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La mort de Mahmoud, survenue au moment même où les réformes qu'il avait introduites demandaient pour qu'elles s'appliquassent et se poursuivissent avec fruit une main ferme et virile, était le plus grand malheur qui pût frapper l'Empire ottoman. La continuation de son système, qu'il n'était plus possible d'abandonner pour revenir au régime que ce système renversa, devait recevoir des interprétations fâcheuses que la grande jeunesse de son successeur, son inexpérience et la nécessité pour lui de s'abandonner à la direction des ministres de Mahmoud devaient excuser. Il est vrai que quelques-uns des personnages éclairés dont je viens de parler entourèrent le jeune Abdul-Méjid de tous les soins que leur expérience rendait précieux, en le fortifiant par de bons et solides conseils, en l'encourageant à continuer l'œuvre commencée par son père : il est vrai que l'éducation qu'il avait reçue l'avait déjà disposé à favoriser les réformes et à les pousser en avant; mais pour atteindre ce but et pourvoir à la nécessité dans laquelle l'Empire ottoman se trouvait de sortir enfin des tâtonnements et de l'expérimentation indécise des premières réformes, il aurait fallu un homme d'un âge mûr, consommé dans la science des affaires publiques et formé dans une longue expérience des hommes et des choses pour dominer les circonstances qui menaçaient l'Empire d'une ruine inévitable. Les ministres de Mahmoud, qui avaient eu le secret des inspirations de ce réformateur, pouvaient, dans un certain sens, gouverner l'Empire, le jeune sultan les ayant conservés autour
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de lui, presque sans besoin de faire acte de sa personne. Mais quelque habiles que pouvaient être les conseillers d'Abdul- Méjid, par cela même qu'ils étaient plusieurs à peu près d'égale force et possédant à peu près une même autorité, il y avait des luttes entre eux, des divisions, de certaines jalousies qui paralysaient l'action d'un pouvoir auquel, comme loi suprême, l'unité est la plus impérieuse nécessité. Bien que les ministres d'Abdul-Méjid, désireux d'élever la puissance de leur maitre au plus haut point, s'entendissent très bien pour arriver à ce résultat, la jeunesse du prince était un obstacle. Abdul-Méjid, au sein de son conseil, ne faisait qu'écouter sans pouvoir prendre, au milieu de la discussion des affaires, une décision qui la fit cesser immédiatement ou qui fit pencher la balance en faveur de celui-ci préférablement à celui-là. Dans une monarchie constitutionnelle comme l'est celle de l'Angleterre, la couronne est un principe peu délibérant de sa nature ; il est vrai, les ministres sont le pouvoir exécutif-, mais ces ministres ont pour les soutenir ou les combattre l'action des chambres, de la presse, et ce grand esprit de liberté que sait si bien comprendre le peuple anglais. En Turquie, où rien d'analogue n'existe, le pouvoir exécutif est toujours faible et désarmé quand il n'agit pas de lui-même. Dans ce cas, de deux choses l'une : ou il confie à une seule main toute la direction des affaires, ou il en prend lui-même la charge. Des ministres égaux en talent peuvent faire le bien de leur pays, utilisés habilement et avec discernement, comme Louis XIV utilisa les capacités qu'il découvrit et appuya. Mais ces mêmes hommes, précisément parcequ'ils se valent les uns les autres, agitent l'État de leur inquiète combinaison quand rien au dessus d'eux ne les tient en »ea pect.
loi* CONSTANT! XOl'LK.
Le premier acte qui annonça a L'Europe qu Abdul-Méjid avait pris les rênes du gouvernement ottoman est la publication qu'il donna à YHalli-schér?ffùe Gulhamé, appelé parla presse française la Charte ottomane, dans laquelle le sultan mettait des limites à sa puissance. Comme on le pense bien, les éloges ne manquèrent pas à Abdul-Méjid qui, à son début, surpassait son père en portant les mains sur un pouvoir qui, jusqu'à lui, avait été le symbole en Orient du despotisme le plus accentué, le plus franchement naïf dans ses actes et le plus redoutable, puisqu'il disposait de la vie des hommes à sa volonté et selon les convenances de ses intérêts, sans que personne, une loi, une justice, un corps privilégié, les mœurs, la religion pussent arrêter légalement le cimeterre ou la corde du bourreau exécutant ses ordres.
C'était, à vrai dire, un événement remarquable en Europe que de voir la Sublime Porte descendre de son pouvoir absolu, et confesser hautement le désir qu'elle avait non plus seulement de prendre à l'Europe des moyens matériels pour consolider matériellement son empire chancelant par une meilleure administration, une meilleure armée, une meilleure marine, des connaissances plus exactes sur l'industrie et le commerce, mais encore de lui emprunter quelque chose de son droit politique et de son droit civil. Ce coup d'Etat excita chez les esprits superficiels, amoureux des chartes, une admiration sans bornes; suivant eux Abdul-Méjid était le seul souverain libéral du temps, et sous le gouvernement duquel la liberté pouvait aller s'abriter. On voulait aussi que cet acte ouvrit tout d'un coup, à grands battants, les portes à l'exploilation de toutes les industries étrangères. Constantinople devait appartenir aux beaux arts . au commerce, à l'agrieulluredes grandes puissances européennes plus qu'au grand-
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seigneur. Il était trop bon prince, et ne pouvait rien mieux faire que de répondre aux louanges dont on le gratifiait en Europe, que de s'effacer un peu derrière elle et lui laisser un seul petit moment s'établir à son aise sur les bords du Bosphore, respirant les parfums de Scutari, et au besoin la laisser aller se promener, comme un écolier en vacances, dans les belles campagnes d'Asie.
Mais l'illusion tomba bien vite quand la Charte, étudiée et passée au tamis de la critique de toutes les feuilles publiques de l'Europe, montra qu'au fond cette Charte était bien moins révolutionnaire qu'elle l'avait paru tout d'abord, et qu'en définitive «'était moins la confession d'Àbdul-Méjid sur la faiblesse de la Turquie, et quelques limites à son pouvoir que la paraphrase des réformes demi-pratiquées par son père.
Ce qu'il y eut dans l'Hatti-schériff de marquant, ce fut la divulgation nullement flatteuse des maux qui pesaient sur la Turquie. Cette divulgation a pu être ou une grande maladresse ou une pensée dictée par une politique très habile. Je pencherais plutôt à la regarder sous ce point de vue que sous l'autre, car en définitive tout ce que disait Abdul-Méjid sur l'état moral et matériel de la Turquie, si ce n'était point connu entièrement des populations chrétiennes, ce n'était nullement ignoré par des grands gouvernements de l'Europe. Cette franchise du sultan à apporter la lumière sur des faits peu connus des masses lui donnait la sympathie de ces masses, et permettait au plus obscur des écrivains sortis de son sein de plaider sa cause avec un acte authentique. En outre, l'Hatti-schériff montrait que la Turquie, dans l'intérêt de l'équilibre européen, devait être soutenue dans son existence politique par toute puissance européenne intéressée à ce qu'aucune la possédât exclusivement.
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L'Hatti-schériff n'eût-il eu que ce résultat de populariser la question turque en Europe, et de la sortir de toutes les ambiguïtés que la diplomatie en certains moments lui donnait pour la manier à sa volonté, que c'eût été déjà un acte très intelligent que de le produire. En effet, qu'importe-t-il au Divan qu'on sache en Europe? c'est que son existence ne peut-être compromise sans qu'immédiatement un ébranlement général ne s'ensuive. Du moment que la Porte est impuissante avec ses ressources à se soutenir , que sa position politique étant d'être seulement une puissance qui, renversée, ouvre une guerre universelle dont les suites, la fin, les conséquences ne peuvent être prévues, elle doit chercher tous les moyens d'abord de faire entrer cette chose dans la conscience publique et ensuite intéresser tout le monde à la défendre. Le sultan Abdul-Méjid^ en ne craignant point de montrer à l'Europe, comme il le fit dans sa charte, tous les maux de son empire et les endroits faibles par lesquels il pouvait être attaqué, ne s'adressait plus seulement par des notes aux cabinets, mais encore à l'opinion publique, dont l'assentiment sur notre continent pèse d'un si grand poids sur les conseils des grandes puissances européennes.
Quant à ce qui regarde les réformes intérieures, la charte d'Abdul-Méjid n'accuse que de bonnes intentions , des vœux, des promesses, des garanties. Il eût mieux valu, à notre avis, au lieu de donner à ces intentions la forme pompeuse d'une Charte, se pourvoir de personnes qui auraient pu soutenir l'ordre public et conserver aux Turcs les privilèges dont ils jouissaient, ranimer leur zèle et les placer toujours au dessus des rayas, qui prennent facilement toutes les couleurs et tous les caractères des nations auxquelles ils appartiennent. Ensuite, au lieu de se lamenter, de s'apitoyer sur les maux
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qui affligent l'état, et sur les abus que les pachas commettent dans leurs pachaliks, faire tous ses efforts pour déraciner ces maux, et mettre le gouvernement des provinces entre des mains imprévaricables. Pour relever et ranimer le commerce, il aurait fallu, et sans bruit, mettre en œuvre habilement les traités commerciaux passés avec les puissances étrangères ; pour l'enrôlement, ne point le faire ouvertement contre les habitudes et les intérêts de la nation.
VHatti-schériff trouva à Constantinople une presse qui le porta aux nues. Cela est facile à comprendre. Bon nombre d'écrivains français, qui à Paris probablement n'avaient su mettre leur imagination et leur plume au service d'aucun parti, vinrent les faire fonctionner à Constantinople au profit du gouvernement turc. Tout naturellement, ce que faisait ce gouvernement était trouvé bon par eux. Mais que pouvaient leurs voix et leurs écrits pour donner plus de développement à ce que chacun en Europe comprenait fort bien, savoir : favoriser le gouvernement national de l'Egypte; empêcher que la Russie ne franchisse le Bosphore, et conserver à Constantinople le pouvoir du Divan ? Rien, ou peu de chose, on l'avouera.
En somme, l'Hatli-schériff est un acte de faiblesse : quant à ce qui regarde les affaires intérieures de l'empire, il n'apporte contre les maux qu'il étale aucun remède-, quant à ce qui regarde les affaires extérieures, il a peut-être popularisé la défense de la Turquie, en montrant d'une part combien son intégrité est nécessaire à la paix du monde, et, de l'autre, faisant voirie danger de ne pas la soutenir et l'aider, faible comme elle est, puisque sa chute, sa destruction atteindrait si profondément tous les plus grands intérêts de la société moderne.