CHAPITRE II
Qui n'a pas vu Constantinopïe éprouve devant cette ville un enthousiasme, un ëtormement, une admiration que rien ne peut égaler, quelle que soit d'ailleurs sur l'âme l'impression des nombreuses descriptions qui en disent les grandeurs.
Cette ville, fortunée entre toutes les villes du monde, possède tous les enchantements, remue tous les souvenirs du passé, réveille toutes les aspirations de l'avenir. Précisément parceque dans les mains des Turcs elle a semblé jusqu'ici immobile, elle excite toutes les convoitises civilisatrices de l'Europe moderne.
Avec la Turquie, qui n'est aujourd'hui qu'une puissance
d'équilibre, Constantinople entre l'Europe et l'Asie est la ville la plus cosmopolite du globe. L'islamisme, qui n'a plus le sabre recourbé d'Omar pour imposer l'Alcoran -, l'islamisme, qui n'est plus militant, a vu tourner contre lui le catholicisme, armé de toute la force des principes et des idées que contient sa doctrine -, l'islamisme n'est plus qu'une religion tolérante, et Constantinople, par ce seul fait que sa religion n'est plus exclusive, ressemble à ce Panthéon de la Rome des Césars où tous les dieux de l'univers se donnaient rendez-vous.
Si elle fût restée sous la domination des Eglises latine ou grecque, elle n'aurait pas aujourd'hui ce caractère d'universalité qui la fait regarder, à juste titre, comme le trait d'union entre l'Europe et l'Asie, entre ces deux parties du monde qui cherchent toujours à se confondre , mais que la mobilité de l'une et l'immobilité de l'autre empêchent de se fusionner complètement.
Circonvenue, attaquée par l'Europe moderne, comme le fut l'immobilité sociale que Troie représentait dans ses murs par celui plus actif, plus individuel que personnifiait la Grèce, l'Asie succombera à l'heure marquée par la Providence ; mais jusque là Constantinople aura le singulier privilège, si je puis m' exprimer ainsi, d'être la cité neutre où se débattra le grand problème de la civilisation moderne : l'absorption de l'activité passive de l'Orient par l'activité fébrile de l'Occident.
De combien d'idées l'esprit n'cst-il pas assiégé, Constantinople devant les yeux!
Dans cette ville vous touchez à tous les extrêmes -, et si les luttes de religion, de doctrine et de principes semblent amorties ; si à force d'avoir bouleversé les empires leur force d'expansion ne parait plus aussi redoutable, elles dégui-
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sent, aussi ardente qu'autrefois, sous le couvertde l'industrie et du commerce, la nécessité impérieuse, implacable de réduire leurs antagonistes. Dans ce combat qui restera maitre du champ de bataille et sera assez heureux pour planter son drapeau vainqueur? Nul ne le sait ; seulement, attaquée de tous les côtés comme elle l'est par l'Europe, surtout depuis cinquante années, l'Asie retrempera l'Europe elle-même dans son principe unitaire, ou subira le morcellement, l'individualisme, ce fond des principes sociaux de notre continent. — Grands sujets de réflexion pour les investigations philosophiques et les inductions de la politique contemporaine!
A l'une des extrémités orientales de l'Europe, et précisément en face du continent asiatique, se trouve une péninsule de forme triangulaire, dont les rives échancrées sont majestueusement relevées par les accidents des sept collines qui en désignent le périmètre.
Cette péninsule, dont la base tournée du côté de l'Occident s'unit à la Thrace, et l'extrémité du côté de l'Orient regarde l'Asie, est baignée dans toute l'étendue de ses rives méridionales par la Propontide ou la mer de Marmara.
Un port admirable sur la côte septentrionale s'étend comme un fleuve immense serré par deux rangs de collines pittoresques. Disposées en demi-cercle, ces collines forment des petits vallons, s'enchainent graduellement, se confondent ensuite et servent de parois à ce port auquel elles ont donné le nom de la Corne d'Or.
Les eaux de la Péninsule sont moitié mer et moitié fleuve, c'est à dire qu'elles se composent d'une branche du Bosphore, qui s'avance dans le terrain européen, et d'une petite rivière d'eau douce. Quant aux eaux qui baignent la pointe un peu arrondie de ce triangle, dont chacun des côtés latéraux n*a pas moins de cinq milles d'étendue, elles sont
formées moitié par les eaux de la mer de Marmara, et moitié par celles du Bosphore, qui se termine à cet endroit en vaste baie, et prend l'aspect d'un golfe magnifique.
Du côté de la terre ferme et justement à la base du triangle, la ville est défendue par une longue muraille qui s'étend de la Propontide jusqu'à la Corne d'Or. Quelques restes de ruines -de ses anciennes fortifications charment encore l'œil de l'artiste par l'effet pittoresque de leur désordre et par l'entrelacement des plantes parasites qui les tapissent, en prenant la vie au milieu de ces mêmes pierres dont elles achèvent le délabrement.
De cette manière Constantinople possède trois rivages et trois mers : au sud, la Propontide-, au nord, la Corne d'Or, et à travers, à la pointe de la Péninsule, la partie la plus large du Bosphore, ou pour mieux dire son embouchure dans la mer Blanche , ainsi appelée par les Turcs par antithèse à son autre embouchure qui se perd dans la mer Noire.
Telle est la position topographique de la ville de l'islamisme, de l'antique Byzanee, de Stamboul, comme l'appellent les Turcs; mais cette position est loin d'être celle de Constantinople dans toute son étendue. Cependant l'emplacement de cette dernière est également immense. Encadrée dans sept collines plus élevées que celles de la Rome antique, Constantinople, en reine superbe, coquette et amoureuse de sa beauté, se mire, de leurs sommets, dans la mer d'azur qui lui baigne les pieds.
Quel délicieux spectacle s'offre aux regards de celui qui arrive du côté de la mer de Marmara ! Quel splendide horizon se déroule jusqu'aux confins de l'Asie, pour l'imagination des poètes et les sens de l'artiste ; horizon où disparaît, avec une suavité infinie, la scène enchanteresse d'une nature rayonnante sous un ciel saphir!
Lorsqu'au septième siècle, avant l'ère chrétienne, Byzas, chef de la colonie grecque qui jeta les fondements de Byzance, se trouva en présence de ces lieux, il ne dut pas hésiter sur l'emplacement où il devait construire la ville future; tout semblait y avoir été préparé à l'avance. Ce qu'il y avait de plus difficile, c'était de couvrir de palais et de temples un espace aussi vaste, et il est probable que ce fut pour cette raison que l'extrémité seule du triangle où s'élève le sérail a été habitée la première ; aujourd'hui le sérail est à Constantinople ce que le Kremlin est à Moscou.
Transportant à Byzance le siège de l'empire romain, Constantin comprit que de là seulement il pouvait surveiller a la fois les possessions romaines de l'Asie et de l'Europe.
La position toute providentielle de cette ville avait préoccupé Dioclétien, qui eût mis à exécution ce projet si des difficultés insurmontables ne s'y fussent opposés à l'époque où il fixa son choix sur Nicomédie. De là naquit cette tradition parmi les Grecs qui, toujours railleurs, surnommèrent aveugles les navigateurs hellènes qui avaient préféré ériger presque en face de Constantinople, sur la rive asiatique du Bosphore, l'antique Calcédonie, dont le village turc Kadi-Kuy occupe aujourd'hui l'emplacement, plutôt que de s'établir sur les plages européennes.
A l'entrée, sur la rive gauche et sur l'emplacement de l'ancienne Byzance, s'élève le Stamboul avec toutes ses féeries. Ici se déploie, en forme d'éventail, un immense amphithéâtre formé de collines parsemées d'un nombre considérable de maisons à couleurs variées, échelonnées sur toute l'étendue du terrain, et entourées de jardins paraissant autant de bouquets touffus à mille nuances. Là le vaste sérail avec ses bâtiments sculptés en bois, ses mosquées aux coupoles dorées, et ses minarets aux flèches hautes et pointues
comme des aiguilles qui jaillissent vers le ciel; tout cela se coudoie, s'unit, s'entremêle avec le désordre que la nature vierge jette sur ses créations les plus vigoureuses, et ravit en extase l'œil du voyageur stupéfait, à la vue de tant de magnificence.
Si l'on tourne les yeux du côté des faubourgs, dont chacun peut, sans contredit, former à lui seul une ville importante, un panorama non moins imposant arrache à l'âme éblouie un cri d'admiration.
Sur la rive droite se trouvent les faubourgs Top-Khana et de Galata, qui servent de contre-fort à Péra, située au dessus d'eux.
Top-Khana, qui possède une magnifique fontaine, est une place forte qui défend avec ses canons l'entrée du port, gardé du côté opposé par les batteries du sérail.
Galata est une place européenne et très commerçante.
Péra, place européenne aussi, siège de la diplomatie, est le centre de toutes les intrigues. Du point d'élévation où elle est assise, Péra contemple d'un œil avide Constantinople, dont elle envie le sort et le bonheur.
Telle est l'entrée de la plus belle partie de la Corne d'Or.
Stamboul, Top-Khana, Galata et Péra, qui semblent ne faire qu'une seule et même ville, circonscrivent, en forme d'amphithéâtre, un vaste bassin de mer.
Plus loin, la Corne d'Or s'avance toujours en serpentant et se perd dans la vallée des eaux douces.
A gauche, en longeant les murs de Stamboul, là où commence à s'éloigner la rive, on rencontre des faubourgs qui se succèdent sans interruption. Les plus remarquables d'entre eux sont le Fanar elAyoub, le premier, qu'on peut appeler la succursale de Péra sous le rapport des intrigues diplomatiques, est habité par les Grecs Byzantins; le se-
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cond est le délicieux séjour des Musulmans, qui en aiment les bosquets, l'ombre et les mystères-, c'est un lieu de vénération et d'orgueil pour leur piété nationale, car c'est là qu'est la superbe mosquée où les sultans viennent ceindre le cimeterre de Mahomet sur la cendre du héros dont ce faubourg porte le nom.
Sur la rive droite, après Galata,qui, au moyen d'un léger pont de bois, communique avec Stamboul, on rencontre dans l'intérieur du port Ilassim- Pacha, entièrement habité par les employés de l'arsenal et les familles des marins. Là se trouve aussi l'arsenal avec ses vastes chantiers encombrés de carcasses de navires. Au fond de cette belle décoration, on voit une perspective de villages qui mène à l'entrée de la vallée et qui tourne brusquement à droite.
On avouera , d'après la description de ce bras de mer , que seul il pouvait convenir de port à une ville comme Constantinople.
Il est difficile de se rendre un compte exact du mouvement qui anime ce port, vrai centre de l'activité du pays entier. Les villes, les faubourgs et les villages y jettent à l'envi les flots de leurs populations, et l'on voit depuis les navires les plus gros jusqu'aux plus frêles embarcations, s'y croiser avec des milliers de légers calques qui rasent sa surface dans toutes les directions, transportent les voyageurs d'une rive à l'autre , remontent vers le port ou en sortent à voiles ou à rames. Aujourd'hui c'est une flottille de navires marchands qui arrivent par centaines des Dardanelles, dès que le vent la favorise-, demain ce sont de grands vaisseaux de guerre qui reviennent majestueusement de l'arsenal au Bosphore, et vice versa selon les besoins du service ; tandis que la flotte ottomane stationne six mois dans un lieu et six mois dans l'autre.
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Des deux côtés du port, et surtout devant Galata, stationne également une foule de bâtiments de toutes nations, et l'immobilité de la longue forêt formée par leurs vergues fait un contraste frappant avec le mouvement permanent des mâts etdes voiles de tous les navires qui entrent et sortent du port à chaque instant.
Si à ce mouvement perpétuel on ajoute les cris des bateliers turcs qui s'avertissent réciproquement pour éviter les chocs dangereux, le chant des matelots européens, enfin toutes les scènes de la vie qui se succèdent dans ces lieux où une population venue de tous les points du globe se donne rendez- vous, on aura une idée à peu près de l'activité qui règne dans le port de Conslantinople. Si ce tableau parait exagéré à ceux qui s'imaginent qu'il règne un grand silence à Constantinople, je leur ferai considérer que ce n'est point sur terre que ce mouvement a lieu, mais sur l'eau, qui est le centre de l'activité de Stamboul, et qu'en outre ce port est le point de réunion où viennent aboutir toutes lès issues de la ville. Le port est la grande place publique mouvante de Constantinople-, c'est le forum liquide où la lutte de l'Europe et de l'Asie, pacifique aujourd'hui, pourra bien devenir demain une seconde bataille d'Actium.
Ainsi on voit que Conslantinople ne comprend pas uniquement le Stamboul, qui est très vaste à lui seul, mais encore Top-Khana, Galata, Péra, le Fanar, tous les faubourgs enfin qui entourent la Corne d'Or, et auquel la mer dans l'intérieur de la ville sert de véritable centre.
Le sérail, dont je n'ai point encore parlé, exige une place particulière.
Il est admirablement bien situé, et la politique turque l'a sciemment choisi pour siège de sa domination. De même que Stamboul occupe la plus belle partie de Constantinople
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le sérail, à son tour, occupe dans te Stamboul le point le plus distingué. Cet édifice a plus de trois milles de circonférence, et il est gardé par de hautes murailles d'où ressortent çà et là, et avec beaucoup de régularité, des tours massives, carrées du côté de la mer et arrondies du côté de la terre. Des portes d'une hauteur extraordinaire y donnent entrée, et c'est de la principale d'elles, appelée Baab-Humainn (sublime Porte), que le gouvernement emprunte sa dénomination.
Le sérail, avec ses palais, ses monuments, ses parcs, ses jardins, ses kiosques dorés, tient tout l'espace occupé par l'ancienne Byzance. En même temps qu'il est la limite, il est aussi le commencement de la ville, et domine par sa position, si appropriée au but que se sont proposé ses fondateurs, la Propontide et la Corne d'Or; les eaux du Bosphore elles-mêmes viennent briser leurs derniers flots respectueux et craintifs contre sa base solide.
De quelque point qu'on découvre Constantinoplc , le sérail est le premier édifice qui se présente à la vue, et semble tourner les yeux sur l'Europe et sur l'Asie, ainsi que sur les habitations des milliers d'esclaves que son regard couvre sans cesse. Eblouissant au dehors de tous les rayons d'un soleil qui toujours repose sur lui, il cache soigneusement à la foule qui l'admire les mystères de sa politique, de sa justice, de ses amours et souvent de ses crimes.
De la colline qui sert de base au sérail , l'œil plonge dans le lointain, et découvre au-delà du Bosphore les côtes de l'Àsie-Mineure, dont la verte campagne descend en douce pente se mirer dans les eaux.
En face du sérail , et au milieu de la campagne fertile qui l'entoure, Scutari, en belle sultane choisie par le mouchoir du grand seigneur, lève majestueusement sa tète. Cette ville, entourée de cyprès qui lui forment une ceinture d'un
vert de mer et qui l'ombrage des ardeurs du soleil, jouit d'une tranquillité à faire envie aux oasis du désert. Ses rues sont larges et droites. Elle possède une vaste caserne et de jolies mosquées. Jadis l'ancien Chrysopolis, la ville d'or, Scutari est aujourd'hui le faubourg asiatique de Constantinople.
A droite, l'œil se noie dans la Propontide, vallée immense au milieu de laquelle surnagent, presque en vue du golfe de Nicomédie, les îles des Princes. Le bassin du golfe est clos dans une chaîne de montagnes, au dessus desquelles l'Olympe montre son sommet couvert de neige éternelle. Dans la direction des Dardanelles la Propontide va toujours se déployant jusqu'à ce que, n'ayant plus de rivage, elle se confond avec le ciel et se perd dans l'infini.
A gauche , après avoir fait dérouler pompeusement entre l'Europe et l'Asie une masse considérable d'eau, le Bosphore, semblable à un golfe , se replie brusquement sur lui-même, et cache si bien les spirales qu'il décrit que le regard tente en vain de découvrir les traces de sa fuite.
Il est impossible d'exprimer la surprise qu'on éprouve devant cette magnifique nappe d'eau qui baigne les pieds de Constantinople et de Scutari.
Les coteaux , les villages , les kiosques et les palais qui la bordent et qu'on trouve encore dans le fond des eaux forment un spectacle ravissant. C'est dans cette espèce d'amphithéâtre que les élégants calques de Constantinople et les canots ailés luttent ensemble de vitesse sous l'action vigoureuse de leurs rameurs athlétiques, pour satisfaire la population nombreuse qui plusieurs fois dans la journée fait le trajet d'Europe en Asie et d'Asie en Europe. Les navires, moins nombreux que dans le port, sont ici dans un mouvement continuel, et les souverains du sérail peuvent voir facilement de leurs kiosques embaumés tout ce qui
se passe dans cette partie du Bosphore ; car si tous les bâtiments qui sont en vue ne sont pas dirigés sur Constantinople, tous néanmoins doivent longer les murs du sérail ; circonstance assez curieuse , mais peu rassurante pour les vaisseaux de guerre qui voudraient passer inaperçus.
Rien ne manque à cette ville. On y trouve un ensemble fini à côté d'une ébauche de création luxuriante de fantaisie et d'originalité , un univers entier presque sous la main. Des plaines, des vallées, des rochers , des élévations en tout genre, depuis la pente la plus douce jusqu'au roc le plus hardi, dépôt constant de neige ; des sources, des ruisseaux, des fleuves , des rivières , des mosquées , des palais somptueux , des masures , des monuments anciens , des bosquets de platanes, de myrtes , des ormiers, des tilleuls , des productions de tous les climats, de la verdure en été, de la verdure en hiver, des cyprès odoriférants qui couvrent de leur ombre les tombeaux turcs épars ça et là ; des détroits , des ports, des baies, des rades, des golfes, des mers en dedans, des mers en dehors-, des péninsules , des iles; des arsenaux, une marine marchande, aussi active et mobile que la marine militaire, qui la coudoie , est calme et mesurée ; la mer de Marmara à l'est , réunissant ses rivages aux côtes de la Méditerranée, et l'Océan à l'ouest se perdant dans le ciel; toutes ces choses , toutes ces splendeurs , toutes ces magnificences sous le même horizon ! Rien ne manque au tableau. Le désert même lui prête la grandeur de sa solitude et de son silence , interrompues par instants par la marche d'une caravane , le mouezinn de l'Arabe ou le rugissement du lion.
C'est seulement d'une grande hauteur qu'un tableau pareil peut être reproduit dans son entier. Effectivement c'est du haut de la tour de Seraskier-Pacha que j'ai cherché à en
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prendre les contours. Cependant la tour de Séraskier-Pacha , point central du Stamboul, est loin d'être le centre de ce panorama; car, si par sa hauteur elle domine tous les environs, elle est située trop en arrière pour permettre de les embrasser tous d'un seul coup d'œil ; néanmoins elle déroule aux pieds du spectateur l'amphithéâtre dont j'ai parlé plus haut, et qui se compose de Top-Khana, de Galata, de Pera et de Stamboul. Pour obtenir le plan total de Constantinople et de ses alentours, il faudrait supposer au milieu des ondes entre Scutari et Stamboul une tour plus ambitieuse que la tour de Babel, puisqu'elle devrait asseoir sa base au fond des abîmes des eaux, et monter sa pointe à la voûte étoilée du firmament. De là seulement on pourrait saisir l'ensemble de toutes les combinaisons que la nature a prodiguées à ce pays-, et telle est l'harmonie du tout avec ses parties que, si Ton voulait tracer son tableau en tout autre endroit, il n'en résulterait qu'un vrai chaos. Il faut remarquer néanmoins que les saillies de ses édifices, l'élévation de ses dômes et de ses minarets enchantent toujours, de quelque point de la mer qu'on veuille les regarder. Mais le spectacle devient pittoresque et complet lorsqu'on est au milieu des eaux à une distance égale entre Scutari et Constantinople. Chacun des quatre coins de l'horizon se montre sous l'aspect le plus séduisant. A l'est, on voit la campagne de Scutari, reflet délicieux de l'Asie-Mineure ; au nord, le Bosphore, paradis terrestre qui sépare l'Asie de l'Europe; au sud, la Propontide avec ses îles des Princes et les montagnes de Brussa et de l'Olympe; à l'occident, Constantinople, la reine de cette immense féerie, dont l'amphithéâtre, hérissé de ses minarets, s'enfonce et s'épanouit dans l'espace, à mesure que l'œil de l'observateur languit et s'affaisse. Parmi les édifices profanes et religieux de Constantinople,
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il y en a qui, parleur magnificence et le goût qui a présidé à leur construction, rivalisent avec ceux qu'on admire le plus dans les autres parties du monde. Le porphyre, le granit rouge, le lapis-lazuli, les agates, les émeraudes n'y sont pas ménagés, et leur profusion offre à l'étranger une idée d'une richesse qu'aucun inventaire ne peut évaluer et qui surabonde dans ce pays vivant en sybarite dans la splendeur et l'oisiveté.
L'arsenal, les douze bibliothèques publiques et la bibliothèque impériale sont des édifices qui ne manquent ni de grandeur ni d'élégance.
Dans la bibliothèque impériale on conserve les fragments des œuvres recueillies par les derniers empereurs Paléologues. Elle possède les livres les plus recherchés des Arabes, des Perses , des Turcs et des Grecs. La science , la littérature, les belles-lettres et l'histoire y pourraient faire une ample moisson d'études \ mais l'accès de cette bibliothèque est difficile : on peut en visiter , regarder les richesses ; mais ouvrir un livre , le transcrire ou le copier , non.
Au nombre des monuments de l'antiquité qui subsistent encore a Constantinople , un <les plus remarquables sans contredit, et qui a survécu aux injures des éléments et au passage destructeur des années, est Y Hippodrome, où l'on célébrait les jeux publics, et Y Arc de Constantin, situé dans le voisinage du Château des sept Tours , et dont la partie ornementale est entièrement détruite par les boulets.
Le Château des sept Tours, appelé par les Turcs Heidicule, fut construit , on le suppose , à la fin du cinquième siècle après Jésus-Christ , pour ajouter à la défense de Constantinople du côté de laPropontide. Ses chemins souterrains, ses murailles noircies et attristées par des inscriptions funèbres, ses tombeaux, ses ruines, ses prisons semblent suer le
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meurtre et le sang. Les plus mauvais jours de la tyrannie turque , les sanglantes révolutions du sérail se dressent devant vous à la vue de ce château.
Autant Conslantinople est éblouissant au dehors, autant il est désagréable , malpropre, dégoûtant au dedans. Ainsi que dans toutes les villes turques, les rues de cette capitale sont sales, tortueuses, pleines de boue , mal pavées et sur lesquelles ne peuvent rouler que des voitures lourdes , attelées de bœufs 5 les chevaux servent seulement de montures.
Les habitations ne conservent aucun ordre dans leur distribution-, les boutiques et les magasins horriblement entretenus, sans aucune règle dans l'étalage des marchandises, constamment fermés , paraissent d'autant plus silencieux qu'au dehors , dans les environs , la vie circule abondante , exubérante au plus haut degré. Ce contraste , cette dissonnance, cette espèce d'antithèse brutale plaît à l'artiste un moment; mais il est profondément désagréable à celui qui, forcé de rester à Constantinoplepour ses affaires, est obligé d'accepter une vie publique si peu en harmonie avec ses mœurs et ses habitudes.
Le Bazar est un endroit qui mérite d'être visité. Il n'est pas tel que les romanciers, les peintres ou les poètes nous le montrent. Les femmes qu'on y vend ne sont pas toujours aussi belles et aux lignes aussi pures que l'odalisque de M. Ingres-, et d'ailleurs le seraient-elles, que le peu de désir qu'elles ont de plaire, la profonde ignorance où elles paraissent être de leur position misérable, les rend indifférentes, inertes et passives comme un bétail au marché. Il est vrai que la nature et l'humanité se révoltent de ce honteux trafic ; mais pour qu'il n'existât plus il faudrait non seulement que la polygamie fût détruite en Turquie, mais encore que les mœurs de l'Orient changeassent entièrement
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Au milieu de tous les monuments de Conslantmople , Sainte-Sophie les domine, comme Constantinople domine toutes les villes de l'Europe, excepté Rome, la ville éternelle.
Les Turcs avec raison éprouvent pour ce monument un très grand enthousiasme ; seulement il ne leur sied pas de le regarder avec orgueil, car ce dôme a été élevé sous les inspirations d'une idée, d'un culte, d'un art qu'ils attaquèrent avec un vandalisme sans exemple. Sainte-Sophie est debout, mais il s'en fallut de bien peu qu'elle ne fût détruite; elle a dû bien plus sa conservation au sentiment artistique de Soliman, qui la consacra au culte de Mahomet, qu'à celui des peuplades musulmanes, sous les coups desquelles Constantinople succomba, et qui l'eussent saccagée et détruite impitoyablement si leur Sultan le leur eût permis.
D'après la statistique la plus exacte, la population de la capitale de la Turquie s'élève au chiffre de sept cent cinquante mille âmes. Ce chiffre est au dessous de celui que donnerai! assurément un recensement régulier et bien fait. A Constantinople il y a une population mobile, nomade qui échappe à toute appréciation de statistique 5 on la voit, on la seul partout; elle rentre, elle sort; son forum est la mer. le port; toutes les nations lui fournissenl leur contingent. Dans les villes comme Paris , Londres . Naples, d sérail difficile del'évaluer exactement, à plus forle raison a Constantinople, ignorante de nos procédés administra et qui sert de carrefour a l'Europe pour aller en Asie.