‹ Voyage a Constantinople et en EgypteChapitre 7 sur 33 · COURSE DANS L'ARCHIPEL · texte numérisé non relu

COURSE DANS L'ARCHIPEL

L'amour des armes me captiva de bonne heure. Entraîné par lui, je fus admis, ainsi que je l'ai dit, dans le corps d'artillerie de la marine. Ma première destination militaire fut Trieste, capitale de l'Illyrie.

Trieste est située à l'extrémité des Alpes Carniolcs et de l'Illyrie , la province la plus septentrionale de la Péninsule apennienne. S'élevant en face de Venise, baignée, caressée comme cette dernière par l'Adriatique , elle est considérée comme appartenant à l'Italie. Effectivement tout y est italien, les mœurs et l'idiome.

Soumise aux Romains, Trieste doit ses murs à Octavien- Auguste, Réduite en cendres par Attila, elle fut reconstruite

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et arriva même à un certain éclat sous les patriarches. En Tan 50 avant Jésus-Christ, les Triestins eurent leur premier patriarche. Postérieurement, Venise en fit la conquête-, mais les Triestins, auxquels tout esclavage était insupportable, en secouèrent bientôt le joug pour revenir au régime primitif jusqu'en 1382, époque à laquelle ils se soumirent volontairement à l'Autriche.

En ces moments-là cette ville manquait de la splendeur que devait lui donner en 1774 l'empereur Charles VI, qui, en vue d'une politique suivie encore de nos jours par la maison de Habsbourg, la créa port franc. Dès lors date le développement rapide de Trieste et la décadence de Venise. — Plus la capitale de l'Ulyrie gagnait d'autorité sur l'Adriatique, plus l'influence de la ville des doges s'éteignait au milieu d'une mer qui pendant des siècles s'était habituée à apporter et à amonceler dans ses palais et son arsenal les richesses du monde. Aujourd'hui Trieste occupe un poste d'honneur dans le rang des premières places commerciales.

Prise en 1809 par les Français et reconquise en 1813 par les Autrichiens, Trieste, grâce à l'énergie de ses habitants et à la liberté commerciale dont elle jouit, est un des lieux les plus fréquentés et les plus favorisés de l'Europe. Elle aurait un port meilleur pour l'entrée des bâtiments, souvent contrariée par le vent du nord, qu'il est impossible de penser à quel degré de prospérité elle atteindrait. Sa population augmente toutes les années : ainsi, sous le gouvernement de Marie-Thérèse, fille de Charles VI, celte ville, qui ne contenait que six mille âmes à peine, voit le chiffre de ses habitants s'élever en ce moment à plus de soixante mille.

Je profitai de mon court séjour à Trieste pour examinera mon aise le magnifique canal qui s'étend jusque dans l'inlérieur de la ville et par où les gros navires viennent déposer

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leurs marchandises tout près des magasins qui les reçoivent. Les rues en sont soigneusement pavées. Sept places, parmi les vingt-quatre qu'on y compte, sont très belles. Les palais, les établissements publics, et tout ce qui rend cette ville remarquable sont dignes assurément de l'attention de l'étranger.

L'animation du port, l'arrivée et la sortie des navires marchands ; les navires de la marine militaire de l'Autriche, l'affluence des étrangers en grande partie appartenant au commerce du Levant, et par dessus tout cette activité réellement italienne dans les mœurs me rendaient le séjour de Triesle agréable et d'existence facile. Je me serais fort accommodé d'y rester quelques mois; mais un ordre supérieur m'appela à bord de l'impériale et royale frégate vénitienne la Guerricra, sous le commandement de l'archiduc Frédéric d'Autriche. L'état-major de cette frégate était composé de deux capitaines, deux lieutenants, un sous-lieutenant, un commissaire, deux médecins, un aumônier et six aspirants. Ainsi au complet, elle était prête à appareiller.

Quoique la vie militaire présente l'idée de l'abnégation la plus absolue et qu'elle demande le sacrifice de toute volonté aux ordres d'un seul, abnégation qui, mal entendue, brise maladroitement les instincts elles sentiments les meilleurs, il n'est pas moins vrai qu'il y a des instants où celui qui s'y soumet dans la limite de ses devoirs est forcé de convenir que cette abnégation limitée par des raisons supérieures, que l'état militaire exige rigoureusement pour se maintenir intact, est parfois un des côtés de l'existence du soldat des plus brillants et des plus enivrants.

L'uniformité que celte vie demande dans les pensées de tous les individus qui obéissent à ses lois-, cette joie immodérée qui est instantanément réprimée par un mot, par

lin signe même de celui qui commande, cet échange mutuel d'amitié, forment un contraste dans la vie qui finit par plaire.

Tout m'était nouveau dans celte existence. C'était mon choix. La discipline qui régnait à bord me charmait, et les quelques désagréments qu'il serait par trop ridicule de ne pas savoir endurer ne me causèrent jamais longtemps de l'amertume. Et puis la fortune m'avait favorisé. Du premier coup, dans ma carrière militaire, je me trouvais sous les ordres de supérieurs d'une conduite irréprochable, d'une loyauté rare et d'une franchise qui provoquait la confiance et inspirait l'attachement. On lisait sur leurs visages cette bienveillance qui gagne les esprits les plus rebelles et cette clémence qui rend solide l'affection. Leurs récompenses, toujours réparties avec impartialité, dénotaient leur bonté et mettaient en évidence leur scrupuleuse exactitude de même que la douleur qu'ils éprouvaient d'avoir à sévir. Tous, il est vrai, n'étaient pas du même caractère, n'avaient pas la même égalité d'humeur. Parfois des contradictions aux allures tyranniques, des vexations marquées au coin de l'ineptie, des reproches non mérités me révoltaient un moment-, mais l'affabilité pleine de charme et de distinction des autres arrêtait au bord de mon cœur toute espèce de révolte, de haine, et me rendait persévérant et résigné.

L'archiduc donna l'ordre de faire voile pour le Levant. Un vent favorable nous promettait une heureuse navigation. La voûte azurée du ciel, qui se reflétait dans l'immense pleine liquide sur laquelle glissait la Guerriera comme un cygne gonflant ses ailes au vent, remplissait mon âme de l'idée de la toute-puissance du Créateur. Qui ne se sent pas le cœur ému à l'aspect d'une mer calme, tranquille?

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A mesure que la terre fuyait et que nous avancions dans cette immensité, mes réflexions se succédaient et se déroulaient une à une , comme les grains d'un chapelet sous les doigts purs et effilés d'une belle Vénitienne. Une douce rêverie m'enlaçait de cette paresse de l'esprit qui est une volupté pour lui quand rien ne trouble l'heureuse insouciance qui le berce. Les sommets des Alpes disparaissaient peu à peu à l'horizon. Je les suivis d'un œil immobile jusqu'à ce qu'ils se perdissent pour ainsi dire dans les eaux. N'ayant plus de terre où reposer mes regards, je les levai vers le ciel, où commençaient à se montrer les étoiles, qui scintillaient avec cette rapidité intraduisible qui les fait sembler disparaître un instant pour reparaître plus brillantes que jamais.

Au milieu de la nuit, eu pleine mer, le silence qui régne sur un vaisseau filant ses nœuds sans secousses et sans bruit prend un aspect d'une imposante majesté. Tout y est mesuré, et les pas de l'officier de quart produisent sur l'esprit l'impression du va-et-vient d'un pendule, alors que dans la solitude du cabinet on n'entend que son tic-tac îimnotone et régulier. Cette concordance d'harmonie entre le ciel et l'homme élève l'âme-, et, je ne sache personne à bord d'un vaisseau de guerre , où l'ordre règne dans sa plus haute perfection , qui ait échappé aux sensations simples mais fortes que font naitre la pompe des cieux, la profondeur de l'abîme qu'on a sous les pieds et la plénitude de la puissance de l'homme, qui ne craint pas, sous la foi de son génie, de se placer hardiment entre ces deux grands éléments, pour les connaître et les admirer.

Dans cette situation de l'esprit, qui est presque un regard jeté sur l'immortalité, les pensées se détachent avec une précision et une netteté remarquables. Les chagrins ou les

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joies de ia vie ont la couleur et le dessin des plus belles peintures des écoles ilaîienne et espagnole. Le souvenir des amis, des parents, d'une femme adorée a les tous vivaces de la réalité. On voit tout ce qu'on aime, on le touche de la main. La mer, c'est le grand spectacle où l'homme, à n'importe quelle classe il appartienne, ne se trouve jamais rassasié des impressions- qu'elle donne quand tant de choses dans la vie le fatiguent et l'ennuient.

Le voyage de la Guerriera dura vingt et un jours. Nous mouillâmes le \ 3 septembre à Chios , à deux journées de Smyrne, sans que noire courte traversée fût troublée du moindre accident.

Chios est une ile de l'Archipel, située au milieu des golfes de Smyrne et d'Ephèse, tout près des côtes de Nalolie, entre l'île de Samos et l'île de Mytéhnc.

Celle île est nommée par les Turcs Sohfz, avec l'épithèle tVAdasie, qui signifie île du Mastic, à cause d'une sorte de gomme-résine qu'on tire de cette ile, la seule qui en fournisse dans tout l'Archipel.

Dans l'antiquité Chios jouissait d'une grande célébrité parmi les îles Ionniennes,et,de nos jours encore, elle a conservé quelque peu des restes de sa grandeur primitive. (!)

Elle s'étend du nord au sud, et s'élève considérablement au dessus du niveau de la mer.

Chios, connue autrefois par sa civilisation, son industrie et la richessede seshabhants,ne présente depuis près de trente ans au voyageur qu'un triste aspect de ruines, sauf quelques villages dispersés sur sou territoire, où l'on récolte du mastic. C'est parmi les cent mille habitants que celte île comptait du temps de sa prospérité que les Turcs recrutaient leurs plus experts jardiniers. Ce nombre d'habitants se trouve réduit actuellement à quatorze mille, Chios, qui

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comptait jadis dans son sein plus de trente mille commerçants,était leilement réputéepour son commerce, son industrie , son célèbre collège , sa riche bibliothèque et ses établissements typographiques, qu'ils lui valurent à juste titre le surnom d'Athènes moderne. (2)

Notre séjour dans cette île ne l'ut que de quelques heures, après quoi nous finies voile pour Smyrnc, terme de notre course. Nous y arrivâmes le 15 de ce môme mois.

Dans le loisir que me laissait le service à bord, je pus admirer la civilisation et le commerce, qui l'ont de Smyrnc une dos villes des plus animées et des plus populeuses entre toutes les villes de la Turquie, puisqu'elle compte cent quarante mille habitants!

Smyrnc (Iziniii. en turc), bâtie en l'orme d'amphithéâtre qui se déploie autour d'un monticule couronné d'une citadelle en ruine, occupe !;> fond du golfe du même nom. Deux autres forteresses défendenl (a ville, une du côté de la terre, et l'autre du côté de la mer. Sans être belle, Smyrne offre un ensemble qui attire et qui plaifc. Le quartier habité par les Européens est le seul ou l'on rencontre quelques habitations d'une construction passable; Le grand Bazfir (liesessterm) et le Vizir-Khan, construits tous les deux des débris de marbre blanc provenant de l'ancien théâtre, sont les uniques édifices qui méritent quelque attention. Ses rues, étroites et tortueuses, dépôt permanent d'une boue noirâtre et infecte, s'entrelacent à chaque pas, et rendent difficile le parcours de celte ville.

Smyrne est une des échelles les plus importantes pour le commerce du Levant; c'est dans celle ville, en effet, que l'Orient dépose ses produits et l'Europe ses marchandises. Si le commercedu cuvire et de lu soie languit en ce moment, celui des fruits secs prend de jour en jour une extension plus considérable.

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Smyrne , ainsi que l'a dit un géographe , offre l'aspect d'une république fédérative dans le quartier habité par les Anglais, les Français, les Hollandais et les Italiens. Leurs personnes et leurs propriétés, libres de toute domination turque , se trouvent placées sous la protection efficace et solide de leurs consulats respectifs. On y parle diverses langues; mais l'italien et le français les dominent toutes. Dans cette petite république on remarque , à côté des mœurs de l'Orient, la civilisation européenne. Du coudoiement de coutumes et d'habitudes si opposées naitune bizarrerie originale et curieuse.

Smyrne possède un petit théâtre, où des comédies et même de sopéras italiens se jouent et se chantent sans trop rudoyer l'ouïe, la vue, ni l'esprit. Un collège, dirigé par les pères Lazaristes (3), y enseigne les sciences et la littérature. Les collonades d'Espagne, les ducats de Hollande et de Hongrie, les sequins de Venise sont reçus sur la place, quoique la monnaie courante de Turquie soit d'un usage plus commun, surtout pour le petit commerce.

Arrivé dans la rade , l'Archiduc fut salué par la batterie de la Médée , frégate vénitienne aussi , commandée par le contre-amiral IL Bandiera, père de ces deux infortunés italiens qui , en compagnie d'autres généreux patriotes, tentèrent par le sacrifice de leur vie l'émancipation de notre belle et malheureuse Italie. (4)

Après un séjour de deux semaines à Smyrne , le I cr octobre nous finies voile, en compagnie de la Médée, pour Orlak, petite bourgade distante de Smyrne de dix-huit milles environ , pour nous y approvisionner d'eau et nous exercer par des manœuvres dormantes.

Le 9, nous étions de retour à Smyrne , où il fut décidé que lions séjournerions jusqu'au \i inars 1840. Nous ne

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laissions pas cependant d'aller de temps en temps à Orlak et à Gria pour les exercices. C'est dans l'intervalle passé tantôt à Smyrne et tantôt à Oiiak que j'ai pu observer à mon aise tout ce que le pays environnant offrait d'intéressant.

L'archiduc Frédéric donna à Smyrne, dans le local du Cercle des nobles, une fête à laquelle furent conviées toutes les autorités civiles et militaires du pays et étrangères y résidantes. Les frais de cette fête montèrent à plus de sept mille florins.

Le 12 mars, de concert avec le contre-amiral B. Ban diera, nous nous dirigions sur la Grèce.

Après une belle traversée de dix jours, nous étions en vue de Nauplie (NapolidiÈomania), ville forte, quoique peuplée de huit mille habitants seulement.

Nauplie est une ville de PÀrgolide, bâtie sur une langue de terre qui s'avance dans le golfe du même nom. Pour le moment, elle est la capitale de l'État; mais l'insalubrité de son climat et son peu d'étendue font prévoir qu'elle ne jouira pas longtemps de cet avantage. Le voyageur qui la jugerait sur son aspect riant et les ressources qu'elle semble promettre au commerce ne pourrait avoir qu'une idée très avantageuse de sa position; mais une fois engagé dans l'intérieur de ses murs, et lorsqu'il en a parcouru les rues étroites, tortueuses et malpropres, il se désabuse bien vite de l'impression favorable qu'il avait eue d'elle de primeabord.

La partie inférieure des murs de Nauplie est de construction européenne; mais le restant est l'œuvre des Romains, des Grecs et des Vénitiens, qui élevèrent dessus une vaste citadelle, qui couronne en quelque sorte la roche Palamôde et que l'on atteint par un escalier de cinq cents marches, taillées à vif dans le rocher; ce passage est appelé le Gibraltar de l'Archipel.

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Le lion ailé de Saint-Marc, jadis la terreur des mers, sculpté au dessus des portes de Nauplie, comme au dessus des portes d'autres villes de la Morée et du Levant, rappelle le temps de la domination vénitienne, sous laquelle Nauplie était la capitale d'une des plus fertiles provinces de cette puissante république.

Quoique le port de Nauplie n'ait plus la profondeur d'autrefois à cause des alluvions déposées par la mer, il n'en est pas moins un des meilleurs de l'Archipel.

La population de cette ville, diminuée par la peste qui la ravagea à diverses reprises, est réduite aujourd'hui au chiffre minime de huit mille habitants, comme je l'ai dit plus haut. Nauplie possède une école militaire, où cinquante élèves reçoivent aux frais du gouvernement grec une éducation complète, égale à celle qu'on donne dans les établissements analogues en Europe ; les officiers qui en sortent sont généralement expérimentés et habiles.

Presque tous les hommes de l'équipage visitèrent les environs de cette ville, où à chaque pas l'on rencontre les débris de glorieux monuments qui, par leur muette éloquence, attestent encore au voyageur la puissance du peuple libre de la Grèce.

Le 1er avril, l'aube du jour surprit notre frégate dirigeant sa proue vers le Pirée. Chaque jour débarquent sur cette rive, autrefois si retentissante de la gloire d'Athènes , de nombreux voyageurs qui, à l'envi des uns des autres, s'empressent, avec les souvenirs que réveille cette ville célèbre, d'en aller interroger tous les échos.

Je ne saurais jamais exprimer le sentiment que j'éprouvai en me trouvant en face de cette ville. A peine notre pavillon fut-il aperçu qu'il fut salué par le canon des Grecs. Ce salut rendu, nous débarquâmes lestement, et ce jour, ainsi

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que les jours suivants, nous fûmes accueillis avec des marques visibles de bienveillance non seulement par les autorités, mais encore par tous les citoyens d'Athènes. C'est ici que nous nous récréâmes de notre existence de matelot en nous abandonnant entièrement à la visite de ses ruines et de ses chefs-d'œuvre.

Ses ruines, sources éternelles d'enseignements philosophiques et de graves méditations pour les historiens et les artistes, au loin semblaient noyées dans les vapeurs moites et chaudes que dégage, dans le Péloponèse, l'action du soleil. Instinctivement mes yeux se portaient vers elle avec un désir ardent de fouler ses rivages. Aussitôt débarqué, je courus, comme un amant affamé des caresses de sa maitresse, loucher ses murailles, ses portes, chacune des pierres du pavé des temples magnifiques qui la décoraient et que mon imagination relevait on l'honneur des Dieux, pour la défense desquels Aristophane accusait, dans les Nuées, Socrate de les avoir dédaignés.

Athènes peut à bon droit être classée au nombre des villes les plus célèbres.

Si aujourd'hui, il est vrai, sa prépondérance dans les affaires de l'humanité ne pèse plus du poids de l'épéc d'Alexandre, armé du génie de la Grèce, dont Athènes était la plus riche personnification, sa poésie, sa philosophie, sa politique, sa littérature, ses arts sont debouts, vivants et animés avec une supériorité qu'ils n'avaient même pas du temps dePériclès. A chaque conquête de la civilisation sur l'ignorance et la barbarie, ils augmentent sur toute la surface de la terre le nombre des hommes qui les sentent, les aiment et les admirent. Ce n'est plus seulement sur le Péloponèse que leur action agit ; sortis des murs sacrés d'Atlièncs, ils ont franchi toutes les montagnes, traversé toutes

les mers, et, radieux comme les Argonautes en quête de l'avenir, ils promènent au milieu des peuples dont ils ont adouci les mœurs et élevé les pensées la majestueuse unité des idées qu'ils représentent. Le génie romain a des imitateurs j mais celui de la Grèce à Athènes n'en a plus. Des tentatives plus ou moins heureuses ont été hasardées pour faire revivre la politique et l'administration de la Rome d'Auguste. Charlemagne, Napoléon ont eu cette ambition; mais qui a jamais songé qu'il fût possible d'imiter ce qui n'est plus imitable, la poésie, l'éloquence et l'art de la Grèce ! . . .

Quoique Athènes soit à cette heure dans un dépérissement presque complet, et qu'il ne lui reste qu'une ombre de son ancienne gloire, elle peut néanmoins être considérée comme une des plus riches au milieu des villes dont elle est entourée.

Les efforts du roi Othon, quelque louables qu'ils soient, ne sauraient jamais donner une voix, seraient-ils couronnés de succès, à une grandeur que l'éloquence de Démosthène, la valeur de Thémislocle et la finesse attique d'Alcibiade ne purent préserver de sa chute.

La ville moderne ne couvre qu'une partie de l'espace qu'occupait la ville ancienne. Athènes, au temps de sa prospérité, avait vingt-deux milles de circonférence, treize portes et trois ports, ceux de Phalère, de Munichium et du Pirée, appelé aujourd'hui Port-Léon. Bien que privé de ses anciennes fortifications, le Pirée avec son triple port nouvellement reconstruit est encore le meilleur d'Athènes et le plus capable d'abriter plusieurs grosses frégates. La ville était subdivisée en divers quartiers (rioni), parmi lesquels ceux du Céramique, du Pritanée, du Lycée, du Théâtre, de Y Acropole ou citadelle, de Y Aréopage et de Y Académie.

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sont les principaux. Deux petites rivières, Y Ulysse et son affluent VEridan, arrosaient ses environs.

Les places et la plupart des rues étaient ornées de portiques qui servaient de promenade aux Athéniens et de résidence à différents tribunaux. La quantité de statues et d'inscriptions qui ornaient ces portiques et que l'on rencontre encore à chaque pas rappellent aux passants les antiques et glorieux événements de son histoire.

Les maisons étaient presque toutes bâties avec la plus grande simplicité, et la disposition des rues n'offrait rien de particulier.

Au temps de Démétrius de Phalère, on évaluait la population d'Athènes à soixante et onze mille habitants dont quarante mille serfs ou esclaves et dix mille étrangers.

Le Temple de Jupiter Olympien, achevé sous Adrien, est presque entièrement détruit. Treize colonnes sur cent vingt, qui en faisaient le tour du temps de Pisislrate, son fondateur, subsistent encore, liées entre elles par des architraves hautes de soixante pieds sur six et demi de diamètre; elles formaient jadis un dyptère ou espace aussi vaste qu'élégant, entouré d'une double rangée de colonnes. Ce temple était le plus grand de tous ceux de la Grèce, à l'exception du temple de Diane d'Ephôse. Dans la cellule de ee temple était placée la statue colossale de Jupiter, statue célèbre par ses proportions gigantesques. La matière extérieure employée par Phidias pour la sculpter n'était que l'or, l'argent et l'ivoire. Tout le circuit du temple de Jupiter était orné d'un nombre infini de statues (pie chaque ville de la Grèce, à l'envi l'une de l'autre, avait envoyées pour faire cortège au maitre de l'Olympe.

Le second monument que je visitai fut le monument conuiique de Lysicrute, autrement dit la Lanterne de Dio-

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gène. Quoique le temps, ce destructeur implacable, n'en eût pas épargné les bas-reliefs, on peut y admirer cependant le groupe des Pirates tyrrhéniens, métamorphosés par Bacchus en dauphins. On ne se rend pas compte comment cet édifice, de cinq pieds et demi de diamètre et qui porte l'empreinte du génie artistique qui règne souverainement dans tous les monuments d'Athènes, ait pu résister à l'action du temps, au vandalisme des hommes et parvenir jusqu'à nous , sinon intact, du moins dans un état tel, à n'en devoir pas gémir sur l'entière destruction.

Je n'oubliai pas dans mes courses Y Acropoîe, suffisamment forte encore de nos jours pour avoir permis aux Grecs, dans leur guerre de l'indépendance, de s'en rendre maîtres et de s'yretrancher en nombre considérable , moyennant un vaste rempart, la fontaine de Pan, qu'ils avaient nouvellement retrouvée, de manière à leur permettre d'y organiser la plus vigoureuse résistance. Dans l'enclos de cette citadelle se trouve le Parthénon ou "Temple de Minerve, appelé aussi le Hectopédon, car il avait cent pieds grecs de face. Quarante-huit colonnes doriques de quarante pieds de hauteur formaient au dedans une magnifique galerie.

Le Parthénon est sans contredit un des plus éloquents témoignages de l'architecture antique; mais malheureusement il a été par trop ravagé, — d'abord par les Vénitiens en 1687, ensuite par la dernière guerre de l'indépendance, et tout récemment encore par lord Elgin, qui en a enlevé le métope, la frise et les frontons , — pour nous donner une idée juste de sa grandeur primitive.

Je visitai également le Théâtre d'Hérodote Atlieus, estimé comme un chef-d'œuvre d'ardu lecture en ce genre -, h Ternie de Thésée, d'une solidité peu commune et d'admirables

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