‹ Voyage à Buénos-Ayres et à Porto-AlègreChapitre 17 sur 26 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Départ du Salto. — Suite de l'exploration. — El Puerto. — Belec

— Santa-Rosa ou Bella-Union. — Frontière brésilienne. —

— Itaquyi — Fort de San-Borja.

Le dimanche 27 octobre, à quatre heures de l'après-midi, notre ïoup de mer d'Hovdleur jugea à propos de nous faire embarquer. A peine avionsnous fait une demi-lieue qu'un orage violent

éclata et qu'une bourrasque-pampero nous fit tournoyer à-peu-près comme une toupie. Le patron ne voulait pas, pour tous les diables, retourner au Salto , par cette raison a quil namit jamais relâché en mer. » Pom^tant une forte raffale ayant déchiré la seule voile en coton que nous eussions dans notre galère , l'obligea , bien malgré lui , à nous faire aborder dans un îlot formé par le débordement de l'Uruguay. On ne se figure pas ce que nous eûmes à souifi^ir dans ce malheureux îlot , où il n'y avait pas un seul morceau de bois sec. La pluie commença juste au moment oii nous abordâmes et ne cessa que le lendemain vers midi ; on sait déjà qu il n'y avait pas d'abri à bord, ni même possibilité d'y coucher; nous avions compté sur les cuirs que le patron devait embarquer pour nous faire un toit , au besoin , mais il en avait pris tout juste assez pour préserver nos provisions de bouche et nos bagages ! Ainsi , nous dûmes nous résigner, non-seulement à nous passer de souper, mais encore à nous coucher sous la voûte, un tant soitpeu humide, du firmament. Le lendemain nous avions l'air de gens sortis du naufrage ; nous grelottions à claque -dents et nous étions affamés. Dès que la tempête fut calmée, le patron nous fit sortir de là et nous conduisit à proximité d'im saladero. Nous sautâmes bien vite

à terre, courant nu-jambes, à travers les marécages et les pajonales vers un rancho^ où nous demandâmes l'hospitalité; on nous accueillit bien. Nos hôtes étaient de pauvres canariens venus depuis long- tems déjà , comme beau'coup d'autres , pour peupler ces déserts et remplacer les naturels. Leur habitation, comme toutes celles des Gauchos était une hutte de terre , entremêlée de roseaux, couverte en paille coupante , construite enfin avec toute la simplicité de l'architecture de l'âge d'or. Elle était composée de deux-pièces , la chambre à coucher et l'appartement de réception servant en même tems de cuisine. Un lit , formé de quatre piquets plantés en terre , supportant une claie de roseaux, ou des courroies de cuir entrelacées , sur lequel se place en guise de matelas , une magnifique peau de bœuf non tannée ; quelques autres cuirs étendus à terre pour coucher les enfans ; des holas , des lazos , (armes indispensables du Gaucho), des harnais de chevaux suspendus aux parois du rancho , formaient l'unique ameublement de la chambre. Une autre claie de roseaux, supportée par six piquets et servant à ces dames de canapé ou de sofa , deux têtes de bœuf, en guise de fauteuil , un petit baril d'eau, une marmite en fonte, deux ou trois calebasses servant de vases, une jatte en

bois , et une broche en fer piquée verticalement devant le foyer , placé au milieu même de la cuisine, composaient rigoureusement l'inventaire de l'appartement de réception. Je dois ajouter que , chez les Gauchos plus riches , il y a souvent, à côté du principal corps d'habitation , à la distance de huit ou dix pieds , une seconde hutte , analogue à la première , servant de cuisine , de garde-manger et de basse-cour. Un y a jamais de cheminée ; le foyer se trouve au milieu , et la iumée s'échappe par où elle peut. Les ordures des animaux domestiques , les exhalaisons des viandes accrochées , ou des cuirs étendus , y entretiennent une puanteur insupportable, et des myriades d'insectes bourdonnent sans cesse, tandis que des volées de troupiales , de caracaras ou de vautours-urubu se disputent les débris des ruminans ou des solipèdes dont les ossemens sont entassés comme dans des catacombes , ou épars de côté et d'autre à la surface du sol , comme sur un champ de bataille.

Tandis que nous séchions nos vêteniens devant le foyer enfumé, les braves gens se plaignaient de la misère du tems et des querelles interminables (les partis dans ces malheureuses provinces Ils

i Ils faisaient allusion aux projets ambitieux de Lavalleja dans la Baada-Onental, el à ceux de jUanuoJ Basas à Buénos-A>re«.

nous présentèrent, dans une corne, du lait sortant de la Tache : nous acceptâmes avec empressement et leur offrîmes, en retour, un peu de cana * qui nous restait. Ils allaient nous préparer un asado (rôti) de viande fraîche , quand le patron nous envoya intimer Tordre du ralliement.

Ce jour-la le Salto-Chico fut passé sans trop de peine, grâce aux saules (^sarandisy bordant la rive. Vers le soir, on s'arrêta sur la côte d'Entre- Rios pour faire à souper et passer la nuit. Cette fois , nous bivouaquâmes facilement et gaîment , car le bois sec étant très- abondant , nous limes un immense feu de joie, autant pour achever de nous sécher, que pour nous garantir pendant la nuit de toute visite importune de l'honnête jaguar ou de tout autre aimable voisin. Après nous être repus de Yasao^ après avoir savouré le queso de Goya ^, \di farina de madloca et avoir donné du ton à notre estomac en avalant un traguito de la brûlante candj nous installâmes confortablement nos recados dans le foin, au pied

1 Prononcez Cagna, mouillé ; espèce de uack ou de tafia, connue au Brésil sous le nom de cachaça, c'est de Teau-de-vie de sucre.

2 Fromage rond, très-sec et très-salé, fabriqué principalement à Goya, peuplade de la province de Corrientes.

r> Farine de manioc (prononcez farUjna, mouillé); en porUigais, on ècviifarinJia et Von prononce comme en espagnol.

d'un palmier carondaï, et, nous trouvant tout-àfait snug , nous réparâmes par un sommeil paisible les fatigues et le malaise de la nuit précédente. N'est-ce pas ainsi que le pauvre doit envisager la vie?...

Le lendemain , 29, bon vent et beau tems. En un instant , tout le monde fut sur pied , les recados plies, les armes nettoyées*, et tout à bord. Nous primes le maté^ avant l'aurore; ce cordial devait nous soutenir jusqu'à midi , heure du dîner. La sobriété est une vertu passée, forcément ^ dans les moeurs des Espagnols américains; ils ne font jamais que deux repas par jour ; mais ils prennent le maté à chaque instant. Nous finies bonne route jusqu'au Sait o -Grande. Là, il fallut nous arrêter pour attendre im vent favorable, parce que l'eau coulait avec trop de rapidité pour espérer de dompter le courant ; nous étions d'ailleurs sur la rive droite, et de ce côté il n y a point d'arbres aux branches desquels on

1 C'est un soin qu'il faut prendre chaque jour, surtout avec les armes à piston^ sous peine d'être exposé aux plus grands dangers. Les Gauclios, qui sont très-pju soigneux éprouvent souvent la mystification de voir rater leurs pistolets ; aussi commencent-ils à n'avoir plus la moindre confiance dans les armes à piston. Il faudrait avoir soin de n'envoyer aussi que des cheminées bien ci-idées.

puisse s'accrocher, pour franchir ce mauvais passage. Nous campâmes pendant trois jours, et nous nous occupâmes à chasser , à pêcher , à explorer la campagne.

Nous étions au milieu d'un bosquet surmonté de quelques grands arbres, sur une plage de sable et de galet ; nous avions pour limite , au nord un rocher de grès tendre , très-schisteux , assez élevé pour former promontoire ; à l'ouest des collines (campos quehrados) couvertes de galets semblables à ceux du village del Salto ; k l'est l'Uruguay, emportant avec la rapidité du vent des nuées de cormorans *, et au sud, une petite rivière dans laquelle nous péchâmes des tortues dont nous fîmes d'excellent bouillon. Nos mariniers étaient deux Indiens guaranis , habiles à pêcher; ils prirent souvent un poisson trèsabondant partout , appelé dorado " (doré) à cause de ses couleurs ; il y en avait de fort gros , de deux à trois pieds de long , pesant près de vingt livres, et une grande quantité de petites espèces attirant continuellement les insatiables cormorans.

1 Les zaramayiillons de Azara ; les viyuas des Guarauis j c'est je crois, une espèce de Graculus F

1 Espèce voisine du Miletes micropo (Al. D'Orb,)

L'Uruguay peut avoir, en cet endroit, un mille de largeur. Sa rive droite est bordée, l'espace d'une demi-lieue, par des rochers de grès tendre et schisteux; il y a trois masses principales oii viennent aboutir des collines , séparées par des vallons profonds et marécageux , très-boisés ; ces trois masses de grès forment autant de pointes où l'eau coule avec une rapidité effi^ayante. Un îlot , couvert de saules , se trouve juste au milieu de la rivière , en face de la première pointe , en remontant ; un îlot, plus étendu, est en arrière de la troisième pointe , puis ensuite viennent des îles très-longues. Ces îlots, dont la base est de roches d'alluvion , c est-à-dire de matières arénacées , agrégées et unies plus ou moins fortement par les sédimens , le battement et le poids des eaux , resserrent le lit de l'Uruguay et en précipitent le cours sur une multitude de fragmens de rochers, dont quelc|ues-ims , très-volumineux, ont vingtcinq à trente pieds d'élévation pendant la morteeau. On conçoit que le courant doit s'accroître en raison de l'inclinaison du lit , des obstacles et des chûtes causés par les masses de rochers , de telle sorte que le passage devient impraticable quand la rivière est encaissée dans son lit naturel. Malgré la crue excessive de 1 855 , (nous passions audessus des rochers et des arbres les plus élevés),

il fallait un vent extrêmement fort , faide des rames et de bras vigom-eux , ponr effectuer le passage du Salto- Grande. L'endroit le plus difficile , le plus périlleux, est sans contredit les trois pointes du promontoire dont j'ai parlé; mais on n'est pas encore tranqLiille pour les avoir franchies î Pendant six milles environ, jusqu'aux iles del Herrero ou del Puerto , le courant est encore excessivement rapide ; il serait impossible même de tenir le milieu de la rivière avec le vent le plus fort ; on est obligé d'avoir recours aux branches d'arbres et de s'y accrocher successivement jusques passé ce mauvais pas. Il paraît que la cataracte est peu sensible , en tems ordinaire , mais il n'y a pas assez d'eau pour passer, et des rochers nombreux s'élèvent beaucoup au-dessus du niveau.

La rive droite étant, en plusieurs endroits ^ une falaise haute et escarpée, très-rocheuse, on ne pourrait conséquemment songer à y creuser un canal latéral ; mais la rive gauche , peu élevée , argileuse , offrirait toute facilité pour cette opération utile.

Ce fut avec beaucouj^ de difticulté et de grandes contrariétés, que nous effectuâmes le passage,

le 2 novembre. Partis à cinq heures du matin de la troisième pointe, nous mîmes six heures à la franchir et nous arrivâmes vers onze heures devant ime estancia (ferme pastorale) située sur la rive gauche , à environ une Heue de la première pointe du Salto-Grande. Nous courûmes nous y réchauffer, car nous avions encore passé une nuit pluvieuse , en plein air, sans autre abri que nos ponchos et nos gergas. Uestanciero (propriétaire) était un Indien Guarani, très-riche et hospitalier; nous y déjeunâmes avec un excellent asao et du lait sortant de la vache ; il voulut , de plus , que nous emportassions deux arrohas ( 50 livres ) de viande fraîche.

En sortant de chez lui nous nous vîmes dans la campagne des bandes de ramiers et de tourterelles (païomas) , beaucoup de venados (cerfs), des tinamous (perdi^ix) et des nandous (autruches) en quantité.

Le 3, nous passâmes devant le Puerto (le port): nous cherchâmes vainement ce qui pouvait lui mériter ce nom; nous ne vîmes qu'une plage basse, marécageuse et un chemin peu fréquenté, conduisant au village du. Salto. Il n'y avait à proximité del Puerto qu'un rancho désert, frappé

de malédiction , car le feu du ciel y était tombé récemment et avait rempli d'épouvante une famille indienne , en donnant la mort à une jeune fille de douze ans, dont on voyait encore la modeste tombe. On me montra quelques chevaux abandonnés , revenant chaque soir passer la nuit près du corral où, naguères , une main innocente les avait caressés. J'éprouvai un grand serrement de cœur, à les voir ainsi , tristement arrêtés , la tête basse , près du tombeau de leur jeune maîtresse On eût dit que seuls, au milieu du désert , ils étaient restés pour la pleurer, et donner au voyageur , passant près de cette tombe , un exemple de fidélité et de reconnaissance, inspiré par la nature.

Ici finit la grande rapidité des courans et commencent les terreins bas et inondés au dessus desquels on peut naviguer quand la rivière est débordée jusqu'à plusieurs milles de distance. Cela est d'un grand secours aux mariniers , en ce qu'ils peuvent ainsi naviguer de tous tems, soit à la rame, soit à l'aide de roseaux; tandis que dans le lit de l'Uruguay il faut toujours un vent favorable et très -fort pour le remonter; car, indépendamment des deux Saltos , il y a encore certains hauts- fonds rocheux, sur le^piels l'eau

coule avec force , ce qui retarde et contrarie , en tout tems la navigation à la voile. On a vu de grands bateaux {chalanas ) rester trois et même six mois en route pour se rendre del Puerto à San-Borja qui esta moins de cent lieues du Salto. Quand on navigue dans les hanados^ le voyage est ordinairement de trois semaines à un mois , et cependant le trajet est augmenté au moins d'un tiers à cause des détours. C'est un voyage bien fatiguant et bien monotone pour quiconque n'est pas amant de la nature et admirateur passionné de ses oeuvres î On doit s'attendre à des privations de tout genre; heureux encore si l'on peut conserver intacts ses effets , ses marchandises ou ses collections ; car on n'a nul abri et malgré tous ses soins on peut rarement garantir de l'eau les caisses ou les malles qu'il faut quelquefois décharger pour faciliter le passage du bateau sur un haut-fond. Pour un naturaliste , mêmC;, l'exploration des rives de l'Uruguay, jusqu'au delà du Salto , en remontant, surtout pendant le débordement , offre peu d'intérêt et des difficultés nombreuses, que ne compensent pas les découvertes. Le Parana est plus fécond, sous ce rapport, et récrée davantage la vue par la diversité des sites. L'Uruguay, au contraire, à partir du Salto jusqu'à Itaquy, ne présente sur ses

deux marges qu'une bordure peu étendue en largeur, d'arbres assez variés, à la vérité ^ mais dont les espèces sont les mêmes dans tout le cours du fleuve : ce sont des espinillos , des saules , des laureles^ des seïbos ^ des nanduhàis ^ des timhos *, des talas , des lapachos ^ , des palmiers et beaucoup de buissons épineux, dont quelques-iuis , parmi lesquels les mimosas, portent de charmantes fleurs; des lianes nombreuses, des plantes parasites, des fleurs de l'air {^flores del afre) qui s'entrelacent de toutes parts en semant des fleurs de toutes couleurs jusqu'aux sommités des arbres les plus touffus. Tant qu'on navigue dans le lit de la rivière, on jouit de ce spectacle, qui a bien son mérite , il faut en convenir ; mais en suivant les savanes , ou les terreins inondés , la vue peut à peine se reposer en planant sur de vastes campagnes , basses , ou faiblement ondulées , dépouillées d'arbres, n'offrant qu'une herbe épaisse , rôtie par les feux du soleil , plus haute qu'un homme , en beaucoup d'endroits, et baignées jusqu'à de grandes distances dans les tems de débordement. Ceci s'entend particulièrement de la rive gauche ou de la Banda- Oriental et des

1 Espèce d'acacia .

2 Grande espèce de la famille des bignoniacées (Aie. D'Orb.)

missions brésiliennes ; car la rive droite , ou l'Entre-Rios et Corri entes, offre assez généralement des terreins plus élevés , une végétation plus variée : on y voit de loin en loin quelques forêts , quelques coteaux boisés , où les élégans palmiers aux touffes globuleuses dominent toujours, des estancias (fermes pastorales) des chacras (fermes agricoles) qui récréent la vue, en consolant le voyageur souvent effrayé de son isolement au milieu de ces vastes solitudes.

Nous arrêtâmes , pour faire à souper et passer la nuit, dans un pajonal^ à demi-baigné, où il fallut nous mettre à l'eau jusques par- dessus les genoux pour gagner un endroit sec * . Nous y trouvâmes quelques morceaux de bois , au moyen desquels nous pûmes faire tm bon feu , destiné à nous sécher et à nous garantir de la visite des tigres. Au milieu de la nuit je fus éveillé en sursaut par Eugène Gamblin : mon premier mouvement fut de porter la main sur mon fusil , chargé à balle , et toujours placé sous mon poncho , car nous avions à redouter les terribles jaguars , mais c'était autre chose ; notre bivouac venait d'être

1 Sans la précaution que j'avais eue de me munir d'eau-de-vie camphrée et de savon, nous eussions eu les pieds entamés et déchirés, à force de marcher dans Teau, le sable et les pailles coupantes.

envahi par les eaux î La rivière continuait toujours son débordement; il fallut se hâter de chercher un meilleur gîte. Le feu avait été éteint ; la nuit était obscure ; nous ne pûmes nous rendormir, d'abord à cause de l'humidité, ensuite par la nécessité d'être sur le qui vwe.

Nous n'eûmes pas de peine à être debout avant l'aurore. On ralluma le feu; nous prîmes le maté cimarrouy c'est-à-dire sans sucre, et nous repartîmes avec une légère brise de sud-est , laquelle cessa au lever du soleil. La chaleur était excessive, étouffante. — Vous représentez-vous bien la position d'individus exposés tour-à-tour aux injures de l'orage , à l'humidité glaciale de la nuit et aux feux dévorans du soleil ? Telle était la nôtre. Nous n'avions pas à nous en plaindre nous , puisque cette vie était de notre choix ; mais le pauvre diable qui est forcé d'en faire son état!.... Y songez-vous Ah! que vous devez plaindre ces malheureux Français qu'une fortune adverse oblige à colporter , dans les populations rares de ces déserts, quelques produits de nos manufactures , souvent si chers , si peu convenables , si inutiles , que leurs détenteurs , après avoir supplié les habitans de les en débarrasser, pour une modique somme, se voient encore

ravir jusqu'à l'espoir de retourner un jour dans leur patrie!!!

Nous arrêtâmes de bonne heure dans un assez joli parage , au fond d'une anse formée par le confluent de YArapef^ rivière prenant sa source très-avant dans l'intérieur de la Banda- Oriental. Deux ranchos, uncorral, un four, une rainada % et des jardinages en assez bon ordre, étaient complètement abandonnés. Le patron nous apprit que ces lieux avaient été la propriété d'Indiens guaranis des Hautes-Missions , que le gouvernement oriental avait obligés de s'éloigner récemment, à cause de leurs brigandages , bien qu'ils accordassent une hospitalité franche et cordiale aux voyageurs. Cet endroit, distant d'environ douze lieues du Salto, est un des plus convenables pour l'établissement d\me estancia, ou d'un village ; il y a du bois suffisamment; une partie élevée dominant la campagne (point important pour Vestanciero) ; des champs fertiles en pâturages d'une bonne qualité ; la proximité de deux rivières na-

1 Ce sont quatre ou six poteaux, de 6 ou 8 pieds de hauteur au-dessus desquels sont posés, horizontalement, des branchages ou des troncs de palmiers fendus en deux. La ramada est destinée à donner de Tombre devant l'habitation et aussi à servir de lit pour se garantir des moustiques, ou des tigres.

vlgables, l'Uruguay et l'Arapey; cette dernière;, de troisième ordre, navigable pour de grandes pirogues, très-avant dans l'intérieur, faciliterait le transport par eau des productions de ces contrées. En face , on voit , sur la rive droite de l'Uruguay, la Capiïla de San-Gregorio .

Il y avait autour des ranchos une grande quantité de calebasses et de courges, les unes vertes , les autres déjà desséchées ; des fi^agmens de troncs de bois fossilisés et quelques belles masses de cristaux de quartz-hyalin , faiblement colorés de bleu , apportés sans doute de Tintérieur par les Indiens.

Ici commence une suite d'habitations éparses, de hameaux et de villages qui furent peuplés par des Indiens guaranis, enlevés aux pueblos des missions pendant la guerre avec les Portugais et le Brésil. La mesure était bonne , le projet bien conçu; car depuis l'Arapey jusqu'à la frontière brésilienne , on ne fait pas trois lieues sans rencontrer un hameau ou au moins quelques cabanes \ jL?^ais malheureusement , ces Indiens, sans industrie, enclins naturellement à la paresse, furent trop abandonnés à eux-mêmes. Les brésiliens voyant avec dépit se dépeupler journelle-

ment le terntoire qu'ils convoitaient, intriguèrent de telle sorte auprès des Guaranis qu'ils firent de ceux-ci des ennemis déclarés des Orientalistes. C'est alors qu'on vit ces Indiens, d'abord dociles, s'unir aux fiers Charmas^ s'adjoindre des Gauchos criminels, piller, dévaster en commun toutes les estancias , ainsi que les populations de l'intérieur , pour vendre les bestiaux ou les cuirs volés , aux Portugais et aux Brésiliens , qui trouvaient ce moyen de s'enrichir fort commode , en même tems qu'il servait merveilleusement la haine qu'ils portent à ceux qu'ils appellent encore Espagnols. Les Guaranis et les Charmas servaient aussi d'instrumens aux factieux pour porter le trouble dans la république; le gouvernement Oriental dut prendre une mesure énergique , dans le but de garantir les propriétés des citoyens et maintenir l'ordre dans Fétat. Il mit donc des troupes en campagne , lesquelles détruisirent toutes ces peuplades d'Indiens , ainsi que les restes de Charmas, retranchés dans les montagnes de la frontière nord : une partie retourna dans les anciennes Missions , et l'autre fut emmenée captive à la capitale , où les femmes et les enfans furent répartis dans des maisons particulières, tandis que les hommes furent enrôlés dans l'armée. Depuis cette époque, qui ne date que

de 1835 , tout le pays s étendant depuis le Salto jusqu'au Brésil, est en partie désert, et l'on ne pourra y créer d'établissemens stables, un peu importans, qu'en y installant des colonies d'étrangers industrieux , surveillées , encouragées , prudemment dirigées par des hommes habiles. Alors on verrait se former, avec la protection d'un gouvernement éclairé , des établissemens agricoles ou industriels qui prospéreraient, surtout si la culture de la yerha venait à s'améliorer dans les Missions.

Nous passâmes la nuit dans ce lieu abandonné. Nous rîmes beaucoup d'une mystification qui nous y arriva : en cheminant par terre , à deux ou trois Heues de là , nous avions rencontré un nid de nandu c'est-à-dire un monceau de plus de soixante œiifs^ qu'un nandu mâle était occupé à couver. Dans notre empressement, et notre joie d'une si belle capture, nous nous liâmes d'en répartir une portion entre tous,

i On sait déjà que le nandu (prononcez gnandonj est Tautruche d'Amérique. Elle diffère de celle d'Afrique en ce qu'elle est beaucoup plus petite, et qu'elle est pourvue de trois doigts au lieu de deux seulement que possède l'autruche de l'ancien Continent. Le nandu ou churi des Guaranis, Xavestruz des Espagnols, Vema des Portugais sont le même oiseau appai-tenant quant à 'présent, à l'ordre des échassiers, famille des hréripennes, genre autruche.

dans nos carnassières, nos poches et nos mouclioirs. Le Provençal, plus gourmand que nous, avait défait son pantalon et s" en était servi en guise de sac pour en emporter davantage. Nous voilà cheminant joveusement, avec notre trésor, à travers les hautes graminées, les joncs et les marais fangeux. En arrivant au bateau , l'im de nous tombe à feau, casse ses œufs et nous montre très-clairement qu'ils étaient couvés î Le Provençal, seul, eut le bénéfice dime omelette qui s'était faite en route dans son pantalon de velours.

Le 6 , nous passâmes devant le village ruiné de Belen ; on sV arrêta pour diner. Situé sur une petite éminence , à plus d'un mille du lit de l'Uruguay, ce village se trouvait être, par TefTet de l'inondation , au niveau de feau. Xous en visitâmes les ranchos délabrés; j'en comptai vingtdeux encore debout , v compris l'egHse qui n'était connue le reste qu'un simple rancho ou chaumière. Belen était éloio-né d'environ vino;t lieues du Salto , dans une assez bonne situation poiu^ la culture des champs et le coimnerce de rUruouav.

Le 8 , nous arrêtâmes , pour passer la nuit ,

dans un endroit appelé la Chacra del Padre ^ parce qu'elle appartenait au curé de Santa-Rosa ou de la Bella-Union dont nous n'étions qu'à trois lieues. Nous transportâmes nos recados et nos armes dans le ranclio abandonné, et nous nous y installâmes avec autant de joie que si c'eut été une bonne hôtellerie , car nous commencions à nous fatig uer de coucher en plein air dans les pajonaïes. On fit grand feu devant la porte, autant pour chasser les moustiques que pour nous sécher; nous n'avions pas un fil sec sur le corps.

J'eus le hasard de rencontrer dans le rancho un très- joli sphinx et des phalènes de grande espèce * ; des nids du charmant oiseau-mouche vert-doré^ suspendus au toit enfumé par un brin de jonc ou une petite courroie de cuir ; des cassides de deux espèces - , si abondantes sous les bois des parcs qu'on eut dit une fourmilière. Peu avant d'arriver à cette ancienne chacra , nous avions vu beaucoup d'oiseaux aquatiques, mais au milieu de marécages si impraticables, qu'il eut

1 Lépidoptères (vulgaiiemenl papillons) crépusculaires et uocturnes.

2 L'une d'un beau bleu métallique ; l'autre rouge pointillée de noir. — Les cassides sont des insectes appartenant à l'ordre des coléoptères^ section des tétramères , famille des cycliques (Méth. d'Oliv,). On les appelle vulgairement tortue ou scarabée-tortue, k cause de la forme de leurs élytres.

été impossible d'en approcher. C'étaient des jabirus % des aigrettes (ardëa egretta Lin) : des cigognes marguarj-^ des crabiers du chili i^flûte du soleil^ d'Az:) de grands hérons cendrés^ des canards musqués ' vivant tous en bonne intelligence , sans être inquiétés , au milieu de ces immenses marais où l'on ne voit en fait d'arbres , que des seïhos aux fleurs purpurines et quelques mimosas aux étamines violettes.

Dans ces parages il y a une grande île connue des mariniers sous le nom de isla de las Garzas ( île des hérons ) à cause de la grande quantité d'aigrettes nichant sur les arbres élevés dont l'île est couverte. Au tems des amours , il paraît que cette île est toute blanche , tant est innombrable la quantité d'aigrettes perchées.

Le 9 , nous passâmes devant le village abandonné de la Bella-Union ou de Santa-Rosa, Il ne restait plus qu'une quarantaine de ranchos debout , mais il parait qu'il y en avait plus de

1 Prononcez jabirous ; le géant des oiseaux de rivage [Mycteria umericana^ Lin ) c'est le tuyinju ou mangeur de terre des Guaranis.

2 [Anser 7noschata, Lin.) C'est Fespèce sauvage du grand canard domestique qu'on élève en France sous le nom de canard d'Inde. Les Espagnols le nomment pato réal et les Guaranis ipe guazu (grand canard) ; i! abonde aux Missions.

deux cents en 1852 et que ce point était plus peuplé , plus commerçant que le Salto : il y avait un bureau de douane , un commandant de port et un commandant militaire, chargé de la police. C'était la dernière population de la Banda- Oriental vers les Missions brésiliennes, dont la frontière n'est éloignée que de deux lieues.

On compte quarante lieues de cet endroit au Salto , par la rivière.

Nous ne tardâmes pas à atteindre la terre brésilienne et nous remarquâmes avec satisfaction une différence notable dans l'aspect du pays; des champs verdoyans ^ des arbres dans la campagne , de nombreux troupeaux sur le penchant des collines et dans les plaines ; des cerfs , des autruches en abondance ^ enfin une apparence de vie et de culture contrastant singulièrement avec les déserts que nous venions de parcourir. Les Brésiliens ne sont pas plus industrieux ni plus travailleurs que les Orientalistes et les Argentins , mais les estancias se sont multipliées beaucoup dans ces contrées pendant et après la guerre occupation ^ une grande partie des bestiaux

» Voyez la note M .

enlevés , ceux que les Gauchos ont volés pendant les guerres de parti sont venus peupler les pâturages brésiliens. On a aussi le soin de brûler souvent les champs, ce qui renouvelle l'herbe et contribue beaucoup à leur fertilité , à cause des sels contenus dans les cendres, tout en détruisant les animaux nuisibles , tels que les reptiles , les sauterelles, les fourmis, pullulant de toutes parts pendant les chaleurs.

Nous passâmes la nuit du 9 à la lisière d'un bois au bord de Varrofo del Tigre (ruisseau du

Tigre). IN ous y ftimes joints par quatre brésiliens, armés, se rendant, avec une longue pirogue faite r d'un seul tronc d'arbre * , à un endroit peu

éloigné de là. Ils nous donnèrent, de bonne grâce , un morceau de viande fraîche , ce dont nous avions grand besoin , car notre char que entassé dans un cuir , avant d'être bien sec , ayant souffert d'ailleurs par les pluies continuelles , commençait à se corrompre , et , sauf quelques pigeons , des vanneaux armés ( teruteros ) et du

1 Je vis poui la première fois au Salto de ces longues pirogues , semblables à des baleinières, fabriquées avec le tronc creusé d'un arbie , dont le bois très-léger et très-tenace, convient parfaitement à cet usage^ files avaient été construites dans le Haut Uruguay.

venado^ quand nous pouvions en attraper, nous ne mangions ordinairement que cette mauvaise viande , très salée , rôtie ou hachée , avec de la farine de mandioca en guise de pain. Ils se hâtèrent de nous dire que nous n'avions rien à redouter sur la terre brésilienne * , ni des animaux, ni des hommes , mais qu'il n'en était pas ainsi du pays que nous avions parcouru ; ils nous citèrent plusieurs brigandages qu'on avait commis depuis peu et prétendirent que nous avions été fort heureux de n'avoir pas été attaqués par les Indiens vagabonds rôdant au bord de l'Uruguay pour piller les voyageurs.

Je passerai rapidement sur les privations, la misère que nous eûmes à endurer pendant cette navigation de cinq semaines sur une grande rivière débordée, dans un pays presque désert, exposés aux intempéries d'une saison pluvieuse et orageuse; du 10 au 15, par exemple, il plut constamment ; il survint un vent si violent que nous fumes entraînés au milieu de la rivière ; notre gouvernail en fut démonté ; sans des outils dont j'étais muni nous n'eussions jamais pu l'installer de nouveau. Ce ne fut qu'au bout de deux

t Estahèboa terra!... a terra do Brazillhè coisa ! . f^. il/ces nùo, iem que terrier nada j nâo. . . pois nâo ! pois entaà ?. . . etc.

jours passés sous une tente percée:, faite avec la seule voile en coton, du bateau , que nous vîmes le soleil reparaître pâle et livide connue un malade échappé au tombeau. Mais pourtant , tout triste qu'il était, il ramenait parmi nous Fespérance d'un meilleur sort; son apparition ranimait notre courage abattu par la contrariété de voir nos bagages, nos collections, exposés à être perdus ainsi que différens ouvrages que nous portions à M. Bonpland.

; Quand, peu-à-peu, le soleil, reprenant de la vigueur, pénétrait et réchauffait de ses rayons viviiians nos habits imbibés d'eau, la gaîté commençait à renaître sur nos visages devenus un tant soit peu moroses... Ah! combien le soleil est nécessaire dans ces vastes solitudes où l'on parcourt de si grandes distances sans trouver sur son chemin une seule chaumière pour se mettre à l'abri des orages ou du froid pampero !.. On peut toujours se garantir des feux du soleil, quelque brûla ns qu'ils soient, mais plusieurs jours de pluie suffisent ici pour produire des inondations et opérer de grands ravages. Dans les villes et les villages de ces contrées basses ^ une saison trop pluvieuse porte la consternation parmi les habitans ; les communications

deviennent difficiles par la crue des rivières ; les terrains deviennent fangeux; les cliarriots de transport restent embourbés , ou leurs immenses roues opérant difficilement leur rotation sur un axe de bois , mettent des mois entiers à parcourir une carrière de trente ou quarante lieues ! les habitations, mal closes, couvertes en jonc ou en roseau , laissent filtrer les eaux dans leur intérieur : chacun reste enfermé chez soi ; le commerce est paralysé ; enfin tout est triste, tout dépérit, les animaux même sont silencieux et abattus lorsqu'il pleut souvent.

Le 44, nous passâmes devant le hameau de Santa-Annay première garde brésilienne, en remontant l'Uruguay. La crue excessive de la rivière avait fait des ravages dans ce hameau, composé d'une douzaine de ranchos : plusieurs avaient été emportés par les eaux et le reste était menacé d'être prochainement envahi ; les pauvres habitans étaient campés sur un monticule en attendant la fin de ce déluge.

Qui croirait qu'en voyageant sur une rivière on soit exposé à la famine et la misère la plus grande ? Pourtant c'est ce qui arrive trop fréquemment à ceux qui ne sont pas, comme nous Fêtions, pour-

vus d'armes et de munitions. Des Portugais, que nous vîmes passer dans une pirogue et qui remontaient aussi!' Uruguay avaient été trois jours sans manger ; nous leur donnâmes le restant de notre charque^ à demi- pourri , et nous leiu-s rendîmes, dirent - ils, un grand service. Ils étaient furieux contre San- Antonio qui était resté sourd à leurs vœux et à leurs supplications. Nous-mêmes, nous étions à la ration; nous ne faisions que deux légers repas de ces excellens repas composés

d'une ratatouille de charque et de farine de manioc , mariés ensemble dans la panella (marmite) au moyen de graisse de bœuf et d'eau de rivière î . . Et pour étancher la soif bridante qui dévorait nos entrailles à la suite de cette comessation brésilienne, l'Uruguay était le tonneau dans lequel nous puisions largement. Notre chasse n'était pas toujours fructueuse , les venados et les nandus ne se laissaient pas approcher et quant aux tinamous et aux vanneaux armés, notre provision de sel ayant été fondue , nous leur préférions encore du charque pourri, tant leui^ chair est sèche et insipide.

Non loin d'un ruisseau appelé el Sauce j je vis, au bord d'un ravin, au milieu de la plaine, un grand nombre de cristallisations blanches et vio-

îettes en prismes implantés, et engr^enés les uns dans les autres de manière à former un bloc assez volumineux, compact en apparence^ mais qui , se séparant par un clioc violent, laissait voir de beaux cristaux d'un clivage peu tenace. Les blocs étaient enfoncés dans la terre siliceuse , comme des pavés, et ne laissaient voir qu'une surface noirâtre et raboteuse. Le long des ravins je recueillis, dans une couche très-mince de tourbe sèche , beaucoup de petites géodes quartzeuses et calcédonieuses , en partie cloisonnées et pseudomorfiques. On eut dit de racines et de boisettes pétrifiées sur la place. Il y en avait en assez grande quantité ; le ravin était , de plus , encombré de galets quartzeux. Il est à remarquer que l'Uruguay ne peut plus atteindre le niveau de cette plaine.

Le 1 8 novembre , au moment où nous admirions un beau lever de soleil, notre patron nous dit, en nous montrant au loin un palmier trèsélevé , le seul que nous eussions vu sur la rive orientale. « Vous touchez à la fin de vos maux; voici l'estancia de San-Marcos , éloignée seulement d'une dixaine de lieues du village d'Itaquy .» On fit alors force de rames pour y arriver avant la nuit, car nous avions toujours vent contraire

et un courant difficile à vaincre , à cause de la crue excessive de l'Uruguay. \ ers midi M. Nouel et moi descendîmes à terre dans l'intention de nous rendre à l'estancia, en cli assaut : nous gravîmes d'abord des coteaux mi peu élevés, couverts d e cailloux roulés ou de galets de quartz , puis nous eûmes ensuite à traverser des marécages au milieu desquels nous vîmes beaucoup d'écliassiers, des nandiis^ des venados * , des carpinchos , des garzas hlancas {^ardea alha) ou hérons blancs et des péludos ^ . Il était nuit close quand nous arrivâmes à l'estancia , située

1 Indépendamment du guazuti ( cerws campest is ) abondant partout , je vis dans cette localité , le plus grand des cerfs décrit par Âzara , le giwzv pucv ( prononcez gouaçou poucou) — cerrus peludosvs Desm.) il habite les lieux marécageux, tandis que le guazuti vit dans les terrains secs, mais découverts.

2 Les carpinchos des Argentins, les capi-varas des Brésilens, sont les cabioïsdes auteurs. On n'en connaît qu'une espèce, celle qui se trouve abondamment sur le bord des lacs et des rivières de ces contiées, et décrite par Azara sous le nom de capirj-guara {caria capy-vara de Lin.) elle appartient à Tordre des rongeurs. Cet animal, qui a le port du cochon, avec un museau plus obtus, vit autant sous l'eau que sur terre; il est impossible de voir un amphibie plus multiplié que celui-ci. Sa chair, bien assaisonnée, n'est pas désagréable.

3 Tatous. Il y a encore une grande confusion dans la détermination des espèces de ce singulier mammifère appartenant à l'ordre des édentés, tribu des édentés ordinaires genre talou (Dasypus , Lin.) Fehz de Azara en a décrit huit espèces, mais il en existe encore un plus grand nombre que M. D'Orbigny fera sans doute connaître. La chair des petites espèces {mulitas) est très-délicate et très-recherchée des gourmets à Buénos-Ayi-es.

sur une hauteur dominant toutes les terres qui en dépendent. Une position semblable est trèsen viëe des estancieros , parce que , dans les tems de trouble, où l'on peut craindre le vol des bestiaux , le maître peut veiller sur eux sans se déranger. Dès que nous débarquâmes , M. Nouel et moi, nous fûmes aperçus , bien que ce fût à près de trois lieues de l'habitation, et ^ ne sachant pas qui nous étions, l'estanciero dépêcha immédiatement deux peones pour rallier tous les chevaux épars dans la campagne et les entrer au corral (parc).

La base de ces coteaux isolés, couverts de galets jusqu'à la cime, est de ^rès rouge-sai^g ^ assez bien formé, propre à aiguiser, d'ailleurs trèsconvenable au pavage des trottoirs , des maisons, etc. On était occupé à faire un mur destiné à enclore le corral ^ avec des plaques de ce grès, longues de quatre à cinq pieds sur six à huit polices d'épaisseur. Cela me fit juger que ce banc de grès devait être stratiforme.

On nous reçut très-bien à l'estancia de San- Marcos ; l'estanciero brésilien nous donna chez lui un repas splendide^ arrosé d'excellent vin d' O^or^o ; il est vrai que, nous prenant pour

des marcliands , il avait l'espoir de traiter quelque affaire avantageuse , et son désappointement fut un peu grand quand il sut que nous étions des apanhadores de hichinhos . Quoiqu'il en soit, nous passâmes là trois joui^s à nous ravitailler. Il regrettait surtout que nous n'eussions pas de tabac, àe yerha, de sucre et de papier à lui vendre, parce que le débordement des rivières l'avait empêché d'aller renouveler ses provisions à Alegrete, petite ville fi^ontière à dix lieues de là vers lestsud-est.

Le 21 , nous allâmes coucher à deux lieues plus au nord, dans im grand pajonal (champ de de hautes herbes).

Le 22 , une bonne brise de vent de sud-est nous poussa enfin rondement; nous passâmes devant le confluent de YYhicuf-quazu ( grande rivière de VYhicu), ancienne limite de la Banda- Oriental vers le nord, à neufheues sud dltaquy. C'est une rivière de second ordre. Puis , vint l'estancia de Santa-Maria^ à cinq lieues d'Itaquy, et celles de la Trinidade^ à quatre Heues. Ces dernières, au nombre de trois, forment unhameau; nous en passâmes très-près et allâmes coucher im peu plus loin , en face du puehlo (bouro^)

îa Crii% ^ petite peuplade d'Indiens Guaranis et de quelques Espagnols-américains, sur la côte de Corrientes , à deux lieues sud d'Itaquy.

Le 25 novembre, nous arrivâmes à Itaquy. La vue de ce village nous attrista encore plus que celle du Salto. Il venait d'être envahi complètement par l'Uruguay , et les liabitans en petit nombre, ne faisaient que d'y rentrer après avoir bivouaqué huit jours sur une colline voisine.

Une vingtaine de ranchos mal construits, placés sans aucun ordre, fort rapprochés les uns des autres ; un sol pierreux ( grès quartzeux ) rempli de lézards et de couleuvres , dans la partie de l'ouest , vaseux et aride dans celle de l'est , voilà l'aspect d'Itaquy en l'an de grâce 1853. Ce village est la seconde garde brésilienne en venant du Salto. Il y a un commandant militaire dépendant de celui de San-Borja, im juge de paix, etc.

Nous restâmes encore trois jours pleins à Itaquy pour changer de bateau , parce que notre cidevant loup-de-mer d'Honileur en avait décidé ainsi; ce dont nous fûmes fort aises, car le caractère de ce marin s' était tellement démenti en route qu'il nous était devenu à charge. Nous gagnâmes

aussi à rëcliange de la Chaïana ^ , bateau plat surmonté d'un toit léger fait avec des roseaux et des cuirs tendus à l'aide de courroies.

En attendant notre départ nous étions campés sous une tente, au bord de l'eau, et pom^ utiliser le tems nous chassions aux environs , mais il n'y avait que des troupiales à tête et ventre jaunes ^ et des martins-pêclieurs de grande espèce ^ , venant se percher jusques sur le toit des ranchos.

On ne saurait croire combien les habitans d'Itaquy, et généralement tous les Brésiliens que nous rencontrâmes , étaient intrigués de nous voir avec tant de bagages, tant de choses inutiles à leurs yeux , tant de frioleiras tant de harholetas , de hichinhos ^ , de capim ' , de pedrinhas ^ etc. Cela donnait lieu à de curieux entretiens entre eux , à de singulières conjectm'es.

1 Mot espagnol correspondant à chaland.

2 Oriolus Flavus, Lin et Lath; espèce répandue dans presque toute l'Amérique.

5 Le martin-pêcheui-bleu de ciel, de Az: [Alcedo Cinerifrons, Vieillot) . 4 Niaiseries , bagatelles.

V, Papillons.

G Insectes.

7 Foin.

s Petites pierres.

Suivant les uns, j'étais un éi>éque^ venant rétablir le règne des jésuites aux Missions ; suivant d'autres, nous étions des espions^ envoyés par le gouvernement français pour reconnaître le pays et en rendre compte ; suivant quelques uns , d'un esprit pénétrant, nous étions de vils émissaires de don Pedro 1 , et suivant le plus grand nombre, nous étionsybw<s/

Le 25, nous suivîmes notre route pour San- Borja ; mais cette fois , dans le lit de TUruguay qui avait déjà baissé de plus de vingt pieds en huit jours. La chalana étant grande et couverte nous n'eûmes plus besoin d'aller coucher chaque jour dans les terrains marécageux , et puis nous pûmes jouir véritablement de la vie contemplative et d'extase , car l'espace de trente lieues qui nous séparait de la première Mission, est rempli, le long de l'Uruguay, de forêts magnifiques où un luxe de végétation brésilienne se déploie à chaque pas , et nous eûmes le plaisir de faire une assez jolie récolte.

Les oiseaux les plus communs étaient : des martins -pêcheurs de trois espèces , des crabiers , des pies bleu-ciel et acahé^ des perroquets , des anis %

1 L'anno-guazu de Az. {crotophayvs-^najor, Bris.) aiii des palétuviers de Buff-

des couroucous * aux couleurs magnifiques , et de beaux toucans ' à gorge blanche , mais fort difficiles à approcher.

Le premier décembre , nous arrivâmes au port de San-Borja. Il y avec alors deux bateaux pontés avec une demi-douzaine de bateaux plats , ou Chalanas ; un navire d'une cinquantaine de tonneaux était sur les chantiers, destiné à être ai^mé en goélette , pour faire la navigation de l'Uruguay jusqu'au Salto. Le porto ou le passo (gué) est tout simplement une clairière assez escarpée, pratiquée au milieu des bois, assez incommode pour ceux qui ont des marchandise s à embarquer ou à débarquer. Le terrein est d'argile jaune et de terre limoneuse, conséquemment d'alluvion nouvelle.

San-Borja (la bourgade) est situé à plus d'une lieue du port. On trouve, après avoir passé les bois de la rive gauche par des chemins tortueux et vaseux , quelques ranchos , ce sont ceux do Porto .

Nous nous rendîmes à pied à la bourg*ade , quoique la chaleur fut excessive; les habitans s'en

i Le surucua de Az. (trogon curuicui, Lin.) coiiroucou à ventre rouge des Aut.

^ Toco de Buff. {mmj?hastos toco, Lin.) îi diffère de celui de ta Gnyane, en ce qu'il n'a pas de cercle rouge à la gorge.

étonnèrent beaucoup , étant accoutumés , comme les Argentins et les Orientalistes , à ne pas faire un pas à pied. Nous traversâmes une campagne dépouillée d'arbres , de buissons et même de verdure , car l'herbe ( espèce de gramen très-odorant, d'un goût de citron fort prononcé) était déjà sèche et jaune. Bientôt la tour carrée de l'église s'offrit à nos regards. A mesure que nous nous élevions, nous découvrions devant nous, des bosquets, des bois d'orangers, des chacaras * entourées de fossés garnis de bromélias (nicamata) aux feuilles rouge de sang et aux belles fleurs en épi, et au loin, dans l'est, des bois de peu d'étendue , espacés comme des fermes de Haute- Normandie. En nous détournant nous nous aperçûmes que nous dominions beaucoup l'Uruguay dont le cours sinueux ^ en cet endroit ^ , était voilé en partie par d'épaisses et magnifiques forêts; c'est que le sol argileux {^ferrugineux^ s^élevait par une pente douce jusqu'à San-Borja.

1 C'est la même chose que chacras en Esgagnol ; mais ici, de même que dans la province de Co rientes, ce mot ne s'emploie pas seulement pour une ferme agricole, il désigne aussi toute espèce de maison de campagne avec jardin ou bosquet; il correspond alors aux quintas de Buénos-AjTes. On voit presque toujours un bois à'oranijers et de citronniers assez étendu, près de ces chacaras.

2 A cette distance de son embouchure, l'Uruguay est encore large comme la Seine à Paris; son lit conserve à peu près la même largemdepuis les Hautes-Missions jusqu'à Itaquy, et de là au Salto, il déborde fréquemment.

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