URUGUAY
Ile de Martin-Garcia. — lia colonia del Sacramento. — lias "Vacas. - — lias Higueritâs. — lias Vivoras. — Santo»I>oiningo»Soriano^ — El Gualeguay Chu. £1 îLincon-de-las-GaHinas.
En septembre 1855 je me disposai à aller visiter Porto- Alègre , en remontant l'Uruguay , traversant une partie des anciennes Missions et la province de San -Pedro. M, Edouard Nouel^
d'Aiigoulême, Fun de mes associés dans rétablissement que j'avais formé à Bnénos-Ayres et Engène Gamblin, le préparatenr amené de France, vonlnrent bien m' accompagner. Un artisan provençal , et un Allemand demandèrent à être de compagnie jusqu'aux Missions.
Ayant obtenu du ministre de la guerre et du chef de police l'autorisation nécessaire pour sortir avec les armes et les munitions dont j'avais besoin, nous nous embarquâmes, le 2o, sur la balandra nationale Isahela : il ctait dix heures trois-quarts du matin ; le vent du sud soufflait grand frais , nous hhons huit à neuf noeuds , c'est-à-dire deux lieues deux tiers à trois lieues par heure. A deux heures de l'après-midi nous aperçûmes File de Martin- Garcia , et à quatre heures, las ^ acas.
L'île de M art in- Garcia est une forteresse, ou plutôt une position fortifiée par la nature , appaitenant à Buénos-Ayres ; elle défend F entrée de FUruguay et du Parana. Sa situation est entre la Colonia et las \ acas, à distance d'environ dix lieues de ces deux points. Vue du nordouest, à trois ou quatre lieues de distance, sa forme est celle d'une voûte noirâtre sortant de
l'eau. C'est une île intéressante pour les naturalistes , par la nature de son sol primordial et par la variété d'insectes et de plantes qui s'y rencontrent.
La Colonia-del-Sacramento , fondée en 1679 ^ par un gouverneur de Rio Janeiro, a été souvent disputée par les Espagnols , les Portugais , les Anglais et les Brésiliens , à cause de l'importance de sa position. Elle est enfin restée à Fétat Oriental; c'est une des trois villes de cette république.
Il s'y fait peu de commerce parce que son port est petit , mal abrité des vents les plus dangereux, ceux de sud-ouest et sud-est^ et que l'entrée en est difficile, les eaux de la Plata ayant sur cette côte un courant rapide. La Colonia est précisément en face de Buénos-Ayres
C'est entre cette ville et le village de las Vacas que se trouve le ruisseau de San-Juan , à l'emboucliure duquel s'établirent les gens de Sébastien Cabot.
Las Vacas est un village assez triste , situé sur
1 Position astronomique : 34° 28' 14" de lat. et 60° 40' 52" long, relevée en 1831 par M. Barrai. Déclin: à terre (1830) 11° 8' N. E.
les bords d'une petite rivière du même nom , à quelque distance de la côte. Les ranchos dont il est composé ne démentent pas à l'intérieur, dit M. d'Orbigny , l'idée de misère que fait naître leur extérieur. Cependant ce lieu est renommé par l'abondance de bois à brûler qu'il fournit à Buénos-Ayres , et par les secours que cette grande ville en a tiré pendant les divers sièges qu'elle a eu à soutenir du côté de la campagne.
Après avoir passé près des petites îles de las dos Hermanas et del Juncal , nous arrivâmes à la Punta Gorda^ où commence l'Uruguay. Il était presque nuit; le fleuve était devenu calme , et une faible brise du sud enflait mollement les voiles de notre bateau ; nous eûmes tout le tems d'examiner , à la lueur du crépuscule, les bords boisés de la rive gauche de l'Uruguay *. L'élévation de la côte, ainsi qu'une suite d'anses profondément arrondies , se succédant
i Est-il nécessaire de rappeler que la droite ou la yauche d'une rivière est à la droite ou à la gauche de la personne qui la descend ? "— Je fais celte remarque , parce que des voyageurs , d'ailleurs très-savans, ont paru oublier cet usage adopté par tous les géographes. On conçoit qu'il peut en résulter des erreurs très-graves dans la posi^ tion, sur les cartes, des Heux dont les latitudes et longitudes n'ont pas encore été déterminées.
de manière à former mie plage festonnée , produisent, avec les bois du coteau, des points de vue assez variés.
UUruguaj * prend sa source vers le 28^ degré de latitude australe , dans les montagnes ( Serra do Mar) situées au couchant , et assez près de l'île Santa-Catarina. Son cours est rapide , obstrué par des cataractes et des rescifs. Ses eavix , enrichies du tribut de nombreux afttuens , passent pour excellentes , légèrement purgatives , surtout celles que lui fournit le Rio Négro, « quoique , dit Azara^ les os et les troncs d'arbre s'y pétrifient ^ » . Ses plus grandes crues arrivent ordinairement depuis la fin de juillet jusqu'au commencement de novembre. L'Uruguay peut avoir une lieue, ou trois milles de largeur à sa véritable embouchure qui est entre la petite île
1 Le mot Wnujuay se compose de deux mots guaranis : Uruy ua, limaçon d'eau (ampullaire) et y, eau, rivière : vulgairement rivière des limaçons d'eau, ou mieux rivière des ampullaires ; nom qui lui vient du grand nombre de coquilles qu'on y trouve. C'est comme Piraij, de pira poisson, et y rivière etc. (Aie. d'Orb.)
2 C'est uue erreur que partagent tous les habitans des rives de l'Uruguay de croire que les eaux de cette rivière et de ses affluens pétrifient. Les troncs d'arbres et les ossemens qu'on y trouve, en effet, y sont à l'état fossile et non pas à cebii de pétrification^ qui n'est comme l'on sait, qu'une incrustation extérieure.
du Jimcal efc le hameau de las Higuëritas , à la hauteur de la Pimta Gorda ( grosse pointe ) .
Notre patron jeta l'ancre à huit heures du soir^ en face de las Higuéritas, L'obscurité de la nuit, jointe aux lumières de quelques habitations ëparses sur la cote , nous faisaient supposer que ce lieu avait de l'importance, ou au moins quelque chose d'attrayant ; mais nous fumes bien trompés le lendemain , en nous éveillant î Au lieu d'un site enchanteur tel que notre imagination délirante avait pu le rêver, nous ne vîmes plus qu'une plage sablonneuse et un coteau argileux sur le penchant duquel étaient construits une vingtaine de ranclios ou cabanes dont l'aspect misérable était encore attristé par des buissons et des arbrisseaux rabougris.
Néanmoins, ce hameau prendra de l'accroissement, grâce à sa position; le bureau de la douane qui était établi à las Vacas , y a été transféré dernièrement, comme étant plus convenablement situé pour surveiller la navigation , car là {missent les bouches du Parana et il faut, de toute nécessité, passer devant ce bui'eau de douane, soit en remontant, soit en descendant. Une pièce de canon , de gros calibre , posée tout
simplement à terre , est chargée de faire respecter le pavillon Oriental. Cet endroit est à environ six lieues de las Vacas. La pointe de Chaparro en est àime lieue vers le nord.
Le 26 , je descendis forcément à terre pour \ faire viser nos passeports ; je fus reçu très-poliment de la part des employés de la douane, et particulièrement du receveur, qui me parut aimer les étrangers. Il s'empressa de faire apporter une racine à laquelle on donne , dans le pays , le nom de salsa hianca (salsepareille blanche) ; elle se prend en infusion comme la salsepareille de nos officines, et dans les mêmes cas. On la trouve dans le sable , au bord et sous Veau. Cette racine est composée de fibres charnues plus ou moins grosses ; longue quelquefois de vingt à trente pieds ; elle est très noueuse , et les nœuds d'autant plus rapprochés et plus gros, qu'elle est plus vieille. De ces nœuds partent une quantité de fibres contenant plus essentiellement la propriété médicamenteuse . Elle appartient à un arbrisseau peu élevé, à tiges ligneuses et grêles, armées d'épines * .
» On peut rapporter cette plante à la famille des smilacées de Brown, ou des Asparaginées. C'est une espèce différente de celle de la Louisiane et du Mexique, se rapprociiant plutôt de la laiche dessables ou
Si Ton excepte de la petite population de las Higuëritas les employés de la douane , véritables cahalleros^ et trois ou quatre familles, le reste ne respire que brigandage ; malheur à celui que la nuit surprendrait dans cet ancien domaine des charmas !
Nous appareillâmes de nouveau , à 10 heures du matin , avec grand vent du sud. Nous passâmes successivement devant le village de las VimraSy situé en plaine basse, à deux Heues au nord de las Higuéritas et à un mille de la plage. Ce lieu est renommé pour ses excellens chevaux de selle ; sa population est très - minime ; on y voit une chapelle autour de laquelle sont groupés une douzaine de ranchos. El Arénal^ grande baie sablonneuse , à quatre lieues de las Higuëritas, où les caboteurs vont couper du bois dicspinillo ' pour le transporter à Buénos-Ayres et à Monté vidéo. Et le confluent du Rio-Négro , à dix heures de las Higuëritas.
salsepareille d'Allemagne. C'est M, Aimé Boiipand qui l'a fait connaître aux habitans des rives de l'Uruguay , qui s'en servent avec succès et reconnaissance. Elle existe aux Missions et à l'île de Maitin-Garcia.
1 Cet excellent bois de chauffage couvre une grande partie des provinces de Santa-Fé et d'Entre-Rios, et est très-abondant sur les rives de l'Uruguay. « C'est Yespino des habitans du Chili, Varo7naàei Péruviens et une espèce d'acacio des botanistes, n (Al. d'Orb.)
En cet endroit l'Uruguay a beaucoup de courant , et plus de trois lieues de large ; les marins redoublent d'attention. Les eaux du Rio-Nëgro (rivière noire), très-purgatives, peut-être à cause de l'abondance de salsepareille croissant sur les bords , forment une ligne de démarcation très-remarquable, à une lieue au large. Un peu en avant de cette ligne , le lit de rochers sur lequel paraît couler le Rio-Nëgro, est coupé à pic, et il y a une très-grande profondeur. Le confluent de cette rivière de second ordre (comparée à l'Uruguay) présente deux bouches , séparées par des îles très- étendues. On trouve sur sa rive gauche les bourgades de Mercedes et de Santo-Domingo-Soriano ; cette dernière est située au confluent de la bouche australe ; elle fut fondée en 1 566 , sur le territoire des Indiens Chanas , tribu des Charmas , à un mille et demi de l'endroit où elle est actuellement. Le changement de situation s'opéra en 1704. C'est à la Capïlla de Mercedes , située plus avant dans les terres j que se firent entendre les premiers cris de liberté ! proférés par les orientalistes , en présence des insignes infernaux du despotisme inquisitorial de FEspagne. Il se fait un commerce de cabotage très-actif sur le Rio-Négro, tant avec Buenos- Ayres , qu'avec Montévidéo.
Sur la rive droite du Rio Nëgfro commence le Eincon de las Gallinas ^ ( le recoin des poules ) , terrain immense et des plus productifs de la Banda- Oriental. On dit qu'il appartient à Rivadavia. Il a été divisé en plusieurs estancias affermées à différens particuliers ; sa superficie est évaluée à quatre- vingt lieues carrées. UUruguaf au nord et à l'ouest, \eEio Ne'gro à l'est et au sud enclavent le Rincon eu formant de ce joli terrein une presqu'île dont on peut facilement fermer l'isthme , soit par un canal , soit par des fortifications ; aussi a-t-il servi de citadelle pendant les guerres de l'indépendance.
Il y a , à l'endroit où l'Uruguay forme un coude , un promontoire appelé punla de Fray-Ventos , se trouvant précisément en face de la rivière Gualeguaf-Chu - l'un des affluens de l'Uruguay, sur sa rive droite, dans la province d'Entre-Rios. A quelques milles du confinent de cette rivière ,
1 On appelle rincoa tout terrain resserré entre deux rivières, entre des marais ou entouré en partie par les sinuosités d'une rivière ; c'est à proprement dire une presqu'île. Un rincon peut en renfermer luimême plusieurs autres de moindre étendue 5 ce sont des lieux trèsrecherchés pour y former des estancias.
~ Prononcez ijouaJe^oiud-tchou. (nom guarani.)
de quatrième ordre ^ , est située la bourgade du même nom , où il se fait presque autant de commerce qu'à la Bajacla , sur la rive gauche du Parana. C'est à partir de la Piinta de Fray-Venios jusqu'à Y Arsenal ^ à quatre lieues de las Higuëritas, que l'Uruguay a une largeur extraornaire (3 à 4 lieues), causée par l'abaissement des rives d'Entre-Rios et la jonction du ilio Négro.
Le calme étant survenu vers le soir, et la force du courant nous faisant dériver, il fallut jeter l'ancre en attendant une nouvelle brise; nous mouillâmes un peu en avant de la première île de l'Uruguay , portant le nom du promontoire cité plus haut.
Nous passâmes ainsi la nuit du 26 et la journée du 27. Après le dîner nous allâmes cliasser dans un joli parage du Rincon , où la végétation est riche et variée. Nous restâmes en extase devant une foule d'arbres , et d'arbrisseaux différens , de plantes en fleurs que les liserons , les convolvulus, les plantes parasites et les lleurs de l'm'r ornaient avec une sorte d'harmonie enchan-
1 On doit avoir présent îi la mémoire que TUrugiiay, deux fois large comme la Seine , dans tout son coui-s, me sert de comparaison pour toutes les autres rivières.
teresse. Un grand nombre à'espinillos (aux branches tortueuses des quelles pendaient les singulières ruches de l'abeille cartonnière ) , avaient cru naturellement à des distances presques régulières au milieu d'une herbe verte €t touffue^ de manière à former un verger assez semblable à nos cours de Normandie; il ne manquait que des pommes aux espinillos , qui ressemblent assez , ( quant à lu forme ) aux pommiers, pour rendre l'illusion complète. Et ne croyez pas que ce lieu charmant fût désert! loin delà , nous troublâmes singulièrement la tranquillité de ses nombreux et timides habitans, tels que le Nandu (l'autruche d'Amérique), les venados (espèce de cerfs) , réunis en petites bandes cachées dans les hautes graminées et les Carpinchos (grands Cabiaïs) espèces 'amphibies que nous reverrons souvent au bord des rivières et des lacs ; et puis, indépendamment de ces animaux familiers avec les troupeaux de boeufs et de chevaux , on voit encore les buissons et les arbres remplis d'oiseaux de proie, de passereaux et de grimpeurs. Une autruche se leva tout-à-coup devant nous et nous regarda; mais avant d'avoir eu le tems de glisser une balle dans nos fusils... psit î elle avait déjà parcouru un demi mille. — Nous dûmes nous contenter d'un tan gara diadème^ d'un
ëpervier varié et d'un milan blanc à calotte noire. Ce fut en vain que nous essayâmes de surprendre les venados.
A sept heures du soir nous retournâmes à bord; peu de tems après , le vent étant devenu bon , le patron nous remit en route.
Le Rincon de las Gallinas a déjà acquis une certaine célébrité par la victoire qu'y remporta le général Rivera , en 1 825 , sur les forces brési liennes.
Notre marche était lente; nous voguâmes doucement toute la nuit et le jour suivant au milieu des nombreuses îles de l'Uruguay. *
Pour quiconque n'a pas vu l'étonnante végétation du Brésil, celle de l'Uruguay, semblable à celle de Parana , cause véritablement de la surprise : toutes ces îles sont tellement encombrées d'arbres différens, de buissons épineux, de plantes sarmenteuses, qu'on ne peut y pénétrer que la hache ou le couteau à la main. Notre vue était
* Depuis le ^incon-t^e-Za^'-Ga/Zirta^ jusqu'aux Missions, on rencontre fréquemment des îles , mais elles n'ont pas autant d'étendue que celles du Parana.
sans cesse rém^ée par ie mélange des arbres , ie contraste des verdures et des fleurs , le palmier aux longues feuilles d'un vert bleuâtre arquées en panaclie, s'élevait élégamment au-dessus des saules , des lauriers , des talas , des higiierones et des timbos ; ceux-ci dominaient à leur tour Yespinillo , couvert de ses petites fleurs jaunes et odorantes , les Seihos^ aux belles fleurs monopétales d'un rouge brillant , le charmant plumérilo ^ (petit plumet) dont les fleurs sans pétales, sont uniquement composées de longues étamines d'un rouge vif, semblables à des soies raides et verticales comme mie aigrette, et une foule d^autres arbustes fleuris; tout cela donnait un aspect délicieux , un air embaumé , suave et ravissant à ces iles solitaires , dont le silence n'est troublé que par ie roucoulement des timides et caressantes tourterelles, abondantes partout, ou par des bandes de perruches paraissant en être les reines, tant elles font retentir les échos de leurs cris aigus. Si vous vous représentez un beau ciel azuré , une atmosphère diaphane , à peine ondulée par le jeu éthéré des zéphir'; qui , s'amusant en ce moment à charrier dans
1 Mimosa^ fam. des légumineuses, 3e fi ibu (jevre sam corolle. Celte belle espèce de sensitive diffère d'une autre du Brésil dont ies étamines sont rouges et blanches.
le ciel de petits nuages cVor, ne ridaient plus la sm^face de l'onde, et lui laissaient réfléchir, avec la riche Tégétation des lies , notre bateau , ses Toiles , ses cordages , et jusqu'au héron qui passait au-dessus, vous pourrez imaginer quel devait être le déhce , le bien-être indéfinissable que nous éprouvions au miheu de cette rivière calme, coulant si majestueusement sur des bords qu'elle ne semble fertiliser que pour se fahe une parure , et a oiler ses charmes aux yeux des profanes.
^ ers le soir , le calme augmentant encore , le patron fit remorquer la balandre pai^ le canot ; on rama l'espace de deux lieues au clair de lune, en longeant les arbres , le plus près possible , pour éviter le courant. Enfin le vent s' élevant de nouveau avec force , nous passâmes très-rapidement devant Test ancia d'^iZ77ï^zoTo , située sur une falaise calcaire très escarpée. C'est la seule falaise que j'aie remarquée depuis le Rincon de las Gal- Hnas dont le terrain élevé est très -pierreux, dans la partie nord, et ai^giieux dans la partie sud. Nous mouillâmes devant Pavsandu j^endant la nuit du 28 septenmre.