‹ Voyage à Buénos-Ayres et à Porto-AlègreChapitre 20 sur 26 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

FORTO-ALÈGRE.

Description physique et politique.

Nous voici transportés dans la petite capitale d'une grande province du Brésil , à deux mille lieues environ du foyer ardent de la civilisation . Les lumières ne nous y atteignent que par réflexion ;

des satellites officieux se chargent du soin de les répandre aussi également que les intelligences le permettent; voyez quel ciel et quels sites! c'est un ciel d'Italie ; ce sont des sites et une végétation de Provence : nous sommes à Porto- Alègre ! Humanisons-nous , essayons de décrire vulgairement le pittoresque d'une ville du Brésil , dont le nom , certainement heureux , est cependant loin de donner une idée.

A l'extrémité d'une colline venant de l'est , sous le 50™e parallèle de latitude australe et le 54«ie gré de longitude occidentale du méridien de Paris, s'élève en amphithéâtre, sur une pente d'environ soixante mètres, la jolie petite ville de Porto- Alègre , dont les toits roses un peu relevés et saillans^, se détachent admirablement en couronnant des maisons blanches , ou jaunes, d'une architecture simple et gracieuse.

Cinq rivières, apportant le tribut de leurs eaux fécondes et se réunissant là, pour former le Pdo- Grande-do-Sul y présentent, en face de la ville, un vaste bassin, parsemé d'îles nombreuses, trèsboisées , peuplées d'habitations champêtres. En arrière de la ville , ou de la colline , à distance d'une lieue un chaînon de mornes élevés de

deux cents mètres (plus ou moins) décrit un demicercle et se dirige au sud , en bordant inégalement le fleuve l'espace de huit à neuf lieues. Entre ce chaînon de mornes et la ville, s'étend une plaine basse , unie , de trois à quatre lieues de circuit , se trouvant enclavée par les montagnes du sud, par des coteaux à l'est et au nord, et par le Rio -Grande kV ouest j lequel, lier du volume de ses eaux, prend son cours majestueusement vers le sud , à travers des roches de conglomérats , et va former dans sa course le Lagoa dos PatoSj dont je parlerai dans la suite.

A vrai dire , la position de Porto-Alègre est au milieu de deux grandes baies séparées par la colline sur laquelle la ville est assise : Fune au nord, formant la rade et le port j l'autre au sud, abandonnée en partie par les eaux et formant déjà comme une ville-basse embellie par des jardins , des prairies, des usines, etc. Il serait, comme on voit , très - facile de former une île de Porto- Alègre en coupant la colline à l'est, et ouvrant un canal de jonction avec un ruisseau serpentant dans la plaine.

\ oulez-vous jouir maintenant d'un spectacle comme on en donne peu, même au Grand-Opéra ?

rendez-vous sur le point le plus élevé de la colline, sur la place principale : vous aurez au-dessous de vous, au nord , (qui comme vous le savez est le midi de F hémisphère austral) la ville se déroulant en talus ; la rade couverte de navires ; les îles et le cours sinueux des cinq rivières s étendant exactement comme une main ouverte, dont les doigts seraient écartés ; puis , les maisons de plaisance bordant en demi- cercle le rivage ombragé de la baie , les vaUons boisés se prolongeant parallèlement aux collines du nord-est, IsiVargem ou plaine en arrière de la ville , avec ses jardins, ses plantations d'orangers, de bananiers, de palmiers , de cactus, tous entourés de haies épaisses, de mimosas jaunes , rouges , violets ou blancs , presque toujours couverts de Heurs; et encore au-delà de celte plaine du sud , reposant si agréablement la vue , de jolies maisons de campagne quint as , cJiacaras ^ ou fazendas) bien bâties, pittoresquement placées sur la pente des mornes.

Supposez que vous avez choisi pour jouir de ce tableau délicieux une de ces belles journées si communes sous cette superbe zone, un tems calme l'heure où Zéphire fait la siesta , ce moment qui transmet au bassin et au fleuve même l'apparence d'im immense miroir , ce sera pour vous un pa-

norama des plus pittoresques et des plus animés. Tout ce que tous avez vu se double en se réfléchissant : les îles et leurs bestiaux ^ les maisons et leurs plantations de la zone torride , les navires à la voile et une foule d'élégantes gondoles , bariolées de couleurs vives , sillonnant les cinq conlluens. Enfin, en reportant vos regards à l'horizon, vers le nord , vous voyez (si vous n'êtes pas myope), à distance de quinze lieues, la chamede montagnes de la Serra-Grande , qu'une atmosphère vaporeuse voile en partie, par une coquetterie toute féminine , comme pour irriter notre curiosité.

Sachez qu'on ne jouit pas seulement d'une vue agréable à Porto-Alègre , on y jouit encore d'une bonne santé; jamais climat ne fut plus convenable à des Européens. Ce ne sont pas les chaleurs suffoquantes «i'ay^raza de Rio- Janeiro^, les pohaderas et les nuits froides de Buénos-Ayres ; c'est un air tempéré , embaumé , pur et salubre ; aussi les médecins n'y font-ils pas fortune ! Les pharmaciens même y sont réduits à se faire parfumeurs • .

^ MÉTÉOROLOGIE. — Les saisons commencent à être marquées et à faire sentir leur influence dans cette partie du Brésil ; néanmoins , j'ai remarqué une transition brusque entre la chaleur et le froid ; cela peut s'attribuer à l'influence du vent minuano ou pamjiero (sud-ouest).

J'ai déjà dit que les édifices , quoique d'une architecture simple , n'étaient pas dépourvus d'élégance ; ceci s'apphque aux maisons de nouvelle construction. Bâties en briques et en pierre de taille, elles sont généralement à un seul étage, mais très- élevée s , d'une forme le plus souvent carrée , percées d'un grand nombre de fenêtres au premier , et seulement de portes au rez-dechaussée ; celles-ci, dont la hauteur est de quinze à dix-huit pieds , sont étroites et multipliées ; les croisées ont aussi beaucoup d'élévation^ elles sont généralement doubles , à deux battans , cintrées, à grands vitraux diversement taillés en losange ,

qui après avoir passé sur la Cordillera des Andes du Chili , et traversé les Pampas^ vient refroidir subitement l'atmosphère. Ce phénomène a lieu vers la fin de mai ; alors une partie des végétaux ligneux perd ses feuilles : on peut évaluer au qvart, le nombre des arbres forestiers se dépouillant complètement pendant la saison froide. L'eau gèle quelquefois dans les mois de juin et de juillet.

Voici, du reste, le résultat de quelques observations météorologiques faites pendant mon séjour à Porto-Alègre : les quatie mois suivans correspondent à l'automne et à une partie de l'hiver.

Mars. — Vingt-deux jours de beau tems, quatre jours nébuleux , cinq jours d'orage et de pluie abondante. Maximum de chaleur, 25° 4/3; minimum 12° 1/3 Rf ; vent dominant, E., variable du N. E. au S.-E.

Jrril. — Treize jours de beau tems, dix brumeux, jusqu'à dix heures du matin ; trois jours de pluie fine, quatre jours orageux. Maximum de chaleur, 23°^ minimum 12° 1/4; vent dominant, S.-E. et S.

][/jai, — Seize jours de beau tems , sept brumeux le matin, six de pluie ou vent, deux de forte pluie; maximum de chaleur 22° 1/4 ; mini mum 2°; vent dominant S. S.-E.

en carré, en hexagone ou en octogone. Un balcon en fer bien découpé, souvent doré, occupe toute la façade , quelques arceaux légers le surmontent de distance en distance, pour recevoir, à l'époque des chaleiirs , une tente festonnée. Le toit , couvert de tuiles rondes , déborde , en relevant à la manière des toits chinois une corniche bien sculptée ; cette partie saillante du toit est peinte en rouge et tranche admirablement sur les moulures de la corniche peinte en blanc.

Les maisons d ancienne construction sont basses, garnies de croisées à coulisses et de portes a jalousies ; mais depuis que don Pedro 1^^ fit abattre,

Juin. — Vingt jours de beau tenis , cinq de brouillards , quatre de pluie, un d'orage. Maximum de chaleur 18° et minimum 0. — Vent dominant S.

GÉOLOGIE. — Le sol de Porto- Alègre, semblable à celui de Montévidéo, me paraît être un sol primordial décomposé sur place et modifié pfir les cataclysmes des périodes diluvienne et alluvienne ; ces décompositions auraient donné naissance à des terrains tertiaires., et, conséquemment, à un sol de transport et de sédiment Au reste, je vais tâcher de mettre les géologues à même de se former une opinion plus précise , en indiquant la nature des roches composant les divers terrains que j'ai observés aux environs de la ville , et dont j'ai déposé des échantillons au Muséum de Paris.

Les mornes les plus élevés du sud de la plaine sont formés de masses volumineuses et de fragmens de pegmatite rosàtre décomposée (no 16), unis à de l'argile ferrugineuse. On voit, avec étonnement, sur la cîme de ces hauteurs, d'énormes blocs de conglomérats (brèches), arrondis et durcis extérieurement parle frottement des eaux. Il est à

un jom" de mauvaise humeur , toutes les roturas de Rio-Janeiro , elles disparaissent aussi , jDeu-àpeu, dans les auti^es villes de l'empire.

Rien de plus dësagréalDle à voir que ces rotu las , espèces de portes ou croisées à claire- voie , fesant l'office de jalousie: figurez vous une longue rue garnie de chaque côté par des rotulas , servant de retranchement , de parapet , de chemin couvert (des balcons entiers en étaient garnis! ) et de parasol à de jolis minois... (Du moins vous aimez à les supposer tels), que vous entendez ricaner à vos dépens sans pouvoir même vous venger par un regard d'admiration ou de dédain!

croire qu'ils auront été roulés parles courans des hauteurs de Viamon, à trois lieues dans Test ; quoique plusieurs vallons profonds interrompent à présent la chaîne qui devait lier ce groupe de montagnes.

Toute la plaine et les vallons situés contre les mornes et la ville sont composés d'argile limoneuse et d'argile plastique , avec lesquelles on fabrique beaucoup de tuile ronde, de la brique, et surtout de la poterie d'une excellente qualité ; Porto Alégre est même renommé pour cette dernière fabrication. — Le rivage et les ravins sont couverts de graviers et de sables micacés.

La base de la colline sur laquelle est assise la ville, est en partie une roche massive de pegmatite à gros grains avec mica à grandes lames { n. 17) , qu'on voit s'enfoncer sous le fleuve, vers l'extrémité sudouest de cette colline j et en partie de gneiss contenant beaucoup de quartz ( 17 bis. ) La colline entière est composée de débris de quartz et de Mica , résultant de la désagrégation et décomposition de la pegmatite n. 17. Cette roche plus ou moins friable ayant plus de deux cents pieds d'élévation et reposant sur la pegmatite non altérée n. 17,

Vous êtes seul clans cette rue, car vous ne pouvez pas décemment , malgré le haut dé gré de votre philantropie , vous croire en société au milieu de nègres abrutis, circulant pêle-mêle avec les boucs et les chèvres dont les rues sont encombrées; vous vous croyez donc seul avec vous-même en voyant tout barricadé autour de vous ; eh bien , pas du tout î au moment où vous y pensez le moins, une immense rotula s'ouvre pour laisser passer un gros rire bête, puis cette rotula se referme précipitanmient comme si vous

étiez colporteur du choléra-morbus N'allez

pas crier à l'indécence , au moins! N'allez pas non plus vous fâcher! On vous rirait au nez sans

est traversé horizontalement par des filons de kaolin rougeâtre , quartzifère et micacé, provenant de ia décomposition du feldspath de iapegmatite (n. 17). 11 va aussi de petits amas d'aryUe holaire slraîi. forme provenant , vraisemblablement , d'une roche pétrosiliceuse décomposée. Le Mica lamelliforme ou pulvérulent est si abondant , si brillant à la surface du sol, que bien des gens, trompés par l'apparence, ont cru que cette belle colline contenait une mine d'or ou d'argent.

A quelque lieues dans l'est de Porto-Alègre on exploite un banc de porphyre pétrosiliceu.v ordinaire, d'un brun rougeâtre clair, en masse subordonnée au milieu de la décomposition des autres roches déjà citées. Il est employé au pavage des rues avec un poiidin (/ne com]}osé de galets agglutinés par un ciment assez dur. La pierre de taille dont est parée la devanture des édifices est une métaxite rongeât re ( grès qnarlzeiiK avec kaolin ) extraite à peu de distance de la ^ii!e. ruili. on trouve encore aux environs, des niasses subordonnées au sol de li ansport de diorite (j; i<^tiirc à grains fins, contenant très-peu d'arnphiboîe, employée, comme le porphyre pétrosiliceux, soit au pavage des rues , soit aux fondations des édifices.

cérémonie , car la rate s'épanouit facilement dans cet heureux climat Passez vite, passez, contentez-vous de maudire en secret la barbarie des Portugais qui , confinant ainsi leurs femmes dans des espèces de harems les rendent si ignorantes , si ridicules, que la vue d'un étranger est pour elles une ombre chinoise , une fantasmagorie î Tel était pourtant Rio- Janeiro avant l'arrivée de don Pédro , et telles sont encore ime infinité de petites villes de l'intérieur.

Il faut se hâter de dire qu'à Porto- Alègre on n'éprouve pas tout-à-fait les mêmes mystifications ; les Portugais et les Brésiliens n'y sont pas moins jaloux, il est vrai, qu'à Vào, à Bahia, à Fernambom'g ou ailleurs , mais leur jalousie ne

Il n'existe pas de calcaire aux eiiTiioiis, du moins on n'a pu encore en découvrir malgré les recherches soigneuses qui ont été faites dans ce but. La chaux employée à la construction des maisons vient de Sainte-Catherine , où , là même , on ne l'obtient que de la calcination des coquilles de la mer *

L'eau surgit de toutes parts au pied de la colline 5 il suffit de creuser de quelques pouces pour l'obtenir abondamment, mais on lui préfère l'eau du fieuve.

Je n'ai trouvé aucun ossement fossile aux environs de Porto-Alégie et je n'ai pas connaissance que d'autres aient été plus hemeux dans leurs recherches.

* Cependant le docteur Frédéric Sillow a découvert, en 1S30, dans la province de Sainte- Catherine, au pied de la Serra-do-Mar deux carrières de marbre de la plus belle qualité ; l'une est du marbre rou^e compacte, et l'autre du marbre blanc saccharaide ( OU statuaire ) ; mais point de calcaire commun.

se manifeste plus cl' UDe manière aussi choquante. Le voisinage des Castellanos (c'est ainsi qu'ils désignent les liabitans des provinces de la Plata) contribue pour beaucoup à modifier leurs mœui^s ottomanes. Le tems n'est pas éloigné où les femmes de cette partie intéressante du Brésil obtiendront la somme de liberté dont jouissent les Montévidéennes et les Buénos - ayréennes ; mais cette hem^euse époque n'est pas encore venue, et, en attendant j elles subissent toujours le joug de leurs ennuyeux maris , je pourrais dire de leurs tyrans domestiques, espèces d'Argus vigilans qui , non contens de les maintenir dans la plu^ honteuse ignorance, les confinent encore dans un appartement reculé^ comme des esclaves de

l'hyménée Il est fort difticile d'être introduit

dans ce sanctuaire mystérieux : la sévérité des maris ne se relâche un peu que lorsqu'un étranger, après avoir séjourné quelque tems dans la ville , prouve par sa bonne conduite , qu'il peut èxve présenté sans danger à la famille du brésilien auquel il a été recommandé , ou dont il a fait la connaissance. Alors, le sanctuaire lui est ouvert, mais il ne doit user de cette faveur insigne qu avec la plus grande réserve, la pins grande circonspection Malheur! Catastrophe! à celui

qui trahirait la confiance d'un i\rgus brésilien...

Une volée de bois vert serait le iiiiDimum de la peine encourue par son abus de conilance.

Le caractère ombrageux et excessivement jaloux des Brésiliens contribue donc à l'isolement auquel leurs femmes paraissent être condamnées à vivre encore quelque tems» J'en ai connu

d'enjouées, de jolies, d'aimables, de j'allais

dire gracieuses, lescjuelles n'auraient pas demandé mieux que d'aller souvent à la promenade, en société, et d'embellir, d'animer par leur présence les réunions d'iiommes que je trouvais fort tristes et souvent insipides, pour ne pas dire maussades.— 0 Voltaire ! ô Légouvé! ô madame de Staël ! Pourquoi vos éloquentes réponses aux satyres aussi injustes que mordantes des Juvénal et des Boileau ne peuvent-elles être lues par toutes les Brésiliennes! Elles en acquerraient du moins un juste sentiment d'amour- propre , de noble dignité qui leur révélerait ce qu'elles valent , ou ce qu'elles peuvent valoir , et leur bouche ne resterait pas muette quand les lourds sophistes du gothique Portugal prétendent leur inculquer des principes réprouvés du monde civilisé * .

' Voltaire a dit : « La société dépend des feimiies. Tons les peuples qui ont le malheur de les enlermer son t insociables. »

Porto- Alègre est une ville toute neuve ; elle ne compte pas plus d'une soixantaine d'années de fondation; peu avant cette époque son emplacement était couvert de forêts sombres , donnant asile à des jaguars, des tamanduas, des cougouars et des caïmans; à présent c'est la capitale de la province de Rio-Grande-do-Sul ou de San- Pedro ; elle peut avoir douze mille liabitans , mais elles compte bien quinze mille ames^ à cause de la population flottante d'étrangers qui viennent de toutes parts pour y commercer temporairement c C'est surtout dans ces dernières années qu'elle a commencé à prendre un accroissement rapide, qui va toujours en augmentant : je ne restai pas peu émerveillé quand on m'assura qu'il y a deux ans, il s'y bâtissait une maison par jour!

La ville est aussi régulière qu» peut le permettre l'inégalité d'une colline un peu raide , surtout vers le haut. On s'occupe d'ailleurs, chaque jour, de niveler le terrein et d' aligner les rues ; elles sont toutes bordées de trottoirs et dirigées vers les quatre points cardinaux ; celles qui vont nord et sud sont les moins agréables à fréquenter , vu qu'elles sont dans le sens de la hauteur. Celles qui sont parallèles à la direction de la colline

sont plus belles; deux, entre autres, la rue da Praia (de la plage) et celle da Iglesia (de l'église) sont remarquables par le grand nombre de jolies maisons qu'on y voit. La première^ tout-àfait dans le bas, est la plus commerçante; c'est là que sont les magasins et les principales maisons de commerce. L'autre est sur le plateau de la colline : on y trouve la maison du gouvernement de la province, la trésorerie, l'église principale, tous édifices n'ayant de remarquable que leur extrême simplicité. C'est aussi le rendez-vous du beau monde dans les jours de fêtes civiles ou religieuses; on y vient jouir de la fraîclieur d'une belle nuit et du coup-d'œil enchanteur, dont j'ai essayé de donner une idée.

Tout-à-fait dans le bas de la ville ^ au bord de l'eau, on a construit et l'on construit encore journellement d'assez belles maisons ; ce sont celles du port , exposées par fois à des inondations, conmie il est arrivé à la fin de 1855; mais un plan était définitivement arrêté pour former des quais ; par ce moyen on espère reculer beaucoup les eaux et augmenter d'autant l'emplacement de la ville.

An bord du fleuve est bâtie la douane , édifice

carré , solidement construit , et disposé pour le plus grand avantage du commerce : de la porte donnant sur le quai, part une jetée ou môle en bois , supporté par des piliers en maçonnerie , et \ se prolongeant d'une centaine de pas dans le fleuve , ou plutôt dans le bassin donnant naissance au fleuve. A l'extrémité du môle est un vaste bangai' où ion a placé des grues; les navires peuvent accoster le long de ce hangar pour y charger ou décharger leurs marchandises. Les fardeaux, quelque pesans qu'ils soient, sont transportés par des nègres dans la cour de la douane pour y être visités ; de là d'autres nègres (car la race africaine fait au Brésill' office de chevaux et de mulets) les transportent à leur destination. J'aurai occasion, un peu plus loin, de dire un mot sur le sort des esclaves dans la pro- Tince de Rio-Grande. Des voyageurs qui avaient été témoins de la barbarie impitoyable des colons français et anglais ont pu trouver le joug des esclaves plus supportable au Brésil; mais moi qui ai vu les nègres libr^es , industrieux , fesant vii^re les blancs , au rang d hommes enfin , dans la république Argentine et la Banda- Oriental , cpill me soit permis de trouver leur sort déplorable au Brésil et de dévoiler l'infamie des Européens qui n'ont pas honte de pousser l'immoralité jus-

qu'à faire encore clandestinement le commerce de chair humaine! ! , 0 vénérable abbé de Pradtî vous eussiez gémi comme moi, en voyant les scènes affligeantes dont j'ai été témoin, mais votre indignation, vos gémissemens eussent retenti comme la foudre parmi ces hommes qui osent se dire cmlisés , tandis que les miens n'auront , peutêtre, d'écho que dans l'âme de quelques hommes aussi sensibles, mais aussi obscurs que moi.

Il y a cinq églises à Porto-Alègre , un hôpital , une maison de bienfaisance, un arsenal, deux casernes et une prison nouvellement construite. Il y a d'autres édifices publics en projet ; un plan a été proposé pour faire de la plaine , appelée Vargem , une basse- ville ; on y édifierait un muséum avec un jardin botanique. Porto-Alègre , deviendra certainement , par la suite , une des plus belles villes du Brésil et en même tems une des plus importantes sous le rapport commercial.

L'éducation est fort négligée dans la province de Rio-Grande, et cela se reconnaît tout d'abord; les jeunes gens destinés au barreau, à la médecine ou au sacerdoce, sont envoyés à l'université de iS<3o-Pm//o (Saint - Paul). Il n'y avait que des écoles primaires-élémentaires à Porto-Alègre, lors

de mon passasse ; cependant un Portugais d'Europe (M. Gomez), conjointement avec un jeune belge (M. Giëlis) venait d'établir une école primaire-supérieure ; les talens et le zèle de ces professeurs contribueront , je l'espère, à répandre le goût de l'instruction, trop généralement étouffé par une passion effrénée pour le jeu et la débauche ^

11 s'y lait quatre ou cinq journaux périodiques entièrement consacrés à la politique : les babitans de Porto- Alègre, de même que tous ceux des autres villes de l'empire , sont divisés en deux partis , celui des Caramurus " , comprenant tous les partisans et défenseurs du gouvernement monarchique, et celui des farrupilhas^ ^ ou sans- culottes ', partisans du gouvernement républicain. Les derniers sont en force, comme partout; mais cette force ils ne la connaissent pas ; néan-

1 Le vice affreux qui attira jadis la colère céleste sur Tinipudique Sodome est avoué f uhliqveinent par les Brésiliens !!!

•i Prononcez caramourovs.

5 Farroupillas mouillé. Les Portuguais d'Europe , détestés au Brésil, à cause de leur opposition à la marche progressive des peuples, sont appelés de c/t!H/<6o, pieds de plomb, et à lein- tour ils donnent aux Brésiliens le surnom de j^ès-de cubra^ pieds de cîièvre.

i Ce sont les patriotes eux-mêmes qui se sont donné cette épiîliéte.

moins , la majorité des Brésiliens paraît être pour la république. Malheureusement ceux-ci même sont en dissidence entre eux, les uns voulant adopter la forme unitaire^ les autres la ïonae Jédératwe ; ici Yëgoume , fils légitime de l'ignorance et des petites passions, remplace le patriotisme. La province de Rio- Grande , pouvant se passer des autres et leur étant, au contraire, elle, très-utile, voudrait la fédération, c'est-à-dire l'isolement àpeu - près complet; les autres de se récrier! ce qui fait qu'on ne s'entend guère. Cette difficulté de s'accorder sur la forme retardera peut-être le terme du moui^ement , et amènera probablement, l'anarchie entre les républicains Brésiliens. Il est à craindre que , de même que dans la confédé ration du Rio-de-la-Plata, l'isolement ne soit préféré:, et que nous n'ayons à compter dix huit républiques au lie a d'une — Ce n'est pas là que gît le mal ! c'est dans l'anarchie oii peuvent être entraînés long-tems des peuples dont l'éducation politique n'estpas très-avancée. On ne doit chercher d'autre cause à ces dissidences que celle de l ignorance crasse dont la politique étroite du Portugal , ou du système colonial^ a cherché à envelopper le germe des sentimens généreux qui perce souvent chez les Brésiliens, malgré leur manque de lumières.

Il n y avait pas encore de théâtre à Porto-Alègre, car on ne peut, sans faire rougir Thalie jusqu'aux oreilles , donner ce nom à un vieux magasin , à demi souterrain, où l'on joue, de tems à autre, des comédies bom^geoises. Il y en avait un en construction , qui sera très-beau , m'a-t-on affirmé; il esta regretter seulement qu'on ait choisi le haut d'une rue (a rua do Oui^idor) devenant une véritable cataracte les jours de pluie.

Je suis fâché de le répéter , mais c'est une vérité qu'il ne m'est pas permis de taire, les Brésiliennes de cette province ne sont ni belles , ni gracieuses; en vain elles se chargent et se surchargent de bijoux, de clinquant, de fleurs, de bagatelles, tout cela n'anime pas leur teint, ne donne pas d'expression à leurs yeux, ni enfin cet air de liberté dans les mouvemens qui séduit d'abord chez les Portenas \ On cherche en vain à lire sur leur |)hysionomie l'état de leur ame , elle n'indique rien, pas même de l'ingénuité; c'est, en public, une figure à! automate ^ rien de plus; voilà ce qu'en ont fait les Portugais!... On dit qu'elles sont tout feu dans l'intimité , passionnées à l'excès, mais passionnées pour elles

I Les femmes de Buénos-A\ics ; prononcez portéyiuu , mooillé.

mêmes.... Ce sont des dëdommagemens qu'elles clierclient avidement.

La grande parure est une robe de salin blanc, brodée et lamée en or ou argent , souliers et gants de satin, beaucoup de bijoux; coiffure en cheveux avec de fausses fleurs. Le costume ordinaire est différent; quoiqu'elles suivent assez volontiers les modes françaises , elles aiment surtout les couleurs tranchantes, les dessins bizarres. Comme elles sont fort économes et sédentaires , elles prennent le plus grand soin de leurs effets , aussi les modistes ne font -elles pas plus fortune à Porto- Alègre que les apothicaires î Un chapeau dure une éternité. Ce sont, au surplus, les modes passées chez nous depuis six ans qui font merveille au Brésil. J'y ai vu de ces énormes chapeaux de sparterie et de taffetas, surchargés de nœuds de ruban ; des manteaux écossais ou à la dame-blanche , des robes rouges , et autres monstruosités semblables.

Les hommes suivent aussi les modes parisiennes; ils sont, généralement parlant, mieux que les femmes, dans l'ensemble de la physionomie, bien qu'ils aient un défaut commun , celui d'avoir un nez très long et pointu; c'est une légère

modification de celui des Portugais, qui l'ont, eux, plus gros et charnu. Les pliysiognomonistes savent déjà ce que cela signifie.

Les églises sont très-simples et peu fréquentées. Il n'y a plus que des dévotes {beat as) ou les courtisanes qui conservent encore le costume noir et la mantiUe de Portugal, costume d'église, de rigueur jadis.... jadis ^ vous entendez? C'està-dire pendant ces beaux jours de la Sainte Inquisition^ où non seulement il fallait des inter prêtes pour prier Dieu , mais encore un costume particulier. Comme si celui qui créa Adam et Eve nus comme des vers , s'inquiétait du costume des pauvres humains !

S'il y a peu de luxe dans les églises, on en conserve encore beaucoup, par compensation sans doute, dans les processions extérieures. Les fêtes do Espiritu santo , (Pentecôte) se célèbrent avez pompe : c'est comme au tems du concile de Trente, Les balcons sont garnis de riches tapis de soie brochée, à franges d'or; les confréries bleues succèdent aux confréries roas:es, cellesci aux blanches, celles-là aux grises etc., chacune d'elles porte des châsses de saints, richement orn-ées; et puis, pendant trois jours, on vend

publiquement ^ à côté de l'église, des chapelets , des scapulaires^ àes poules rôties , àes pâtisseries ^ des liqueurs etc Vive Ptomeî !

La manièi'e dont voyagent les femmes dans cette province , ainsi que dans tout le Brésil , est assez curieuse : elles ne se font aucun scrupule d'aller à califourchon comme les hommes, et pour cela elles portent de larges caleçons sous leurs robes; de plus elles sont vêtues d'une longue redingote , espèce d'amazone quelquefois en drap bleu, mais ordinairement en indienne à fleurs où à larges raies. Elles ont pour coiffure un immense chapeau de taffetas, de feutre ou de castor, orné de plumes d'autruche noires et longues formant panache. Affublées de la sorte elles ressemblent assez à nos hautes et puissantes dames de la vieille noblesse de campagne. Et ne croyez pas que ces Brésiliennes des champs soient sans une sorte de dignité naturelle, au contraire, quoiqu'elles ne soient jamais sorties de leur estancia^ chacara ou fazenda^ qu'elles n'aient jamais abandonné leurs vaches, leurs plantations de coton , ou de feijons^ que pour aller à la petite ville ]a plus voisine , et qu'elles soient d'ailleurs dans la plus crasse ignorance^ elles ne laissent pas que d'avoir, au suprême degré, leurs vanités, leur susceptibilité , leurs airs de hauteur. \^

Quand elles se mettent en voyage, soit pour aller à la ville, soit pour visiter quelque voisine, ce qui arrive rarement, elles affectent un grand luxe dans le enharnachement de leur cheval. La bride, la têtière , le racado , les éperons , les ëtriers en forme d'encensoir, tout cela est couvert d'argent massif. Il faut qu'une femme soit bien misérable pour n'avoir pas au moins la cabeceira (têtière), les estrihos (étriers) et les esporas (éperons) d'argent.

Les hommes n'affectent pas moins de luxe : leurs chevaux ont des croupières, des ventrières, des colliers, ainsi que tout le reste de l'enharnachement couverts de plaques d'argent ; ils portent encore à la main , comme les Argentins , un petit fouet dont le manche, très-coiu^t, est d'argent massif. Le manche et la gaîne de leur couteaupoignard sont aussi d'argent. Le costume des hommes de la campagne est plus riche que celui des Gauchos argentins et orientalistes ; il consiste en de fortes bottes, un large pantalon de velours bleu-ciel , une jaquette de drap bleu , un ample manteau de drap et un chapeau à très-larges bords relevés sur les côtés , et attaché sous le menton par un cordonnet terminé par deux glands. Beaucoup portent dans l'été des jaquettes d'indienne

de couleur et les , lionimes distingués portent une redingotte d'indienne , espèce de robe-de-cliambre. Tous sont armés, en voyage, d'une longue épée comme au tems de la conquête et d'une paire de pistolets, accrochés dans un ceinturon portant une petite giberne.

Voici le nom des cinq rivières se réunissant en face de Porto- Alègre , pour former le fleuve de Rio-Grande : le Jacuy * , le Cay , le Rio-dos-Sinos^ le Grai^ataj, et le jR?ac7io (ruisseau). Le premier, à l'ouest, est la rivière principale; elle forme comme le pouce de la main ouverte. La dernière, au nord-est, forme comme le petit doigt; celle-ci seule n'est ])as navigable pour les grands bateaux.

Le commerce est actif à Porto- Alègre ; j'ai toujours vu une cinquantaine de navires tant nationaux qu'étrangers occuper la rade, indépendamment d'une grande quantité de pirogues de toutes grandeurs , de chalanas destinées au transport des marchandises sur les cinq rivières facili-

i On a déjà vu que dans la langue des Guaranis, la lettre F signifie rivière et qu'elle est souvent jointe à un nom caractéristique, ainsi, Jacuy ^ signifie rivière des Jacus, espèce de faisan ; Jagnary, rivière du Jaguar, ou du Tigre, etc.— Guazu veut dire grand et Miri petit.

tant si admirablement les communications avec l'intërienr.

Le Jacuf (prononcez Jacouï) principalement, est constamment sillonné par des allèges, et d'élégantes gondoles occupées au transport des innombrables productions d'Europe, de l'Amérique du nord , ou des autres provinces du Brésil , à Rio -Par do et à la Cacheira^ petites villes susceptibles de prendre beaucoup d'accroissement ; la première surtout peut passer pour lentrepôt du nord de la province , comprenant la Serra proprement dite, et les Missions de l'Uruguay.

Les navires Européens au dessous de deux cents tonneaux , ne tirant pas plus de dix pieds d'eau , peuvent venir jusqu'à Porto-Alègre.

Il n'y avait , lors de mon séjour , qvie trois maisons françaises établies à Porto-Alègre ; une seule fesait le commerce direct avec la France; une autre tirait les articles français de Buénos-Ayres et de Rio-Janeiro, où ils sont, par fois, à meilleur marché qu'en fabrique. La troisième maison faisait un commerce étendu avec les Etats-Unis; elle était tenue par M. Pradel, agent consulaire français, homme fort estimable et généralement

estimé, ce qui est plus rare. Il est vrai de dire (Puisse ceci servir d'exemple au commun de nos agens consulaires ! ) qu'il est difficile de trouver un homme plus désintéressé , plus obligeant , plus disposé à rendre service que M, Pradel. Il n'a voulu accepter aucun émolument, trait de patriotisme trop rare pour n'être pas divulgué ; il peut ainsi conserver une noble indépendance. Mais ce n'est pas là son plus grand mérite ; sans faire parade de ses sentimens tout patriotiques, il pousse le désintéressement , je dirai même la libéralité, jusqu'à ne percevoir aucune rétribution pour les différens actes ou signatures qu'on réclame de lui. On le trouve toujours prêt à défendre nos droits ou nos intérêts près de l'autorité du pays; malgré son titre modeste d'agent consulaire , il sait se faire rendre justice et l'on respecte notre pavillon.

Voilà les hommes qu'on devrait choisir pour défendre nos intérêts commerciaux en pays étrangers Si tous n'avaient pas son désintéressement , tous pourraient avoir son expérience pratique de la législation, des moeurs, du caractère de la nation près de laquelle ils sont appelés à représenter ; ils contribueraient ainsi , puissamment, à prévenir les différens entre commer-

çans ou entre particuliers, en conseillant mieux les uns et les autres quand ils sont consultés. Cet hommage rendu aux vertus civiques d'un patriote distingué ne doit pas paraiti'e suspect de ma part , il suffit de savoir que je n ai pas l'honneur d'être connu de M. Pradel.

La plupart des navires allant à Porto-Alègre sont des Américains du nord, des Brésiliens, des Italiens et quelques Anglais. On voit de tems à autre un navire français venant de Marseille ou de Bordeaux, mais il est rare qu'ils fassent de bonnes affaires, parce que les cargaisons sont mal composées, les articles de mauvais goût , mal assortis ou ne convenant point au pays. C'est du port de Marseille;, surtout, que sortent les expéditions les plus extravagantes, les plus mal

calculées Leurs vins, leurs salaisons sont d'une

qualité détestable.

Ce n'est pas seulement à Porto- Alègre qu'il arrive des cargaisons extravagantes , il en est de même dans tous les ports du Brésil et de la Plata ; à cet égard il y a beaucoup à dire.

On connaît assez généralement quels sont les articles 4e grande consommation française au

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Brésil, beaucoup conviennent à Porto-Alègre ; cependant, le voisinage des Orientalistes et des Argentins fait que les goûts des habitans de la province de Rio- Grande sont en quelque sorte mixtes ; il faut donc avoir séjourné quelque tems dans le pays pour le connaître bien , et surtout ne pas commettre d'ordres en fabrique sans être muni d'échantillons , de modèles ou de mesures , car les meilleures notes , les détails les plus minutieux ne donneraient qu'une idée imparfaite des goûts et des besoins deshabitans.

Ici , comme dans toutes les anciennes possessions espagnoles et portugaises , les nègres et mulâtres sont les gens (xojjicio^ c'est-à-dire les Hommes laborieux , les travailleurs , ceux enfin qui ont besoin d'exercer le plus leur intelligence , mais ils ont le malheur d'être esclœes et surtout d'être noirs! — Ce sont nécessairement des brutes^ de vils usurpateurs du nom di hommes. — Et pourtant, ces brutes assurent la subsistance et toutes les jouissances de la vie à leurs fainéans de maîtres ! ! Savez-vous comment ces maîtres , si supérieurs ^ traitent leurs esclaves? — Comme nous traitons nos chiens î — On commence par les siffler de même; s'ils n'arrivent pas à point nommé, ils reçoivent deux ou trois soufflets de la main

délicate de leur charmante maîtresse , métamorphosée en pie-grièche ^ ou bien un rude coup de poingv, uu brutal coup de pied de leur grossier «772o; s'ils raisonnent, ils sont liés au premier poteau venu , et alors , le maître et la maîtresse viennent, avec une grande gaîté de cœur, voir flageller jusqu'au sang ceux qui n'ont souvent d'autre tort que celui, bien innocent, de n'avoir pas su deviner les caprices de lem^s seigneurs et maîtres î ! ! . Heureux encore y le malheureux nègre , si son maître ou sa maîtresse ne prennent pas eux-mêmes ime corde , un fouet , un bâton , une barre de fer et ne fi^appent pas, dans leur fureur brutale, sur le corps du pauvre esclave, jusqu'à ce que des lambeaux enlevés de sa peau laissent ruisseler le sang sur son corps inanimé î . . . car , le plus ordinairement , on enlève le nègre sans connaissance pour panser ses blessures ; savez-vous avec quoi ? ai^ec du sel et du piment ; sans plus de soin que pour un animal attaqué de quelque plaie qu'on veut préserver des vers! On juge que ce pansement n'est pas moins cruel que les coups de fouet? Eh bien! j'ai vu ces choses l'an de grâce mil-huit- cent-trente-quatre ! ! J'ai vu plus encore. — Il y a des maîtres assez barbares , principalement dans la campagne , pour faire des entailles aux joues , aux épaules ^ aux

fesses , ou aux cuisses de leurs esclaves , afin d'j introduire du piment. D'autres portent leur fureur frénétique jusqu'au point d'assassiner un nègre et de le jeter comme un chien dans un ravin ; et si quelqu'un , surpris de son absence , s'informe du sort du nègre , on répond fi^oide-

ment : « il est mort, w (0 Jiïho dap Murio)y

Et jamais on n'en reparle. Il y a cependant des lois sévères pour ces sortes de crimes, mais comme l'observe M. de Balzac « les lois n arrêtent jamais les entreprises des grands ou des riclies , mais elles jrappent les petits qui ont au contraire besoin de protection. )>

Chaque jour, de sept à huit heures du matin, vous pouvez assister à un drame sanglant, à Porto-Alègre. Rendez-vous sur la plage , du côté de l'arsenal, en face d'une église, devant l'instrument de supplice d'un divin législateur, vous verrez une colonne dressée au-dessus d'un massif de maçonnerie, et au pied... une masse informe , quelque chose appai^tenant certainement au règne animal , mais que vous ne pouvez plus classer parmi les hîmanes ethipèdes... c'est ini nègre !... un nègre condamné à deux cents , cinq cents , mille ou six mille coups de fouet ! î — Passez , retirez-vous de cette scène de désolation ; finfor-

tunë n'a plus que des membres mutilés qu'on reconnaît à peine sous les lambeaux sanglans de sa peau flétrie.

Et Ton s'étonne que les nègres se révoltent contre les blancs ! !. — On a remarqué que les législateurs des colonies modernes emploient pour défendre la traite des nègres les mêmes sophismes qu'ils combattent lorsque les Turcs veulent légitimer la captivité des blancs , mais tous ces sophismes tomberont à force d'absurdité... L'aristocratie de la peau tombera comme les autres aristocraties , patience !

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