‹ Voyage a Constantinople et en EgypteChapitre 13 sur 33 · I.F.S TIP.CS · texte numérisé non relu

I.F.S TIP.CS

qui sont inséparables des grands malheurs, et leur fait déployer dans ces circonstances une activité très grande, sans quille soit pour cela tumultueuse, criarde, effarouchée comme chez nous.

Le Sultan, ses ministres, les grands de l'empire se rendent ordinairement sur le lieu du désastre pour prêter l'assistance la plus énergique, la plus charitable et pour mieux diriger le sauvetage des effets mobilers, des marchandises et des personnes. Combien de fois n'ai-je pas vu, à peu de distance de la maison dévorée par les flammes, une famille réduite à l'indigence, assise sur un banc de pierre ou sur le seuil d'une mosquée, regardant d'un oiil d'indifférence les ustensiles sauvés du feu et amassés à ses pieds par la commission et la pitié de quelques âmes dévouées et charitables ! Que de fois n'ai-je pas entendu ces victimes de l'incendie s'écrier : C'était la volonté de Dieu! et *« montrer aucun signe d'affliction ou de chagrin.

Voici le moyen un peu bizarre dont on se sert à cette ac* easion pour réveiller le Grand-Seigneur : une dos femmes préposées à la garde intérieure des appartements se présente à la porte de la chambre du souverain avec un gr;md limai d'étoffe rouge à la main. Le bruit qu'on ne saurait o\iler en ouvrant les deux battants réveille le Sultan, qui, averti de l'incendie par le sinistre fanal, t'informe auprès de ses pages de la nature et de la gravité de l'événement ,'el dans ce dernier cas se rend en personne, accompagné de tous les grands dignitaires de l'empire, sur les lieux du sinistre. Sa présence est toujours pour les malheureux une bénédiction, et pour les travailleurs un encouragement.

Il y a à Constantinople beaucoup d'établissements publics d'enseignement élémentaire : chaque mosquée a une ou plusieurs écoles gratuites, dont In plupart ont été

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érigées par de pieux fondateurs ; les enrants de toutes les classes peuvent donc avec faeihté apprendre à lire et à écrire. Pour les éludes plus élevées, il n'en est pas ainsi. Pinsieurs mosquées impériales possèdent une université; mais l'enseignement est borné à la théologie et à la jurisprudence ; autrefois on y enseignait en outre un peu de médecine. Les derniers Sultans ont institué une école des mathématiques, et le Sultan régnant a fondé même une école de chirurgie, sous la direction de plusieurs professeurs européens-, ces deux écoles, aujourd'hui, sont assez florissantes. Dans les écoles publiques de Conslantinople, on a introduit l'enseignement des langues étrangères, branche d'étude assez propre à faire entrer les Turcs dans la voie des améliorations et du progrès; mais le mouvement en est lent. Le gouvernement l'ail des efforts pour en accélérer la marche, el certes ils seraient couronnés de succès si les mœurs n'y opposaient leur résistance passive, opiniâtre et religieuse. Les Turcs pourtant aiment Fétude, et si les lettres et les sciences étaient protégées à Constanlinople avec une persévérance toujours libre, on les verrait un jour, sans nul doute, fructifier abondamment. Ce qu'il faudrait pour qu'elles arrivassent à produire des effets réels et solides, ce serait qu'elles fussent dirigées par des professeurs habiles , afin que de bons élèves sortissent de leur enseignement suffisamment préparés pour enseigner euxmêmes aux masses ce qu'ils auraient appris.

Un des forts obstacles que la civilisation rencontre sur son chemin en Turquie, c'est la polygamie. C'est recueil contre lequel se brisent tous les efforts des souverains qui tentent de remédier à ses excès. La société des femmes n'existe pas pour le Turc; il en est le maître, et non le compagnon, l'ami. Réduites ainsi à l'état de servitude, les qun-

lités précieuses que nous leur savons au milieu de la liberté dont elles jouissent parmi nous, ne peuvent jamais se montrer. Elles sont heureuses en Turquie matériellement dans les classes quelque peu aisées de la société turque, parceque rien ne leur manque des choses de la vie, et qu'en raison de l'esclavage qui les claquemure elles n'ont pas à s'en occuper; mais celle oisiveté deleur existence intérieure ne les rend aptes qu'à une maternité sans but, et à se livrer à des travaux dont les seuls charmes consistent à tenir d'accord avec la fumée delà pipe, en un équilibre parfait, la somnolence du maître de la maison. L'élément féminin manque dans la société turque : quand il se produit , il n'est que désavantageux au repos de la famille, pareequ'il est le résultat soit d'une sourde jalousie de femme, chacune voulant soutenir son influence pour le [ils qui naît d'elle, soit d'une oisiveté que rien ne vient secouer et détourner des pensées bizarres qu'elle fait naître. Chez nous au contraire l'élément féminin est partout , et si parfois il jnslilie ce dire, que V amour perdit Troie, il est incontestable que son influence dans les rapports sociaux donne à nos mœurs, à nos habitudes, à chacune de nos actions, ce je ne sais quoi qui vit. qui marche, qui crie, qui souffre, qui se réjouit, enfui qui agit selon les vues de la providence , qui a placé la femme auprès de l'homme, pour être son aller ego, sous la forme la plus aimable, la plus douce, la plus dévouée et la plus délicatement organisée pour percevoir, avec des organes d'une sensibilité extrême, toutes les sensations que la nature à pleines mains répand sur nous, et dont plusieurs nous échapperaient, avec nos sens plus lourds, notre épidémie plus épaisse, si une femme n'était là, à côté de nous, pour nous les faire éprouver. Là où la femme ne partage pas avec l'homme

BCi CONSTANTINÔPLE.

toute la dignité de son être, les liens de la nature ne sont plus qu'un accouplement de créature, qui en raison de sa faiblesse a besoin de trouver les égards les plus délicats. Avec la polygamie, l'homme tombe dans l'isolement que ses seules facultés morales et physiques lui font-, il s'accoutume à l'insensibilité -, il se courbe trop facilement devant le fait accompli ; enfin cette partie de sa pensée qu'on appelle le libre arbitre, l'examen, reste éternellement cachée sous la carapace d'une nonchalance jamais remuée par cet esprit qui porta Eve à provoquer Adam à la désobéissance.

La tranquillité qui règne dans la famille turque est la conséquence du bien-être matériel qui résulte de ce que les positions sont hiérarchisées et garanties par la non concurrence de la polygamie. Les garçons, qui doivent avoir plus tard une place marquée et privilégiée dans la société, sont l'objet de beaucoup de soins -, les filles ne manquent pas de ces soins, mais comme ellesne doivent avoir qu'une position secondaire, passive et presque nulle , elles ne sont pas l'objet de ces respects, de ces égards qu'elles rencontrent dans les familles chrétiennes. Le rôle de l'homme étant tout en Turquie, dans les familles, autour de lui, il y a un respect très grand qui l'entoure de sollicitude. Les enfants aiment beaucoup leur mère, et leur amour est d'autant plus grand que, se trouvant plusieurs ensemble, ayant chacun leur mère, ils ont besoin de toute son affection pour sauvegarder leurs intérêts.

Quel contraste entre ces penchants que la nature a mis dans le cœur de l'homme et ces lois humaines qui permettent de rendre étrangère entièrement à la maison la mère d'un enfant qu'on conserve, qu'on lui retire pour l'exposer dans un marché de même qu'on ferait d'une brebis !

Quel contraste enlre ces penchants si naturels, si vrais

de l'attachement des enfants dans la famille turque pour la mère, de respect et d'attachement pour le père, avec ces lois humaines qui dans leurs combinaisons égoïstes contrarient et brutalisent avec tant de barbarie des sentiments si noblement exprimés et sentis!

Quelle anomalie, quelle injure non seulement aux lois divines, mais au bon sens humain! et comment une société qui s'appuie sur la polygamie pourrait-elle subsister éternellement en face de la société chrétienne, où la femme, émancipée par la parole du Christ de l'esclavage que l'antiquité faisait peser sur elle, est la compagne de l'homme, son égale, et à laquelle on ne refuse même pas les droits politiques les plus élevés; car il la met sur le trône pour gouverner les empires.

Dernièrement il a été fait des efforts pour détruire un état de choses si abominable; mais ni le Sultan ni son gouvernement ne purent mettre un frein à une habitude qui prend naissance dans les mœurs les plus désordonnées et los plus dépravées.

La polygamie dans les classes inférieures est rare; néanmoins, comme la législation turque la reconnaît et la protège, elle ne cesse pas d'exercer son influence dans les ménages les plus pauvres, et partant toujours suspendue au dessus de la femme comme l'épée de Damoclès ; et si elle n'est pas mise à exécution , la faute en est souvent à la fortune qui empêche de la mettre en usage.

L'ouvrier, le pauvre, en rentrant chez lui au coucher du soleil, ne peut pas rencontrer cette affection conjugale et expansive qui est comprimée et muette par la crainte de la femme de se voir remplacée par une étrangère dans le gouvernement de la famille. La femme turque ne voit dans son mari qu'un maitre qui peut disposer de sa vie, de sa liberté

et même de ses affections les plus chères en la privant de ses enfants. Elle est leur mère, il est vrai; mais elle ignore ce qu'en fera le père : un caprice peut les lui arracher de son sein.

La polygamie force les femmes à vivre cloîtrées dans leurs maisons, et ne leur permet nullement l'exercice de plusieurs arts et métiers, comme en d'autres pays où cette liberté accordée au sexe laisse aux hommes plus de facilité pour s'adonner aux industries auxquelles ils sont propres.

Les magasins en détail de Constantinople sont tenus exclusivement par les hommes, qui vendent aussi dans les rues le salep, les fruits, les gimhlettes et d'autres petites friandises. Bien souvent on rencontre de grands garçons, vigoureux et bien bâtis, qui vous offrent des bonbons et de la salade. Les voyant forts comme des bœufs, on ne peut s'empêcher de dire qu'ils seraient mieux devant une charrue que de faire un commerce bon tout au plus pour des fillettes actives et bien portantes.

Les femmes turques s'occupent dans leur intérieur du ménage et de la première éducation de leurs enfants. Tard que rattachement du mari pour sa femme dure, elle esl la maitresse absolue et gouverne despotiquement son intérieur \ mais une fois que cet attachement du mari vient à se refroidir ou à s'éteindre, c'est alors que les jours d'amertume commencent. Seulement, ne pouvant pas apprécier à sa juste valeur un malheur pareil, et habituée du reste dès son enfance à considérer ce genre de vie comme une nécessité inévitable, elle arrive, le premier moment de jalousie et de colère passé, à supporter son mal avec patience et résignation. C'est peut-être là où réside l'économie de la loi religieuse mahemétane de faire regarder les malheurs les plus grands, les adversités les plus inouïes, comme étant

inscrits dans les secrets de Dieu, et devant lesquels le Mahométan doit se prosterner.

Hors de la maison, le bain, la promenade, les visites sont les seules distractions qui soient permises aux femmes; mais elles ne peuvent en jouir que rarement, et quand elles sortent, le voile et l'escorte d'esclaves leur sont imposés.

Malgré cet esclavage dans lequel les femmes turques sont forcées de vivre, il y en a néanmoins qui, guidées par leur bon sens, s'élèvent au dessus de leur condition. J'eus occasion une fois de faire la connaissance d'une femme turque qui avait deux garçons : elle avait le plus vif désir de leur donner une éducation soignée, et, en parlant des places qu'elle ambitionnait pour eux, elle raisonnait avec cette clarté dans les idées que le contact seul avec des Européens a pu lui donner. Son mari, qui avait son âge, avait banni de sa famille la répulsion qu'ont les Mahomélaus pour les Européens, et surtout de les introduire dans leur intérieur. Il avait pour elle des égards et une douce familiarité qui lui donnaient la conscience d'une liberté inconnue à une femme turque.

L'intrigue et la galanterie chez les femmes turques ne jouent pas le rôle que les femmes d'occident leur donnent 3 cependant elles ne répudient pas entièrement ce que le cœur de la femme la plus honnête, la plus retenue contient toujours un peu de coquetterie, de malice, pour ne point dire de perfidie, quand il s'agit de tromper un mari. Quoiqu'elles connaissent parfaitement toutes les conséquences d'une infidélité, elles nouent une intrigue amoureuse avec beaucoup d'habileté, les loisirs du harem leur donnant tout le temps d'en tisser la trame. Elles se servent souvent d'esclaves pour mener à bien leur aventure; de fleurs comme langage, et de leurs courses au bain pour prétexte. Le Pacha

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qui, dans la dernière guerre contre les Russes, défendit si vaillamment Varne, étant à sa maison de campagne, située sur les bords du Bosphore, s'aperçut un jour qu'une de ses femmes avait laissé tomber une fleur aux pieds d'un jeune homme qui passait au dessous de ses fenêtres ; sans perdre un seul instant, il monte l'escalier , pénètre avec violence dans la chambre où se tenait la femme, et d'un coup de poignard l'étend raide sur le pavé. Le bruit de cet événement défraya pendant deux jours toutes les conversations de Constantinople ; mais personne ne se donna la peine de venger un semblable assassinat.

Il existe chez les Turcs une classe d'hommes qui dans leur état ne présentent rien d'analogue dans notre société : ce sont les esclaves. On ne saurait les comparer aux esclaves de nos colonies, parcequeleur condition est tout à fait différente de la leur. Il y a deux sortes d'esclaves des deux sexes : les blancs et les noirs.

Les esclaves blancs ne sont que des jeunes garçons achetés en Géorgie ou en Circassie qu'on amène à Constantinople à l'âge de dix à douze ans. Ils sont en bien petit nombre, et ce ne sont que les grands seigneurs qui les achètent. Leurs maitres ne négligent rien pour leur donner une bonne éducation. Ils en font des domestiques de confiance et les dépositaires de leurs secrets. Après quelques années, ils les affranchissent pour leur faire occuper des places de distinction soit dans l'armée, soit dans les emplois civils. Ces changements de condition ne sont pas rares. Beaucoup de ces jeunes gens ont obtenu de brillants succès, et ont été élevés aux premiers emplois du gouvernement et de la diplomatie. Les femmes blanches sont aussi de la Géorgie et de la Circassie, et sont achetées au même âge. Leur beauté et leurs charmes sont les moyens puissants qui leur donnent l'empire

dans les harems... Elles n'obtiennent pas positivement leur liberté, mais elles sont mariées souvent à des personnages attachés à la cour. Alors leur condition, quoique un peu plus indépendante que celle des femmes turques, est cependant doublement plus malheureuse. Les esclaves noirs, qui sont les plus nombreux, viennent de l'intérieur de l'Egypte, et sont conduits au Caire avec des caravanes qui traversent le désert; il en arrive aussi de Tripoli par mer. Ces esclaves noirs ne sont employés que pour les services les plus pénibles du ménage, et on ne leur accorde la liberté que dans un âge avancé. En général, chez les Turcs, les esclaves sont traités avec douceur. On les instruit dans la religion de Mahomet, et on les considère comme faisant partie de la famille $ car l'es clavage et la domesticité ne sont pas regardés par les Turcs comme une dégradation, mais comme le premier échelon hiérarchique de la société, d'où ils peuvent s'élever à des postes très éminents.ll n'en est pas de même des pauvres esclaves négresses. Leurs maitresses turques ne sont pas toutes indulgentes pour ces misérables créatures. On les accable de fatigue et de travaux, et elles ont le plus souvent des coups et des injures pour tout paiement. Quand leurs maitresses sortent de la maison, elles les suivent toujours à deux ou trois pas de distance, portant le linge si on se rend au bain, et les paquets d'achat si on revient du marché ou du bqzar. Je ne pourrais pas dire ce que ces malheureuses deviennent dans leur vieillesse j mais l'instabilité qui existe dans une famille turque fait présumer que leur état devient de plus en plus triste à mesure qu'elles avancent en âge,

De nos jours on ne voit plus arriver à Conslantinople d'eunuques. Le sultan les ayant éloignés de sa cour, il est probable que le marché des esclaves n'en sera plus peuple comme par le pas&e.

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Les musulmans prennent beaucoup de soin pour faire instruire l'esclave dans les préceptes du Coran : et s'il vient à mourir avant sa conversion on lui refuse les honneurs de la sépulture suivant le riîe mahoméfan; on le fait transporter au lieu où il doit être enterré; couché sur une planche et enveloppé dans une vieille natte.

Aucun chré'ien ne peut acheter ou posséder des esclaves, et c'est à peine si l'on permet aux Francs d'avoir à leur service des nègres. Cette loi cependant n'est pas générale dans toute l'étendue de l'empire. On peut présumer qu'elle a été seulement modifiée à Conslantinople, provoquée par certains scandales partis du côté desFrancs. En effet, on raconte que, sous le règne du sultan Ahdul Hamid, beaucoup de Francs de différentes classes s'étaient abandonnés à la débauche jusqu'au point d'éveiller l'attention de la police. Le grandvisir, voulant la faire cesser, fit connaître aux ambassadeurs des puissances étrangères que la possession des esclaves avait tellement rendu leurs nationaux déréglés et débauchés dans leurs mœurs (pie pour en arrêter la marche il était forcé de leur interdire à l'avenir l'achat des esclaves.

Je dirai peu de choses sur les Turcs qui habitent les provinces , bien que dans leur caractère il y ait des différences marquées entre eux et ceux de la capitale. Les pays qu'ils habitent influent beaucoup sur leurs mœurs et leurs habitudes. Toutefois au fond ils sont tous coulés dans le même moule. A Constantinople ils ont plus d'améni lé dans le caractère par leur frottement continuel avec les Européens. Dans les provinces, ils ont des aspérités très rudes, que n'abat pas ta civilisation de l'Europe. Leurs chefs sont ordinairement avides et de mauvaise foi. Si le voyageur qui parcourt les provinces est porteur d'un firman, il n'a rien à craindre; car l'auguste signature lui sert en tout lieu d'aide et de protec-

tion ; mais s'il lui manque il n'est aucunement en sûreté, et pour éviter tout danger il est obligé de se cacher sous les apparences de la pauvreté et de la misère.

Dans la capitale il y a des musulmans des provinces qui exercent différentes professions; et au besoin, tous, avec empressement, se prêtent mutuellement des secours. Les portefaix, par exemple, sont presque tous originaires de Lazi : ils sont violents, emportés, impérieux et très difficiles à conduire. Le gouvernement actuel les a un peu domptés -, mais au temps des Janissaires ils étaient toujours prêts à tirer parti des troubles créés par cette milice insubordonnée.

Beaucoup de Curdes, ou habitants du Curdistan, province de Perse , vivent également à Constantinople pour y faire quelque commerce. On remarque en eux delà droiture, de la probité, et cependant ils ne sont pas exempts des vices innés chez les sauvages. Les Barbaresques, et surtout les Tunisiens, exercent tranquillement le commerce, et souvent avec beaucoup d'intelligence et de finesse. Les Arabes de la Syrie sont en petit nombre, et sont regardés comme des voleurs rusés. Cette accusation n'est pas sans fondement, et ressort davantage parmi les nations de Constantinople qui jouissent tontes d'une réputation sans tache.

Le Stamboul d'aujourd'hui n'est plus le Stamboul d'autrefois. La civilisation européenne y a apporté de notables changements, quoique le progrès, dans celle ville, ne soit qu'un progrès encore à l'état d'initiation.

Le jour où la Turquie entrera véritablement d'un pas assuré dans la voie du progrès, une révolution sociale aura éclaté. L'étendard du prophète aura abdiqué devant la croix du Christ. La Turquie ne sera plus qu'une province d'un royaume chrétien , parceque la civilisation qu'elle aura ap-

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prise n'aura été que dans la l'orme, et non dans le tond. Une société religieuse meurt toujours quand son principe es! éteint en elle. Les sciences, les arts, l'industrie et le commerce ne font qu'arrêter un moment sa chute. Ils jettent des fleurs sur sa tombe , mais ne l'empêchent point de mourir.

La monnaie d'or la plus recherchée par les Turcs est le Zer-Manboud , qui signifie le favori , de la valeur de deux, piastres et trois quarts, actuellement de cinq piastres, parceque, depuis Moustapha III , l'alliage est détérioré 5 ensuite le ducat, la drachme d'argent, et la monnaie dite aspre , dont cent vingt pièces forment une piastre seule.

LES £RECS.

Après les Turcs, la nation la plus nombreuse à Constantinople est celle des Grecs, anciens mailres du pays. Faute d'un recensement exact , le manque de registres dans les paroisses, les intérêts particuliers qui portent atteinte aux calculs les plus importants sont autant d'obstacles pour connaître d'une manière positive le chiffre des Grecs qui habitent la capitale; toutefois on l'élève à cent cinquante mille! Il y a des quartiers habités exclusivement par eux, et d'autres où ils sont mêlés avec le reste des habitants de Constantinople.

Le Grec a de la pénétration et beaucoup de vivacité d'ima-

gination. Il est vaniteux, très souple au besoin, propre aux arts, aux sciences, peu soucieux de discipline, aimant les plaisirs, plus superstitieux que religieux et indifférent pour l'étranger.

Il se voue volontiers au commerce, à la marine, ainsi qu'à différents métiers : mais sa vocation à lui c'est la carrière des armes, qu'il embrasse de préférence à tout autre état. L'esclavage dans lequel a gémi cette nation pendant tant de siècles l'a dépouillée de cette énergie que la liberté seule peut donner. Mais au milieu des vices que son état servile faisait naitre, au milieu du profond isolement et des ténèbres de l'ignorance où ses dominateurs mettaient leur politique à la tenir, elle n'en a pas moins compté, malgré toutes ces misères, des hommes distingués soit par leur vaste érudition, qu'ils ne devaient qu'à leurs propres efforts, soit par l'élégance et la grâce des manières, soit enfin par leur intégrité, qualités qui les auraient fait distinguer comme modèles accomplis même au milieu de nos sociétés.

Lorsqu'on veut considérer les nations dans les études auxquelles elles se livrent, dans leurs progrès, dans le développement de leur esprit, il ne faut pas les comparer à celles qu'une longue pratique des principes sociaux a déjà poussées avant dans la civilisation-, il convient de les juger isolément, séparément en elles-mêmes , on doit se dépouiller des préjugés ordinaires à ceux qui, de nos jours, prétendent comparer les Grecs modernes aux Grecs anciens, ou les confondent avec les populations grossières des Druses ou des Albanais.

On aurait tort de penser que les Grecs forment en Orient une seule et même nation: leurs origines au contraire sont très distinctes, et on peut dire que le seul lien qui les rattache est celui de la religion.

Le Grec de l'Asie mineure et de la Syrie diffère beaucoup de celui des Cyclades , qui ne ressemble en rien au Macédonien et à THydriote, et ces derniers se distinguent des Valaches, des Moraïles, des Albanais et des Cretois. Leur langagte est souvent différent ; quant à leurs mœurs, leurs traditions et leurs habitudes, elles sont entièrement étrangères les unes aux autres.

Le voyageur qui parcourt les Cyclades y rencontre un peuple doux, humain, adonné à la culture des terres, au commerce, et qui mérite toute confiance. Dans la Messénie e( en Laconie, au contraire, on rencontre des fripons sans mœurs et sans lois, et dans la Syrie des peuplades plutôt arabes qu'européennes, n'ayant de grecque le rite.

Toutes ces diverses populations font entrevoir dans leurs habitudes leur différence d'origine ; mais aucune d'elles ne rappelle l'âge d'or de la Grèce.

Quelques-unes d'entre leurs bourgades sont entièrement slaves, d'autres germaniques et beaucoup asiatiques. Ceci ite nous étonne pas, parceque l'histoire nous apprend qu'en effet les Lagides et Séleucides régnèrent sur les Grecs, ci presque tous étaient de race égyptienne et syriaque. La Bactriane elle-même s'associa un temps au culte et aux arts de la Grèce.

Je ne traiterai pas ici les divers peuples grecs qui habitent l'empire ottoman. Je ne prendrai en considération que ceux qui ont leur demeure fixe dans la capitale.

Les Grecs de Constantinople descendent la plus grande partie de ceux qui peuplaient cette capitale à l'époque où Mahomet II en fit la conquête.

Ils y pratiquent librement les cérémonies de leur religion, y jouissent même de certains privilèges, mais qui ne si»nt plus ceux que ce conquérant leur avait accordés.

Après Sélim, ils ont pris un certain ascendant qui devint pénible en bien des circonstances aux Francs, qui, sous la protection des hautes puissances européennes, jouissent aussi de beaucoup de privilèges dans l'Empire.

À proprement parler, il n'existe point parmi les Grecs de Constrntinople ce qu'on appelle une véritable liberté. Ceux qui prennent le titre de prince, en turc Hey, sont des membres des familles qui ont donné dans un temps des gouverneurs aux provinces de Yalachie, de Moldavie, ou qui ont. rempli les fonctions de grand interprète près la Porte avant que cet emploi eût été confié aux musulmans. Les princes donc sont particulièrement ceux qui ont gouverné ou administré ces deux provinces, assimilées aux autres provinces turques ou pachaliks. Cette noblesse occupe à Constantinople le quartier dit du Fanar.

Les habitudes et les intrigues de cette classe sont assez connues. Mais ce serait être injuste si on voulait la dépouiller des vertus qu'on y trouve, et qui seraient assez éclatantes pour briller dans une société quelconque. Si le nombre en est borné, on doit accuser le système déplorable qui régissait jadis les malheureuses provinces de la Yalachie et de la Moldavie, le plus atroce que le despotisme ait jamais pu inventer. Le prince qui les gouvernait avait un pouvoir absolu dans sa capitale. Ce despotisme toutefois était entouré sans cesse du piège du Divan. La place était toujours adjugée au plus offrant , et si le titulaire succombait, sa tête servait d'holocauste qui payait les intrigues les plus ténébreuses. De cette manière, les trésors des peuples continuellement opprimés étaient gaspillés par les ministres, les favoris; et celui qui gouvernait pour satisfaire tous oês appétits, toutes ces cupidités qui menaçaient sa tète, se voyait entrainé, pour la conserver sur ses épaules, à

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la fraude, à la violence et à toutes les dépravations et exactions possibles.

La noblesse du Fanar était très instruite et d'une culture d'esprit peu ordinaire. Cette anomalie dans les habitudes des Orientaux était causée d'abord par la place de dragoman ou interprète de la Porte, but de tous ses efforts et qu'elle n'aurait pu obtenir sans posséder parfaitement toutes les langues européennes et ensuite par la connaissance de la langue grecque, dont les trésors littéraires réveillent le goût de ceux qui s'y adonnent. Ainsi à Constantinople on ne trouvera une véritable instruction que parmi les Grecs, instruction qui serait également appréciée en Europe. Quant aux autres nations, elles sont plongées dans une profonde ignorance, excepté dans quelques études spéciales tout à fait en dehors de celles auxquelles nous nous livrons.

Cette culture d'esprit chez les Grecs ne se borne pas uniquement à ceux qui sont haut placés. Parmi les négociants, les membres du clergé, ainsi que dans les classes secondaires, on cultive les lettres avec beaucoup d'application, mieux que les sciences exactes, les mathématiques, par exemple, pour lesquelles généralement, en Orient, on n'est que très peu porté. Les archéologues grecs font de leur instruction un commerce; pour eux une pierre gravée, une médaille sont bien plutôt une marchandise que des objets pour lesquels les antiquaires et les artistes ont tant de vénération.

Après l'insurrection des Grecs, beaucoup de familles qui habitaient le Fanar quittèrent Constantinople, et le peu qui y restent encore vivent d'une existence intérieure, inconnue et obscure. Leur avenir, atteint par la révolution hellénique, est brisé. Elles s'éteindront en silence, comme si jamais elles n'eussent plus marqué dans la vie que les familles les plus inférieures du peuple.

Bien que l'on trouve à Constantinople des noms historiques, tels que ceux des Paléologue, des Comnène, des Cantacusène, etc., etc, c'est néanmoins une question problématique de savoir si ceux qui les portent sont les vrais descendants des familes byzantines qui revêtirent la pourpre impériale. Aujourd'hui les familles qui portent ces noms sont en si grand nombre qu'il est impossible d'appuyer leur généalogie sur des pièces justificatives. Cette folle prétention défaire monter si haut leur origine ne domine pas toutes les familles qui habitent le Fanar-, il y en a plusieurs dont la fortune ne remonte pas au-delà de nos jours, et qui n'est un mystère à Constantinople pour personne.

Le clergé grec est aussi très nombreux. Plusieurs parmi les membres qui le composent sont des hommes à la réputation bien établie, et appartiennent aux classes distinguées de la nation. L'ignorance et le fanatisme sont le partage des autres -, il faut dire cependant qu'après l'émancipation grecque, et depuis que lesEuropéens se sont mêlés activement des affaires de l'Orient, ils sont en général plus tolérants et plus éclairés. L'ignorance du clergé provient du défaut d'établissements d'instruction ecclésiastique. Les ordres sacrés sont conférés avec une facilité incroyable, et les devoirs imposés par le ministère se bornent à la connaissance de quelques pratiques de liturgie. De là résulte que les prêtres ne sont pas tenus en grande estime , et ne sont respectés que par le plus bas peuple.

La classe des commerçants, après celle des nobles, est celle où on trouve le plus d'instruction. Ceux qui s'adonnent à l'enseignement de la médecine et aux autres branches des sciences sont en si petit nombre qu'ils ne constituent pas une classe séparée : plusieurs d'entre eux méritent cependant, par leur grande érudition, l'estime et l'attention du monde savant,

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La masse principale de la nation est composée de commerçants en détail, d'ouvriers, de prolétaires en tout genre et de marins. On les rencontre dans tous les quartiers ; mais il y a des quartiers qui ne sont habités exclusivement que par eux. Ils aiment le travail, peu l'économie toutefois, car ils aiment l'éclat des atours et des folles dépenses. Cette disposition en eux si facile pour la dépense dérive en grande partie du nombre des fêles dont leur calendrier est rempli.

Toutes les habitations des Grecs, celles même de la basse classe, sont tenues avec la plus grande propreté. Le samedi, si l'on se promène dans les rues, on voit des Grecs et des Arméniens occupés à laver, à colorier , à enlever et à remettre, avec soin, les parquets de leurs maisons après avoir bien assaini les bardeaux de bois qui les supportent. Ce jour-là de grande propreté, on brûle de l'encens devant les images des Saints, qui, ordinairement, sont tous réunis sur les parois d'un petit cabinet appelé sanctuaire (iconostasse).

Ceux parmi les Grecs qui ne fréquentent pas les Francs sont très superstitieux; ils croient aux enchantements, et portent sur eux des amulettes, pour se tenir en garde contre le mauvais œil (jetlatura). Ces niaiseries, du reste, sont communes à toutes les populations de l'Orient. Les Turcs eux-mêmes en subissent l'influence. Dans leur manière de voir, de tenir compte des jours bons et mauvais, suspendre au plafond une tète d'ail, répandre du sel sur le pavé, sont suivant eux autant de moyens propres à fixer le bonheur dans leurs maisons. On le voit, ce sont encore des réminiscences païennes.

Toutes les professions et tous les métiers à Constantininople sont répartis en associations, appelées esnaf Il y a par conséquent Y esnaf, ou corporation des marchands de

drap, de soieries et mousselines; Yesnaf des tailleurs, des plombiers, etc. Toutes ces associations sont gérées pur le même système et les mêmes lois, quoique les membres ne soient pas tous solidaires. Par exemple , Yesnaf des missircharchis (association des droguistes en détail, et surtout des produits qui proviennent de l'Egypte) achète chez les négociants en gros par l'entremise des Kehaja ( chef). Les membres se partagent les marchandises achetées. La solidarité de cetle corporation est entièrement illusoire; car, si quelqu'un des membres solidaires fait faillite, les paiements sont ajournés à des époques tellement indéterminées que le créancier se voit souvent forcé à des transactions peu favorables pour ses intérêts. Du reste, la probité du Kehaja est celle qui donne du crédit à l'esnaf; elle en est l'àmc et le ressort. Ce n'est donc jamais indifférent pour l'esnaf de le bien choisir sous la protection du gouvernement; d'ailleurs, le Kehaja est négociant luimême; et, sur les opérations de l'association, il lui est permis de prélever, a titre de rétribution, un intérêt minime.

11 y a des corporations composées entièrement de membres qui appartiennent tous à la même nation, et nul individu d'une autre nation n'y serait pas admis. Ainsi ceux qui blanchissent les maisons sont Turcs; les ferblantiers, Juifs; les tailleurs, Arméniens; les marchands de soieries, (irecs; elles menuisiers, des Grecs des des. 11 y a des professions qui sont exercées par des individus de différentes nations. — Les marchands de drap sont indistinctement (irecs, Arméniens et Juifs. 11 ne faut pas penser que les Turcs, les maîtres du pays, ont gardé pour eux les professions les plus brillantes et les moins viles ; car les fossoyeurs et les balayeurs publics sont Turcs, tandis que les Arméniens sont bijoutiers, essayeurs de métaux, ete,, etc.

Les membres de chaque corporation se soutiennent mutuellement, et quand il arrive qu'un de ces membres soit dérangé dans ses affaires, c'est la corporation entière qui fait tous ses efforts pour lui obtenir de ses créanciers un concordat favorable, si toutefois elle ne lui prête pas les moyens nécessaires pour les satisfaire complètement. Il est beaucoup plus difficile de gagner un procès intenté contre un esnaf que contre tout autre particulier, le magistral aimant mieux favoriser la majorité que l'individu.

Ces associations exercent leur métier dans le même quartier. Dans les moments difficiles, les chefs musulmans sont appelés à prendre part dans leurs assemblées, surtout lorsqu'il s'agit ou de partage de quelque impôt extraordinaire ou de la sûreté de la capitale. On fait connaître alors aux députés des différents corps qui ne sont pas musulmans et représentés par leurs Kehajas respectifs toutes les déterminations qu'on a prises.

Quand l'empire n'est pas agité par des troubles, des insurrections, ou que la capitale n'est pas affligée par la peste, les différentes corporations des artisans se rassemblent tous les sept ans, dans une vaste plaine, à deux heures de distance de Constantinople. — Là, pendant huit jours, on ne fait que s'amuser en commun, malgré la différence de religion et l'inégalité des ressources pécuniaires. Cette fête est appelée Ziaffé; on y passe le temps, à l'ombre des bosquets, à fumer, à entendre les conteurs de petites histoires et leur bruyante musique. — Il y en a qui se plaisent à monter à cheval, et d'autres qui s'amusent aux luttes et aux danses des ours et des singes. — Les frais de ces amusements sont peu coûteux. Si un négociant étranger quia des rapports avec quelques-uns des membres des esnafs désire à cette époque faire des visites, il est accueilli avec

LES GRECS. gg

beaucoup de plaisir ; — mais en se rendant aux invitations qu'on lui a faites il doit se faire précéder de quatre ou cinq portefaix, chacun chargé d'une brebis ou de tout autre cadeau. On va au devant de lui au son de la musique, on le régale de bonbons, de fruits confits ; il est admis alors à table, fume avec le maître de la maison et prend part à toutes les réjouissances de la fête.

L'institution de ces fêtes, les usages qui gouvernent les corporations, la distribution des différents métiers par nation, montrent une législation sage qui a mis tous ses soins à respecter les besoins des peuples, leur croyance, leur origine et leurs coutumes.

Les Grecs exercent le commerce en détail. En effet le marchand de comestibles (bacal) est Grec; dans son magasin, il y a tous les objets de première nécessité pour un ménage, tels que salade, caviar, huile, sel, oignons, charbon, légumes secs, riz,etc. Il est tout à la fois épicier, fruitier, et marchand de charbon.

Une famille turque, grecque, arménienne, tient son compte ouvert chez le Bacal, qui lui fournit journellement tout ce qui lui est nécessaire. Ce commerce en détail demande beaucoup d'ordre, et il arrive parfois qu'on se voit forcé de porter contre le bacal des plaintes pour avoir trop chargé les notes ou n'avoir pas donné le poids. Avec la surveillance la plus active de la police et les rigueurs qu'elle met à prononcer ses jugements età exiger les amçndes qu'elle impose, il n'est pas rare de voir ces petits marchands risquer le tout pour le tout afin de grossir par des moyens illicites leurs bé- .néfices. La plupart des boulangers sont aussi Grecs. Il leur faut mettre la plus grande attention pour ne jamais appeler l'œil de la police turque sur leur commerce-, car les lois sur les boulangers étant très sévères, il y a profit pour elle à

bU CONSTANTINOPLE.

constater le plus de délits possible. On voit aussi fréquemment de pauvres boulangers pour avoir vendu à faux poids cloués par une oreille à la porte de leur magasin. Un boulanger de Chio, qui avait son magasin peu éloigné de son habitation, avait été déjà condamné deux fois pour avoir altéré le poids du pain qu'il vendait. Le matin d'un dimanche, le grand-visir entre déguisé dans sa boutique pour chercher du pain. Pendant que le boulanger se dispose à peser le pain, la suite du visir entre, s'empare du boulanger et ayant trouvé que lespoids avaientété faussés, le visir le fit pendreà la porte de saboutique. Le châtiment ordinaire qu'on applique est la bastonnade. On l'applique avec une très grande gravité; les soldats rangés sur deux rangs ouverts et appuyant sur les deux côtés de la rue, le juge va se placer à cheval à l'une des extrémités du rang, le coupable est au milieu; on lui attache un bâton aux pieds pour que la plante des pieds soit bien à la portée du bras de l'exécuteur, lequel à voix claire et lente compte chaque coup sans sourciller et sans marquer la moindre hésitation. On ne dépasse jamais les quarante coups déterminés par la loi comme maximum:, car bien souvent au trentième le patient est déjà dans un tel élai que le juge se voit par humanité amené à ordonner au bras qui frappe de cesser. Touiefois là ne (mit pas la justice; elleimposeà celui dont elle vient ainsi de s'occuper, à payer au bourreau la somme que la loi a déterminée comme prix de sa main-d'œuvre.

Les Grecs sont vaniteux, et aiment à faire parade de ce qui leur appartient, c'est à dire du pouvoir, s'ils sont dans les emplois 5 de leurs richesses dans l'opulence; de leur érudition s'ils cultivent les lettres. Ce désir de se distinguer des autres est un trait caractéristique qu'ils ont hérité de leurs ancêtres; défaut néanmoins qui leur est commun avec

tous les peuples qui habitent l'Orient, et surtout avec les Juifs et les Arméniens, quoique ces deux nations ne puissent entrer en comparaison avec les Grecs, et qu'elles ne reposent leur ambition que sur des objets de peu d'importance.

La vanité du Turc est d'une autre nature. Il se croit si essentiellement supérieur aux autres qu'il ne fait aucun effort pour soutenir cette supériorité devant laquelle il croit tout le monde obligé de s'incliner et de la reconnaître.

Depuis que les Grecs ont conquis en Morée et dans les Cyclades leur émancipation, ils ont connu le besoin de donner à leur instruction une portée plus élevée, plus pratique. Us ont, dans cette intention et pour arriver à ce but, fondé des écoles et des gymnases. A Constantinople ces établissements se font remarquer entre tous ceux analogues. La méthode lancastérienne ou enseignement mutuel est mise en usage pour la classe des petits marchands et. celle du peuple.

11 y a parmi les familles grecques émulation à qui donnera de l'instruction plus soignée aux curants, à ce point de faire honte à certains pays de l'Europe, où renseignement mutuel a donné de bien pauvres résultats, quand à Constantinople il esten pleine vigueur .Les Arméniens, de même queles Grecs, éprouvent la nécessité de s'assurer auprès du divan et dans le haut commerce une influence marquante en développant et élevant l'instruction de leurs enfants. Ils ont fait déjà de grands efforts et ne cessent d'en faire pour arriver à ce résultat. Ce besoin si hautement senti par ces deux nations démontre suffisamment leur supériorité sur les Turcs. Les individus des deux nations qui n'ont d'autre émulation que leur propre vouloir mettent le plus grand empressement à satisfaire leur vif désir de marcher à côté et à l'égal des Européens. Chez les Turcs, ce besoin n'étant encore suggéré par

ftfi conrtaxtinoplt:.

la raison, les efforts dligôfctvernemfent doivent être mesurés, prudents, mis en usage avec discernement. Cette nation, entièrement étrangère à nos idées et à nos mœurs malgré son contact avec l'Europe-, plongée encore dans sa léthargie, mais sur le point de se réveiller, maintenant que tout lui a révélé sa faiblesse, n'a pas compris qu'elle pouvait faire preuve d'indépendance sur la scène du monde. Après avoir été la dominatrice d'un peuple, être destinée à en être subjugée à son tour, peut-être c'est là la destinée qui l'attend demain !

Le haut clergé grec prête avec beaucoup de zèle ses bons offices dans l'organisation des collèges. On remarqua d'abord quelque confusion dans ces établissements, mais sous l'influence des hommes éclairés, à qui leur direction fut confiée, elle cessa bientôt. Un système favorable prévaut à cette heure, et du sein de ces établissements sortent des élèves de mérite.

Le Grec en général n'aime pas trop la discipline. La tendance instinctive qui le porte à s'en affranchir est un des côtés marquants qui le fait ressembler à ses pères. Le Turc, l'Arménien et le Juif savent reconnaître la puissance de l'ordre ; ils s'y soumettent sans que leur orgueil et leur amourpropre croisent en souffrir. Il n'en est pas de même du Grec. Ne dirait-on pas que la Providence, dans ses vues infinies sur la destinée de l'humanité, n'ait pas jeté ce peuple grec au milieu des Turcs, pour remuer l'immobile Orient dans ses bases les plus profondes avec un esprit et une mobilité toute occidentale que les Grecs ont toujours possédé ! Comme Constantinople est entre l'Asie et l'Europe, ils tiennent à ces deux contrées de notre terre sublunaire par leur génie. Ils ont l'imagination colorée des Orientaux, la mobilité et le caractère indisciplinable des

Occidentaux. Au moral, ils représentent la fusion de ces deux éléments si disparates ; de même, que topographiquement, Constantinople est une ville, où seulement le coudoyer de l'Occident et de l'Orient est possible. Le Grec en Turquie, possède des mœurs orientales ; mais, par la nature de son caractère, la tendance de son esprit, il est bien plus occidental. Entre ces deux grands genres de la famille humaine, il donne à chacun d'eux une de ses mains et sert de truchement à l'émission de leurs intérêts, de leurs idées, et par cela même, empêche qu'ils ne se heurtent, se déchirent, s'annihilent et se détruisent l'un par l'autre.

Les Grecs de Constantinople n'aiment point la guerre, et ils n'ont jamais su tirer parti de la facilité, qu'on ne demandait pas mieux d'ailleurs à leur accorder dans certaines cours européennes, d'entrer dans les armées et d'y occuper des postes en rapport avec leur naissance et leur éducation. Ils s'adonnent plus volontiers à la marine, et parmi eux les enfants du peuple à Constantinople sont les meilleurs pécheurs et les bateliers les plus intrépides. Ils s'adonnent aussi à l'agriculture. Les jardins dans les environs de la ville sont cultivés par les Chiôtes et les Esclavons. S'ils pouvaient jouir d'une entière liberté et si le gouvernement suivait une législation plus protectrice de l'art agricole, je suis persuade que les Grecs s'y voueraient de tous leurs efforts.

Les troupeaux sont gardés par les Bulgares, Grecs de religion, mais non d'origine. LesBurgares en outre exercent aussi d'autres métiers. Leur contact avec les Européens, dans les métiers leur a fait faire des progrès remarquables.

Dans sa vie privée , le Grec suit plutôt les usages européens que les mœurs asiatiques. L'Arménien sous ce rapport est tout à fait Turc. Chez les Grecs, les femmes sont beaucoup plus libres et dans les affaires domestiques font

sentir leur influence; elles ne savent pas ce que c'est que l'économie lorsqu'il s'agit de se divertir. L'été, quand la campagne étale à profusion toutes ses richesses sous la main, sous les yeux , les femmes grecques devant toutes les dépenses qu'il faut faire pour jouir des sensations agréables qu'elle donne ne savent point reculer. Elles s'abandonnent ainsi que les hommes , malgré tous les avertissements du patriarche et l'austère gravité du Musulman qui fait tache sur leur gaieté, au plaisir sans retenue, avec ivresse, sans arrière-pensée comme les écoliers en vacances qui ont la bourse de leur père pour payer les dépenses folles et téméraires qu'ils font.

Ces plaisirs sont toujours bruyants. Ils passent les nuits entières courant çà et là à la clarté des flambeaux et au son des instruments. Ces courses déréglées, bacchanales échevelées, sont faites au milieu des cris et d'un tinlamare infernal, et finissent presque toujours couronnées par l'ivresse et la débauche.

Les classes qui par leur position , leur fortune et leur éducation sont tenues à mettre plus de décence dans leurs actes, donnent des soirées dansantes, font des parties sur l'eau et finissent par faire des repas en plein air choisissant quelques-uns des sites les plus pittoresques sur le Bosphore. Ce qui arrive souvent, c'est que la dépense n'est pas en proportion des moyens qu'on a , et de cette manière la dissipation facilite les désordres et les mœurs y perdent toujours.

La religion a combattu en vain cette mobilité dans les sensations, sans pouvoir jamais réussir qu'à transiger avec les habitudes, pour conserver sur les populations l'autorité de quelques pratiques religieuses qui les lient encore à elle. Les Grecs sont rigides observateurs de ces pratiques reli-

gieuses; pratiquent l'observance de leurs jeûnes avec la plus grande ponctualité ; tiennent allumés des cierges devant les images de la sainte Vierge, de S. Demètre et de S. Spiridion; multiplient jusqu'au ridicule leurs signes de croix ; mais, malgré toutes ces génuflexions devant les pratiques de leur culte , l'auguste morale de l'évangile ne dépasse pas les bords de leurs bouches qui l'invoquent, et dans leurs cœurs ne produit que de tristes fruits.

Si le schisme grec n'était pas bien plutêt politique qu'il n'est religieux, puisque les Grecs- unis, qui reconnaissent la suprématie de la papauté, malgré que leur Credo soit le même que celui d'Antioche, ont une église à Rome, où le pape vient dire la messe, il est probable que le schisme n'existerait plus, si la Russie n'était là pour le protéger comme son meilleur appui, pour s'intaller à Constantinople et dans les parties de l'Orient où il existe. Il ne faut donc point penser qu'il disparaisse tant que la Russie elle-même restera grecque de religion. Ce point de vue explique la conduite du cabinet russe à Athènes, et son action dissolvante, pour ruiner la monarchie anglaise et l'influence française, qui disparaîtraient bien vite, et feraient place à la Russie une fois cette puissance à Constantinople. Les Anglais, intéresses plus qu'aucune nation catholique, à ne plus voir cet événement s'accomplir, puisque leur existence commerciale, s'il arrivait, serait menacée et compromise très sérieusement, ont cherché à faire agir l'action des sociétés bibliques à Constantinople, afin de contrebalancer sur le terrain religieux la Russie ; mais ces sociétés ne firent rien, et les versions incorrectes du Testament, qu'elles livrèrent aux Grecs instruits ne pouvaient que leur attirer la déconsidération. En outre, ces sociétés se présentaient comme des corps enseignants, et à ce titre ils ne pouvaient, avec l'es-

prit méthodiste qui fait le fond des procédés qu'ils emploient, plaire à des esprits à qui rien ne peut élre plus antipathique et contraire que la forme raide, commerciale, compassée, méticuleuse, prude comme l'est celle pratiquée par le protestantisme anglais dans ses enseignements.

L'institution des salles d'asile, des écoles gratuites, la propagation de quelques ouvrages simples, mais en bon style, attendu que ce peuple est naturellement grammairien, lui eussent davantage plu que des commentaires par des anglicans sur un livre que le premier il a rendu populaire.

A Constantinople, les catholiques romains ne font pas de prosélytes parmi les Grecs, de même que les Grecs n'en font point parmi les catholiques. On peut dire la même chose pour les Arméniens et les Musulmans. Ces différentes croyances, à quelques exceptions près parmi les Arméniens et les catholiques romains, vivent les unes en face et à côté des autres sans jalousie.

Indépendamment des écoles dont je viens de parler, les Grecs ont aussi à Constantinople d'autres établissements publics. Le palais du patriarche possède une bibliothèque. Ils ont dans plusieurs quartiers des hôpitaux tiont l'un est spécialement destiné aux pestiférés. Ces établissements sont présidés par des commissions de notables, et on en voit qui sont établis sur un assez bon pied. Durant la guerre de l'insurrection grecque, les églises de cette nation rachetèrent avec leur argent beaucoup d'esclaves, et la pauvreté dans laquelle elles étaient tombées démontre suffisamment sur quelle large échelle la charité était pratiquée par elles. Nobles sentiments qui honorent une nation réduite par l'esclavage au plus bas degré de l'ignorance.

De toutes les nations qui habitent la capitale, celle qui

voyage le plus volontiers est la nation grecque. Le commerce a attiré les Grecs en Angleterre ainsi que dans plusieurs autres villes de l'Europe, où ils ont fixé leur demeure. La cour de la Russie en vit monter plusieurs à d'éminents emplois; témoins les Cantacuzène, les Fonton, les Kalerdji, les Balch et tant d'autres. En fréquentant les nations cultivées, il est certain que les Grecs ont augmenté leur propre civilisation.

Comme je l'ai déjà dit, les Grecs n'ont point d'esclaves; mais à l'exemple des Turcs et de toutes les autres nations de l'Orient, la servitude volontaire et domestique n'est aucunement chez eux un état qui dégrade. Elle est considérée uniquement comme la première marche de la hiérarchie sociale. S'il arrive qu'un commerçant trouve dans son domestique quelque intelligence, bientôt il lui confie une certaine quantité de marchandises pour la vendre en détail, et petit à petit il l'avantage au point de s'en faire par la suite un associé, et même parfois pousse sa protection au point de le faire entrer dans sa propre famille. Cet usage civil de l'Orient est assez caractéristique : il s'éloigne entièrement des idées qu'on a à cet égard en Occident, et mérite d'être pris en réelle considération. Peut être serait-ce parceque les extrêmes se touchent, ou bien parceque le despotisme produit parfois des effets semblables à ceux produits par un gouvernement pacifique? ou peut-être ne serait-ce qu'une espèce d'instinct traditionnel qui s'est perpétué jusqu'à nos jours dans les mêmes contrées où il prit sa naissance? Les Grecs perfectionnèrent chez les peuples de l'Asie leurs coutumes nationales^ Rome qui en fut l'héritière eut ses affranchis, mais les nations Germaniques ont conçu différemment leurs institutions sociales.

m CONSTANTINOPLE.

Après les Turcs et les Grecs, la nation la plus nombreuse qui soit à Constantinople est celle des Arméniens. Elle ne présente pas dans les individus qui la composent une différence assez frappante de caractère, de mœurs qui puisse déceler des origines distinctes. Les Arméniens forment un peuple qui a conservé ses traditions et qui a constamment gardé ses relations avec l'Arménie ; quoique divisés en différentes sectes religieuses, c'est à dire en Eutychéens et catholiques romains, les Arméniens sont parfaitement d'accord entre eux quand leur intérêt le demande. 11 est assez difficile de connaitre le motif qui les a fait émigrer de leur pays et se répandre dans toute l'Asie et surtout en Turquie, où ils constituent une bonne partie de la population. On assure qu'à Constantinople seul il y en a plus de soixante-dix mille.

La mollesse asiatique qui est empreinte dans ses mœurs et usages n'empêche pas l'Arménien d'être industrieux, aimant le travail et d'être plus actif que les Turcs, quoique moins sobre. Il s'adonne préférablement au commerce, el il voyage plus fréquemment en Asie qu'en Europe. Austère dans ses mœurs, il est d'une foi ardente et très zélé dans l'observance de la pratique des cérémonies de son culte. La discipline ne lui semble point pénible, et il s'engage avec plaisir dans la carrière des armes. De même que le Grec, l'Arménien baisse son front sous la puissance ottomane ; mais il n'est pas entraîné, comme l'autre, avec tant d'ardeur vers la liberté. Le Turc a plus de sympathie pour l'Arménien

(jm.' pour le Grec et le Juif, rArménien ayant beaucoup de ses habitudes; l'usage de la langue turque, qu'il a exclushenient adoptée, l'écrivant pourtant avec des caractères arméniens, le rapproche encore plus des maîtres du pays.

Il a de f aplomb et de l'intelligence , et le talent de l'imitation étant très développé en lui, il réussit assez bien dans les beaux-arts. Cette nation est très mesurée dans ses habitudes sociales: elle prend facilement les coutumes européennes, mais elle résiste difficilement à la séduction. En effet beaucoup de ses jeunes gens, qui à Constantinople menaient une vie régulière et sobre, une fois à Paris ou à Londres, se livrent avec une facilite extrême à la débauche et aux désordres. L'économie que l'Arménien met dans sa dépense pour satisfaire ses goûts et ses plaisirs l'a fait accuser d'avarice. 11 y en a bien qui n'ont d'autres pensées que d'accumuler et d'arrondir leur fortune; mais de là a être avare et sordide il y a un terme moyen que doivent toujours prendre les hommes qui veulent vivre dans l'indépendance et ne pas marcher à la misère.

Les mœurs des familles arméniennes sont pures. Les femmes se font voir rarement dans les rues; quand elles le font, elles sont toujours voilées. Chez eux les mariages se contractent par des propositions, et l'époux futur ne connaît sa fiancée qu'au moment de la cérémonie nuptiale. L'obéissance des enfants envers leurs parents est absolue. Ce respect filial a quelque chose de touchant et de profondément patriarcal; ainsi l'on voit souvent le chef d'une famille nombreuse, entourés de ses fils, petits-fils et neveux qui. tous debout devant lui et dans l'attitude du plus grand respect, rivalisent entre eux à qui rendra à leurs grand pères et mères les services les plus délicats, les plus soumis et ira au devant de leurs désirs. Un fils ne se permet jamais

9i CONSTANTI^OPLE.

de fumer devant son père. Sans la polygamie, les familles turques présenteraient le même tableau de soumission filiale, de concorde domestique et de sérénité intérieure.

Les Arméniens sont très attachés à la foi de leurs pères ; par conséquent très religieux et très réguliers à pratiquer toutes les cérémonies religieuses, telles que jeûnes, etc. Chez les Eutychéens, le clergé est d'une ignorance extrême. Il a été impossible, malgré leurs fréquentes communications avec les Européens de réveiller en eux le goût des études, et d'une solide instruction. Pour ce clergé, le christianisme est dans la lettre et dans la forme liturgique; cependant il fut un temps où cette Eglise dans l'Orient a jeté un certain éclat.

L'histoire ecclésiastique nous parle des troubles sans nombre qu'elle suscita au moment de sa séparation de l'Eglise de l'Etat. La croyance dans laquelle elle est que tous les chrétiens de bonne foi et observateurs rigoureux de leur religion sont sauvés, malgré les différentes interprétations de la sainte Ecriture et des symboles dogmatiques, est une hérésie trop monstrueuse pour que les conciles n'eussent pas cherché à combattre cette erreur, trop commune encore de notre temps puisqu'elle autorise toutes les négations possibles, qui consistent à ne pas soumettre son raisonnement individuel devant un faisceau de vérités devenues incontestables par l'universalité avec laquelle les traditions du monde les affirment confessées, soutenues et reconnues par les plus hautes lumières des hommes les plus éclairés, les plus grands par l'intelligence entre tous les hommes et auxquels la science, dans ses développements successifs, vient chaque jour donner appui.

Cette croyance pourtant facilita la cour de Rome dans son prosélytisme chez les Arméniens ; trouvant une partie

des Eutychéens disposés à accepter toute croyance, elle dut utiliser cette disposition. Chrétiens déjà, ils pouvaient mieux que les Turcs et les Grecs, par exemple, qui ont des idées arrêtées, absolues de dogme religieux, passer sous le drapeau du catholicisme. Les Eutychéens, pour peu qu'on les presse à devenir les clients de toutes les sectes chrétiennes, par leurs traditions et la forme de leurs pratiques religieuses, penchent bien plus à accepter le catholicisme romain qu'ils n'accepteraient le protestantisme. Rome a donc dû tourner ses efforts à Constantinople préférablement pour l'attirer et le ramener dans son giron que vers les autres dissidents. C'est ce qui explique comment un bon nombre d'Arméniens reconnaissent son autorité: aussi ne dérangea-t-clle rien dans leur rite, dans leur liturgie, qui est en langue arménienne, de même qu'elle respecte leur calendrier. La propagande, pour mieux conserver ses prosélytes, a fondé un collège à Rome, à Venise et à Paris. C'est dans celui de Venise, connu sous le nom du couvent de Saint-Lazare, que viennent s'instruire les Arméniens qui doivent recevoir les ordres. Ce collège possède une typographie arménienne d'où sortent non seulement tous les livres de piété à l'usage de cette nation, mais encore beaucoup de littérature. Au nombre des ecclésiastiques attachés à ce collège, on en compte de très savants. Nous devons à cette typographie la meilleure version d'Eusèbe : version à laquelle tous les soins ont été donnés, tirée d'un ancien manuscrit retrouvé dans la bibliothèque du couvent arménien d'Etchmiadrinn.

Les Arméniens se livrent avec joie à l'étude des langues orientales, et les polyglottes les plus distingués à Constantinople appartiennent à cette nation. Souvent ces orientalistes arméniens interprètent mieux que les Turcs leurs anciens manuscrits.

A l'époque où les Turcs s'emparèrent de Constantinople, les Arméniens, soit par mépris, soit par ignorance, ne se soucièrent de s'appliquer à aucune profession attachée au fisc, qui est une source de richesses à Constantinople pour celui qui en détient les ressorts. Les douanes étaient entre les mains des Juifs, de même que les Juifs étaient les peseurs puhlics : en beaucoup de bureaux d'administration, les comptables étaient Grecs, Arméniens et juifs. La diplomatie était réservée aux Grecs. Aujourd'hui les Turcs, plus avisés, après avoir connu que les bénéfices qu'ils abandonnaient aux Raïas étaient bons à prendre, occupent une partie des places qui assurent ces bénéfices.

L'hôtel de la monnaie néanmoins est toujours confié aux Arméniens, qui retirent un certain bénéfice de la refonte des monnaies, une des branches principales du revenu public. Cette position donne aux Arméniens une influence étendue, beaucoup de richesses, et leur vaut l'honneur d'être appelés souvent dans l'intimité du sultan et de partager avec ses ministres ses confidences dans les affaires d'Etat.

La considération que leur donne à Constantinople celle confiance du souverain les met à même' de pouvoir tenir dans la société turque un rang distingué. Plusieurs familles, pour se maintenir constamment au niveau de leur rang, envoient leurs enfants en France et en Angleterre pour y finir leur éducation. Ils bornent cependant leurs études à certaines connaissances superficielles, et ne les poussent pas, comme les Grecs naturellement le font, jusqu'à des connaissances profondes. Le Grec s'instruit pour l'amour des lettres et pour la gloire qui en revient. L'Arménien étudie seulement pour mettre son intelligence et son érudition sur le même plan de celles des personnes qu'il doit approcher dans ses rapports journaliers. Le Grec, dans son éduca-

lion, n'envisage que le beau, l'agréable. L'Arménien y voit l'utile, le moyen 5 de cette manière, si l'on fait exception des études spéciales auxquelles les prêtres arméniens catboliques se livrent, c'est à dire aux langues orientales, le Grec est généralement supérieur à l'Arménien en connaissances et en étendue.

Quant à ce qui regarde le développement de l'intelligence, il est toujours le même et invariable dans ses résultats. Le Grec l'emporte sur l'Arménien dans les cboses d'imagination; mais l'Arménien réussit mieux que lui dans les études scientifiques. Cette comparaison n'est qu'une simple conjecture; mais quand le temps aura pourvu aux progrès auxquels ces deux nations peuvent aspirer, il sera plus facile de juger les tendances de leur esprit. Le Grec imitera l'Italien, et le suivra dans les arts de l'esthétique; l'Arménien suivra l'Allemand, le rejoindra dans les profondeurs de ses études philosophiques.

Les Arméniens entretiennent à Constantinople un grand nui nbre d'écoles et beaucoup d'établissements publics. Leurs hôpitaux sont très bien administrés. Ils ont des caisses d'épargnes pour les pauvres et une imprimerie possédant des séries de caractères bien fondus.

Les Grecs et les Arméniens ne sympathisent guère entre eux; on reproche aux premiers d'avoir facilité aux Turcs l'invasion de la Romélie. Ce reproche serait fondé, que le fait personnel de quelques chefs ambitieux ne serait pas une raison pour décrier une nation si recommandable. Il semble plutôt que ce défaut de sympathie tire son origine dans l'inégalité de leurs habitudes. L'Arménien aime la table; l'ouvrier de cette nation s'abandonne facilement à l'ivresse, ce qui fait qu'on les accuse de manger immodérément et de boire avec excès. Malgré cela, on doit les croire plus ré-

98 COXSTANTINOPLE.

serves que les Grecs lorsqu'ils s'abandonnent aux plaisirs.

Us aiment la propreté, et leurs habitations sont toujours un modèle par le soin qu'ils mettent à les entretenir, même chez les individus de la classe inférieure. Leurs habitudes domestiques les rapprochent beaucoup des Turcs, et ceux qui ont vécu avec les Européens suivent facilement leurs coutumes et les gardent pour toujours.

Il est bien rare de voir un Arménien se faire marin. Toutefois si le gouvernement turc voulait se mettre au dessus de ses préjugés religieux en permettant aux Arméniens de prendre service dans ses armées, il pourrait en obtenir de bons soldats, robustes, obéissants, courageux et sur lesquels il pourrait compter. Les Russes, qui en ont incorporé un grand nombre dans leurs troupes, les estiment beaucoup.

Parmi les Arméniens qui existent à Constantinople, il y a des ouvriers, des portefaix, des artisans de toutes espèces qui retournent dans leur pays après avoir exercé leur industrie. Cette classe est très nombreuse, mais tranquille. Elle se met pour ainsi dire en étalage durant les fêtes de Pâques, lorsque les individus qui la composent, réunis en petites bandes, se donnent le plaisir de la promenade. Dans les autres temps de l'année, cette population se fait voir si rarement qu'on la croirait absente.

Les Arméniens aisés possèdent comme les Grecs des maisons de plaisance sur le Bosphore, où ils passent la belle saison en y menant une vie très commode, ayant bien soin, afin de ne pas exciter la jalousie des Turcs, que rien n'en transpire au dehors.

Les manufactures de soie et de coton, de velours, de tissus d'or, ainsi que de toiles peintes, sont le travail spécial des Arméniens, qui donnent en même temps et les ou-

vriers et ceux qui dirigent les ateliers. Parmi les étoffes qu'on y fabrique, il y en certaines qu'on ne saurait pas distinguer de celles de nos meilleures fabriques d'Europe. Certains fichus pour dames en mousseline et peints à la main ont une solidité de couleur extraordinaire. Les fleurs sont surtout peintes avec une rare perfection et relevées par une vivacité de couleurs que rien ne peut égaler. Les Arméniens sont aussi habiles que les Turcs pour la broderie, et leurs femmes ont pour ce genre de travail une supériorité peu commune. Les orfèvres et les bijoutiers de la couronne sont Arméniens, et si leurs travaux se ressentent du goût oriental, ils ne manquent pas pour cela de grâce et de finesse. L'horlogerie est aussi très avancée parmi eux. Il y a dans cette profession des ouvriers très distingués. Ils remettent à neuf des mécaniques très compliquées. La fabricalion de la poudre est entre les mains de cette nation; ainsi que les Grecs, ils exercent la profession d'architectes, d'ingénieurs et d'entrepreneurs de constructions. Ces professions sont lucratives dans un pays où les incendies arrivent fréquemment et où les maisons s'élèvent avec une rapidité incroyable.

En voyant les Turcs confier aux chrétiens ces professions utiles , on pourrait croire que c'est faute d'intelligence dans les professions industrielles: mais, ainsi que nous l'avons dit, on trouve parmi eux une main-d'œuvre très intelligente. Si les différentes nations qui habitent Conslanlinople se livrent, plus que les Turcs ne le font, à tous les arts et à tous les métiers, c'est que d'un côté l'habitude les a engagés dans une carrière qu'ils n'abandonnent qu'à regret et parceque aussi la concurrence oui, en Europe stimule les talents el les porte à se surpasser les uns les autres, est regardée en Orient comme une chose pernicieuse qui

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blesse les intérêts de ceux qui exercent une industrie. Dans cette répartition singulière des travaux à Constantinople. ils se sont réservé la construction navale, qu'ils ont apprise des Français et qu'ils exercent avec une grande perfection. Les vaisseaux en effet qui sortent de leurs arsenaux sont supérieurs aux vaisseaux fftistfl l'instruits dans les chantiers de la mer Noire.

Outre ces sectes arméniennes dont je viens de décrire les coutumes, il est un petit nombre d'Arméniens Syriens qui ne suivent pas la liturgie de leur Eglise, mais celle de l'Eglise latine. Ils sont ou Maronites ou Syriens. Ils fréquentent les églises des catholiques romains , car les ecclésiastiques de ce rite sont en bien petit nombre : ni les uns ni les autres ne suivent le calendrier grégorien, et leur Pàque» revient comme dans l'Église grecque: chef! les Maronites, la liturgie est en arabe: chez les antres, en syriaque. Cette petite colonie est presque toute composée de personnes aisées qui l'ont leur commerce avec l'Europe et toujours avec succès. Les chefs de cette colonie sont des Baratin h de la Sublime Porte.

Avant le règne du sultan Mahmoud II. la Porte accordait aux chefs des légations européennes et aux consuls des brevets de protection appelés tarai. Les individus qui les obtenaient étaient regardés comme sujets de la puissance qui les donnait. Ce privilège était immense, et donnait tttie grande influence aux agents des puissances étrangères, qui, avec des barats, groupaient autour d'eux les personnes les plus riches du lieu ou ils résidaient. Celles-ci payaient &B grosses sommes pour être protégées ainsi.

Le sultan Mahmoud a révoqué ce privilège, dont aucun traité ne faisait mention, qui avait été arraché à la faiblesse et à l'ignorance musulmane par la cupidité européenne. Mais

le même sultan, en le révoquant, s'aperçut que les traités avec les puissances européennes, et qu'on appelait Capitula ires, accordaient aux étrangers beaucoup trop d'avantages au commerce extérieur au préjudice notable pour celui de ses sujets. Il imagina alors de former un autre corps de Barataires. compose de négociants turcs, grecs, arméniens et hébreux. Ceux-ci. avec une patente qui ne coûte qu'une faible somme pour l'oblenir, jouissent des mêmes privilèges que les négociants européens, et bien souvent plus, puisqu"ou permet aux Bâtas ou Barataires de la Porte de porter la chaussure jaune comme les Turcs. Un Belekgi-Effendi, ministre du commerça* veille à leurs intérêts. Ils ont des députas pour les représenter et une espèea ih' chancellerie, en un mot les Barataires forment nu corps séparé dans l'État.

Les Barataires ne voietil pas a\ec plaisir que les Européens 1rs égalent en privilèges; aussi saisissent-ils toutes les occasions pour les foire amoindrir, eil il arrive très sou- \ent que les légations se trouvent dans la nécessité de lutter- avec eux et de faire intervenir leurs gouvernements respectifs pour défendre les individus qu'ils protègent. Ces bittes souvent font l'objet de notes diplomatiques trèsaigres, échangées entre le Divan et les cours européennes. Pour le public, cela semble insiiniitianl et puéril, quant au fond de pareilles questions renferment des intérêts de prépondérance auxquels l'Europe doit tenir d'une manieiv absolue.

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