LES JUIFS
Les Juifs comptent à Constantinople pour plus de quarante mille âmes. Sous les empereurs grecs ils étaient en petit nombre, et ceux qui s'y trouvent établis aujourd'hui ont une origine bien différente. Le plus grand nombre appartient aux émigrations qui eurent lieu en Espagne après la conquête de Grenade. Ils ont conservé entre eux l'usage de la langue espagnole, mais qu'ils écrivent avec des caractères hébraïques.
Les Juifs qui habitent présentement à Constantinople, sont pauvres et presque d'aucune importance. Les Turcs les employaient autrefois volontiers dans les administrations du fisc : ils étaient les seuls banquiers de l'Etat, et presque tout le commerce était entre leurs mains. Depuis que les chrétiens ont acquis par leur lumière plus d'ascendant, les Juifs ont perdu une partie très grande de leur ancien crédit, et, sans contredit, au fur et à mesure que les Turcs perdront de leur antipathie pour les chrétiens à Constantinople, les Juifs descendront de plus en plus vers ce terme, où, se confondant avec la populace pauvre et misérable de la capitale, ils ne se reconnaîtront que par leur costume traditionnel et leur religion.
Les Juifs à Constantinople sont gais, vifs, adroits, intéressés dans leur commerce, bien qu'ils soient très peu économes. On ne peut se rapporter ni à leur bonne foi ni à leur parole. 11 n'y a pas de règles sans exception : certains se recommandent par une grande probité et une délicatesse extrême.
Ils ont été si souvent maltraités que In crainte es1 ton-
ces juifs. 10;>
jours dans leur cœur. La plus petite émotion publique les effarouche et les fait rentrer chez eux pour enfouir leurs richesses. Réguliers dans leur conduite, ils aiment la charité. Entre eux ils se soutiennent. Ils aiment la bonne chère et les plaisirs de la table. Comme ils observent très scrupuleusement les prescriptions de leur rite, ils accusent leurs coreligionnaires de l'Europe d'avoir laissé altérer leur fui par le contact avec des chrétiens.
Les Juifs des classes pauvres et qui appartiennent aux derniers degrés de l'échelle sociale sont moins regardés que ne le sont les Turcs, les Grecs et les Arméniens qui se trouvent dans la même position. Cet abaissement dans lequel ils se trouvent leur ôte tout sentiment de dignité personnelle, et aussi s'ils trouvent l'occasion de tromper, le font-ils avec beaucoup d'impudence. Ceux des classes plus élevées, ceux qui font le petit commerce ou qui pratiquent quelque état ou métier sont plus prudents que les Grecs et mettent plus d'ordre dans leurs affaires. Quant aux grands négociants, on peut dire qu'ils se trouvent au niveau des négociants des autres nations.
En ce moment où nous parlons il n'existe plus de Juii's qui tiennent dans la société, à Constantinople, une position pour jouir, à la cour ou chez les ministres, de la même intlueuce dont jouissent les Grecs et les Arméniens. Les persécutions dont, à toutes les époques, ils ont été les victimes . les ont mis au dessous des autres nations. Le dernier Juif qui ait joui à Constantinople d'une haute considération cl d'une grande influence fut Techapsi, sarat (banquier) des janissaires. Possesseur d'une fortune alors colossale il se faisait remarquer par sa justice, sa loyauté et une admirable pénétration dans les affaires. La ruine du janissarisme fut le signal de la sienne, et un soir, au milieu de sa famille, on
10Û CO.NSTAMIMH'LE.
l'étrangla. Ses biens furent confisqués au profit du trésor. et ses enfants, qui devaient un jour être riches de la fortune de leur père, n'eurent à se partager à sa mort que quelques bijoux, quelques meubles et quelques piastres turques.
Le véritable motif de la sentence terrible qui vint l'atteindre ainsi est encore inconnu. La cause de sa mort et de la confiscation de sa fortune n'est que dans les richesses qu'il possédait , convoitées depuis longtemps par le divan pour lequel la vie d'un Juif et la confiscation de sa fortune devaient peser peu dans les mains d'un pouvoir qui, à la porle Atmaidan, faisait détruire, par le feu, la mitraille et les fusées à la Congrève, les cent quarante odias des janissaires.
Techapsi fut regretté non seulement par ses coreligionnaires, mais encore par les Turcs et les chrétiens. Après sa mort, les Juifs, n'ayant plus d'appui, tombèrent dans l'avilissement dont il ne pourront sortir qu'à grand'peine, tant que leurs préceptes religieux à Constantinople seront aussi absolus qu'ils^ le sont, et leur interdiront d'en abdiquer aucun devant la civilisation moderne si contraire a leur esprit.
Il n'y a pas de nation comme la nation juive pour s'entretenir et s'entr'aider. Profondément séparée comme elle l'est, par sa religion , de toutes les autres nations qui peuplent Constantinople, isolée au milieu d'elles, et toujours en butte à toutes les vexations imaginables, elle se trouve forcée, pour se soutenir, de n'abandonner aucun des membres qui lui appartient. Ainsi, quelle que soit la faute dans laquelle un individu de cette nation tombe, il a pour lui tous ses coreligionnaires prêts à le justifier aux yeux du monde; sauf à ces mêmes coreligionnaires d'user de leur droit, droit qu'ils se réservent de lui infliger un châtiment secret et inconnu pour le public.au miiieu de sa tribu. S'il arrive qu'un Juif soit cou-
LES JUll'S. 105
damné à la peine capitale, la communauté est toujours prête à faire toute espèce de sacrifice pour lui obtenir une commutation de peine.
Les Juifs sont donc entre eux animé d'un esprit de charité vraiment remarquable. Leur communauté répand d'abondantes aumônes, et tous les particuliers en font autant. 11 suit de là qu'aucun mendiant juif ne s'adresse pour demander l'aumône à des personnes d'une autre croyance, et la demandant à ses confrères il le fait avec un air de fierté et une certaine insolence : cette fierté en haillon offre quelque chose d'étrange. Les aumônes presque incessantes que les plus aisés sont tenus de faire leur a suggéré un moyen ingénieux pour y satisfaire sans en sentir trop le poids. Ils ont subdivisé la valeur de la monnaie la plus petite ayant cours dans la capitale. Cette valeur est le para, qui représente les deux tiers d'un centime. Moyennant de petits morceaux de cuivre portant l'empreinte d'un bucal, ils font l'aumône avec deux neuvièmes de centimes. Le bon marché des choses de première nécessité met à même les pauvres de vivre au milieu d'une générosité si économique.
Ce qui rend à Conslantinople assez nombreux, chez les juifs, les pauvres et les mendiants c'est la multiplication des mariages dans lesquels ils s'engagent dès leur enfance; engagement qu'ils regardent comme une obligation. C'est dans le but d'éloigner le libertinage que chez eux les jeunes gens contractent le mariage à seize ou dix- sept ans. On ne doit donc pas s'étonner si les quartiers habités par les juifs fourmillent d'enfants. Si la peste de temps à autre ne venait à décimer leurs rangs, cette nation multiplierait immensément.
Il existe aussi d'autres raisons qui empêchent les Juifs de prospérer. Ils se sont détendus l'exercice de certaines pro-
106 COINSTANTIMWLE.
fessions et de certains métiers. Presque tous ambitionnent la condition de marchand, de changeur de monnaies et de courtiers: ils reculent devant l'idée de labourer la terre ou de s'exposer aux périls et aux fatigues de la mer. On les voit rarement émigrer, ils aiment mieux languir dans la misère et dans la paresse, demandant le para au passant juif que d'aller travailler dans des pays où leurs bras trouveraient à s'occuper.
La communauté juive, dans l'intention d'éviter tous ces inconvénients, pourvut, il y a quelques années, aux moyens de faire transporter à ses frais en Syrie un bon nombre de familles. Une mesure si sage ne trouva aucun obstacle de la part du gouvernement, et les émigrants, non seulement firent la traversée, abondamment munis de tout ce qui leur était nécessaire ; mais ils eurent encore le bonheur de voir assurée dans leur nouvelle patrie, pour plusieurs années, leur subsistance.
L'instruction chez les juifs de Constantinople n'est ni profonde ni variée. L'étude a peu de charmes pour eux et ils se soucient peu d'acquérir des connaissances littéraires et scientifiques. L'instruction élémentaire est répandue et entretenue dans un grand nombre d'écoles. On voit rarement, même dans les familles les plus opulentes, envoyer les enfants en Europe pour y faire leur éducation. Les Juifs sont tellement attachés à leurs vieilles habitudes que le moindre changement dans leurs coutumes est regardé comme une dérogation à l'esprit de la loi de Moïse. Leur bible est écrite en hébreu : cette langue est la première qu'ils apprennent dans leurs écoles. Us cherchent à faire des prosélytes, et c'est dans ce but qu'ils ont enlevés quelquefois des enfants d'autres religion pour les élever dans la leur.
Les Juifs de Conslantinople ne connaissent plus la des-
les juifs. 107
eendance des tribus. Ils pensent qu'à l'époque de l'invasion de Samarie il y eut parmi eux une confusion incroyable, qui atteignit le dernier degré au temps de la conquête faite par Titus. Les Coraïtes hébreux de la Crimée qui fréquentent Constantinople pour affaires de commerce, et qui n'admettent que le Pentateuque seul sont regardés par les autres comme des hérétiques.
Quoique les Juifs n'aient qu'une seule femme, ils considèrent la polygamie comme admise par leurs lois. On a cite beaucoup d'exemples de polygamie dans le pachalik de Bagdad et en Arabie.
Indépendamment des impôts qu'ils paient au gouvernement Ottoman comme sujets de l'Empire, la nation en prélève d'autres encore dans son sein. La recette de ces contributions, ainsi que leur dépôt, est confiée à des personnes respectables et d'une probité reconnue. Ce sont des contributions sur la viande, l'huile, qu'on emploie pour faire l'aumône aux plus nécessiteux, pour délivrer quelques-uns des siens de l'esclavage, et pour couvrir certaines dépenses qui peuvent intéresser la nation entière.
Les maisons du bas peuple sont d'une saleté révoltante. Les femmes dans leur ménage exercent un pouvoir absolu, et on ne trouve pas en elle la docilité des femmes turques, ni la retenue des femmes grecques et arméniennes. Elles sont toujours prêtes à s'abandonner à la joie et aux plaisirs. Leur allégresse est toujours bruyante, immodérée, et si la crainte qu'ils ont des Turcs ne les retenait, on les verrait bien souvent se livrer à un entrain par trop immodéré.
Les mœurs des Juifs, malgré la disposition des femmes a leur porter atteinte, sont les meilleures de toutes les nations qui habitent Constantinople. Le peu de contact qu'ils ont avec
1G8 CONSTANTINOPLK.
les étrangers, leur surveillance active des uns des autres, et la nécessité pour eux de ne jamais appeler par un scandai l'attention du gouvernement sur leur intérieur, a imposé aux Juifs une rigidité extrême dans tout ce qui s'attache à la vie publique.