ROVIGO , FERRARE , BOLOGNE
qu^à mon tour, un peu rancunièrement peut-être, je lui fis observer.
Ensuite je lui demandai quelques renseignements sur la route à prendre pour retourner à mon hôtel, dont je m^ëtais fort écarté, et pour voir, chemin faisant, ce qu^il y avait de remarquable dans la ville. Elle n^était pas très* experte sur la géographie locale. L'oflicier prit alors la parole et m'indiqua fort gracieusement ce que je désirais savoir.
Muni de ces instructions, je me croyais bien sûr de mon itinéraire, mais je n'avais pas fait cent pas que je ne savais plus où j'en étais : c'est ce qui m'arrive même dans les lieux où j'ai passé vingt fois. Quand j'ai du temps devant moi je ne m'en inquiète guère et ne hais pas d'être ainsi perdu : c'est une chance de découvertes et de surprises.
Me voici donc allant droit devant moi, appelant le hasard à mon aide, avec les yeux en l'air pour découvrir les tours et les clochers que me cachaient les pâtés de maisons. J'arrive ainsi à une vaste et belle église, où la première chose qui me frappe sont deux grands singes qui soutenaient des armoiries. C'était la première fois que je voyais 4e ces animaux à l'église. Du reste , celle-ci était riche d'ornements, de tableaux des grands maîtres, de bas-relieHs et de belles statues : il y en aurait eu assez pour peupler trois musées. Les temples d'Italie sont de véritables conservatoires des arts. J'aime cette dévotion: quel plus digne hommage l'homme peut-il rendre à la Divinité que de lui offrir ce qu'il a fait de beau et d'entourer son image de chefs-d'œuvre! N'est-ce pas le génie de la créature qui nous révèle la grandeur du Créateur? En bannissant du sanctuaire le talent et ses trésors, le protestantisme n'a donc rien fait pour l'humanité, et moins encore pour la religion qu'il a ainsi isolée des beaux-arts ou de ce qui fait la gloire de l'homme et l'élève vers le ciel en le séparant de la brute et de la barbarie.
Je m'éloignai à regret de cette noble église. C'est alors que j'appris qu'elle était dédiée à San-Petronio, patron de la ville.
Continuant ma course au clocher en me guidant sur les girouettes, j'arrive à San-Pietro, cathédrale bâtie en 1575, riche aussi en belles choses, mais moins que la précédente.
Je visite encore trois égUses où me conduisent de vastes rues ornées de portiques, à l'imitation desquels ont sans doute été faits ceux de notre rue de Rivoli. Ce genre de bâtisse , qui rend peu habitables les rez-de-chaussée , est fort commode pour les passants : ils s'y trouvent à l'abri du soleil, de la pluie et de la boue. Bologne est probablement la ville du monde où l'on a le moins besoin de fiacres, de sabots et de parapluies. C'est quelque chose, car les plus beaux quartiers de Rome, de Londres et de Paris cessent de l'être les jours où l'on y barbote.
Je n'entreprendrai pas la description des palais ; il y en a ici partout. J'indiquerai seulement les principaux : le palais de l'archevêque, le palaîs^acciocchi où est aujourd'hui le siège du gouvernement , les palais Aldrovandini, Albergati, Bentivoglio, Bevilacqua, Fava, Biagi, Ercolani, Malvezi, Marescalchi, Pepoh, del Podesta, Ranuzzi, Tanara, Viola, Zambeccazi, Zampieri, etc., tous remarquables par leur belle architecture ou par les richesses artistiques qu'ils contiennent. Bologne, non moins que Gênes et Venise, mérite donc le nom de ville de marbre , et elle l'emporte sur ses deux rivales par la régularité et la commodité de ses rues.
A côté de ses palais, il ne faut pas oublier la maison de Rossini qui vient de la quitter pour aller habiter Florence; et la maison MartinelU , probablement celle de la famille de cette belle comtesse que j'avais connue autrefois à Paris 9 maison qui est aujourd'hui le rendez-vous de la
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haute société bolognaise, réputée Tune des plus aimables de ritaMe , .parce qu^on y trouve à la fois des hommes savants et des femmes qui ne le sont pas.
Cette Tille, comme beaucoup d'autres, a son sobriquet : Bologne la grasse, tel est son titre. Elle le mérite : elle a presqu^autant de boutiques de charcuterie que de palais. £t quelles boutiques ! Ce ne sont plus les ténébreux réduits des ruelles de Gênes. Non: procédant au grand jour et honoré comme il doit Têtre, Fart culinaire est ici entouré de tout son prestige, et le talent du charcutier y est mis en première ligne. Heureux successeur du porcelarius si chéri du peuple roi, son génie s'y révèle par les plus étonnants produits. Là sont ses chefs-d'œuvre, disons plus, des monuments où la délicatesse de la matière le dispute au grandiose des formes, où l'heureuse harmonie des parties grasses et maigres , comme autrefois le corail et l'ivoire dans les statues grecques, composent un tout dont on a pu atteindre la perfection, mais non la surpasser. Oui, puisqu'il faut l'appeler par son nom, la cochonnaille a eu (qu'on ne se formalise pas de ce rapprochement, tous les arts sont frères) ses Phidias et ses Praxitèles. C'est à Bologne qu'à chaque pas vous en aurez la preuve ; c'est là qu'entre l'élégante mortadella et le brillant presciutto vous verrez étalés, par un savant contraste, l'andouille primitive, le saucisson colossal et le boudin monstre ; et, je le répète, la quantité ne nuit pas ici à la qualité. Bologne a donc justifié et justifie encore le titre de grasse par la bonne chère qu'on y fait.
Elle en est digne encore par le potelé et l'aspect appétissant de ses habitantes. Jeunes ou vieilles, elles y sont fort bien portantes, et, en bonnes patriotes, rendant ainsi témoignage de l'excellence de leur climat, elles ne Veulent pas qu'on l'ignore. C'est la première ville où l'enseigne, si je puis m'exprimer ainsi, est partout sur la porte, et
où Ton trouve les femmes de toutes les classes, omrrières ou marchandes , en robes ouvertes laissant voir leurs épaules, leur poitrine et leurs bras , en un mot, dans et costume qui a fait dire qu^une femme n^ëtait parée qu^autant qu'elle n'était pas vêtue. Ici, on le voit, les extrêmes se touchent, et Tusage des rues, places et marchés dé Bologne s'est rencontré avec le cérémonial des palais. Parties de deux points si différents, la plèbe et raristo* cratie sont arrivées au même but : la vérité. On ne peut que s'en réjouir, car si l'habit sert à nous couvrir, i! sert aussi à nous déguiser ; et chaque vêtement que nous ajou« tons à un vêtement, rendant ce déguisement plus complet, nous écarte d'autant de la nature ou du vrai. Il y a donc dans cette surabondance d'étoffe une sorte de sophistication de la forme, de contrefaçon de nous-même, de tromperie enfin. Or, à Bologne, à la face de saint Pierre, sur les marches de l'église, dans le sanctuaire pour ainn dire, le mensonge devait être honni et il l'a été, à la plus grande gloire de Dieu. Oui, sur ce point, la Bolognaise, consciencieuse autant que femme peut l'être, est la probité même : sa brillante santé est tout orthodoxe. Ce florissant embonpoint n'est donc pas , comme il arrive si souvent dans les pays hérétiques, une tournure, un jeu de l'industrie et une vaine apparence. Ici, l'art de la couturière n'a rien à revendiquer, et, pur de ouate, son corset serait digne d'une fille de Sparte.
Grand et bel exemple, et qui devrait partout être imité; car, de toutes les falsifications, celle de la femme est certainement la plus coupable ! *
La table de l'hôtel Brun, où je rentre pour dîner, est digne du renom de la ville. J'y trouve un fort bel assortiment d'officiers autrichiens. J'ai à ma droite une superbe Allemande qui ne dit mot. En face est un Français bavard comme ils le sont tous en voyage ; c'est une sorte de géant
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d'apparence rustique et qui, comme Milou, tuerait un bœuf d'un coup de poing. U vient de Venise où il a tu, à ce qu'il dit, le due de Bordeaux et la duchesse de Berry. Il parle de tout sans s'embarrasser de personne, et boit et mange comme quatre : c'est à Rome qu'il se rend pour y faire ses dévotions, à ce qu'il prétend encore. Voilà un terrible dévot !
A la fin du dîner, quelqu'un le nomma ; il s'appelle le comte de *** : c'est un gentilhomme sauvage de Bretagne, ancien garde-du-corps, vivant d'ordinaire dans sa terre, y élevant des moutons et vendant des chevaux. Nous â^angeâmes quelques paroles. Tout légitimiste qu'il est, il»déteste les Allemands; il en parie très-haut et assez mal, et je serais bien étonné s'il quittait Bologne sans y avoir quelque querelle. Il est vrai qu'il a une de ces mines à qui on n'en cherche guère. Du reste, très-content du menu, il vantait surtout un certain vino santo dont il achevait un flacon. J'eus l'idée d'en demander. Je vis qu'il avait raison et nous trinquâmes à la prospérité de la France. Une partie des convives se joignit à nous.
On nous servit d'excellent café. Décidément l'hôtel Brun ou Pension suisse est l'un des meilleurs gîtes que j'aie encore rencontrés sur ma route. Si je devais habiter l'Italie, Bologne est une des villes que je choisirais pour le climat, l'aménité des habitants, les ressources artistiques et le confortable de la vie.
Je profite d'un reste de jour pour aller faire un tour de rue. C'était l'heure où se fermaient les ateliers; des bandes de jeunes filles en sortaient. La plupart étaient jolies, mais toutes avaient cet air éveillé de nos ouvrières de France, d'Angleterre, de Belgique, etc. Bondissant ainsi que des pouliches échappées, elles avançaient comme un ouragan, s'épandant à grand bruit sur le pavé, agaçant les , passants par des rires, des grimaces ou des propos plus
ou moins canoniques. Bref, ces jeunes vierges avaient Pair un peu avancées pour leur âge. Est-ce qu*en-deçà comme au-delà des monts la fabrique étiole les mœurs? LHnfaillibilité du Pape n'y a-t-elle donc rien pu, ou le diable s'est-il fait industriel pour damner les filles? Il faudrait le croire s'il n'y avait pas un exemple contraire, et si Ton ne citait une ville d'Amérique où l'on est parvenu à mo^ raliser des ouvrières et à en faire des filles sages et de bonnes mères.
J'entre à San-Domcnico, attenant à un couvent où vécut et mourut saint Dominique. Dans cette vaste et noble église, pas de chapelles, pas de chaises, pas de mendiants, et, pour comble de félicité, pas de cicérone. Pétais en extase , et pour la première fois de ma vie je ne boudai pas saint Dominique avec lequel, depuis longtemps, j*étais en froid pour la chose de l'inquisition et l'affaire des Albigeois.
Ajoutons que San-Domenico n'a pas de façade, ce qui ne me déplaît pas non plus, étant d'avis qu'il faut se passer de façade quand, faute de place ou d'argent, on ne peut la faire belle.
Quand j'arrivai à San-Stcphano, il ne faisait plus clair; mais voyant quelqu'un entrer, je fis comme lui. Je m'aperçus bientôt que je m'étais engagé dans un labi^rinthe. San-Stephano est un pastiche, et le pendant de celui que la surveille j'avais aperçu en route. Ici encore sept églises, réunies en forme de bouquet, sont enchevêtrées les unes dans les autres, celles-ci dessus, celles-là dessous.
Des lumières placées de distance en distance éclairaient assez pour qu'on pût se conduire dans les couloirs souterrains, mais ne suffisaient pas pour distinguer les gens quand ils étaient agenouillés et immobiles ; aussi je n^ pouvais faire un pas sans me heurter contre un chrétien et marcher sur quelque jambe.
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Pour comble de malheur et ce qui doublait mes remords, c^est que dans la fréquence de Taccident et Timpossibilité de reconnaître à qui appartenait le pied, la cheville ou le mollet froissé, je ne savais à qui adresser mes excuses. H &ut bien le dire en Thonneur des martyrs, personne n'en demandait : c'était probablement Theure du recueillement et de la pénitence; ou peut-être, à Bologne, les dévots sontils sans fiel et sans rancune. Il est certain qu'en tout autre pays ma promenade inopportune m'eût valu plus d'une rebuffade et l'invitation d'aller me promener ailleurs.
Arrivé à l'extrémité de ce dédale, en cherchant toujours le moyen d'en sortir, je me trouvai tout-à-coup dans un espace vide et comme noyé dans un flot de lumières. Ebloui , je restai plusieurs minutes sans rien distinguer. Enfin, je reconnus que j'étais en face d'une chapelle qu'éclairaient des miUiers de cierges reflétant leur éclat sur des ornements *d'or et d'argent.
L'une de ces sept églises n'est autre, assure-t-on, qu'un ancien temple d'isis. Quelques colonnes d'une forme et d'un marbre d'apparence antique me donnèrent à penser que cette opinion pouvait être fondée.
En retournant chez moi, je trouvai, sous les arcades, une grande affluence de promeneurs, au nombre desquels on distinguait d'élégants abbés en redingote courte , en culotte serrée, en bas de soie, en grand chapeau triangulaire; et des moines noirs, blancs, gris, bruns, côte à côte de messieurs en frac ou en paletot. Puis des femmes à bonnets parisiens qui, là aussi, peu en rapport avec leur entourage ou les autres parties de leur toilette, les défigurent en les dépaysant. Pourquoi ne sait-on pas harmonicr les modes aux formes et aux pays? Est-ce qu'une femme du midi doit être habillée comme une femme du nord ; une brune comme une blonde ; une grande comme une petite; une vive et agile comme celle qui est calme et posée?
362 CHAPrmE XIV.
Doit-on être vêtu aux champs comme à la ville? Doit-on rétre sous ces somptueux portiques, en présence de ces monuments, de ces palais brunis par le temps, comme dans les bonbonnières hollandaises, dans ces cités aux mille couleurs , qui , toujours neuves et coquettes , semblent sortir de Tatelier du cartonnier? Il faut que chaque chose soit à sa place, et les vêtements plus que toute autre : c^est leur désaccord avec le lieu et la figure qui, partout, fait les charges et les caricatures. Allez donc habiller des Kalmoucks en marquis de la régence et mettre nos modernes Gâtons en laticlave et en cothurne sur le mac-adam de Londres ou le pavé de Paris ! Si les Italiennes entendaient leurs intérêts, au lieu de
consulter nos couturières, elles consultef aient leurs vieux peintres ; au lieu de prendre la coupe de leurs vêtements dans nos journaux de modes , elles la prendraient dans leurs beaux tableaux , dans leurs admirables fresques. Leurs palais, leurs musées et leurs chapelles leur offriraient assez de patrons de robes et de modèles de coiffures pour qu^clles n'en cherchassent pas ailleurs. Alors , dans leur mise elles resteraient Italiennes, et elles n'y perdraient rien. Ce que j'ai dit aux femmes je le dis aux hommes, nonseulement en Italie , mais en France , mais partout : choisissez parmi les costumes de vos pères, adoptez les plus beaux, les plus commodes, et tenez-vous-y. Mais vous prendriez les plus laids qu'ils le seraient encore moins que vos fracs, vos pantalons, vos chapeaux écourtés et vos ignobles paletots. Quoi qu'on fasse, on n'inventera rien de moins artistique et de plus ridicule. Arrivé ainsi à l'apogée du mauvais, tout mouvement doit être un retour vers le vrai. Espérons donc: le laid a fait son temps, le beau n'est pas loin.
• Je m'aperçois que déjà, en parlant des toilettes de Saint- Marc, j'ai fait une sortie contre les modes parisiennes.
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Cest donc ici une redite, et ce ne sera ^obablement pas la dernière. Il faut qu'on s'y fasse : c'est une vieille rancune, une dette criarde; et, comme les bateliers de Venise ou les chien» de meuniers, quand j'ai commencé à aboyer je n'en finis plus.
Pour achever ma journée, j'entre dans un café où il y avait grande société. Je prends un sorbet en lisant un journal français, le premier depuis ma sortie de France : c'était le Journal des Débats, On y présentait le projet du rétablissement de la peine de mort pour certains faits politiques. Je n'ai jamais été partisan de la peine capitale; elle a, selon moi, tué plus d'hommes qu'elle n'en a sauvés. Si cela est vrai, à quoi est-elle bonne, et qui peut y voir une garantie? On fait la chasse aux loups parce qu'ils nuisent aux hommes; mais si, au bout du compte, la chasse faite, il se trouve qu'il y a moins d'hommes et plus de loups, je n'aperçois pas ce qu'on y a gagné. 11 faut donc s'y prendre d'une autre façon pour se garer des loups et empêcher qu'ils se multiplient.
Je fus interrompu dans mes réflexions par un abbé qui me pria de lui passer le journal quand je l'aurais lu. Peut-être ne voulait-il que me faire voir qu'il entendait le français. En e£fet, quand je le lui remis, il m'adressa la parole, et, pour savoir mes affaires, il commença par me conter les siennes. Il avait été en France et s'y était beaucoup diverti; il faisait un grand éloge des Françaises qu'il trouvait charmantes. Je reconnus sa politesse en lui disant que les Bolognaiscs me plaisaient intinimont ; puis, pour n'être pas en reste, je lui citai quelques circonstances de mon excursion du matin, témoignage de confiance qui le satisGt pleinement.
Il connaissait fort bien l'histoire de sa ville, et quand je lui eus dit ce que j'avais vu , il m'indiqua ce qui m« restait à voir. Nous échangeâmes nos cartes. Lorsque je
264 CHAPITRE XIY.
sortis, il m^ofifrit de me présenter à sa famille : je refusai en m^excusant sur mon prochain départ.
J^ai oublié de parler de FUniversité à qui, pourtant, j'avais fait ma visite. C'est une des gloires de Bologne, et la plus ancienne école de l'italie après celle de Salerne. Elle attirait autrefois des étudiants de toutes les parties du monde. Aujourd'hui, il y en vient beaucoup moins. On y enseigne la philosophie, l'histoire, la théologie, la jurisprudence, les mathématiques, la physique, la médecine, la chirurgie, etc. C'est à Bologne où, vers le milieu du XV' siècle, on fit pour la première fois un cours public d'anatomie sur un cadavre humain. Jusqu'alors on ne disséquait que des animaux, et le préjugé arrêtait les progrès de la science. L'église leva l'interdit, et Mondini fit la première dissection.
C'est aussi à Bologne que naquit le professeur Galvani, à qui on doit la découverte qui porte son nom, le galvanisme, qui, perfectionné par Volta, a conduit depuis à de si prodigieux résultats.
Bologne est aussi la patrie du Dominiquin, du Guide, de l'Albane, des Carraches et de beaucoup d'autres peintres célèbres.
Je rappellerai que le grand sculpteur Jean de Bologne n'était pas natif de Bologne ni même de l'Italie : il était Français et né à Douai.
Sft5
BoUpe, PifUya, fltreiee.
Le lendemain, en me levant, je me rends à la Gertosa, qu^on peut citer comme un cimetière modèle, non pour le luxe et rélégance, j'en ai vu de plus somptueux, mais pour la bonne disposition, la propreté et le confortable. Il est établi comme Tétait le colombarium des anciens. Les corps n'y sont pas sous le sol où Ton marche, mais dans des niches pratiquées dans les murs. Les inscriptions n'y étant pas foulées aux pieds, pourront y avoir une durée indéfinie.
Il y a, en outre, un cimetière des pauvres, divisé en trois compartiments: Pun pour les hommes; Fautre pour les flnmnes; le troisième pour les enfants. C'est un vaste Jardin où* les tombes, entourées de verdure et de fleurs, flont à r«bri des profanations : l'emplacement tout entier €rt environné de murs, avec un surveillant à chaque porte.
Fondé il y a cinquante-deux ans, ce campo santo a déjà coït cinquante -six mille cadavres. Par un usage
spécial à Bologne, le transport des morts ne s'y fait que la nuit. Ils quittent ainsi la ville sans bruit, sans apparat, incognito enfin. Ce n'est qu'au cimetière qu'on déploie, selon la fortune du défunt, le luxe mortuaire, et que les chants et les lamentations commencent.
Quand j'ai demandé le motif de cette coutume, on m'a répondu que c'était pour ne pas affliger les vivants. Il n'y a rien à dire à ceci, puisqu'on a pris en même temps tous les moyens possibles pour égayer les morts en leur procurant une demeure commode, élégante et sûre.
Le concierge est bien approprié à ces élégantes sépultures : c'est un homme grand, frais, potelé, bien couvert, et qu'on prendrait plutôt pour un marquis que pour le gardien des tombeaux. Ajoutez que les explications nettes, savantes même qu'il donne sur chaque monument, ne ressemblent en rien à la monotone kyrielle des croquemorts ordinaires.
Sa haute mine et son bon ton me mirent dans une véritable perplexité : je ne savais si je devais lui offrir un pour-boire ou si lui-même allait me remercier de l'honneur de ma compagnie. J'attendais donc qu'un autre touriste, qui me précédait, s'exécutât. En effet, je le vis bientôt ouvrir son porte-monnaie et mettre quelque chose dans la main du majestueux concierge qui ne la retira pas vide. Autre embarras ! Quelle était la pièce qu'on avait mise dans cette main? Comment offrir vingt sous ù un si bel homme et un si grand savant ? Je ne pus m'y décider, et je donnai trois francs en lui faisant presque des excuses.
Quand je le quittai , d'un geste de grand seigneur il m'indiqua la porte de l'église. Elle était ouverte, et j'en eus bientôt fait le tour. Elle n'offrait de remarquable que des stalles en marqueterie d'un assez bon travail, quelques tableaux, et une figure qui ressemble si bien à Lamartine que je croyais le voir.
Mon exploration faite, je m'en allais tout joyeux d'avoir, payer, passé une porte et vu un monument, quand j'entendis un homme haletant qui courait après moi en réclamant son dû ou ce qu'il nommait tel. Honteux comme un délinquant pris sur le fait , je m'empressai de le satisfaire.
C'était un jour de malencontre. Cherchant l'entrée de la Certosa, je m'étais trouvé, au détour d'un mur, face à face d'un couple sentimental qui, troublé dans sa solitude, s'était hâté de s'éloigner. J'y avais fait peu attention. Mais voilà qu'en sortant par une autre porte , je tombe juste sur ce même couple qui, cette fois, tout-à-fait effrayé, fait k pirouette avec la prestesse effarouchée de perdreaux partant dans les jambes du chasseur. Comme le chasseur aussi je fis un bond, et j'arrêtai mes yeux sur ce qui me l'avait fait faire. Si ces amoureux étaient restés paisiblement à leur place et à leur causerie, je ne les aurais probablement pas remarqués; mais maintenant leurs traits étaient pour toujours gravés dans ma mémoire.
Je m'en inquiétais peu, car je comptais bien ne plus les rencontrer, lorsque peu d'heures après la chose arrive encore. J'en fus presqu'aussi contrarié qu'eux : on n'aime pas à jouer le rôle de trouble-fête et peut-être de passer pour un jaloux ou un espion. Mais leur guignon ou le mien me mettait , quoi que je pusse faire , partout sur leurs traces, et avant de quitter Bologne, sans le désirer ni le chercher, le hasard m'avait appris leur nom, leur pays et les motifs qu'ils avaient de se cacher. Ils étaient graves, je ne les dirai donc pas : il n'est pas plus permis de voler à quelqu'un son secret que sa bourse.
II me restait une excursion à faire : c'était celle de San-Luco , si toutefois c'est bien son nom ; ascension qui a valu pour moi celle du Vésuve pour la fatigue que j'y ai trouvée. On y monte par un escalier que je
voyais serpenter sur le flanc de la montagne et qui est certainement le plus long de Tltalie, car il m^a'Hfar trois quarts-d'heure pour parrenir jusqu'à sa dernière marche et à Téglise qui la couronne. De là on a une vue admirable, bien qu'au moyen de murs et d'arbres planta en dépit du bon sens, on ait tout fait pour la gâter et même pour la supprimer entièrement.
Un certain nombre de mendiants se sont partagé la rampe de San-Luco. Placé par relais, chaque groupe vous conduit au relais suivant et toujours ainsi jusqu'au sommet Cette ennuyeuse escorte et ces demandes que rien ne satisfait, puisqu'à une main ouverte en succède immédiatement une autre, ne contribuent pas peu à augmenter la lassitude de la route. Je tombais d'inanition : comptant sur les restaurants ou les cafés de la banlieue, j'étais parti sans déjeûner. Après avoir visité la Certosa, j'avais battu les environs pour chercher quelque lieu de réfection : ce fut en vain : je ne découvris qu'un méchant cabaret. J'y demandai du pain, il n'y en avait pas; du vin, pas davantage; de la bière, pas plus. Tout l'approvisionnement se composait de quelques liqueurs colorées en rouge, bleu, vert, violet, et dont l'aspect pharmaceutique me faisait frissonner. J'avisai pourtant un flacon dont le contenu était blanc et limpide ; il m'inspirait moins d'efi'roi que les autres. J'en demandai un petit verre que je versai dans ujie bonne portion d'eau. Cela ne remplissait pas mon estomac. Je crus voir dans un bocal quelque chose qui ressemblait à une pâtisserie ; c'était de vieux et très-vieux biscuits placés là pour la montre et l'ornement. La maîtresse hésitait à s'en dessaisir; il y avait peut-être vingt ans quUls paraient sa boutique. Elle s'exécuta enfin, décoiffa son bocal après en avoir préalablement enlevé la poussière et les toiles d'araignées, en tira deux de ces biscuits archéologiques, les aînés probables des biscuits du siècle»
BOLOGNE, FLOBENCE. S6!r
et me les pnteenta de Pair de Rhéa tiyrant ses enfents à SaUpvne.
8mm m^inquiéter du goût qu'ils pourraient avoir, je saisis les deux infortunés qui passèrent dans mon estomac coup sur coup. Tayalai immédiatement une forte gorgée de ma boisson alcoolisée. Je croyais ainsi adoucir le goût de poussière et de yieux qui me demeurait dans la bouche; mais un effet imprévu, celui qu'éprouve le rat qui veut boire après avoir mangé de Féponge frite, se manifesta immédiatement eu moi, et pendant un instant j'en fus à me demander si je respirais ou ne respirais pas. J'avalai le reste de mon liquide ; et c'était ainsi lesté que j'avais commencé mon ascension.
Les marches de cet escalier monstre ne sont pas hautes; il y a même, à maintes places, absence de marches ; alors c'est une rampe pavée et briquetée, tournant la montagne et conduisant à sa cime : promenade fatigante, comme je l'ai dit, et qui serait monotone si l'on n'était distrait par les points de vue nouveaux qui se présentent à chaque tournant.
La campagne qui entoure Bologne est fort belle. Ce qui la gâte un peu est son fleuve, le Reno, qui m'a paru là assez pauvre d'eau. La plaine à travers laquelle il serpente n'en est pas moins d'une fraîcheur charmante. Au milieu se dessine Bologne; à mes pieds, la Certosa, ses sépultures et sa vaste enceinte. Tout ceci forme un riche et magnifique ensemble.
La descente me sembla presqu'aussi fatigante que la montée.
La population de Bologne, bien que de soixante-dix mille âmes, semble peu en rapport avec son étendue. Arrivé au bas de la rampe, je marchai trois quarts-d'heure, sous des arcades, sans voir une porte ouverte ni l'indication d'une seule boutique, et sans faire d'autre rencontre
t7d CHAPITRE X¥.
que cdle de trois mendiants. H est vrai que midi ap|»rochait; il faisait chaud, et ici on craint le soleil eomme aiUeiirs on craint la pluie.
Bologne, remarquable par la beauté de ses mes et des palais qui les décorent, Test aussi par ses places. Ymi les principales : jnazza Bfaggiore, décorée d'une belle footaîne; piazza d*Armi, piazza San-Dominico. Plus, une belle promenade, une bibliothèque riche de deux eent BoiUe Tolumes, un musée d'antiquités, etc.
Je rentrai à mon hôtel pour réparer un accident tout Tulgaire, accident qui a préoccupé, comme moi, plus d^ Toyageur, quelque haut et puissant seigneur quHl soit. Un des boutons dé mon habit s'était détaché et perdu; il €dlait donc me procurer un bouton à peu près de même apparence et le faire remettre en place. En voyage , ne croyez pas que ce soit là une petite affaire. Cependant je finis par la terminer à ma satisfaction.
Ce fut justement par suite de la perte de ce bouton et de la course qu'il jne fît faire qu'eut lieu ma troisième rencontre avec le couple effarouché, et c'est chez le tailleur qui me remit le bouton que j'appris un faux nom qui me révéla le vrai et tout le reste.
Je ne voulais pas quitter Bologne sans revoir les tours Asinelli et Garisenda, penchant chacune de son côté. Cest à ceci seulement que je reconnais Bologne, que tant d^années séparaient de mes souvenirs; tout le reste je l'avais oublié et avait été nouveau pour moi. La tour Asinelli, bâtie en 1109, est la doyenne des tours penchées, et je désirais lui faire un dernier adieu. On me dit que le commandant autrichien gardait les clefs dans sa poche, et qu'il s'était réservé le privilège exclusif d'aller prendre l'air à son sommet. Le gardien essaya de me consoler en me disant que sa hauteur est de deux cent cinquante-six pieds et demi» dont trois et demi hors de l'aplomb. Sa jroisine, fat
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tour Garisenda, n^a que cent trente pied;. On me permit ê*y monter, mais à mon tonr je fis le fier et je ne le Toulof pas.
Ayant retenu ma place au courrier pour partir dans la mût , je réglai mon compte à Fhôtel. Pour deux dinars fort bons , deux cafés , rÀno saMo et une belle chambre que j^occupai deux jours et deux nuits, on me demanda quinze francs soixante centimes. Je n^arais jamais été si bien et à si bon marché ; je recommande la Pension smsse aux touristes grands et petits.
Le 3 juin, à trois heures du matin, je quitte Fhôtel pour aller prendre le courrier de Florence qui doit partir à trois heures et demie. Le temps était obscur, la pluie tombait par torrent; qu^importe, j*ai dit qu'on n'était pas mouillé à Bologne, grâce à ses arcades. Mais si elles garantissent de la pluie, elles sont peu propres, en raison de leur uniformité, à formuler le chemin. Là, une rue ne diffère en rien d'une autre, et sauf les palais, qui ont chacun leur couleur et leur style, toutes les autres maisons, passées au nireau de Fégalité, se ressemblent à s'y tromper. €'est à quoi je n'ayais pas songé en me lançant étourdiment dans la yille. Gomment croire aussi qu'on ne retrouvera pas un bureau de poste où Fon a été deux fois? D'ailleurs « tout le monde connaît la poste, et le premier passant tous la monb*era.
Je me dirige donc a tâtons, car partout le vent et la pluie avaient éteint les réverbères; mais arrivé au point où, après m'être orienté, je croyais trouver le bureau, je n'y vois ni lumière, ni voiture, ni chevaux, ni postillon. Une enseigne que j'avais remarquée la veille avait même disparu. Gependant je reconnaissais la porte, et il me semblait entendre parler dans Fintérieur. Je frappe, on se tait; je frappe encore: parfait silence.
Je crois alors m'être trompé de rue; j'entre dans xm&
tn CHAPITRE XV.
autre, puis une autre encore. Je yeux revenir à mou point de départ, impossible: plus je tourne, plus je m^égare; et à cette heure pas un passant à qui demander mon chemin.
J'aperçois au loin une lumière: c^ëtait un chiffonnier dans Fexercice de ses fonctions. Je le prie de me dire où est la poste? 11 secoue la tête. Où est Fhôtel Brun? Il ne me répond pas. Enfin, touchant ses oreilles, il me fait comprendre qu'il est sourd.
Me Toici de nouveau errant à Paventure. Le jour qui paraissait me montrait toujours des arcades, mais nulle indication de voiture, aucun simulacre de départ et pas une âme.
Cependant , je crois entendre au loin un murmure de voix humaines. Bientôt je distingue des paroles françaises. Je m'approche : je reconnais deux voyageurs avec qui j'avais dîné la veille et qui devaient aussi partir par le courrier. Comme moi, égarés, ils cherchaient partout ce courrier introuvable ; comme moi, ils avaient frappé à la porte où ils étaient venus la veille, et personne ne leur avait répondu.
Nous y retournons ensemble. Après un nouvel examen des lieux et des alentours, nous acquérons la certitude que c'est bien la vraie poste et qu'il y a là quelque trahison, quelque maUce italienne. Nous frappons alors en gens convaincus et forts de leur droit. On nous ouvre enfin. Nous reconnaissons le bureau, nos bagages, la voiture prête à être chargée et même l'enseigne qu'on avait eu soin d'ôter. Mes compagnons avaient grande envie de se fâcher , et ils se demandaient pourquoi , après les avoir invités à être exacts à l'heure, on les avait ainsi laissés dehors? J'en découvris la raison ; elle était simple et logique.
Pour pouvoir causer à l'aise et n'être pas ennuyés de la ^présence et des questions des voyageurs, les employés
n^avaient rien trouvé de meilleur que de leur fermer la porte et de les laisser battre le pavé. Sans doute ils pou* valent, comme nous étions bien près de le faire, manquer rheure du départ ; mais puisque nous avions payé , quel tort en résultait-il pour Tadministration?
Il y avait même bénéfice pour elle : n'était-elle pas sûre, vu Fabsence de concurrence, de retrouver ses voyageurs au courrier suivant et de recevoir ainsi deux fois le prix de la place dont les bagages, déjà partis, lui servaient de garantie?
D'un autre côté, ce retard de deux jours, car la poste ne partait que trois fois la semaine, tournait tout à Va^ vantage de la ville et spécialement des auberges, des cafés et autres lieux d'utilité ou de récréation : considération qui, partout, doit être d'un certain poids aux yeux d^administrateurs soigneux du bien-être de leurs administrés. En présence de tels motifs et tout le monde ainsi satisfait, les voyageurs auraient eu bien mauvaise grâce de ne pas l'être à leur tour.
Nonobstant ces raisons, s'ils s'obstinaient à voir ici un désagrément , il leur eût été facile de l'éviter. De quoi se plaignaient-ils? De ce qu'on leur avait fermé la porte de l'hôtel de la poste. Alors, pourquoi ne logeaient-ils pas à cet hôtel? Ils y seraient passés paisiblement de leur lit à la voiture. Les commis et le portier étaient donc ici dans leurs droits. Les voyageurs laissés en route n'avaient que ce qu'ils méritaient : ils étaient punis par où ils avaient péché.
C'est par ces raisonnements tout pacifiques que je m'efforçais d'apaiser mes compagnons qui, moins philosophes que moi, ne les trouvèrent pas suffisants et admonestèrent vertement les commis sur ce qu'ils appelaient leur manque d'égards.
Ces voyageurs, comme je l'appris bientôt d'eux-mêmes,
d^abord. C'est qu'une belle figure d'homme, même parmi les gens de génie, est une chose fort rare; l'on peut dire, puisque leur mérite est ailleurs, qu'ils sont pour la plupart étonnamment laids : cette collection en est la preuve.
Si l'on jugeait l'école française par ce qu'en possède l'Itatie et spécialement Florence , on en aurait une triste idée. Les tableaux français, sans que je puisse en donner ia cause , sortent peu de France : les étrangers ne les achètent point. Il n'en est pas moins vrai que l'école française est aujourd'hui la première, et que l'école italienne est une des plus médiocres.
Dans le cabinet des gemmes sont réunis plusieurs beaux ouvrages deBenvenuto Cellini. Parmi les bronzes florentins, j'ai admiré l'original de ce Mercure soutenu sur le souffle du Zéphyr, dont on rencontre partout la reproduction. M. le professeur Migharini , l'un des directeurs de la galerie, en me montrant la riche collection de pierres gravées, m'en fit remarquer une taillée par Albert Durer.
Au cabinet d'histoire naturelle sont des poissons parfaitement préparés, notamment un hyphotis cupidianus de plus d'un mètre de longueur dont on a, avec beaucoup de bonheur, conservé ou imité les brillantes couleurs. Ceux qui n'ont jamais assisté à une pêche dans les latitudes chaudes ne peuvent se faire une idée des nuances éclatantes de certains poissons lorsqu'ils sortent de la mer. Par leurs reflets métalliques et la vivacité de leurs couleurs, ils l'emportent sur les plus beaux oiseaux d'Amérique. Malheureusement ils perdent avec la vie cette parure, où i'or, la pourpre et l'azur rivalisent d'éclat.
Parmi de très-beaux échantillons d'animaux antédiluviens, j'ai remarqué une tête de mastodonte garnie de ses défenses, provenant, ainsi que la plupart des autres morceaux , de l'Arno , très-riche, comme l'on sait, en débris fossiles.
En instrainaits de pierre, je n^y ai vu qu*une hache d*amphibole qui m'a paru d'origine américaine. On ne s'occupe nulle part, en Italie, de ce genre d'antiquité ; il y est même à peu près inconnu, et Fou n'y admet rien qui soit antérieur aux Romains et aux Etrusques.
Au nombre des objets dits de curiosité sont des agates de Florence représentant, à s'y tromper, des paysages et des ruines. Pour compléter l'illusion, on a, sur quelquesunes, dessiné des personnages.
Les imitations en cire, par Zampo, ont servi de modèle à tout ce qui, depuis, a été fait dans ce genre dont il est le créateur. Ses anatomies d'insectes et de poissons sont Traiment merreilleuses. Tout le monde connaft, au moins de réputation , ses tableaux en relief de la Peste de Rome et de Florence.
Je finis ma journée par une promenade dans des lieux que j'avais bien souvent visités autrefois. Aussi je pourrais, comme à Gènes, présenter ici un récit rétrospectif, mais je m'en abstiendrai ; je ne suis qu'au début du voyage, et je crains que déjà il ne semble trop long. Vaguant de buisson en buisson, musant comme les écoliers, on dirait que j'en ai pris le chemin.
Le dimanche, 5 juin, je vais entendre la messe au Baptistère, monument admirable trop souvent et trop bien décrit pour que j'en dise mot.
Quand j'entrai dans la cathédrale Santa-Maria-del-Fiore, ainsi nommée du nom de la ville, elle me parut immense. Mais ce qui me frappa non moins que son étendue, est un mélange de cris et de clapissements qui semblaient sortir de ses tombes : c'était comme la voix des morts et les plaintes des damnés. Plus j'avançais , moins je pouvais comprendre d'où provenaient ces sons étranges qui n'avaient aucun rapport avec les chants ordinaires de l'église , ni même avec aucune sorte de chant. Quand je I 13
fus tout près, le bruit parut moindre, et pourtant la cause restait la même. L'auteur de ce vacarme était un capucin à Forgane faux et nasillard qui prêchait à tue-tête, et dont les échos de Féglise à peu près déserte, doublaient, triplaient, quadruplaient la voix.
Ce n'est pas la seule circonstance où j'ai eu les ordlles torturées dans les églises et les couvents d'Itatie. Maintes fois il m'est arrivé d'y rencontrer les moines chantant leurs ofiices de telle manière que celui qui aurait été transporté là les yeux fermés et sans savoir où il était, aurait certainement cru entendre une troupe de buveurs eu goguette.
Je vais, à deux heures, à l'Académie des Georgofili, dont je suis membre depuis bien des années. La réunion avait pour but de célébrer l'anniversaire séculaire de la société, fondée il y a cent ans. M. le marquis Ridolfi, président, me fait poUment asseoir près de lui. Là, j'entends plusieurs discours dont un surtout , sur la liberté du commerce, me parut fort remarquable.
La séance était publique. Elle avait lieu dans une riche et immense salle du palais Ricardi. A Florence, on aime tont ce qui ressemble à une solennité ; aussi y avait-il foule, et, dans le nombre, beaucoup de dames fort élégantes.
Après diner, je monte à cheval et je vais aux Cascines; mais il n'y a personne. Je reviens sur .mes pas. Je trouve la foule attendant une procession qui ne tarde pas à paraître. Des pénitents de tout âge, grands et petits, avec chacun un cierge et un acolyte tenant un cornet de papier pour y recevoir les gouttes de cire , ouvrent la marche. Vient ensuite un beau régiment toscan, précédé d'une très* bonne musique. Un régiment autrichien est en serre-fîle et forme la haie. Tous les ofGcicrs de la maison du grand-duc, en habit lie-de-vin brodé d'or et d'argent , en culotte et bas de soie blancs, l'état-major de sa garde, enCn un clergé nombreux, complètent ce magniGque cortège.
Le soir, je me rends chez le marquis Ridolli, où il y a grande fête pour linauguration de la statue de Bandini, l^n des fondateurs de rAcadémie des GeorgoGH. Né à Florence en 1726, mort en 1800, Bandini, ancien conservateur de la bibliothèque Laurentine, est auteur d'une Vie d^Améric Vespuce et d'un grand nombre de mémoires sur rhistoire d'Italie. C'était, en outre, un habile antiquaire qui a rendu de grands services aux arts et à la littérature : on lui offrait donc ici un hommage mérité.
Le marquis Ridolfi est un noble et riche Florentin. Son habitation est somptueuse. La réunion était brillante, les dames belles et gracieuses.
On prononça encore un discours : c'était le cinquième que j'entendais de la journée. Mais ici on a le bon esprit de ne pas les faire longs , ce qui ne les rend pas plus mauvais.
Je fais connaissance avec quelques hommes d'un mérite qu'on apprécie tout d'abord , notamment avec le directeur de la galerie de Florence, M. Bourbon del Monte. A Florence, comme dans presque toutes les capitales européennes, les hommes de science et des sommités sociales parlent le français ou du moins le comprennent. Il n'en est pas de même des femmes. En ceci, les Italiennes ressemblent aux Françaises : sauf des exceptions assez rares^ elles s^en tiennent à la langue de leur nourrice.
Florence, Piie, Livrane.
Le lundi 6 juin, je commence ma tournée par la chapelle des Médicis, toujours inachevée je ne sais trop pourquoi, car, à Taide des procédés modernes, on arriverait à la compléter sans grands frais. Au lieu de matière dure, de pierres fines et précieuses, on y mettrait du stuc, du verre, tout ce qu'on voudrait : qu'importe, si on arrivait au même effet, et si l'œil seul du lapidaire ou du minéralogiste pouvait apprécier la différence ! Une femme est-elle moins belle coiffée en strass qu'elle ne le serait en diamants? Ces brillants joujoux sont choses secondaires dans un résultat d'ensemble, et tout-à-fait nulles dans un monument qu'on ne peut juger qu'à distance.
Lorsque j'allais entrer, je trouvai à la porte un pauvre moine étranger qui, n'ayant pas d'argent pour donner la mancia obligée, attendait quelque visiteur avec qui il pût passer par-dessus le marché. 11 me suivit donc, après m'en avoir demandé la permission.
FLORENCE, PISE, UVOURNE. 28^
Tout en parcourant le monument, nous causâmes. CYtait un franciscain timide, maladif, mais qui ne manquait ni de bon sens ni d'instruction. 11 était d'un courent assez éloigné de Florence, où il n'était jamais venu auparavant. Il me dit qu'il attendait là depuis deux heures, et que c'était la troisième fois qu'il venait sans être admis. En France il l'eût été sur sa robe, comme le sont nos soldats en uniforme, et sans qu'il lui en coûtât un sou ; on ne lui eût pas même fait laisser ses armes à la porte, c'est-à-dire sa croix et son chapelet.
En sortant de la chapelle des Médicis, j'invitai mon pauvre moine à venir déjeûner avec moi. Il hésitait, mais enfin il céda, mangea modérément, ne but que de l'eau ; il ne voulut pour dessert qu'une tasse de chocolat. Nous nous quittâmes très-bons amis, pour ne plus nous revoir en ce monde.
J'allai visiter San-Micheli , San-Marco , Santa-Felicita , belles églises riches de tableaux et de statues.
Je revois aussi, au palais vieux, le groupe d* Hercule et JHomède: Hercule a enlevé son ennemi et le tient la tête en bas ; tandis que l'autre le saisit d'une manière plus que bizarre. Aujourd'hui on n'aurait jamais semblable idée; mais nos vieux sculpteurs n'y regardaient pas de si près. Ce morceau est d'ailleurs d'une grande beauté; il m'avait déjà frappé lors de mon premier séjour à Florence. Je Favais pris pour Hercule et Ântée, en trouvant toutefois Antée un peu chétif pour un géant.
En outre de diverses statues de Vincent Rossi, on remarque dans ce palais un Saint-Sébastien de Benvenuto Cellini, et un Christ de Jean de Bologne.
C'est là que j'ai vu , je crois , un groupe colossal de marbre blanc du même Jean de Bologne, dont le sujet est une femme entièrement nue , à cheval sur un vieillard qu'elle fouette. Ces deux personnages allégoriques repré-
!tô2 CHAPITRE XVI.
sentent, dit-on, la Vertu châtiant le Vice, Voilà encore mie étrange invention : la Vertu à califourchon sur le Vice! Dans tous les cas, la position est peu décente.
Je monte sur la tour, et là, à mon grand étonnenirat et chose à citer dans les pays ultramontains , je trouve un gardien qui ne voulut pas recevoir Fargent que je lui offrais. Cet homme>là avait fait quelque vœu on me prenait pour un inspecteur de police.
Dans Tappartement du grand-duc , j^ai admiré , entre autres choses, un meuble en ébène avec des incrustations en pierre; de magnifiques tables de cette mosaïque si riche, si coûteuse, dite de Florence; d'autres en lapis lazuli, en porphyre, etc. Rien de mieux tenu que les galeries de ce palais. Parmi les tableaux, j'y remarquai la Madona deUa Stdiola de Raphaël, et celle dite délia ïmpennata.
Je fus faire visite à une noble artiste. M"* de Fanveau, qne je n'avais pas revue depuis qu'elle a quitté la France. Elle voulut bien me montrer quelques beaux ouvrages qu'elle avait commencés avec son frère. Ils sont destinés à M°" la duchesse de Berry que cette courageuse fillë n'avait pas quittée dans une circonstance où la vie de la princesse, comme la sienne, furent en grand péril. Lliistoire du temps a enregistré ces faits.
Malgré tant d'années écoulées, je retrouve M"' de Fauveau charmante et originale comme je l'avais vue autrefois. Elle est d'une famille où les femmes ne semblent pas vieillir, car sa mère semble jeune encore.
Je rencontrai chez elle M. Rousselot, officier français très-distingué, devenu colonel d'un des régiments du grand-duc et commandant de l'île d'Elbe. Je ne sais si le régiment que j'avais remarqué était celui du colonel Rousselot, mais j'ai vu peu de troupes mieux tenues.
Je vais ensuite pour visiter l'église de l'Annonciata. On y célébrait une fête locale. Elle était pleine, et ne pou-
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vant y pénétrer snns risquer d'étouffer, j'y renonçai, et je ôàs au cocher de me conduire aux Cascincs.
C'était l'heure où s'y porte le monde élégant. Des voitures brillantes, des chevaux de race, bcciucoup de piétons bien mis, animaient cette belle promenade.
II y a un rond-point où l'usage est de faire et de rendre des visites : c'est une bonne coutume qui évite une perte de temps et des courses inutiles. Les personnes qui veulent recevoir font arrêter leur voiture, en abaissent les glaces on en ouvrent la portière, et on y attend le visiteur. Si c^est une femme, on la fait monter; s'il n'y a pas de place, l'homme présent lui- cède la sienne. D'autres fois, deux voitures se rapprochent, et la conversation s'établit de l'une à l'autre. On est ainsi toujours certain de trouver les gens chez eux, et de faire en une heure un cours de politesse qui eût exigé un jour. Cela vaut même mieux que les visites dans les loges durant le spectacle, parce qu'il n'en résulte pas l'inconvénient d'ennuyer les spectateurs.
Je profite de l'usage et fais comme tout le monde, en allant saluer les personnes à qui je devais une carte. Je retrouvai là quelques notabilités que j'avais vues à la séance du palais Ricardi ou à la soirée du marquis Ridolii.
Des Cascines on jouit de la vue des environs de Florence, dont la position est certainement une des plus belles de ntalie. Je laisse ma voiture pour aller parcourir les sentiers des bosquets. J'y rencontre des moines étudiant leurs sermons et quelques couples échangeant des paroles probablement moins sévères. Je m'assieds sur un banc de marbre blanc, où l'on aurait pu faire un cours de botanique : il est nuancé de lichens de couleurs diverses qui le recouvrent comme un tapis de soie. J'examine successivement les autres : ils sont tous ainsi. Ils me rappelèrent les escaliers du jardin de Versailles, également de marbre blanc, mais qui ont subi une autre modification: ils ont pris une teinte rouge.
Le mardi, je pars pour Pise par le chemin de fer. Le temps est douteux. A peine dans le wagon, fatigué des courses de la veille et de m'être levé de bonne heure, je m'endors profondément.
A Pontadcre, je m'éveille aux mouvements que fait pour se placer dans la voiture une jeune femme à la mise élégante et aux yeux noirs. En face de moi sont des Anglaises arrivées probablement pendant mon sommeil. Elles parlent beaucoup entre elles et ne disent rien à la nouvelle venue, contrairement à Tusage d'Italie, où les femmes que le hasard réunit échangent toujours quelques signes de sympathie, sauf à en rester là si elles ne se conviennent pas. Je lui adressai la parole. Elle me répondit aussitôt comme une femme habituée aux hommages et qui s'y attend.
Reconnaissant à mon accent que j*étais étranger, elle se fit un plaisir de me donner des renseignements sur les campagnes que nous apercevions et spécialement sur Pise, où je lui dis que je devais m'arréter pour visiter ses monuments. Elle était Pisane, fort enthousiaste de son pays; elle m'indiqua, avec beaucoup de tact et de sentiment des arts, ce que je devais voir.
Au débarcadère, elle était attendue par un domestique en livrée qui prit ses paquets. Moi, je lui offris mon bras qu'elle accepta en me disant que sa maison était sur la route que je devais suivre. Quand nous fûmes devant sa porte, elle regarda sa montre ; puis, ajoutant qu'elle avait une demi-heure à elle et qu'elle voulait me montrer quelques monuments de sa ville , elle envoya son domestique prévenir son mari de son arrivée, en lui indiqiiant le Ueu où il pourrait la rejoindre.
Nous voici donc parcourant la ville, visitant les places, les églises, les palais. Après une heure de course, elle me dit qu'elle était forcée de me quitter, et elle se confondit en excuses comme si elle eût manqué aux devoirs de
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rhospitalité. Mais elle voulut que son domestique m^accomparât partout où elle n^avait pu me conduire. Cest ainsi que je quittai cette spirituelle jeune femme ; je regrette de ne lui avoir pas demandé son nom, car je lui aurais écrit pour la remercier.
Néanmoins, ce ne fut ni paisiblement ni sans conteste que je jouis une heure de sa conversation ; malgré le plaisir et le profit que j'y trouvais, j*ai rarement éprouvé un agacement pareil. Figurez-vous, lorsque je Ta vais à mon bras et que son camérier nous suivait, qu'un serviteur de place me fatiguait de ses obsessions, et que deux autres lui disputaient ma personne. En outre, trois mendiants, pour m'avertir de leur présence, me tiraillaient Fun par le bras, Pautre par la poche.
Ce n'était pas tout : deux fiacres qui s'étaient persuadés que nous ne devions pas aller à pied, trottaient devant nous, marchant quand nous marchions, s'arrêtant quand nous nous arrêtions, et tous les cinq minutes renouvelaient leur offre. Ma compagne et son valet, accoutumés à ces façons de faire, n'avaient pas l'air de s'en préoccuper le moins du monde. Quant à moi, j'en étais comme hébété; et tandis que ma jolie Pisane se mettait en frais pour me faire remarquer la beauté de sa ville, et peut-être aussi pour me prouver qu'elle en connaissait bien l'histoire, je ne trouvais pas un mot à lui dire.
Je n'étais pas au bout de mes tribulations. Quand cette fée protectrice me quitta, tout ce cortège, que sa présence semblait retenir, voyant qu'elle m'abandonnait, se précipita sur moi comme sur une proie qu'on lui a longtemps disputée. Cicérones, mendiants, cochers, tous prétendant avoir un droit égal à mon individu, en revendiquaient la propriété sans daigner même prendre mon avis. Lorsqu'on voulut enfin me permettre de parler à mon tour, je leur déclarai que j'allais déjeûner et que pour
rinstant je n'ayaîs besoin ni de domestique ni de voitore. Je croyais ajourner ainsi le débat ; je me trompais : chacun prétend me conduire où Ton déjeune. Celui-ci m'indique un café; celui-là un restaurant; un troisième un hôlel ou un traiteur: c'était à en devenir fou.
J'avais remarqué sur le quai un café d'assez bonne apparence; je m'élançai de ce côté, suivi de la troupe de mes persécuteurs, grossie encore de tous les pauvres que je rencontrais et de quelques curieux qui n'étaient pas fâchés de voir comment je m'en tirerais.
Voulant au moins me délivrer des mendiants, je fis une distribution de menue monnaie. Le moyen était mauvais , car aussitôt il sembla en surgir de tous les pavés et je me trouvai le centre, non plus d'un groupe, mais d'un véritable rassemblement. Je commençais à craindre qu'on ne me prît pour quelque promoteur d'émeute, quelque Mazaniello venu pour révolutionner la ville; il me sembla même qu'on fermait les portes du café : je fis donc un effort désespéré pour atteindre ce port de salut, et je me glissai dans une entrée tenue cntr'ouverte par la charité d'un garçon.
Réfugié au plus profond de l'appartement, je m'assis à une table qu'abritait le comptoir; je croyais n'être pas vu du dehors. Malheureusement il y avait une fenêtre en face. On m'eut bientôt découvert: je n'étais pas sauvé.
Dans ce moment je me souvins du camérier, et je le cherchais pour lui dire de déjeûner de son côté; mais je ne l'aperçus plus. Je présumai que séparé de moi par la bande des assaillants, il n'avait pu me rejoindre.
Tout en mangeant des œufs frais et buvant du café au lait, je regardais du coin de l'œil si la fouie ne diminuait pas; mais je la voyais noire, compacte, trépignant et comptant mes bouchées pour me saisir à la dernière. J'étais tellement agacé par leurs chuchottements et quelques
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éclats de rire qui les dominaient, que j^aurais youIu être bien loin de cette, bonne yille de Pise.
Mon déjeûner fini, j'étais à regarder par quelle porte je sortirais, quand je crus voir une éclaircie dans le nombre de têtes qui obscurcissaient le vitrage. L'entrée principale était à demi dégagée. Pair se faisait passage ; évidemment le nombre de mes ennemis diminuait.
C'est qu'une diversion venait de s'opérer en ma faveur. Les trois Anglaises, retenues au chemin de fer par quelque bagage égaré , venaient de paraître à l'horizon : serviteurs, cochers, mendiants, curieux même, s'étaient précipités au-devant de cette nouvelle proie. J'étais donc délivré des deux tiers de mes persécuteurs. Le camérier de la dame put alors arriver jusqu'à moi, et, grâce a lui, au garçon de café et à une nouvelle distribution de monnaie, je parvins sans trop d'obstacles à monter dans Pune des voitures. Pour payer mon impôt aux valets de place, j'en pris un que je mis sur le siège. Je fis placer près de moi, dans la voiture, le camérier, et sous sa direction je continuai mes courses sans plus être molesté.
Pise me rappelait bien des souvenirs : à la suite d'un voyage à l'île d'Elbe et en Corse, miné par la fièvre, les médecins m'avaient cru poitrinaire : ils m'avaient condamné. Je le savais, et plusieurs fois j'avais parcouru, avec la conviction d'une mort prochaine, ces sites que j'allais revoir.
Après une promenade sur les ponts, les quais et la place dei Cavalieri, je me fis conduire à celle du Dôme qui prend son nom de sa magnifique cathédrale. Je retrouvai ses belles portes si justement renommées.
C'était la fête de saint Régnier, patron de la ville. Sa figure était exposée; mes deux acolytes allèrent Pembrasser. Comme j'avais , peu de jours avant , embrassé saint Antoine, patron de Padoue, je ne voulus pas être en
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reste avec celui de la bonne ville de Pise, où Ton serait parfaitement heureux s^il y avait un peu moins de cicérones, de mendiants et de fiacres.
Je monte au sommet du campanille, dit tour pendiée de Pise. Sa hauteur n'est que de cent quarante-deox pieds ; elle est donc moins haute que celle de Bologne. Elle est même sa cadette : la tour Asinelli de Bologne date de 1100; celle-ci a été bâtie en 1174. Mais elle l'emporte sur sa rivale par une qualité essentielle : la tour Asinelli penche de trois pieds et demi, ou est de trois pieds et demi hors de la perpendiculaire ; la tour Garisenda, sa petite soeor, Test de huit pieds ; et Tinclinaison du campanille de Pise est de plus de douze pieds. Honneur à Guillaume djinnsbmck et Bonano de Pise, auteurs de cette merveille, si toutefois ils Font fait exprès ! Ils l'emportent de tonte la distance de quatre à huit et de huit à douze sur ks architectes bolognais Gherardo-Asinelli et Philippo et Odo- Garisenda.
Ce que c'est cependant que la différence des temps ! Voilà des hommes que ces trois tours ont rendus célèbres et qui, depuis sept siècles, reçoivent les hommages des nations. Or, si, revenant au monde, ils fabriquaient aujourd'hui de semblables bâtisses , on les traiterait de manœuvres et d'ignorants ; on les leur ferait démolir à leurs frais et on les obligerait à les remettre droites. Peut-être n'aurait-on pas tort. «
Comme la nature de l'homme en général et des gardiens en particulier est d'exagérer toute chose, celui du campanille soutient qu'il a cent quatre-vingts pieds de haut et qu'il penche de quinze pieds, ce que je n'ai pas vérifié, parce que j'y tiens assez peu. J'ai seulement compté les marches , il y en a cent quatre-vingt-dix. Du haut , l'œil plane sur un pays immense. D'un côté, la plaine et l'Apennin. De l'autre, la mer, la Sardaigne, la Corse ^
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nie d'Elbe, Capraia, la Gorgone, la Pianosa, Monter Christo, etc.
Le baptistère est rempli d'échafaudages et de maçons : on le répare. Je revois sa belle chaire dont un Hercule, dans le costume de l'innocence, est l'une des cariatides.
Au Campo-Santo, je trouve le tombeau du professeur Savi qui fut lié avec mon père ami des fleurs comme lui et, comme lui, mort en 1844. C'est M. Savi qui, en 1809, m'avait si bien reçu et consolé de mes idées de mort.
Un peu plus loin est le monument du comte Vacca dont j'ai déjà parlé et qui, lui aussi, m'avait accueilli avec une bonté patriarchale, grâce encore au nom de mon père.
Après ma visite au Campo-Santo, je vois Sainte-Catherine et sa belle place avec la statue de Ferdinand par Pampaloni, San-Michele-in-Borgo, San-Pietro, San-Paolo-ripad'Arno d'où l'on jouit d'une très-belle vue et à la porte duquel on montre un sarcophage antique; Santa-Mariadella-Spina sur le bord de l'Arno, charmante petite église qui semble la miniature du dôme de Milan.
On me fait remarquer le palais dei Cavalieri, celui de Lanfranchi attribué à Michel-Ange, enfin celui de Lanfreduci qui contient un tableau de Guido Reni.
Je congédiai mon cocher et mon cicérone, et tous les deux, quoique je n^eusse pas fait de prix avec eux, furent satisfaits de ce que je leur donnai. Je voulus mettre un écu dans la main du camérier qui avait été mon guide et mon défenseur, mais il avait probablement reçu des ordres de sa maîtresse, il ne voulut rien recevoir.
Ma suite de serviteurs s'était à peine éloignée que je retrouvai celle des mendiants, ou plutôt des mendiantes, devenues plus âpres par cela même qu'elles voyaient que j'allais leur échapper. Poursuivi par ce troupeau affamé, je gagnai en toute hâte le chemin de fer de livourne, regrettant fort d'avoir congédié ma voiture. Ah! les terribles
t90 CHAPITRE XVI.
femmes que les mendiantes de Pise! Pins je me pressais, plus elles couraient; les yieilles, les infirmes, les estropiées comme les autres : c^était une gymnastique à la Teniers, une débandade d'Atalantes boiteuses et déguenillées. En vain je jetais derrière moi, non des pommes d*or, mais des poignées de sous, elles les ramassaient et couraient ; et sautillant et béquillant, elles me rattrapaient. C*est essoufflé et demi-pâmé que j^atteignis le wagon.
rentre à Uyourne par la grand'rue où j'ayais logé autrefois, mais je ne m'y reconnaissais pas. Tout m'y paraissait rétréci, enlaidi. Hélas ! il n'y avait probablement que moi qui Tétais : c'était bien la même ville, les mêmes rues, les mêmes pierres.
Je pris une voiture pour me conduire à un bain de mer. J'y trouvai une eau profonde et limpide, et j'y pus nager à mon aise.
Au retour, quand je voulus me promener à pied sur le port, une nuée de bateliers vint m'assaillir; je ne leur échappai que pour tomber dans une bande de cochers, qui, de même qu'à Pise, se mirent à ma poursuite^ me croisant, me barrant le passage. J'avisai une rue étroite, je m'y réfugiai et gagnai un autre quartier. Là, je retrouvai les mendiants, et contre eux il n'est pas de refuge. J'en remarquai un se tenant à part; il était grand, bien fait, drapé fièrement dans un manteau percé de mille trous : on l'aurait pris pour don César de Basan. Cet homme, dont le regard seul implorait ou plutôt commandait l'assistance, avait quelque chose de hautain dans sa dégradation : c'était un ange déchu ; il avait certainement été dans une position meilleure, brillante peut-être. On lisait sur sa figure , véritablement noble , toutes les vicissitudes d'une vie agitée. C'était le triste reste d'une beauté dévastée par les passions. Je donnai une pièce d'argent à ce maÛieureux, qui la prit comme un tribut
FLORENCE, PISE, UVOCBNE. flr.
sans nie remercier; peut-Stre au fond était-il mxnamasaDt; pent-étre aussi ^tait-il fou.
je revois le (juartier de la douane et sts canaux, digûnutifs de ceuï de Venise. Puis, la statue de Ferdinand !• foulant aux pieds quatre esclaves enuhainds.
Je cherche cette porte de la ville dont je dirai quelque jour l'histoire et la cruelle journée que j'y ai pass^; mais elle a disparu : je ne la regrette pas.
J'entre dans la cathédrale : on en cite la voflte. Je me rappelle l'oflicier allant, à la Xfte de sa compagnie, à la messe oflicielle, et faisant enfoncer, par les sapeurs, h porte qu'on tardait à ouvrir. Voilà un homme bien pnsat' d'entendre la messe.
Je reconnais l'église grecque. Ma d'aspect; elle me semble fort enjhellie. Ici ei velle la scène de Venise : usurpation de titre et i^pnjtioi de personne. Un individu se disant le cardia ^ taipi-. . se présente dans la rue pour me le fain nir. i k pimi nous trouvons un autre pi'rsonnage qui faû éarnih r"!!qualité, le menace et le cliass);. Nuui entrsK. Om^ u^:-car cette porte était ouverte. J'pxinùnv 1* wtKT'--Hqnand arrive un troisième prétendart ém m ^■.<ftirenr presque convulsif. Sam K^nti^ • ,^> ] guide, le pousse debanAvArar - C ft unique concieri;e. Mi m^i^ tr^.
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^ encore wife Jme iii^ *»t
t9S CHAPITRE XVI.
En ma qualité d^amateur de bric-à-brac, je me mis à fureter dans le quartier des Juifs, qui sont ici, comme partout, revendeurs et fripiers. Je ne trouvai, en fait de choses artistiques, que de très-beaux yeux et de fort belles filles qui, dans leur désir tout hébraïque de me ven4re quelque chose , se seraient mises volontiers sur la carte d'échantillons.
Rentré dans la ville chrétienne, je vais voir la maison Giardini où j'avais demeuré , ayant pour compagnon et voisin de chambre Bonafous Murât, neveu du roi de Naples et alors lieutenant de vaisseau.
Plus loin , je reconnais Thôtel qui , sous Foccupation française, servait de municipalité, et oh j'avais été prendra une permission de chasse que j'ai conservée comme autographe, car elle est signée Capelle, ministre depuis et alors préfet de Livourne. Cette permission, je me le rappelle, était pour une chasse aux bufQes dans les Maremmes. J'y fus avec bien d'autres amateurs qui, comme moi, jurèrent tous de n'y plus retourner et pour cause : une douzaine y prirent la fièvre, cinq à six y reçurent des balles dont un mourut, trois furent bousculés par les buffles et grièvement blessés. D'autres perdirent leurs chiens ou leurs chevaux enterrés dans des fondrières. Echappés des troupeaux, ces buffles deviennent sauvages et très-méchants. C'est moins avec leur tête qu'ils blessent qu'avec leurs genoux, à l'aide desquels ils broient ceux qu'ils ont renversés.
Je visite l'église des dominicains où est une collection d'ex-voto bien autrement curieuse que toutes les friperies du quartier juif. Il y a là de tout , jusqu'à des poupées entourées d'une énorme collection de pieds, de mains, de cuisses, de ventres, de seins, etc. Je ne sais ce que n'y mettraient pas les marins , très-enclins à ce genre de dévotion, si on les laissait faire ; je trouve même qu'on a été un peu trop large dans les permissions accordées.
FLORENCE, PISE, UVOURNE. 293
Outre des objets en métal, en bois, en cire, travailla en bosse et demi-bosse, il y a beaucoup de peintures représentant une suite de sujets dont la mère ne donnera pas toujours Texplication à sa fille. .
Une autre curiosité excentrique qui se voit aux alentours de la douane sont les portefaix équipés absolument comme THercule du Nord, sauf le fourreau de soie. Ces hommes, d'ailleurs parfaitement bien taillés, n'ont pour tout vêtement qu'un petit caleçon qui leur couvre le bas du ventre et le haut des cuisses.
L'église des Arméniens est belle et bien tenue.
La place où est la statue de Ferdinand III me paraît nouvelle; du moins elle l'est pour moi, car je ne me la rappelle pas.
Je rencontre mes deux compagnons de voyage, MM. de Gruson, allant s'embarquer pour Naples.
J'entre dans un restaurant. Au médiocre dîner et à son haut prix, je reconnais livourne.
Je reprends le chemin de fer et je rentre à Florence dans la nuit.
296 CHAPITRE XVIL
qaais et bordée de tant de maisons, de murs et de jardins, qu^on ne peut même l'apercevoir. Pour connaftre FÂmo, il faut donc monter sur les ponts , et de là , si Ton voit couler Peau, on en est à une' distance qui permet difficilement d'y atteindre. Aussi tout en Tadmirant, on pourraitt comme Tantale, y mourir de soif.
C'est pourtant jusqu'à cette eau que j'avais l'ambition d^arriver. Longeant les quais et les murailles pendant une heure sans rencontrer une issue , je finis , après la ville, après les faubourgs, par découvrir le fleuve dont jusqu'alors j'avais suivi le cours à vue de clocher et au flair, car, tel que les chameaux du désert, j'ai la faculté de sentir l'eau à distance. Ce ne fut donc pas sans une certaine joie et quelqu'orgueil que je pus toucher cette eau et me dire : voici l'Arno.
Je n'avais plus qu'à me déshabiller et en prendre possession, mais ceci présentait quelque difficulté : il pleuvait et nul abri, pas même un arbre, pour y déposer mes habits. En outre, et par suite de cette pluie, le temps était aux poissons. Ils mordent, avaient dit les fainéants du quartier, et la ligne à la main, ils rôdaient sur la rive. Je me rappelai que les riverains de tous les pays considèrent comme de bonne prise ce que, selon eux, le bon Dieu y dépose. C'est un préjugé comme un autre, mais en ce moment il me donnait à réfléchir, car il m'eût été peu agréable, en sortant de l'eau, de^ trouver ma garde-robe déménagée. En face de moi, un gros bateau était échoué au large sans apparence de canot; il était donc difficile de s'y rendre. D'ailleurs, les bateliers étaient à terre où je les voyais occupés à raccommoder leurs agrès. Ils avaient de bonnes figures : je fis part à l'un d'eux de mon embarras et je lui donnai en garde ma bourse, ma montre et mes habits que je couvris de mon parapluie.
Mes précautions ainsi prises, j'entrai triomphalement
dans le fleure, en face des Caséines. J*allais enfin nager dans cet Arno tant cherché, tant regretté, y faire la brasse, la coupe , le plongeon. Ma persévérance avait surmonté tons les obstacles. Je le croyais : hélas ! je m'abusais encore. Cette eau, que la pluie avait rendu si profonde, si dangereuse, m'atteignait à peine à mi-cuisse, et à chaque mouvement j'allais frapper le fond. Ajoutez qu'un courant très-fort me faisait rouler sur un lit de cailloux, genre de locomotion que tous ceux qui en ont essayé ont considéré comme peu agréable. Enfin, les bateliers qui voyaient mes efforts, touchés de compassion, m'indiquèrent une place où l'eau était moins agitée et plus profonde. J'y fus et je pus, sans obstacles, traverser la rivière.
Le retour fut moius facile : le courant se faisait sentir davantage. Je pus pourtant aborder, mais assez loin de mes habits. Un sentier pas trop caillouteux me permit, clopin dopant , de regagner mon point de départ. Mon gardien me remit fidèlement argent, montre, effets, et parut fort étonné des deux francs que je lui donnai pour sa peine ; il n'avait agi que pour m'obliger et ne réclamait rien.
Devant partir pour Rome le jour suivant, je fus retenir ma place au courrier, bien qu'il ne quittât Florence que le surlendemain. Mais je comptais m'arréter à Sienne; c'est là qu'il devait me rejoindre. Beaucoup de voyageurs hésitent à prendre cette route, parce que la place coûte soixante-quinze francs, non compris de nombreux menus frais, ce qui leur semble cher pour faire trente-huit lieues en vingt-huit heures. Ensuite, parce que ce malheureux courrier a été arrêté et dévalisé cinq à six fois cet hiver, ce dont la police ne se vante pas plus ici qu'à Rome ; mais les volés et les flâneurs, qui n'ont pas les mêmes motife de se taire, ne manquent guère de conter la chose avec les embellissements d'usage.
308 CHAPITRE XVn.
On en avait fort jasé à table, et un arrivant de la veille, encore tout pâle du danger qiTil n'avait pas couni, car il avouait n'avoir vu personne, en avait tant dit que trois des convives qui, eux aussi, devaient partir piar cette voie, y avaient renoncé pour prendre celle de mer.
Quant à moi, je me fie à ma bonne étoile à Fendroit des voleurs, car, dans ma longue carrière de voyage, je n'ai pas eu trop à m'en plaindre. Ici j'eus à m'en louer : sans eux et la peur qu'ils inspirèrent si à propos à mes trois touristes, je n'aurais pu avoir de place.
Ainsi tranquillisé sur mon départ, je retourne à la cathédrale pour faire l'ascension du campanille. La montée en est rude : elle est de quatre cent dix-neuf marches, et sa hauteur de deux cent quatre-vingts pieds. Mais on est bien dédommagé de sa fatigue par la vue admirable dont on jouit. Cette vue doit être plus étonnante encore lorsque l'on est à la cime du dôme qui a cent quinze pieds de phis que le campanille, ou trois cent quatre-vingt-^piinze pieds. J'y étais monté autrefois; aujourd'hui je m'en dispensai.
Je vais ensuite au palais Pitti, voir les jardins dits de Boboli. Là on me laisse errer sans guide, sans cicérone, sans ennuyeux d'aucune sorte, ce qui, pour moi, est une grande jouissance et double à mes yeux la beauté des choses.
Au point le plus élevé est un petit jardin réservé. Le jardinier m'invite à y entrer. La vue s'étend de là sur les collines qui entourent Florence et une multitude d'églises, de couvents, d'élégantes villa : la bella Sguarda, le couvent dei Corpi-Santi, la villa impériale autrefois Gandolfî, le couvent del Monte et beaucoup d'autres.
En rentrant au palais, je remarque l'immense coupe de granit noir et blanc d'un seul morceau, placée devant la façade qui regarde le jardin. Cette coupe a de circonférence vingt de mes pas.
FLÛitENGE, SIENNE. 209
Au palais Degli Uflizi, je vais revoir la salle de Niobé et celle dite des terres cuites.
Je reviens chez moi par une pluie battante que je reçois tout entière, faute de pouvoir me procurer un fiacre. Cependant ils ne manquent pas à Florence; mais là, comme ailleurs, on ne les trouve que par le beau temps.
En- traversant une rue étroite qui borde l'un des côtés de rhôtel, j'entends pousser des cris lamentables oii dominaient ces mots : ahime^ mie gambe! et je vois un homme sur une charrette faisant des grimaces de possédé. C'était un voiturier dont les jambes, ballantes hors de la voiture selon la très-imprudente habitude du pays, s'étaient prises dans les bâtons d'une autre charrette allant en sens contraire. Je me précipitai à la tête du cheval et je parvins à Tarréter: deux pas de plus, notre homme avait les jambes cassées; il en fut quitte pour quelques écorchures. Il n'en criait pas moins fort. Je ne sais pas pourquoi l'homme du midi est beaucoup plus criard que celui du nord. Est-ce imitation, habitude, ou bien est-ce qu'étant plus impressionnable, plus ardent, il souffre réellement davantage? L'exemple, je crois, est ici pour beaucoup : il a entendu crier, il cne.
A quatre heures, on sonne le dhier. Je descends. La société était nombreuse. A ma droite se trouvait un monsieur à lunettes ayant toujours l'intention de parler, mais en étant toujours empêché par quelque nouveau plat que lui présentait le garçon, et qui, en absorbant son attention, lui coupait aussi la parole. C'est ainsi quç je le vis dix fois ouvrir la bouche pour me dire quelque chose, et dix fois la refermer sur le morceau qu'il venait d'y mettre, de liBçon que j'ignore encore ce qu'il tenait tant à me faire savoir.
Vis-à-vis était un Français de moyen âge, qui, plus habile , trouvait moyen de boire , manger , parler , sans
aOO CHllPITRE XVU.
qu^iwe chose fît tort à Tautre. Â ses pâiodes fleuries, mais de ces fleurs doubles qui ne donnent point de fruits, je supposai que c^était quelque ex-K)rateur ou député non réélu, quelque ministre avorté, enfin un vétéran du gouvernement de la phrase. J'ai su depuis que je ne m^étais pas trompé : c^était M. ***, Tun de nos bavards politiques les plus renommés.
A côté de lui était une jeune femme très-fraîchement mise et que ses gestes, surtout quand il avait un morceau au bout de sa fourchette, inquiétaient beaucoup. Mais notre homme ne songeait guère à ses voisins; il parlait à la table, sans faire attention si on Técoutait : il croyait encore être à la chambre.
La dame était accompagnée par un personnage roux a figure anséatique, armateur, imman^ablement hambourgeois, brémois ou lubeckois, portant une grosse rose à sa boutonnière. Avec eux était une grande personne aux yeux bleus, à la chevelure Scandinave, blonde et soyeuse, admirablement belle, parlant français, mais avec un accent qui trahissait son origine suédoise ou danoise.
Plus haut, à un bout de table, était un groupe de bourgeois gastronomes venus là pour manger et chuchoter entre eux, ce dont ils s^acquittaient en conscience.
 Fautre bout, des Anglais qui se livraient à la même occupation, avec la seule différence qu^ils ne disaient mot.
Mais la reine du festin était une Française logée dans rhôtel, autour de laquelle s'empressaient tous les domestiques , comme si elle eût été la maîtresse du logis. Placée au milieu de la table, elle acceptait ces déférences avec aisance, sans les quêter, sans avoir même Pair de les apercevoir. Ni belle, ni précisément jolie, elle avait un jea de physionomie et un entrain qui séduisaient. Italiens ou Français, tous les habitués de la table semblaient tenir à ce qu'elle leur adressât quelques paroles : elle n'en étut
pas avare, mais on n'en était pas fâché. Elle parlait avec -grâce, même ayec distinction. Ce notait pourtant pas une grande dame, c'était mieux : c'était une femme d'esprit.
Son mari, riche négociant en bijouterie, était près d'elle et ne la déparait pas : jeune encore, ses manières étaient fort bonnes, mais sa réserve contrastait singuHèrement avec la vivacité de sa moitié. L'un des convives qui, le matin, avait été aux Uffîcii visiter avec eux le palais des gemmes, disait que les deux époux avaient une connaissance approfondie des pierreries, pierres gravées et joyaux de toutes les époques, non-seulement sous le rapport commercial , mais sur la valeur artistique. La jeune femme avait , par ses remarques judicieuses et son instruction, ëtonné plus d'une fois le professeur qui présidait à cette exhibition. À table, elle n'en laissait rien paraître. On reconnaissait bien en elle une femme aimable, mais nul ne Taurait prise pour une femme savante.
Sauf notre ex-député, qui parlait tout seul et parlait de tout, on ne dit pas un mot de science au dîner ; personne ne s'en plaignait. Ainsi que beaucoup d'autres, je n'aime jamais la science à table, et pas toujours ailleurs. Chacun, comme d'habitude, causa de son voyage, des bons et des mauvais dîners, des compagnons de route aimables ou ennuyeux, du mal de mer et de périls vaillamment affrontés.
Une procession de pénitents masqués qui passaient nous attira aux fenêtres, et chacun raisonna à sa manière sur ces exhibitions qui ont, quoi qu'on fasse, quelque chose de carnavalesque. Aussi ai-je dit qu'en Italie , comme en France, elles sont tolérées mais non approuvées par l^lise. Elles rentraient donc dans le domaine de la discussion: Anglais, Français, Italien, Allemand, chacun donna son avis , et pas un seul n'était charitable ni consciencieux. On exagérait le mal et on dissimulait le bien; oui, le bien, car il n'est pas de si mauvaise institution qui n'ait I 14
quelque chose de bon, sinon de fait, du moins d^intention. Mais c*es( ce que personne ici ne roulait reconnaître. — Le masque, s'écriait Tex-député, moyen d'intrigue ou emblème de folie , n'est d'aucune religion. Né des saturnales antiques , son origine est essentiellement païenne ; il n'est bon qu'aux jours de gaîté, au théâtre ou au bal: c'est pour cela qu'il devrait être banni de la religion catholique et abandonné aux nègres pour leur Mubo-Jumbo. D'ailleurs, ajoutait-il, le masque n'est pas indispensable à la confraternité : il y a aussi des confréries dans le nord, et les confrères y Tont à visage découvert. C'est toujours ainsi qu'on doit faire le bien, ne fût-ce que pour engager les autres à nous imiter. »
Comme le préopinant flattait l'opinion dominante, il fut cette fois écouté jusqu'au bout ; et faisant chorus, l'auditoire, à l'unanimité, anathématisa en cinq ou six langues différentes les mascarades de toute nature et spécialement celle qui, dans ce moment, nous occupait.
On s'était remis à table en formulant cet anathème et on en était aux mesures à prendre pour faire cesser ces processions monstrueuses, car c'était ainsi qu'on les qualiOait, quand deux délégués de la troupe, en sac et en masque, entrèrent dans la salle, quêtant pour leur confrérie et sa plus grande prospérité, ce qu'ils annonçaient à haute voix en faisant le tour de la table et en s'adressant successivement à tous les convives.
Chacun, même l'orateur, s'empressa de donner.
Les deux masques sortis , le silence qui s'était fait k leur entrée ne cessa pas encore : on se regardait ébahi. Ce calme dura peu. La réaction fut violente, et l'on se remit de plus belle à déchiqueter les pénitents. On aurait pu, à râcreté rancunière de chaque argument, estimer le poids ou mesurer la rondeur de la pièce que chacun avait laissée tomber dans le plat; car nos pénitents, qui tiennent tant a
se masquer la figure, n*enteadent pas qu^on masque sa monnaie: ils ont supprimé la bourse quêteuse et la discrète aumônière. Par ce procédé aussi simple qu'ingénieux, ils exploitent partout la vanité. Us durent être satisfaits de la nôtre ; les Anglais surtout furent magnifiques.
Modestement, je n'avais donné qu'un franc. Je dus passer pour un avare, mais j'avais encore sur le cœur la mystification de Savone. Celle-ci la valait bien.
On en parlait encore, quand un nouvel arrivant attira sur lui l'attention générale par la longueur de son nez, rappelant celui des Ninivites. La curiosité fut encore augmentée par l'excentricité de la toilette de la dame qu'il précédait et qu'un domestique qualifiait de milady. Elle fut se mettre avec son cavalier devant deux couverts qui leur étaient réservés. Celle-ci était réellement une grande dame. Logée dans l'bôtel, dont elle occupait un étage entier, elle mangeait ordinairement chez elle, mais elle avait eu la fantaisie de diner ce jour-là à table d'hôte. Sur le retour, elle était mise comme une toute jeune personne, et c'est ce qui, avec le nez de son époux, occupait si fort la compagnie.
Cette diversion fit oublier les pénitents, mais elle n'eut pas d'autre suite, et la joaillière n'en continua pas moins à trôner. Les domestiques semblèrent même redoubler près d'elle de soins et de prévenances, peut-être pour faire pièce à la grande dame : j'en ai conclu que l'une payait mieux que l'autre, ou qu'elle était plus avenante envers les gens du logis, ce qui flatte toujours beaucoup les domestiques de ce pays. Avide d'argent, mais plus encore de procédés» le peuple de Toscane, notamment celui des campagnes» passe avec raison pour un des meilleurs de l'Italie. Il faut en excepter Livourne , dont la population moderne est un mélange de toutes les nations.
^rès avoir parlé des convives, je dois dire un mot du
Floreaee. — l^Arae et la difSeoIté d*eD approcher. -^ Départ peor Sieue.
J^ai déjà parlé, trop parlé même, d^ane habitude que j'avais, une manie peut-être : celle d'essayer des eaux de tous les pays où je m'arrêtais ; manie enracinée, car elle date de mon enfance. Je ne me rappelle pas avoir jamais appris à nager, et comme tous les autres mammifères, quelles que soient leur forme et leur classe, j'ai nagé d'instinct dès que j'ai pu remuer les jambes et les bras.
C'est probablement ce que feraient les trois quarts des petits enfants si on les mettait à l'eau avant de leur mettre la peur au cœur : car, si l'instinct nous fait nager avant de l'avoir appris, c'est la réflexion ou la frayeur qui nous noie même quand nous le savons.
Il en est ainsi de bien d'autres choses. Il est étrange que, dans notre siècle qu'on dit si positif, nous négligions précisément ce qui l'est avant tout: le développement du corps, sa vigueur et sa beauté. Nous donnons des primes
pour perfectionner la race des animaux domestiques; et si nous n^en donnons pas pour étioler, enlaidir et affaiblir la nôtre, nous ne faisons rien pour Fempécher. Disons même que plusieurs de nos lois et de nos institutions nous conduisent droit à ce résultat. La preuve en est dans le nombre toujours croissant des réformes pour infirmités, faiblesse de constitution et défaut de taille, constatés par les conseils de révision lors des examens pour le recrutement militaire : on peut en induire que, dans un tempft déterminé, la nation française pourra marcher de pair, pour la figure et la stature, avec la nation laponne et lu race esquimaude.
En arrivant à Florence, mon premier désir avait été de renouveler connaissance avec TÂrno. Mais ce que je croyais ici chose simple et facile, n'était rien moins que cela. Se laver la peau en pleine eau, je l'ai souvent dit, est dans les pays chrétiens, nonobstant Texemple de Notre Seigneur qui se baignait dans le Jourdain, considéré comme un délit.
A Florence, en outre de cet obstacle, il y en a bien d'autres, et le 18 juin, après beaucoup de sollicitations et d^allées et venues, je n'étais pas encore arrivé à en lever un seul. C'était comme une seconde édition de l'affaire des Principautés : d'une solution naissaient deux difficultés. Les écoles de natation n'étaient pas encore ouvertes, me disait-on, et il n'était permis de se baigner que dans des lieux clos; Hors de la ville, ajoutait-on, il n'y avait aucun endroit convenable; les pluies avaient amené une crue d'eau qui rendait le courant rapide et dangereux ; enfin, Teau de l'Ârno était malsaine, portait à la peau, donnait la fièvre et cinq à six autres maladies toutes mortelles.
Ceci, sauf quelques variantes, n'était que la répétition de ce que j'avais entendu partout. Mais la grande, la véritable difficulté était, on aura peine à le croire, celle d'arriver à la rivière : elle est si bien encaissée entre ses
S06 CHAPITRE XYU.
9a la chrouique de tout le quartier: les cancaiis sont de tons les pays et da goût de toutes les filles.
Celle-ci avait commencé une fort belle histoire dont elk était rhéroine, quand Tonde yint me remettre mon bulletin de chargement. (Tétaient deux nouyelles dettes que j^ayais contractées. Je m^empressai de les acquitter, en donnant la plus grosse part à la nièce pour la moitié de son récit, avec promesse qu*à mon premier voyage je viendrais savoir le reste.
, Comme mon commissionnaire ne m^avait pas dit qa*on allait partir, je ne me pressais pas. Aussi, lorsque j'arrivai dans le salon d'attente, il n'y avait plus personne et Ton donnait le signal du départ; une minute plus tard, il ne me restait plus qu'à aller entendre le dénouement de Phisfoire de la petite. Je ne sais si mon homme avait compté là-dessus, mais je suis tenté de le croire; il pensait sans doute que je n'avais pas bien vu Florence et voulait me montrer quelque curiosité inédite. Ce n'était pas l'instant de lui demander une explication; je me hâtai de gagner le wagon-salon où étaient déjà installées une vingtaine de dames parlant toutes ensemble. Elles étaient en toilette et allaient en visite ou en promenade dans des campagnes environnantes. C'était le bourdonnement d'une ruche entremêlé de nombreux éclats de rire.
Je croyais aller droit à Sienne; mais en Italie on est rarement pressé ; l'usage voulait qu'on fît une station à Impoli. J'en proOtai pour voir la ville, qui est animée et serait agréable si les mendiants vous y laissaient un moment de repos : je me crus une autre fois à Pise.
Parmi mes poursuivants, je remarquai un grand gaillard fort et dispos donnant le bras à une jeune femme fraîche et grasse qu'il disait aveugle. Je m'entêtais à ne rien donner à ce drôle qui aurait pu, en travaillant, faire vivre âa compagne et vivre lui-même. Mais il se montra plus
entétë que moi; il se mit à me saivre, s'arrêtant où je m^arfétais, entrant dans les églises où j'entrais, en répétant sa demande, tantôt seul, tantôt à Funisson avec Tayeugle. C^était à en devenir fou. Je fus vaincu et payai mon tribut.
J'avais également donné à une troupe de femmes ; elles étaient vieilles ou infirmes, c*était une dette à acquitter.
Une bande d'enfants leur succéda. Je n'avais plus de monnaie , et de ceux-ci je ne savais comment me délivrer. J*aperçus une marchande de cerises : j'achetai un lot de ces fruits avec le panier qui les contenait. Je le mis à mon bras; il y pesait un peu, mais je savais le moyen de l'alléger : à chaque gamin qui me serrait de trop près , je donnais une poignée de cerises qu'il recevait en dansant et gambadant. Je pus satisfaire ainsi toute la bande, et rendre parfaitement heureuse une pauvre femme en lui faisant don du panier qu'elle regardait avec convoitise sans oser me le demander. Toute cette munificence, qui finit par me procurer une promenade tranquille, m'avait coûté moins de trois francs. J'ai depuis, en variant de fruits selon les saisons, employé plus d'une fois ce moyen pour me débarrasser des petits mendiants et me procurer un bal improvisé, car les fruits ont, dans tous les pays, le don d'égayer et de mettre en danse les petits enfants.
Nous quittons enfin Impoli, mais paisiblement. 11 est à croire que les quêteurs étaient contents, puisqu'ils ne nous demandaient plus rien : c'était la première fois, en Italie, que je voyais des mendiants satisfaits; ce fut aussi la dernière.
J'avais pour voisin, dans mon compartiment, un jeune couple qu'accompagnaient un beau-père et un autre parent, officier de gendarmerie sans doute, car il était salué par tous les gendarmes de la route. J'en admirais la bonne mine et la belle tenue, et j'en fis mon compliment à cet officier qui parut très-flalté de cette approbation d'un Français. Notre gendarmerie, pour sa composition et sa
tenue, fort admirée des étrangers, leur sert partout de modèle. Cest probablement ce qu'ignorent nos Tauderil-. listes et nos romanciers , qui ont toujours une épigramme prête pour ridiculiser ces utiles soldats. Aussi, guidé par cette morale, le bourgeois, chez nous, est41 toujours prêt à Tenir en aide au voleur, contre la force publique.
Dans un village dont j'ai oublié le nom, on me montre une maison qu'on me dit être celle de Boccace.
Arrivé à Sienne, après avoir traversé un tunnel dont le passage dura environ quatre minutes, je prends une calèche pour me conduire à Phôtel où le courrier devait venir me chercher le lendemain. Cette voiture était la seule qui restait disponible; quoiqu'élégante et bien attelée, elle avait été laissée par les nombreux voyageurs sortis des wagons. Quelques-uns même avaient préféré gagner la ville à pied. J'en ignorais le motif, mais je le sus bientôt. La voiture était traînée par deux jeunes chevaux qu'on voulait dresser et qui paraissaient peu disposés à se laisser faire. A peine étais-je dans le léger véhicule, que ne surchargeait guère mon bagage de trente kilos , que ces enragés poulains, ennuyés d'avoir attendu et pressés de regagner leur écurie, partent au galop. Je dis au conducteur de les retenir, mais il n'en est plus maître, et nous, voici descendant ventre à terre des rues en pente pavées de dalles glissantes. J'ai cru que j'allais finir mon voyage, la tête brisée contre quelque muraille , et certes la chose fut deux ou trois fois en question. Cependant nous arrivâmes à bon port, sauf ma valise tombée en route, mais qu'on me rapporta.
Nous l'avions véritablement échappé belle. Je n^avais pas essayé de sauter à bas et j'avais dissuadé le cocher de le faire. J'eus raison, car en se tuant, il me faisait tuer. Le malheureux avait d'ailleurs tout-à-fail perdu la tête : c'était machinalement que ses mains crispées tenaient
encore les rênes. Je n'aperçus toute Fimminencc du danger que nous avions couru qu'en voyant sa pâleur lorsque les chevaux furent arrêtés, et le verre d'eau qu'on lui apporta pour qu'il ne tombât pas en défaillance. C'était la seconde fois , depuis quinze jours , que j'étais ainsi emporté : la première par la volonté du cocher, et la seconde par celle des chevaux.
Ma mésaventure ne m'avait pas ôté l'appétit. La tasse de café était passée depuis longtemps, je mourais de faim. Je me fais servir à déjeûner.
Selon mon usage de prendre langue en goûtant les choses du crû, je demande du vin de Monte-Pulciano qui, selon le dicton italien, d'oynt tnno e il re. Quoique nous ne soyons qu'à deux pas du vignoble de ce roi des vins, on prétend qu'il n'y en a pas dans l'hôtel, mais qu'on y a del vino francese di prima qiuilità. On voit que c'est le même jeu qu'à Florence. Je réponds aussi par le même argument; et j'insiste pour avoir du Monte-Pulciano. On se décide alors à m'en apporter, je le goûte : c'était du vinaigre. J'en réclame un autre flacon ; on me répond que l'année a été mauvaise et qu'il est tout comme celui-ci. Je pris mon parti : en appelant à la carafe , je me remis à mon régime et je bus de l'eau.
Le dîner était à la hauteur du breuvage. On me sert d^abord une sorte de potage; puis, une minime fraction de poulet, une plus minime de canard et un fromage du pays que j'avais également demandé, mais qui, parfumé d'un arôme de bouc, valait le vin.
A ce menu, je compris que je serais écorché, car c'est la règle en Italie , comme en France , comme en Ângle^ terre ; plus on est mal dans un hôtel censé de première classe, plus cher on paie. Ainsi le veut le dicton populaire : mauvais logis j grand prix.
Mon repas fini en quinze minutes, je descends pour voir
310 CHAPITRE XVU.
la yille. Il était encore de bonne heure, j^avais presque tonte la journée devant moi. Je choisis pour conductenr an petit bonhomme de quatorze ans à Pair intelligent, et dont la mine n'était pas trompeuse : connaissant Thistoire de son pays comme s'il en eût été professeur, il s'exprimait en excellent italien et en termes qui ne démentaient pas la réputation des Siennais pour leur facilité d'élocution.
n me fit d'abord admirer les rues de la ville, qui déjà m^avaient frappé par leur propreté; puis, chemin faisant, quelques églises de second ordre et la façade des palais. Enfin, il me conduisit au dôme ou cathédrale.
Tandis que j'en examinais l'extérieur, j'en vois sortir une dame, puis deux, enGn un cavalier. Je reconnus tout de suite ma voyageuse à la porte au nez et sa compagnie. Cétait la troisième fois que je les rencontrais, à deux cents lieues de distance. Ces dames revenaient de Rome et retournaient en France. Je leur donnai rendez-vous à Paris. Elles devaient y être dans huit jours. Je me pris à envier leur sort. La vie que je menais depuis six semaines commençait à me fatiguer : changer de lit et d'hôte tous les deux à trois jours, quelquefois plus souvent, passer les journées à courir et une partie des nuits à écrire, ne rencontrer que des visages inconnus ou indifférents, n'avoir personne avec qui on puisse échanger une parole intime, ne constituent pas ce qu'on peut appeler une vie agréable. C'est même par instant un rude métier, et je comprenais, comme mon homme de Bruxelles, que voyager, même pour son plaisir, n'est pas toujours une promenade dans un sentier de rose. Déjà trois à quatre fois j'avais manqué de me noyer ou de me rompre le col : la chose ne pouvaitelle se renouveler avec des résultats moins heureux? Sans doute les émotions ne me manquaient pas, mais ce qui me manquait c'étaient mes parents, mes amis, ma maison, mes domestiques, mon cabinet, mes tableaux, mes bahuts,
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tout mon bric-à-brac géologique et archéologique, mes ha* bitudes enfin, cette seconde nature, la première peut-^tre.
J'en conclus que le plus beau jour d'un Toyage, même d'agrément, est celui où il finit. Sans doute l'Italie et spécialement la Toscane , est un pays riche , beau , bien habité, bien cultivé, mais pas plus que notre Picardie, notre Normandie, notre Bourgogne, notre Provence, etc. Florence est une admirable cité qu'on doit être heureux d'habiter, mais à un Français elle ne fera jamais oublier Pans, ni même certaines de nos villes de deuxième et de troisième ordre où il y a sans doute moins de palais et de choses artistiques, mais où l'on rencontre tout autant de comfort et plus de distraction. Â Florence, comme a peu près dans toutes les villes d'Italie, sauf Naples et Palerme, quand les théâtres sont fermés, ce qui a lieu la moitié de Tannée, l'étranger qui n'est ni joueur ni buveur ne sait où passer ses soirées. En France, à défaut d'autre plaisir, il y a des causeurs et il y en a partout , et dès lors partout aussi quelque chose à entendre, k dire ou à faire.
C'est eu faisant ces réflexions que j'entre dans le Duomo. Je ne prétends pas dire que cette cathédrale soit la plus belle de l'Italie ou la première, ni même la deuxième et la troisième, mais j'affirmerai que c'est une de celles qui m'ont le plus impressionné. Ce mélange de marbre noir et blanc fait un grand effet et convient bien au style religieux. La chaire, qui ressemble à celle du baptistère de Pise, m'a paru plus belle encore.
Les stalles en bois, parfaitement conservées, sont d'un travail exquis. Les bénitiers sont soutenus par des figures de marbre antique d'hommes et de femmes dans le costume des fils d'Adam, sauf la feuille de vigne; elles ont, dit-on, été découvertes en creusant les fondations de l'église. Il en manquait une, on l'a fait exécuter dans le même style et la même tenue. On y voit aussi des bases de colonnes où
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sont représentés des centaures enlevant des nymphes dans un appareil des plus simples, mais dans des positions qui le sont moins.
Le payé de Féglise, mélange de grosses mosaïques et de pierres gravées, nous montre, entr^au très sujets, le Massacre des Innocents, et, plus innocents encore, les mille Philistins se laissant mettre à mort par la mâchoire d*âne de Samson.
— Mais cette mâchoire n'est pas un article de foi, me disait naïvement un abbé qui me montrait le tableau. — Je connais tel auteur français qui ne serait pas de cet avis. Il réclamerait pour Tâne et anathématiserait ce pauvre abbé : c'est tout simple, chacun défend son saint.
On voit, dans cette même éghse, un Christ de Michel- Ange, et, sur la frise, une suite de bustes en terre cuite représentant tous les Papes depuis saint Pierre jusqu'à Tannée 1690. C'est une véritable armée de papes qui, ainsi rangés côte à côte en parfait alignement, ont l'air d'être là pour une inspection ou une revue d'honneur. Mais déjà elle a été passée par le Souverain Juge, et tous les inspectés ne s'en sont peut-être pas tirés sans être mis aux arrêts de rigueur ou condamnés à quelqu'autre peine disciplinaire. Tous les Césars ne sont pas au rang des dieux, ni tous les papes parmi les saints.
Au nombre de ces pontifes est, dit-on, la papesse Jeanne, chose assez difficile à vériGer puisqu'ils n'y sont qu'en bustes.
Une autre singularité de cette église, d'accord d'ailleurs avec les bases de quelques-unes de ses colonnes, c'est que son plafond représente des sujets mythologiques, notamment les trois Grâces. Les Italiens du bon temps cherchaient partout le beau et le gracieux, et les plus dévots comme les autres. Les évêques d'alors auraient excommunié comme un réprouvé ou un enfant de Belzébuth, celui qui eût proposé d'expulser les muses du temple de Dieu.
Les stalles, œuvre de Bartolomeo Nuroni, sont les plus belles que j^aie vues.
Au-dessous du dôme est une église souterraine, San- Gioyanni ; on y descend par un vaste escalier. Contrairement à tous les ëdiGces bâtis sous le sol, celui-ci a une haute et belle façade. Cette église est, non moins que sa voisine, riche en peintures et en sculptures.
Je vois San - Francisco ; puis San-Âgostino où est un beau tableau du Perrugin , San - Dominico orné d'une immense fresque de Sodoma et d'un tabernacle dont les figures de marbre sout de Michel-Ânge.
Mon petit guide, malgré le secours momentané que lui avait donné Tabbé philosophe, avait tant parlé pour me faire sentir ce qu'il me montrait , qu'il en avait une extinction de voix. Je lui donnai congé pour le reste du jour, car je ne voulais pas qu'il fût réduit au silence. En vérité c'eût été dommage: son beau langage, sa voix harmonieuse et la justesse de ses descriptions le distinguaient fort du commun des cicérones. Aussi Tavais-je laissé dire, et, mieux encore, je l'avais écouté.
Je sus de lui à qui il devait son érudition. Il était neveu d'un prieur de capucins, homme de science probablement, qui lui avait donné une éducation pratique; il savait lire, écrire, et apprenait le latin. Son ambition, car chacun a la sienne, était de devenir aussi capucin ; mais son oncle, contrairement à l'esprit de sa robe, qui aime le prosélytisme, ne s'en souciait pas. En attendant que son sort fût décidé, il conduisait les étrangers dans l'intervalle de ses études, afin de se ménager un petit pécule.
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partage avec moi le ciel et la terre : ils sont assez grands pour deux, et pourtant ce partage me blesse, il me rérolte. n me semble qu'il a la meilleure part, qu'il voit mieoz que moi; enfin, j'envie sa place, et c'est avec une impatience fébrile que j'attends qu'il la quitte.
11 se lève. Mais partira-t-il? — Non, il se rasseoit. Je bondis de colère. Oh ! j'en veux à cet homme. Oui ! je le déteste. — ^Pourquoi? Que m'a-t-il fait? — Rien. 11 est mieux placé que moi. Evidemment l'esprit du mal est en tiers ici. Je ne me reconnais plus : une mauvaise passion me poursuit et la plus mauvaise de toutes, la plus ignoble: l'envie. Je m'en croyais exempt. Cette découverte m'humilie : je m'en accuse à Dieu. Mais mon repentir n'est pas franc : je veux toujours la place. Oui, il faut que je l'aie. — Comment? — La demanderai-je à cet homme? — S'il me la refuse? — Eh bien! je la lui prendrai. — Hélas! je n'étais qu'envieux; maintenant me voilà voleur. Pauvre humanité!
Mon bon ange me sauve de cette méchante action, car c'est lui sans doute qui décide mon rival à s'en aller. Il part, il abandonne ce poste si désiré. En deux bonds j'y suis. S'il avait voulu le reprendre, il y aurait eu mort d'homme, nous nous battions.
En choisissant cette place, il savait bien ce qu'il faisait : longtemps il avait étudié les lieux. Peut-être y venait-il tous les jours : un sentier y conduit, et la pierre en est usée. C'est qu'en vérité elle vaut dix fois celle que je quitte. De là le spectacle est plus immense encore : devant moi, cinq étages de montagnes ondulées comme d'énormes vagues, se succèdent tels que cinq horizons d'inégale hauteur. Les derniers sommets ne semblent qu'une vapeur se confondant avec les nuages.
Derrière moi sont la ville et le dôme dont le soleil couchant fait briller les vitraux comme autant de fanaux, à mes pieds, des champs ou des vergers couverts de
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mûriers, de vignes, de figuiers, de riches moissons. Sur les collines les plus rapproche'es, des maisons de campagne, des couvents, des églises.
Je me lève enfin pour gagner la partie animée de la promenade. Â gauche de la porte sont de grands cyprès au milieu desquels est un saule-pleureur et des acacias. Le rapprochement de ces trois verdures est d^un effet charmant; j^engage nos horticulteurs à en, essayer.
Le temps doux, calme et clair a amené beaucoup de promeneurs. Le nombre d'hommes excède celui des femmes. Les premiers, bien qu'ils soient, dit>on, la fleur des pois de la cité, sont d'un négligé qui fait ressortir la bonne tenue des femmes : elles sont mises simplement, mais avec goût, et leurs manières ont quelque chose de patricien.
Le contraste que je viens de citer n'est pas spécial à Sienne, ou le rencontre à peu près partout : notre époque, disions-nous , est celle du laisser-aller. Sans doute le goût de la toilette ne doit pas, chez l'homme, être porté trop loin, mais encore ici je préfère le trop au trop peu. J'admets Ja simplicité, mais non la négligence.
Dans une allée latérale circulent des équipages élégants, et qui probablement sont là pour la montre ou pour la santé des chevaux. Je les vois toujours tourner dans un même cercle. Peut-être cette allée ne conduit-elle nulle part : c'est une promenade à huis-clos.
Rentré en ville, je vais au café Grec, le Tortoni du lieu. Le propriétaire est un des matadors de Sienne; il a une belle villa, etc. Là, comme partout en Italie, les rafraîchissements sont excellents et à bon marché, mais la compagnie trop nombreuse me fait battre en retraite. Il n'y a pas de femmes; je n'aime pas les lieux où l'on ne peut aller en famille. Je déteste les estaminets, les clubs, et en général toutes les réunions de plaisir où il n'y a que des hommes. Les repas d'hommes me sont insupportables. Je
318 CHAPITRE XVm.
Be me plais dans leurs cercles que quand ils y sont pour la guerre, la science ou les affaires; encore mettrais-je la guerre de côté si j'étais le plus fort
Tout près de là est la place dont j'ai déjà parlé. A cette heure de la soirée, elle présentait un spectacle plus riant encore que pendant le jour. Cette foule de causeurs et de promeneurs circulant en ronds et par étages dans ce brillant entonnoir, formait le plus charmant panorama qu'on pût voir : c'était comme une grande scène de ballet, ou bien encore cette danse bretonne dont le vaste cercle, enlaçant d'autres cercles, serpente, aux jours de fêtes, sur les places de Vannes, de Quimper ou de Morlaix.
Le 10 juin, en m'éveillant^ j'eus une belle peur: devant partir dans la journée, j'avais envoyé réclamer mon passeport à la police ; on m'en rapporte un, mais ce n'est pas le mien. Je le dis au garçon qui le tâte, le retourne en tons sens, et me le rend gravement en me disant que c'est bien le mien. Le sang-froid de cet animal qui ne sait pas lire et qui veut absolument que je sois Italien, que je me nomme Mateo Aliprandi, mer conte di confetti, me fait éprouver un mouvement d'humeur que j'ai peine à réprimer.
Ne pouvant en obtenir d'explication, je cours au maître de la maison qui reconnaît le passeport d'un voyageur qui vient de partir. Il en conclut sagement que celui-ci a le mien, et il s'élance à sa poursuite. 11 était temps, car il le rattrapa au moment où, déjà installé dans le wagon, la cloche du départ se faisait entendre.
On me restitue la précieuse feuille. Mais j'avais passé une triste demi-heure ; car la prison est le logis qui, dans les Etats romains ou autrichiens, attend le voyageur qui perd son passeport ou à qui on le vole.
Ce n'était que le commencement des angoisses que devait me donner ce malheureux chiffon, qui a passé dans quatre eents mains dans le cours de ce voyage; allongé de feuilles
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additionnelles jusqu'à la dimension d'un mètre , il est revenu à son point de départ , troué , rapiécé , et non moins maculé qu'un roman qui a traversé dix antichambres et vingt cuisines.
Pour l'instant j'étais en règle; j'avais encore plusieurs heures devant moi. Mon aspirant capucin m'attendait à la porte. Nous allons au palais public, dont je n'avais vu que la façade. Cet édifice date de 1295. Dans une des salles sont les bustes de quarante cardinaux et de huit papes, tous nés à Sienne. Voilà, je l'espère, une ville qui doit être bien recommandée là-haut.
Dans d'autres salles, des fresques aussi anciennes que l'édifice ne contribuent pas peu à son ornement.
On me montre une caisse où était le bras de saint Jean- Baptiste, offert autrefois à un prince d'ItaHe : c'était un' regaU) del gran sultano, me disait le gardien.
Je parcours encore quelques rues. Je vois la piazza di Postierla, la porta Romana, l'archevêché, les palais Sarazini, Buon-Signori, Tolomei, Nerucci, PoHni, Piccolomini, etc. Sienne est une ville toute peuplée de nobles et de professeurs : c'est, pour le langage, l'Athènes de l'Italie.
Je visite à la hâte l'Académie délie Belle- Arti, riche en tableaux; la bibliothèque de l'Académie des Intronati, où l'on compte cinquante mille volumes et six mille manuscrits. Parmi ces derniers sont les lettres de sainte Catherine de Sienne , lettres dictées , car on convient qu'elle ne savait pas écrire. Le directeur est M. Giacomo Chigi. Je donne quelques volumes à cette bibliothèque.
Le courrier vient d'arriver avec trois voyageuA, tous trois prêtres, M. *** dont le nom m'échappe, déjà âgé, et BIM. N** frères, beaucoup plus jeunes. Ils viennent de Marseille et vont à Rome. Ces deux derniers sont savants, modestes ; leur piété est ardente, mais éclairée. Le vieux qui, lui non plus, ne manque ni d'esprit ni d'usage du
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FAiia-cativa , ce fléau de Tltalie moderne, a chassé les habitants, nous arrivons à Bolsena et côtoyons le beau lae de ce nom ; il a près de trente milles de tour.
Le jour qui reparaît nous montre toute la magnificence du paysage. A chaque pas est un nouveau et riche point de vue. Près de nous sont des roches basaltiques entre* mêlées aux arbres et entourées de verdure ; à Thoiizon, des collines fraîches et boisées; partout des fleurs. Le soleil de Tété n'a pas encore desséché les campagnes; elles ont tout leur éclat.
Nous traversons Orvieto , célèbre par son vin et cité pour son dôme. Nous ne pouvons ni goûter Fun ni voir l'autre.
A Monte-Fiascone, nous nous arrêtons pour relayer. Là aussi il existe une belle église, Saint-Flavien, et du vin renommé. Mais nous n'avons qu'un quart-d'heure : il faut opter entre le vin et le saint. On va aux voix, le saint a la majorité : il reçoit donc notre visite.
A Yiterbe, nous avons le temps de voir les rues, les places principales et la belle cathédrale Saint-Laurent, bâtie sur les ruines d'un temple d'Hercule : le bienheureux a détrôné le héros; le gril a brisé la massue. On nous montre aussi la Fontana grande, les façades des palais Communale, Vescovile, et San-Martino. Au total, Viterbe m'a semblé une ville plus respectable qu'agréable.
A l'hôtel où nous déjeûnons, nous trouvons un ca* mener, vrai phénomène de stupidité vaniteuse. La cause de la tière sottise de ce pauvre diable est, ainsi qu'il nous l'apprend lui-même, l'honneur d'avoir un jour servi à table l'empereur de Russie, qui, plusieurs années avant, aurait déjeûné dans cet hôtel. Depuis ce moment , croyant déroger en servant les autres voyageurs, il les traitait avec une sorte d'abandon protecteur , un laisser-aller migoguenard , mi-dédaigneux qui m'a paru d'un excdleot
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comique. Je ae pouTais me lasser de le regarder et de Fentendre.
Le dîner fini et mon écot payé, je me crus obligé, en raison du spectacle quHl m'avait donné, de lui offrir un double pour-boire. Malheureusement il était en monnaie florentine, je n'en avais pas d'autre. Mon homme refusa net en me disant qu'il ne recevait que de l'argent romain. C'était noble et fier. Je le félicitai de son patriotisme et je remis mon argent dans ma poche. Sans doute qu'il s'attendait à autre chose, car il en parut consterné. Alors un grand combat s'éleva entre son intérêt et son amour-propre: Famour-propre céda, et au moment où je montais en voiture, il vint piteusement réclamer ce qu'il avait refusé.
Après Yiterbe, la campagne, quoique cultivée par place, devient monotone et triste. Des figuiers sauvages et des chardons énormes qui ont envahi les champs, attestent la bonté de la terre et la paresse des habitants. Ces monstrueux végétaux semblent les narguer jusque dans leurs maisons : on croirait qu'ils veulent de force entrer par la fenêtre pour les en chasser.
Nous passons Imposta, puis Ronciglione. De là, on aperçoit le lac de Vico. En traversant ces deux bourgs, je remarque un petit garçon tétant le chapeau sur la tête, et qui, au bruit de la voiture, abandonnant lestement le sein de sa mère, se joignit à la troupe de mendiants qui déjà assiégeaient les portières.
Nous voici à Monterosi. Nous rencontrions de temps en temps, dans la campagne déserte, des hommes à cheval armés d'un long bâton ressemblant à une lance. Ces individus, malgré le mauvais air du pays, paraissent vigoureux et décidés, et se tiennent parfaitement en selle : ce sont des chefs de bergers, dit-on tout haut, ou des chef» de bandits, ajoute-t-on plus bas. La vérité est que c'est bien ainsi, â cheval et la lance au poing, que les gardiens des
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troupeaux gardent leurs brebis, dont le nombre s^âère quelquefois à dix mille et plus. Mais ce costume et cette Tie errante, étant fort propres à Tincognito, les voleurs ne se font pas faute de les leur emprunter. Il y a une sorte de rapprochement entre ces deux métiers: les bergers tondent les moutons, les voleurs tondent les passants.
Les escortes de dragons qu^on nous donne de relais en relais, prouvent qu^il y a quelque chose de vrai dans le double état de ces porte-lances. Mes compagnons eurâ ne paraissaient pas plus effrayés qu^au départ ; et de mon côté, ayant depuis longtemps reconnu que la peur ne remédiait à rien, j^y ai renoncé.
A Baccano, nous sommet en pleine campagne de Rome, pays désolé et dépeuplé par les eaux stagnantes. Rien de tout cela n'existerait aujourd'hui si Rome eût fait dix ans de plus partie de TEmpire français. Des travaux étaient commencés, quelques-uns étaient terminés : il n'en reste plus trace. La fièvre a repris son terrein, et règne sans partage jusqu'à la Storta et Ponte-Mole.
La campagne ici n'est plus aussi triste ; elle est moins malsaine, sans pourtant être plus cultivée.
Nous arrivons à Rome par un pont jeté sur le Tibre, qui, à cette place, est large et bien fourni d'eau : c'est l'ancien Pons jEmUius. Nous sommes sur la voie flaminienne. Nous gagnons la porte du Peuple en suivant, pendant un mille, une longue et ennuyeuse muraille blanche.
Arrivés à la porte, on vise de nouveau nos passeports, et on nous laisse galamment le choix entre la visite de nos bagages ou une contribution de deux paoli. Nous préférons la contribution. Nous croyons en être quittes, mais ce n'était que la visite préparatoire: nous n'achetions qu'un répit.
On nous conduit à la douane, pompeusement intitulée ministère des finances. Là, on nous fait entrer dans une
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espèce de magasin où Ton nous claquemure avec nos yalises. (Test un perfectionnement: ailleurs, on n'enferme que les bagages ; ici, pour n'avoir à courir après personne, on enferme aussi les propriétaires.
Dans notre innocence , comme nous avions déjà été Tisîtés une fois à la frontière et taxés à la barrière, nous croyions qu'on ne fermait les portes que pour nous sauver des coups d'air et des curieux ; mais ce n'était pas cela. Nous remarquons bientôt qu'un soldat ne nous avait pas quittés depuis notre entrée en ville : nous lui étions consignés, et quand un de nous voulut sortir pour satisfaire je ne sais quelle fantaisie, il lui signifia de vouloir bien se tenir coi jusqu'à nouvel ordre.
Nous voilà donc bien et dûment en état d'arrestation. Cest alors que nous apprîmes que nos effets avaient été plombés à Ponte-Centino ; que là aussi on nous avait donné, pour la conservation du plomb, un surveillant ou ce qu'on peut nommer, par rapprochement, un gardien des scellés, qui, de compte à demi avec le soldat, répondait de nous au ministre des fmances et à celui de la guerre : nous étions donc à la fois prisonniers du Gsc et prisonniers d'Etat. Pour peu qu'on se rappelle qu'on avait fermé les portes et que l'appartement, éclairé d'en haut, n'avait pas de fenêtres, on comprendra que nous avions peu de chances de nous échapper. En vérité, nous n'y songions guère ; mais nous ne pouvions nous empêcher de dire tout bas que tant de cérémonies, pour nous innocents touristes et pour notre léger bagage, étaient vraiment du luxe.
Cependant ce n'était pas tout : les plombs reconnus sains et entiers, nous pensions qu'on allait nous rendre la liberté. Non, on nous demande nos clefs : malles, valises, sacs, cartons, tout est ouvert; nos nippes en sont extraites, puis tâtées, déployées, examinées. Après quoi on passe aux papiers, aux imprimés d'abord, aux manuscrits ensuite. I 15
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Reconnus blancs comme neige sur la politique comme sur la contrebande, nous sommes enfin autorisés à remettre chaque chose en place.
Le principe romain en économie financière, si Ton en juge par cet échantillon, n'est certainement pas : kdssez faire , laissez passer; et Ton ne nommera pas cela la liberté du commerce. Que des délégués de la direction générale de nos douanes soient venus, à la suite de Tarmée, en-seigner aux Romains ces gracieuses formalités, c'est ce que je n'affirme pas ; cependant je doute que, sans Tétude approfondie de nos circulaires, ils eussent pu arriver à si bien taire.
Ils ont pourtant négligé une chose à laquelle notre administration porte un intérêt si vif et si tendre qu'on pourrait l'appeler paternel: c'est la visite par corps ou l'inspection des jupes et hauts-de-chausses. Que voulezvous ! c'est à cette mesure qu'elle attribue notre richesse industrielle et la prospérité nationale. C'est là son dogme. Le moyen de lui en vouloir! Toute conviction est respectable.
Au surplus, les autres formalités dont je viens de parler s'accomplissent ici dans le temple d'Antonin et Faustine, bien étonnés, dans l'olympe où ils sont, de l'usage qu'on fait en ce monde de leur sanctuaire.
Il ne s'agissait plus que de solder les gens qui avaient pris tant de peine pour nous : le plombeur et le plomb, l'homme d'escorte et son adjoint, le vérificateur et son préposé, le facchino et son aide, enfin le concierge qui avait veillé aux clefs et aux serrures de la porte et qui allait prendre la peine de nous les ouvrir. Toutes ces dettes sacrées , consciencieusement acquittées par moi et mes compagnons que j'entendais marmotter des paroles qui, je le soupçonne, n'étaient pas dans leur bréviaire, on nous donne la clef des champs.