CHAPITRE V
Tandis que nous nous disposions à visiter les autres pays de l'Egypte, un ordre inattendu nous intima de nous rendre sans délai à Smyrne, ville vers laquelle notre frégate avait fait voile depuis le 6 juillet.
Nous étant embarqués de nouveau à Alexandrie, nous arrivâmes à Smyrne le 4 août. Le 6, le contre-amiral Bandiera dirigeait sa frégate vers le couchant, en s'éloignantde nous. Il avait à peine dépassé les forts dont la plage est flanquée, qu'un officier de la suite d'un vapeur anglais se présenta à bord pour lui remettre une dépêche très pressée. Avec deux coups de canon et à l'aide du télégraphe, on avisa le contre -amiral, qui avec la plus grande diligence
s'empressa de nous rejoindre. Après avoir lu la dépêche, il ordonna que le soir du jour suivant les deux frégates autrichiennes se tinssent prêtes à prendre le large dans la direction d'Alexandrie.
Tout le monde sait que sur ces entrefaites, et précisément le 15 juillet, avait été stipulé à Londres un traité fait par les représentants des .quatre grandes nations européennes, l'Angleterre, la Russie, la Prusse et l'Autriche, qui avait pour but de mettre un frein à l'ambition exagérée de Méhémet-Ali, vice-roi d'Egypte, et le ramener au simple rang de vassal de la Porte. La France s'abstint, conduite falla ■ cieuse qui entretint pour un peu de temps encore la confiance du pacha.
Toute l'Europe vit de mauvais œil l'envahissement de la Syrie par Ibrahim, et le pouvoir d'un homme turbulent qui, bien que doué de rares qualités, n'en était pas moins un sujet d'inquiétudes pour l'Europe intéressée à ne pas voir renversé l'équilibre oriental à Constantinople surtout pour le seul bénéfice du vice-roi d'Egypte Méhémet-Ali.
Lorsque la Porte accorda à celui-ci le pachalik d'Egypte, il avait promis qu'il paierait un tribut annuel. Bien des années s'étaient écoulées, que le paiement n'avait pas eu lieu, et que les réclamations du Divan n'avaient abouti à rien. Le Sultan, forcé par des raisons politiques à agir enfin contre son rebelle vassal, prit ce prétexte pour armer une flottille contre le pacha, pour le forcer à l'accomplissement de ses obligations. Les navires ottomans en vue d'Alexandrie trouvèrent ce pays dans une apparente tranquillité qui semblait promettre une très prompte soumission. Mais un piège avait été dressé, et celui qui en était l'auteur était d'un caractère à ne pas se laisser effrayer au moment de l'exécution. Méhémet-Ali sut prendre tant de prétextes et employer
si bien la ruse et la flatterie que les navires tombèrent entre ses mains, dont il remplaça les marins et les soldats parles siens. Ce procédé violent amena immédiatement les représailles de l'Europe : le Sultan implora son intervention pour affermir les destins chancelants de l'empire. On somma Méhémet-Ali de restituer la Syrie et la flotte. Le traité du 1 5 juillet n'était rien autre que cette injonction.
Le 8 août, nos frégates la Medea et la Guerriera firent voile pour Alexandrie, à l'effet d'aller rejoindre l'escadre anglaise qui nous attendait près des côtes d'Egypte. Nous n'étions pas éloignés des remparts de Smyrne, qu'un ouragan vint mettre en pièces le penon de la voile principale ; ce qui nous obligea de suspendre notre voyage jusqu'au 16. Le 18, nous faisions provision d'eau douce à Rhodes, si célèbre à l'époque de la splendeur grecque, mais qui depuis la conquête des Califes est tombée dans une telle décadence qu'aujourd'hui on n'y peut reconnaître que les traces de la violence la plus féroce, du despotisme le plus avilissant et d'une extermination sans pitié et sans miséricorde.
Cette ville, qui avait atteint le point le plus élevé de la puissance par ses richesses immenses, de la gloire par l'urbanité de ses habitants et par la sagesse des lois qui les gouvernaient au moyen âge, avait conservé encore quelques restes de sa grandeur passée, par le séjour qu'y firent, après la défaite des chrétiens en Palestine, les chevaliers de Saint-Jean, qui y restèrent jusqu'en 1523. Mais depuis, comme nous venons de le dire, elle est ruinée entièrement, et si ce n'était le climat dont elle jouit, ses fortifications, son chantier, on ne pourrait croire que Rhodes fut une des villes grecques les plus importantes et où se trouvait ce fa meux Colosse qui était aux yeux des anciens une des sept merveilles du monde. Selon Pline, il avait soixante-dix cou-
dées de hauteur. Ses doigts étaient aussi gros que des statues -, peu de personnes pouvaient embrasser son pouce. Les vaisseaux de toute sorte de grandeur passaient entre ses jambes pour entrer dans le port. Il avait été commencé Tan 300 avant J.-C, et fut achevé en douze ans par Charès, disciple de Lysippe. Un tremblement de terre le renversa après qu'il eut été sur pied pendant cinquante-six ans. Lorsque ce colosse tomba, et que sa chute eut brisé plusieurs vaisseaux appartenant auxRhodiens, ilsen saisirent le prétexte pour faire une espèce de quête générale, envoyant des députés pour représenter leur adversité et leurs besoins à tous leurs amis et alliés : en quoi ils réussirent si bien qu'ayant reçu des présents très considérables d'Hiéron, roi de Sicile, de Plotolomée Philadelphe et de plusieurs autres, ils s'enrichirent extrêmement et regagnèrent beaucoup plus qu'ils n'avaient perdu. Les débris du colosse restèrent sur la même place pendant près de neuf siècles. Mohavias, sixième calife des Sarrasins, ayant pris Rhodes en 672, vendit la matière de ce colosse à des marchands juifs, qui en obtinrent une charge de neuf cents chameaux, en sorte qu'en comptant huit quintaux pour une charge l'airain de ce colosse, après le déchet causé par la rouille pendant un si grand nombre d'années, se montait encore à sept mille deux cents quintaux ou sept cent vingt mille livres.
Après deux jours de traversée, nous jetâmes l'ancre devant Alexandrie pour attendre que les puissances coalisées se décidassent sur le différend turco-égyptien.
Ce que j'avais prévu par rapport à la conduite de Méhémet-Ali ne manqua pas d'arriver. Il se montra inflexible à toute tentative pacifique, à toute espèce de réconciliation.
Au coucher du soleil du 6 septembre 1840, ayant laissé au blocus d'Alexandrie les deux vaisseaux anglais l'Asie
et V Implacable, deux corvettes, Tune autrichienne la Clewra^,rautrcanglaise/>a/)//^^,etlepyroscaphe/^Cyc/ope, nous fîmes voile pour Bairouth avec les deux frégates la Guerriera et la Medea, le vaisseau à trois ponts la Carlotta, le vaisseau Bellero fonte et le brick Zébra, pour ouvrir les hostilités. Les vents nous furent assez favorables, et bientôt nous perdîmes de vue la terre. Le 9 du même mois, nous étions en face du Liban, dont le sommet le plus élevé, dépassant les nuages, semble s'élever dans le sein d'une constante sérénité. A mesure que la frégate la Guerriera approchait, il semblait que les cimes de cette montagne prenaient une espèce de développement, et d'une seule qui s'était présentée d'abord on allait découvrant graduellement une chaîne délicieuse et embellie par la nature et les travaux de l'agriculture.
Le Cosruan était le sommet qui nous frappa d'abord : c'est la partie la plus fertile et la inoins cultivée du Liban. Michaud etPoujoulat, dans la correspondance d'Orient, nous donnent la description du Liban et du Cosruan.
Les montagnes du Liban, qui du midi s'étendent jusqu'au nord , commencent près de Tyr, et vont jusqu'à Tripoli en couvrant une étendue de quarante lieues. Deux rivières les bornent, c'est à dire au sud , le Nahr-el- Kasmieh, qui en arabe signifie séparaiion; au nord le Nahr-el-Baarid, c'est à dire rivière froide. Le nom du Liban vient du mot Liban, qui dans la langue hébraïque ainsi que dans l'arabe veut dire lait : on le nomma ainsi pareeque les hauteurs les plus clivées §è ces monh'/nes qui composent cette grande chninc sont toujours couvertes de neige blanche comme le lait. Les trois sommets qui se distinguent au milieu des autres sont le Samn où Sanir, la hauteur qui domine les cèdres séculaires et la
cîmedel'anli-Liban, nommé Sabel-el-Cheick-, cette dernière est la plus élevée et la première qui se dore des rayons du soleil, lorsqu'il sort comme un géant de la mer pour parcourir les immenses voies du ciel. Ces trois montagnes n'offrent sur leurs cimes qu'une seule et rigoureuse saison. Après le printemps aux mains de rose, l'ardent été et l'automne, le soleil se lève, les vents se déchaînent, les ouragans se replient bruyants et impétueux sur leur tête, et voilà que les herbes se flétrissent et se dessèchent, les fleurs et les arbres meurent comme les fils du Liban, et leurs hauteurs, qui semblent vouloir défier la voûte azurée du ciel, sont constamment couvertes de neige.
Homère appelait Vida, mère des Fontaines, des forêts et des bêtes féroces. Cette expression peut être aussi appliquée au Liban, car plusieurs rivières jaillissent de ses flancs et de ses pieds. L'Aron, le Jourdain, le Ludon aujourd'hui Nahr-el-lbrahim, à la distance de deux heures au sud de Biblos, l'Eleuctère, le Lisus et beaucoup d'autres sources que nous avons remarquées sur le chemin de Bairouth à Lasciehia; le Nahr-el-Quadricha (fleuve saint), qui naît au pied des antiques cèdres, est probablement ce puits d'eau vive dont parle Salomon, et qui se précipite avec impétuosité du Liban.
Le nombre des habitants du Liban est porté de trois cent quarante-cinq à trois cent cinquante mille hommes. L'anti- Liban a une population de cinquante à cinquante-cinq mille âmes.
Je ne puis donner une exacte topographie de ces montagnes : je m'arrêterai seulement aux principales divisions du pays et aux choses les moins communes.
Le Liban est divisé en arrondissements ou cantons. Les différentes nations qui l'habitent sont indistinctement entre-
mêlées, malgré qu'il se trouve de nombreuses bourgades où on ne rencontre que des hommes de la même croyance.
Le Kesroan, ou Castravan, ou mieux le Cosruan^ est habité exclusivement par les Maronites ou Grecs et par les Arméniens catholiques. LeCosruan, qui aBalbekà l'orient, la mer à l'occident et Gibers au septentrion, est le pays le plus riche et le plus admiré du Liban. Il a douze lieues en largeur et douze également en longueur, quoique sa population ne dépasse pas le chiffre de cent mille âmes. Le vin le meilleur du Liban, celui qui pour son excellente qualité est connu sous le nom de vin d'Or, est tiré du Cosruan. Là, forêts, pâturages, citrons, cannes à sucre, eaux abondantes, toutes les richesses de la nature, tous les bienfaits de Dieu offrent un caractère de magnificence sans objet de comparaison pour ainsi dire; ce point de terre, du reste, par ses habitants est cultivé avec une ardeur et un amour qui a quelque chose de religieux. En Asie, c'est le Liban qui est le mieux cultivé. Les rochers même sont devenus féconds. Les Maronites ont élevé des terrasses en forme d'amphithéâtre qui semblables à des jardins et couvertes d'une terre fertile donnent des mûriers et du blé. Aux jours heureux d'Israël, les montagnes rocheuses de la Judée ont dû être cultivées de cette manière. Les longs aplanissements qu'on voit encore tracés sur les flancs de beaucoup de collines ne peuvent être autre chose que les restes de culture avancée et les souvenirs qui restent de son ancienne civilisation. Le Cosruan est divisé en Cosruan-Gazir et Cosruan-Bek-Faja ; le premier est au nord, le second au sud. Gazir est le chef-lieu du premier et Bek-Faja du second.
A mesure que les cotesduLiban se montraient à l'horizon, elles réveillaient en moi des souvenirs puissants. Ma pen-
sée parcourait rapidement toute la surface de ce terrain sacré, et, me rappelant les prodiges dont l'AncienTestament nous parle ainsi que ses prophéties, je voyais le peuple juif dans la splendeur qui accompagnait le règne de Salomon.
La Syrie, ce beau pays de l'héritage des Juifs, fut le théâtre de terribles catastrophes qui furent causées par les dissensions des Ansarites et du peuple élu qui était appelé à le posséder tranquillement, et qui maintenant erre sur toute la terre sans lois, sans tribunaux, sans droits et sans juridiction. Le Messie parut, et la dispersion de ce peuple fut résolue! Le temple de Jérusalem, qui était jadis le temple, le plus riche de l'antiquité, était détruit, le Liban couvert encore de ses cèdres qui ont triomphé du temps \ Béthanie, Nécropole des anciens rois; Bethléem, le Thabor, le mont des Oliviers, le Golgotha, le Jourdain, le lac Asphaltite, en un mot, chaque ville, chaque montagne, choque plaine , chaque rivière, chaque gazon grandissaient dans mon esprit et y réveillaient le souvenir des rares et mémorables événements. Mille conquérants ont passé l'un après l'autre, et les édifices superbes ont été ensevelis sous la cendre des volcans.
Quand après des vicissitudes infinies cette population fameuse s'est rapprochée de certaines races jusqu'alors inconnues, elle s'appliqua peu à peu à l'agriculture, à la navigation, au commerce. Aujourd'hui cette nouvelle population fait un commerce assez considérable en soieries, cotons, produits indiens, persans et indigènes. Bairouth, la ville maritime, est l'ancienne Bérilh, colonie deSidon, où l'on croit qu'a été inventée la fabrication delà vitre. Cette ville a toujours été un des ports les plus importants de transit, d'activité et de défense pour la Syrie, car elle est l'échelle pour lecommerce entre l'Asie et l'Europe. Bairouth fait aussi
un commerce fréquent avecDamas,et exporte àl'étrangerses produits et surtout les soies du Liban. On peut évaluer que de l'exportation et de l'importation annuelle il lui revient plus de dix millions de francs-, ce progrès il le devait au pacha, qui par son activité fit prospérer les manufactures, et par cela même le rendit le centre du mouvement commercial du Levant. En outre il l'embellit de nouvelles constructions qui lui donnent un aspect plus agréable que tous les autres pays de l'Orient. Mais la prospérité n'en sera jamais sûre jusqu'à ce que les questions politiques soient cessées. On ne peut voir sans douleur la division de mœurs et d'intérêts qui existe dans ce pays. Une intrigue particulière peut donner lieu à un bouleversement. Tout ce que les cabinets européens ont pu faire jusqu'à présent pour ramener un peu d'ordre en Syrie, c'est d'avoir réuni toute cette grande famille des peuples de l'orient sous le protectorat qu'elles leur accordent.
Bairouth sous Auguste devint une colonie romaine. On lui donna alors le nom de Félix Julia de sa fille Julie. L'épithète Félix lui vient de la beauté de son climat pur et salubre,de son site enchanteur et de ses environs si renommés. 11 n'y a dans cette ville que neuf mille habitants. Elle est ceinte de murailles et de tourelles de construction sarrasine élevées par les émirs druses. Du côté de la mer il y a une espèce de citadelle; mais toutes les fortifications n'offrent pas la moindre importance parcequ' elles sont en ruine et dans un état déplorable. L'intérieur de la ville néanmoins est assez garanti par les remparts qui pourraient tenir en respect pour quelque temps un ennemi qui tenterait d'approcher. La plupart des rues sont étroites et tortueuses. Le long de ses rues et attenant aux maisons sont des portiques obscurs qui aboutissent à des passages qui sont de véritables labyrin-
thés et capables de décourager toute personne qui voudrait pénétrer dans la ville pour la première fois.
Le Liban, qui domine la ville, estd'un aspect magique. Les maisons, qu'on distingue à leur blancheur et à.la variété de leurs formes, y semblent être semées et surgir presque toutes des touffes des citronniers et des oliviers qui boisent les coteaux. La rade qu'on peut voir au bas de cette perspective est toujours animée par le mouvement des nombreux navires qui y entrent et qui en sortent presque à toute heure du jour.
La flotte turque, commandée par le contre-amiral Walker, était déjà arrivée. Elle se composait d'un vaisseau, de deux frégates et de deux corvettes que suivaient vingt- six barques de transport, avec six mille hommes de troupes. On apprit là que l'armée turque de Méhémet-Ali était ainsi distribuée : A Saïd ou Sidon, trois mille hommes; à Bairouth et dans ses environs huit mille; à Bledin, dans le Carmel et ses environs six mille cinq cents. Tous ces corps étaient sous les ordres d'Ibrahim et de Soliman-Pacha. Plus, nous apprîmes que Hanan-Bey commandait à Bek-Faja mille huit cents hommes et Hosman-Bey trois mille cinq cents à Méruba. Il en résultait donc que dans le Liban il y avait vingt-deux mille huit cents hommes de troupes régulières, sans y compter les trois mille Turcs enlevés à la flotte ottomane, et les huit mille entre les Druses et Metual, sous les ordres des émirs Manaud et Kalhil, fils de l'émir Beschir.
L'armée égyptienne au commencement de la campagne était imposante; elle se composait de cent trente mille fantassins réguliers ; onze mille cavaliers réguliers ; quatre mille hommes d'artillerie avec un matériel nombreux et du génie : en tout environ cent quarante-six mille hommes
de troupes régulières. En outre, on comptait vingt-deux mille hommes de troupes irrégulières. Sur ce nombre , Ibrahim commandait à cent trente mille hommes environ. Le reste était réparti dans le Hedjaz, le Sennaar, l'ile de Candie et l'Egypte ; trouvant pourtant ces forces insuffisantes, Méhemet-Ali fit délivrer des armes aux élèves des écoles spéciales. Bientôt il fit enrégimenter même des invalides, des infirmes, des hommes attaqués de maladies chroniques pour former des corps de réserve, en cas d'insurrection. Toujours inquiet et actif, il imagina d'ajouter encore à ces milices une garde nationale-, dans l'état de dépérissement extrême où était l'Egypte, ce ne fut à la vérité que la triste caricature des soldats-citoyens de l'Europe. Les grades furent distribués aux gens riches et influents. Ils puisèrent dans leur autorité soudaine un nouveau moyen de tyrannie et d'extorsion, augmentèrent le malaise et le mécontentement du pays, et n'organisèrent rien. Le résultat fut si complètement nul que le vice-roi fut forcé de renoncer à son idée, malgré l'extrême ténacité naturelle à son caractère.
Néanmoins la fermeté deMéhémet-Ali et la réputation militaire d'Ibrahim retenaient encore les signataires du traité de Londres. Ils offrirent, avant de commencer la lutte, comme dernier terme d'accommodement, le pachalik d'Acre avec celui de l'Egypte. Le vice-roi refusa net, déclarant qu'il préférait périr les armes à la main. Les plénipotentiaires, à l'exception de celui de France, quittèrent Alexandrie. Peu de temps après, les troupes anglaises prirent Saïd, ville du littoral de la Syrie, Ibrahim tenta de i «saisir cette ville; mais il fut repoussé, et dut se jeter dans la montagne.
Le commodore Napier avait mis le siège devant Bairou th. Ce point, d'une grande importance, était bien défendu par
Soliman-Pacha à la têle de deux régiments } malheureusement le bruit de la défaite d'Ibrahim se répandait avec rapidité 5 on ajoutait même que le généralissime avait perdu la vie dans la déroute. Soliman, alarmé, crut devoir aller à la recherche de la vérité, afin de rassembler les débris de l'armée, s'il en était besoin 5 il laissa donc Bairouth sous la garde de Sadik-Bey, colonel d'un des deux régiments. Celui- ■ ci, se voyant seul, quitta la ville, et les Anglais s'en emparèrent aussitôt. Mais, ayant bientôt reçu de Soliman une lettre qui l'assurait de l'existence d'Ibrahim, et lui annonçait le retour immédiat du général à Bairouth, Sadik-Bey craignit de payer sa trahison de la vie, et alla se rendre aux Anglais avec son régiment.
Mais il est bon de donner quelques détails sur cet épisode delà prise de Bairouth.
Le Zèbre était à l'ancre près de l'embouchure de Nahr-el- Bairouth (rivière de Bairouth) vers huit heures du matin; ce brick avait commencé le feu, tandis que le Gowerfull commandé par le commodore Napier, et les vapeurs qui étaient à la tête de la division turque parcouraient la rade dans tous les sens pour essayer le débarquement à l'ouest de la ville. Peu après, d'autres navires commencèrent de lancer des bombes sur les collines qui la dominent. Les projectiles atteignirent Soliman, où il y avait un corps de troupes qui durent se retirer à la hâte après avoir perdu plusieurs hommes.
Nous étions près de la plage devant la rivière de Bairouth, où le Zèbre se tenait, protégeant par ses batteries les troupes de débarquement. Six mille Turcs et dix-sept cents Anglais campèrent alors sur une colline avoisinante la mer.
Les Egyptiens avaient tenté de placer une batterie sur le pont du fleuve Bairouth, qui met en communication la route
DIFFÉRENDS TUfiCO-ÉGÏPTIENS. 285
entre Bairouth et Tripoli; mais, inquiétés par notre artillerie, ils enlevèrent cette batterie, ce qui fit que les nôtres s'em-i parèrent sur le champ de cette position importante.
C'était de ce cùté que nos embarcations recueillaient les déserteurs qui, abandonnant Tannée égyptienne, cherchaient un refuge au milieu de nous. Ils nous racontaient qu'Ibrahim était campé dans la plaine de Tablé, et Soliman près des pins, que beaucoup de déserteurs sortis des camps vivaient cachés dans les buissons, en attendant quelques bateaux pour être transportés à bord de nos navires.
Les formes qu'employaient les Autrichiens envers les réfugiés étaient vraiment dignes d'admiration, leur charité : ces malheureux était celle que le divin maitre nous a enseignée. Ils furent recueillis, nourris, habillés; nos mai animés par ce noble exemple, partageaient avec eux tout ce qu'ils possédaient.
Sur ces entrefaites, Stopford dépêchait a Soliman un envoyé, l'invitant à céder Bairouth; mais celui-ci se refusa à tout accord. Alors vers les six heures de l'après-midi, plusieurs vaisseaux anglais, joints à notre frégate, commencèrent le feu contre le fort ; il dura plus d'une heure et demie, fut très vif et nourri par 1,300 boulets, dont 300 lancés par la Medée. Mais ce qui causa une frayeur incroyable, ce furent les fusées a la congreve.
Je ne pourrais oublier un fait peu important en apparence, mais qui contribua néanmoins à encourager les nôtres dans cette guerre, en nous révélant l'esprit des populations que nous avions devant nous et l'état de l'armée que nous avions a combattre.
La nuit ayant fait cesser le feu des batteries, notre frégate reçut l'ordre de passer au détroit de Saint-Georges à deux milles de distance de Bairouth et de se mettre à l'ancre pour
empêcher toutes tentatives que la multitude, qui grossissait toujours sur le rivage, aurait pu entreprendre. En effet, nous aperçûmes par les nuances et les différentes situations de cette masse bruyante qu'elle était en pleine révolte. Nous la sommâmes par quelques coups de canon de se disperser -, mais, ayant rencontré une résistance assez opiniâtre, il fallut la forcer de s'éloigner avec la mitraille que nous envoyâmes au hasard.
Tout à coup, sur ces entrefaites, nous vîmes flotter sur la plage un drapeau blanc, ce qui indiquait qu'on demandait du secours. On disposa sans délai une petite embarcation pour voler au secours demandé. C'était un soldatarabe auquel on avait enlevé tout ce qu'il avait, et qui, désespérant de trouver du soulagement et de la tranquillité au milieu des Egyptiens, venait en pleine confiance se jeter dans les mains des étrangers. Présenté à l'archiduc, il le remercia de mille manières, et se mit à sa disposition. Notre interprète l'ayant questionné sur la position de l'ennemi, il répondit que la faim, la soif et les souffrances lui avaient fait prendre la résolution de déserter, qu'il avait perdu le plus cher de ses enfants, victime innocente de l'artillerie de nos vaisseaux, que les déserteurs étaient, pour la plupart, des Turcs qui appartenaient à la flotte dont Méhemet-Ali s'était emparé-, que dans le camp d'Ibrahim régnait l'horreur et la cruauté et que c'était Ibrahim lui-même qui, retranché dans une enceinte de sentinelles, prononçait ces arrêts de mort et condamnait à avoir la tête tranchée ceux qui n'étaient que suspects de trahison.
Quelques instants après un cri de la sentinelle de proue nous appela sur le tillac pour nous assurer qu'il y avait encore beaucoup de monde sur la plage à peu de distance de Saint-Georges. Ayant dirigé nos regards de ce côté, nous
découvrîmes une faible lumière rougeàtre prête à s'éteindre. Huit de nos plus habiles rameurs, avec l'empressement que la circonstance paraissait demander, voguèrent en ligne droite vers le point indiqué, et peu de temps après ils revinrent ayant à bord une famille grecque que nous reçûmes avec une véritable joie. Le récit de leurs malheurs fut très long et très touchant. Le chef de cette famille nous dit qu'un exil volontaire lui avait fait abandonner, ainsi qu'à sa famille, sa patrie après les derniers désastres qui avaient eu lieu, et qu'ils avaient été réduits à l'extrême condition de chercher un asile sur le rocher escarpé où on les avait pris, et qui était leur dernière espérance. Leur habitation était une tente ; ils ne se nourrissaient que de viande corrompue et gâtée. De plus ils ajoutèrent que leurs biens étaient renfermés dans un magasin de Bairouth, devenu la proie de la garnison arabe. On s'empressa de les entourer de tous les soins que leur position exigeait, et tout le temps que cette famille resta avec nous elle ne manqua de rien.
Pendant que ces faits se passaient au milieu de nous, on nous apprit que le commodore Napier avait l'intention de détacher les populations delà Syrie, et avait publié la proclamation suivante :
« La Grande-Bretagne, la Russie, la Prusse et l'Autriche, unies à la Sublime Porte, ont résolu de retirer à Méhémet- Ali l'autorité qu'il vient d'usurper en Syrie. Le but de ma mission est de vous exhorter à secouer ce joug détestable.
« Syriens ! empressez-vous à accomplir votre devoir; car un Hatti-Scherif du Sultan, qu'on a déjà mis à exécution dans l'empire ottoman, garantit la vie et les biens à tous ses sujets.
« Avec la médiation des quatre puissances signataires, la Porte s'engage à améliorer votre position, afin que vous
viviez plus heureux et plus tranquilles que vous ne l'avez été jusqu'ici.
« Habitants du Liban, que je vois de mes yeux accablés et gémissants sous le poids de malheurs qu'on pourrait éviter, levez-vous, écoutez la voix qui cherche à vous réunir en paix. Vous aurez bientôt de Constantinople des secours, des armes, des munitions, et les vaisseaux égyptiens ne seront plus devant vos plages pour vous opprimer.
« Soldats du Sultan! vous qui par trahison avez été
arrachés à vos foyers pour être entraînés sur les sables ardents de l'Egypte et de Syrie, le Grand-Seigneur vous conjure de retourner sous sa dépendance. Je tiens près du lazaret deux vaisseaux prêts à vous recevoir sous la protection étrangère -, si les troupes du Pacha osent vous taire opposition, qu'elles redoutent la colère de l'Europe entière.
« Un oubli complet du passé et le paiement de votre solde arriérée vous sont assurés sur la foi de votre souverain. Empressez-vous, ne retardez plus. Celui qui se rangera de nouveau sous le drapeau ottoman sera réintégré dans son grade et dans ses droits. »
Signé: le commodore colonel NAPÏER.
Les populations, encouragées par ces promesses, venaient en foule se mettre entre nos mains, bien aises de retourner sous l'autorité du grand-seigneur, qu'elles espéraient voir plus paternelle que la dénomination tyranique du vice-roi.
Il n'arriva rien cette nuit qui mérite d'être remarqué. Vers huit heures et demie du lendemain matin on recommença a foudroyer les fortifications qui longent la mer-, à cinq heures le feu fut repris et continué jusqu'au coucher du soleil. Durant la trêve, le vaisseau et le brick voisins de la Guerriera s'en séparèrent pour aller jeter l'ancre dans la rade de
DIFFÉRENDS TTRCO-EGYPTIEXS.
Giuri, afin d'y protéger le débarquement, s'il avait lieu. Les douze cents Anglais et les montagnards indigènes occupèrent le village Al-Allah-Gibert, l'ancienne Gabel, à six lieues de Bairouth. vers Tripoli, et qui était défendu par trois cents hommes.
La nuit venue, nous fîmes voile pour la rade de Giuri pour y opérer le débarquement. Les montagnes du Liban resplendissaient de feux de joie, qui nous saluaient comme des amis.
Le li, Soliman se retirait sur la cime du Liban. Une compagnie de montagnards avait emporté un avant-poste d'Ibrahim. D'autres compagnies de maronites s'emparèrent de force de Botron, situé sur la mer à quatre lieues environ au sud de Tripoli. Le village de Botron est l'ancien Botrus, qui, au temps des Croisades, était appelé Betiron. Aujourd'hui c'est un village qui se lève au milieu de ruines habitées par des maronites et des Grecs.
Ayant planté le camp sur la colline de Giuri, qui domine la mer, nous y trouvâmes déjà campés sur le versant au midi quatorze cents Anglais et trois mille Turcs. Nous occupâmes l'est, au nombre de deux cents hommes sous les ordres du capitaine Viscovich. Trois cents Anglais et trois cents Turcs formaient un avant-poste sur la cote. Les avant-postes étaient à peine éloignés de nous d'un tir de fusil. Le campement des alliés avait au sud Nahr-el-Kelb (rivière du chien), à l'est le fleuve rapide du Liban, au nord Nahr-cl-Meltcn, qui, de même que la rivière du Chien, se déploie au milieu de hautes montagnes qui servent à l'ouest d'un très fort rempart du côté de la mer. Il ne faut que deux heures et demie de marche par aller d'une rivière à l'autre et trois heures pour parcourir l'espace compris entre le premier cercle et la mer. Cet espace est enfermé dans de profonds ravins qui vont insensiblement s'abaissant vers la mer.
Les Egyptiens pouvaient attaquer notre camp de quatre côtés ; du côté de la mer par la rivière du Chien, par le cercle du Liban à l'est de la colline, et par Nahr-el-Melten. A l'embouchure de cette rivière et le long de la côte se tenaient continuellement des vapeurs et des vaisseaux avec l'artillerie; les deux autres parties étaient gardées par les Turcs et les montagnards.
On disposa sur le lieu que nous occupions des machines qui dirigeaient des fusées presque à coup fixe, sur les points indiqués. Cesmachines étaient gouvernées par le lieutenant d'artillerie Roland. Sur le flanc de la colline on avait levé à la hâte une espèce de rempart avec quelques pièces d'artillerie. Les Anglais et les Turcs construisirent des retranchements, aplanirent le terrain sur lequel les canons devaient être dressés.
Le village de Giuri a peu de maisons qui ne servent pas de magasins de comestibles, car au devant d'elles les femmes maronites étalent des paniers de raisins, de légumes et de petits pâtés. Les boucheries sont en plein air ; c'est là qu'on entend la voix aigre du Grec qui bat de toute sa force la bète tuée pour la gonfler. Sur la plage, il y a en vente de l'avoine, du blé et le dura, espèce d'orge qui sert de nourriture aux chevaux. Çà et là, il y a des Arabes qui font rôtir sur leurs brasiers de gros morceaux de mouton enfilés sur des broches de bois, et des Turcs assis sur le sable qui en mangent avec la plus grande avidité. Le café, qui est un portique noirci par la fumée, est fréquenté par les Arabes, les Turcs et les Grecs, qui, assis et fumant leur narghilé, s'amusent à entendre les conteurs d'historiettes.
Le long de la plage il y a une vaste tente anglaise qui sert de magasin aux munitions, et au pied de la colline il y en a une autre qui sert de dépôt aux fusils. A cette tente
les montagnards s'adressent pour recevoir des armes qu'on leur distribue au moyen de leurs chefs.
En attendant, Kalil, fils de l'émir Beschir, à la tète de douze mille Arabes, essaya de s'emparer d'une position assez importante. Douze cents montagnards, informés de son projet, allèrent à leur rencontre sous les ordres de Kassim, et après la fortune des armes, un moment suspendue, les Arabes durent se retirer avec quelques pertes. Le 18, ils renouvelèrent l'attaque sur le mont Vollagius avec un mauvais résultat: ils durent encore se retirer, mais dans une vallée qui n'avait pas d'issue. Là ils furent assaillis par cent hommes qui en connaissaient parfaitement les hauteurs et qui leur tuèrent près de trois cents de leurs meilleurs soldats.
Les désertions continuaient au camp des ennemis. Le gouverneur du Cosruan, l'émir Abd'-Allah (esclave de Dieu) venait faire sa soumission avec deux cents hommes à pied et quelques-uns à cheval, au pacha, qui le confirmait dans son emploi ; quelques jours après, son exemple était suivi par l'émir Etanger, prince de l'épée, et par le fameux Abu- Schiambra.
Abu-Schiambra ( père du fort ) était âgé seulement de trente-quatre ans. Il était d'une petite taille, mais il ne manquait pour cela ni de force ni de vigueur; son regard était vif et expressif. Il descendait d'une famille du peuple, de Kessim, village des monts Ciouff, où par son inlelligence et son courage il fut enrôlé, étant encore enfant, dans les gardes à cheval par l'émir Beschir, qui l'employait principalementà faire escorter les marchandises des négociants qui, pour les dérober à l'avidité des Arabes, imploraient dans ce cas la protection de l'émir, et moyennant une somme obtenaient de lui une escorte suffisante pour les garantir de
tous dangers. Abu-Schiambra, aussi habile à se servir de l'épée qu'à manier les chevaux, allait audacieusement au devant de tout péril, et en peu de temps son nom inspira tant de crainte que personne n'osait se mesurer avec les soldats qu'il commandait dans l'escorte d'une caravane. Il était fidèle à sa parole et inaccessible à la séduction. Du côté de l'intérêt, il s'acquittait des affaires les plus importantes avec un zèle, une discrétion et une probité à mériter l'approbation de tous ceux qui se servaient de lui.
La révolution de la montagne contre Méhémet-Ali venait d'éclater quand il fit sa soumission. Comme il jouissait d'une grande réputation parmi les montagnards, sa soumission à la Porte et les conseils qu'il donnait d'agir ainsi entraînèrent un grand nombre à l'imiter; cette conduite le força de s'éloigner de l'émir Beschir et de gagner le mont Accepers ; avec la compagnie qu'il commandait il tint en respect pendant longtemps les Albanais et les Arr.autes qui infestaient les monlagnes. 11 attaqua tout seul à Tripoli un détachement de cavaliers sans recevoir aucune blessure, assaillit avec la même intrépidité prés de Hcirouth un certain nombre d'Egypiiens, et , après en avoir tué de sa main unedixaine, il regagna sa montagne. Sa valeur étonnait les siens, qui, en le voyant revenir toujours de semblables expéditions sans blessures, l'appelèrent Abu- Rab ( père de Dieu ), voulant dire par là qu'il était invulnérable. En se présentant au pacha avec trois cents des siens, il fut très utile à la nouvelle cause qu'il venait d'embrasser.
Le 19, arrivait de Chypre un autre pyroscaphe la Marianne avecmilleTurcs, sous le commandement de Menessi, qui débarquèrent au camp. Us escortaient Yzzet Méhémed Pacha, qui avait été nommé vice-roi d'Egypte et grand-séraskjer d$ Syrie,
DIFFÉRENDS TURCO-ÉGYPTIEISg. 293
En attendant, les Egyptiens de l'inférieur de la montagne s'avançaient sur Botron et l'occupnient. Les Turcs et les Anglais, ne pouvanllesdébusqucr, demandèrent desrenlbrts; on leur envoya un peloton des nôtres avec des l'usées à la congrève. Les Egyplii us, ayant appris celle nouvelle, tallirent en retraite.
Il est impossible de dire la sensation que nos ennemis éprouvaient à la vue de ces l'usées. Lorsque la première fois, à Bairoulh, ils virent serpenter dans les airs ces corps defeux volants, ils ne savaient ou se cacher pour se garantir de cette pluie de feu dont ils ignoraient la composition; aussi se trouvaient ils saisis d'une frayeur incroyable quand ils les voyaientla nuit éclairer tout l'horizon, ils les appelèrent feux du diable-, ils supposaient que leur force était plus; puissante qu'une balle et qu'un boulet , pareeque lorsqu'ils en étaient atteints rien n'arrêtait leur morsure enflammée. Deux de ces machines tramées par des chameaux les effrayaient plus que ne l'aurait pu faire une balterie d'artillerie.
Ainsi dans celle affaire fil-on beaucoup d'usage de ces fusées. Le 23, un second peloton partait la nuit avec deux machines pour les avanl-posles; une heure après minuit elles arrivèrent à Kuch-Mesbé, village peu éloigné de la rivière du Chien.
Après une marche des plus pénibles à travers des sentiers raboteux et élroils, on nous assigna pour logement un site plante de mûriers, ou nous dormîmes à la belle étoile jusqu'à quatre heures du matin et d'où nous partîmes, avec deux bataillons de Turcs et quatre cents Anglais, pour les monts au delà de la rhière. Cette expédition était destinée à couper à Ibrahim toule communicalion avec Soliman, l'assiéger pour ainsi dire dans sa position et lui empêcher que des vivres et des munitions du pays ne lui arrivassent.
59/t EGYPTE.
La marche a travers des chemins rocailleux, sous le soleil enflammé de la Syrie, nous fatiguait tellement que nous désespérions de continuer noire route. Mais la nouvelle qu'on nous apporta qu'une poignée de Turcs avaient été attaqués par l'ennemi nous ranima. Nous avançâmes plus rapidement pour nous trouver au moment de l'action ; mais le détour que nous fumes obligés de faire nous empêcha d'arriver assez à temps pour prêter du secours aux Turcs, qui, du reste, étaient restés maîtres du terrain.
Le pays que nous traversions était habité par les Métuales. Leurs femmes ont une corne d'argent sculptée qu'elles portent sur le front et sur les tempes. Elles ne quittent jamais cet ornement, pas même en dormant. Il parait qu'elles y tiennent comme à une amulette ou à un signe religieux transmis par leurs ancêtres. Elles portent des robi s de couleurs, ouvertes sur le devant avec des manches ouvertes depuis le coude jusqu'aux pieds. Par dessous ce sont des cotillons blancs serrés aux flancs comme les pantalons arabes, dont elles font usage.
La guerre en était à ce point. Le nombre des montagnards qui se rendaient au camp des alliés pour recevoir des armes augmentait tous les jours. La défection était générale dans le Liban. Le 26, descendirent de la montagne, se dirigeant sur le camp, mille Ansariens précédés de leur chef, qui portait une partie d'un tronc d'arbre surmonté d'une étoffe de différentes couleurs et qui, suivant lui, était un drapeau. Comme il n'y avait presque plus d'armes, on n'a pu leur en distribuer que bien peu. En quelques jours , vingt-quatre mille fusils avaient été distribués, quinze mille avaient été apportés de Malte par les Anglais, et le reste par les Turcs de Constantinople.
Ces montagnards chantaient dans leur marche sur un ton
MARONITES. 2t)5
lugubre et monotone différentes chansons, dont certainement celle que je donne ici est la plus singulière :
* 0 Ibrahim, tu nous as ôté les armes ; les Francs et le Sultan nous en ont apporté d'autres qui blessent mieux. Chaque montagnard a juré ta mort, et, pour te frapper plus sûrement, il a gardé la meilleure cartouche. 0 Ibrahim, va t'abri'.er dans le désert, et vends tes jours à tes Bédouins. Mais, comme tu as enlevé même à ces misérables et leurs chèvres et leurs chameaux, ils demandent aussi ta tête. Ibrahim, tout est fini pour toi. »
D'après l'ordre que j'ai suivi, il faut que je donne des aperçus sur l'origine de ces montagnards, des Maronites, des Druses, des Metuales, ainsi que de leur chef émir Beschir.