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bien joué son rôle; chacun y avait été trompé. Etait-ce quelque Mazzini, quelque Garibaldi courant pour révolutionner la Péninsule, ou bien un simple failli fuyant ses créanciers? C'est ce que nous ne sûmes pas. Seulement nous avions remarqué que si le voyageur n'avait qu'une valise, même assez petite, elle était fort lourde, qu'il la tenait soigneusement entre ^es jambes et ne laissait à personne le soin de la porter. On fait moins de cérémonie pour des paquets de bougies et des échantillons de cire : si c'était un débiteur, il avait pris ses précautions pour ne pas manquer en route. Cette pesante valise expliquait pourquoi il n'avait pas tenté .de franchir l'enceinte à pied et en simple promeneur: il y aurait été infailliblement arrêté.
Tandis qu'on attelle, j'examine la montagne au pied de laquelle nous sommes. Sur ses flancs, et dans un espace très-resserré, sont bâties sept églises. A chaque pas ce site étrange se montre sous un aspect différent, que la demi-obscurité rend plus pittoresque encore; il est célèbre dans le pays. Cependant je ne puis me rappeler son nom, et pas davantage ceux des villages que nous traversâmes.
En redescendant dans la plaine, nous retrouvons l'inondation. Elle s'étend partout; les roseaux croissent jusque sur les banquettes du chemin. Ce pays doit horriblement souffrir : la fièvre et la famine y sont en permanence.
Les étoiles ont disparu. La nuit, devenue noire, annonçait un orage; mais nous approchions de Rovigo. La dame du coupé était rentrée dans la voiture, et, à mon grand étonnement, le monsieur aux lunettes se trouvait être le conducteur de la jeune fille aux yeux tartares, qu'il avait d'abord fait semblant de ne pas connaître. Celle-ci, à mesure que la nuit s'avançait, avait l'air plus soucieux. Cet homme était-il son père? Non. Son mari? Moins encore. Son frère ou son oncle? Pas davantage. I 11
Son amant? J'en doute. Elle semblait en avoir peur. Il y avait dans ce couple quelque chose de mystérieux que je ne pouvais comprendre et que je compris moins encore à notre arrivée à Rovigo.
En descendant de voiture, et tandis qu'on déchargeait les bagages, ce monsieur, tenant au bras la jeune fille, vint à moi; il me dit, en me proposant de les accompagner, qu'ils allaient faire un tour de ville. Or, il était dix heures du soir et il pleuvait à verse. Croyant qu'il plaisantait, je lui montrai le temps; mais il me répéta la proposition et quitta le bras de la jeune fille, comme pour l'engager à prendre le mien. Je n'en revenais pas, et encore aujourd'hui je me demande quel était le but de cette démarche de la part d'un homme que je ne connaissais que depuis quelques heures : voulait-il abandonner la demoiselle et là laisser pour mon compte? Ou bien était-ce l'un de ces courtiers d'amour comme l'Italie nous en montre encore? Mais ces industriels se trahissent toujours par quelque chose d'ignoble ou de maladroit. Bans celui-ci, rien de cela : ses manières étaient convenables, même distinguées; sa conversation annonçait de Tinstruction ; il parlait peu français, mais il connaissait bien nos bons auteurs, se plaisait à les citer et les citait exactement.
Ma curiosité était si fort excitée, qu'en toute autre occasion j'aurais poursuivi l'aventure ; mais la pluie tombait toujours, je mourais de faim et je voyais les préparatifs du souper : c'était payer trop cher la solution d'un problème, sans compter la chance de quelque dénouement burlesque. Il est des mystificateurs en tous pays : celui-ci peut-être, avec l'appât d'une demoiselle, ne voulait-il que me faire prendre un bain de boue ou me régaler d'une averse. Je remerciai donc poliment ce couple étrange, qui sortit nonobstant l'ondée , puis rentra bientôt après.
J'espérais les revoir à table, et> curieux d'une eipli-
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cation, je songeais au moyen de Tamener. Ten fus pour mon moyen et ma curiosité; ils se dirigèrent vers un appartement du premier où ils se firent probablement servir à souper, car je ne les revis plus.
Il en fut de même des autres dames qui, devant être réveillées le lendemain à trois heures pour partir à quatre, s'empressèrent de gagner leur chambre.
Pour m'assurer qu'on songeait au repas , je fus à la cuisine où tournaient une demi-douzaine de broches surveillées par autant de marmitons, classe nombreuse dans les Etats vénitiens où ils ont remplacé les pages.
A une table éclairée par une lampe à trois becs, absolument comme celles qu'on aperçoit dans les vieilles peintures italiennes, la maîtresse du logis travaiUait à la lingerie , entourée de ses trois filles toutes jolies , toutes rieuses, et qu'on reconnaissait facilement à leur air de famille. Une quatrième sœur, un peu plus âgée et qui était mariée , jouait avec son petit enfant , beau comme elle. Son mari, qui cumulait les fonctions de maître d'hôtel et de cuisinier en chef, était tout à ses casseroles, ne les quittant par moment que pour gourmander ses aides. A côté des demoiselles étaient assis deux des jeunes gens avec qui j'avais voyagé ; ils leur faisaient des contes dont elles riaient de tout leur cœur.
La jeune mère m'ofiFrit près d'elle une chaise que j'acceptai. Le bambin , profitant du voisinage , hardi comme un petit loup, se cramponnant à moi, opéra son déménagement et vint se jucher sur mes genoux. Une fois installé, il n'en voulut plus bouger, griffant sa mère et moi-même quand nous faisions signe de l'en retirer.
C'est ainsi que nous attendîmes le souper. Le garçon de salle vint nous prévenir que nous étions servis. On me dégagea des bras du marmot qui s'était endormi pendu à mon coa, et nous pas$âmes dans la salle à manger.
132 CHÀPIT6E XIII.
Je m^attendais à trouver une table servie pour tout le inonde, mais ce n^est pas Pusage du pays. Bien que nous fussions au même couvert , il y avait autant de dîners que de personnes. Devant chacune était une série de petits plats avec un flacon de vin. Cette façon a bien son mérite : elle évite aux valets la peine de présenter les plats, et aux convives celle de les découper. Reste ensuite la facilité des échanges ou la mise en commun du menu individuel. Cest ce que je fis avec mes compagnons, gais, bons enfants et qui, vu ma qualité d'étranger, me montraient toutes sortes d'égards.
Nous causions donc d'amitié , quand entra un gros homme qui cria en français qu'on lui donnât à souper. Puis, se parlant à lui-même en regardant le domestique, il ajouta : — Peut-être cet animal ne me comprend-il pas, car ils semblent tous s'être donné le mot pour ne jamais savoir ce que je veux. — Se tournant vers nous : — Bonjour, messieurs; êtes-vous Français? — Mes compagnons se turent, et moi je lui dis que je l'étais. — Tant mieux, continua-t-il; moi je suis Belge, mais je n'entends que le français, et je ne me plais guère avec ceux qui ne le parlent pas.
Ici mes compagnons partirent d'un éclat de rire. Je partageai leur hilarité : la figure de l'homme, son parfait sang-froid et sa naïveté bourrue avaient quelque chose de si comique, qu'il aurait déridé Jérémie lui-même.
Il demanda une côtelette; puis il voulut savoir de quelle partie de la France j'étais. Je le lui dis. — Bon , nous sommes voisins , me répondit-il. Ajoutant : moi 9 je suis un ancien négociant, et j'ai été commis-voyageur ; mais , grâce à Dieu , je n'ai plus besoin de travailler , et je voyage pour mon plaisir. C'est à cause de cela que je n'aime pas à passer la nuit en voiture : ça me fetigue, ça m'ennuie: quand on voyage pour son agrément.
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TOUS comprendrez que ce n'est ni pour s'ennuyer ni pour se fatiguer.
Ici, autre rire de mes compagnons qui, s'ils ne parlaient pas le français, l'entendaient à merveille. Mais les rires ne démontaient nullement mon homme, qui semblait ne pas s'en apercevoir et n'en faisait ni plus ni moins.
— J'ai donc , poursuivit-il , quitté ma voiture pour prendre la vôtre qui couche ici , m'a-t-on dit. A quelle heure part-elle? — A quatre, répondit le garçon. — Qu'estce qu'il dit? me demanda-t-il. — Il dit qu'elle part à quatre heures. — Comment ! à quatre heures ! quatre heures du matin ! Et ils ne m'en ont pas averti , les gueux ! Ils m'ont laissé faire quatre lieues pour partir à quatre heures du matin, moi qui voyage pour mon plaisir! Et par la pluie encore! Entendez- vous comme elle tombe? n paraît qu'il pleut toujours dans ce pays, car ou n'y distingue pas les routes des rivières. Un de mes amis me parlait toujours de la belle Italie : c'est lui qui m'a décidé à y venir. C'est un climat délicieux, me disait -il , un ciel d'azur , un air pur , une température toujours égale et douce. Le soleil est un peu chaud à midi, mais on fait la sieste ou l'on se met à l'ombre. Oui , telles étaient ses propres paroles. Je dis donc à mon domestique qui faisait ma malle : la laine est de trop où je vais : des gilets de soie ou de piqué, des pantalons de nankin, une redingote de coutil et un habit de mérinos, cela sufGt. Pas de flanelle surtout, je serais toujours en nage. Il m'apporte un. parapluie, je lui dis: c'est inutile, il n'y pleut jamais. Seulement je me décide à prendre un vieux paletot de drap, en disant: il ira toujours bien jusqu'à la frontière. Ah! le voilà ce paletot; messieurs, vous le voyez, et mon habit par-dessous, avec deux pantalons l'un sur l'autre. Oui, ce paletot sL mauvais, je ne le donnerais pas pour cinquante écus , et cela par
reconnaissance : il m'a sauvé la vie, comme son manteau a sauvé Napoléon dans la campagne de Russie. Dans cette belle Italie au ciel pur et d'azur, depuis six semaines que j'y suis , je n'ai trouvé que du vent , de la pluie , du ffoid, et pas de cheminée! Et je voyage pour mon plaisir!!
Là-dessus, il réclame sa côtelette, et on lui apporte du poulet. Il fait un bond comme si on lui avait servi la tête de saint Jean : — J'ai demandé une côtelette, s'écria-t-il furieux, remportez ce poulet. Voyez, ne l'ai-je pas dit, ils font semblant de ne pas m'entendre afin d'avoir l'occasion de me faire damner. — Il n'y a plus de côtelettes, lui dit le garçon, qui, en ce moment, m'en apportait une. — Gomment, plus de côtelettes? Mais en voici. — C'est la dernière. — J'€^ veux pourtant, répète-t-il.
Je lui ofiFris la mienne. — Ce n'est pas de la vôtre que je veux, c'est une côtelette qui ne soit à personne. — Puisque je vous l'oflfre, elle est à vous si vous l'acceptez. — Et je dis au garçon de m'apporter le poulet et de lui donner la côtelette. Ce qui fut fait.
Après l'avoir mangée: — Vous êtes Italiens, messieurs, dit-il à mes voisins, je ne vous en fais pas compliment si vous êtes de Naples. J'en viens : j'y étais allé pour mon plaisir, mais du diable si j'y retourne. Voilà ce qui s'appelle un pays pour enrager! Oui, c'est encore pis qu'ici, car ici du moins on respire, on peut y trouver un instant pour penser, non pas à ses affaires puisque, grâce à Dieu, je n'en ai plus, mais à sa femme, à ses enfants, à une chose, à une autre. Eh bien ! vous me croirez si vous voulez, à Naples c'est impossible : pendant quinze jours que j'y ai été, je n'ai pas trouvé seulement cinq minutes pour me dire : causons un peu avec nous-même ; non , messieurs, pas cinq minutes. Les puces seules ne vous le permettraient pas.
Mais il y a bien autre chose que des puces : chassé de