‹ Voyage a Constantinople et en EgypteChapitre 20 sur 33 · DES RÉFOBMES DE MAHMOUD · texte numérisé non relu

DES RÉFOBMES DE MAHMOUD

rance de la chiourme est telle qu'on ne pourrait l'imaginer, si devant soi on ne l'avait vue se traduire par des actes d'une révoltante ineptie. Quand, par exemple, un vaisseau turc est surpris par la tempête, tous les officiers se retirent pour fumer tranquillement leur pipe, et les marins fatalistes s'abritent dans leur cabine pour invoquer ensemble Y Allah! Sur le pont il ne reste que celui qui tient le gouvernail, et qui, avec une patience véritablement musulmame, attend que la tempête ait cessé. L'arsenal, qui est le mieux situe de tous ceux qu'on connait, ne présente que désordre et confusion. Pour avoir une idée de la mauvaise direction des travaux qu'on y fait, il suffit de citer un fait. Pour embellir le bâtiment qui devait servir au grand-seigneur pour ses promenades sur mer, on fit venir de l'Allemagne de superbes places d'une grandeur très peu ordinaire. Eli bien! croirat-on que, pour décorer l'intérieur de ce bâtiment, on a eu l'inintelligence de faire de ces trumeaux des milliers de morceaux propres tout au plus à une décoration kaleïdoscopique.

Voilà jusqu'où parvinrent les réformes militaires (pu1 Mahmoud entreprit avec tant d'ardeur ; voilà à quel résultat déplorable aboutirent tous les efforts généreux qu'il fit pour élever sa patrie à un rang respectable et respecté parmi les autres nations européennes.

En comparant, ainsi que je le ferai plus tard, les rélbriurs de Mahmoud avec celles de son heureux rival et son sujet. Méhémet-Ali, nous verrons combien fut utile à ce dernier l'application en Egypte des réformes de Mahmoud. Ce, qui pouvait en Egypte être réalisable, vu l'homogéncil»' de J'Egypto et sa position territoriale moins travaillée par les influences européennes, à qui cette position est moins en- \i.ihle que ne l'est Constantinoplc, ne l'était pas au même

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degré pour Mahmoud. Méhéraet-Ali et son fils Ibrahim turent plus militaires que le sultan, mais moins diplomates, hommes d'Etat, de gouvernement. A Alexandrie et au Caire, Méhémet pouvait tirer un grand parti des réformes européennes; à Constantinople, à la place du sultan, Méhémet- Ali n'eût certainement pas levé, tout intelligent qu'il était, les obstacles que sut vaincre Mahmoud.

Les réformes introduites en Turquie ne donnèrent pas tous les résultats qu'en attendait Mahmoud. Au lieu de remédier au mal. souvent et en différentes circonstances elles l'aggravèrent. La destruction des Janissaires, utile au point de vue politique, fut un grand vide dans l'armée, dont elle était l'infanterie la meilleure et la plus courageuse quand elle abdiquait son insolence, son insubordination devant l'ennemi. L'armée nouvelle ne la remplaça pas. On ne peut même concevoir comment cette armée a pu se soutenir depuis sa réorganisation jusqu'à ce jour, ayant une infanterie qui évolue à la russe, une artillerie qui manœuvre à la prussienne, une cavalerie exercée à la française, et une marine pourvue de navires américains sous les ordres d'officiers anglais, lesquels sont tous soumis à des chefs supérieurs turcs d'une inhabilité proverbiale.

La résolution prise par Mahmoud d'envoyer des jeunes gens en Europe pour faire leur éducation dans les écoles et dans les universités a été sans doute une innovation heureuse, quoique l'effet ne correspondit pas toujours à la grandeur de l'idée. La plupart de ces jeunes gens, revenant dans leur patrie bourrés de connaissances nombreuses, ne trouvent pas les moyens de les communiquer à leurs concitoyens , ni de les employer au profit des générations qui naissent. Bien souvent aussi ils sont exposés à l'envie et à la jalousie des hommes hauts placés, ce qui rend leur condition

DES RÉFORMES DE M \HMOl D. ll\o

pénible, périlleuse et pleine d'embûches. Aussi qu'arrive-t-il? c'est que le plus grand nombre de ces jeunes gens, n'osant compromettre leur position dans l'administration, où le gouvernement les place sitôt leur rentrée en Turquie, au lieu de faire usage des connaissances qu'ils possèdent, qui, mises à profit, pourraient être utiles, pour ne point effrayer ceux qui les commandent, se détournent de leur voie pour suivre leurs chefs dans leurs errements, leurs abus et leur ineptie. Parmi ces jeunes gens, il y en a qui, forts des talents qu'ils ont acquis en Europe et forts de leur supériorité, n'abdiquent pas ce qu'ils savent pour satisfaire l'ignorance des chefs sous l'indépendance desquels ils se trouvent placés. Par cette fermeté et cette conscience de leur propre mérite , ils se font remarquer malgré tout, et finissent par occuper des places importantes et des ambassades même ; malheureusement ces hommes, auxquels le mérite, quoique disputé par la médiocrité, fait laire des pas rapides, sont bien rares.

Pour revenir maintenant sur la condition dans laquelle se trouve la Turquie, je remarquerai que la réforme de Mahmoud influença à tel point les finances par les dépenses qu'elle occasionna et le gaspillage qu'elle autorisa pour ainsi ire, que l'altération des monnaies en fut la conséquence. Ainsi, la piastre, qui autrefois avait la valeur de deux francs, ne vaut plus aujourd'hui que vingt-cinq centimes. Dans les provinces, l'imposition n'est basée que sur les spéculations entre les banquiers et les pachas.

Quant au progrès matériel et au bien-être des populations, il est inutile d'en parler. Les hommes dans ce pays ne comptent que par leur nombre. On ne prend pour eux aucun intérêt réel sous le rapport politique. Les lois de l'humanité, qui sont observées, ne le sont dans son cœur

\kh CONSTANTIXOPLE.

et dans sa conscience, que parceque Dieu en a gravé les rudiments \ mais de là à élever ces lois aux considérations morales qui en Europe élaborent les codes politiques qui régissent les nations , il y a un abîme que jamais le mabométisme ne comblera.

Tandis qu'on fait élever sur le rivage du Bosphore le trentième palais pour le Sultan , en voit encore l'intérieur de Constantinople aussi mal pavé , aussi mal assaini qu'il l'était il y a un siècle. Tout porte dans ce pays le cachet de l'indifférence, de la négligence et d'une paresse qui semble s'honorer du décorum impassible et dédaigneux qu'elle revêt aux yeux de l'étranger. Les frontières sont sans garnison, les forteresses tombent en ruines, et tout dans ce pays semble croire que désormais la Turquie ne peut se conserver que par l'accord des grandes puissances européennes, qui toutes en défendent l'intégrité du territoire, pour que pas une d'elle ne le possède à elle seule.

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