à leur rendre cette justice ) , les Français eussent pu être égorgés cliez eux, et le consul le premier * . . . A rapproche de Qmroga , notre ennemi déclaré, la populace avait redoublé d'audace et nous insultait hautement. Cependant comme on s'attendait à ces démonstrations hostiles, chacun se tenait sur le qui vive, prêt à rallier ses compatriotes les plus voisins ; tous les Français logés dans la fonda ^ étaient bien armés; dès les premiers cris, ils s'étaient transportés sur la terrasse , ( azotea ) où ils se tenaient résolument sur la défensive. Quant à moi , relégué au fond d'une seconde cour , avec mon préparateur, je n'entendis rien

1 Le consulat était à cette époque, calie de la Florida, au centre de

îa Aille.

de ce qui se passa dans la maison. On me dit le lendemain qu^on n'ayait pas jugé nécessaire de me réveiller, les factieux s' étant bornés à crier et à briser les vitres de droite et de gauche sans toucher à la fonda ; l'attitude guerrière de nos hôtes leur enî avait imposé. Le lendemain j'allai voirie consul et lui exprimai mes craintes ; — il me répondit qu'en cas d'émeute sérieuse , les Français devaient se rallier au pavillon ( in ïllo tempore c'était encore le di^apeau de la légitimité ) ;

qu'il avait des armes et qu'on se défendrait

triste alternative !î — Il ne réfléchissait pas seidement s'il y avait possibilité de se rallier ; on eût été égorgé, assommé, avant d'avoir parcomai trois cuadres ^ Heureusement la police prit des mesures énergiques et l'hostilité se borna à des insultes verbales. A l'entrée de Quiroga il y eut bien quelques coups de sabre de donnés à plusieurs Français , entr' autres à M, Seris, mais ces Messieurs ne devaient s'en prendre , suivant le consul, qu'à leur curiosité qui les avait portés sur le passage de la plehe.

L'insouciance apparente de M. Mande ville, m'avait rassuré un peu; je compris qu'on était

1 J'ai déjà dit qu'un i.raité de commerce eût évité ce qui est advenu.

habitué à ces émeutes et qu'il fallait se résigner à recevoir dans la ville un coup de couteau, à être boulé ou enlacé dans la campagne, comme un boeuf, avec le même sang-froid, la même philosophie que le consul affectait... Fermement résolu à me conformer aux usages du pays, je me confiai à ma bonne étoile , et je me mis à parcourir la ville dans tous les sens.

Le spectacle qu'offre son intérieur, change trois fois par jour : autant il est animé le soir et le matin , autant il est morne et triste à l'heure de la siesta^ c'est-à-dire depuis deux heures jusqu'à cinq, au moins pendant les chaleurs. A cette heure de repos tout est fermé, les affaires sont suspendues, les places sont désertes et l'on ne voit le long des rues que des changadores * étendus à terre le long des veredas ^ où ils dorment, après leur dîner, jusqu'à ce que les affaires reprennent leurs cours. En ce moment de léthargie, la ville de Buénos-Ayres n'est pas du tout attrayante. Ce qui vous aurait enchanté le soir, ce qui vous eût étonné le matin, a disparu derrière le rideau pour faire place à la monotonie, au silence de la mort. Vous ne voyez dans

1 Jomnalieis ou portefaix,

2 Trottoirs.

les plus beaux quartiers que les portes fermées des tiendas ' si étroites , si vilaines , avec leurs petits guichets grillés qu'on les prendrait pour des loges de fous; ou bien des grilles de fenêtre avançant tellement sur le trottoir qu'on n'y peut marcher deux personnes de front ; chaque ancienne maison paraît, en vérité, ressembler à une prison , tant les grilles sont épaisses , et les fenêtres rares. Ce qui eût échappé à l'analyse aux heures de circulation, s'offre de soi-même, en cet instant, avec tout le ridicule, toute la laidemqu'un reste de prévention nationale se plaît, il faut l'avouer, à amplifier encore. Grâce à Rivadavia les principales rues ont été pavées et nivelées , surtout celles qui avoisinent la place de la Victoria; mais si l'on s'éloigne de ce point central pour visiter les quartiers de la Residencia, de la Concepcion^ de Monserrat ^ de LoT^ea, de Sajî'Nicoîas , ou de Las Cataïinas , on est effrayé de voir l'escarpement des trottoirs , longeant des rues ou plutôt des fossés profonds, boueux et impraticables en tems de pluies, présentant pendant la sécheresse des trous , des espèces de précipices comblés en quelques endroits par de

1 Boutiques ou plutôt magasins de toute espèce de produits d'industrie ou d'art. On appelle]a^?«ftceyi , une boutique d'épicerie ou de comestibles en gros en détail.

la poussière semblable à de la cendre , ou par des têtes de boeuf, de cbeval , et même des carcasses entières de ces animaux; heureux encore si vous ne vous trouvez pas tout-à-coup arrêté par le cadavre de quelque animal en putréfaction*!... Des cercos de tuna'^ de vastes corralones " quelques maisons basses , composent des cuadres entières, à l'angle desquelles, appelé Esqiiina^ on rencontre presque toujom^s une pulperia^ espèce d'échoppe et de cabaret, tout à la fois, à la porte de laquelle s'aperçoivent des chevaux de Gauchos, attachés à un poteau, tandis que leurs maîtres jouent aux cartes , a escondidas ^ c'est-à-dire en cachette, pendant que les céladores font la siesta; car on a prohibé sévèrement le jeu de carte {harajà) appelé monte, pom^ lequel ils sont si passionnés qu'ils jouent souvent jusqu'à leur chemise; heureux quand le jeu finit sans querelle ! dans ce cas , elle se vide sur la place même , avec le long couteau dont ils sont toujours armés. Profitez de l'occupation des Gauchos, pour passer inaperçu, si vous tenez à n'être

1 Une gi'ande preuve de la salubrité de l'air dans cette contrée c'est (lu'iln'y a jamais de maladies pestilentielles ; ce dont on s'étonne avec raison, à la vue de tant de matières animales en décomposition..,.

- Enclos de cactus-cierges du Pérou,

5 Grandes cours.

pas rallié par les ëpitliètes grossières de gringo , de caivaman ou de cajetilla.

Mais la ville sort de sa léthargie î les cliaixgadores sont debout à leur poste , aux esquinas ; les portes des tiendras se rouvrent ; les charrettes nationales ^ et leurs damnés concurrens les petits chai-riots anglais ^ se sont ébranlés ; les nombreux commis, les courtiers, les agens d'affaires se sont remis en com^se, les uns à pied, le plus grand nombre à cheval ; la plage se couvre de voitures, se croisant en tout sens; seidement la multitude des hautes carretillas suit une même direction, elles vont de la douane aux halandras '% puis on les voit revenir des balandras à la douane couvertes des riches produits d'une industrie étrangère. Encore deux heures d'activité, d'occupations sérieuses, puis une nouvelle décoration, des scènes plus paisibles, plus enjouées, plus agréables , plus en harmonie avec nos mœurs , vont captiver notre attention jusqu'à ce que les sérénos nous avertissent qu'il est l' hernie de rentrer.

1 Carretillas.

- Car vos in y lèse s.

5 Les balandras sont des allèges à l'aide desquelles s'opère le déchargement et le chargement des grands bàtimens ; les carretillas , au moyen de leurs énormes roues, peuvent les accoster sans mouiller la marchandise.

Courons vite nous placer à las cuatro esquinas des rues du Pérou et de la \ ictoria, à une cuadre de la place ; nous allons voir le changement à vue et les scènes les plus intéressantes du soir. Au moment où l'on commence à illuminer la ville le bruit cesse graduellement : les carretillas et les carros ont été reconduits au lieu de leurs stations , les cliangadores , composés de nègres robustes , d indiens Patagons et de mulâtres , ont rejoint leurs familles dans les quartiers reculés ; les Gauchos se sont hâtés de regagner leur ran~ cho * ; enfin, tout ce qui pouvait offusquer la vue d'un Européen nouvellement débarqué, s'est éclipsé pour faire place à la population décente et civilisée, qui n'attendait que l'heure où l'ardent Phébus laisse respirer la chaste Phébé pour se montrer, dans les lieux publics , digne de la

haute opinion qu'elle a conçue d'elle-même

Regardez, voilà la longue procession des belles Portenas qui commence : voyez-vous cette file non interrompue de vingt femmes , marchant lentetement en se balançant mollement au mouvement régulateur de l'éventail? et bien , c'est une seule famille, et vous ne voyez heureusement que la portion féminine î car si les hommes ne prenaient

i Sorte de chaumière , que je décrirai plus loin.

pas le parti d'aller se promener de leur côté , il ny aurait plus moyen de circuler; comptons : douze filles nubiles et charmantes ; la mère encore jeune et huena moza ; trois tantes , un tant soit peu envieuses de leurs nièces, souriant k tout venant et lançant plus d'un regard significatif; une grand-mère, encore fraîche et hizarra ^ enfin trois criadas , mulâtresses , chinas ou négresses , riant sous- cape à plus d'un cahaïlero * dont elles ont favorisé les vues. Tout cela va entrer dans cette riche tienda, où déjà tant de femmes sont entrées et d'où elles sont sorties sans rien acheter; elles vont faire atteindre , dépher, chiffonner les plus belles étoffes de Paris, de Lyon, de Londres et de Manchester; les mozosde tiendaxont se confondre en politesses, en petites attentions pour prévenir les désirs de ces charmantes Senoritas, et trèsprobablement elles s'en iront en leur disant « es

1 Littéralement , cabullero signifie chevalier , gentilhomme ; mais il s'applique dans le sens de Monsieur à tout homme décent et de belles manières. Le peuple s'est emparé de ce terme , et je n'ai pu m'empêcher de rire en voyant les nègies se traiter entre eux de caballeros. Jusqu'à la langue espagnole ou castillane se prête aux formes démocratiques ! il n'y a point de différence dans la manière de s'exprimer ; les formules de politesse sont les mêmes chez le bas peuple que chez les grands ; on entend avec une agréable surprise un nègre dire à un autre nègre qu'il rencontre : Como esta su senora ? y la familia ? Dona Juanita... y todos P — vii/y hvenos esta.n, para servir à vd. — f^ciya, vie aleyro ! mnchas e.vpresiones de mi parte •

jnuY hermoso ! voheremos otro dia^ si acaso,,, 53 Les commis de magasin ont affecté beaucoup de politesse , mais ils n'ont pas perdu de vue les criadûs , car il arrive assez fréquemment, au dire des tenderos, que des Portenas peu scrupuleuses, profitant d'un moment où la foule encombrant ime tienda les commis ne savent de quel côté tourner la tête, font passer à leurs suivantes des pièces d'étoffes riches, ou tout autre objet dont elles ont envie. — Je vous préviens que je ne prends pas sur moi la responsabilité de cette inculpation; je vous la donne comme mi on dit ^ par amour pour l'exactitude dans la narration, uniquement. Du reste ce ne serait peut-être qu'un dédommagement , ime faible compensation des sacrifices, du dévouement de ces jolies senoritas

envers des ingrats Car il faut que vous sachiez

que les tenderos (commis de magasin) sont muy piïlos ' ; mais aussi , comme dit le proverbe espagnol , que les Argentins ont adopté : « A pillo , piïlo y medio! »

La foule des promeneurs augmente, les colonnes atmosphériques sont tenues dans ime vibi'ation continuelle ^ par des propos galans qui cha-

1 Bien fripons. Ce mot s'emploie dans le sens de mué , rusé , f n , adroit , habile à tromper.

— - Mi —

touillent aoréablement le tympan de votre oreille ; voyez ce nouveau groupe s'avançant, et au milieu cette superbe personne portant fièrement , mais avec majesté, une tête ornée de roses et d'un magnifique peineton ! Ne dirait-on pas de Calypso

au milieu de ses nymphes ? Ecoutez c'est la

belle Mariquita , surnommée la estrella del sur ! Cette foule de jeunes gens , dont la conversation est si animée , ne la laissera pas passer sans lui adresser ses hommages. Elle est au milieu d'eux ; c'est à qui s' empressera autour d'elle. Voyez avec quelle grâce charmante , avec quelle aisance elle répond à chacun d'eux en le désignant par son nom. La foule grossit, car Mariquita subjugue

tous les cœurs Etrangers ou Portenos, tous

briguent l'honneur de s'en faire remarquer. On la complimente sur la grâce qu'elle a déployée dans la dernière tertulia * , en dansant divinement un cielito et la monionera ^. A l'aide de sa mère, de ses cousines , de ses tantes et des criadas , Mariquita parvient à se dégager de la foule de ses adorateurs ; la voilà qui se dirige du côté de la Alameda ; suivons le fiot qui nous emporte. Comme elle reprend sa dignité! son port de

ï Soirée dansante.

2 Sorte de menuet sauté , dans lequel la danseuse imite les castagnettes avec les doigts. Cette danse est tout-à-fail ravissante.

reine!... \ ous la croiriez iîère, inabordable, dë-

de Quintana :

a Feliz aquel que junto à ti suspirà , « Que el diilce nectar de tu risa bebe , « Que a demanda rie compasion se atreve (( Y blaiidaniente palpitar te mira! ! ! ' »

1 Quoi que la suavité de ces vers ne puisse être rendue par la traduction , voici comment j'ai osé les paraphraser :

Trop heureux le mortel qui près de toi soupire , Qui , s'enivrant d'amour et de ton doux sourire,

Compassion de sa llamme ose te demander

Et te sent, dans ses bras, doucement palpiter !

Pour consoler le lecteur de ma mauvaise traduction je vais reproduire ce passage de l'épitre de A oltaire à M^'e Gaussin. (Imitation de Sapho.)

<( Heureux cent fois le mortel amoureux ,

« Qui tous les jours, peut ie voir et t'entendre,

Je vous vois déjà ravi à la seule vue de Mariquita , c'est une merveille , vous écriez- vous , haletant et coudoyant la foule de ses admirateurs . — Oui c'est une merveille; mais attendez que nous soyons à l' Alameda et cette merveille s'effacera entre vingt, cinquante, cent Portenas plus

ravissantes les unes que les autres et qu'on

ne me taxe pas de vouloir faire de la poésie aux dépens de la vérité! j'en appelle à tous ceux qui ont séjourné assez long - tems à Buénos-j\yres pour n'être plus sous l'intluence de la prëi^ention et je les somme d'avouer qu'ils n'ont pas vu de femmes plus séduisantes. Celles de Monté videé, seules en Amérique , peuvent leur être comparées ; ensuite il faudrait aller en Andalousie , en Italie, en Grèce, en Géorgie ou en Circassie pour retrouver leur type enchanteur. Savez-vous ce qui leur manque pour subjuguer complètement jusqu'à nos volages Français ? de l'instruction et quelques vertus sociales dont elles n'ont pu avoir ridée sous le gouvernement qui règne et par le

« Qui voit son sort écrit dans tes beaux yeux ;

« Qui , pénétré de leurs ieux qu'il adore ,

« A tes genoux oubliant l'univers

« Parle d'amour, et t'en reparle encore !

« Et malheureux qui n'en parle qu'en vers ! »

Cette paraphrase est belle , mais ce n'est pas Quintana.

tems qui court ; aussi ne leur en fais-je pas un crime !

UAIameda, où j'ai débarqué, oii tous ceux qui ont visité le pays ont débarqué comme moi , est le rendez- vous du beau monde , le soir , pendant l'été 5 et l'après-undi des jours de fête dans toutes les saisons. L'Alameda, proprement dite, n'est pas très- étendue ; elle n'occupait qu'une cuadre à mon arrivée ; depuis elle a été augmentée du double , mais il y a à la suite un chemin qui se prolonge très-loin , en longeant la côte peu élevée de la ville ; c'est ce qu'on appelle le Bajo ^ . Ce lieu est un des plus agréables à fréquenter à cause de la fraîcheur , de la pureté de l'air qu'on y respire et de la variété d'objets qui en composent la perspective; car on est en face de la rade, toujours couverte de bâtimens pavoisés. Le lieu de débarquement est rempJi de cha-

1 Prononcer ha-ho , a\ec une forte aspiration du gosier. Ce mot désigne un terrein bas, — Le^* ( appelé Jota) , devant toutes les voyelles et le g devant e et i, ont un son guttural comme dans bajo , qu'on ne peut saisir qu'après beaucoup de tems passé dans le pays. C'est à-peuprès la seule difficulté qu'offre la belle et riche langue castillane, mais aussi c'est une difficulté insurmontable pour beaucoup de personnes et l'occasion de vire à carcajadas (à gorge déployée) pour les portenas , lesquelles prennent plaisir à faire prononcer aux étrangers certains mots prêtant à l'équivoque , par l'enibanas qu'ils éprouvent à pronoucer la Jola.

loupes, de longues et légères pirogues appelées baleinières et des nombreuses charrettes du pays avec leurs grotesques conducteurs; T intervalle assez large séparant le chemin des eaux du fleuve est rempli par une pelouse toujours verte; le coteau ou la petite falaise formant la cote , est occupé par des maisonnettes , des chantiers ou des jardins ; le sud est fermé par un horizon lointain laissant reposer la vue sur les massifs de saules de la Boca ; le nord nous montre, en face du Cuartel et des quintas du Retira , les nombreuses et curieuses charrettes du Tucuman , de Salta , de Cordova et de Mendoza , toutes rangées sur une même ligne, avec leurs familles nomades groupées flegmatiquement sur le gazon en face du costillar ou du matahamhre % rôtissant au bout d'une broche piquée obliquement en terre , sur un feu en plein air. A tous ces objets, formant le fond du tableau , viennent concourir une foule de promeneurs indigènes, d'étrangers cosmopolites^ en voitures élégantes, à cheval ou à pied, pour l'animer , lui rendre la vie et charmer l'observateur. Communément les promeneurs à cheval descendent par le côté du fort , et , après avoir bien caracolé , bien fait admirer leur grâce

» Pièces de viandes dont les Gauclios sont très-friands et dont j'aurai occasion de reparler, ainsi que des charrettes.

à cheval , la légèreté de leur course, après avoir bien pintado , comme disent les Espagnols , ils vont remonter la falaise au Retiro pour entendre les fanfares et la belle musique du Cuartel , ou bien ils prolongent leur course jusqu'à l'ancien couvent de la Recoîeta (actuellement le cimetière) à une demi-lieue au nord, et ils reviennent à travers les quintas rejoindre encore la place du Retiro , puis la rue de îa Florida , la chaussée d'Antin de Buénos- Ayres , où la vanité de l'écuyer se trouve de nouveau flattée à la vue d'une myriade d'élégantes Portenas placées tout exprès à à leurs fenêtres pour voir rentrer les promeneurs.

Bien entendu , nous n'avons pu jouir de ce panorama très- animé , en suivant Mariquita ; notre attention a dû être détournée par les propos galans , les traits fins et spirituels qui circulent , entraînés dans ini gaz magnétique dont nous sommes pénétrés , enivrés , mvis , sans trop chercher à nous en défendre. C'est le privilège des beaux climats , des ciels sans nuages , sans vapeurs malsaines , de disposer l'ame à envisager la îa vie sous des couleurs moins sombres ; ce qui a fait dire à Madame de Staël que le soleil comme la gloire , réchauffe même la tombe. « Dans le Midij ajoule-t-ellcj on se sert si naturellement

des expressions les plus poétiques , qu'on dirait qu'elles se puisent dans l'air et sont inspirées par le soleil. ^ » . Madame de Staël disait cela de l'Italie, mais cette pensée, pleine de justesse, trouve son application à Buenos- Ayres plus qu'ailleurs. La belle langue castillane , aussi bien que Fitalienne , se prête merveilleusement à l'expression des sentimens les plus tendres, comme les plus généreux ; elle fournit en même tems les propos les plus séduisans , les plus mielleux , les plus susceptibles de vibrer harmonieusement jusqu'au cœur comme les expressions les plus terribles, les plus foudroyantes. Aussi presque tous les Espagnols sont poètes et improvisent admirablement des vers qu'ils chantent en s' accompagnant de la guitare ou du piano. J'attribue à cette facilité d'improvisation et à ce langage poétique, commun parmi le peuple , la pauvreté de la littérature espagnole ; l'imagination est tout pour eux et l'orgueil qu'ils en ressentent les empêche de se livrer aux études qui feraient certainement des Espagnols les meilleurs poètes et les meilleurs orateurs modernes. Les Lope de Vega, les Iglesias , les Marte , les Villegas , les Garcilaso de la Vega , les Cervantes , les Jovellanos sont à la hau-

2 Corinne,

teur , sinon des poètes italiens , au moins des poètes , des critiques , et des orateurs français , allemands et anglais. Or, les Argentins, en héritant du bel idiome castillan ^ ont été doués , en outre , d'une imagination plus vwe et d'un esprit plus indépendant ; on a donc droit de s'attendre à leur voir créer une littératm^e américaine digne de la haute opinion qu'ils ont conçue de leurs facultés intellectuelles.

L'hospitalité est une vertu généralement pratiquée chez les Argentins. Il fut un tems où l'on se disputait, à Buénos- Ayres , l'étranger nouvellement débarqué siu^ ces plages ; il n'avait que l'embarras du choix ; du moment qu'il avait élu domicile dans telle ou telle maison, il pouvait se regarder comme étant de la famille , et comme tel, agir en toute liberté. On garde à présent plus de réserve dans les démonstrations d'urbanité ; on n'observe plus, à beaucoup près, le même empressement , à moins d'une bonne recommandation. Les étrangers ne doivent s'en prendi^e qu'à eux-mêmes de ce changement subit; ils ont abusé , d une manière dégoûtante , surtout dans ces dernières années où l'on a vu déborder à Buénos-Ayres le trop plein de notre cii>ilisation , des lois sacrées de l'hospitalité. Cependant, on

peut être assuré d'être accueilli avec bienveil lance et bonté dans toutes les maisons de la ville, à quelle classe que Ton appartienne; il suffit de se comporter avec décence pour être introduit partout.

Pour donner une idée de la manière dont s'exerce encore l'hospitalité à la ville et à la campagne ^ malgré les torts d'un très-grand nombre d'étrangers , je citerai ce qui m' arriva la première année de mon séjour à Buénos-Ayres , et l'on me pardonnera , j'espère , de parler de moi en faveur de l'importance du sujet :

Au moment où la fermentation des esprits était à son comble par la défaite du général Quiroga , je formai le projet d'aller passer trois jours au village de Quilmes ^ avec mon préparateur, dans le but d'y chasser et d'explorer la campagne. Toutes les personnes à qui j'en parlai se récrièrent sur l'imprudence que j'allais commettre; M. Faustino Lezica , lui-même, auquel j'étais recommandé , eut la bonté de me faire dire qu'il ne me conseillait pas de donner suite à mon projet. Je ne tins aucun compte de toutes ces observations , tant j'avais le désir d'aller faire ma moisson d'oiseaux. Je partis un matin, à pied, avec

Gamblin , tous deux armés jusqu'aux dents et bien résolus à nous défendre en cas d'attaque. Outre nos fusils à deux coups , nous avions chacun une paire de pistolets dans nos carnassières et des couteaux de chassa au côté; j'avais obtenu une permission de la police pour être ainsi armé.

Nous traversâmes Barracas^ puis les Saladeros ^ , puis nous entrâmes en chasse dans les vastes plaines marécageuses qui s'étendent sous les petites collines de Quilmes , sans être inquiétés par qui que ce soit. Après avoir chassé toute la journée , par une chaleur suffoquante , nous nous acheminâmes^ vers le soir, au village, afin d'y chercher un gite , pensant qu'il y avait au moins une auberge. Notez bien que je ne savais pas un mot d'espagnol î Gamblin seul, ayant fait la glorieuse campagne d'Espagne, en 1825, comme enfant de troupe, en avait retenu quelques locutions usuelles. — C'est égal, nous avançons bravement , Farme à volonté, au miheu des chardons et des ranchos du villa «e en demandant une posacla (auberge). Il était bien facile de s'apercevoir à notre costume et à notre haragouin que nous étions nouvellement débarqués.

' Etablissemens où l'on tue les bœufs et les vaches pour en fane sécher les peaux , saler la \iande et même les cuirs.

— 2fî4 —

— Un brave piilpero ' indigène eut pitié de notre embarras ; il nous fit signe d'approcher : « Il n'y a pas de posada ici , dit-il , mais si vous voulez vous accommoder d'un mauvais gîte et de notre triste ordinaire , disposez de la maison ; elle est à vous )) . Gela dit, il nous offrit un cigarrito de papier, en signe d'amitié, et nous introduisit auprès de sa famille, dans une pièce voisine. Sa femme était basanée, mais il avait des enfans blancs et de traits réguliers; sa fille aînée, âgée de quatorze ans , était à nos yeux une beauté. Nous en fumes accueillis avec un empressement et des soins vraiment touclians. Bref, nous restâmes trois jours et trois nuits à Quilmes, chez ce bon pulpero , sans qu'il voulût accepter, à notre départ, d'autre rétribution que celle de la valeur du pain et du vin dont nous avions fait ime assez grande consommation.

Je ne dois pas omettre une circonstance qui prouve jusqu'à quel point va la patience et l'indulgence des autorités locales. Dès le soir de notre installation chez le pulpero , nous voulûmes

» Propriétaire d'une pulperia, cette échoppe-cabaret dont j'ai déjà fait mention. Dans la campagne on trouve en outre dans ces boutiques de la mercerie , de la quincaillerie et mille bagatelles à l'usage des Gauchos

aller chasser aux i>izcachas j , (genre de rongeurs voisin des chinchillas , très-abondant partout dans ces campagnes), au lieu d'aller en dehors, nous novis arrêtâmes sur la place du viUage , où nous vîmes des terriers. Nous tirâmes quelques coups de fusil; mais l'obscurité était si grande qu'il fallut abandonner la partie. Nous y retournâmes le lendemain de meilleure heure... quelle fut notre surprise de trouver tous les trous bouchés ! je réfléchis alors sur notre imprudence et je me trouvai heureux que le juge -de-paix fût un homme pacifique. Combien de maires et de juges- > de-paix dans nos villages ou nos cantons , n'auraient pas pris la chose sur ce ton ! —

Le second exemple d'hospitalité sera pris en viUe. J'avais pour voisins immédiats, dans la calle de las Piedras , où était mon établissement, une famille très-respectable qui m'avait fait l'honneur de me prendre en amitié , au point que j'étais grondé sévèrement quand huit jours se passaient sans me voir. Je tombai malade 3 et si sérieusement, qu'on désespéra quelque tems de me sauver ; eh bien î pendant près de deux mois que je fus alité , la senora doua Ramona H

' Caîlomijs viscacia , Geoff. St-Hilaire.

eut l'extrême bonté de me soigner comme son propre fils; de m'assister la nuit comme le jour; ses filles, sa sœur, venaient souvent pour me distraire, et quand je fus en convalescence , grâce à leurs soins assidus, ainsi qu'à l'habileté du doctem^ Nollet * , de Nancy , je recevais à chaque instant de lem^ part quantité de mets , de friandises, préparés par ces dames , dans le but d'exciter mon appétit et de flatter mon goût. Je me plais à lem^ donner ce témoignage pubHc de ma profonde gratitude; le seul que je sois à même d'ofE^r ; mais je suis bien convaincu que c'est

aussi le seul que dona Ramona H voudrait

admettre et qu'elle me gronderait encore d'avoir mis le public dans la confidence.

Après cet hommage, rendu aux vertus hospitalières, nous ne craindrons pas d'entrer dans la maison d'un porieno^ Suivons encore la foule des promeneurs. — Entendez- vous la guitare raisonner aigrement par la vibration rapide de ses douze cordes de métal? Entendez-vous des ris immodérés j des chants monotones , semblables à

1 II y a à Biiénos-Ayres soixante-trois médecins , liuil chirurgiens , deux sages-femmes françaises, six dentistes, qnarante-un pharmaciens, tous reçus après examen par un tribunal de médecine , lequel est aussi chargé de l'inspection des pharmacies.

des psalmodies, interrompus par d'autres chants saccadés sur une mesure très-pressëe ? Tout ce brouhaha , cette confusion , cette gaîté barbare viennent de la pulperie voisme où un Compadrito * raclant la guitare fait danser aux nègres ou aux métis une danse immorale appelée média canâ , en s' interrompant souvent pour avaler une gorgée du verre de genièvre ou de talia circulant à la ronde. S'il vous prend envie d'allumer votre cigarre dans cette pulperie, quekjxi'un vous dira certainement en vous présentant le verre: « Patron^ faites -moi lafai^eurè-e boire un coup, » et n allez pas refuser î — Vous seriez regardé de travers si une lierté déplacée vous faisait hésiter d'y porter les lèvres Je vous ai

déjà averti qu'on ne veut pas ici aristocratie ; il

faut fraterniser : liberté^ égalité ou la mort !

ici plus qu'ailleurs.

Il y a tertulia - dans cette maison basse dont les deux fenêtres grillées et femiées par des volets en dedans^, ne laissent apercevoir aucune lumière; cette maison a peu d'appai ence, elle est triste ,

I Compadi ito signifie compère , compagnon ; c'est un diminutif de covipadre. On l'applique à une classe de mauvais sujets, de paresseux que l'on peut comparer à ce que le peuple de Paris appelle des malins,

•2 Prononcez tertouUa.

et pourtant elle est commodément distribuée, richement meublée.

La plupart des maisons de la ville ont trois cours, quelquefois quatre, et de plus un jardin : la première cour porte le nom de patio primero , c'est la cour dlionneur, toujours bien pavée, souvent en marbre ; la seconde patio segundo , c'est la cour des domestiques , encore pavée mais moins proprement tenue, puis la troisième est le corral (parc) ou se tiennent les chevaux, les volailles etc ; le plus souvent , il arrive que les chevaux sont obligés de traverser la cour d'honneur pour aller au corral où ils sont tenus libres, en plein air ^ jour et nuit. Les appartemens sont ordinairement disposés en carré autour des cours , et ceux des côtés présentent souvent , de la rue , une enfilade de pièces semblable à un dortoir de couvent. La pièce principale (le salon) est spacieuse, toujours plus longue que large ^ très-élevée; garnie de plusieurs douzaines de chaises nord- américaines , d'un beau piano anglais , d'un tapis idem , d'un sofa en crin , de plusieurs tables de jeu et de consoles sur lesquelles sont placés de magnifiques vases de fausses Heurs , des candélabres, ou des chandeliers simples, en plaqué. Les chambres à coucher des maîtres et des mai-

tresses de la maison , lesquelles sont loin d'être ici, comme an Brésil, en Angleterre, ou en Turquie , un sanctuaire impénétrable et inystérieux^ sont encombrées par un immense lit de six pieds carrés , très-élévé , orné de rideaux de soie gracieusement drapés, et ce lit est quelquefois placé , comme un catafalque au milieu de la chambre , mais le plus ordinairement sur un des côtés ; par un sofa ^ une élégante commode , un bureau surmonté d'une petite bibliothèque, si c'est une chambre d'homme, et par des chaises américaines. — Quant aux chambres des domestiques et des enfans , elles sont trèssimples : quatre murailles blanchies , un catre ou lit de camp , recouvert d'un cuir de boeuf, deux chaises communes , une petite table et un vase d'eau composent tout l'ameublement. — Voilà l'intérieur d'une maison opulente. — Celles des classes moyenne et pauvre ne peuvent pas avoir la même élégance : distribuées de la même façon , les murailles au lieu d'être tapissées * sont simplement blanchies, il y a toujours dans le salon trois, quatre, ou six douzaines de chaises et un

1 On commence à lambrisser dans les maisons modernes, à faire des armoires et des cheminées , toutes innovations dues à nos ouvriers . On profite, d'ailleurs, par toute l'Amérique, des progrès rapides de nos arts européens, une innovation utile est adoptée ici bien avant qu'elle soit popularisée chez nous.

sofa, des petites tables j des yases de fleurs et des chandeliers, mais tout cela est nécessairement plus simple , de même que le lit de parade, dans lequel on couche rarement , préférant le catre où l'on se jette tout habillé. — ^Gela donne moins de peine ; il n'y a pas besoin de faire le lit. — Il faut qu'une famille soit bien pauvre pour n'avoir pas maintenant un piano. Les Buenos - Ayréennes et les Montevidéennes sont aussi bien organisées que les Italiennes pour la musique ; mais elle ne se donnent pas la peine d'étudier de la musique écrite (généralement parlant) ; il leur suffit d'entendre une fois ou deux, un air, une contredanse , une ouverture même pour les répéter soit sur le piano, soit sur la guitare avec la plus grande exactitude. — Elles affectionnent particulièrement la musique italienne et française j mais un penchant irrésistible, leur fait préférer encore les tristes Péruviens, les boléros espagnols , les ciélitos nationaux qui ne sont pas sans charme. Rien de séduisant comme une portena disant à une autre , en confidence , ce este triste me llei>a el aima ! » — Entrons à la Tertulia :

Reprenez vos sens ; ne vous laissez pas troubler à la vue de cet essaim de femmes séduisantes ; ne leur procurez pas la jouissance qu'elles ambi-

tiennent le plus, celle de ravir un cœur étranger. * * On va vous présenter le maté, F inévitable maté^ pour augmenter votre embarras et Thilarité de ces dames *. Ce n'est pas une chose facile que de prendi^e le maté, une première fois sans se brûler la langue ou bouclier la homhilla par une aspiration trop forte ! Voyez comme ces dames s'efforcent de cacher le rire qui va leur échapper sous le brillant éventail qu'elles portent à leur figure... Allons, ne rougissez pas trop. = — Heurevisement le bal va s'ouvrir par un menuet et vous rirez à votre tour. — Cette danse convient beaucoup à la noblesse et à l'élégante simplicité des Portenas. Les hommes et les femmes , exercés dès leur enfance à ce pas grave et mesuré trouvent Toccasion d'y déployer toutes les grâces naturelles dont ils sont doués ; ils faut avoir leurs formes élégantes , leurs belles proportions , leur aisance et leur fierté pour oser figurer dans un menuet; aussi

1 Le maté est une boisson chaude qui, dans l'Amérique Méridionale, remplace le thé et le café d'Europe ; il se prend par infusion comme le thé. C'est la feuille pulvérisée, fermentée et préparée d'un arbre du Paraguay et des missions de l'Uruguay connue dans le commerce sous le nom d'herbe du Paraguay (F(?r5a del Paraguay, del Brasil ou simplement Yerha.) On en met une pincée, avec du sucre, dans une petite courge à étroite ouverture , on jette de l'eau bouillante dessus et au lieu de le verser dans des tasses, on l'aspire dans la courge même (ou tout autre vase plus riche, qui en a la forme), au moyen d'un petit

combien d'étrangers , ne doutant de rien , pas même de leur tournure , vont se faire moquer d'eux dans cette tertuïia !.. — Outre \e menuet , dansé généralement , ily a encore la montonera^ le ciélito , la contredanse espagnole et la contredanse française. Cette dernière se généralise dans la haute société , mais on lui préfère avec raison la contradanza espagnola : cette danse est charmante, les portenas en sont folles , et elles abandonneraient plutôt leur grand peineton , conspirateur audacieux , que de renoncer à la contradanza,— C 'est que là, toutes les ressources de la coquetterie féminine peuvent se déployer sans gêne, sans scandale , sans que personne le trouve mauvais excepté les jaloux ; mais les jaloux n'ont

pas beau jeu avec les portenas ! — Pour danser cette contredanse , les hommes et les femmes se mettent sur deux files , les femmes d'un côté et les hommes de l'autre , autant que le salon peut en contenir. Elle est trop compliquée pour que

tube de métal ou de jonc, de huit ou dix pouces de longueur, percé de trous à l'extrémité, comme un arrosoir, pour empêcher que les particules de la plante, n'arrivent dans la bouche. On appelle ce petit tube hombilla. Le maté se prend à quelque heure que ce soit, et dès qu'il arrive une visite, une petite négresse l'apporte aussitôt à sa maîtresse, qui l'offre tour-à-tour aux personnes présentes. Les habitans ne pourraient se passer de cette boisson, assez agréable, quoiqu'elle répugne au premier abord.

je la décrive, il suffit de savoir que Ton y va en avant deux , qu'on y fait et refait des tours- demain , qu'on y chasse et dédiasse, qu'on y valse et que^ ce qui vaut mieux que le reste, on a le plaisir de presser alternativement dans ses bras toutes ces jolies femmes et de leur faire des déclarations sans qu'elles s'en offensent le moins du monde ; seulement elles vous diront naïvement : tiene dueno !!!...

A l'exception du peigne , les femmes de Buénos-Ayres et de Montevideo , suivent les modes françaises ; il y a un assez grand nombre de modistes, de couturières, de lingères de cette nation, et les journaux de modes de Paris circulent dans tous les boudoirs ( ou ce qui tient lieu de boudoirs) des portenas ; mais elles ont adopté des couleurs, des dessins particuliers qui s'harmonisent avec leurs goûts et leiu" caractère. — Les hommes , très-bien faits , de belles manières comme les femmes, suivent indistinctement les modes françaises et anglaises; il y a un grand nombre de tailleurs , très-habiles , de ces deux nations , des bottiers et des coiffeurs faisant d'assez bonnes affaires.

Je suis forcé de quitter mon rôle de Cicérone

ou de diable boiteux, si l'on veut , pour entamer un chapitre plus sérieux , mais non moins intéressant , celui de l'industrie , du commerce et de la navigation ; on m'excusera d'enjamber pardessus quelques détails de mœurs qui pourraient piquer la curiosité des lecteurs^ mais qui ne sont pas d'utilité réelle.

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