DES NATIONS QUI HABITENT CONSTANTINOPLE
Parler de l'extérieur de Constantinople, de ses deux mers de son ciel, de ses monuments, de son commerce, (je son industrie, du Sérail, et ne rien dire des étrangers qui hahi lent cette ville, sérail, a mon avis, une chose impardonnable. Il est donc de nnni devoir de leur consacrer (fljejqpjes pages de ce volume.
Les capitales de l'Europe, en général, contiennent une population homogène : tous leurs habitants ont un langage, des mœurs et des habitudes qui font reconnaître presque la même origine. Constantinople n'offre pas le même aspect. Les nations différentes qui vivent dans son sein ont toutes conservé un caractère particulier j et le peuple vainqueur
n'ayant pu, à cause de son code religieux, obtenir la fusion avec le peuple vaincu, Ions deux habitent la ville, comme des étrangers habitent une auberge; du reste, cette anomalie date de sa fondation.
D'une ville grecque Constantin voulut faire une cité romaine; mais les mœurs des Romains ne purent jamais annihiler complètement les habitudes des Grecs de Byzance : la langue grecque s'y conserva toujours, et devint plus tard la langue de l'empire. Arcadius même fit faire des inscriptions dans les deux langues sur l'obélisque érigé à la mémoire de son père. Il est certain, du reste, que le christianisme, à son début, se servit de la langue grecque de préférence. Les monogrammes du Christ que les premiers successeurs de Constantin firent graver sur leurs monuments ou sur les monnaies étaient en langue grecque.
Et puis, à ce moment de la vie de Rome, les forces de l'empire, pour sauvegarder tous les intérêts qui vivaienl sous sa protection, étant obligées de se diviser, il était incontestable que la colonie grecque était appelée à devenir plus tard le point où tous les éléments intelligents de l'ancien monde devaient se grouper et se réunir.
La langue latine était la langue politique et administrative que Rome avait imposée aux nations soumises à ses armes. Impuissante qu'elle était pour l'heure à servir la doctrine chrétienne, parceque son génie était essentiellement propre à appuyer l'autorité, le fait accompli, elle no se prêta point à servir une religion qui, au début, trouvait l'éloquence de S. Paul pour la propager. Il est vrai que plus tard, cosmopolite comme elle fut, concise, serrée dans sa forme, elle dût être un instrument merveilleux dans les mains du christianisme. Mais le christianisme commençait déjà à devenir alors un pouvoir de l'Etat. Dégagé de la
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théorie et de la synthèse, après avoir traversé la phase héroïque du martyr, il s'appuya sur la pourpre et l'épée des Césars ; mais, avant d'arriver à cette position, il devait nécessairement traverser la phase des hérésies, bien autrement dangereuses que toutes celles qu'il traversa depuis.
La langue grecque le servit à point à Byzance. cou ime elle le menaça plus que toute autre dans cette même ville; car c'est deConslantinople, bien plus que de Rome, que partirent, en substance : du moins, presque toutes les hérésies que le catholicisme eut à combattre dans la suite. L'esprit nouveau que le christianisme servait, et dont il encourageait la révolte, avait besoin du génie de la Grèce, de ce génie merveilleux, propre à tous les genres d'étofuence et à toutes les subtilités de la métaphysique. Si, officiellement, la Rome patricienne courbait religieusement le front devant le culte des contemporains de Numa, à l'ombre de ses villas, sous les portiques de ses palais, elle en sapait le culte dans la conscience publique.
Les doctrines du monde ancien, plutôt assoupies que mortes sous la domination romaine, se dressèrent debout 'quand Constantin, abandonnant la terre antique du Ludion, vint, la bannière du Christ en main, cum signo vinces, la planter juste à l'endroit où la jonction morale de l'Europe et de l'Asie est possible. La langue latine dut plier sous l'action de la langue grecque, et cela d'autant plus, que celle dernière élait la langue que les beaux esprits de Rome parlaient avec affectation; que les orateurs du forum et des places publiques étudiaient avec le plus grand soin, et que les prosateurs et les poètes romains caressaient avec amour, dans ses nuances les plus délicates et les plus intimes. — A son avènement, si la religion chrétienne eut besoin de dévouement pour se manifester aux masses, elle eut besoin aussi de dialectic>
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de parleurs et d'écrivains habiles, pour lui donner la classe moins nombreuse, il est vrai, des riches, mais plus redoutable en raison du pouvoir qu'elle avait dans ses mains et de l'instruction qu'elle possédait. L'étude de la langue grecque à Rome facilita cette conquête, et Byzance devint le point où gravitèrent, à partir du moment ou Constantin y déposa le pouvoir suprême, toutes les intelligences et les forces morales du grand empire prenant enfin de la lassitude d'avoir à retenir dans ses serres la partie la plus nombreuse, la plus riche de la civilisation du monde connu.
Aujourd'hui, Constantinople. indépendamment des nations qui s'y rendent pour le commerce, offre une population dans laquelle on peut reconnaître cinq nations bien distinctes par la religion, les mœurs et l'origine. Ces nations, sur lesquelles je jetterai un coup d'œil rapide, sont les Turcs, les Grecs, les Arméniens, les Juifs et les Francs ou Européens en général, que l'on peut diviser en trois catégories : les Turcs, maîtres du pays, ensuite les Grecs, les Arméniens et les Juifs, sujets des Turcs, confondus sous la dénomination de Rajas, enfin les Francs, soumis aux différentes nations, et qui sont établis dans la capitale sous la protection des traités conclus avec la Porte Ottomane.
Les Turcs à Constantinople sont les plus nombreux. Sur sept cent cinquante mille habitants, les dieux tiers sont musulmans