‹ Voyage a Constantinople et en EgypteChapitre 24 sur 33 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Après être resté quelque temps à Constantinople, et avoir vu et pris note dans mon journal de tout ce qui m'avait intéressé, j'eus le bonheur d'obtenir de l'archiduc la permission de faire partie de ceux qui allaient en Egypte. Nous partimes sur un bâtiment à vapeur anglais pour Alexandrie, où, porté depuis des années vers cette terre des Ptolomée par une curiosité et des désirs inquiets , je me crus, quand j'en foulai le sol, le plus heureux des mortels, puisqu'enfin j'allais juger par mes yeux, sur les débris de son passé, la grandeur de ce qu'elle fut autrefois.

Quelques jours d'une heureuse traversée nous suffirent pour arriver à Alexandrie. Le voyageur chercherait en vain à découvrir où elle est située; il n'aperçoit qu'une

lftfl ÉfiTPTfi.

longue plage qui se perd dans la mer qui la baigne, el ce n'est qu'à la vue delà colonne de Pompée, qui s'élance isolée vers le ciel, qu'il apprend qu'Alexandrie est là.

Le Nil, qui forme à Alexandrie un large canal, baigne de ses eaux les terrains environnants de la ville, et va ensuite se jeter inaperçu dans la Méditerranée, après avoir côtoyé les murs de la résidence d'Ali-Pacha.

Cette antique cité, fille d'Alexandre, qui sous les Ptolomée s'était accrue au point d'exciter la jalousie de Rome, et qui était alors sans contredit la deuxième du monde; qui au septième siècle comptait encore plusieurs milliers d'habitants, et renfermait, dit-on, dans une enceinte d'environ quatre lieues dé tour, quatre cents théâtres, quatre mille palais, quatre mille bains, douze mille boutiques, était ruinée aux trois < uarts quand les Français y débarquèrent le 2 juillet 1798. L'ancienne enceinte avait été détruite par les soldats d'Amrou. Plus tard, les Arabes en avaient reconstruit une autre, qui existait toujours, mais qui n'était, à ce moment de l'histoire moderne de l'Egypte, aucunement entretenue, ni aucunement armée;. un tel développement suppose encore une cité importante. Mais au milieu de l'enceinte des Arabes s'était élevée une enceinte nouvelle cinq ou six fois moins vaste, et au milieu de l'ancienne ville une ville moderne, seule partie que les ruines ne couvrissent pas. Les Turcs, les Egyptiens riches, les négociants européens habitent tous cette ville neuve. Elle s'est sensiblement accrue sous le règne de Mehemet-Ali ; car, d'après les documents les plus récents, la moderne Alexandrie compte environ soixante mille habitants, sans y comprendre la garnison et les matelots. C'est comme jadis un mélange de Berbères, d'Egyptiens, de Syriens, de Juifs, de Coptes, d'Arméniens, de Turcs, de Grecs, d'Albanais et d'autres Européens.

AI.EXANDttlK. Uil

Parmi les monuments de l'ancienne Alexandrie, il reste encore les deux obélisques (aiguilles de Cléopàtre) élevés jadis devant le temple de César et la colonne de Pompée. Les obélisques furent faits selon Pline, par ordre de Mesphra, sans doute le roi Mesphra-Thothmosès de la liste de Manethon, et apportés d'Héliopolis à Alexandrie.

Ils sont en granit rouge, connu sous le nom de syenite. L'un est encore debout, il a environ soixante-dix pieds de haut sur une épaisseur d'environ sept pieds à sa base -, l'autre estcouché tout près de son piédestal en calcaire blanc; il est un peu moins blanc que l'autre, mais tout aussi épais; Mehemet-Ali en a fait présent aux Anglais. Mais ceux-ci pensent que ce monument, dans l'état de dégradation où il se trouve, ne vaut pas la peine d'être transporte dans leur pays. Un peu à l'est de l'endroit où se trouvent ces obélisques, on voit les restes d'une vieille tour ronde, appelée tour romaine. A en juger par son architecture, elle semble appartenir au temps des Arabes.

La colonne de Pompée est placée sur une colline, au sud de l'enceinte actuelle. Elle se compose du chapiteau, du lût, de la base et du piédestal, qui repose sur un soubassement, de petits blocs réunis par du mortier, sans doute des fragments d'autres monuments plus anciens. Wilkinson a lu sur l'un de ces blocs le nom de Psamméticus II. Beaucoup de voyageurs y ont inscrit leurs noms au grand détriment du monument; l'un de ces noms, toutàfaitobscurs, recouvre de ses lettres gigantesques l'inscription grecque qui s'y trouve. Cette colonne , qui porte improprement le nom de Pompée, a été érigée en l'honneur de Dioclétien, par Publius, préfet d'Egypte, à l'occasion de la prise d'Alexandrie, qui s'était révoltée contre cet empereur en 296 après Jésus* Christ.

Quelques parties de la nécropole ou des catacombes se voient encore aujourd'hui. On y remarque surtout l'architecture élégante et la symétrie de l'une des chambres ; l'entablement est dans le meilleur style dorique. Pour visiter ces catacombes, on doit se munir d'une corde et d'une échelle. Leur distance du quartier franc est de près de trois milles; on peut s'y rendre par eau et par terre. Chemin faisant, on rencontre plusieurs tombeaux à fleur d'eau; d'autres sont même au dessous du niveau de la mer, et c'est à tort qu'on leur a donné le nom de bains de Cléopàtre. De deux choses l'une, ou la côte s'est abaissée depuis des siècles, ou la mer s'est élevée au dessus de son niveau ancien.

On admet généralement que telles côtes se sont abaissées tandis que d'autres ont été exhaussées.

Au nord-est du couvent grec, derrière le jardin de M. Gibarra, riche Italien, à Alexandrie, se voient les débris de plusieurs grandes colonnes en granit, qui jadis ont dû faire partie de quelques beaux édifices. On en voit d'autres plus petites derrière la maison de M. Costa, au bout du quartier franc. On soupçonne que ces colonnes ont appartenu à l'ancien temple d'Arsinoé, situé près du môle. Pline place dans ce temple la statue d'Arsinoé, sœur de Ptolomée Philadelphe; cette statue en fer était, dit-on, suspendue à la voûte du temple par d"énormes aimants. Il y avait aussi un obélisque qui fut envoyé à Rome et élevé sur le Forum.

Du phare, considéré à juste titre par les anciens comme une des merveilles de l'industrie humaine, il n'en reste plus rien aujourd'hui de visible. Au douzième siècle de notre ère, il restait encore des mille coudées de haut du phare cent cinquante; et ce monument, élevé dans l'île de Pharos que Ptolomée réunit à Alexandrie par une chaussée, qui avait des pentes par où des bêtes de somme arrivaient au faite,

Al.KXANDHfE. |t)."î

n'est plus ligure que sur plusieurs médailles, doul le phare d'Ostie, élevé par l'empereur Claude, est un petit exemplaire.

La ville actuelle d'Alexandrie n'occupe qu'une petite étendue sur la côte; elle n'occupe que la huitième partie environ de l'emplacement ancien. Avec son port hérissé de mâts de navires, Alexandrie ressemble de loin à un paquet d'aiguilles plantées sur une petite pelote jaune. Des moulins à vent couvrent les hauteurs voisines de la ville -, les Français ont construit les deux premiers, les autres sont l'œuvre du pacha. La côte est trop plate pour que la ville puisse se présenter avec avantage. Venise seule, bien que bâtie à ras des flots, est d'un effet admirable ; elle le doit à ses clochers et à ses dômes. Alexandrie ne nous frappe point par son aspect; elle ne nous attire que par son nom et ses souvenirs. Son enceinte, ainsi que ses [unies el ses maisons, est de construction moderne. Les rues sont étroites, la plupart non pavées; quelques-unes cependant sont larges et tenues avec une propreté européenne. Parmi les édifices publics on remarque l'église de Sainte-Catherine, appartenant aux Grecs ; l'église de Saint-Marc, qui appartient aux Coptes; et la belle église de Saint-Anathase, qui a été convertie en une mosquée. 11 y a un petit théâtre; les acteurs, tous amateurs, sont Européens. Au coin du quartier franc se trouve un cabinet de lecture et une librairie. Le palais du pacha, l'arsenal et quelques bazars sont des édifices qui offrent de l'intérêt.

Diodore, Strabon, Ammien Marcellin, Quinle-Curce el Celse ont vanté la salubrité du climat d'Alexandrie. Strabon l'attribue, non sans raison, à ce qu'on faisait dériver l'eau du Nil dans le lac Maréotis, qui n'avait pas ainsi le temps de se convertir en marais pestilentiel pendant la saison d^

164 taxPTi:,

l'été. Mais â l'époque de l'occupation française les Anglais y firent passer la mer pour empêcher les assiégés de s'approvisionner d'eau douce par la voie du Caire 5 maintenant il redevient lac. A deux milles environ au-delà des catacombes, on voit les vestiges d'un ancien canal qui faisait communiquer le lac Maréotis avec le vieux port.

Une singulière coutume imposée à la caste sacerdotale, et qu'on lit dans l'inscription do Rosette, est celle qui obligeait les tribus sacerdotales de faire tous les ans un voyage par eau à Alexandrie. Le nom de cette ville pourrait faire supposer que cette obligation imposée aux membres de la caste sacerdotale élait une innovation introduite par lesPtolomée, en mémoire peut-être d'Alexandre, fondateur de la monarchie grecque en Egypte; mais on ne saurait trouver la preuve d'une telle innovation ou de toute autre de cette importance, faite en Egypte par les Lagides : à l'<e*©Bipie d'Alexandre, ils respectèrent, ils continuèrent les anciens usages de ce pays: et si sous les Ptolomées les prêtres étaient tenus de l'aire tous les ans un voyage à Alexandrie , c'était sans doute par suite d'une ancienne loi qui obligeait les membres du corps sacerdotal à se rendre une fois par an dans les capitales du royaume, Thèbcs, Memphis et ensuite Alexandrie; là était le grand-prêtre, le centre de l'union et de la discipline religieuse, l'autorité qui jugeait, qui conseillait, source des promotions, des récompenses et des faveurs.

La fondation d'Alexandrie, fondée, comme on le sait, par Alexandre-le Grand, dont elle porte le nom, remonte à l'année 323 avant Jésus-Christ, c'est à dire à l'époque du voyage d'Alexandre au temple de Jupiter Ammon. Dans l'ancienne Egypte elle occupait le premier rang. Elle occupe remplacement de Rhoeotis, port commode qui avait déjà

quelque importance sous les anciens rois d'Egypte. En face de la cote était située l'île de Pharos, séjour de Protée, dont parle Homère-, selon Diodore, Alexandre traça lui-même le plan de sa ville, entre le lac Maréotis au sud-ouest, et la Méditerranée, qui forme au nord-est un golfe profond en forme d'un lac. C'est autour de Sérapium, au cœur de la vieille Alexandrie, que se heurtaient surtout dans un conflit acharné et opiniâtre les deux religions rivales, le polythéisme et le christianisme. C'est sur les degrés qui conduisaient au temple que se tenait intrépidement Origène, mêlé aux prêtres égyptiens, distribuant comme eux des palmes à ceux qui se présentaient, et leur disant : « Rece- « vcz-les, non pas au nom des idoles, mais au nom du vrai * Dieu. » C'est là que, sous Julien, les païens trainaient les chrétiens pour immoler ceux qui refusaient de sacrifier à Scrapis; c'est encore là, sous Théodose, que les chrétiens se précipitèrent en furieux, brisant les portes, renversant les idoles et remportant sur les murailles et les chapelles abandonnées cette victoire qu'Eunape, le Plutarque des philosophes alexandrins, célébra avec une ironie si amère. La Sérapium élevé dans l'acropole sur cette éminence, aujourd'hui moins considérable, d'où la vue domine encore la ville fi la mer, qui avait dû être la citadelle de l'ancienne Rhofolis, antérieure à Alexandrie, était un magnifique édifice, comparé par Ammien Marcellin au Capitole, le palladium de la religion égyptienne et de la philosophie grecque. A l'époque de sa destruction, il représentait l'alliance que. tous deux avaient i'ini par former contre l'ennemi commun, la religion chrétienne. Dans cette extase prophétique, à laquelle aspiraient les philosophes alexandrins, l'un d'eux, Antoninus, fils du visionnaire Sodépatra, avait prédit la chute du Sérapium, comme les prophètes de Jérusalem pré-

U>G KGYPTE.

disaient la ruine du Sainl des Saints. Un oracle sibyllin disait : « 0 Sérapis ! élevé sur ton rocher, tu feras une grande chute dans la trois fois misérable Egypte.» Il fut détruit par les ordres du patriarche Théophile. Cela ferait supposer, quant à la destruction de la bibliothèque du Sérapium, qu'on a attribuée au calife Omar, que cet acte de vandalisme aurait bien pu être accompli par les chrétiens antérieurement à l'invasion des Arabes. La réponse d'Omar à Amrou, qui, craignant d'avoir outrepassé ses pouvoirs , en permettant à Jean-le-Grammairien de prendre des manuscrits à la bibliothèque, que ce savant indiscrètement disait être d'une valeur inapréciable, est contestée. La foi religieuse des premiers musulmans n'était pas plus passionnée que ne le fut celle des chrétiens, quand, sortis des persécutions, ils purent reprendre l'offensive. Le mahométisme n'avait point traversé le martyre. Triomphant tout d'un coup de ses ennemis, il s'imposa avec le glaive aux populations vaincues, et, dédaigneux comme une révélation pour des idées qui n'étaient pas les siennes, il pouvait bien n'avoir aucun regret de voir chauffer les bains publics d'Alexandrie, six mois durant, avec les manuscrits égyptiens et grecs les plus curieux, et dont la lecture aujourd'hui nous révélerait l'existence de bien des faits de l'histoire de l'antiquité, dont nous profiterions à l'avantage de notre instruction classique pour rectifier des erreurs très graves qui se sont glissées dans beaucoup de nos affirmations sur l'histoire religieuse, politique, sur les mœurs, la poésie et les arts des anciens.

A l'histoire d'Alexandre se rattachent les plus grands noms de l'histoire. Il n'y a pas une ville dans le monde qui ait été fondée par Alexandre, défendue par César et prise par Napoléon.

Près d'Alexandrie est le village connu par la célèbre ba-

ALEXAMMUK. 1()7

taille navale que gagnèrent les Anglais, commandés par Nelson, sur les Français, commandés par Brueys, et par celle non moins célèbre gagnée sur terre par Bonaparte sur Mustapha appuyé du commodore anglais Sidney Smith. 11 y a un fort qui sert de prison d'État. A deux lieues à Test d'Aboukir est une ouverture appelée Modick, par laquelle le lac Etko communique avec la mer ; on croit que c'était l'embouchure de la branche la plus occidentale du Nil, c'est a dire la branche canopique; c'est l'angle ouest de la base du Delta.

Le canal Mahmoudieh, qui relie Alexandrie au Nil, tut commencé en 1819 par Méhémet-Ali. Celui-ci lui donna le nom de Mahmoud, alors sultan de Constantinople. Plus de deux cent cinquante mille ouvriers furent, assure- l-on, occupés pendant plus d'un an à creuser ce canal, qui, suivant Mengin, a coûté 7,500,000 fr. Près de vingt mille ouvriers y perdirent la vie par suite de maladies ou d'accidents. Pendant les travaux de déblaiement, on trouva une inscription dédicatoire de Ptolomée Evergète, gravée sur une mince lame de cuivre, ainsi conçue : « Le roi Ptolomée, « fils de Ptolomée et d'Arsinoé, de dieux frères, et la reine « Bérénice, sa sœur et sa femme, ont dédié ce temple à « Osiris. » Méhémet-Ali fit remettre cette antique à Sidney Smith, par l'intermédiaire de M. Sait, alors consul général d'Angleterre à Alexandrie.

Les bords du canal de Mahmoudieh sont garnis de distance en distance de télégraphes, qui établissent une communication immédiate entre Alexandrie et la citadelle du Kaire. On y trouve quelques fermes et maisons de campagne appartenant à des Européens établis à Alexandrie.

Dans une partie de son parcours, le canal Mahmoudieh suit la direction de l'ancienne branche canopique et du vieux

Jrôfi

BGI'HTK

canal de Fouah. On rencontre ça et Jà des débris d'antiques cités, telles que Schedia, Chereu, près de Kariouvi, Anthylla et Archandra, Uermopolis par va de Strabon entre les bords de Mahmoudieh et le lac Etko.

Les maladies ont, en Egypte, un caractère particulier-, les uns les attribuent aux miasmes répandus dans l'atmosphère par les eaux stagnantes des lacs ou par les eaux débordi es du Mil ; les autres veulent y voir l'effet de l'extrême chaleur et du rayonnement des sables, qui l'augmente encore. Ceux-ci prétendent que la malpropreté et la misère du peuple sont la cause unique de ces maladies, ou au moins de leur nature maligne; suivant d'autres, ces trois circonstances d'humidité, de chaleur et de malpropreté réunies engendrent la plupart des maladies régnantes. Selon M. Pariset, il faut reconnaître que la peste est endémique à Alexandrie, en Egypte; qu'elle y est spontanée et qu'elle s'y développerait par des causes propres, quand même le reste de la terre n'existerait pas. Les causes don l l'effet parait être le plus existant sont les pluies qui, pendant le trimestre de la mauvaise saison, en novembre, décembre et janvier, tombent dans la liasse-Egypte et dans sa capitale, Alexandrie. Plus, dangereuses que l'inondation , non seulement ces pluies dégradent et ouvrent les sépultures, mais encore elles détrempent ces amas prodigieux d'immondices qui ceignent les villages ; et lorsqu'elles s'arrêtent, pour peu que l'air soit tranquille et le soleil ardent, tous ces éléments de putréfaction fermentent, et chaque village devient une fournaise d'émanations pestilentielles. Ces émanations, retenues par les brouillards, stationnent avec eux sur le sol; elles pénètrent par toutes les voies de l'économie, et se déposent, soit sur les matières textiles, soit sur les tissus fabriqués. L'unique foyer de peste qui soit au monde, toujours selon

M. Pariset, c'est le Delta, parceque nulle part, dans le monde, vous ne rencontrerez ce que vous rencontrez dans le Delta : une terre étendue, égale, unie, chaude, humide et saturée de matière animale. Or, l'homme ne peut rien sur la chaleur, il ne peut presque rien sur l'humidité; mais il peut tout sur la matière animale, et une fois cette matière soustraite, la peste est anéantie pour jamais.

A Alexandrie, le chiffre des morts s'éleva, pendant longtemps, à dix-sept par jour, sur une population de soixantedix mille âmes ; ce qui fait une moyenne annuelle de neuf à dix sur cent. Cette effrayante mortalité a diminué un peu depuis qu'Alexandrie n'est plus un lieu de grande concentration de troupes. D'après cela, néanmoins, le climat des côtes septentrionales de l'Egypte serait plus meurtrier que celui de la Nouvelle-Orléans, de Batavia, etc., etc. A Londres, la mortalité annuelle moyenne de toutes les classes réunies présente une proportion de vingt à vingt-deux sur mille. A Ceylan, parmi les troupes anglaises, la proportion la plus considérable ne s'élève pas au-delà de trente sur mille, et au cap de Bonne-Espérance, où la mortalité atteint un véritable minimum, on ne compte que neuf décès sur mille Européens.

Les habitants d'Alexandrie s'habillent selon les rites de leur religion; mais le peuple égyptien des environs se vêtit seulement d'une toile légère, fuyant le jour la chaleur d'un terrain que le soleil rend brûlant. Alexandrie, était la ville de prédilection de Méhémet-Ali, qui y passait la plus grande partie de l'année.

Il n'est pas inutile ici de donner quelques aperçus sur Méhémet-Ali, ce régénérateur, à sa manière, de l'Egypte.

Ce s'est pas sans etonnement que l'Europe, après avoir été bouleversée dans ses fondements les mieux assis, a vu.

elle qui croyait avoir épuisé toutes les surprises, en Egypte, un homme en diriger, pendant un quart de siècle, tous les mouvements politiques ; en accélérer ou en suspendre l'activité sociale ; en augmenter ou en diminuer l'importance industrielle, commerciale et agricole-, en transformer à son gré la puissance militaire ; en être le nerf, le cœur et la pensée, et savoir mêler son nom à celui d'une contrée dont la connaissance des traditions religieuses fut restée l'arcane de la science moderne : cet homme fut Méhémet-Ali.

Suivant la version la mieux fondée, il est né en 1768 ou 1759 (1 182 de l'Hégire), à Cavala, ville maritime de la Turquie d'Europe, dans la partie occidentale de laRoumélie. Très jeune, il perdit son père, Ibrahim-Aga, qui était garde de sûreté des routes \ et, peu de temps après ce premier malheur, le seul parent qui lui restât, Tousson-Aga, son oncle, mutesellein de Cavala, fut décapité par ordre de la Porte. Privé ainsi de famille, le jeune Méhémet fut recueilli par un ancien ami de son père, capitaine des Janissaires de Praousta, qui le fit élever avec son propre fils. Cet homme, réservé à de si brillantes destinées, à posséder un si grand et si absolu pouvoir sur l'Egypte, passa sa première jeunesse dans d'obscures fonctions militaires, où il trouva cependant plusieurs occasions de déployer beaucoup de sagacité et de bravoure dans la perception des impôts, opération toujours difficile en Turquie, qu'il faisait pour son bienfaiteur, chargé, comme chef d'un poste militaire, d'en faire exécuter la rentrée. Aussi, jaloux de récompenser les services que Méhémet lui rendait, le vieux Tchorbadji le maria avec une de ses parentes qui venait de divorcer, et qui possédait quelque bien. Ce fut le commencement de la fortune du jeune homme ; il avait alors dix-huit ans. Sa nature commerciale et industrielle commença a prendre son

W.EXANDH1E. 171

essor. Des relations avec un négociant français de Cavala lui avaient donné le goût du commerce ; il s'y livra dès lors entièrement, et fit quelques opérations heureuses, notamment dans les tabacs, la plus riche production de son pays, Cette époque de sa vie n'a pas été sans influence sur l'Egypte, car on sait combien Méhémet-Ali s'efforça, dans son gouvernement, de développer les ressources industrielles et commerciales.

L'invasion française le surprit au milieu de ces occupations paisibles. La Porte ayant fait alors une levée en Macédoine, le Tchorbadji de Praousta reçut ordre de fournir un contingent de trois cents hommes. Le vieux capitaine des Janissaires confia le commandement de cette petite troupe à son fils, et lui donna pour lieutenant Méhémet-Ali, dont il connaissait la ruse, l'expérience et le courage. Ces recrues macédoniennes joignirent l'escadre du Capitan-Pacha, et débarquèrent avec le grand-visir, sur la presqu'île d'Aboukir, où bientôt se livra cette bataille si glorieuse pour la France et si désastreuse pour l'armée du Sultan . Après cette défaite, démoralisé comme beaucoup de chefs turcs, Ali-Aga laissa sa troupe sous la conduite de Méhémet-Ali, et quitta l'armée. Avec ce petit noyau d'hommes, cette petite troupe réduite par la marche, la fatigue et quelques pertes à la bataille d'Aboukir, Méhémet va conquérir successivement les grades de chef de mille hommes et celui plus important ds serchimè , qui le mettait à la tète de trois à quatre mille Albanais.

Méhémet-Ali , qu'une ambition intelligente poussait en avant, comprit tout d'un coup, après la défaite de l'armée turque, le rôle qu'il pouvait jouer dans l'armée du vice-roi, d'Egypte, investi par laPorte de ce pouvoir. Les mamelouks, épuisés par leurs luttes contre l'armée française, avaient perdu la faculté de se recruter dans la Circassic et dans la

172 l',G\l>TE.

Géorgie; la Porte, qui voulait faire gouverner l'Egypte par un vice-roi, empêchait ces contrées de leur fournir des soldats. Ils avaient une autre cause aussi de destruction: leurs deux beys principaux Osman-Bardissy et Mohamed -l'Elfi, au lieu de doubler leur force en partageant franchement le pouvoir comme l'avaient fait Mourad et Ibrahim, beys avant l'occupation française, se laissèrent absorber entièrement dans une rivalité qui détermina leur ruine et celle de leur corps. Le premier pacha investi de la vice-royauté de l'Egypte après le départ de l'armée française fut Mohamed-Khosrew, qui avait mission de détruire le reste de puissance que les mamelouks conservaient encore. Le vice-roi servit la Porte avec fidélité, son administration fut ferme et zélée; mais les mesures qu'il prit contre ses fiers antagonistes manquèrent de la suprême intelligence indispensable dans une mission si délicate et si difficile. A peine arrivé au pouvoir, Khosrew s'était empressé de combattre les mamelouks ; mais cette entreprise téméraire n'avait eu pour résultat que la défaite des troupes envoyées contre eux; ce fut justement le résultat qu'attendait Méhémet.

Les mamelouks, qui devaient être détruits par Méhémet plias tard dans une boucherie horrible, lui servirent de premiers auxiliaires pour attaquer en Egypte le pouvoir de la Porte. N'ayant pu, à cause de l'éloignement du champ de bataille, pre&dra part au combat avec ses Albanais contre les mamelouks, le général, honteux et mécontent d'une défaite, imagina d'où rejeter la responsabilité sur son lieutenant Méhémet, et l'accusa auprès du vice-roi, qui, dupe ou feignant de l'être de cette accusation, résolut de perdre Méhémet, dont il commençait à redouter l'influence. A cet effet, et pour arriver à son but, le vice-roi, sous prétexte d'avoir à taire une communication importante au Serchimé, le manda près

ALElAiNDHIE. i/o

de lui au milieu de la nuit; Méhémet-Ali, pénétrant aisément les intentions de Khosrew, se garda bien d'obtempérer à cette injonction. Du reste, depuis longtemps il était préparé à une rupture ouverte avec son chef immédiat, dont il ambitionnait les pouvoirs. Il fallait une occasion pour ne point sembler trop ouvertement, aux yeux de la Porte, lever félen- 'lard de la révolte. L'insuccès de la lutte du grand vice-nu «ivec les mamelouks offrit cette occasion, et il s'empressa d'en profiter en faisant cause commune avec eux, en leur ouvrant les portes du Caire; et, se joignant à Osman Bardissy, il accule le vice-roi dans Damiette, s'empare de cette ville, et conduit son prisonnier au Caire, où il le confie à la garde du nestor des mamelouks, le vieil Ibrahim-Bey. La nouvelle de ces événements ne fut pas plus tôt arrivée à Constantinople que le Sultan dépêcha en Egypte Ali-Gezairli-Pacha, pour remplacer Khosrew et châtier les auteurs de sa chute. La confiance de la Porte coûta cher au nouveau vice-roi. Ayant recours à la ruse, après avoir été impuissant à réprimer les mamelouks et les Albanais, il tomba dans les mains de ses ennemis, qui, indignés de sa duplicité, le mirent à mort. Ce triomphe ranima un peu les espérances des mamelouks; ce n'était néanmoins qu'un peu de gloire sans portée pour leur avenir. Méhémet-Ali devait trouver dans leurs dissentiments, dans les jalousies de leurs deux principaux beys, que le retour de Mohamed-l'Elfi d'Angleterre, appuyé par cette puissance, avait ranimées plus fortes que jamais entre lui et Bardissy, subjugué entièrement par Méhémet- Ali, les moyens de porter celui-ci à chercher à se défaire de son rival, dessein qui ne réussit pas, et puis à faire révolter les propres soldats de Bardissy contre leur chef, ce qui força celui-ci à sortir du Caire, ou il ne devait plus revenir. Au milieu de ces luttes, Méhémet gagnait en pouvoir et en au-

torité ce que les véritables détenteurs perdaient à se la disputer. N'étant pas encore assez puissant pour affecter ouvertement la vice-royauté d'Egypte, il se montra, autant que son rôle le voulait, respectueux envers la Porte, et ne se borna, les deuxbeys mamelouks incapables de lui résister le plus petitement du monde, qu'à exiger que la vice-royauté fût conférée à un pacha turc, quand il pouvait demander cette place pour lui. Il fut lui-même désigné par les cheiks et les chefs des troupes pour remplir les fonctions de Kaimakhan. Ces deux nominations, ratifiées par le Sultan en 1804, révélèrent à Méhémet-Ali la haute influence qu'il exerçait déjà sur les affaires de l'Egypte.

Arrivé à ce point de sa vie, nous allons maintenant parcourir plus rapidement toutes les phases de son existence. Pendant les prétentions rivales du corps des mamelouks et de la Porte, Méhémet-Ali, loin d'embrasser ouvertement l'un ou l'autre de ces partis, se contenta d'entretenir leur rivalité. Le grade de chef albanais, qui lui donnait l'air d'un subalterne, facilitait beaucoup le rôle à double face qu'il voulait jouer.

Il travailla silencieusement avec une persévérance et une souplesse infinies, flattant l'ambition des uns, nourrissant le ressenliment des autres, gagnant les faibles par ses caresses, imposant aux forts par son autorité, présidant à toutes les révolutions du Caire, s'attachant à la cause des pachas quand il fallait soutenir les mamelouks, et, quand les pachas acquéraient une certaine force, prenant parti avec les mamelouks contre ses alliés de la veille 5 du reste, ne négligeant rien pour trouver dans le peuple un appui et se servant pour y arriver des Cheiks et des Oulémas, qu'il se conciliait, les uns par des dehors religieux, les autres par son amour apparent du bien public, il se maintint ainsi

ALEXANDRIE. 17ô

pendant les nombreux changements qui amenèrent tel ou tel parti au pouvoir. Cependant il fallait arrivera une solution. Le système de bascule employé si habilement par lui ne pouvait pas toujours lui être favorable. Méhémet-Ali prit donc un parti. En mars 1805, sur des Oulémas et voyant ce peuple fatigué des commotions aussi violentes que fréquentes dont il avait dirigé les passions et les excès, il fomenta une révolte, assiégea le vice-roi dans la citadelle, se rendit maitre du Caire dans l'espace de quelques jours et compléta son œuvre en chassant les mamelouks. Il fut aussitôt proclamé pacha par les Albanais et les Oulémas, qu'avait séduits sa valeur ou ses artifices. Mais fidèle à son système de prudence, et pour se créer nn nouveau titre aux faveurs de la Porte, Mehémet feignit de refuser. Après bien des hésitations qui cédèrent devant de magnifiques présents ou peutêtre devant la considération des difficultés rencontrées jusqu'alors pour établir régulièrement l'autorité des pachas, le gouvernement turc se détermina à sanctionner le choix du peuple égyptien. Méhémet reçut le firman d'investiture, le 9 juillet 1803.; mais pendant les sept années qui suivirent il ne commanda que dans la Basse-Egypte-, encore Alexandrie demeura-t-elle tout le temps soumise à un officier délégué du Sultan; quant à la Haute-Egypte, elle était restée l'apanage des beys mamelouks, qui avaient su se maintenir dans le Said.

Arrivé au pouvoir, Méhémet-Ali trouva devant lui l'Elfi, pour le lui disputer, qui avait reformé son parti dans la Haute- Egypte. Il offrit d'abord à l'ancien vice-roi son alliance pour l'aider a reprendre son poste; il promit sa soumission à la Porte, si elle voulait chasser Méhémet-Ali du poste qu'il occupait, puis il se tourna vers l'Angleterre, à laquelle pour le concours qu'il lui demandait il promettait de lui livrer

i/6 f'.CVPTK.

les principaux por!s d'Egypte. M. Drovetti, consul de France à Alexandrie, instinctivement attaché à la cause de Méhémet-Ali, pour empêcher qu'il ne passât sous les fourches caudines de l'Angleterre, fit échouer une première fois auprès du eapitan-pacha, en dépit des menaces d'invasion proférées par les agents anglais , la négociation. Elle reprit plus tard sous l'influence de l'ambassadeur d'Angleterre, qui demanda au nom de son gouvernement le rétablissement des mamelouks, prenant sous sa responsabilité la fidélité de l'Elfi. La Porte envoya aussitôt une flotte en Egypte porter à Méhémet-Ali un firman qui le nommait Pachalik de Salonique. Dans cette conjoncture, le vice-roi, se sentant soutenu par lescheiks et par les beys mamelouks du parti Bardtssy, qui par haine de l'Elfi oubliaient leurs griefs personnels , par vingt-cinq mamelouks français gagnés par M. Drovetti, qui quittèrent les drapeaux de l'Elu" pour ceux de Méhémet-Ali, enfin par l'ambassadeur français à Constantinople, qui était auprès du Capitan-Pacha un ib)e défenseur du vice-roi, temporisa le plus longtemps qu'il lui fut possible jusqu'au moment où, à Constantinople, voyant que la scission des mamelouks mettait dans l'impossibilité absolue de jamais reconquérir leur ancienne puissance, il obtint un firman qui le rétablissait dans sa vice-royauté S la seule condition de payer un tribut annuel de 4000 bourses (5,000,000 fr. environ).

La mort presque simultanée d'Osman-Bardissy et de Mohamed-l'Elfy consolida la puissance de Méhémet-Ali, et semblait lui promettre une certaine tranquillité pour l'avenir. Mais les Anglais, mécontents de sa réconciliation avec la Porte, débarquèrent en Egypte sept ou huit mille hommes, dans l'intention de réveiller les mamelouks, qui s'endormaient dans des divisions de famille et de palais, et de leur

AI.EXASDMF. 177

prêter main forte. Une partie des troupes anglaises, sous lu conduite du général Frazer, s'empara d'Alexandrie, où les Anglais demeurèrent six mois sans avoir pu tenter aucune 'entreprise; le reste de la petite armée, dirigé sur Rosette, l'ut taillé en pièces par une poignée d'Arnautes. C'est dans cette campagne que le vice-roi donna des preuves d véritable cruauté orientale en envoyant au Caire plus de deux mille tètes anglaises pour orner la place de Koumyeh. Mais il termina ses opérations par un acte de générosité européenne en rendant ses prisonniers sans rançon. Le plan de défense adopté par le pacha était l'œuvre de M. Drovetli, auquel il revient une part de l'honneur d'avoir l'ait échouer l'expédition anglaise on Egypte, qui, prise par eux à cette époque, eût eu une importance sur la politique européenne et sur la balance à tenir entre les grandes puissances.

Méhémei, n'ayant plus à s'inquiéter lies Anglais, commença à donner essor à ses idées d'ambition ; mais la polit iombrageuse de la Porte trouva phident d'envoyer L'astucieux pacha contre les Yahabits. sectaires qui veulent ramener la religion maliomélane à la simplicité du Koran, qui menaçaient alors d'envahir les saints lieux. Le vice-roi ne refusa pas, comme aurait pu s'y attendre la Porte. Celte expédition avait un caractère religieux, par conséquent national, qu'il eût été souverainement impolitique de refuser. Seulement, avant de l'entreprendre, et pour ne pas être la victime de la ruse du divan à son égard, il résolut d'exterminer entièrement les mamelouks et d'en extirper du sol lerniers éléments. Ce fut à ce moment ( 1 81 1 , le ! " mars) que. sous le prétexte d'une fête qu'il avait à leur donner en l'honneur du départ de Toussoun-Pacha pour la Mecque, qu'il réunit tout leur corps dans son palais bâti sur le roc, où on n'arrive que par des chemins encaissés à pic dans des

178 RGYPTE.

quartiers de rochers. Après les avoir reçus lui-même avec un luxe royal et une cordialité faite pour dissiper les soupçons, si les mamelouks en avaient conçu, au départ il les fit décimer par ses Albanais et par les soldats de la citadelle, embusqués derrière les murs, sans pitié et sans qu'un seul trouvât à se sauver de cet horrible carnage.

Pendant que cet affreux drame se passait au Caire, des scènes analogues complétaient la catastrophe dans les diverses provinces , dont les gouverneurs avaient reçu l'injonction expresse d'égorger jusqu'aux derniers mamelouks disséminés sur la surface de l'Egypte. Ils périrent presque tous, excepté les mamelouks français qui se trouvaient dans la capitale, et qu'on n'avait pas les mêmes raisons de redouter.

Ainsi finit, en un seul, jour, cette ligue si longue; cette série de combats, de vengeance et de représailles fut couronnée par un de ces grands forfaits nombreux dans l'histoire, et que la politique excuse peut-être malgré l'extrême horreur qu'ils inspirent toujours. Telle fut aussi la fin tragique du puissant corps des Janissaires, quelques années plus tard; seulement Méhémet-Ali sembla résoudre et exécuter sa terrible sentence avec une pusillanimité que la nécessité absolue put seule vaincre, tandis que Mahmoud présida en personne à l'accomplissement de ses ordres avec l'horrible sang-froid d'un héros.

On a dit que pendant cette épouvantable scène de meurtre Méhémet-Ali s'était placé sur une terrasse d'où il pouvait tout voir, et qu'assis sur de somptueux tapis, au milieu de ses confidents dévoués, il fumait tranquillement son riche narguileh ; ces détails sont inexacts. Méhémet-Ali n'avait mis dans le secret que Méhémet-Bey-Lazouglou, son intime ami, et Saleh-Koch. chef des Janissaires, Au moment de

ALE\A.\!)HIE. I7i)

i exécution il s'enferma dans le divan, où il avait reçu les principaux chefs des mamelouks 5 quand ceux-ci furent sortis, on congédia tout le monde, et le Pacha demeura seul. Pâle, défait, silencieux, le regard fixe, il avait quitté son chiche. Au plus fort de la fusillade, son émotion fut si profonde qu'il sentit son cœur défaillir, etdemanda un peu d'eau. On a dit aussi que les mamelouks furent tués au milieu d'une vaste cour, il n'en est rien ; ils furent assaillis dans un chemin étroit, escarpé et montueux, où ils ne purent se défendre. En détruisant les mamelouks, Méhémetne détruisait pas comme Mahmoud des rebelles qui tenaient constamment la couronne à la merci de leur rapacité, de leur jalousie et de l'ambition de leurs chefs. Méhémet frappait une milice rivale de sa puissance ambitieuse et tout aussi hostile à la Porte qu'était l'ambition de sesBeys. Ce n'était plus un souverain qui employait un moyen barbare pour détruire ceux de ses sujets qui mettaient constamment le pouvoir suprême del'EU t à la veille de sa ruine; mais c'était un rebelle heureux, un conspirateur adroit, un ambitieux qu'aucun acte ne devait arrêter dans l'accomplissement de ses desseins, qui décimait, tuait un corps de troupes brave, divisé dans ses chefs, H est vrai, mais attaché à la défense de l'Egypte, n'obéissant pas toujours aux ordres de la Porte, mais n'étant pas résolument hostile à son autorité. L'impassibilité de Mahmoud assistant au massacre des Janissaires, la perplexité fébrile de Méhémet-Ali entendant la fusillade qui décime les mamelouks, montrent dans Mahmoud le souverain oriental punissant ceux qui ont mérité sa colère, dans Méhémel-Ali l'ambitieux oriental se défaisant de ceux qui peuvent le gêner dans le but qu'il se propose d'atteindre.

Cet acte accompli, Méhémel-Ali, qui ne s'était aucunement mépris sur les intentions qui avaient suggéré à la Porte

ISO EGYPTE.

l'expédition contre les Vahabits, s'empressa de faire les préparatifs de cette longue guerre, pendant laquelle Toussoun et Ibrahim-Pacha, ses deux fds, ne parvinrent en plusieurs années qu'à affaiblir les redoutables sectaires qui désolaient l'Arabie et interrompaient les pèlerinages-, luimême commandait une armée dans le Hedjaz, lorsque Latif- Pacha arriva muni d'un firman d'investiture au Pachalik d'Egypte. Heureusement Méhémet-Ali avait laissé pour Vekyl, à son départ, un homme de cœur dévouée sa cause; Méhémet-Bey,le fidèle ministre, feignit de favoriser les prétentions de l'envoyé du Divan, s'empara de sa personne, et le fit publiquement décapiter.

C'est de ce moment que date véritablement le règne de Méhémet-Ali. Paisible gouverneur d'un pays fertile, il avisa promptement aux moyens de réparer le mauvais état des finances, et comprit toutes les ressources qu'on pouvait tirer de l'agriculture et du commerce pour la réalisation de ses vues ambitieuses. 11 fallait tout mener de front dans le gouvernement d'un pays pendant tant d'années le théâtre d'une guerre incessante : ramener le paysan qui avait abandonné les i erres pendant les troubles ; fonder un ordre politique et civil pour rassurer les habitants, et faire reprendre les travaux depuis longtemps interrompus et délaissés. La chose la plus importante était de réprimer les courses déprédatrices des Bédouins. Méhémet-Ali réussit dans cette entreprise. Il retint leurs cheiks en otage, et imposa un frein salutaire aux malversations des Coptes, entre les mains desquels se trouvait, de temps immémorial, l'administration des terres.

A l'aide du tribut payé en nature, il organisa le commerce d'exportation, et par cette mesure il régularisa la rentrée des impôts, sans gêner les opérations financières des parti-

culiers, déjà assez entravées par la rareté du numéraire. En cela, du reste, il ne faisait qu'appliquer le système des impôts des anciens Pharaons, tel que nous le montre l'inscription de Rosette si bien expliquée par Champollion le jeune.

Méhémet-Ali mit dès les premiers jours de son pouvoir tous ses soins à entretenir des relations suivies avec les négociants européens. Un Français, M. Jumel, introduisit en Egypte la culture du coton à longue soie. De son côté, M. Drovetti, resté l'ami du Pacha, par des conseils intelligents et expérimentés lui facilitait l'établissement des manufactures, et l'aidait de sa connaissance des hommes et des choses.

Le peu de succès que Méhémet-Ali, à la tête de ses troupes irrégulières, avait obtenu dans son expédition contre les Vahabits le décida à réaliser l'idée qu'il nourrissait depuis longtemps d'une organisation militaire. Ce fut dès lors l'occupation unique de l'audacieux Pacha et le but exclusif de sa persévérance. Le Niram-Djedyd fut proclamé au mois de juillet 1815, et toutes les troupes reçurent l'ordre de s'organiser sur le modèle de l'armée française. Cette entreprise, qui, en 1807, avait coûté la vie à Sélim III, faillit aussi être fatale à Méhémet-Ali, tant il est vrai, parmi les hommes, que rien ne leur semble, surtout chez les Orientaux, plus antipathique que de vouloir les sortir de la routine où les mœurs les arrêteraient indéfiniment si les idées et les besoins d'une existence plus vive ne les y portaient.

Les mécontentements partiels qui éclatèrent sitôt la promulgation des ordres du vice-roi ne firent que l'irriter et le rendre plus inébranlable dans ses projets de réforme. Une insurrection terrible éclata parmi tous ces étrangers mercenaires qui composaient presque entièrement l'armée. Les

.iroupt.'?, furieuses marchèrent contre le tyran, contre le fjhiaour ; le palais fui pillé, et le Pacha eut à peine le temps de s'enfermer dans la citadelle. Méhémet, devant une pareille insurrection, pour sauver sa vie et ressaisir son autorité, fut obligé d'ajourner l'accomplissement de ses projets sur l'organisation militaire de son armée. Seulement il se réserva d'en faire l'essai sur les indigènes, hommes plus faciles à manier que des étrangers turbulents, dont il trouva l'occa sion dans sa guerre en Arabie de se défaire en les envoyant .^ous le commandement de son fils Ibrahim-Pacha, dans le Hedjaz.

Un succès, à cette époque, vint consoler Méhémet-Ali. Le chef des Vahabits fut fait prisonnier par Ibrahim, qui l'envoya au Caire avec une partie des bijoux enlevés au temple de la Mecque par ce chef et ses soldats.

Le Sultan ne put, en cette circonstance, faire autrement que de faire, d'accord avec les orthodoxes musulmans, beaucoup d'honneur à Ibrahim, auquel il envoya une pelisse d'honneur qui lui conterait rang parmi les visirs et les pachas, et au vice-roi en l'élevant à la dignité de khan, attribut de la maison ottomane et distinction la plus insigne qui pût être accordée à un pacha, puisqu'elle était auparavant réservée exclusivement aux seuls souverains de la Crimée. Le succès obtenu par Ibrahim-Pacha sur les Vahabits, la destruction de Darych , capitale de Nedj, fit penser à Méhémet qu'il pouvait étendre ses possessions dans l'intérieur de l'Afrique, et soumettre le pays des noirs, où il espérait trouver de grandes ressources. Dans cetle intention, stimulé par l'envie de posséder les riches mines d'or dans les environs du fleuve Bleu, il organisa une armée d'expédition, dont il donna le commandement à un de ses fils , Ismael-Pacha, formée de cinq mille hommes de troupes irrégulières, dix

A L fcXAN DM l-:. 183

pièces de canon et un mortier. Cette expédition eut un triste et malheureux résultat.

Par avarice, inintelligence et brutalité, Ismael se trouve, après quelques combats heureux néanmoins, avoir contre lui des peuplades que ses exactions ont poussées à bout.

Un soir, alors qu'il n'y avait rien dans l'air qui lui donnât l'appréhension d'une tentative contre sa vie, il voit l'habitation où lui et les siens étaient retirés la proie des flammes. Les habitants deFazogl, sous le prétexte de lui apporter du fourrage pour ses chevaux , avaient accumule derrière et autour de l'habitation du fils de Méhémet-Ali une grande quantité de paille et de tiges sèches de koura. Ils y avaient mis le feu, alors que tous, sur leur garde, Ismael et sa suite réunis, renfermés, ne pouvaient plus en sortir. Aussi ce fut en vain qu'il chercha, avec ses mamelouks et ses serviteurs, à se frayer un passage au milieu des flammes. Tous périrent étouffés et brûlés aux cris de joie d'une foule immense, qui pendant trois jours, ne pouvant se rassasier de vengeance, continua d'insulter à leurs corps défigurés. En même temps la révolte s'organisait à Métama, où l'oncle de Nemz, leur chef, massacra le reste de la suite d'Ismael.

Mais la punition fut sanglante. Le bruit de cette nouvelle fit accourir le defterdar du Kordofan, Àhmed-Bey, fépoùx de Zohra, fille de Méhémet-Ali, contre laquelle il fut obligé de prendre des mesures si sévères, pour arrêter les débordements de sa lubricité sanguinaire , comme un tigre sanglant. Il parut avec sa petite armée, et ce fut assez pour vaincre des peuplades que nulle discipline, nulle tactique ne pouvaient défendre contre le gendre de Méhémet-Ali, que îe destructeur des mamelouks, le vainqueur de la Porte, Méhémet-Ali lui-même ne voyait pas toujours d'un œil tranquille,

184 Éevi'TE.

Ismael l'ut vengé. Vingt mille tètes furent tranchées, et des tortures inouïes , avec des raffinements si barbares, assurèrent le silence autour du defterdar, si bien qu'il devint un objet de terreur non seulement pour les naturels, mais encore pour ses propres soldats. Les armes de ce conquérant farouche, qui cependant avait les formes de politesse les plus exquises ruinèrent l'agriculture et le commerce dans le Sennaar et le Kordofan. Depuis qu'elles sont rangées sous la domination du grand pacha, ces deux provinces ne sont plus guère que le marché central où les Turcs s'approvisionnent d'esclaves.

Ces expéditions servirent toutefois la politique du viceroi; elles l'avaient débarrassé d'une soldatesque factieuse, à laquelle toute idée de discipline devait être absolument insupportable. 11 n'avait pas oublié ses projets d'organisation militaire; il voulut encore tâtonner les moyens qui pouvaient le mieux les faire réussir. Il envoya donc à Assouan, sur les frontières d'Egypte, quelques centaines de mamelouks faisant partie, tant de sa maison que de celles de quelques grands de sa cour, et là un officier français, nommé Sère, depuis Soliman-Pacha, fut chargé de leur éducation militaire. Après avoir surmonté des difficultés et bravé des dangers de tout genre, Sère parvint à former avec ces mamelouks les cadres de plusieurs régiments, que des follups et des nègres vinrent aussitôt remplir. Pendant que ces nouveaux régiments apprenaient les manœuvres européennes, l'œuvre d'organisation se poursuivait à la fois, sans perte de temps, sur tous les points du royaume, et sous toutes les formes; à Alexandrie, on formait et on instruisait une marine; au Caire, un Français montait une fabrique de fusils et une fonderie de canons, tandis que l'hôpital d'Abourabel, l'école d'état-major de Kanka et l'artillerie égyp-

tienne s'organisaient simultanément par les soins de trois autres Français.

Mais tous les efforts intelligents du Pacha pour doter son pays d'une organisation militaire complète ne pouvaient s'accomplir sans de grandes difficultés à surmonter. Il lui fallait agir avec des procédés qui, en Europe, révolteraient la conscience la plus débonnaire. Toutes ces innovations exigeaient des dépenses inouïes, et contraignaient Méhémet-Ali à augmenter de beaucoup les impôts, malgré les murmures de la population. Les Fellahs, arrachés à leur famille, à leur champ pour peupler les tentes ou les fabriques, maudissaient ces institutions des infidèles qui les opprimaient sans leur apporter ou leur faire entrevoir aucune compensation, aucun avantage immédiat.

Dans ces dispositions d'esprit, le mécontentement étant général, une émeute éclata en 1821. Un chef marabout de Deraveh harangua le peuple à la prière du vendredi, et fanatisa toute rassemblée. Le hasard voulut que plusieurs bataillons des nouvelles troupes, expédiées au Sennaar pour remplacer le reste des milices irregulières, se rencontrassent avec les mécontents. Ce fut un puissant renfort pour les insurgés i leur parti, encore grossi par une centaine de Fellahs, se trouva bientôt fort d'environ vingt mille hommes.

Cette insurrection, qu'on aurait pu croire formidable, n'eut pas les suites fâcheuses qu'on pouvait en attendre, cl fut au contraire favorable aux vues du Pacha. Conduite par un chef incapable et seulement fanatisé, après divers engagements, elle rentra dans l'ordre, et les Fellahs qui y avaient pris part furent plus soumis que jamais.

L'insurrection des Grecs élait bien autrement imputante : appuyés qu'ils étaient par les sympathies euro-

péennes, il fallait les vaincre surtout avec les ressources nouvelles; sans quoi, aux yeux des populations égyptiennes, les réformes tentées par Méhémet-Àli n'étaient plus que les caprices d'un tyran sans raison et mues par une vanité sans but comme sans objet; en outre, la Porte, qui espérait porter un coup à la puissance du Pacha, qui avait alors vingt-quatre mille hommes de troupes réglées, lui ordonna de marcher contre les rebelles, en même temps qu'elle lui réclama l'appui de sa flotte.

Trop faible encore pour imiter les Grecs, et comprenant fort bien qu'il se rendrait odieux parmi les musulmans s'il refusait de mettre une partie de ses forces à la disposition du Sultan, Méhémet-Ali s'empressa au contraire d'obéir ; il comptait d'ailleurs, par cet acte de soumission, faire prendre le change à la sublime Porte sur les idées d'indépendance dont il se berçait déjà.

Dix- sept mille hommes, huit cents chevaux, quatre compagnies de sapeurs, et l'artillerie de siège et de campagne partaient d'Alexandrie, en juillet 1824, sur l'escadre du pacha, forte de soixante-trois vaisseaux et de cent bâtiments de transport de toutes nations. L'expédition était commandée par Ibrahim -Pacha. Ce chef, en qui le développement de véritables talents militaires n'avait point étouffé les instincts cruels, viola en maintes occasions toutes les lois de la guerre. En peu de temps, la Candie fut pacifiée, et la Morée fut sinon soumise, au moins momentanément réduite à l'impuissance par les massacres qu'on y fit et le nombre des esclaves qu'on envoya en Egypte. Le succès de cette expédition avait fait comprendre à Méhémet-Ali tout ce qu'il pouvait attendre de ses troupes, et ses projets s'en étaient considérablement agrandis. ïl pensait déjà à s'emparer de la Syrie, lorsque la bataille de Navarin vint, du même

coup, anéantir sa flotte et celle de la Turquie, elle forcer d'ajourner l'exécution de ses plans de conquête.

Pendant la guerre de Morée, toutes les réformes administratives ou agricoles n'avaient plus d'autre but que d'entretenir l'armée et la flotte, et de payer les subsides que la Porte demandait impérieusement.

Le vice-roi dépeuplait les champs pour peupler les tentes, et pressurait le pays pour enrichir les chefs et nourrir les soldats. Seulement il avait bien soin de faire savoir que tous ces sacrifices lui étaient demandés par la Porte, et en faisant dire cela il reportait les murmures du peuple égyptien, qui souvent s'adressaient à lui, sur la Porte. Cette tactique le servait pour commencer à le dégager de cette autorité et le trouver disposé le jour où il faudrait ne plus la reconnaître et en secouer le joug.

Ayant ce prétexte à donner, le vice-roi ne craignit plus d'aborder les seuls moyens qui, selon lui, pouvaient servir à la réalisation de ses projets. Au mépris du Koran, qui défend le monopole, afin de tout accaparer pour réa'iser le plus de capitaux possibles, toutes les productions de l'Egypte furent déposées dans les magasins de l'Etat; le pouvoir s'attribuait le droit exclusif de les vendre. Mais, forcé souvent de placer les marchandises à crédit et sans garanties, le pacha ne retira pas de cette mesure tout le bénéfice qu'il en avait espéré. Il monopolisa ainsi l'industrie, en forçant à travailler exclusivement pour lui les ouvriers de toutes les classes, assujettis tyranniquement à se charger d'apalte. De là le découragement des travailleurs et la mauvaise qualité des produits. Il voulut aussi que ses manufactures l'affranchissent de toute dépendance vis-à-vis de l'Europe; mais ses opérations lui devinrent beaucoup plus dispendieuses que les achats de produits étrangers auxquels Alles étaient

188 ÉG1PTE,

substituées, et elles eurent l'inconvénient d'enlever à la terre des biens dix fois plus productifs dans les champs que dans les ateliers. Comme ces ressources ne suffisaient pas encore à ses nombreuses dépenses personnelles, réunies aux sommes que lui coûtait la guerre de la Morée; le pacha se jeta dans toutes les voies de l'arbitraire pour en créer de nouvelles; il soumit chaque fellah à une contribution extraordinaire de huit piastres, sous prétexte de pourvoir aux frais de la guerre contre les infidèles. Sous le même prétexte, il frappa chaque maison de l'Egypte d'une taxe dont le produit total s'éleva à cinq millions six cent vingt mille francs. Au moyen de la perception de l'impôt en nature, la majeure partie des produits du sol était déjà en sa possession ; ces augmentations d'impôt enlevèrentau fellah les faibles droits qui lui restaient sur la récolte des champs cultivés péniblement par ses mains ; elle appartint tout entière au vice-roi. Il prescrivait le genre de culture qui lui était utile et agréable pour acheter ensuite la récolte au prix fixé suivant sa volonté.

Le pacha, étant l'unique propriétaire de l'Egypte, de fait, les habitants, placés dans l'alternative de payer les contributions ou de mourir sous le bâton, vendirent d'abord ce qu'ils avaient de plus précieux, puis leurs bestiaux; enfin, se trouvant complètement dépouillés, ils quittèrent une patrie où le soleil ne mûrissait plus de moissons pour eux ; et des familles entières émigrèrent en Syrie.

En moins de cinq ans, malgré les postes établis dans le désert, dix à douze mille fellahs avaient quitté l'Egypte.

L'expédition très coûteuse de Morée, qui avait enlevé en numéraire à l'Egypte vingt millions de francs, et plus de trente mille hommes, força Méhémet d'assembler un grand divan extraordinaire, pour délibérer sur les expédients ca-

ALJSÏANDBIE. 189

pables de réparer ou d'atténuer les conséquences ruineuses (Furie guerre soutenue pour les intérêts de l'empire ottoman. Une seule délibération importante eut lieu dans ce conseil ; on résolut d'abandonner dorénavant aux spéculatours européens l'exportation des produits nationaux, mesure bien tardive, mais incontestablement sage, qui rendit au commerce une immense activité, et apporta quelque amélioration dans les finances du pacha. Quant aux autres questions, soit ignorance ou de peur de heurter Méhémet-Ali, il ne fut pris que des résolutions insignifiantes et tout à fait anodines.

Méhémet, puissant et redouté au dehors, opulent et tranquille au dedans, chercha enfin les raisons qui pouvaient légitimer l'entreprise qu'il ne cessait de rêver à faire sur la Syrie. A l'époque de l'expédition en Morée, le divan avait promis de lui abandonner la province de Syrie, qui, par sa position géographique, devait couvrir, comme un rempart inexpugnable, les frontières de l'Egypte, et fournir au commerce et à l'industrie de cette contrée une foule de productions qui lui manquent. Quelques différends avec Abd- Allah, pacha d'Acre, suffirent pour justifier une agression contre la Syrie.

Ce pacha s'était, à l'instigation des autres pachas de Syrie, révolté contre Mahmoud, qui, par ses réformes religieuses et sociales, excita un grand mécontentement dans l'armée et la population turques lorsqu'il voulut les appliquer. Méhémet-Ali l'avait appuyé bien entendu, et ensuite l'avait réconcilié avec Mahmoud.

Abd-Allah, le danger passé, avait oublié celui qui l'avait sauvé, et, de plus, refusa de lui rembourser la somme que Méhémet-Ali lui avait prêtée, ainsi que de renvoyer les nombreux fellahs qui d'Egypte arrivaient dans son pacha-

19(J ÉGïPTE.

lik, et dont il favorisait l'émigration, disant tout haut que les Égyptiens avant tout étaient les sujets de laPorte,ei non de Méhémet-Ali.

Irrité de l'ingratitude d'Abd-AUah, et trouvant dans le désir d'en tirer vengeance un nouvel argument en faveur de la guerre préméditée dans son esprit, Méhemet-Àli écrivit au pacha déloyal qu'il irait reprendre les dix-huit mille fellahs, et qu'avec eux il prendrait un homme déplus. La Turquie était trop faible pour que Méhémet-Ali ne profitât pas de l'épuisement dans lequel le traité d'Andrianople l'avait réduite. Les préparatifs de guerre, interrompus quelque temps par le choléra, furent poussés avec une vigueur sans égale. Au commencement de 1831 , vingt-quatre mille hommes et plus quatre-vingts bouches à feu se mirent en route pour la Syrie.

Abd- Allah, avec ses trois mille hommes, ne songea pas à défendre la Palestine. Il se retira à Saint- Jean-d' Acre, surnommée la Pucelle depuis les tentatives infructueuses de l'armée française, sous les ordres de Bonaparte, pour la prendre. Le pacha de Syrie voulait ménager ses troupes, et n'envoya dans la campagne, pour s'opposer à la marche d'Ibrahim, qu'un corps de cavalerie dont la mission était surtout d'observer ses mouvements. Mais que pouvaient-ils? Ils n'eurent qu'à enregistrer la marche rapide d'Ibrahim, devant lequel tombèrent, presque sans coup férir, Gaza, Jaffa, Caïffa. Saint-Jean-d'Acre, comme l'avait pensé l'ennemi qui voulait anéantir Méhémet-Ali , résista et arrêta Ibrahim. Celui-ci, que l'insuccès de Bonaparte devant cette place stimulait au plus haut degré à s'en emparer, loin de se décourager par la longueur du siège, les privations de tout genre que son armée supportait, ne s' effrayant point des murmures que ces privations provoquaient parmi ses

troupes, voulut, avec plus d'opiniâtreté, emporter la place. A cet effet, sachant que le pacha cTAlep accourait avec quatre mille hommes au secours de Saint-Jean-d'Acre, à la tête seulement de douze ou quinze cents hommes, il court au devant de l'ennemi, l'atteint dans la plaine de Héren, le défait après un combat sanglant, puis revient victorieux reprendre l'offensive devant les murs de la place, qu'il songe à attaquer le lendemain avec de nouveaux plans fournis p:ir un officier de génie italien nommé Romeo.

Au bruit de fanfares, au bruit d'une mousquetene épouvantable rendue grandiose par le canon, qui n'interrompt pas de vomir ses projectiles des -hauteur s, après une journée entière de lutte terrible dont l'issue resta longtemps incertaine entre les deux partis, Ibrahim décide la Victoire en se jetant au devant de ses soldats fatigués, et plante son étendard sur les murs de Saint-Jean-d'Acre, le 2.1 mai1832, après six mois de siège.

Abd-AUah, fait prisonnier, fut amené à Méhémet-Ali, qui, au lieu de le traiter avec la rigueur orientale, comme s'y attendait le captif, se contenta de l'accabler de sarcasmes , et de l'envoyer vivre en simple particulier à Roudah.

Maitre de Saint-Jean-d'Acre, Ibrahim songea sérieusement à repousser les troupes ottomanes, qui semblaient avoir pris le parti d'attendre les événements, et de rester en observation. Un corps d'armée marcha à Tripoli; il marcha lui-même sur Damas, dont il s'empara sans éprouver aucune résistance. Apres avoir abandonné aussi lâchement une ville importante, les Osmanlis continuèrent leur mouvement do retraite. Ibrahim alors, concentrant ses forces, qui se montaient environ à trente mille hommes, se porta sur Horms, où s'était arrêtée enfin l'armée du Sultan, coin-

mandée par Méhémet-Pacha, et forte de trente-cinq mille combattants. La bataille se livra le 7 juillet 1832. Les Osmanlis, déconcertés par l'ensemble des manœuvres de 9oliman-Pacha (Sère), se troublèrent, furent battus, et, se retirant en désordre, laissèrent sur le champ de bataille deux mille morts, trois mille prisonniers et plusieurs pièces de canon. La perte des Égyptiens fut insignifiante. Ibrahim ne se laissa pas endormir par ces premiers succès : il poursuit l'armée vaincue jusqu'à Habb, prend possession de cette ville, l'une des plus considérables de la Syrie, se remet en marche, atteint l'ennemi à Beylam, le bat après lui avoir fait éprouver des pertes sérieuses. Cette action ouvre à Ibrahim les défilés du mont Taurus , lui assure l'occupation d'Adana, de Tarsous et la conquête de la Syrie entière.

Mahmoud, effrayé des revers successifs de son armée, fit un suprême effort pour s'opposer aux progrès d'un ennemi qui semblait menacer son trône. Une nouvelle armée, forte d'environ cinquante mille hommes, munie d'une artillerie formidable, est mise sous le commandement de Rescheik- Pacha-, c'est le vainqueur du rebelle Mustapha. Mahmoud, n'avait trouvé que lui qui fût digne de sa confiance dans cette position critique, et il lui avait conféré le titre de grandvisir et donné des pouvoirs illimités :« Sauve l'Empire, s'était écrié le Sultan, et ma reconnaissance sera magnifique.» En même temps pour enflammer le fanatisme de l'armée Mahmoud lançait un fetva solennel contre le Pacha d'Egypte et son fils. Leurs tètes furent mises à prix. C'était le moment ou jamais pour le fils de Méhémet d'enlever la Syrie à force d'énergie et de courage, aidé de l'intelligence des officiers européens qui l'entouraient, et de monter au Capitole en se se sauvant de la Roche Tarpéienne, où il avait déjà un pied

sur le bord de ses abîmes. A Koniah, les deux armées se trouvèrent en présence. Un épais brouillard empêcha pendant un certain temps que les deux armées pussent reconnaître leur ordre de bataille-, mais une éclaircie subite permit aux Egyptiens de s'apercevoir qu'en se développant et en se portant sur la ligne l'armée turque, bien qu'elle observai un certain ordre, sans calculer l'espace qu'elle devait occuper avait laissé entre sa cavalerie et la gauche de son infanterie un grand intervalle. Soliman-Pacha, ayant l'ordre d'Ibrahim, se jeta vivement dans l'espace qui séparait les deux corps d'armée, culbuta la cavalerie, fit prisonnier le grand-visir, et mit le désordre dans l'infanterie, qui cessa aussitôt toute résistance, et n'opéra sa retraite qu'avec la plus grande difficulté.

Cette journée du 24 décembre ouvrait à Ibrahim les por tes de Constanlinople. Mécontents, les peuples de l'Anatolie voyaient en lui le libérateur qui avait déjà sauvé l'islamisme des redoutables Vahabits, et s'attendaient à voir briser par lui le joug abhorré qui pesait sur eux. Son nom seul était un talisman. L'enthousiasme fut tel qu'à Smyrne, par exemple, le Mutesellim fut renvoyé de la ville, oii une autorité nouvelle futeonstituée au nom de Méhémet-Ali. Si le lendemain de celte bataille Ibrahim eût marché sur la ville sainte, il y faisait une révolution; il se posait en pontife de l'islamisme, et proclamait la déchéance du Sultan-, avant que ce prince eut fait la moindre résistance, s'en était fait! le trône des derniers fils d'Olman passait aux mains d'un soldat albanais. Mais il prit trop tard cette résolution. La flotte turque, il est vrai, refusa le combat que lui présentait la flotte égyptienne; Ibrahim à Kolahieh n'était qu'à quelques journées de Scutari, mais Mahmoud avait appelé les Russes. Vingt mille hommes étaient en marche pour défendre Constante

Ï9k tGYPTi;,

nople, et, en attendant, pour sortir d'une crise aussi terrible le Sultan signait le traité de Koutchouk-Kaïnardji et d'Uukiar-Skelessy, qui investissait le pacha d'Egypte de la Syrie, et admettait authentiquement dans les affaires de la Porte ottomane l'intervention de la Russie.

La conquête de la Syrie, accomplie par Méhémet-Ali dans l'espace d'une année, lui valut d'inappréciables avantages, et l'on peut dire qu'elle compléta sa puissance. L'adjonciion de cette contrée était nécessaire pour garantir au pacha la possession libre de l'Egypte, dont les véritables frontières ne sont pas dans les sables de Suez, mais aux montagnes du Taurus. Néanmoins, la bataille de Koniah avait profondément excité le ressentiment de Mahmoud. Depuis ce jour fatal il roulait constamment dans sa pensée les projets les plus funestes à la gloire de son vassal vainqueur. Après avoir fomenté en Syrie des troubles, il résolut encore une ibis d'en venir aux armes. A la nouvelle levée du Sultan, composée de vingt- trois mille hommes d'infanterie, de quatorze mille de cavalerie et de cent quarante bouches à feu, Méhémet-Ali fait marcher sur le même point quarante-trois mille hommes commandés par son fils aine, le glorieux soutien de son ambition, l'heureux Ibrahim. En juin 1839, au sud de Nézib, les deux armées vinrent camper presque en face l'une de l'autre. Un espace seulement de six mille mètres environ les séparait. Le 23, il n'y avait encore eu que des engagements sans importance; sur ces entrefaites, Haiiz-Pacha, informé que plusieurs régiments syriens avaient l'intention de passer dans ses rangs, fait lancer deux cent soixante obus sur l'armée ennemie, qui, surprise par cette attaque nocturne, se serait débandée sans l'énergie d'Ibrahim et de Soliman-Pacha, qui opposèrent promptement une barrière aux transfuges. Cet incident lit brusquer labalaille.

Au lever du soleil, les troupes égyptiennes furent mises en marche, et bientôt l'engagement fut complet. Au bout de deux heures, les munitions d'Ibrahim étaient épuisées. Ce fut pour lui un moment terrible. Tandis qu'il était obligé de ralentir son feu, seize balaillons, principalement composés de Syriens, profitaient de son anxiété pour passer dans le camp ennemi. Dans cette conjoncture, un officier français, M. Petit, conseilla au général turc de faire aborder résolument les Égyptiens à la baïonnette par ses troupes. Celte manœuvre eût été décisive, et les lauriers de Nézib n'auraient jamais orné le front de l'Ibrahim. Heureusement pour celui ci, Hafiz hésita ; la victoire lui échappa. Ibrahim, le sabre à la main, sous le feu de l'artillerie turque, force les fuyards à rentrer en ligne, et reçoit bientôt des munitions. Il ordonne alors une attaque générale, et, ayant porté ses batteries en avant, il fait exécuter, à la distance de six cents mètres, un feu de mitraille si bien nourri que l'ennemi se déconcerte complètement. Les troupes irrégulières plient, prennent la fuite malgré l'activité et la bravoure d'Hafiz-Pacha. L'infanterie, jusque là impassible, éprouve la commotion que lui impriment les irréguliers : elle lâche pied. La cavalerie, qui n'avait pas donné par l'inhabileté de son général, fut entraînée dans la déroute: mais elle exécuta sa retraite avec ordre. Une fois de plus, Ibrahim voyait la victoire se déclarer en sa faveur.

La Porte n'aurait vraisemblement jamnis pu se relever par ses propres forces si un événement en dehors des combinaisons de la politique et de la mort des armes, arrivé dans cet instant même, n'était venu remettre tout en question en Orient. Six jours après la bataille de Nézib, le 30 juin 1839, l'implacable adversaire de Méhémet- Ali, Mahmoud, mourut de phthisie pulmonaire, laissant, pour héritier d'un empire si

lîXJ EGYPTE.

fortement ébranlé, un jeune homme de dix-sept ans, élevé dans le harem, et dont aucun indice à cette époque ne faisait présager le Sultan ferme, intelligent, confiant dans les réformes de son père, en un mot, le Sultan qui règne à ce moment sur la Turquie.

La gloire de Méhémet se trouva à cette époque à son point culminant. Bien des croyants ne virent que lui pour tout appui de l'islamisme, menacé jusque dans Constantinople par la protection perfide de quelques puissances européennes, et en lui seul Tunique homme capable de relever en Turquie l'islamisme, et d'en conserver l'indépendance. L'amiral Achmet-Pacha fut du nombre des partisans de Méhémet-Àli, et le 14 juillet la tlotte ottomane entra dans le port d'Alexandrie, aux acclamations de l'Egypte triomphante, pour apporter sa soumission à l'heureux vice-roi; mais, dès cette heure où l'Anatolie s'était prosternée à ses pieds, ou Constantinople semblait l'appeler de ses vœux, il vit de jour en jour sa grandeur décliner et son influence politique s'éteindre. A peine Ibrahim avait-il eu le temps de prendre une résolution d'après ces nouvelles éblouissantes, qu'il reçut Tordre de ne point agir. Cet ordre lui fut transmis par un aiTent du gouvernement français -, et , en effet , c'était la France dont la main retenait Mehemet-Ali, en lui faisant espérer qu'il obtiendrait par la diplomatie les mêmes résultais qu'il eut pu se promettre, de la guerre. Cependant le grand pacha avait fait trop d'efforts violents pour qu'il lui fût permis de rester immobile. L'Egypte, obérée et dépeuplée, ne pouvait plus nourrir ni recruter son armée. Méhémet-Ali voulut que la Syrie alimentât ses conquérants, et que les vaincus remplissent les cadres que les vainqueurs étaient insuffisants à combler. Sans aucun doute, dans Tétourdissement du triomphe 4e Nézib, au moment où les es-

1LEXAISOA1K. 19;

prits inquiets! s'étaient tournés vers le vice-roi, eût-il pu l'aire accepter cette exigence, en marchant immédiatement sur Constantinople-, mais lorsque son hésitation avait permis à chacun de laisser parler son ambition et ses haines, la Syrie lui donna le nom de tyran, le Liban se révolta, et les Druses, se jetant sur les Égyptiens, leur firent éprouver des échecs considérables. L'armée égyptienne, sans vivres, sans renforts, était cernée dans un pays ennemi, aussi hostile peut-être elle-même à la puissance dont elle était l'instrument que ceux contre lesquels elle se battait. Au milieu de ces circonstances fâcheuses, le traité de Londres fut signé le 15 juillet 1841.

L'Angleterre, la Russie, la Prusse et l'Autriche reconnaissaient dans ce traité qu'il fallait ramener Méhémet-Ali au simple rang de vassal de la Porte. La France s'abstint, et, dans cette question où elle pouvait jouer le plus grand rôle, elle aboutit, après mille hésitations, après avoir paralysé celui auquel, dès le commencement de la lutte, elle avait donné son appui, à ce fameux mémorandum que iit sortir le chef du cabinet du 1" mars, M. Thiers, pour rentrer dans le concert européen.

Comme je donne quelques détails importants sur l'expédition des quatre puissances contre Ibrahim, et en outre que l'affaire de 1840 est trop connue, je pense qu'il est surperflu de m'arrèter davantage sur elle.

Mais avant d'entrer dans l'analyse des réformes qu'introduisit Méhémet-Ali daus le gouvernement de l'Egypte, et pour compléter cette biographie, nous terminerons par ces quelques réflexions et par le portrait de cet homme remarquable.

Le désastre était complet. Méhemet, que nous avons vu forcer toujours la main à la Porte, et lui imposer ses volon-

198 KGït>n.

tés, dut demander, quand Napier devant Alexandrie vint lui proposer la paix, lui- même la continuation d'un titre qu'il avait glorieusement porté pendant plus de vingt ans. On lui fit rené ter sa demande, et quand on la luiociroya, sans doute par un reste de crainte pour le pouvoir qui avait failli engloutir l'empire tout entier, ce fut en lui imposant des conditionshumilianteset vexatoires.L'Hatti-Schérifdu 1 3 février 1841 , qui lui confirmait l'hérédité du gouvernement de l'Egypte à de certaines conditions, dures à accepter, n'était rien en comparaison du second Hatli-Schérif de la même date qui accordait le gouvernement sans hérédité des provinces du Darfour, de Nubie, du Kordofan et du Sennaar à celui qui n'avait été empêché d'entrer à Constantinople après avoir conquis la Syrie bien plus par la puissance morale politique des quatre puissances signataires du traité du 15 juillet que par la puissance de leurs armes.

Le pacha dut renvoyer dix mille Syriens incorporés dans son armée, réduire cette armée à dix-huit mille hommes, et accepter l'intervention de, la Porte dans les affaires de l'intérieur de l'Egypte, pour le mieux garrotter, sous prétexte de soulager le peuple de ce pays.

Pour le pacha, jusqu'à sa mort arrivée dernièrement, ainsi que celle de son fils Ibrahim, qui le précéda de quelques mois dans le tombeau, une rage secrète sembla diriger dès lors ses mouvements. On le vit détruire successivement, afin de produire quelques économies, plusieurs écoles et établissements publics, auxquels il avait paru attacher un haut intérêt. De ce nombre furent l'établissement agricole de Choubra, les écoles primaires et préparatoires, et enfin les écoles spéciales. Dans les écoles qui restaient on substitua des maîtres turcs ou égyptiens aux professeurs européens. Ibrahim, qui n'avait jamais goûté de

ces innovations que celles dont l'art militaire pouvait direc tement profiter, aidait et encourageait cette triste palinodie des premières années de son père ; tous deux ne semblaient plus avoir d'autre but que d'éluder le traité et de continuer sous une autre forme ce qui avait été proscrit. Le monopole agricole, commercial et industriel fut maintenu avec plus d'àpreté peut-être que les puissances tutrices de la Porte avaient mis d'insistance à le faire détruire ; des arrangements fictifs, de subtilités, des subterfuges furent employés activement par l'habile pacha pour déjouer les dispositions dont le véritable but avait été de le dépouiller de toute force et de toute puissance tant au dedans qu'au dehors.

Méhémet-Ali était de taille moyenne, le front saillant et découvert, les arcades sourcilières très prononcées , les yeux noirs et enfoncés dans leur orbite, la bouche petite et souriante, le nez gros et coloré. L'ensemble de ses traita aurait pu former une physionomie un peu commune si une grande mobilité d'expression et un mélange harmonieux de finesse et d'amabilité n'eussent donné à ses traits une distinction qui tient de l'intelligence. Une belle barbe blanche extrêmement soignée encadrait son visage , et couvrait presqueentieremenlsapoitrine.il avait la main parfaitement bien faite, genre de beaulé auquel les Orientaux attachent beaucoup de prix-, sa constitution était vigoureuse, sa tournure élégante, et son allure tiere et ferme avait quelque chose de la précision et de la régularité militaire ; comme Bonaparte, dont probablement il a voulu copier une habitude, il aimait, a se promener dans ses appartements les mains derrière le dos; il était rarement vêtu avec faste; autrefois il portait toujours le costume des anciens mamelouks auquel il substitua le tarcourche militaire au large turban, dont

l'effet est si noble et si pittoresque. Ses vêtement néanmoins ont toujours eu une telle simplicité qu'on l'a plus fréquemment pris pour quelqu'un de la suite du pacha que pour le grand pacha lui-même. Ses manières étaient dignes et bienveillantes: il ne s'entourait jamais d'une forte armée. Un seul factionnaire veillait à sa porte, ouverte à tout venant . Les jeux d'échecs, de billard et de dames lui plaisaient beaucoup. Il ne se faisait aucun scrupule de prendre pour adversaires des officiers subalternes et quelquefois même de simples soldats: mais le plus communément c'étaient les consuls oudesvoyageurs étrangers qu'il chossissait, pour le billard surtout. 11 était très vif, très impressionnable, et il parvenait difficilement à cacher ses émotions, dont plusieurs intrigants ont tiré parti. Sa générosité était peu commune. Il aimait passionnément les femmes. Inutile de dire ici que Méhémet-,\li aimait la gloire, et que toutes ses actions n'étaient dirigées que vers ce but: entourer son nom de la plus brillante renommée. A-t-il réussi à donner à son nom l'éclat des grandes et solides réputations que certains individus ont acquises parmi les hommes, que les siècles consacrent et augmentent ? nous ne le croyons pas. Mehémet-Ali est un homme d'un grand talent, d'une nature virile, fertile en moyens et peu soucieux à l'égard de ses ennemis de les employer au besoin perfidement. Mahmoud à notre avis, son contemporain, son adversaire, lui est supérieur sur bien des points; moins heureux que lui par les armes, il a des idées de civilisation plus élevées. Il est vrai que, né sur les marches du trône, il n'eut point à s'élever de la plus ordinaire condition à la plus haute, comme Méhémet y arriva ; mais il pouvait se rencontrer sur son chemin, du divan au sérail, ces étrangleurs des Janissaires, s'il n'eût pas fait massaeper impitoyablement ce corps. A ce sujet, il est bon

de faire remarquer combien en Orientles ambitieux trouvent des moyens faciles pour arriver à leurs fins.

Le grand mépris qu'on a de la vie de l'homme et de sa condition sur cette terre qu'ont généralement les Orientaux, mépris qui vient certainement de l'absolutisme qui les gouverne depuis si longtemps, fait que ni le meurtre, ni le manque de parole, ni les trahisons les plus indignes ne les effraient. Les peuples esclaves, sur lesquels leurs pouvoirs portent, s'impressionnent peu des changements de personnes sur des trônes dont ils doivent, n'importe qui s'y trouve placé, obéir sans réplique aux moindres ordres. Ils se révoltent ou ils se taisent : quand ils se révoltent, on les massacre sans pitié: quand ils se taisent, ils exécutent servilement ce qu'on exige d'eux. En Europe, chez les civilisations avancées, l'opinion des masses des peuples est plus ou moins bien prise en considération ; mais elle pèse toujours d'un certain poids dans la balance où se pèse la décision des gouvernements. Un ambitieux certainement ne pourrait arriver chez nous au pouvoir par les mêmes moyens qu'emploient les Orientaux. Le bonheur, la fortune, le succès pourront un moment l'aire illusion; mais si le respect de la loi chrétienne, qui régit toutes nos lois politiques et civiles., n'est pas observé, il n'y a aucun espoir à un ambitieux de rester longtemps au pouvoir. A défaut de conviction, il sera obligé d'avoir l'hypocrisie de la respecter. L'opinion publique lui imposera des devoirs à remplir, des vertus à observer, et par cela même il lui sera toujours mille fois plus difficile à gouverner un pays, à agir sur la société que n'en éprouvent les Orientaux, lesquels ne se font aucun scrupule, quand ils ambitionnent une position, de lui sacrifier tout. Cette facilité qu'ils trouvent à atteindre le but qu'ils se proposent fait souvent qu'un homme vulgaire , mais avec beaucoup d'audace, du courage

"2Q'l EGYPTE.

et du sang-froid, peut réussir là oU chez nous il échouerait. 11 faut toujours se présenter à l'esprit, quand il s'agit des Orientaux, que dans les succès qu'ils obtiennent pour arriver à certaines positions de pouvoir ils ne sont arrêtés ni par les liens de famille, ni par le respect de la propriété, ni par la vie des hommes, ni par l'opinion publique, toutes choses parmi nous dont impunément on ne peut se jouer longtemps.

Méhémet doit sa célébrité aux réformes qu'il a introduites dans ses propres domaines, aux améliorations portées à l'agriculture, aux canaux qu'il fit creuser, aux rues qu'il fit percer dans la plupart des principales villes de l'Egypte, ainsi qu'aux routes qu'il fit ouvrir.

Le caractère qui dislingue surtout Méhémet est celui d'être un grand agriculteur et un habile commerçant, avec toutes les qualités et les défauts qui sont inséparables à ces deux professions. Devenu seul propriétaire de l'Egypte, par les procédés que nous avons déjà dit, de tout ce que produit le territoire, il en était nécessairement le vendeur. Ce serait monstrueux, dans la civilisation européenne, de voir un pareil pouvoir, où chaque jour la propriété tend à devenir de plus en plus individuelle et à se morceler. Mais en Orient les principes adoptés au sujet de la propriété ne sont pas ceux qui la gouvernent en Europe. D'après le dogme musulman, les terres conquises n'appartiennent pas aux individus, mais à Dieu, ou, pour mieux dire, à l'Etat; car, suivant la doctrine de l'islamisme, Dieu a dit : « L'Etat, c'est moi ; » le sol appartient à Allah. Les Moullessins, qui occupaient l'Egypte avant Méhêmet-Ali, n'étaient pas propriétaires du sol, mais de simples fermiers.

Méhémet-Ali, sans porter atteinte en aucune manière aux idées musulmaues. en invoquant le nom de Dieu ou de l'Etat»

rentrait, pour ainsi dire, dans le droit en leur enlevant la propriété de l'Egypte et en leur accordant une indemnité. Telle est la situation exacte des Fellahs sous Méhémet-Ali. La propriété individuelle, en Orient, n'existe pas; quand on la rencontre parfois, elle disparait devant la propriété de l'Etat et celle du souverain, qui le représente. Ainsi considéré, le monopole territorial et commercial, exercé par le vice-roi, ne paraîtra pas si extraordinaire si l'on considère, d'après les idées qui le gouvernent et qui sont mises en pratique par les Turcs sur toutes les terres qu'ils ont conquises, ainsi donc l'Egypte pour lui n'est qu'une terre étrangère et dont il est le dominateur. En effet, il n'a jamais parlé la langue du pays ni voulu s'écarter en rien que ce soit des coutumes turques, ce qui n'est qu'une conséquence de cette antipathie religieuse qui tient toujours séparés les Turcs des Arabes, et rend leur fusion presque impossible. Les emplois sont occupés par la nation conquérante, et quand le vice-roi essaya d'y nommer les indigènes, il échoua dans cette tentative.

Ce qui mérite surtout d'être remarqué dans le vice-roi, comme innovateur et qui le rend si différent de Mahmoud, c'est qu'après avoir introduit en Egypte les arts, les sciences, l'industrie et la discipline européenne, il a voulu, il a trouvé les moyens de rester invariablement oriental, ou, pour mieux dire, Turc, Musulman.

Ce n'est pas toutefois par sentiment de nationalité qu'il agit ainsi. Il fit ainsi pareequ'il reconnut que c'était le meil leur moyen pour dompter le peuple égyptien, le tenir toujours esclave en n'abandonnant pas le caractère qui le soumit la première fois qu'Amrou se présenta à ses yeux. Entre les vainqueurs et les vaincus en Orient il n'y a pas de concessions semblables à se faire, et surtout dès les premiers jours d'un pouvoir nouveau. D'ailleurs, Méhémet-Ali

204 ÉCTPTE.

comprenait trop bien la différence qui existe entre les Arabes et les Turcs pour abandonner aux premiers l'exécution de son autorité.

L'Arabe est enthousiaste, capricieux, avec des apparences très graves, mobile à l'excès, par conséquent sujet à se laisser entraîner par tous les vents qui traversent ses déserts ; tandis que le Turc, sérieux, grave, plongé dans une rêverie presque continuelle, tenace, patient, opiniâtre, ne se laisse dominer que très difficilement alors qu'il a mis sa confiance dans une idée, placé son avenir dans un homme. En plaçant les Turcs aux premiers rangs, Méhémet montra qu'il savait utiliser les hommes et qu'il les connaissait. Voici ce qu'il disait des Turcs et des Arabes : « J'ai fait en « Egypte ce que les Anglais ont fait dans les Indes. Les « troupes indiennes sont commandées par des officiers an « glais, de la même manière que les Arabes sont commandés « par des Turcs. Le Turc est bien plus propre à la guerre, » au commandement que ne l'est l'Arabe. Le premier se k sent ne pour commander, le second pour obéir. Une fois, « j'ai envoyé un de mes officiers avec trente Turcs contre « trois mille Arabes soulevés : ils furent immédiatement « dispersés. »

Tout Turc, précisément pareequ'il est né selon l'expression de Méhémet pour commander, est naturellement porté à l'obéissince. Ainsi, malgré ses guerres contre le Sultan et tout le désir qu'il éprouva durant sa vie de se rendre dans son gouvernement de l'Egypte indépendant de la Porte, Méhémet instinctivement se trouvait porté à l'obéissance à ses ordres. C'était un ambitieux, et comme tel il se conduisait; mais ce n'était pas un homme qui niât l'autorité du souverain.

Tout ce qui a été fait par Méhémet-Ali pour l'agriculture

est incontestablement utile à l'Egypte. Sous ce côté, le gouvernement égyptien est d'une activité admirable surtout si on le compare au gouvernement turc, si stationnaire.

Le code qu'il promulgua et dont on a tant vanté la sagesse et la portée libérale n'a jamais été mis en pratique. Ce fut un sacrifice fait par Zalem-Pacha, qui veut dire oppresseur, tyran, nom donné à Méhémet-Ali par les Fellahs, à sa renommée , aux instigations et à l'exigence de ses prôneurs. Aussi a-t-il été abandonné sitôt son adoption, ou si ses dispositions ont été appliquées, cela a été dans de rares occasions, lorsque les intérêts directs ou indirects du pacha n'en devaient pas souffrir. Hàtons-nous cependant de le dire, si le vice-roi avait des caprices de despote, il fit preuve en plusieurs circonstances de beaucoup de loyauté et d'une parfaite noblesse de sentiment. Ce serait pourtant une complète erreur d'inférer de ces démonstrations accidentelles que le pacha ait eu des notions raisonnées et un amour vrai de l'équité et qu'il se soit jamais préoccupé sérieusement de censurer et faire respecter les droits naturels de l'homme dans ses Etats. Le code dont je viens de parler est de l'élucubration européenne, voilà tout. Donnera ses sujets indistinctement une législation protectrice et la tutelle d'une administralion régulière de la justice est au dessus des bonnes volontés d'un souverain asiatique.

C'est à tort qu'on dit l'Egypte civilisée ; elle ne peut l'être si subitement. La civilisation est le produit d'une série d'opérations successives, elle ne peut s'improviser en un quart de siècle-, et, si l'on n'envisage que les résultats, la civilisation engendre un bien-être et l'Egypte est malheureusement loin d'en jouir.

L'Egypte est un Etat très misérable, bien qu'il rapporte un impôt de près de cent millions de francs, qu'on appelle

206 ÊiapTE.

miri ; c'est à peu près ce qu'elle donnait aux Romains quand elle était quatre fois plus peuplée qu'elle ne l'est actuellement. Les privations des Fellahs sont horribles, et déchirent le cœur de tout voyageur appelé à les visiter. Le défaut d'administration de Méhémet Ali est pour beaucoup dans cet état ; mais leur sort était loin d'être brillant sous celle des mamelouks. Méhémet a pjur excuse les internions qu'il avait d'adoucir plus tard leur condition à l'aide de ses réformes.

Les chrétiens doivent quelque reconnaissance à Méhémet-Ali pour avoir aboli dans ses états toute distinction de secte. Avant lui il y avait un signe extérieur qui désignait chaque secte. Il le fit disparaître, et par la liberté religieuse qu il introduisit dans ses états il est résulté moins d'insultes aux chrétiens et un plus grand développement dans leur culte.

L'instruction publique est un objet auquel Méhémet-Ali a donné une attention particulière ; mais en beaucoup de cas elle a été instituée dans un but purement militaire.

L'école polytechnique, dirigée par Lambert, celle d'équitation, sous la conduite de Varen,et l'école de traduction des langues, qui est florissante, méritent certaine attention. Il est sorti de ces écoles cependant peu de sujets capables. Comment pouvait-on espérer le contraire? Il n'existait pas d'éléments préparatoires, et il fallait élever d'emblée, jusqu'aux sciences les plus abstraites et celles qui demandent une intelligence à l'avance façonnée par les éléments les plus civilisés, les êtres dont l'intelligence n'avait pas même reçu cette culture primordiale qui, dans nos contrées, se transmet d'une génération à l'autre pour ainsi dire avec la vie.

11 y a dans le caractère de Méhémel-Ali un je ne sais quoi

de puéril qui entache beaucoup sa réputation. C'est d'avoir trop couru après cette gloire, plus rapide qu'on ne pense, qui consiste à produire beaucoup en peu de temps, à la manière napoléonienne. Mais Napoléon, dans ses improvisations les plus rapides, mettait le cachet d'un Européen, et d'une Européen né au milieu d'une civilisation avancée, dans un moment où cette civilisation trop vieille ou trop forte venait de se décomposer ou se recomposer. Napoléon était le produit de celt^ cause ou de cet effet. Cp n'ébit pas aupur hasard qu'il dut son apparition, comme Méhémet, qui n'est qu'un accident dans l'histoire de l'Egypte.

Content d'avoir l'ait retentir son nom dans lés feuilles européennes, d'avoir soumis les peuples qui l'entourent et fait trembler le grand-seigneur au milieu de Stamboul, Méhémet-Ali a trouvé sa mission assez grande, et ne s'est occupé de la prospérité de l'Egypte que d'une manière secondaire et pour procurer à son ambition les moyens de se satisfaire; ou plutôt Méhémet-Ali, homme providentiel, n'a pas eu la parfaite conscience de ses actes et de leur portée ; il est venu instinctivement donner un coup à l'édifice oriental, et, subissant à son insu les idées de mouvement de l'Europe, il sera un des premiers qui aura pensé sortir la vieille société orientale du statu quo ou depuis des siècles elle dort.

Toute la conduite de Méhémet-Ali porte ce cachet d'action temporaire et égoïste en même temps qu'une sorte d'empreinte fatale d'inspiration. Il n'a point protège l'agriculture dans le véritable sens du mot, ni multipliée! étendu les irrigations; l'espoir du lucre semble seul l'avoir engagé adonner à l'Orient l'utile exemple des procédés européens dans la culture et l'industrie, et cependant on se demande comment le soldat macédonien a embrassé cette voie nouvelle, et comment cet esprit inculte a pénétré l'urgence de

20$ wv*«.

ehe-rchev hors de la routine des ressources et de la graudeur ?

On voit dans tous les actes de sa vie le prince avide de gloire, et nulle part le législateur jetantles fondements d'un bien-être qui doit lui survivre; nulle part le régénérateur qui s'occupe de la justice, qui forme des citoyens aux travaux bienfaisants de la paix et s'efforce de la leur rendre chère. Il travaille sans but d'avenir; son gouvernement tout autocrate ne prend que de lui sa force et sa majesté ; ses successeurs, s'ils ne l'ont point compris, reprendront la vieille routine orientale, et le pays retombera dans son ancienne barbarie, à moins que parmi ces germes lancés au hasard quelqu'un ne soit tombé dans une bonne terre, et que, se propageant par sa propre vertu, il ne couvre de moissons nouvelles de sciences et de richesses le sol aujourd'hui si aride de l'antique et célèbre Egypte.

Page 1