CHAPITRE II
lie Rio de la Plata.
Combien d'individus de toutes nations se sont laissé prendre à ce nom pompeux de Rwière d'argent! combien, alléchés par lui se sont figuré sottement qu'ail ne s'agissait que de se baisser pour y ramasser l'argent tout monnayé ! On raconte
plaisamment, à ce propos, cjuun étranger au moment de débarquer sur ces rives , ayant , par hasard , aperçu à ses pieds une once d'or ( quadruple ) , il la repoussa du pied avec humeur en disant qu'il aurait du temps de reste pour en ramasser. Le pauvre diable a sué sang et eau depuis pour en gagner la valeur.
Ce nom mensonger de la Plata fut donné au fleuve que nous visitons par suite d'une méprise , car on n'a jamais trouvé une parcelle d'argent ou d'or dans cette rivière ni sesaffluens, et, l'on dirait que les premiers conquérans , pour se consoler de leur désappointement , ont voulu tromper, à leur tour, les aventuriers qui marcheraient sur leurs traces.
Géographie. — La Serra dos vertentes qui forme, sous divers noms locaux, la chaîne occidentale du système brésilien, d'une part, les Sierras de Cochahamba et de Sanla-Cruz , qui sont un prolongement de la cordilière orientale du système péruvien , d'autre part , forment le véritable dwortia aquarum de l'Amérique du sud , en séparant l'immense bassin du Maranhon ou Amazone, de celui de la Plata ^ les deux plus srrands fleuves connus.
Ainsi la Plata n'a d'autre rivale sur le globe que l'Amazone qui la surpasse , quant à la masse des eaux et à la longueur du cours , mais non en largeur. Ces deux fleuves ont le même berceau ; tous deux sont les dignes fils des gigantesques Cordiliëres des Andes et des hautes montagnes du Brésil ; tous deux sont le réceptacle de ces innombrables rivières coulant en divers sens , entre le Pérou, Bolivia et le Brésil. *
La rivière Pœ^ana, qui , à 27° de latitude , s'enrichit des eaux du Paraguay et reçoit une infinité de rivières et de ruisseaux, pendant sa longue course , et l' Uruguay , qui dans une même latitude descend de l'orient , en augmentant de même la masse de ses eaux , forment une mer veilleuse ramification de canaux navigables , se réunissant en im seul tronc sous le nom de Rio de la Plata. Dès que cette grande masse d'eau s'est réunie, elle s'étend majestueusement jusqu'à la mer , et elle a plutôt l'apparence d'un golfe profond que d'un fleuve, puisque ^ entre les caps Santa- Maria et San-Antonio, sa
1 Je fais abstraction des grandes rivières qui descendent au Nord du Bas-Pérou, de la Colombie et des Guyanes , comme appartenant à d^autres systèmes de montagnes qui n'ont rien de commun avec la Plata,
largeur est de quarante lieues marines , tandis que son point le plus étroit, à soixante-dix lieues de r embouchure, presque en face de Buenos- Ayres , est encore de dix lieues ! Ces caps de Santa-Maria et de San-Antonio sont les bornes nord et sud que les géographes donnent au Rio de la Plata , parce que jusque-là on ne sent point l'influence de la marée et qu'on ne remarque aucun des autres caractères qui appartiennent à la mer ; mais les pilotes-pratiques donnent pour limites au fleuve les pointes de Santa-Lucia et de las Piedras , un peu en avant de Montévideo , parcequ après ces deux points les eaux cessent d'être potables et que c'est aussi là que commencent les dangers.
Hydrographie. — L'étendue qui donne au Rio delà Plata une si grande magnificence est contrebalancé par son peu de profondeur , ce qui cause de fréquens embarras aux bâtimens qui tentent de le remonter sans pilotes. Il n'y a que deux canaux susceptibles de recevoir les navires tirant plus de huit pieds d'eau, l'un qui suit la côte du nord, l'autre celle du sud. Outre que le gouvernement de Buénos- Ayres a fait rédiger un itinéraire qui est distribué aux capitaines , il s'est formé dans ces dernières années une société de pilotes lamaneurs à Buénos-Ayres
et à Montevideo , dans le but de suffire à tous les besoins depuisles caps Santa-Maria et San- Antonio jusqu'en rade de Buënos-Ayres , y compris les points intermédiaires.
Quant aux précautions à prendre pour les abords de la Plata et même pour la navigation tout entière du fleuve , on doit beaucoup de remercîmens aux officiers de la gabare \ Émulation y qui ont exploré ces côtes avec un soin tout particulier pendant les années 1851 et 1852 et en ont dressé d'excellentes cartes. '
Histoire. — Christophe-Colomb, génie obscur plus avancé que son siècle dans la connaissance de l'astronomie et de la navigation , avait découvert le nouveau monde ^ ; Fernand-Cortez avait conquis le Mexique ; Pizarro n'avait pas encore rendu le nom espagnol odieux et exécrable aux Américains, par les cruautés inouies exercées par lui , au nom de l'Evangile , pendant la conquête du Pérou ; Alvarez Cabrai , capitaine portugais , favorisé par un heureux hasard , avait découvert ^
1 Voyez , pour les observations nanliques , la note C , à !a fin de ce volume.
2 En abordant , pendant la nuit du 11 octobre 1492 , à Tune des îles Lucayes , nommée par lui S a7i- Salvador.
5 L'an 1500. Il se rendait aux Indes Orientales , par ic cap de Bonne- Espérance. La tempête et les courans le portèreoî sur la cote du Brésil.
h Brésil, la plus belle contrée d'Amérique; lorsque Jeaii-DiazdeSolis, pilote Castillan, découvrit Fan 1515, un fleuve immense, nommé Pamnaguazii * par les Aborigènes. Après s'être assuré que ce n'était pas un golfe, il changea ce nom giiarany en y substituant le sien , et l'appela Rio de Solis. ^
Ce malheureux navigateur étant descendu à terre, près de l'endroit où fut fondé Maldonado, sur la rive gauche du fleuve , les indomptables Charmas^ peuples chasseurs et jaloux de leur indépendance , l'attirèrent le plus qu'ils purent dans l'intérieur et le massacrèrent, hiiet ses gens, d'une manière horrible.
Le frère de Solis, resté à bord du bâtiment avec le reste de l'équipage, fut tellement effrayé et découragé qu'il s'en retourna en Espagne sans vouloir pénétrer phis avant. Il se passa onze années avant que Ton osât tenter de nouvelles découvertes sur ce point de l'Amérique. Le hasard y ramena encore les Espagnols en 1526;
1 Voyez la note D , pour Tétymologie de ce nom,
i 11 y était déjà venu en 1508 , mais il n'était pas sûr que ce fût un lîeuve.
Le vénitien Sébastien Cabot* , qui , en 1496, avait fait la découverte de Terre-lNeuve pour l'Angleterre , la voyant trop occupée de ses affaires domestiques pour songer à former des établissemens dans le Nouveau- Monde, porta ses talens en Castille , où sa réputation le fit choisir pour une expédition brillante. La Victoire , ce vaisseau fameux pour avoir fait, le premier, le tour du monde j, et le seul de l'escadre de Magellan qui fût revenu en Europe , avait rapporté des Indes- Orientales beaucoup d'épiceries. L'avantage qu'on retira de leur vente , fit décider un nouvel armement , qui fut confié aux soins de Cabot. En suivant la route qui avait été tenue dans le premier voyage , ce navigateur arriva à l'île Sainte-Catherine, d'où il se rendit au petit port des Pat os ^ sur la côte du Brésil , par les 27« de latitude australe. Là il fut joint par Diégo Garcia , lequel était sorti de la Corogne , expédié aussi par la cour d'Espagne pour faire des découvertes. Il y trouva deux autres espagnols déserteurs de la petite armée qu'avait commandée Solis. Dans les environs il y avait encore quinze autres
1 Les Espagnols en on l fait Cahoto et Gabolo. Ce n'est pas le seuj exemple de l'altération des noms de navigateurs ou d'explorateurs. Cristophe Colomb est appelé par les Espagnols Cristoval Colon. Je crois néanmoins que pour ce dernier , c'est nous qui l'avons altéré.
espagnols déserteurs de l'armée du capitaine don Rodrigue d'Acuna, destinée pour les Indes Orientales. Tous ces déserteurs informèrent Cabot qu'il y avait de grandes richesses d'or et d'argent dans le RiodeSolis, c'est poiu' cela qu'il se déterminaàs'y introduire; mais il éprouva tant de résistance de la part de ses compagnons , qu'il fut obligé d'abandonner dans l'ile Sainte- Catherine les principaux opposans. Il partit enfin, après avoir fait construire une galiote ; il entra dans la Plata et vint jeter l'ancre vis-à-vis de l'endroit oii fut, depuis, fondé Buénos-Ayres; c'était à l'embouchure d'un ruisseau qu'il appela San-Lazaro et qui porte aujourd'hui le nom de San- Juan, Il fut bien surpris de trouver dans cet endroit l'un des compagnons de Sohs , le seul qui eût échappé au massacre.
Cabot laissa dans ce petit port les deux plus gros navires , avec trente hommes et douze soldats pour défendi^e les effets qu'il déposa dans une barque entourée de palissades* Quant à lui , il partit avec la galiote et une caravelle, dans le but de continuer son exploration , en donnant ordre à ceux qui restaient , de chercher un meilleur port dans les environs.
Il suivit le cours du Pom^z^z Jusqu'au 27° 27' 20 ' de latitude , et o9 de longitude , en s' arrêtant IrëquenuTient pour se faire des alliés parmi les Mheguas , les Caracaras , les Timhûs , et quelques autres tribus , toutes de la nation Guarany. Ces Indiens portaient à leurs oreilles quelques petites lames d'or et d'argent, que les Espagnols échangèrent contre d'autres bagatelles.
Après cela , Cabot s'introduisit dans la rivière du Paraguay, pour y trouver certains Indiens qu'on lui avait dit avoir vendu les lames d'or et d'argent à ceux de qui on les avait achetées. Quand Cabot fut arrivé au confluent du Rio-Bermejo , il fit avancer un brigantin, (qu'il avait construit récemment) , avec trente honmies. Ceux-ci rencontrèrent quelques Indiens ^^ace^, lesquels persuadèrent aux Espagnols qu'effectivement ils possédaient beaucoup d'or et d'argent dans leurs maisons, et qu'ils l'échangeraient volontiers avec d'autres choses. Les Espagnols , au nombre de quinze, s' étant laissé persuader , suivirent les Agaces , et ceux-ci les surprirent et les massacrèrent tous.
Cet échec , et la nouvelle que quelques navires étaient entrés dans le Rio<le-Solk ^ déterminèrent
Cabota rebrousser chemin. Il rencontra bientôt Diego Garcia , le même qu'il avait laissé au port des Patos , qui , remontant le Parana , prétendait avoir les mêmes droits à la conquête. Ils eurent quelques altercations ensemble , mais enfin ils convinrent de redescendre au fort del Espiritu- Santo j bâti par Cabot , d'y construire quelques bâtimens légers, et de continuer la découverte.
Mais la résistance qu'opposaient les naturels du pays ( ils avaient massacré la plupart des Espagnols laissés à la rivière de San-Lazaro ) , fit juger à Cabot que pour s'établir solidement , il fallait d'autres moyens que ceux dont il pouvait disposer. Aussi, en 1550, il prit la route de l'Espagne pour les aller solliciter , ayant grand soin de se munir des petites lames d'or et d'argent qu^^on avait échangées avec les Guaranis , afin dien faire hommage à Sa Majesté.
Voilà le motif pour lequel on donna alors à ce pays là le nom pompeux de Bio de la Plata. *
C'est ainsi qu'on a ravi à l'infortuné Solis jusqu'à la gloire de la découverte , en substituant à
1 Voyez Reynai et d'Azara.
son nom , que porta d'abord le tteuve , mi autre nom trompeur et impropre. Seulement un ruis- ' seau j sur les bords duquel eut lieu le massacre , s'appelle aujourd'hui arroyo do Solis ! !
Les bords de la Plata sont très peu élevés. Ce sont des terrains tertiaires qui , dans la classification géologique, appartiennent aux périodes ' alluvienne et diluvienne , principalement la partie Sud , ou la province de Buénos-Ayres , qui ne présente qu'une immense plaine basse et unie , composée uniquement de limon , de sable et d'argile , recouvrant un tuf calcaire jusqu'aux fron= tières de Patagonie.
Les terrains de , la Banda- Oriental, de même que ceux de Rio-Grande-do-Sul , paraissent être un sol primordial , modifié par des périodes di~ verses , comme on le verra dans le cours de mes observations.
Rien de plus triste à la vue que ces bords sa-
1 Par période alluvienne , j'entends parler des alliivions qui se sont formées immédiatement et successivement après les cataclysmes de la période diluvienne. — Je recommande aux personnes qui n'auraient aucunes notions de géologie^ la lecture des Lettres sur les révohitions du Globe.
blonneux , dépouillés d'arbres et de verdure ^ n'offrant qu'un horison immense , sans accidens de terrain pour reposer les regards fatigués de n'apercevoir que des sables et une herbe aride , brûlée du soleil pendant quatre mois !
Une impression de tristesse s'empara de moi lorsque je vins à découvrir ces campagnes si tristes, que je m'étais complaisamment figuré être embellies par tous les charmes d'une nature riante et fertile ! J'aurais voulu rétrograder aussitôt , tant j'étais cruellement désabusé.
Il est peu d'étrangers , de Français , d'Italiens surtout , qui , venant poiu* la première fois à Buenos- Ayres , sans renseignemens certains sm' le pays , n'aient déploré la sotte fantaisie qui leur avait fait choisir une contrée si sauvage , préférablement à d'autres où la nature étale un luxe merveilleux. Ce n'est que peu à peu , et lorsqu'on a pénétré dans l'intérieur, qu'on se familiarise avec ces champs incultes et ces déserts sans fin, appelés Pampas.