CHAPITRE XVII
INTERIEUB. D£ SAO-FEDRO.
le Jacuy. — La Cacheîra. — Le Butucarahy. — La Cruz-AIta. Rio-Fardo. — Le Jacuy jusqu'à Forto-Alègre.
Le JacuY était eu basses eaux quaud nous y arrivâmes ; dans cet état il y avait encore plus de dix pieds de profondeur au milieu de son lit ; ses bords ont un escarpement de vingt pieds ; la des-
cente de la rive droite et la montée de la gauche sont difficiles pour les charrettes. Ses alentours sont fort beaux et ne le cèdent pas de beaucoup à ceux du Jaguaiy; couronné à l'ouest, au nord et au nord-est par des coteaux à demi-boisés , il coule entre de belles prairies vertes , arrosées de nombreux ruisseaux, ombragées d'arbrisseaux fleuris , autour desquels voltigent sans cesse plusieurs espèces d'oiseaux- mouches disputant à de magnifiques lépidoptères le nectar embaumé répandu avec profusion dans le calice des fleurs.
Le cours de cette rivière de second ordre se dirige, en cet endroit , de l'ouest à l'est; il est sinueux et rapide ; cependant des bateaux plats peuvent encore le remonter assez loin. Descendant du nord à travers la Sen^a il fait d'abord plusieurs coudes à l'ouest et à l'est, puis il prend définitivement sa course au sud-est, à travers d'épaisses forêts, des bords marécageux, jusqu'à Porto-Alègre, en passant par les villes de la Cacheira et de Rio-Pardo, les villages de Santo- Amaro^ Fréguésia-Noi^a et les charqueadas. Il s'est grossi dans sa course, des eaux du Batucarahr du Rio-Pordo et du Tacuary-Guazu àu. côté du nordj et d'une multitude de ruisseaux du côté du sud, jusqu'à ce qu'il contribue lui-même
à former le Rio- Grande. A l'endroit où nous le traversâmes , il est à - peu - près large comme la Seine j en face des Tuileries \ Le terrain est d'argile jaune mélangée de sable, il n'y a en cet endroit, ni galets, ni débris organiques à l'état fossile ; on ne trouve dans le lit qu une roche de hornjeh (petrosilex corné) d'un brun de foie, très- chargé d'amphibole et fondant en verre noir très-facilement % avec une masse à fleur d'eau, de petrosilex de même couleur fondant difncilement en verre-blanc ; cette dernière substance contient des points limpides de quartz infusible et des points d'amphibole Jondant en verre noir. La masse est stratiforme et les tranches perpendiculaires au sol , apparemment par le bouleversement de la roche que la force des courans aura déplacée.
Le passo du Jacuy est très- fréquenté : c'est un mouvement perpétuel de charrettes, de chevaux, de mules, de bœufs, de voyageurs, de marchandises se croisant dans la rivière. Il y aurait lieu à exercer le crayon d'un caricaturiste, ou la plume d'un écrivain spirituel dans ce lieu où tant de scènes grotesques s'offrent au spectateur
1 Soixante toises.
2 Déterminé par M. CorcUer.
attentif. Les costumes ou l'accoutrement des voyageurs nationaux et étrangers, le mélange des figures noires , blanches , cuivrées , olivâtres , bazanées , les nageurs métis ou Indiens accompagnant un troupeau d'animaux, ceux-ci que le courant entraîne , ceux-là faisant d'étonnans efforts pour rallier leurs bœufs ou empêcher les charrettes de couler ; les longues et étroites pirogues , faites d'un tronc d'arbre , passant avec la rapidité du vent avec leurs passagers que la crainte de chavirer tient attentivement immobiles, ces forêts de cornes s' entrechoquant; ces immenses charriots couverts de peaux de bœufs à demi enfoncées dans l'eau, suspendus seulement par une légère pirogue ou une simple barrique attachés dans leur intérieur ; les six bœufs attelés que Varreador dirige d'un bras nerveux ou d'une voix de Stentor.... tout cela n'est que l'esquisse d'un tableau très - animé, bien digne de captiver l'attention de l'observateur , car il passera souvent de l'hilarité que produit une scène grotesque, à la crainte ou à la douleur d'un accident tragique. Il n'arrive que trop fréquemment des malheurs dans ces passages de rivières rapides : ou un homme est estropié par les animaux qu'il s'efforce de ralliera la nage, ou noyé dans une charrette qui chavire , ou emporté dans
une pelota. Quant aux animaux il est rare qu'il n'y en ait pas quelques-uns d'entraînés par le courant ou de noyés sous les charrettes.
Nous effectuâmes notre passage sans accident , grâces à la longue expérience du tropero , et nous allâmes camper à un quart de lieue de la rive gauche pour carnear ^ c'est-à-dire tuer une vache et faire du charque.
Il est bien fâcheux que toutes ces belles plaines basses du Jacuy et des autres rivières soient ex posées à des débordemens fréquens; cela est un obstacle, jiisqu'à présent insurmontable, à leur culture , en même tems qu'il oblige les habitans riverains , possédant des bestiaux , à réunir une plus grande étendue de terrein afin de pouvoir retirer les animaux sur les hauteurs pendant les inondations. Cet inconvénient nuit à la fois aux progrès de 1 agriculture et de la population. Ensuite, l'ambition des estancieros consistant à posséder de grands troupeaux comme par exemple cinq mille, dix mille, trente mille têtes de bétail j il en résulte qu'ils cherchent à s'approprier le plus de terrein possible ; aussi n'est-il pas Tare de voir des estancias , surtout dans les Missions et la partie voisine de la Banda-Oriental ,
posséder dix , vingt ou trente lieues, et plus d'ëtendue î Et s'ils n'obtiennent pas tous ces vastes terreins à titre de concessions , de la part du gouvernement , ils achètent de leurs voisins pauvres les terres qui les entourent et se délivrent ainsi de toute concurrence importune. On conçoit facilement que cette répartition d'une grande étendue de pays entre les mains d'un seul individu ou d'une seule famille doit retarder considérablement les progrès de la population. On répondra peut être à cela que ces grandes propriétés se diviseront nécessairement par la multiplication des familles; mais combien de siècles faudrait-il, pour peupler comme une province des Etats-Unis par exemple , une superficie de plus de quinze mille lieues carrées que peut avoir la province de Rio-Grande ?... Quand elle n'a encore que cent soixante mille âmes depuis plus de deux cents ans qu'elle est fondée ! !
Le gouvernement Brésilien a voulu, en quelque sorte , remédier à ce grave inconvénient (pour ne pas dire abus) , en rendant une loi défendant la concession , au même individu , de plus d'une sesmaria % à la fois, et, l'étendue de
1 Terrein inculte.
la sesmaria fut fixée à trois lieues en tous sens; mais il paraît qu'on ne l'observe pas rigoureusement, et d'ailleurs j comment dépouiller de leurs droits, sans une injvistice criante ^ les grands pro priétaires qui ont acquis et acquièrent encore des terres ?
Par toutes ces raisons , une grande quantité de sites charmans , de terreins très-fertiles , très-propres à la culture des céréales , du coton , du sucre, du café ou de la mandioca resteront longtems encore sans autres habitans que les bœufs , les moutons, les mules , ou les chevaux.
Le peu de culture qu'on fait dans les chacaraSy les Jazendas ou autour des estancias consiste uniquement , à planter de la mandioca ( manioc ) semer àumaïs^ des feijoes (haricots) àuriz et quelques légumes , le tout pour les besoins de la famille et sans se donner beaucoup de mal. Le jardin ou le champ cultivé se trouve le plus communément placé au milieu d'un bois , afin de le préserver de l'invasion des bestiaux * ; c'est ce
2 Pour n'avoir pas pris ces précautions, Texcellent M. Bonpiand a perdu toutes les cultures qu'il avait essayé de faire à San-Juan-Miri. Il a eu d'ailleurs beaucoup à se plaindre de trois Français qu'il avait amenés de Buénos-Ayres, à grands frais, et qu'il s'est vu forcé de mctire à la porte.
qu'on appelle une roça ou un roçado ( défriché). Pour cela on se contente de faire un abatis de grands arbres au milieu du mato (bois ou forêt), d'en brûler le pied pour détruire les racines et de remuer ensuite légèrement la terre ; la nature , cette excellente et prévoyante mère, fait le reste. Tous les travaux d'agriculture se bornent à-peuprès à cela dans la province de Ptio-Grande aussi bien que dans les autres provinces du riche et fertile Brésil^ Cependant j'ai remarqué des exceptions ; on rencontre quelques roçados mieux tenus que d'autres et cultivés à la manière de nos potagers ; mais aussi il faut convenir que cela est rare et ne se voit guère que chez les Européens. Si les bestiaux font peu de ravages dans ces enclos, il y a, par contre, l'inconvénient des oiseaux^ des perroquets surtout, des singes et autres animaux, auquel il est assez difficile de remédier ; du reste on s'en occupe peu ^.
Le 12 nous aperçûmes la Cac/ze/m , des hauteurs dont elle se trouve dominée et par lesquelles passe la route des Missions. C'est ime jolie petite
< Voyez la première et la seconde partie du voyage de M. Auguste Saint-Hilaire au Brésil.
2 Voyez la note M,
ville, récemment fondée, située sm" mie colline de la rive gauche du Jacuy, non loin du confluent du Butucarahy, Les maisons, blanchies extérieurement , sont bâties en pierre et en brique , couvertes en tuile rouge. L'église, d'une extrême simplicité, n'a l'air que d'une grande maison.
La situation de la Cacheira est assez riante et très -favorable au commerce d'échange, puisque sa proximité du Jacuy lui permet de communiquer par eau avec la capitale de la province. De plus , il n'y a que huit lieues par terre , de cet endi^oit à Rio-Pardo. D'élégantes gondoles vont et viennent continuellement de Porto-Alègre jusqu'à la Cacheira en passant par ïlio-Pardo. Il était question d'établir très-prochainement un ligne de bateaux à vapeur depuis la ville de Sao-Pedro (ou Rio-Grande) jusqu'à cette petite ville, en servant tous les points intermédiaires.
La pierre dont on bâtit les maisons et les édifices à la Cacheira provient d'une carrière située dans la partie la plus élevée des collines, où passe la route des Missions. C'est un grès quartzeux argilifère, à gros grains , contenant des fragmens volumineux d'argile bolaire rou.geâtre. Il paraît qu'il y a aussi des carrières de calcaire commun
dans les environs , dont on fait la chaux nécessaire aux constructions.
La plupart des hautes collines avoisinant la Caclieira sont couvertes de cailloux roulés et de graviers; elles sont moins boisées que celles de Santa-Maria, assez élevées au nord, un peu raides, mais basses et ondulées du côté du sud.
Nous arrivâmes au passo do Butucarahy à onze heures du matin. Cette rivière ayant crû déjà beaucoup par les pluies du huit et du neuf, et nous trouvant dans la nécessité de décharger les chari'ettes, nous campâmes sur la rive droite jusqu'au lendemain. Nous avions fait , depuis le Jacuy , sept à huit lieues à l'est.
Le Butucarahy est une rivière de quatrième ordre ; elle a beaucoup de profondeur et de courant ; elle prend sa source vers le nord, au delà de la Serra et se dirige au sud par de nombreux circuits, pour se réunii' au Jacuy, non loin de la Cacheira. La rive àvoite àxipasso est formée d'une colline d'argile sablonneuse , très - mélangée de galets de silex, de calcaire et de bois fossile. La rive gauche est une plaine marécageuse d'environ deux lieues de contour , formant comme un
bassiu ovale entouré de collines. Le fond de ce bassin est du limon mélangé de sable, recouvrant une roche très-étendue d'argile plastique.
On voit sur la rive gauche une belle roche de grès quartzeux argilifère tendre et rubané. Elle peut avoir quinze à dix-huit pieds de puissance au dessus de l'eau quand la rivière est basse, mais elle m'a paru sY^tendre beaucoup au dessous. Elle est stratifiée par couches alternatives roses et blanches ; ces couches sont plus minces et plus nombreuses vers le bas de la roche que dans le haut , mais elles sont si bien marquées qu'on pourrait compter le nombre des débordemens auxquels je suppose que cette roche doit sa formation , et calculer ainsi , approximativement , son ancienneté. La matière dont elle est composée est du sable fin uni à de l'argile alumineuse extrêmement fine, faisant pâte avec l'eau et contenant des parcelles de mica pulvérulent qui la rendent schisteuse. Cette roche , vraiment cimeuse , est meuble dans les couches supérieures, yr/û^^/e dans les intermédiaires et augmente de solidité à mesure qu'elle s'enfonce sous l'eau. Je pris des fragmens des couches inférieures présentant assez de ténacité pour donner des étincelles au choc du briquet , commme les autres grès ; je remarquai
aussi qu'elle contient des rognons très calcarifères, ce qu'il fait produire à ce grès une effervescence dans l'acide nitrique , ou sulfiirique. Près de là, en arrière delà maison àwpasseiro était un banc d'argile rougeâtre un peu micacée et feuilletée, s' étendant en couches horizontales. Un ravin voisin était encombré de cailloux roulés.
Le passage du Butucarahy est encore plus fréquenté que celui du Jacuy, parce que toutes les caravanes partant de Rio-Pardo pour l'intérieur de la province , sont obligées de passer par cette rivière. — Pendant la nuit les eaux avaient baissé d'un pied et demi et continuaient à baisser. Comme le courant est rapide , les débordemens n'y sont pas de longue durée , et même Feau baisse par fois au point de permettre le passage à pied.
On a déjà vu que la manière dont s'opère le passage des rivières dans cette province , est fort lente et périlleuse. Il est extraordinaire que dans un pays où les forets sont si nombreuses^ on n'ait pas l'idée de construire des radeaux ou ponts volans , de manière à passer les charrettes toutes chargées; cela ne coûterait que la main-d'œuvre et serait bien phis expéditif , puis qu il n'y aurait
qu'a placer un tourniquet ou cabestan sur la rive opposée pour tirer le radeau. Une rétribution un peu plus forte pour le passage , dédommagerait bientôt l'entrepreneur et tout le monde y trouverait son compte. Mais la paresse et F indolence des naturels sont un obstacle à toute espèce d'innovation utile : Il faudrait que des étrangers donnassent l'exemple Mais alors î on les accuserait
de dépouiller les créoles de leur industrie ! ! car il faut que l'on sache que les Brésiliens sont aussi jaloux des étrangers que les Argentins. J'entends parler , toutefois , des gens peu éclairés , et principalement des hommes do campo (les paysans) ; car il est peu d'hommes d'éducation, dans toute l'Amérique du sud , qui n'accueille bien les étrangers et ne s'empresse d'exercer à leur égard l'hospitaUté la plus généreuse. Mais il n'en est pas ainsi au dehors des villes, où l'éducation des hommes se borne à savoir enlacer ou houler les animaux avec dextérité , à dompter un cheval et à le monter avec grâce ; ils voient avec peine , ces hommes à demi sauvages , que les étrangers les forcent à sortir de leur genre de vie rustique, pour se mettre au niveau de la civilisation , ou du moins pour essayer d'y parvenir; ils se ressentent, au surplus, de l'esprit méfiant et ombrageux des Portugais^ qui ont tenu si long-tems
leurs colonies fermées aux nations étrangères. A cet égard j'eus des conversations vraiment curieuses avec des estancieros ,
Nous rencontrâmes au passo do Butucarahy un jeune Brésilien, (M. Jardin) de Rio Janeiro, de fort bonne éducation , de belles manières , parlant français et espagnol et voyageant pour connaître son pays. Il nous avoua qu'il se trouvait aussi étranger que nous dans ces contrées encore barbares. Il suivait mie caravane jusqu'à San- Boij'a, d'où il devait passer aux autres Missions de la rive gauche de l'Uruguay ; nous lui souhaitâmes beaucoup "de plaisir.
Au nord-est du passo , à distance de quatre à cinq lieues, est une montagne boisée, appelée Serra do Butucarahy , s' étendant un peu à sa base , à l est et à l'ouest , formant comme un chaînon de monts élevés indépendans de la Serra-Grande^ et d'ailleurs placé dans une direction parallèle à celle-ci. Vue de loin ( on l'aperçoit du Jacuy ) , elle ne paraît être qu'un pic très élevé, mais en approchant on voit que le mamelon du centre se termine par une plate forme assez grande. Je suis porté à croire que cette montagne est volcanique, parce que les moradores du lieu m'ont assuré avoir
entendu des détonations très fortes dans son intérieur; ils prétendent encore qu il y a un lac à la cime, dont les eaux, en filtrant ou en débordant, produisent des éboulemens qui mettent à nu la roche qu'elle semble avoir pour noyau ; aussi la partie supérieure est - elle devenue inaccessible à cause de sa démidation. Après les grandes pluies d'orage , et pendant les gelées . l'eau se trouvant dans les fissures du rocher en détache des fragmens qui tombent avec fracas; sa grande hauteur, ou plutôt son isolement attire le tonnerre * , ce qui fait que cette montagne est souvent foudroyée.
La Serra do Butucarahy contient beaucoup d'or et de pierres précieuses ; il y a peu de tems qu'on l'exploitait avec avantage et il s'était déjà construit un assez grand nombre d'habitations à l'entour , mais on fut forcé de Tabandonner à cause des éboulemens dont furent victimes plusieurs mineurs. Les gens de la campagne croient fermement qu'elle est enchantée (^enfeiliçada), parce que, disent- ils , dès qu'on tente d'y travailler on entend un bruit épouvantable et les terres commencent à s'ébouler avec des quartiers
1 Je me sers de Texpi ession vulgaire : mais il paraît, d'après de nouvelles observations, que le courant électrique se dirige de bas en. haut et non pas de haut en bas.
énormes de la roche du sommet ; malhem^ à Finprudent qui ne s'éloignerait pas promptement 1 il paraît aussi que les Bougres^ Indiens anthroj)opkages vivant encore dans les forêts de la Serra-Grande ^ , ne veulent pas souffi^ir qu'on y travaille et les fréquentes incursions qu'ils ont faites ont dégoûté pour long-tems ceux que l'avidité de l'or y attirait.
On m'a raconté, qu'avant que cette mine fiït connue, un individu, étranger, retira du lavage des terres de la montagne , en moins d'un mois , plus de 400 livres d'or pur, et cela sans le secours de personne ; il s'embarqua aussitôt pour l'Europe. Ce fait est très -croyable, et il y a d'autres exemples de découvertes semblables dans la même province : on connaît plusieurs estancias traversées par des ruisseaux aurifères ; dans d'autres , on le rencontre dans les sables des lagunes peu profondes ou sous les touffes d'herbes j, mais les estancieros se refusent à l'extraction de ce métal , même pour leur compte, par la crainte d'être
1 Les Bougres sont une tribu de la nation brésilienne -, ils appartenaient conséquerament à la grande famille yuarani , si rethnograpliie ne fait pas erreur. Cependant , leurs mœurs féroces sont bien difféventes de celles des paisibles et agricoles Guaranis ?... Au reste ce sont les seuls sauvages restant dans cette province, et Ton a l'espoir de le& Yoir former une réduction vers les frontières de S. Paul.
dépouillés de leurs immenses terrains. Néanmoins on cite un estanciero puissaimnent riche , qu'on suppose faire lai^er en secret, quoiqu'il soutienne que ses troupeaux fournissent seuls à ses dépenses extraordinaires.
Le 14 , à midi et demi , nous partîmes du passo do Butucaraliy. La chaleur était devenue excessive. On suivit le rmnh nord - est , quoique Rio-Pardo restât au sud-est et qu'il y eiit une autre route dans cette dernière direction , mais il paraît qu'elle n'est praticable que pour les chevaux.
Après avoir fait une demi -lieue dans la plaine basse, nous reprîmes les collines et les bois. Nous vîmes de nombreuses fougères , entre autres une espèce arborescente ayant de quinze à vingt pieds d élévation , étendant ses feuilles à la manière des palmiers. Les plantes parasites pendaient de toutes parts aux arbres vigoureux de ces forêts qui commencent à perdre leur virginité. — Je remarquai en passant à la lisière d'un bois , une grande quantité de feuilles de liseron entièrement dissé- « quées par les fourmis qui en avaient dévoré le parenchyme ; elles laissaient voir parfaitement les nervures et les fibres de leur tissu. J'admirai aussi
des lianes monstres entourant en spirale des arbres très-droits et oi'nës de lichens tricolores ; des arbres réunis en faisceau dans leur enfance, formant actuellement des troncs gros et élevés, ayant l'apparence de colonnes cannelées.
En approchant de Rio-Pardo les habitations deviennent plus fréquentes, on voit des chacaras mieux cultivées , ombragées par des bois d'orangers et de citronniers.
Le 15 nous passâmes par la Cruz-Alta (la croix-haute). C'est un hameau assez peuplé à trois lieues et demie de Rio-Pardo. Là, une roue d une de nos charrettes se brisa.
A la Cruz-Alta on trouve un chemin conduisant à la Serra do Butucarahf. Dans les environs du Jacuy, j'avais rencontré un Brésilien de trèsbonnes manières, qui m'avait donné un mot pour le juge de paix du district do Batucarahy, dans le cas où il m'aurait convenu de m'y arrêter. Il .m'avait assuré en même tems^ que je trouverais là, réunies, toutes les espèces d'animaux de la province, et suvloulle y aguar été négro {\e ]si^\iaiV noir) lequel est bien une espèce distincte et non
pas une variété^ comme on Fa cru jusqu'à présent ^
Le 16 nous campâmes à une lieue de Rio- Pardo. A mesure que nous approchions de cette ville nous remarquions avec satisfaction une culture plus soignée, des chacaras agréablement situées.
On arrive à Rio- Par do , du côté des Missions , par une suite de collines et de vallons qui ne per- > mettent de l'apercevoir que lorsqu'on en est très-proche. On descend alors une côte rapide et l'on traverse une plaine basse d'environ un demi- quart de lieue, aboutissant à un pont.
Rio-Pardo est située sur la cime et la pente d'un groupe de monticules dépendans d'une chaîne de collines s' étendant de nord à sud et allant en diminuant de hauteur, aboutir à la rive gauche du Jacuy, précisément au confluent de la rivière dont la ville porte le nom. Ainsi Rio- Pardo se trouve enclavée par le cours de ces
i Je visitai à la Cviiz-Alla, un ravin très-large, ayant plus de 50 pieds (le profondeur et ne présentant partout que de l'argile rouyeâtre unie à du sable lui donnant de la solidité. Ce grand ravin était produit par réboulementde la voûte d'une de ces citernes naturelles dont j'ai parlé.
deux rivières de manière à former une presqu'île, le Rio Pardo la bornant au nord-ouest, à l'ouest et au sud-ouest , et le Jaciiy au sud , au sud-est , à l'est et au nord- est.
Des maisons d'un étage (au-dessus du rez-dechaussée, bien entendu), blanchies extérieurement, dune architecture gracieuse, couvertes en tuile ronde et rouge ; des églises sur les points les plus élevés; des jardins plantés d'orangers, de bananiers , de cocotiers ; des chacaras et des Jazendas hien cultivées ^ voilà pour le coup-d'œil de la ville vue des hauteurs de l'ouest.
Sur la droite de la ville, toujours en la regardant des hauteurs de l'ouest , sont trois coteaux séparés les uns des autres par des arbres et des buissons {^ciiassias et mimosas^ portant de jolies fleurs et enclavant des pâturages verdoyans. Sur la gauche sont d'autres coteaux plus élevés, plus boisés , où se remarquent quelques maisons de plaisance (^quintas) \ Au bas de ces coteaux , coule le Rio-Pœ^do , rivière de quatrième ordre
i Au Brésil une qvinta est un pavillon , une maison de plaisance ] une chacara une petite feinie avec jardinages ; une fazenda une habitation avec plantation de colon ou de café et même des troupeaux , et hAim eiKjenho, une sucrerie.
(relativement à l'Uruguay) dont les bords sont trèsb^ës; elle est traversée par un pont en bois, porté sur des pilastres en pierre. Puis , entre la rivière et le s]3ectateur, une plaine verte décrivant un demi-cercle, formant un bassin d'environ vme demi-lieue de circuit entourée de collines plus ou moins élevées s'ouvrant au nord- ouest et au sud-ouest pour laisser couler le Rio-Pardo,
Toutes ces collines sont boisées, principale- , ment du coté du nord et du nord- ouest, où l'on aperçoit des forêts considérables s' étendant jusqu'au pied de la Serra , à une distance de huit à dix lieues, La partie ouest et sud est couverte de chacaras et de Jazendas.
- Je traversai une de ces fazandas , très bien tenue, où l'on cultivait en grand, le coton, la mandioca , le riz , le tabac , le maïs et même des légumes.
Le sol de toutes les collines avoisinant Rio- Pardo est argileux
) Ces argiles sont plus ou moius compactes et pierreuses , diversement colorées , renfermant sur les hauteurs des bancs A'Arliose à gros grains fortement cimentés. La couleur dominante des argiles est un rose foncé semblable à la roche observée au passo du BiUvcaraliy,
On traverse le Rio - Pardo sur un pont de bois n'ayant que la largeur d'une voiture ; il est st!^porté par des pilastres de quatre pieds d'épaisseur formant six arches élevées d'environ trente pieds. Ce pont a été construit en 1825 ou 26 par les prisonniers Argentins et Orientalistes ; mais il ne durera pas long-tems , les pierres employées à sa construction n'étant pas de nature à résister aux grands débordemens de la rivière ; les murailles formant talus sur les deux rives , ainsi que les parapets sont déjà lézardés par la force des courans. Les eaux ont surmonté le pont de plus de dix pieds en 1855. Cependant, les liabitans qui ne sont point accoutumés à voir des ponts , croient posséder un monument remarquable, susceptible de durer des siècles! lien est du pont de Rio-Pardo comme du Fyramen de Buénos- Ayres.
Le terrein siiv le(]uel est bâtie la ville en est entièrement formé ; c'est encore ce que je crois pouvoir appeler un grès en formation , car il a suffisamment de consistance dans les couches les plus inférieures pour pouvoir être taillé en pierres de diverses grosseurs, dont on lait des murs, ou qu'on emploie avec d'autres pierres plus dures dans la construction des maisons.
Plusieurs ravins des vallons de l'ouest renferment de l'argile ocreuse, jaune et rouge, colorant suffisamment pour tenir lieu de peinture sur les murailles ; la rouge est schistoïde et contient des paillettes de mica , presque imperceptibles.
Au nord de Rio-Pardo il y a , m'a-t-on affirmé, dans une estancia , une mine de cuivre non exploitée. Il paraît pourtant qu'elle serait assez productive.
Quand on est arrivé au pont, la ville a disparu; elle est cachée par la colline , qu'il faut gravir avant d'entrer dans la cidacle. Alors elle se présente bien et fait naître de suite une opinion favorable de sa situation, par l'activité de ses babitans ; les principaux commerçans se trouvant précisément à l'entrée, du côté de l'ouest; c'est la ville neuve. On croirait, au premier abord, que Rio-Pardo est une ville naissante, tant il y a de constructions nouvelles , mais en avançant du côté du sud-est , ou du port , on reconnaît bien vite qu'elle est ancienne à la vue des vieilles maisons basses et enfumées, encore garnies de rotulas (jalousies) en treillage. Effectivement ïlio-«Pardo compte plus de deux cents ans d'existence ; je crois que les jésuites y avaient un collège. Elle a été mal bâtie dans le principe , située dans un lieu incommode , à cause des grandes inégalités du terrein; mais on cherche à réparer cette faute en étendant les rues du côté du nord et du nordouest, points les plus élevés et les plus faciles à jii vêler.
Les nouvelles maisons sont à un étage , trèshautes, carrées, percées de beaucoup de fenêtres au premier, mais seulement de portes hautes et étroites au rez-de-chaussée, occupé par des
magasins et des boutiques. Les anciennes maisons avaient des croisées à coulisse , garnies d'immenses jalousies, les nouvelles ont d'élégantes fenêtres cintrées, à deux battans et à grands carreaux taillés diversement. On s'occupait du pavage et de l'alignement des rues; les nouvelles ont des trottoirs commodes.
Il y a trois églises bâties sur le plan de toutes celles du Brésil, c'est-à-dire avec beaucoup de simplicité. La principale, toute en briques, n'était pas encore achevé extérieurement.
Oi# compte cinq à six mille liabitans à Rio- Pardo; le nombre des maisons semblerait en comporter davantage, mais il n'y a communément qu'une seule famille dans une maison, ce qui donne beaucoup d'extension à la ville.
Le commerce y prospère, parce que ce point est l'entrepôt des villes et villages du nord et de l'ouest; de là, partent continuellement des troupes de mulets et de charrettes pour toutes les populations de l'intérieur. Les commmiications avec Porto -Alègre sont très-promptes ; le transport des marchandises lourdes s'opère par des bateaux pontés de vingt à cinquante tonneaux; les mar-
cîiandises légères j d'un petit volume, et les voyageurs sont transportés dans de grandes pirogues armées en gondoles. Ces pirogues, très-élégantes, sont faites d'un seul tronc d'arbre creusé, longues de trente-cinq à quarante pieds ^ et larges de trois et demi à quatre : quelques-unes ont jusqu'à quatre-vingts pieds de long sur six à sept de large. La forme en est gracieuse et commode; on est garanti des feux du soleil et de la pluie au moyen d'un toit plat , occupant la moitié de la gondole sur l'arrière. Ce toit, d'où pendent de petits rideaux de toile , est supporté par des barrettes de fer ou de cuivre ; le tout est peint de couleurs vives et tenu avec propreté. Quelques gondoles ont encore , outre le toit de l'arrière , une tente festonnée se prolongeant jusqu'à la proue. Il en part et arrive constamment ; on est d'autant plus sûr d'être transporté avec célérité que , lorsque le vent n'est pas favorable, quatre ou six nègres à demi-nus, rament sans relâche jour et nuit.
Le 19 mars , nous nous embarquâmes sur une de ces gondoles oii nous nous trouvâmes im peu plus à notre aise que dans les chalanas de l'Uruguay.
Du côté du Jacuy , de même que du côté du
Rio'Fardo , on ne voit pas la ville , à cause des hauteurs. Ce qu'on appelle le port, ou praia (plage) n'est rien moins que cela, car la rive gauche du Jacuy étant , dans cet endroit , trèsescarpée , argileuse , et conséquemment glissante en tems de pluie, rembarquement ou le débarquement des voyageurs et des marchandises est fort incommode. Je crois qu'il était question de faire un débarcadère. Lorsqu'il y a assez d'eau dans le Rio-Pardo les navires chargés de marchandises se rendent auprès du pont.
Pendant deux à trois lieues , le Jacuy tourne fréquemment du sud- est au nord-est ; les bords en sont très-bas et formés de terreins d alluvions nouvelles; les débordemens sont fréquens.
A cinq lieues de Rio-Pardo, sur la rive gauche du Jacuy , il existe une petite carrière de calcaire grossier, noirâtre, dont on fait d'assez bonne chaux. De l'autre bord de la rivière, on extrait une pierre meulière grise dont on pave les trottoirs et les cours de Rio-Pardo , mais le ciment en est si peu tenace qu'on en détache des particules en marchant , lorsqu'il pleut.
Nous arrêtâmes à la hii du jour au village de
Sanio-Amaro , à moitié chemin de Porto- Alègre à Rio-Pardo ; il était jadis commerçant , mais il s'appauvrit maintenant de plus en plus; il est cependant agréablement situé sur des coteaux élevés bordant la rive gaucbe du Jacuy. On y remarque une église assez belle et quelques maisons particulières bien construites.
Après avoir laissé sur notre gauche Frégiièsia-lSoi^a, village situé au confluent du Tacuary- Guazu, rivière de troisième ordre, nous passâmes devant les Charqueadas : sur plus d'une lieue d'étendue (rive droite du Jacuy) on a formé beaucoup d'établissemens dans le genre des Saladeros de Buénos-Ayres , mais montés sur un meilleur pied, aux quels ont a joint la fonderie des graisses ; c'est-à-dire des graisses proprement dites , car le suif en branche se pile encore dans des barrils ou des cuirs et s'expédie ainsi dans les divers ports du Brésil. Ily a à la Charcjueada de très-belles maisons , solidement construites et ornées de jardins ; j'en remarquai une, entre autres, ayant l'air d'un édifice public, tant elle est vaste. On voit que ces usines prospèrent , à la manière dont elles sont tenues et à l'activité qui y règne ; il y avait alors cinq navires en chargement, pouvant porter depuis cinquante jusqu'à quatre-vingts tonneaux.
Lors du débordement extraordinaire qui eut îieu par toute la province , à la fin de 1835 , la Charqueada fut submergée, ce qui occasionna de grandes pertes ; mais il y avait fort long-tems que cela n'était arrivé ; le terrein est d'ailleurs un peu plus élevé là qu'aux environs.
Le cours du Jacuy est sinueux, tournant souvent de l'est au nord; il est interrompu par de longues îles de sable blanc, si basses qu'elles paraissent à peine à ilenr d'eau. Des arbres grêles, peu élevés, couverts de plantes parasites, de mousses licliéneuses , de lons^ues barbes etc. en encombrent les bords. A partir de la Charqueada vers l'est , les arbres ont un peu plus de grosseur et d'élévation.
Le 20 , vers onze heures , le vent souffla fortetement de l' ouest-nord-ouest. Nous arrivâmes à Porto-Alègre à midi Nous avions parcouru trente lieues portugaises en vingt heures, mais le vent n'avait été favorable que pendant six heures.
Quelques lieues avant d'arriver, on aperçoit Porto- Alègre ; celle ville semble lîanquée par des mornes élevés; ils en sont cependant à plus d'une lieue de distance. Le Jacuy se divise eu deux bras,
rvin coulant au nord- est et l'autre au sud-est; le gondolier prit celui-ci comme étant le plus court. L'intervalle des deux bras est rempli par des îles cultivées et habitées, ainsi que l'une et l'autre rives.
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