CHAPITRE IV
La religion dominante en Egypte est celle de Mahomet, <|ue les Sarrasins y transportèrent vers le milieu du septième siècle.
Les dissensions religieuses, les disputes des théologiens, et les haines politiques entre les dominateurs et les sujets contribuèrent plus que toute autre chose à un tel changement de religion en Egypte. L'unité dogmatique que semblait renfermer la religion musulmane fut un très grand moyen pour attirer dans son sein les mille sectes religieuses abandonnées à leurs inspirations qui existaient en Egypte lors de la conquête qu'en fit Amrou. Les Egyptiens d'ail leurs qui avaient de fortes tendances vers la secte des jacobites,
et qui ne voulaient nullement se soumettre aux décrets de l'Eglise de Constantinople, aimèrent mieux se soumettre au joug des musulmans qu'à celui des Grecs du Bas-Empire. Ils les invitèrent d'abord, puis ensuite leur facilitèrent tous les moyens qui pouvaient achever la conquête de leur patrie.
Quel résultat pouvait-on espérer d'un pareil débat? On ne pouvait que prévoir l'horrible pillage d'Alexandrie et. l'embrasement de sa bibliothèque. Amrou, ayant demandé au calife Omar ce qu'on devait faire de cette quantité immense de manuscrits que cette bibliothèque renfermait, le Calife répondit avec le barbare dilemme du fanatisme et de l'ignorance : « Si ces livres ne contiennent que ce qui est « dans le livre de Dieu (le Coran) , ce dernier nous suffit, et « ces livres sont inutiles; s'ils contiennent quelque chose « de contraire au saint livre, ils sont pernicieux : dans les « deux cas, brûle-les. »
L'ordre du Calife fut exécuté à la lettre, et ce trésor immense de l'antiquité fut détruit par les flammes.
A celte courte notice sur l'introduction de l'islamisme en Egypte j'ajouterai que ce qui m'engage à parler rapidement de son dogme, de sa morale et de son culte, c'est de voir que l'on n'en a pas une idée assez exacte.
Toutes les religions en Egypte jouissent non pas d'une faveur égale, mais d'une paix assez constante et d'une liberté que la conscience a souvent réclamée en vain dans des pays que l'on regarde comme beaucoup plus civilisés. Ce résultat est dû à la politique de Méhémet, qui, arrivant au pachalik d'Egypte, eut soin de développer les germes de la tolérance laissés par l'invasion française. Les chrétiens devaient être utiles à ses desseins; il les protégea dans son œuvre de réforme ; Méhémet- Ali eut d'abord à
combattre le fanatisme des ulémas et des cheiks. Tantôt il employa le despotisme pour détruire des préjugés religieux, tantôt il feignit de se soumettre aux représentations des chefs du culte musulman, éludant ensuite par une négligence calculée l'exécution des mesures qu'il était forcé de prendre. Ce fut ainsi qu'il gagna du temps, et, le temps créant l'habitude , les musulmans s'accoutumèrent peu à peu à voir des chrétiens porter des turbans semblables aux i ;i!s, des pantoufles rouges ou jaunes, et à les rencontrer à cheval dans les rues.
L'Egypte a subi successivement l'influence des trois religions principales qu'on y retrouve encore aujourd'hui. Sans jamais avoir été juive, ses rapports avec le peuple de Dieu ont dû avoir une influence sensible sur ses mœurs et sa inorale religieuse. L'Egypte entière fut chrétienne sous la domination romaine et sous l'empire d'Orient; mais, quoique si voisine de l'Eglise d'Afrique, l'Eglise égyptienne n'eut jamais la ferveur et l'éclat du berceau des Ambroise et des Augustin. La religion musulmane est la religion des vainqueurs-, elle n'est pas absolument la dominante, car les cop ies jacobites y ont une grande influence-, mais elle est celle qui est exercée le plus ostensiblement.
La religion des musulmans est fondée, comme chacun sait, sur le Coran. A leurs yeux, ce livre est un chef-d'œuvre et de style, et de poésie-, les Arabes prétendent même qu'il n'existe dans leur langue aucun ouvrage mieux écrit, et personne au monde ne pourrait ni le surpasser, ni même l'égaler, en beauté, en élégance et en concision. Ils le lisent et ils en écoutent la lecture cinq fois par jour. Il y en a qui l'apprennent par cœur, et d'autres qui n'en retiennent que des articles fondamentaux.
Le Coran, comme la Bible, l'Evangile et les Vèdes de
l'Inde, renferme les préceptes d'une morale pure 5 mais ils y sont entremêlés de fictions assez ridicules, sur lesquelles la philosophie ne pourrait jeter qu'un regard de pitié si elle ne considérait en même temps que c'est justement ce mélange combiné de vérité et de rêveries qui assura les triomphes de V Apôtre de Dieu, dont la politique, éclairée par l'étude du cœur humain et par la connaissance du caractère de ses contemporains, vit bien qu'il fallait parler le langage obscur et inintelligible des prophètes à ceux qui se montraient sourds à sa voix lorsqu'il leur prêchait des vérités trop simples pour eux.
Le style du Coran est différent, suivant les divers objets qu'il traite; tantôt, s'il peint le bonheur destiné aux fidèles, c'est une richesse d'images, une magnificence d'expressions qui éblouit par sa variété; tantôt, s'il s'adresse aux ennemis de l'islamisme, c'est un feu terrible qui embrase, un foudre qui pulvérise tous les obstacles.
Du reste, il se ressent du génie de sa langue; les phrases pourraient peut-être nous sembler un peu trop brusquement coupées, trop dépourvues de transitions, il est rempli de métaphores que nous pourrions trouver outrées, hyperboliques, et qui ne sont que hardies pour les Arabes. Mais il est réellement sublime lorsqu'il parle de la Divinité, lorsqu'il l'invoque, lorsqu'il lui adresse des pr> res, toujours exprimées d'une manière noble et éloignées de toute affeclation superstitieuse et mystique.
Les principes de l'islamisme sont très simples, et on peut les réduire à deux principes élémentaires : la croyance à l'unité de Dieu et la foi dans la mission de Mahomet. Et ce fut le dogme de l'unité divine qui fit serrer autour du prophète les tribus errantes de l'Arabie qui, avant lui, avaient été plongées dans l'idolâtrie la plus grossière ; par ce moyen, Mahomet établit entre elles la nationalité la plus puissante.
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Mahomet , en prêchant l'islamisme , annonçait qu'une seule religion avait été révélée au monde, de laquelle il se disait le prophète inspiré, ajoutant que, toutes les fois que celte religion fut négligée ou corrompue dans son essence, Dieu avait envoyé du ciel, à des époques différentes, certains livres et plusieurs prophètes. Le Pentateuqueà Moïse, les Psaumes à David, d'autres écrits à d'autres croyants, et enfin l'Evangile à Jésus-Christ. Ces livres, disait-il, sont tous vrais -, mais le Coran, comme le dernier descendu du ciel, doit servir d'une règle immuable, et doit être observé jusqu'au jour du jugement universel.
Du reste, il n'est pas étonnant que Mahomet, ayant emprunté beaucoup de choses au Christianisme, ait suivi les traditions bibliques sur la création et la chute de l'homme, placé par Dieu sur la terre pour travailler à sa propre sanctification, et mériter, par ses bonnes œuvres, le séjour des bienheureux. C'est aussi pour ces emprunts faits à la religion judaïque qu'il mettait dans le Coran : « Tu trouveras « que les plus violents ennemis des vrais croyants sont les « Juifs et les idolâtres; et tu trouveras que les plus porté» « à aimer les vrais croyants sont ceux qui disent : « Nous « sommes Chrétiens. »
Les musulmans croient à l'existence des anges, dont quelques-uns veillent aux actions des hommes et d'autres qui recueillent leurs derniers soupirs. Les uns sont les ministres des vengeances célestes, les autres feront entendre les sons de la trompette pour la résurrection universelle, qui sera immédiatement suivie du jugement dernier.
En ce moment terrible, malheur aux méchants, malheur à ceux qui pendant leur vie n'auront pas expié par la prière et les aumônes leurs fautes. Engloutis dans les enfers, ils y endureront des tourments dix fois plus forts que ceux
qu'ils firent endurer aux autres.' Un sort meilleur attend les observateurs fidèles de la loi. Leur séjour est fixé dans le jardin des délices. Là ils seront couchés et reposeront sur des lits dorés et étincelants de pierreries ; là de jeunes garçons, dont les grâces et les charmes ne vieilliront jamais, leur présenteront dans des coupes d'une beauté éblouissante des vins délicieux dont la vapeur ne troublera jamais leur raison. D'après leurs désirs on leur servira les fruits les plus savoureux et le gibier le plus rare, tandis que des houris aux grands yeux noirs et au teint candide, luisantes comme des perles, se tiendront toujours à leur coté.
Ceux pourtant qui s'imaginent que le paradis des musulmans ne procure que des jouissances sensuelles sont dans la plus grande erreur. Le Coran dit que la vision de Dieu produira une satisfaction sans égale et supérieure à toute autre, et que ce trésor éternel est destiné seulement aux croyants qui auront placé leur confiance en Dieu; qui auront évité l'iniquité et le péché; qui auront réprimé leur colère en pardonnant, et qui enfin se seront consacrés exclusivement à la prière et aux actes de prudence et de libéralité.
Pour ce qui regarde la morale, Mahomet emprunta beaucoup au Christianisme. 11 voulut que la bienfaisance fût la première des vertus. Le musulman en faveur des pauvres doit disposer de la dixième partie de ses revenus en évitant surtout de montrer de l'ostentation dans la pratique de ses bonnes œuvres. L'usure est défendue par le Coran. La générosité, l'oubli des injures, la modestie, la patience et la franchise sont particulièrement recommandés. Toute action qui n'est pas accompagnée de piété, quelle que soit son importance, ne peut être agréable à Dieu; mais pour arriver à lui il faut préserver de tout péché cinq membres : les oreilles, les yeux, la langue, les mains et les pieds.
C'est en vue de cette injonction que le musulman doit s'abstenirde prêter les oreillesaux instruments de musique, même si c'était le chant du Coran et de la prière, ainsi qu'au mensonge, à la médisance et aux discours obscènes; c'est en vue d'elle encore qu'il doit détourner ses regards des choses défendues, de même que de certaines parties du corps; que sa langue doit se garder du mensonge, de la calomnie et de ses propres louanges. Violer ses promesses et blasphémer surtout sont des délits qui détruisent le mérite de toutes les bonnes actions précédentes, et que les lois civiles doivent punir de mort. 11 est aussi défendu au musulman de frapper son prochain et de le priver de nourriture sans permission; il ne peut entrer ni pénétrer dans la propriété d'autrui. Il doit également bien se garder des mets prohibés par la loi. La gourmandise et tout excès de table sont très rigoureusement interdits. Enfui, parmi tous les péchés contre la chasteté, celui qui est puni par les peines les plus terribles, c'est la fornication.
Pour achever cet essai rapide sur la morale des musulmans, il faut que je parle de deux choses plus ou moins connues, des rapports de l'homme avec la femme et du fatalisme.
Et d'abord je remarquerai que, bien que la polygamie soit permise par le Coran, il restreint néanmoins à quatre le nombre des femmes légitimes; si le mari prévoit, ou s'il craint quelque inconvénient d'un tel nombre de femmes libres, on lui recommande alors d'en prendre une seule, ou de remplacer les épouses légitimes par des esclaves.
Dans le code de Mahomet, la condition de la femme s'est un peu améliorée en Orient ; car il est écrit que personne ne peut épouser une femme sans lui fixer d'avance une dot en cas de répudiation.
Les sœurs sont égales aux frères dans le partage des biens paternels. L'esclave une fois mère devient libre. Le mariage est permis avec des femmes juives et chrétiennes, mais il est défendu avec des femmes idolâtres. Enfin , quoique le Coran proclame la supériorité de l'homme sur la femme, il veut néanmoins que cette suprématie consiste spécialement dans une affectueuse protection.
Malgré la croyance des musulmans au dogme de la prédestination ou fatalisme, et qu'elle soit grande et profonde, elle n'a pourtant pas l'influence qu'on prétend lui donner sur les actions et les sentiments des musulmans. Le fatalisme peut, il est vrai, leur inspirer une résignation constante et inaltérable au milieu des vicissitudes les plus vives de la vie; mais il n'éteint pas en eux, dans leur cœur, tout penchant à la sensibilité ; le croyant n'est pas enchaîné par une immobilité stupide à la lettre d'un principe, et si le Coran l'avertit que ce serait inutilement qu'il voudrait soustraire à Dieu ceux qu'il a désignés, il lui dit en même temps : Ta maison brûle, cours éteindre l'incendie. Est-elle menacée de tomber en ruine, éloigne-toi d'elle. Sauve-toi aussi du débordement des fleuves et des rivières, et tiens-toi bien sur tes gardes contre toute espèce de disgrâce 5 en un mot, suis toutes les précautions que dicte la sagesse humaine.
Le culte, dans la religion musulmane, tient une place importante. De toutes les pratiques de ce culte, la prière est la principale; les ablutions viennent ensuite. Elle doit se faire cinq fois par jour. Une avant le lever du soleil, une à midi, une entre midi et le soir, une au coucher du soleil, et une à l'entrée de la nuit. Des anges descendent du ciel et écrivent le nom de ceux qui l'ont faite. Malheur a qui l'omettrait, car il est écrit : Révèle la gloire du Très-Haut, et avant
l'aurore, et durant la nuit, et au déclin du jour, afin que ton cœur soit content. Lorsque tu récites ta prière, tourne ton front du côté de la Caaba, le temple qu'Abraham, aïeul d'Ismael, consacra au Seigneur. En quelque lieu que tu sois ton regard doit être toujours dirigé vers cet auguste sanc tuaire.
Les heures de la prière varient suivant les saisons : celle de l'aurore, par exemple, doit se faire au moment où l'on peut distinguer un fil blanc d'un fil noir. Ceux qui n'ont point accompli leurs dévotions dans la première partie de la journée peuvent effacer leur faute en priant plus que les antres pendant le reste du jour. Les heures de la prière sont tontes annoncées par les muezzins, dont la voix grave et solennelle appelle les fidèles du haut des minarets. Les prières peuvent être faites en particulier, dans la maison, ou en plein air, ou bien en commun dans une mosquée, sous la direction d'un iman. L'assemblée suit scrupuleusement les mouvements du pontife, et répond amen à la récitation de chacun des versets qui font partie de la prière. Le salât el gouma (la prière du vendredi) se fait toujours sous la con duite d'un iman.
Pour que la prière soit efficace, la loi musulmane exige :
4° L'état de propreté ; 2° la décence dans le vêtement; 3° la direction du corps vers le temple delà Mecque, l'éternelle Caaba, et 4° la volonté ou l'intention.
Le musulman qui veut être dans la première de ces conditions doit faire des ablutions nombreuses avec de l'eau pure, chaque fois qu'il se dispose à prier. Ces ablutions sont très détaillées, très précises et très minutieuses.
Les docteurs musulmans, qui sont entrés dans des détails minutieux à l'égard des prières, ont établi un certain nombre de règles disciplinaires.
Ainsi, tant que l'on est debout, on ne doit regarder que le tapis, et. dans la position du tahyetqn, on ne doit jamais mouvoir le pied droit, lors même qu'on veut accomplir le sidjoud ou prosternation. En faisant les salutations, le regard ne doit pas s'étendre au-delà des épaules ; enfin, on doit éviter soigneusement de bâiller pendant la prière, parceque le démon en profiterait pour • s'insinuer dans le corps du croyant.
Indépendamment de ces prières quotidiennes que tout musulman doit faire isolément, les croyants doivent s'assembler le vendredi pour prier en commun, y assister à une cérémonie hebdomadaire appelée kholbah : c'est, à proprement parler, une espèce de sermon qui se tient dans les mosquées principales de chaque ville et dans celles qui ont été fondées par les califes. Ce sermon prend régulièrement place après les prières ordinaires de midi ; en le prononçant l'iman loue Dieu, célèbre la mémoire de Mahomed; et du temps des califes, qui réunissaient à la fois les fonctions de souverain pontife et d'empereur, on y ajoutait des vœux, des prières et des acclamations pour la prospérité de celui qui régnait, pour la longue durée de sa puissance, ainsi que pour le bonheur et la gloire du prince désigné comme devant hériter de l'empire.
La croyance ou l'attachement du musulman à sa religion est tellement enracinée en lui que son esprit n'est jamais troublé par aucun doute. Il en conserve une idée si élevée qu'il ne peut pas comprendre le motif qui empêche toutes les nations d'embrasser l'islamisme. Pour lui, aucun respect humain ne peut l'empêcher de confesser sa foi ni d'en suivre les pratiques ; et si sa croyance est attaquée par quelque étranger, il Ta défend de toute sa puissance. Tout lieu lui est bon pour prier, et souvent on voit le mahométan
s'agenouiller dans les rues, dans les places publiques, dans sa maison, dans sa boutique, soit qu'il est tout seul, soit qu'il est en compagnie, n'importe, même avec des personnes étrangères à son culte.
Une autre pratique très importante de la religion musulmane est la purification. La loi ne permet pas au croyant l'exercice de quelque acte religieux que ce soit, si avant de l'accomplir il ne s'est pas purifié avec un soin extrême de toutes souillures. Il y a trois espèces de purifications, le lavage, l'ablution et la lotion. La première est prescrite pour les souillures; la seconde consiste à se laver le visage, la bouche, les narines, la barbe, les mains, les bras jusqu'au coude et les pieds jusqu'à la cuisse. Pendant celte opération il faut toujours prier. La lotion enfin est ordonnée pour certaines impuretés spéciales.
L'usage des purifications est un des plus sages règlements que l'islamisme ait établis; car c'est sous le prétexte d'un acte religieux qu'on impose aux Orientaux certaines mesures de propreté et d'hygiène fort utiles dans les climats chauds.
Les cérémonies religieuses des musulmans égalent le nombre des fêles qu'ils célèbrent avec pompe et solennité. Les mosquées, d'une rare propreté, n'ont ni décorations, ni ornements, ni chaises, ni bancs. Le parquet est caché par des nattes en été, et par des tapis en hiver, sur lesquels les musulmans s'asseyent appuyés sur leurs talons. Avant d'entrer dans leurs mosquées, ils se déchaussent; les gestes qu'ils font en priant sentent le fanatisme; mais leurs regards sont modestes et leurs poses graves. Dans les grandes mosquées on voit quelquefois des personnes qui causent ensemble, qui mangent, dorment, et souvent travaillent; mais, même au milieu de ces occupations, ils gardent pour
ces enceintes sacrées le plus grand respect. Les femmes entrent assez rarement dans les mosquées. Le prophète leur conseilla de prier dans leurs maisons-, mais ce conseil devint une défense expresse par la suite, sous le prétexte que leur présence dans les temples réveillait des idées profanes chez les assistants.
Avant l'expédition française en Egypte il n'était pas permis aux chrétiens et aux juifs de passer à cheval devant les mosquées privilégiées. Bonaparte cependant obtint que la défense cessât, et de nos jours la tolérance est telle que les Européens peuvent même entrer dans les mosquées sans obstable et sans courir de danger.
Les temples sont très nombreux en Egypte, Au Caire on en compte quatre cents, tous anciens et d'une très belle architecture. Aux mosquées les plus fastueuses sont attachés d'autres établissements, c'est à dire des hospices, des écoles publiques et des collèges , où l'on enseigne à la jeunesse la religion, les lois, le culte et le droit. Chaque mosquée est desservie par plusieurs personnes qui tiennent un grade dans la hiérarchie religieuse.
Avant l'établissement de l'islamisme, le jeûne religieux existait déjà chez plusieurs peuples, entre autres ehez les juifs et les chrétiens; et si ce n'était point une pratique religieuse pour les anciens habitants de l'Egypte, c'était ni moins une mesure hygiénique généralement usitée chez eux. Mahomed dénatura cette institution en la rendant trop sévère. Le jeune du Ramadan, pendant lequel on doit s'abstenir de tout aliment, depuis l'aurore jusqu'au coucher du soleil, sans qu'il soit permis même de fumer ou de prendre un verre d'eau, dure un mois lunaire. Une abstinence maintenue aussi rigoureuse pendant si longtemps affecte la santé des individus obligés à des travaux pénibles. Les plus sera-
puleux n'avaient pas même leur salive; les femmes enceintes sont dispensées du jeûne, de même que les voyageurs et les malades. Néanmoins, bien peu profitent de cette dispense que la religion leur accorde, et certains dévots voyageant dans le désert, au milieu d'une chaleur brûlante et des plus fortes souffrances, refusent à leur lèvres desséchées une goutte d'eau . Un médecin qui a demeuré longtemps en Egypte nous a raconté qu'il a vu des malades attaqués d'une fièvre ardente refuser à cause du Ramadan toute médecine, et par ce refus opiniâtre trouver la mort pour ne pas violer l'observation du jeûne, prescrit par la loi.
Comme les musulmans ne font usage que du calendrier lunaire, il arrive que le Ramadan est célébré successivement chacun des mois de l'année pour revenir tous les trentetrois ans à la même époque.
A ce long jeûne succède une fête qui dure trois jours, pendant lesquels les fidèles se dédommagent amplement, selon la mesure de leurs moyens, des privations qu'ils se sent imposées. Cette fête s'appelle le Petit- Baïram. Le Grahd- Baïram ou Court/mit Banani a lieu soixante-dix j.ours après le petit, et dure quatre jours. Le Courbam-Baninii a été institué en mémoire du sacrifice d'Abraham.
Le pèlerinage a la Mecque et les cérémonies pratiquées autour de la Caaba étaient des dévotions suivies par les Arabes, bien des siècles avant Mahomed. Tout musulman fidèle observateur de la loi du Coran doit au moins une fois dans sa vie visiter la ville sainte.
Chaque année des milliers de pèlerins se réunissent pour accomplir ensemble ce pieux voyage. La caravane part du Caire le 27 du mois de Chewal, quelques jours après la procession du Ma/nuit. Le mahmil est une caisse en boib qui contient le voile, de la Caaba. et quelquefois deux exem-
plaires du Koran, destinés au temple de la Mecque-, cet envoi se fait régulièrement tous les ans. La sainte caravane emporte avec elle, outre le Mahmil, le trésor envoyé par le sultan à la Mecque et les divers dons faits par les princes, les villes ou particuliers. Les pèlerins se partagent en trois troupes : l'une suit la route du désert , ce voyage par terre dure environ quarante jours; les deux autres troupes s'embarquent à Suez ou à Kosséïr. C'est pendant les fêtes du Courbam-Baïram que les pèlerins, venus de tous les points de l'Orient, doivent se trouver rassemblés dans la ville qui a vu nailre leur prophète.
Autrefois la ville sainte était visitée par de nombreuses caravanes, venues de tous les points de l'Orient pour déposer de pieuses offrandes 5 mais aujourd'hui la ferveur religieuse s'est fort attiédie, même en Arabie; et, soit indifférence, soit par suite de la crainte qu'inspiraient les brigandages des Vahabites, les pèlerinages, et surtout les dons deviennent de plus en plus rares ; toutefois les hadjis (pèlerins) sont toujours fort considérés, et ce titre confère une sorte de sainteté. Les musulmans de l'Asie- Mineure et les Persans se réunissent à Damas.
L'objet principal de leur dévotion est la Caaba, petit édifice qui a cinquante pieds de longueur sur quarante-huit de largeur, et quatre-vingts de hauteur. Les Arabes prétendent qu'il a été bâti par Ismael avec l'aide d'Abraham et de l'ange Gabriel. Ce fut cet ange qui confia, d'après leur dire, au patriarche, la fameuse pierre noire qu'on conserve depuis des siècles à la Caaba.
Le Turc ne croirait pas avoir accompli son pèlerinage s'il ne montait sur le sommet d'Urafal, qui est à la distance de six lieues de la Mecque, et où le sacrifice d'Abraham eut lieu selon la tradition, pour assister à la prière solen-
nelle qu'on y récite dans une nuit déterminée. Le lendemain les pèlerins doivent se rendre à la plaine de Mocène pour accomplir les pratiques ordonnées par de nombreux sacrifices de chèvres, de chevreuils et de chameaux. On fait monter à trente ou quarante mille bètes à corne immolées à cette occasion .
L'époque du retour de la Mecque étant bien connue au Caire, les parents et les amis des pèlerins se portent au de vant d'eux, et les emmènent avec une joie extrême à la maison, où ils entremêlent à la musique triomphale les cris de leur douleur, s'ils viennent à apprendre que les personnes qu'ils espéraient revoir ont succombé de fatigues et de privations dans le voyage.
C'est un mérite renfermé dans la religion musulmane que d'avoir transformé en devoirs sacrés une quantité de précautions et de mesures hygiéniques de la plus indispensable nécessité.
Dans le Coran, on ne s'est pas occupé seulement de la propreté extérieure: mais on a pensé encore à la nourriture et à la boisson, objet d'une grande importance dans les pays orientaux. On y défend l'usage du vin, des liqueurs spiritueuses et de certains aliments réputés immondes, tels que la viande du cochon, du cheval, du mulet, de l'âne, de la tortue et de l'éléphant. On y regarde encore comme immondes tous les animaux carnassiers, les oiseaux de proie et les reptiles. Une égale défense existe pour les parties naturelles, les reins et les entrailles de tous les animaux. Quant à l'usage du sang comme aliment, la loi le défend d'une manière absolue. Aussi veut-elle que l'on coupe la tète et tous les artères des animaux, et qu'on fasse sortir jusqu'à la dernière goutte de leur sang. C'est cette prescription absolue qui fait que les musulmans sont très indifférents au plaisir de la chasse.
La haine implacable des musulmans contre les chrétiens n'est que trop connue en Europe. Cette haine est venue beaucoup plus de ce que le mahomélisme, qui n'est qu'une hérésie du christianisme, s'est trouvé arrêté dans ses développements territoriaux par les chrétiens, que du Coran qui prêche la tolérance envers les chrétiens en disant : « Les chrétiens seront condamnés d'après l'Evangile; ceux « qui les jugeraient différemment commettraient un péché.
« Fidèles! votre religion est une. Je suis votre Dieu ; « adorez-moi ! Les juifs et les chrétiens sont divisés dans « leur foi; ils reviendront à nous.
« Nous avons prescrit à chaque peuple son ri e saeré; « que chacun l'accomplisse sans discuter sur la religion. « Tachez de les gagner à Dieu, en leur disant : Tu ne «.marches pas dans la bonne voie. Avec les juifs et les « chrétiens, ne disputez jamais qu'en termes honnêtes et « modérés. »
Malgré ces idées de tolérance imposées au musulman, il garde un extrême mépris pour les chrétiens. Les tribunaux les appellent infidèles tant qu'ils sont vivants, et damnés dès qu'ils sont morts. Un chrétien ne peut pas témoigner contre un musulman.
L'islamisme a vu s'élever beaucoup de sectes dans son sein ; cependant les docteurs musulmans affirment que leur nombre nja jamais atteint soixante-treize. Les deux principales , celles qui partagent encore les musulmans de nos jours, sont celles des Soiuiites ou orthodoxes, et des Sehyytes ou hérétiques. Cette séparation remonte a peu de temps après la mort du prophète.
Les Sonnites reconnaissent l'infaillibilité d'Aboubekir, d'Omar et d'Osman \ ils admettent toutes les explications théologiques, ioutes les décisions légales de ces différents
chefs. Pour eux, la Sonna, vaste compilation de traditions qui sert de complément au Coran, a la même autorité que la loi orale chez les Juifs ; de là leur nom de Sonnites.
Les Sc/tyytes, au contraire, prétendent que le véritable successeur de Mahomed pfijt Ali, son gendre et son fils adoptif, désigné par lui comme héritier de lempire. Toutes les explications du Coran données par d'autres sont autant d'hérésies pour eux. Us nient la prédestination absolue, et ne veulent point admettre l'incréation du Coran. Les Schyytes révèrent Hussein et Ali comme des saints; et même quelques-unes des divisions de cette secte importante, les Xonairis et les Mittialis. qui habitent une partie des hauteurs du Liban, sont persuadées qu'Ali a été revêtu d'un caractère divin, et lui rendent une sorte de culte.
Les habitants du désert, Arabes nomades ou Bédouins, forment une autre catégorie de musulmans-, on ne les regarde point comme dissidents, quoiqu'ils s'exemptent de toutes les pratiques minutieuses, et s'inquiètent peu des subtilités dont les docteurs ont enveloppé les dogmes de l'islamisme.
Au milieu des populations chrétiennes et musulmanes, il existe une autre secte dont on ignore la véritable origine : ce sont les Yésidk, qui habitent les montagnes voisines de la ville de Singar. Ces sectaires, dont quelques dogmes présentent de l'analogie avec ceux du christianisme, reconnaissent un bon et un mauvais génie; mais, persuadés que le mauvais génie n'est qu'un ange déchu, et qu'un jour il doit rentrer en grâce auprès de Dieu, ils redoutent sa vengeance, et c'est à lui surtout que s'adressent leurs prières et leurs hommages.
Ce fut au commencement du dix-huitième siècle de l'ère chrétienne et du deuxième de l'hégire qu'Abd-el-Vahab
commença à prêcher une doctrine nouvelle dans les mêmes lieux où Mahomet avait établi sa religion. Il voulait ramener l'islamisme à sa pureté primitive, et le purger de toutes les superstitions. A ses yeux, le Coran n'est point un livre créé par l'inspiration divine, ou apporté par l'ange Gabrisl. Jésus-Christ, Mahomet et les autres prophètes, suivant lui, ne sont que des sages aimés du Très-Haut; c'est à Dieu seul que doit s'adresser la prière.
Cette secte, dont la doctrine semble si sage, coûta des flots de sang à l'empire ottoman. Le fanatisme le plus féroce animait les Vahabites; ils attaquaient, ils égorgeaient sans pitié les musulmans qui refusaient d'admettre leurs réformes, et brisaient les chapelles sépulcrales élevées en l'honneur des Chéiks et des Imans réputés saints parmi les croyants. Leur nombre étant devenu considérable, ils s'emparèrent d'une partie de la Mésopotamie, prirent Médine, la Mecque et Djedda, pillant, rançonnant les caravanes; leur puissance s'accrut si rapidement qu'ils menacèrent un instant de changer la face du monde oriental. Ce fut alors que Méhémet-Ali, chargé par le Sultan de leur faire une guerre d'extermination, envoya son fils Ibrahim contre eux, lequel finit par les refouler dans leurs déserts, et s'empara de leur chef, qui fut décapité à Constantinople, le 17 décembre 1848, sur la place de Sainte-Sophie.
En Egypte il y a encore d'autres religions ou sectes, telles que celles des Juifs, des Arméniens, grecs schismatiques et orthodoxes, et catholiques latins ou unis.
Autour des catholiques latins viennent se ranger tous les Européens qui demeurent en Egypte. Les églises des catholiques sont desservies par les religieux franciscains de la Terre-Sainte, qui existent là depuis le règne de François I", sous la protection immédiate et spéciale de la France.
LA BELIGION. 271
Les Coptes jacobites ou schismatiques, nom que l'on donne ordinairement aux sectateurs de l'Eglise d'Alexandrie, forment la classe la plus nombreuse parmi les chrétiens. On en compte environ cent soixante mille, répandus dans les provinces de la Haute et de la Basse Egypte ; au Caire, ils occupent deux des quartiers les plus populeux. Attachés aux anciens usages, observateurs rigides des préceptes de leur Eglise, les Coptes obéissent sans contrainte aux commandements de leur patriarche, qui réside au Caire, quoiqu'on lui donne le titre de Patriarche d'Alexandrie et de Jérusalem.
Outre le baptême des enfants, qui doit avoir lieu à l'église, ils pratiquent aussi la circoncision ^ mais c'est plutôt pour eux une coutume nationale et une mesure de propreté qu'une cérémonie religieuse. Les Coptes admettent la confession auriculaire, et communient sous les deux espèces. Le clergé copte élit son patriarche, et lui confère un pouvoir illimité. Nul ne peut recevoir la prêtrise s'il n'est marié. Tout prêtre devenu veui quitte sa paroisse, et embrasse la vie monacale. Les offices sont célébrés en langue copte, bien que les prêtres, excessivement ignorants, ne comprennent point un mot de cette langue antique ; ils lisent l'Évangile dans les termes qui sont pour eux lettre close et que le plus souvent ils défigurent. Le dernier membre du clergé copte qui ait possédé la connaissance de l'idiome dans lequel sont écrites la parole divine et la liturgie est mort dans le courant du dix-huitième siècle.
Les Coptes possèdent environ cent églises ou couvents, dont la plupart ont été placés dans des lieux d'un accès difficile et à l'abri des invasions des Bédouins, toujours disposés au pillage et à la destruction. Ils ne s'allient qu'entre eux, et forment, au milieu de la population égyptienne, une
nation à part, avec ses mœurs et ses usages particuliers. Le nom de Jacobites leur vient de Jacob Bara daï ou Zauzalus, moine syrien, qui, au sixième siècle, parcourut la Syrie et la Mésopotamie pour réunir en une seule Église les monophysites dispersés.
Ces diverses sectes chrétiennes, jalouses les unes des autres, ont souvent offert aux musulmans le spectacle de déplorables conflits, et cela pour les causes les plus futiles. Ainsi les Grecs purs, les Arméniens et les Coptes s'entr'égorgeaient parceque les premiers faisaient le signe de la croix avec trois doigts, les Arméniens avec deux et les Coptes avec un seul.
Aujourd'hui que la vice-royauté d'Egypte, depuis Méhémet-Ali, protège toutes les religions sans distinction et ne permet pas qu'une d'elles opprime les autres, ces haines intestines n'ont d'autre effet que d'augmenter le mépris que le musulman professe héréditairement pour les hommes qui ne sont point de sa religion.