CHAPITRE XI
BUÉaros-AirxLES.
Industrie. — ° Commerce. M'avigatîoii.^
On sait déjà à quel genre d'industrie les habitans de la campagne s'adonnent plus volontiers ; Y éducation et la propagation du bétail, lesquelles exigent de leur part un travail bien peu labo-
rieux, puisque la nature et les chevaux sont les grands ressorts qui agissent le plus puissamment dans cette occupation machinale L'agriculture n'est en honneur que dans la Banda-Oriental et sur quelques points de la province de Buenos- Ayres, non loin delà capitale; encore est-il qu'elle mérite à peine ce nom, par l'imperfection des instrujinens aratoires. — Figurez-vous que la charrue de Buenos- Ayres , appelée i^eja , n'est pas autre chose qu'un long pieu de bois recom^bé en crochet , lequel déchire inégalement la surface du sol, grâce aux efforts de deux bœufs niansos^ attelés à l'extrémité supérieure de la rejal... Faites-moi le plaisir de me dire si au tems de Janus, à l'époque de cet heureux âge d'or dont nous parlent les poètes , où Saturne chassé du ciel par son usurpatem^ de fils était réduit à enseigner l'agricultm^e aux peuples du Latium, dites-moi je vous prie si les instrumens étaient plus imparfaits , plus barbares ?
Il fat im tems cependant ( admirez la fertilité du soi!) où malgré la culture arriérée des terres j elles produisaient non seulement assez de blé pour la consommation du pays , mais encore il s'en exportait beaucoup au Brésil , et même aux lies de France et de Bourbon = Aujom^d'hui
Buenos- Ayres est tributaire du Cliili et des Etats- Unis pour une grande partie du froment qu'elle consomme , et faute d'avoir renouvelé les semences , le peu qui se récolte encore de cette céréale a dégénéré tellement qu'on n'en obtient que du pain to.. Jusqu'à la cultiu^e du maïs a été négligée!.. La Banda- Oriental fournit en partie à la consommation de Buénos-Ayi^es Oli! incurie des Ai^gentins ! Le sort de vos neveux n'est pas brillant, si vous ne vous bâtez de cbanger de système.
Comme le gouvernement ohscur-ria. pas encore réussi à expidser de la ville le grand nombre d'Em^opéens industrieux, établis depuis longtems, il est quelques arts et quelques métiers qui prospèrent encore , en donnant un peu d'activité au commerce , tels sont : les fonderies de suif, les fabriques de savon , de cliandelle , de cbocolat, de vermicelle, de yerba, celles de carrosses, de récados (selles du pays), de selles étrangères, de ceinturons, debaliuts, malles etc., de peignes d'écaillé et de corne ; les boulangeries, la ferblanterie , la cbapellerie, l'ébénisterie, l'orfèvrerie, les teintureries, la joaillerie , la matelasserie et la conlitm^erie , plus deux fabriques nouvelles de cuirs tannés. Tous ces arts et mé-
tiers fournissent au trésor d'assez fortes contributions de patentes et occupent un grand nombre de bras, tant étrangers que nationaux. Parmi ces insdustries il en est qui sont propres au pays , bien qu elles soient en partie dans des mains étrangères , telles sont : la fonte des suifs , la fabrication du savon, de la /e/^Z^a, (herbe maté); celle de bahuts, de malles , d'arganas * de matelas et de îits de camp.
Le savon de Buénos-Ayres est d'une espèce toute particulière; il se fabrique ^ ou avec du suif pur , en branche , ou avec des résidus de fonte de suif (cretons et crasses) ou avec le mélange du tout, dans des proportions arbitraires. Il est noir ou rougeâtre, suivant les proportions du suif ou des résidus. Ce qu'il y a de remarquable dans cette fabrication, c'est qu'on emploie pour le durcir la lessive de cendres à hase de potasse. On est d'abord étonné de voir que la potasse opère ici différemment qu'en Europe, mais on cesse d'être surpris quand on sait que les cendres dont il s'agit contiennent encore un autre sel qui , se combinant avec la potasse , dur-
1 Sortes de paniers ou de corbeilles de cuir non tanné pour mettre aux bêtes de somme; les repartidores de pain, de savon, de légumes etc., sont pourvus d'arganas.
cit le savon tout autant que la soude. Je ne crois pas qu'on ait encore reconnu la nature de cet alkali particulier. Un habile fabricant, M. Cam bacërès , établi depuis long-tems à Buënos-Ayres , a fait plusieurs expériences dans le but de séparer ces deux sels, mais je n'ai pas connaissance qu'il ait obtenu un résultat satisfaisant. La cendre dont il s'agit est le produit de l'incinération de deux plantes abondantes dans les provinces de Buénos- Ayres, Santa-Fé et Entre-Rios, surtout sur les bords du Parana , et connues dans le pays sous le nom de quionoa et de Yuy Colorado, Il s'en fait un commerce assez étendu à l'époque de la récoite ; les points d'où on en tire le plus, sont : San- Pedro et San-Nicolas dans la province de Buénos- Ayres, et la Bajada de Santa-Fé,
Il y a déjà bien long-tems qu'on fabrique cette espèce de savon à Buénos-Ayres et à Santa-Fé , mais dans ces derniers tems sa fabrication a éprouvé des améliorations sensibles dues à l'intelligence d'un espagnol européen ( don Domingo Rodriguez) , lequel est parvenu à monter un établissement sur le pied de ceux d'Europe; depuis on a imité son exemple et cette branche d'industrie est une des plus intéressantes # des plus productives de Buénos=Ayres. Avec cette
sorte de savon , le linge se lave à froid , au bord de la rivière j sans qu'on ait besoin d'employer la lessive ; seulement pour le linge très-fin, comme la mousseline , la gaze , la dentelle on emploie le savon blanc de Marseille et d'Espagne *.
L'herbe maté, arrivant du Paraguay des Missions ou du Brésil , dans des surons , a besoin d'être manipulée avant de servir aux consommateurs ; elle a déjà éprouvé sur les lieux de récolte im commencement de préparation par la torréfaction , la fermentation et la pulvérisation ; mais cela ne suffit pas. Elle doit encore éprouver une nouvelle pulvérisation et une fermentation plus ou moins longue , afin d'acquérir les qualités requises par les connaisseurs , surtout celle venant du Brésil, laquelle, très- inférieure sous tous rapports à celle du Paraguay , se bonifie singulièrement au moyen de la manipulation dont il s'agit.
Une autre industrie , propre au pays , mais exercée à présent par des étrangers , parce qu'elle
1 Toutes les lavandières de Buénos-Ayies sont obligées, vu le manque de lonlaines dans la ville, de se rendre au bord du fleuve, pour laver îe linge ; la plupart sont des négresses, lesquelles partent le matin avec leur fardeau de linge sur la tête , une pipe ou un cigarre à la bouche et la petite cafetière ou bouilloire à la main pour chauffer l'eau du mate. C'est un coup d'œil assez riant que de voir la plage verdoyante couverte dans toute son étendue de négresses et de linge étendu.
exige de grands capitaux, est celle des saladeros^ ëtablissemens où l'on sale la viande et les cuirs ; c'est ce qu'on appelle au Brésil charqueadas : la viande salée qui en sort s'appelle en espagnol tasajo , et en portugais charque ^ ; elle s'exporte au Brésil , à la Havane , aux îles du Cap- Vert , et elle est l'objet d'un commerce actif. Tous les cuirs ne se salent pas; la plus grande partie se font sécher au soleil, en les tenant étendus au moyen de nombreux piquets , à environ six pouces du sol ; on appelle cela estaquear, La manière dont les cuirs ont été estaqueados en fait souvent la qualité : les goûts des commercans étrangers diffèrent aussi à cet égard , les uns préférant les cuirs étirés en large , les autres en long. Une fois séchés, ces cuirs s'empilent dans de vastes magasins appelés harracas , et leur conservation exige des soins de la part de Tentrepositeur public ou particulier appelé harraquero ; il faut les battre souvent , les marquer , les enduire d'une couclie de chlorure de chaux ou d'une autre liqueur préservatrice , etc, etc. Le harraquero est sou-
1 Charqve, vient du verbe portugais xarqtiear qu'on prononee charquear et qui signifie faire le lassajo, sécher des tranches de bœuf au soleil. — Suivant M. d'Orbigny char que venu de la langue guichua ou des Incas , est corrompu de charqv.i signifiant viande sèche, et désignant aussi figurément une personne îrès-maigre.
vent un spéculateur sur place; il accapare eo tems opportun les produits du pays, tels que cuirs de bœufs ou de chevaux ; le crin , le suif, les cornes , la laine de mouton , les peaux de loutre et de chinchilla , etc. Sa barraque est munie d'un poids public , vérifié à certaines époques par des inspecteurs. C'est encore une des meilleures industries du pays. Dans ces derniers tems , on a introduit de nouvelles presses à emballer f enfardelar ) le crin , la laine ou les peaux de mouton et autres ; ce qui procure une grande réduction sur le fret par le peu de volume que forment les fardeaux sortant de ces presses. Il est bien à désirer quon introduise cette amélioration à Rio- Grande ainsi qu'à Porto- Alègre.
Le commerce de Buénos-Ayres et des provinces de la ci-devant Union a beaucoup souffert depuis la guerre du Brésil, il est même loin de présenter aujourd'hui l'état satisfaisant communiqué à nos chambres de commerce en 1825. Les principaux capitalistes, attirés dès Tannée 1820 par les promesses d'un gou^vernement protecteur, ont dû abandonner leurs vastes projets d'établissemens amcoles ou industriels , de navisfation intérieure OU de spéculation mercantile , du moment que la fureur des partis se déchaînant de nouveau ,
les passions haineuses , les intérêts privés ont fait place à lamoiir de la patrie et du bien public. Les uns ont porté leurs vues civilisatrices , avec lem^s capitaux , dans des contrées plus pacifiques où un gouvernement, établi sur des bases plus solides , consolidé du moins , à défaut de législation, par l'opinion d'un peuple raisonnable, industrieux , leur offrait la sécurité , la garantie morale sans lesquelles l'esprit le plus éclairé ne peut donner carrière à ses projets bienfaisans , d'autres ont été ruinés complètement , et ont entraîné dans leur débâclé une foule de malheureux artisans : d'autres enfin végètent encore avec des débris de fortune , en attendant qu'une organisation définitive leur permette d'entreprendre avec certitude de succès quelque opération profitable au pays ; mais ce pays méconnaît ses intérêts en persistant à suivre un système d'isolement , paralysateur de toute industrie , de tout commerce.
Cependant, peu de contrées ont plus d'élémens de prospérité que la RépubHque Argentine réunie en corjys de nation, outre que f immense territoire de ses quatorze provinces * est égale-
1 Celle de Jujuy rient de se séparer de la confédération.
ment propre à la culture des denrées du tropique et de celles que produisent nos dëpartemens ; que des canaux naturels , se ramifiant à T infini , assurent des communications faciles moins coûteuses que celles par terre, jusques vers les points les plus distans de la métropole ; que la propagation facile du bétail est une source inépuisable de richesses , que ces peuples peuvent échanger contre des objets susceptibles de leur procurer des jouissances, ou des commodités inconnues encore pour le grand nombre d'entre eux , mais que les progrès de la civilisation leur feront connaître et comprendre, outre, dis-je, tant de moyens qui pourraient être mis en jeu à l'aide de l'industrie et des capitaux étrangers , Buénos - Ayres , Forgueilleuse Buénos - Ayres , si avilie maintenant par son apathie intolérable , possède l'immense avantage de pouvoir .devenir, sous un meilleur gouvernement , l'entrepôt général , non- seulement de toutes les provinces de la confédération , mais encore du Paraguay , de la Patagonie, et même de la riche et prudente Bolivia, si le projet de navigation et de colonisation sur les rivières Bermejo et Pilcomayo vient à se réaliser ! Il y a là des sources inconnues , mais réelles, mais fertiles de richesses, pour tous les peuples, quand Y obscurantisme cessevsiàeYé^nev
sur les malheureux ArgentinSc Un ouvrage, publié à Buénos-Ayres, en 1835 % démontre jusqu'à l'évidence Favantage incalculable qu'il y aurait pour les provinces delaPlata et pour la république de Bolivia à faire un traité d'alliance et de commerce, entre elles, dans le but de faciliter cette navigation intérieure , au moyen des bateaux à vapeur , ou de tous autres que les compagnies jugeraient convenables d'employer. — L'auteur de cet ouvrage, d'un haut intérêt, après être en- ^ tré dans de nombreux détails géographiques et descriptifs sur le vaste pays du Chaco , sur sa population d'aborigènes, ses productions naturelles, l'histoire de sa conquête, tentée à plusieurs reprises par le Paraguay et le Pérou; avant d'entrer dans les détails du plan d'association proposé pour la colonisation, et après avoir démontré l'utilité de la navigation intérieure , s'exprime ainsi :
(( Quand cela se réalisera , si en même tems , « les obstacles et les restrictions de l'intérieur » viennent à disparaître, tant pour le libre trafic )) de tout produit de commerce national ou )) étranger, que pour la concurrence de tous les
1 Noticias liistoricas y descriptivas sohre el (jran j^ais ciel chaco y rio Bermojo, con ohservaciones relativas a un plan de ^laniyacion y colonisacion qve se propone : par José Arenales, Buénos-Ayres 1833.
» îioimnes utiles et industrieux, quels quxh
5) soient ^ l'exportation deyiendra de plus en plus
5) actiye ; la valeur des productions du pays aug-
n mentera graduellement , en même tems que
» celle des maixliandises étrangères diminuera :
« ces réactions , accLunulant toujours des capi-
)) taux acquis (^gaiianciales) , créant des bran-
w elles d'industrie de toutes parts , et amenant
» des gens qui les vivifient sans cesse , élèveront
)) la nation à ce dé gré de prospérité si désiré par
)) les peuples , fréquemment promis par les gou-
)) vernemens et toujours éloigné par les désor-
)) dres de ceux-ci , les passions des partis , et ,
» plus que tout le reste , par le funeste ascen-
^1 dant de ces idées stupides et extravagantes de
)> nos anciens oppresseurs Coml3ien n'est-ce
)) pas honteux d'avoir à le confesser , vingt- trois
» ans après avoir proclamé une grande révolu-
)) tion avec les idées les plus justes et les plus gé-
)) néreuses 1 ! î mais ce n'est pas le cas de flatter
5) la vanité nationale , en lui cachant des vérités
)) qp-'il lui importe beaucoup d'avoir présentes à
û la mémoire.. »
Dès à présent , la navigation ^ des grandes rivières du Parana et de TUraguay occupe plus de
i Voy, la iioîo H, relative aux droits de navigation, au pilotage, etc.
mille embarcations ; deux bateaux à vapeiu: suffiraient, dans l'état actuel des cboses^ pour changer la face des affaires , en activant les relations avec la Banda - Oriental ^ VEntre-RioSy Fanta-Fé et Corrientes ; et si le docteur Francia venait à mourir , ce qui ne peut tarder , quelle révolution dans le commerce de ce pays î . . . Autant que l'on en peut juger par le récit des personnes qui ont pu échapper au despotisme de ce dictateur, personne , après lui n'est capable de suivre le même système de gouvernement ; il est plus croyable que le Paraguay sera aussi en proie à l'anarchie pendant quelque tems, jusqu'à ce qu'un ambitieux l'emporte sur ses rivaux ; mais dès qu'il pourra librement commercer avec l'étranger, ses habitans, reconnaissant bientôt qu'ils peuvent tirer parti de lem^s richesses , inutilisées par le caprice d'un despote, s'empresseront d'accueillir ceux des étrangers qui sympathiseront le plus avec leur caractère doux , humain , hospitalier, plein de gaîté et de franchise. Il sera facile de leur persuader de cultiver ou de laisser cultii>er leurs terres fertiles , dont les productions les plus commmies et les plus abondantes sont le coton blanc, le coton nankin^ le sucre, le riz, le manioc, les bois de construction, de charpente, de menuiserie, d'ébénisterie, d'aussi bonne qua-
lité^ aussi beaux que ceux du Brésil; le maïs de plusieurs espèces, l'herbe maté ^ dont ses forêts ^ abondent et qui est recherchée avec passion par tous les peuples de la Plata, du Chili et du Pérou, et enfin des bestiaux qui ont dû pulluler abondamment de]Duis que le dictateur a défendu l'extraction des cuirs! — Et je ne compte pas Tindigo , le cacao , la cochenille , la vanille qui peuvent être cultivés avec autant de succès qu'au Mexique... toutes ces productions valent certes bien mieux à exploiter que les mines du Brésil, du Pérou et du Mexique !
Malheureuse république Argentine ! ! qui pourrait marcher à l'égal de sa sœur aînée de Nord- Amérique et qui, se laissant séduire, abuser , par les sophismes d'une coterie obscure et rétrograde, donne son consentement tacite aux empiétemens du chef astucieux , dont les vues ambitieuses et étroites n'auront d'autre résultat que celui de restaurer les chaînes rompues , à l'aide de tant de sacrifices ! !
Quelle est donc la fatalité attachée à Tespèce humaine, qu'il faille que la tyrannie, semblable à l'Hydre de Lerne, se reproduise à mesure que les peuples tranchent une de ses hideuses têtes?..
Les séduisantes utopies de uos pliilantropes ne seraient- elles donc destinées qu'à réaliser un rêve de leur imagination?... Non! La cause des peuples doit triompher ; mais les peuples sont encore trop opprimés sous le joug des préjugés; leur éducation ne fait que commencer , ils ne font qu'entrevoir une partie de la perfidie , en soulevant le coin du rideau dont on offusque leurs regards curieux.