CHAPITRE YI
Départ de Montévidéo. — Un Paiu|pero. — ^ Arrivée en rade de Buénos-Ayres. — Aspect extérieur de cette ville*
La plupart de mes compagnons de voyage j empressés de se rendre à Buénos-Ayres , abandonnèrent VHerminie qui devait séjourner quelques jours à Montévidéo, et profitèrent du départ d'un des paquetes ( paquebots ) faisant la navigation régulière entre cette ville etBuénos-Ayres^
pour se rendre plus promptement à leur destination. Je ne voulus pas abandonner le bon capitaine Soret qui nous avait si bien traités pendant notre heureuse traversée ; j'étais d'ailleurs bien aise de voir avec plus d'attention les scènes étranges qui s'offraient à mes regards, et de prendre à loisir des renseignemens sur le pays ; mais au moment où j'entrais dans une fonda (hôtel) Pour m' assurer d'un logement, on vint me dire que nous partions le soir même.
Le messager officieux qui s'était chargé de m' avertir de la résolution subite du capitaine , s'empressa de lier conversation avec moi, de s'informer de mes projets , du but de mon voyage , de l'espèce de marchandises que j'apportais ; questions flanquées de bien d'autres auxquelles je répondais avec le plus de réserve qu'il m'était possible , sans cependant manquer à la politesse. 11 s'écria : Ah î Monsieur^ que je vous plains d'être venu dans un pareil pays î On assassine tous les jours les étrangers; ils sont volés, assaillis jusque chez eux; nos consuls ne sont plus respectés; ils ne peiivent rien; plus de sécurité
pour nous, Si cela doit durer encore long-
tems , tout commerce deviendra impossible dans ces contrées. Monsieur , si j'ai un conseil d'ami
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à vous donner , n'allez pas plus avant, restez à Montëvidëo ; ici, du moins vous avez une porte pour échapper : il y vient souvent des navires de guerre, et, en cas d'émeute, comme cela arrive à chaque instant , vous pouvez vous y réfugier ; mais à Buënos-Ayres ! où Ton ne peut plus rester dehors après le soleil couché ! Vous courez les plus grands risques.
— Je vais à Mendoza, lui dis-je, et conséquemment il faut de toute nécessité que je me rende à Buénos-Ayres. — Vous allez à Mendoza,
Monsieur! Mais vous m'effrayez à Mendoza î
Et qui donc connaissez-vous à Mendoza ? — Je
nommai mon ami Anatole de Ch y — Hélas!
Monsieur, je suis bien fâché de vous affliger;
mais votre ami de Ch y vient d'être Jusillé
par le farouche Quiroga , qui commande en despote dans les provinces de Cuyo, et je puis vous affirmer qu'il est disposé à en faire autant à tous les Français de l'intérieur. En achevant ces derniers mots, l'officieux nouvelliste pirouetta, prit le bras d'un Orientaliste, et me laissa livré à mes réflexions lesquelles, on doit bien le penser, n'étaient pas gaies! Qu' allais-] e devenir dans un pays semblable, où la vie d'un homme n'était pas plus considérée que celle d'une mouche î Certaine-
ment ce monsieur, ce compatriote , me disais-je à moi-même, ne peut avoir aucun intérêt à m' effrayer, à m'en imposer, et le conseil qu'il vient de me donner ne prend sa source que dans un sentiment d'humanité. Mais quelle affreuse nouvelle ! mon malheureux ami victime de l'atroce politique d'un chef barbare! ! Qu'aura-t-il fait pour mériter un sort pareil! 11 n'est pas croyable que l'on fusille un homme par plaisir? ces peuples seraient pires que des Vandales, que des Tartares; ce serait criant , ils s'attireraient la haine
des nations Que faire ? et de qui prendre
conseil?
En cet instant une douzaine de Français entrèrent dans la fonda; un colonel allemand, qui les accompagnait, me rassura un peu en m' annonçant positivement que mon ami Anatole était parvenu à s'évader du cachot où il était en effet retenu pour être fusillé , et que sans doute il devait être à Santiago du Chili , à l'abri de toute atteinte de Quiroga Quant au danger que
1 Cet infortuné jeune homme avait donné une somme de 4,000 piastres fortes pour obtenir son évasion ! — Il retomba plus tard entre les mains (je pourrais dire entre les griffes) de son implacable en-* nemi.
semblaient courir les étrangers à Buenos- Ayres et dans l'intérieur, il me rassura complètement, en le traitant de chimérique , et me faisant cette observation très-sage que celui qui ne s'occupe que de ses propres affaires est rarement inquiété en quelque pays que ce soit. Le vieux colonel avait de l'expérience , il servait la patrie depuis bien des années, et il avait été témoin de l'imprudence des étrangers, des Français particulièrement , qui ont souvent la manie de vouloir diriger les autres et de donner des conseils plutôt propres à attiser le feu de la discorde qu'à calmer l'effervescence des passions politiques.
Je n'hésitai plus , je me rendis au môîe , où je trouvai mon préparateur , qui avait fait une libation à Bacchus , sans doute pour conserver quelque dieu tutélaire dans ce pays de saui>ages , comme il l'appelait. Nous regagnâmes tous V Henninie ; on leva l'ancre , et el pratico ( le pilote ) se chargea de nous conduire à bon port. »
Le vent nous fut favorable pendant une grande partie de la nuit ; il avait soufflé du nord-est avec force , et nous nous attendions à arriver en rade de Buéuos-Ayres de bonne heure le lendemain ; mais vers le matin le pilote fit serrer toutes les
yoiîes, disposeï^ les câbles, et tenir les ancres prêtes à jeter. A peine ces dispositions étaientelles prises , qnele Pajjipero (vent de sud-ouest) souffla tout-à-coup si violemment que le Practico en fiit déconcerté ; le navire craquait horriblement , nous dérivions grand train ; le gouvernail n'obéissait plus, ou plutôt la force de F ouragan empêchait le navire d'obéir au gouver= nail ; il n'y avait pas de tems à perdre ; une ancre fut jetée 5 elle ne tint pas ; ime seconde , avec la grosse chaîne, obtint un meilleur résultat : le navire resta fixe , le nez ou la guihre au vent , qui soufflait à écorner les hœufs.
On ne se figure pas avec quelle furie , quelle impétuosité subite , apparaît , souffle , tom^billonne et se déchaîne le Pampero : Auster et Zéphire combinant leurs efforts dans f antique empire cVEole, toutes les outres déchirées du souverain de Lépai^i laissant échapper à-la-fois les trente-deux aires de vent , sont à peine capables de donner une idée An Pajîipej'o : c est à-lafois l'ouraaan des Antilles et les tourbillons du grand désert de Sahara. Heureusement le Pampero ne se fait pas toujours sentir dans toute sa violence , semblable au \ ésuve il laisse le tems aux habitans des bords de la Plata de réparer les
dégâts qu'il leur a causés ; mais quand leur sécurité , de même que celle des habitans de la campagne de Naples, semble ne plus redouter , ou du moins oublier le fléau dévastateur , c'est alors qu'il appai^ait plus fiirieux que jamais : les habitans de Buénos-Ayres et de Montévidéo conservent le souvenir d'ouragans terribles. Je n'ai pas été témoin d\\iiPampero- ouragan, quoique le vent de sud-ouest ait soufflé souvent pendant mon séjour à Buénos-Ayres ; mais ce que j'ai observé suffit pour me faire apprécier ses effets dévastateurs. J'ai vu souvent s'élever en plein midi un nuage opaque, semblable à un immense rideau qui, après avoir donné une couleur livide au soleil, grandissait, s'élargissait subitement sur l'horizon, obscurcissait tellement l'atmosphère qu'il devenait impossible de distinguer les objets les plus voisins ; c'était le signal de la tourmente : chacun s'empressait de rentrer chez soi , de fermer hermétiquement les ouvertures de la maison , d'allumer de la chandelle, et l'on attendait patiemment les effets du Pampero, Alors le nuage crevait , et se résolvait bientôt en tourbillons qui ne laissaient , au lieu de pluie , qu'une poussière blanchâtre semblable aux cendres d'un volcan. Les terrasses , les murailles , les rues en étaient couvertes de plusieurs pouces d'épaisseur.
Pour ceux qui ont pu s enfermer , il ne résulte du Pampero que le désagrément de faire laver tout le linge de la maison , car cette poussière trouve moyen de s'introduire ^ malgré toutes les précoutions , mais mallieui^ aux personnes restées dans la campagne , près d'ime rivière ou d'une lagune , il arrive presque toujours qu'en voulant regagner lem^ demeure , les infortunés se précipitent dans l'eau. J'en ai vu beaucoup d'exemples à Buénos-Ayres même , sur la plage où toutes les lavandières se rendent pour laver le linge. Et si le Pampero devient om^agan, les navires de la rade , chassant bientôt sur leurs ancres, se précipitent les uns sur les autres et l'obscurité empêchant de recomiaître les manœuvres, il devient impossible d'échapper au naufrage. Ce n'est là qu'une faible esquisse du Pampero - ou ragan.
Celui dont nous fumes assaillis n'avait pas ce caractère, mais il ne laissa pas que de causer de l'inquiétude , parce que nous nous trouvions dans le canal que laissent entre eux les bancs Ortiz et Indio , et si nous avions chassé sur nos ancres , nous eussions été portés sur le banc Chico. Heureusement elles tinrent bon et le Pampeio put soufiler à son aise pendant trois jours.
Nous étions précisément en face de la Ensenada de Barragan, Ce lieu est un port ou plutôt une baie profonde, comme le nom l'indique , à dix lieues à l'est de Buénos- Ayres , sur la rive droite de la Plata; c'est là que se tenaient les bâtimens et les frégates du roi d'Espagne, avant que Montévidéo et Maldonado ne fussent peuplés. Ce port est sûr, l'ancrage y est bon. Il est formé par le ruisseau de Santiago qui vient de l'intérieur des terres , et le traverse; mais l'entrée en est étroite et les frégates armées en guerre ne peuvent mouiUer qu'aux environs du canal. Les navires qui ont quelques réparations majeures à faire ou un chargement de mulets à prendre , se rendent à la Ensenada. On y trouve un village formé de quelques cabanes ou ranchoSj accompagnés de trois ou quatre maisons en azotea ; il y a peu de secours ou d'assistance manuelle à espérer des homme indolens qui l'habitent, mais on peut être sûr d'y rencontrer l'hospitalité la plus cordiale de la part des femmes.
Le Pampero ayant enfin cessé , nous nous remîmes en route. Le 5 mars nous arrivâmes en grande rade de Buénos-Ayres
Dès qu'on annonça les clochers de Buénos-
Ayres j je m'élançai sur le pont; mais j'en fos pom' ma dépense de regards et mes efforts de rétine ; mes nerfs optiques se fatiguèrent en vain à découvrir la métropole de la république Argentine, je ne vis que brouillard à l'horizon. Patience î nous la verrons bientôt; c'est que, voyez- vous, les marins ont une vue de lynx, qui semble deviner la terre, et ils se trompent rarement. Mais d'abord , vous , lecteur , avez-vous entendu parler de Buénos-Ayres , de sa gloire , qui a rempli le monde moderne ? Savez- vous qu'il existe un point sur la terre appelé Buénos-Ayres? 11 est probable que oui , je n'en doute même pas ; quoiqu'il n'y aurait pas plus de honte à vous d'ignorer l'existence de Buénos-Ayres , qu'il n'y en a pom^ beaucoup de Fortenos * à croire que toute la France est contenue dans Paris , ou l'Angleterre dans Londres; mais en supposant que vous ne le sachiez pas ( ce dont je vous prie de ne pas rougir ) je vais vous dire ce que c'est que Buénos-Ayres et toute sa gloire.
Buénos-Ayres est quelque chose relativement à l'Amérique du Sud, peu de chose relativement
1 C'est le nom donné aux habitans de la ville de Buénos-A}Tes, qui a été long-temps le seul port des provinces de la Plata.
à toute r étendue du continent américain , et un point pour le globe. Cependant ce point a été lumineux , il a brillé avec éclat ; on a pu le prendre quelque tems pour une étoile du Sud tombée à terre, et ses liabitans s'en sont énorgueillis beaucoup; puis, se figurant qu'ils avaient assez fait pour étonner le monde et rendre leur gloire éternelle, ils se sont mis à se quereller entre eux pour passer le tems ; eh bien , voici à quoi je compare la gloire de Buénos-Ayres et des Argentins : je la compare à un feu d'artifice donné par les amis de la liberté et de la civilisation , à la fin duquel on a vu écrit en lettres Ijrillantes le nom vénérable de Rivadavia !
Enfin voilà Buénos - Ayres déployant sa ligne d'édifices î J'aperçois ses quinze clochers , les dômes et les tourelles de ses couvens , qui semblent sortir des eaux. Les édifices grandissent ; je vois les terrasses de ses maisons carrées ; la ville s'étend , de droite et de gauche elle surgit de plus en plus ; bientôt elle montre la forteresse ; les petites maisons del hajo » Valameda , les saules de la Boca , les pavillons ou les quintas du Retira et de la Recolefa ; la foret de mâts des
navires de la petite rade Buénos-Ayres n'a
plus rien à montrer ; Buénos-Ayres est en place j
sur le bord de la cote ; elle attend Tëtranger qui la fait vivre pour l'insulter ou le flatter, suivant sa passion du moment
Halte là î nous sommes à quatre lieues de Buënos-Ayres , en dehors de la grande rade ; nous ne pouvons passer outre sans la permission du Cassique, \ ous croyez peut-être qu'il s'agit du clief des Indiens Pampas ? Point du tout. Le Cassique fut d'abord mi navire marchand que les Brésiliens armèrent en guerre lors des derniers démêlés avec la République ; celle-ci , ou plutôt (honnem^ à qui il appartient ) l'amiral Brown s'en empara , et on l'a placé là pour servir de ponton, de presidio ; et un peu aussi pour narguer les Brésiliens , qui n'ont pas l'air d'y faire attention , mais qui n'en pensent pas moins. Or, le Cassique est chargé de la police du port , mais il ne faudrait pas courroucer le Cassique ! car alors il serait réduit à montrer toute son impuissance Le pauvre Cassique n'en peut mais. Il
a tout au plus assez de force pour retenir les prisonniers d'état qui y sont envoyés de tems à autre pour être rongés par la vermine , léguée à la marine de la Patrie par la marine impériale.
Deux officiers étrangers , au service de la Ré-
publique , vinrent à bord de YHer minie pour visiter les papiers et reconnaître notre état sanitaire. N'ayant, dieu merci , rien à nous reprocher, il nous fut donné licencia de passer en petite rade.^
Je me réfouissais beaucoup de la vue extérieure de Buénos-Ayres ; je m'applaudissais de ma résolution ; c'est qu'effectivement , après avoir touché à Montévideo , on doit être agréablement surpris de l'aspect de Buénos-Ayres. Tout annonce ici une ville commerçante , une métropole digne d'un meilleur sort. La position un peu élevée de cette ville américaine , située en plaine , sur le bord de la côte formant j alaise; tous ses édifices publics se trouvant répartis sur une même ligne dans toute l'étendue de la ville , qui a au moins trois quarts de lieue de long ; le fort , placé au milieu , et non loin de lui un édifice de construction mauresque , qui contraste singulièrement avec les nombreux dômes des églises et des couvens; les charrettes sans nombre stationnées au bas de la falaise ; la multitude de lavandières couvrant la plage ^ chamarrant de blanc la pelouse verte qui s'étend au loin vers le nord , et paraît se terminer par un groupe d'arbres ; la foret de mâts de mille
petites embarcations entassées dans la rivière de la Boca , vers le sud , enfin toutes les maisons riveraines , disséminées sur la pente et au pied même de la côte , tout cet ensemble , animé encore par le mouvement de la petite rade , est bien susceptible de faire naître l'idée d une place importante , d'une grande ville.
Néanmoins , une chose me déplut beaucoup,, ce fut la nécessité de descendre à terre dans une charrette. Il est bien honteux pour Buénos- Ayres , pour une place aussi importante , pour le seul port de la République Argentine où les étrangers puissent commercer avec sécurité , tant qu'à présent, il est bien honteux, dis-je, que ces mêmes étrangers soient mis, en arrivant, en contact direct avec ce qu'il y a de plus grossier , de plus audacieusement impertinent parmi le peuple de Buénos-Ayres. Il est vraiment dur d'être exposé aux injures, aux épithètes avilissantes de gringo , de carcaman , de godo > ou de sarrazeno , que les carretilleros ( charretiers) accompagnent de mille obscénités , en les prodiguant à l'étranger qui, ne sachant pas leur idiome, lait quelques difficultés avant de se soiunettre à leurs exigeantes prétentions. Quoi de plus ridicule, de plus désagréable;, de plus barbare que
cette manière d'arriver dans une charrette montée sur deux énormes roues , de la dimension de celles de nos moulins à eau , qui vous cahote horriblement pendant que le carretiïlero vous écorche les oreille s par ses chants ou ses vocifération?.. Un môle ou une jetée obvieraient à ce désagrément que tous les étrangers sentent vivement.
Il y en avait un autrefois ; mais une crue extraordinaire du fleuve et la force des courans , augmentée parun vent violent, l'ont détruit complètement, et au lieu de le reconstruire , chacun est venu en emporter les pierres ! . . .
Il fallut bien me somnettre à parcourir un demiquart de lieue de plage dans l'ignoble carretilla; je débarquai à l'endroit qu'on appelle encore el Mueîle, quoiqu'il n'y en ait plus de vestiges. Ce même endroit où l'on débarque porte aussi le nom la Alameda^ , bien improprement puisqu'on n'y voyait alors que VOmhii indigène. Nous reviendrons à cette Alameda pour y voir le beau monde s'y rendant chaque jour dans les soirées d'été.
1 Alameda signifie en castellaîio un. lieu planté de àlainos ou peupliers — allée de peupliers.