SIENNE, BOLSENA, VITERBE
Quant au prêtre anglais, plus habile que nous ou mieux au fait des coutumes locales, il avait trouve moyen de s'en tirer en descendant à la barrière.
Nous nous fîmes conduire à Thôtel de la Minerve, où nous fûmes admis non sans un nouveau débat avec notre cocher, qui entendait garder nos malles pour nantissement de sa course, parce que nous n'avions que des paoH toscans et qu'il n'en voulait recevoir que des romains. C'était, on le voit, un patriote de l'école du camérier de l'Empereur de Russie. Tétais monté pour choisir un appartement, et c'est en descendant que je trouvai la dispute engagée. Nos dignes prêtres qui, à eux trois, ne savaient pas un mot d'Italien, et qui, au lieu de parler français, s'entêtaient à parler latin, et du latin de bréviaire prononcé à la bretonne, n'étaient compris de personne. Le cocher, que leur baragouin exaspérait, était arrivé au paroxysme de la colère. Je me fis expliquer la chose, j'empruntai de l'argent romain au portier et la paix fut faite à la satisfaction générale.
Echappés à tant d'ennemis , nous n'avions plus qu'à dîner. Mais l'heure de la table d'hôte était passée : on dîne à Rome entre trois et quatre. On nous improvisa un repas qui se sentait un peu de cette hâte ; mais ce fut l'unique fois que nous dinâmes mal à la Minerve, où la table est ordinairement fort bonne.
Je m'aperçus seul de l'exiguité du menu ; nos ecclésiastiques, dans leur jubilation d'être à Rome, se croyaient presque en paradis. Le pain leur semblait du pain bénit, et le vin du saint-chrême; ils auraient volontiers baisé le pavé de ces rues qu'avaient foulé les pieds de tant de saints. Ils étaient véritablement en extase. Je les y laissai. Deux jours après, ils avaient bien rabattu de leur admiration.
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RiBe.
Sans être arrivé à Tétat de béatitude où en étaient mes compagnons , j'éprouvais aussi une véritable satisfaction de me retrouver à Rome : comme eux, j'étais pressé de fouler cette terre historique. Nos motifs pourtant n'étaient pas précisément les mêmes : Rome n'était plus pour moi une nouveauté : ils y venaient chercher des sujets d'édification avec des impressions nouvelles , et moi je n'y demandais que des souvenirs.
Dépéchant mon dîner, je les laissai à table , dressant leur plan de campagne ou leur itinéraire.
Me voici au Corso. C'est parla que débute tout arrivant à Rome, comme, au Palais-Royal, tout nouveau venu à Paris. Par extraordinaire , il faisait beau. Aussi la foule était grande : des bourgeois la badine à la main, des officiers, des prêtres, des abbés, des moines de toutes couleurs, des capucins surtout et des mendiants en masse, flânaient pêle-mêle. Peu de femmes, point de filles publiques, mais
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des hommes à la mine à la fois mystérieuse et obséquiense^ qui, au moindre signe, se rapprochent de vous en atten* daut vos ordres. Ces honnêtes courtiers , ordinairement d^un certain âge et proprement mis, se croiraient insultés et se fâcheraient tout rouge si vous les traitiez de rufjiani: ils mettent une différence très-grande entre le métier de ceux-ci et le leur qui consiste à vous procurer, à juste prix, une arnica, ou ce que les Français appellent une connaissance. Ce sont des marieurs au petit pied, mariage morganatique si vous voulez. Ne vous abusez pas pourtant sur la portée de leurs offres : la politique ici est la temporisation. Ce que vous leur achetez n'est qu'une présen-* tation, une première entrevue, enfin le droit de faire votre cour, mais à vos risques et périls, car si le lendemain on vous ferme la porte au nez, vous n'avez rien à réclamer. C'est d'ailleurs ce qui peut vous arriver de plus heureux. Ici, la réussite n'est pas sans inconvénients : commencées à la promenade, ces intrigues finissent quelquefois au cimetière : les coups de couteau n'ont pas encore été bannis des mœurs romaines.
Mais voici le curieux de la chose : la personne qui me donnait ces détails m'assurait qu'on avait des exemples de légitimes mariages faits ainsi , et que la fin sanctifiant les moyens, ces courtiers d'amour croyaient leur industrie parfaitement licite; opinion que la police semblait partager, puisqu'elle les laissait faire.
Le Corso est une promenade que l'exiguité de ses trottoirs rend des plus incommodes pour les piétons. La chaussée est occupée par des voitures.
Dans quelques calèches fort bien attelées, car les chevaux romains ont beaucoup d'apparence, se prélassent des dames, des abbés et quelques rares militaires. L'armée n'est ici qu'en seconde ligne; le clergé est la véritable garnison de Rome; la soutane est l'uniforme de cour, l'autre n'y est
MO CHAPITRB XIX.
considéré que comme une sorte de lifrée : encore ceux qui portent les couleurs d'un cardinal ou de quelque érèqôe, enOn les ofGciers d'antichambre, se croient-ils bien andessus des ofGciers de troupe. Quant aux abbés aux Ims riolets, le plus jeune d'entr'eiix ne le céderait pas à un colonel. C'est chose logique : un gouyemement théocratique ne peut pas se mettre à la remorque de Tépée; et les dames qui, en bonnes catholiques, accepteront la compagnie d'un prêtre, d'un moine ou d'un bourgeob, n'accepteront jamais celle d'un miUtaire en tenue : l'habit noir peut seul l'y faire tolérer. C'est donc surtout ici qu'on peut dire : cédant arma ioga.
Après avoir battu et rebattu le Corso, bien regardé, bien musé et fait quelques excursions dans les rues adjacentes, je yeux reyenir à mon hôtel; mais après tant d'années, j'ayais perdu la mémoire des lieux, et je suis le plus maladroit des hommes quand il s'agit de retrouver mon chemin. Je me perds donc, allant tout au rebours du point oà je voulais aller : c'est ainsi que de rue en rue, de sbagUo en sbaglio, j'arrive à la place d'Espagne ; puis j'erre dans des quartiers lointains sans pouvoir m'orienter. Me voici à la place du Panthéon qui touche à celle de la Minerve. Je crois y aller tout droit : je me retrouve dans le Corso et bientôt encore à la place d'Espagne. J'étais comme ensorcelé ; il semblait que j'avais marché sur l'herbe fée» cette herbe qui égare le voyageur. Je me reconnais enfui : j'étais en face de mon hôtel, devant lequel j'étais passé deux fois sans l'apercevoir.
11 faut dire, pour ma justiGcation, que tontes ces déviations n'étaient pas de mon fait : me croyant en pays chrétien , j'avais deux à trois fois demandé mon chemin à des passants, et la plupart, je le reconnus ensuite, s'étaient fait un plaisir de m'égarer en me donnant de fausses indications. C'est un de ces mystificateurs qui , lorsque
j'étais sur la place de la Minerve, m'avait renvoyé à celle d'Espagne. A Rome, le peuple n'est pas bon pour les étrangers, et pourtant c'est par eux qu'il vit. Qu'on cesse de visiter cette capitale du monde chrétien , que le pape s'en éloigne, elle ne sera plus qu'un immense couvent, une ville de moines et de nonnes. Le peuple aura disparu ; la faim l'aura tué.
Le dimanche, 12 juin, je me lève exténué, non pas tant de ma course de la veille que d'un terrible combat que, huit heures durant, j'avais eu à soutenir contre les puces. Ah ! les terribles puces que celles de Rome ! Pour la vigueur et la férocité , ce sont bien les premières de la chrétienté; oui, je puis leur en donner l'attestation signée de mon sang. J'ai eu affaire aux puces anglaises, flamandes, belges et prussiennes; aux puces corses, napolitaines, siciliennes, maltaises, grecques, turques, athéniennes, juives et arméniennes; aux puces russes et bessarabes, bulgares, serbes, esclavonnes, hongroises, dalinates et valaques ; aux puces hollandaiseSfdanoises, suédoises, norwégiennes et laponnes; eh bien ! toutes ces puces, malgré leur origine hérétique ou païenne et leur nom barbare , je les tiens pour des agneaux et bétes agréables , si on les compare aux puces de l'héritage de saint Pierre. De celles-ci , il suffit d'une demi-douzaine pour démoraliser un homme; et dans ce moment même, par le seul effet du souvenir, il m'en vient des rougeurs et des ampoules.
Si l'on en croit la tradition ou si l'on en juge à la noirceur de leur peau , ces puces , évidemment de la race primitive, ont été rapportées, par les pèlerins, des pays africains ou du berceau de leur premier père, car les puces ont eu aussi le leur, né des plaies d'Egypte. Ainsi importées directement, leur venin, conservant sa vertu originelle, est resté tel que l'avait fait la colère de Dieu pour notre éternelle démangeaison. Ajoutez qu'aucim
moyen n'a été négligé à Rome pour leur consenrati(Ni. Les nattes de paille qui couvrent les planchers des hôtels garnis deviennent pour elles un asile impénétrable, nue sorte de forêt vierge proportionnée à leur taille, d'où Ton ne peut pas plus les débusquer que les écureuils des fourrés de l'Amazone.
Pour échapper à ces animaux enragés, le mieux était de gagner la rue après m'être bien fait secouer et brossa*. Mais ma compagne assidue, la pluie, qui m'accueille immanquablement dans chacune des villes oh je m'arrête» ne pouvait me faire faute à Rome; elle tombait à verse. Néanmoins , je veux aller à Saint-Pierre , où je désire entendre la messe. J'envoie chercher une voiture. On m'amène une calèche découverte, la seule qu'on ait pu trouver. Le cocher m'assure qu'on y est fort bien sous un parapluie; mais il avait oublié d'en mettre un sur les coussins, et on était là à peu près comme dans une baignoire. Renonçant donc à ce moyen de locomotion, et conséquemment au voyage de Saint-Pierre, je pars à pied pour aller faire mes dévotions à la chapelle la plus voisine; mais je n'avais pas fait cinquante pas qu'un coup de vent m'enlève mon parapluie, que je rattrape en l'air. Pour comble de malheur, la chapelle était fermée, et je n'ai le temps, pour échapper à la bourrasque, que de prendre ma course et d'entrer dans une vaste église qui s'offre devant moi.
La messe finie, j'y admire de bons tableaux et des pilastres de marbre rouge dont les blocs veinés sont rapprochés de manière à former des apparences de dessins ou d'arabesques. Des colonnes de la même pierre font ressortir les statues de marbre blanc placées entre elles. En sortant, je demande le nom de cette église : c'est Saint-Eustache.
J'en visite ensuite une autre non moins riche : on rappelle San-Ambrosio. Je vois le palais du Gouvernement,
ou ce qu'on me dit Fêtre, car j'erre au hasard, n'ayant pour cicërones que les passants et mes souvenirs, qui, bien souvent, me font défaut. Quand je reconnais le monument, il m'apparaît sous un aspect différent, plus élégant dans les détails, mais moins grand d'ensemble : pour moi, Rom€ s'est rapetissée.
J'avais une rancune contre la douane et ses bureaux. Comme Je n'aime pas à bouder longtemps, pas plus les choses que les gens, je veux revoir sa belle façade. Là, je me retrouve tout-à-fait; je crois même distinguer, entre deux colonnes, la salle à manger de M. Ferrier, mon ancien collègue, depuis pair de France, cette salie où j'ai dîné en compagnie de personnes que j'aimais et qui ne sont plus.
Voici encore deux églises. Lesquelles? Je n'en sais rien. Elles sont admirables , mais je n'en ai pas demandé les noms. A quoi bon, lorsque l'on voit pour soi?
Je m'arrête sur la place Colonne, à côté d'un corps-degarde français. J'examine les bas-reliefs de la colonne Antonine : j'y vois des hommes qu'on enchaîne, des hommes qu'on tue ; c'est partout ainsi sur les colonnes triomphales et les arcs-dc-triomphe. On n'a jamais triomphé pour avoir donné la vie à un homme, et pourtant s'il n'en naissait pas on n'en pourrait plus tuer.
Je continue à suivre le Corso. J'entre encore dans une église ; je m'aperçois que j'y suis seul. On vient me dire qu'on va la fermer; cela me contrarie. Je cours à une autre ; à celle-ci porte close, et ainsi de toutes celles où je me présente. Je me demande si je suis excommunié? Non, mais tel est l'usage a Rome et dans toute l'Italie: les églises, même le dimanche, sont fermées de midi à trois heures.
Je marche toujours devant moi, pourchassé par la pluie. Je me trouve sur la place du Peuple. Je la croyais justement à l'opposé; mais que m'importe! je vaguais. La
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pluie redouble , je me réfugie sous le portique d^uie église. J^y suis en compagnie d'un mendiant qui a Pair comme moi de sVnnuyer beaucoup. 11 est assis au pîed dHine colonne; je m'assieds au pied de la colonne Toisiiie. Il ne me demande rien. Je suis son compagnon d'infortune, son hôte pour ainsi dire; me mettre à contribution serait trahir l'hospitalité ou du moins les convenances : un mendiant les comprend tout comme un autre. D'ailleurs, sait-il si nous ne sommes pas du même état, si, moi aussi, je ne suis pas venu à la porte du temple pour y tendre k main, si je ne vais pas la lui tendre à lui-même? A Rome, le costume ne fait pas l'homme; un habit propre n'y prouve pas la richesse : bien des mendiants y ressemblent a des seigneurs.
C'est en regardant tomber l'eau et barboter quelques passants qui sautent les ruisseaux en se serrant sous leurs parapluies, que je fais ces remarques. Mon voisin est tout entier à la gymnastique des sauts : à son air, il me semble qu'il s'attend a voir quelqu'un des sauteurs glisser et tomber le derrière dans la mare. C'est un spectacle pour lui, bien mesquin sans doute si on le compare aux jeux du cirque ou des naumnchies et aux combats des gladiateurs; mais mieux vaut cela que rien, et Rome encore demande du pain et des spectacles.
I^ portique de Te'glise, placé parallèlement de l'autre côté de la rue, est mieux habité : il y a là une vingtaine de portefaix couchés sur le ventre ou sur le dos, ronflant sans s'inquiéter du temps. Je suis jaloux de leur sort, et sans la crainte de compromettre ma dignité, j'irais m'y étendre connne eux. J'en meurs d'envie : i'air est étouffant; la fraîcheur de ce marbre doit être délicieuse. Pourquoi donc rougit-on de faire ce qui n'a rien de honteux et ne fait de mal à personne? Par orgueil. Voilà de l'orgueil bien placé! En vérité, ces gens-là sont moins sots que moi.
Snr la place, la scène change et s'anime. Des soldats français , tout dégouttants d'eau, regagnent leur caserne en riant et en chantant. Les plaisirs de la permission dà dimanche se sont bornés à flflner sous les gouttières , rafraîchissement qui ne leur a rien coûté, mais qui leur coûtera peut-être un rhume et ringt- quatre heures de salle de police pour avoir mouillé leur uniforme : on permet une tache de sang, mais non une goutte d'eau.
A ma droite est une rampe large et bien plantée. Je me dirige de ce côté; je monte, je monte encore, et je me trouve dans une magnifique promenade dont je ne soupçonne pas l'existence. Je domine Rome ; je vois devant moi Saint-Pierre, le château Saint- Ange et le Tibre qui serpente. A mes pieds est une belle villa et ses jardins.
Ignorant où je suis, et ne voyant dans ce désert qu'un soldat qu*à son uniforme je crois Français, je le prie de me dire comment se nomme ce lieu? 11 me répond non capisco il francese. Je répète ma question en italien, et il m'apprend que je suis sur le mont Pincio.
Plus loin, je veux savoir le nom de la villa et du riche jardin qui est en face. Je le demande en itahen à un autre soldat portant le même uniforme ; il me répond en français qu'il n'entend pas l'italien. Je le lui redis en françîïis; il n'en sait pas plus que moi, car il flâne comme moi au hasard.
Nous voilà donc à deviser pays. C'était un Normand, gradé caporal, qui en voulait beaucoup aux Romains à cause de leur vin qu'il trouvait mauvais. 11 les traitait d'imbéciles et de vrais sauvages parce qu'ils ne connaissaient pas le cidre de Normandie et la cathédrale de Rouen qu'il mettait bien au-dessus de Saint-Pierre: , il avouait pourtant qu'il ne l'avait pas vu. Du reste, comme tous les soldats, il attendait avec une vive impatience la lin de son service pour regagner son pays, reprendre son état de bourrelier et revoir sa payse, pour laquelle il voulait me
donner une lettre. Il ne renonça à cette idée que lorsque je lui eus dit que je m'en allais chez les Turcs et que ce n'était guère la route d'Yvetot oti habitait la belle.
Je le laisse à ses souvenirs d'amour et je descends* car le vent et la pluie redoublent, et pour moi qui ne suis pas amoureux, la promenade n'est plus tenable. Sur la place du Peuple est un escadron de dragons français qui font boire leurs chevaux à la fontaine.
Je gagne la place d'Espagne ; j'admire son escalier. Me voici à la place Barberina. Je me rappelle que c'est là qu'habite une Anglaise que , dans ma jeunesse, j'ai vue vingt fois chez ma mère, et avec qui j'ai bien souvent dansé, car c'était alors une charmante jeune fille et une élégante danseuse. Elle avait seize ans, j'en avais vingt* deux. Depuis, je ne l'ai pas revue. Irai-je la revoir? Elle ne croit peut-être toujours jeune et frais. Pourquoi pas? Est-ce qu'à moi elle a cessé d'apparaître comme un bouton de rose? Je n'ai jamais pu séparer son image de celle du • printemps. A quoi bon gâter mes souvenirs et les siens? En vérité , on devrait perdre la mémoire ou rester à vingt ans.
Cependant, je ne puis m'éloigner de Rome sans la saluer. Je me présente à sa demeure : c'est une vaste et belle maison, mais je n'y vois pas de portier. Je monte : à chaque marche est un mendiant immobile et silencieux; il semble attendre une pitance quotidienne. Je crois m'être trompé d'adresse et être entré dans un couvent ou un hospice. J'apprends du concierge , que je découvre enfin , que je suis bien chez M"' Plummer qui, devenue catholique, est une des providences des pauvres de Rome à qui elle donne une bonne part de son revenu.
Arrivé à l'étage qu'elle occupe, je sonne; une femme de chambre anglaise, belle et à mine dédaigneuse, me dit que madame y est, mais qu'elle ne peut me recevoir. J'insiste;
elle appelle une sorte de duègne italienne qui m'examine à son tour. Après une petite conférence , les deux Hgnora maintiennent leur arrêt et ne veulent pas que je voie leur maftresse.
Je laisse ma carte, fort étonné de cet accueil qui me semble froid, pour ne pas dire pis. Je cherchais quel en pouvait être le motif, lorsque jetant les yeux sur ma toilette, je m'aperçus que, trempé et crotté de la tête aux |Heds, j'avais assez peu Tair d'un homme en visite, et que la femme de chambre, en Anglaise soigneuse, avait pu craindre pour les tapis et les parquets cirés. Après consultation, la duègne avait été de son avis: c'était de la besogne que mon entrée préparait aux gens de service, au cireur, au brosseur, au valet de chambre, et, en bonnes camarades, elles avaient cru devoir la leur épargner.
Cette décision, qui me prouvait qu'à Rome comme â Paris, l'habit, nonobstant le proverbe, fait souvent le moine, m'avait donné grande envie de remédier au plus tôt au désordre de mon costume. Je me hâtais donc de regagner mon hôtel, lorsque je me trouve en face d'une magnifique fontaine. Je me la rappelais comme une vision éloignée, un rêve du temps passé ; mais je ne puis y attacher un nom. Je le demande à une marchande de fleurs qui m'apprend que c'est la fontaine de Trevi. Je lui achète un bouquet qu'elle me fait payer cinq à six fois sa valeur, sans doute comme amende de mon ignorance. Partout il faut acheter la science: en preuve, notre premier père; il est vrai qu'il la paya un peu cher.
Me voici enfin chez moi, heureux de me sécher et de m'habiller , et surtout de dîner, car je mourais de faim. A table, je retrouvai mes trois prêtres et une douzaine d'autres, tous Français : il semblait que notre clergé s'était donné rendez-vous à Rome à l'hôtel de la Minerve. L'approche de la fête de saint Pierre et de l'anniversaire du
eouronuement da Pape causait cette alBaenee dV tiques: il y en avait de tontes les parties de la France , presque tous jeunes. Ils ne tarissaient pas sur le plaisir que nos soldats avaient à les rencontrer : ils les reconnaissaient à leurs rabats que ne porte pas le clergé italien, ou qu'il porte d'une manière différente.
Comme ecclésiastiques, nos prêtres français ont généralement une meilleure tenue et des manières plus dignes que les prêtres ultramontains. Il y a la même différence des uns aux autres qu'entre nos soldats et les soldats italiens. Nos prêtres ont Pair plus prêtres, nos soldats ont Pair plus militaires.
Les soirées, quand il pleut, sont longues à Rome pour l'étranger qui n'y séjourne pas assez pour se mettre en frais de visites et y voir la société. L'été, pas de spectacles; il y a des cabinets de lecture, mais sans livres. Restent les cafés ; mais je n'y puis tenir que le temps d'y prendre une glace et d'y lire un journal. C'est ce que, faute de mieux, j'allai faire dans un vaste et beau local dit, je crois. Café militaire, situé sur le Corso. La pluie avait fait refluer dans les salons les consommateurs qui, lorsqu'il fait beau, vont s'asseoir à l'ombre des arbres dans le jardin de l'établissement. Les salles étaient remplies d'officiers, de bourgeois et d'abbés; mais, ici non plus, pas de femmes, ce qui est contraire à l'usage de la plupart des villes d'Italie, notamment de Gênes, de Venise, où, à certaines heures, je les ai vues en majorité.
La lecture de mon journal terminée, je reprends tristement le Corso, que l'exiguité de ses trottoirs rend plus que jamais d'une circulation difficile quand les promeneurs y sont en parapluies. Ainsi ouverts, ces parapluies forment une barricade à la hauteur de Tœil qui, par insUmt, obstrue entièrement la voie et vous oblige, si vous ne voulez pas être éborgné, à sauter continuellement de ce trottoir
dans la me, puis de la rue sur le trottoir pour ne pas être écrasé par les voitures.
Je n'ai vu nulle part tant de parapluies qu'à Rome ; les moines surtout en sont vraiment amateurs, et chez les capucins il semble faire partie du costume. Il remplace le capuchon et avec avantage. Ce capuchon garantit du soleil et de rhumidité, mais il vous prive d'air. Le parapluie ne TOUS en prive pas et vous préserve tout aussi bien de la chaleur. J'ai remarqué, d'ailleurs, que c'est dans les pays où il pleut le moins que Ton voit le plus de parapluies. En Bretagne , où il pleut toujours , le paysan n'en porte jamais, et dans certaines localités c'est un meuble inconnu.
Quoi qu'il en soit, ce passage continuel du trottoir à la chaussée forme un exercice peu agréable, notamment pour ceux qui ont marché toute la journée. Ajoutez que cette malheureuse manœuvre pensa me faire une querelle avec une espèce d'officier étranger qui, prétendant que je lui avais marché sur le pied, se mit à m'apostropher je ne sais en quelle langue ; je l'envoyai promener en bon français, et il y fût. Il était temps, car la foule commençait à s'assembler, la garde arrivait, et la conclusion aurait bien pu être, pour moi comme pour le trop sensible militaire, une nuit au violon, ce dont je me souciais peu, malgré l'effroi que m'inspiraient d'avance les puces de l'hôtel où je ne tardai pas à rentrer.
La fatigue du jour et le temps qui s'était rafraîchi me permirent cette fois de reposer : j'en avais besoin. 11 faut être véritablement d'acier pour résister à ces courses journalières et à des nuits trop souvent sans sommeil.
Le 13, le soleil ayant reparu, et avec lui les voitures et les cochers , je me fais conduire à Saint-Pierre. Lia encore je me reconnais , je n'ai pas perdu mes illusions, enfin je n'éprouve aucun désappointement. C'est même le contraire , le monument me paraît grandi et embelli. Il est
vait entendu parler français. En ma qualité de compatriote, il leva pour moi la consigne , et me donnant un yieux sergent pour m'accompagner, il m'autorisa à parcourir k fort et a Tescalader si bon me semblait.
Ce que j'y remarquai d'abord, c'est qu'il y avait nombreuse garnison ayec un joli assortiment de boulets, bombes, canons et mortiers, bref, tout ce qu'il fallait pour faire de Rome ce qu'Alexandre ou ses gens avaient fait de Persëpolis.
Lorsque j'eus visité le bas, je voulus voir le haut, et me voici, guidé par le sergent, gagnant le premier étage; il en connaissait la route.
11 n'en fut pas de même de celle du second. Sur ce point, il n'était pas plus savant que moi, et nous fîmes deux fois le tour du premier sans trouver une issue pour aller plus haut. Nous la découvrîmes enfin à l'aide d'un factionnaire.
Arrivés au second, mon sergent, jetant les yeux sur ce qui nous entourait, resta émerveillé, et son ravissement s'accrut ainsi d'étage en étage jusque sur la plate-forme. Là, il n'eut plus de bornes. Notre homme riait, trépignait, battait des mains: c'était beau, Rome, c'était superbe, magnifique; ça valait pour le moins Angonléme ! Il en était.
Je le disais comme lui; mais en même temps je m*ëtonnais qu'à Rome depuis longtemps et caserne au château, l'habitude n'eût pas chez lui émoussé l'admiration.
J'en cherchais la cause, quand lui-même me l'apprend. Dans une explosion d'enthousiasme, il s'écrie : — Vous avef eu là une fameuse idée, mon commandant (il croyait devoir me nommer ainsi); c'est bien drôle qu'à moi qui, depuis deux ans, demeure ici, elle ne me soit pas encore venue. Mais à présent que je sais la chose, j'y reviendrai fiimer ma pipe, et il y en aura d'autres, je vous en réponds.
La vérité est que le digne homme, de même que la plupart des vieux soldats , les jeunes sont plus curieux , ne connaissait de Rome que la rue par laquelle il était arrivé
et les cantines à proximité ; il n'avait tu du château que rétage où il logeait. Le spectacle qu'il avait sous les yeux était donc nouveau pour lui.
Tandis que je flânais sur la plate-forme, le hasard fit que je sauvai d'une grosse punition , ou tout au moins d'une retenue sur sa masse, un des chasseurs de Yincennes dont le bataillon était caserne là. L'imprudent, après avoir lavé sa tunique, l'avait mise sécher sur l'un des points culminants de l'édifice sans l'assujétir par un poids ou une attache. Je la rattrape au moment où un coup de vent l'enlevait et l'emportait dans l'espace.
Quand j'eus parcouru le fort et joui du panorama de Rome et de sa campagne, je voulus donner la pièce à mon ami le sergent; mais il se trouvait sans doute déjà assez payé par ma découverte, et il refusa obstinément de la recevoir.
Sorti du château, j'allai flâner de monument en monument jusqu'à l'heure du dîner, où je retrouvai mes prêtres avec qui je discutai longuement sur la durée des jours de la création. Les jeunes voulaient y voir, comme moi, des jours de siècles ; le vieux prétendait maintenir le jour de vingt-quatre heures. Nous en appelions à la raison, il en appelait à la lettre. Les jeunes répondaient que la lettre avait été mal traduite et que dies se disait au pluriel comme au singulier. M. de Faremont, gentilhomme de Normandie, avec qui j'avais la veille fait connaissance , s'était joint & moi et aux jeunes prêtres ; mais le vieux tenait bon et avait ramené à son avis quelques auditeurs indécis.
On s'animait de part et d'autre, car les paroles grisent» et l'on s'échaufife à coups de langue comme au choc des verres. Je ne sais donc comment aurait fini la discussion que je regrettais fort d'avoir soulevée, quand une brillante apparition vint y mettre un terme : c'était une grande et belle jeune femme qui, accompagnée de son mari, prenait
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place à table près de M. de Fa remont, avec qui ils étaient en relation et qui me présenta à eux. Log^ à Phôtel dont ils occupaient le premier, ils étaient Anglais et se nooH maient H***. J'aurai occasion de reparler de ce couple aimable.
Au sortir de table, je trouvai à la porte un confortable équipage et M"* Plummer qui, fâchée qu'on ne m^eût pas reçu, était venue me chercher pour me faire les honneurs des antiquités de Rome.
Elle voulait me mener ai^ Capitole. Nous ne pûmes y arriver, par suite de travaux qui rendaient la voie impraticable pour des voitures, et nous gagnâmes le forum.
Il me parut tout aussi sale et délabré qu'il Tétait naguère; il n'y avait pas moins de bœufs, de vaches et de veaux. Encore si les animaux y étaient paissants; mais ils sont là sur un fumier, étalés pour la vente ou attelés à des charrettes attendant leur charge. II est triste de voir ainsi profaner «ce lieu si riche de souvenirs, et d'entendre des beuglements ou des blasphèmes à la place même où furent prononcées tant d'éloquentes paroles. Qu'on se rappelle que là, à cette tribune, furent agités les intérêts du genre humain et le destin de nos pères.
Malheureusement, de cette tribune aussi sont sortis plus d'arrêts de mort que de paroles de clémence ou d'appel à l'humanité. Ce sénat, où Ton tuait par l'éloquence, était donc bien placé près du cirque où les gladiateurs se tuaient par l'épée.
Aujourd'hui, victimes et bourreaux, tout dort confondu sous ce fumier où ruminent les bœufs.
Selon moi, la destination de ce forum, de ce grand charnier de la puissance romaine, était trouvée: c'était d'en faire un Panthéon universel, un Westminster où les grands hommes de tous les pays pourraient obtenir un monument ou une sépulture. Rome, cette ancienne reine
du monde et aujourd'hui le siège de la religion, n'est-elle pas le point le plus propre à faire un glorieux champ de repos et une grande page de Phistoîre des morts célèbres?
M'** Plummer me conduisit de là, par la voie appienne, visiter les monuments funéraires découverts depuis trois ans et qui s'étendent sur la route d'Albano a plusieurs milles de Rome. C'est là que l'on peut prendre un aperçu de ce qu'étaient autrefois les voies romaines. Quel spectacle celle-ci ne devait-elle pas présenter quand elle était ainsi bordée de temples, de cénotaphes et d'inscriptions à la mémoire des morts et des choses passées ! Sous ce rapport, nous ne valons pas les anciens : ils comprenaient mieux que nous la religion du souvenir et le respect des aïeux.
Le soir, je vais entendre l'excellente musique d'un régiment de dragons français, qui avait attiré un grand concours d'amateurs. Décidément notre musique militaire, si arriérée il y a vingt ans, l'emporte aujourd'hui sur toutes les autres, sans même en excepter celles des régiments allemands, dont l'exécution est bonne sans doute, mais où je ne trouve pas cette chaleur, cet entrain de la musique française.
J'en dirai autant de nos orchestres : il n'y en a pas qu'on puisse comparer à ceux de Paris, ni de musiques de bal qui surpassent celles de nos fêtes. Celles de Vienne et de Berlin peuvent seules être mises sur la même ligne.
Parmi les auditeurs de ce concert militaire, qui avait lieu au pied de la colonne Antonine, je rencontrai un jeune Français que j'avais vu à la table de l'hôtel, où, en raison de sa coiffure romantique, je l'avais pris pour un prêtre. Ce n'en était pas un, tant s'en faut. Amoureux de toutes les belles , il se plaignait douloureusement de la dureté du cœur des Romaines, ajoutant que depuis quatre jours qu'il battait les rues de Rome, ses places et ses carrefours,
S4S CHAPmE XX.
et pourtant je n*étais qu^an débat. A norenoe, si Pim s^en sonTÎentf j^arais en, sur la rÎTe, des cailloiiz pour enneinis. Ici, c*étaient des Tégétaax, mais de cette espèce piquante qui y yaot les poces en méchanceté et en Tenin: qaelqne Locuste avait probablement été enterrée à cette place. Cest à trarers ces yilaines plantes qn^il hlUut regagner Tendroit où étaient mes bardes dont le courant m^arait fort éloigné.
Arrivé là, non sans égratignures, j*acbeTais de me sécher et de m^habiller, lorsque Torage éclata par un époaTantable coup de tonnerre suivi d'une averse mêlée de grêle. Or, la grêle sur la peau est, dans son application, mie chose dont nul n^a ridée s*il n^en a essayé ; mais c^est là une de ces expériences que peu dliommes ont £ûte et que, dans aucun cas, ils n'aimeraient à recommencer. Cependant c'est ce qui m'est arrivé deux fois, et rien ne m*a mieux fait comprendre l'inconvénient du nu et Tutilité du vêtement. Figurez-vous que chaque grêlon faiit sur le corps l'effet d'une mèche de fouet et y laisse une marque dont on peut voir l'analogue sur les poires et les pommes quand, à l'approche de leur maturité, elles sont ce que les jardiniers appellent grêlées. Bref, à l'examen de votre peau, on pourrait savoir, terme moyen, combien de grêlons tombent par décimètre carré, car on y trouvera, après avoir compté ces gréions, tout autant de petites marques noires de la grandeur d'une lentille.
C'est précisément l'étude que les passants faisaient sur mon dos tandis que je disputais ma chemise au vent, qui la gonflait comme une mongolfière et faisait rage pour me l'enlever. Je parvins pourtant à la retenir et à la passer; et ce ne fut pas chose facile sur la pente abrupte où j'étais; il fallait à la fois de l'adresse et de l'aplomb. Pour juger si je me vante, faites en l'essai, le jour d'une tempête, snr le penchant de quelque colline.
BCHŒ. 349
Mon gilet m'offrit moins de résistance; mais quand j'en Tins au paletot, ce fut une véritable coalition que j'eus à repousser; en outre du vent, j'avais contre moi les plantes que j'avais maltraitées, qui, dans leur rancune, s'y accrochant, s'entêtaient à le retenir.
C'était à en perdre la tête, et pourtant toutes ces misères m'agaçaient moins que les rires des spectateurs, qui, réfugiés sous les arbres , suivaient*toutes les péripéties de cette étrange lutte; ils semblaient y trouver un dédommagement de la trop courte durée de celle que j'avais soutenue contre le tourbillon : c'était la petite pièce après la grande.
J'étais enfin maître de mon paletot, il était mis; mais mon pantalon, mais mes bas ne l'étaient pas. Si quelqu'un de vous a jamais tenté de chausser des bas humides, il a pu remarquer que les faire passer, et surtout les mettre droits, est certainement une des plus grandes difficultés qu'on puisse proposer à l'entendement humain. Cette difficulté, je la surmontai aussi, mais je fus vaincu sur un autre point : je ne pus jamais faire entrer mes talons dans mes souliers et je fus obligé, ce dont heureusement personne ne s'aperçut, de les mettre en pantoufles.
C'était un léger échec, comparativement à la quadruple victoire que j'avais remportée sur le fleuve, sur l'orage, sur mes nippes, enfin sur un dernier ennemi qu'il me reste à signaler et qui, s'il ne fut pas le plus terrible, fut le plus tenace, car il me suivit jusqu'à mon logis. Les épineux dont j'ai parlé n'étaient pas tous de la mauvaise espèce ; dans ce nombre • il se trouvait de ces honnêtes chardons qui, n'attaquant jamais les premiers, ne piquent qu'en cas de légitime défense et lorsqu'on les approche de trop près. Mais il en est d'une autre sorte dits graterons qui se tiennent sournoisement cachés sous les feuilles et qui, à l'aide du vent, courent après vous, vous sautent I 16
aux jambes, à la barbe, aux cheyeux et s^y encherétrent si bien qu'on ne pent plus les en arracher.
Ce sont ces ennemis si méprisables en apparence, fourrés dans mon pantalon, qui, durant ma lutte en face du publie, me faisaient faire les éyolutions les plus désespérées, sans même que je soupçonnasse leur prince, car je prauds leur piqûre pour la suite de la morsure des orties.
Cependant, cette douleur même je ne la regrette pas, puisqu'à moi seul resta Thonnenr de la journée, et que les spectateurs après avoir bravé, pour suivre tous les incidents du combat, le vent, la pluie , la grêle et avoir été, malgré les arbres, mouillés presqu'autant que moi, les spectateurs, dis-je, quand je gagnai le quai, m^accuefllirent par un murmure flatteur et me conduisirent triomphalement, non pas au Capitole, mais à la place aux fiacres. Citait une honorable récompense, car moi aussi je puis dire : j'ai triomphé à Rome.
11 n'est pas de bonheur sans mélange. Arrivé sur la place, il n'y avait plus de fiacres. Mes souliers en pantoufles, qui m'écorchaient les talons, ne me permettaient pas d'en aDer chercher au loin. Un café était ouvert dans une rue vmsine, dite Ripetta. Tandis que le garçon était à la recherche d'un véhicule quelconque, je pris une excellente tasse de chocolat avec des petits pains qui n'étaient pas moins bons. Rentré chez moi, je réparai le mieux que je pus les avaries de ma peau et de ma toilette. L'un fut plus fidle que l'autre : j'avais du Unge et des habits de rechange; quant à mes stigmates et mes ampoules, il fallait les garder. Remontant en voiture, j'allai visiter les deux églises de la place du Peuple, dont je n'avais' vu que les façades et dont l'une m'avait donné asile. J'y retrouvai mon compagnon mendiant; mais je n'étais plus son hôte : les jours de trêve étaient passés. Je vis qu'il s'apprêtait à me donner une chasse à mort. Je le prévins en lui mettant dans la main un paolo.
En revenant, j'achevai d'explorer les églises du Corso dont, le dimanche précédent, j'avais trouvé les portes ferm^. J'admirai surtout la magniiique église de Jésus-et- Marie et une autre presque en face, San-Giacomo, je crois.
Je me fis ensuite conduire au café de la rue Ripetta, où j'avais oublié mon parapluie qu'on me rendit aussitôt. Je vis avec plaisir qu'on y avait mis une étiquette avec ces mots: al signor francese, et qu'on avait déjà commencé à prendre quelques informations sur mon nom et mon adresse pour me le renvoyer.
En sortant du café j'aperçus, cheminant à pied, car le soleil avait reparu, un homme de haute taille, d'une belle figure: sa barbe noire, mêlée de quelques poils grisonnants, annonçait qu'il pouvait a Voir quarante ans. Il était vêtu d'une robe très -courte, sorte de paletot d'étoife violette, avec des bas de même couleur ; son chapeau en lampion, galamment retapé et placé coquettement sur Foreille, était relevé par un cordonnet vert. Suivi d'un domestique, la foule le saluait, les factionnaires lui présentaient les armes. Derrière lui, un second valet distribuait de petites pièces de monnaie à tous les mendiants. Je n'ai jamais rencontré d'homme à l'air plus protecteur et plus superbe; les doigts de sa petite main blanche et sans gants, dans un mouvement continuel, semblaient toujours formuler une bénédiction. Suivant la même route, je ne me lassais pas de le voir, et je ne remontai en voiture que lorsqu'il prit une direction qui n'était pas la mienne.
J'entrai encore dans de nouvelles églises : à Rome on en trouve toujours ; et je suis convaincu qu'il y a fort peu de Romains, même parmi les ecclésiastiques, qui les connaissent toutes.
Je vois, en passant, la place des Quatre-Fontaines ; puis Sainte-Marie-Majeure, où un jeune sous-officier français, curieux comme moi, mais plus ancien que moi dans la
localité y m'en fait poliment et savamment les honneurs.
L'antiquité a fait encore ici une partie des Irais d'eiftménagement. La douce Marie a hérité de la fière Junon; ee dont je ne suis pas fâché, car la d-deyant reine des dieux, boudeuse, acariâtre, jalouse et rancunière , était une fort mauvaise béte. C'est donc avec raison qu'on Ta dëpooiOée de son temple, et qu'on en a pris les trente-six bdks colonnes de marbre blanc qui ornent maintenant cette magnifique église de la Vierge.
A ce sujet, je dirai qu'il me paraît difficile que la Rone antique, avec sa population décuple au moins de celle actuelle, eût plus de vastes et beaux édifices. Le nombre de ceux qu& contient la Rome moderne en palais, églises, couvents, hospices et monuments pubUcs, «st presque incroyable.
Sainte-Marie-Majeure est, comme la plupart des églises de cette capitale, un riche musée où le génie de la peinture, de la sculpture et de l'architecture s'est plu à réunir des chefs-d'œuvre.
De Sainte-Marie-Majeure on se rend à Saint-Jean-de- Latran, autre merveille. Là est un obélisque des plus grands qui existent : il a cent pieds de hauteur d'un seul morceau.
La encore est le palais de Latran, et tout à côté un baptistère dont l'érection est attribuée à Constantin ; mais il est à croire qu'on se trompe.
C'est aussi à Saint-Jean-de-Latran que sont la porte murée nommée Sainte, qui ne s'ouvre qu'à l'époque du jubilé; une colonne du temple de Jérusalem et la pierre sur laquelle les soldats jouèrent les habits de Notre Seigneur; la table où il fit la pâque; celle où mangeait saint Pierre; enfin l'escalier du palais de Pilate, à Jérusalem : on ne monte cet escalier qu'à genoux, sauf dispense du gardien.
Là est aussi la chapelle Corsini , une des plus belles de Rome. J'approuve fort ce luxe des riches familles romaines, de décorer la partie d'un temple en y faisant bâtir un monument. C'est, de notre temps, ce qu'a fait le prince-banquier Torlonia.
J'entrai au musée du palais de Latran. J'y rencontrai quatre dames que conduisait un monsieur qui vint me saluer. en m'appelant par mon nom. Il me dit qu'il était venu chez moi, à Abbeville, visiter ma maison et ma galerie, en compagnie d'une des dames, qui aussi me reconnaissait; du moins elle me le dit. Je les crus sur parole, car il me fut impossible de me rappeler leur figure. C'était une famille hollandaise fort gracieuse, fort polie, parlant français, quoiqu'avec un accent batave. Je visitai avec eux le musée et nous parlâmes de la France et de la Hollande.
En sortant, ils voulaient absolument m^emmener avec eux; mais ils étaient déjà cinq dans la voiture, et la chaleur était grande. Je leur dis que j'irais les voir. Mon départ m'empêcha de tenir ma promesse.
Rtae. — Vttag^ t TîtiU. — L*»rage. — Li tilU Adi-iet. — letav à
Rien ne fotigae comme ces promenades d'ezplœration an petit pas, le nez en Fair, la bouche béante. J'étais Irnsé* j'allai me reposer au Golysée où , assis sur une piorre « je ré vais que je voyais les gladiateurs s'entr'égorger , et des chrétiens, des hommes, des femmes, des enfants qu'on jetait aux bêtes pour amuser la foule.
Le peuple romain, le peuple des Césars a été, selon moi, le plus atroce dont l'histoire fasse mention. La cruauté, quand elle émane du fanatisme, comme celle des Carthaginois, des Mexicains , etc. , a un mobile et presqu'une excuse : la peur. On offrait des hommes aux dieux pour les apaiser, pour sauver d'autres hommes ou se sauver soi-même.
La férocité des sauvages a une cause à peu près semblable. En torturant leurs prisonniers, ils leur rendent ce que leurs frères en ont reçu : ils croient, en les vengeant, consoler leurs mânes et leur procurer le repos.
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Mais tuer sans passion, sans nécessité, égorger des créatures humaines par passe-temps et spectacle, pour jouir de leurs douleurs, s'enivrer de leurs larmes, s'égayer de leurs contorsions et des cris arrachés par la torture, est le caractère qu'on peut appHquer à Salan. •
A la place où les lions rugissaient, où les victimes râlaient, je trouvai des tambours français s'exerçant à battre en cadence et à l'unisson.
Un peu plus loin, un amateur de pèche à la ligne cherchait des vers dans la boue pour garnir ses hameçons. Il était si occupé de sa besogne , que toutes les bétes du cirque ressuscitées auraient hurlé à la fois qu'il ne les aurait pas entendues. Ces vers, car qui sait l'âge des vers, étaient peut-être contemporains de ces martyrs : les lions avaient mangé les chrétiens ; les vers avaient mangé les lions ; un méchant goujon allait avaler le ver pour être lui-même frit et ingurgité par quelque moine romain condamné au maigre et qui ne se doutait pas qu'il se mettait dans l'estomac vingt-cinq générations de victimes.
Après un long repos au Colysée, j'allai faire une autre station près de l'arc-de-triomphe de Constantin. Je fus bientôt délogé par des bourgeois en goguettes qui jouaient à la boule, jeu romain que je connaissais depuis longtemps et qui, après le boulet de canon, est tout ce qu'il y a de plus propre à casser la tête à un homme. Comme les exemples n'en sont pas rares , me souciant peu d'en donner un de plus, j'allai m'asseoir ailleurs.
Là y un autre spectacle m'attendait : c'était quatre tourisfeSy tous les quatre plantés devant l'arc de Titus et le diandelier à sept branches. A Rome, rien de moins rare que les touristes : on ne peut faire un pas sans marcher inur un; mais ceux-là ne ressemblaient pas aux autres. A peu près de même taille, chacun avait un chapeau gris, on habit gris, un gilet gris, un pantalon gris, gants, bas
et souliers gris. Tëtais trop loin pour entendre leurs paroles, mais à leurs gestes, ou plutôt à Tabsence de gestes, je compris que ce n^était pas des Français. Etaient-ce des Allemands, des Anglais ou des Russes? C*est ce que je ne • saurais dire.
Oubliant le forum, Titus et Constantin, j'étais tout regard pour ces hommes gris, quand je vis approcher un équipage attelé de deux chevaux gris avec un cocher et un laquais aussi en gris, et différant des maîtres seulement parce qu'au lieu d'habit, ils avaient une redingote à galon d'argent. Pour le coup, je manquai tomber à la renverse , et j'étais encore abîmé dans mes réflexions quand , levant les yeux , j'aperçus mes quatre hommes gris emportés par leur équipage gris.
A mon grand regret je ne les ai plus rencontrés, et lorsque j'ai demandé ce qu'ils pouvaient être, personne n'a pu me le dire. A Rome on est si bien accoutumé à toutes les mascarades, que probablement nul autre que moi ne les avait remarqués.
Après un dernier coup-d'œil donné au forum, j'entrad dans l'église Santa-Martina. Ici, ce n'est plus un saint qui a succédé à une divinité, c'est une sainte qui a délogé un saint. Cette église, fort ancienne, était dédiée à saint Luc. Alexandre IV, qui avait quelque grief contre le saint, le mit dehors et dédia le temple à sainte Martine.
Plus tard. Sixte Y, on ne dit pas à quel propos, s'étant brouillé avec sainte Martine, la déposséda à son tour et donna l'église à la confrérie des peintres, qui n'eurent rien de plus pressé que de la rendre à son premiel* propriétaire, saint Luc, leur patron.
Il y avait en ceci quelque justice ; mais le moyen de le faire comprendre à une femme brutalement évincée. Celleci avait des amis ; ils ne restèrent pas oisifs, et saint Luc, tout évangéliste qu'il est, aurait bien pu prendre la porte
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i son tour si, par un arrangement à Tamiable, il n^avait été décidé que Téglise porterait le nom de San-Luco et Santa-Martina. Cest, en effet, aujourd'hui, à ces deux bienheureux qu^elle est dédiée.
Ce qui frappe en entrant, c'est une jeune et belle fille de grandeur naturelle couchée sur le maître-autel, où elle a Fair de dormir; mais en s'approchant on voit que la tête est sépara du cou: c'est sainte Martine, et c'est ainsi qu'elle a été trouvée à l'endroit où est bâtie l'église. Si elle ressemblait à son image, je ne m'étonne pas qu'elle ait gagné son procès contre saint Luc.
Son corps et son tombeau sont dans la chapelle souterraine, en compagnie d'autres martyrs. Sa statue est de Nicolas Mingui.
Quant à saint Luc, je ne sais pas s'il boude, je l'ai cherché partout sans pouvoir le trouver; et le vénérable bedeau qui me faisait les honneurs du lieu et ne tarissait pas sur sainte Martine, ne m'a pas dit un mot de l'évangéliste. J'ai soupçonné qu'il avait une dent contre lui, et que les amis de la sainte n'attendaient qu'une occasion pour jouer au saint quelque tour de leur façon et la rétablir dans toute la plénitude de ses droits.
Je quittai Sainte-Martine pour monter au Capitole ; mais je voulais, avant, revoir la roche Tarpéienne. En la cherchant, je me trouvai en face d'un atelier de filature. C'était l'heure de la récréation; un groupe d'ouvrières assez égrillardes, et belles pour la plupart, barraient la rue, et, quand je passai, elles se mirent à me rire au nez en m'entourant de folâtreries, et finalement à me demander des haiocci. Je n'en avais pas, car j'étais à pied, et c'est une monnaie dont, vu son poids, on ne peut se charger qu'en voiture ; je remis donc quelques paoli à celle qui me parut la plus raisonnable, pour être répartis entre toutes, et je les priai de me dire où était la roche Tarpéienne. Elles n'en
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avaient jamais entenda parler, et probablement ne s^cn souciaient guère. Peut-être n^avaient-elles pas tort.
Je croyais entrer au Capitole, mais i! n'*est ouTcrt qœ le samedi. Je me bornai donc à examiner, sur la ^ace, les statues de Castor et de Pollux avec leurs cheYanz ; et dans la cour , des grosses têtes et des gros pieds , restes de colosses qui doivent être enfouis dans le Tibre.
11 faut avouer que le peuple est une étrange béte! Que lui avaient fait ces Ggures de pierre, et quelle espèce de plaisir ou de profit a-t-il trouvé à les mettre en pièces, ce qui n'était nullement facile et n*a, cwtes, pas en Heu sans frais ni fatigues, ni probablement sans accidents? Voilà des jours et des bras bien employés ! Mais il semMe que dans tous les temps et tous les pays, à côté de Phomme capable de créer un chef-d'œuvre, il en naisse dix antres pour Ten empêcher, ou pour le détruire s*û parvient à le finir. Si Ton pouvait deviner ces fous dès leur naissance, quel profit n'y aurait-il pas à les enfermer. Mais oii les mettre, et quel hôpital serait assez grand, car il faudrait séquestrer ainsi les dix-neuf vingtièmes de l'espèce humaine.
A dîner, je retrouve M. de Faremont avec M. et M"» H^; nous faisons la partie d'aller le lendemain à Tivoli. M. de Faremont ne peut pas être des nôtres, mais il propose de nous adjoindre deux Français qu'il nous présentera. Sa proposition est acceptée.
Mon amateur de Romaines survient : il n'a pas encore réussi. 11 a une autre fantaisie : c'est de voir le Pape. Mais il faut d'abord écrire au maître de la chambre, en faisant apostillcr sa demande par l'ambassadeur de France; puis, attendre la réponse, et enfin l'audience. Comme à Rome tout se fait avec poids et mesure, ces formalités préalables peuvent durer quinze jours et même plus. Il craint donc "**!« obligé d'y renoncer. Voici un homme qui n'est pas HZ dans ses désirs.
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Après dîner, je vais faire visite à M. Schnest, directeur de racadémie de France , que j^avais vu chez moi , à Abbeville, quelques mois avant. 11 m'accueillit en bon compatriote.
Dans le jardin du palais, qui est ouvert au public, je rencontrai bon nombre de soldats français, qui, là, retrouvent la patrie. M. Schnest me dit que c'était leur promenade favorite.
€e lieu est aussi fort aimé des enfants qui y folâtrent a leur aise; ce qui n'empêche pas le jardin d'être bien tenu et les arbres sains et intacts. J'ai remarqué qu'iei les enfants, même des basses classes, ne sont pas dévastateurs comme à Venise : on ne voit nulle part, dans les églises et les lieux publics, ces dégâts regrettables que j'ai signalés ailleurs. En ceci, le Romain moderne diffère de ses aïeux : il a plus d'égard pour les propriétés que pour les personnes : il pourra bien assassiner un homme, mais il ne brisera pas sa statue.
Du palais de France et de son jardin, on jouit d'une admirable vue : on a sous les yeux Rome et ses alentours.
En sortant, je me trouvai au milieu d'une foule élégante se dirigeant à pied, à cheval, en voiture, vers le mont Pincio qui partage, avec le Corso, le privilège d'attirer les promeneurs. En tête de nombreux équipages, je distinguai ceux des cardinaux; ils étaient tout brillants d'or, avec leurs chevaux caparaçonnés et leurs laquais en livrée.
Parmi les piétons, des moines de couleurs diverses et des capucins comme toujours. Ce sont les plus infatigables flâneurs que je connaisse : on les retrouve partout où est la foule, partout où il y a a voir et jaboter. Aussi sont-ils ici les favoris du peuple ; il a plus d'une fois chassé ses papes, mais jamais ses capucins.
Je finis ma promenade par le Moute-Cavallo, où je recoQiiais les grands chevaux qui m'avaient paru jadis de si
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grandes rosses. Je n'ai pas encore entièrement perd« eétie opinion , mais je Tai modifiée en reconnaissant qœ ces étranges animaux tenaient moins du dieral qne de la girafe. Peut-être était-ce une race alors en vogue et anjoardlmi perdue : la nourriture, l'éducation, les habitudes modîGent les formes, comme la mode étiole les idées. De notre temps, nul n'achèterait des cheyaux bâtis comme ceuz-4à. Mais il est douteux qu'un Grec du temps de Praxitèle ou on Romain sous Auguste eût accepté, sur la mine, un chera! de course anglais : il l'aurait pris pour la larve ou le spectre d'un chcTal échappé du royaume des ombres.
La nuit était venue, et le souvenir des combats qne j'avais eu à soutenir contre les puces me rendait soucieux. Des scènes de martyrs m'avaient poursuivi toute la journée, et je me voyais déjà sur le chevalet, car tel était pour moi ce lit de douleur. La Providence, au moment on je rentrais à l'hôtel, met sur mes pas un honnête homme, inventeur d'une pondre qu'il annonçait comme infaillible contre les parasites de toute nature. J'en achetai immédiatement un paquet et j'en saupoudrai mon lit.
La poudre était bonne, car je dormis la nuit entière, et en m'éveillant je trouvai mes ennemies, non pas mortes, mais évanouies, ou si profondément assoupies qu'elles n'essayaient ni de se défendre ni de s'échapper. J'en fis un grand carnage, exaspéré que j'étais par les vexations précédentes.
Le 15, je me lève à quatre heures pour aller à Tivoli. Le temps est magnifique. Grâce a ce premier effet de la poudre, j'étais frais et dispos. L'Anglais et sa belle moitié étaient déjà sur pied, et la voiture prête. Nous prenons, en passant, nos associés du jour: l'un, M. V***, de Brest, est accompagné de sa fille, âgée de huit ans, qu'il fait voyager pour sa santé ; l'autre est un jeune homme au teint mat et brun, créole de la Martinique qu'il a quittée pour la
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première fois il y a un mois. Tous deux sont des gens bien élevés, instruits et habitués à voyager, qualité trèsappréciée par moi dans un compagnon de route. J^ai dit que j'en adoptais rarement, Texpérience m'ayant appris à me méfier de ces associations qui, bien souvent, m'ont fait arriver trop tard et quelquefois pas du tout. Mais ici elle n'était que pour un jour et le hasard m'avait bien servi. Je n'ai jamais rencontré de gens plus accommodants , plus prompts, plus disposés à utiliser le temps ; la dame surtout était un véritable modèle en ce genre. Avec cette jeune femme, on aurait été jusqu'au bout du monde. Non* seulement elle ne nous arrêtait ni retardait, mais, quoiqu'elle ne sût ni le français ni l'itaUen, et qu'elle fût Anglaise tout autant qu'on peut l'être , partout , par son intelligence, sa décision, sa gaîté et sa douceur parfaite, elle nous facilitait les voies de transaction. Nous y eûmes souvent recours dans cette journée : notre cocher, les aubergistes, les âniers, les ânes, les guides et le temps, mirent plus d'une fois notre patience à l'épreuve.
Nous suivons l'ancienne via Tiburtina, route ordinaire de Tivoli. A quatre milles de Rome, nous passons l'Anio ou Teveroue sur le pont Mammacus, devenu Mamraole. Après avoir reconnu, grâce à notre Richard, oracle ordinaire des flâneurs ultramontains, le monument de Giula Stemma et le lago del Tartaro, volcan noyé; puis avoir vu le tempio délia Tossa, dont le nom me paraît hasardé; traversé un marais et une rivière , la Solfatara , la plus puante de toutes les rivières et la seule, à ma connaissance, qui ne nourrisse aucun poisson, du moins de ceux qui sont propres à la cuisine, nous arrivons à Tivoli.
Descendus à un hôtel dont j'ai oublié le nom, mais qui touche au temple de Yesta et de la Sybille, au lieu de rester les bras ballants, en nous demandant : que feronsnous, que mangerons-nous, par où commencerons-nous?
un CHAPTIIE m.
BOUS frisons appeler nn guide, seller ks ânes, dresser le menn du déjeuner, el noos nous mettons en roate.
Koos TÎsitons d^abord le temple de Vesta. kî mes sob- ▼enirs se reportent en vrière; je me toîs quarante aas plus jeone, à cette même place où M"* J**, alors beaolé célèbre, reccTait en reine nos timides hommages, le reconnais à côté d>lle son frère, M. du Bois-Aymé, M. de Bomans, M. Herkenroth, etc., etc. Tentends encore son cri d^effroi quand je me penchai sur rabtme pour Toir Fendroit où, peu de temps avant, M. Monnet, de Lyon, qpie now connaissions tous, ayait glissé et disparu.
Je me rappelle cette table à la nappe blandie décorée de verdure, cette même table peut-être qu*on préparait pour nous en ce moment, où nous nous assîmes dix, toos brillants de jeunesse et riches d^avenir. Seul des dix je puis mV asseoir encore, et bientôt, comme les autres, je ne le pourrai plus.
Pour aujourd'hui, laissons cela; ne suis-je pas la bien Tirant, donnant le bras à une jeune femme, moins à la mode que M** J**, mais non moins belle, et qui, dans sa gracieuse confiance, me traite déjà comme un vieil ami?
Après le temple de Vesta, nous visitons les cascades et les cascatelles, curieux accidents qui impriment au paysage une animation inexprimable; ce bruit et ce mouvement de Feau semblent le vivifier, lui donner du geste et de la voix. Kotre belle Anglaise ne nuit pas à Tensemblc: c'est un plaisir de la voir, sans aucune hésitation, se diriger dans ces sentiers abrupts et glissants. Ce n'est pas une de ces fleurs qu'un soufQe fane ou renverse, c'est le beau type saxon ou gaulois dans sa puissance juvénile. Cette jeune femme est d'une force athlétique, elle a un jarret d'acier. Quand le passage est trop étroit pour deux, elle quitte mon bras et saute d'un rocher à l'autre comme un chamois des Alpes. Son mari et moi nous la prions d'y mettre plus de
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prudence, mais elle est si sûre d'elle qu*en la voyant feire on ne croit plus au danger; et puis, dans sa figure, il y a quelque chose de calme et d'heureux qui inspire confiance. Cette même placidité apparaît dans la physionomie de son époux, rai rarement vu un couple plus uni et mieux assorti.
On a fait d'utiles changements au cours de TÀnio et aux cascàtelles depuis ma première visite. Ces cascatelles sont mieux en rue, leurs accidents se montrent sous plus d'aspects divers et l'on s'en approche avec bien moins de danger.
A ma grande satisfaction , je retrouve à leur place les débris d'un char antique pris dans une roche de formation diluvienne. Je reconnais la grotte de Neptune, celle de la Sirène. Le général français Miollis a joint son nom à ceux d'Horace et de Mécène, en faisant exécuter ces travaux et construire une terrasse qui facilite beaucoup la promenade des curieux et les études des peintres.
Ceux-ci font en quelque sorte partie du paysage : là, on en trouve toujours, le crayon ou la palette à la main. Nous en aperçûmes un qui, justement, attendait, au passage, des promeneurs pour animer sa toile. Dès qu'il nous vit au point convenable, il s'empressa de saisir, comme disent les zoologistes, la nature sur le fait, et quand, après un certain nombre de tours et détours, nous arrivâmes à lui, j'eus la satisfaction de voir mon croquis haut de trois centimètres ayant au bras mon Anglaise grande de deux et demi. C'est par elle que je le sus, car il m'eût été assez difficile de me reconnaître. Mais notre artiste était Anglais; après un échange de paroles polies avec sa compatriote, il lui dit la galanterie qu'il nous avait faite. Nous aurons donc ensemble les honneurs du salon ou tout au moins d'un beau cadre doré.
Cependant nos ânes, restés au sommet de la colline.
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piaffaient d'impatience / et par moment un hi-han fiwmidable que nous apportaient les échos semblait nons dire : — En finirez-yous , et ne sayez-yons pas que nous sommes ici liyrés aux moudies? — Nons entendons cette juste réclamation des panyres bétes; nous gagnons la route et nous yoilà en selle.
Jusqu'à présent , le temps nous ayait souri. Le soldl brillait encore, mais un gros nuage qui se montrait à Phorizon et quelques larges gouttes que nous apportait k yent, annonçaient qu'il ne brillerait plus longtemps. Déjà les hirondelles commençaient à raser le sol, les moineaux effarés se taisaient et regagnaient leurs trous: c^étaient autant de fâcheux présages; ils ne tardèrent pas à se réaliser. Les gens de Fhôtel ne s'y étaient pas trompés, et ils accouraient ayec les parapluies, qu'à tout hasard, nous ayions, le matin, mis dans la yoiture.
Ce n'était pas assez d'ayoir des parapluies, il fallait y accoutumer nos ânes. Cette ombre insolite et plus encore le bruit des grêlons qui, sur la soie tendue, résonnaient comme des pois sur un tambour, les préoccupaient singulièrement : on yoyait qu'ils se demandaient ce que ce pouyait être? Faute d'explication satisfaisante , les uns refusaient d'ayancer, et les autres, au contraire, youlaient au plus yite gagner un abri.
L'un d'eux, c'était le mien, le plus entêté selon mes compagnons, le plus réfléchi selon moi, allait à reculons, nous indiquant, par ce geste signiGcatif, que ce n'était pas un temps de promenade pour des chrétiens.
A ceci je répondais par des coups de houssine, mais c'était contre ma conscience, car je sentais qu'il ayait raison ; et je me disais que si Notre Seigneur, a son entrée à Jérusalem, ayait trouyé un temps pareil, il aurait, dans son ineffable bonté, fait remiser la bête et renyoyé la chose au lendemain.
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J'aurais dû suivre cette inspiration, le bon sens me le disait, et mon âne, dont les soupirs me fendaient le cœur, me le disait plus ëloquemment encore. Un éclair qui brilla en ce moment entre deux nuages démoralisa complètement la pauvre bourrique ; elle se mit à tourner sur elle-même, et, dans ce mouvement se rapprocha si fort du bord, que ce ne fut qu'un cri dans toute la troupe. Mais on s'effrayait à tort; un cheval s'y fût précipité, un âne ne fait point pareille folie. 11 s'arrêta à temps, le digne baudet: il n'avait voulu que me donner une leçon. Mon chapeau seul tomba, et, par une insigne faveur de la Providence, il tomba du bon côté.
Mes compagnons n'étaient pas moins empêchés que moi. Il fut donc mis aux voix si nous continuerions notre route vers la villa Adrien le but de notre promenade, ou si nous retournerions sur nos pas. Ce dernier avis fut adopté à l'unanimité, sauf une voix, et pourtant nous ne retournâmes pas, parce que la voix opposante était celle de la belle Anglaise, à laquelle se joignit immédiatement celle de la petite fille qui n'avait rien dit jusqu'alors. Nous rougîmes de notre faiblesse, et, la tête basse comme nos montures, nous suivîmes ces dames.
Cependant la pluie redouble, et avec elle le tonnerre et les éclairs ; la route ressemble à une rivière. Ce n'est plus un simple désagrément qui nous poursuit, c'est un danger; mais la grande dame et la petite fille ne veulent pas reculer, elles tiennent fièrement la tête de la cavalcade et nous suivons piteusement.
Enfin, nous nous révoltons. Le mari d'une part et le père de l'autre s'interposent. On fait halte.
Une ruine est devant nous, elle nous sert de refuge. Nous sommes dans la maison de Quintillius Yarrus. L'endroit ressemble fort à une caverne de voleurs, et le guide avoue qu'il a plus d'une fois servi d'asile à des poverM
handiti persécutés par la justice. A quelques indices moins visibles qu'odorants, on aurait pu croire qu^une compagnie de cette espèce avait depuis peu abandonné la place. Quoi quMl en soit, nous nous y installâmes de notre mieux.
Je me souvins alors d'une pratique fort usitée des ca* valiers du désert pour Tameublement des lieux où il n'y a ni coussins, ni divans, ni tapis : je proposai de dessdler les ânes, ce qui fut fait; et chacun trouva, sur sa sdle, un siège fort supportable.
Nous étions à Tabri du vent et de la grêle. Dans le bien* être que nous en ressentîmes, nous fûmes pris tous d'une gaîté folle, même nos ânes qui se frottaient et se mordillaient en gesticulant des oreilles.
Quant à nous, nous faisions des contes. L'Anglaise, qui n'entendait pas un mot de français, riait de confiance, et lorsque le conte était bon , son mari et moi le lui traduisions.
Cependant une éclaircie s'annonçait; il pleuvait encore, mais la pluie était sans grêle. Si le ciel n'était pas sans nuages, il ne ventait plus, et il ne tonnait que peu : c'était, comparativement, du beau temps ; il fallait .en profiter et partir au plus vite. Nos animaux même, las de leur oisiveté, n'y voyaient pas d'inconvénient, et ils s'empressèrent de présenter leur dos à la selle.
Nous voici donc de nouveau en campagne. Ce ne fut pas pour longtemps : à peine avions-nous fait vingt pas, qu'un terrible coup de tonnerre, suivi d'une recrudescence de grêle et de pluie, nous fit bien vite rentrer dans notre asile , desseller nos montures et nous remettre dans la position que nous venions de quitter.
Nous espérions que l'entrain et le mot pour rire allaient nous y retrouver. Mais si la situation était bien la même, elle n'était plus nouvelle : c'était toujours cette ruine assez maussade, assez malsaine. La monotonie perçait, l'ennui
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allait suivre. 11 gagna tout le monde : nos ânes aussi bail* laient. Ajoutons que Theure du déjeûner était venue, et que nous n'avions pas même un pain pour tenter un miracle.
On tint conseil : la faim opina ; et cette fois, bêtes et gens, unanimement d'accord, s'empressèrent de reprendre le chemin de Thôtel.
En passant, nous visitons le cours souterrain de rAnio et nous faisons le tour du tunnel, mais sans permettre aux dames de nous y suivre. Je ne craignais rien pour l'Anglaise, mais la petite aurait voulu l'imiter, et cette promenade, malgré la rampe de précaution, n'est pas sans quelque péril pour les personnes nerveuses ou étourdies, car le moindre éblouissement ou la plus petite distraction pourrait envoyer le promeneur dans le courant , et le courant ici vous conduit infailliblement à la mort ; il n'est pas de puissance humaine qui puisse vous y arracher. N'allez donc pas là si vous êtes sujet au vertige, et, dans tous les cas, n'y laissez aller ni votre femme ni vos enfants.
Lorsque nous allions rejoindre M. V*** et les dames, qui avaient continué leur route pendant notre excursion souterraine, nous rencontrâmes une compagnie de prêtres français qui, trempés, baignés, nageant dans leur soutane et recevant une douche par chaque rigole de leur tricorne formant gouttière, semblaient encore plus maltraités que nous.
En réponse aux questions qu'ils nous firent sur l'état du chemin, nous leur montrâmes nos ânes crottés jusqu'au ventre, et je crus devoir leur répéter le conseil que ces animaux nous avaient donné. Ils ne le crurent pas plus que nous ne l'avions fait : ils poussèrent en avant. Ce ne fut pas pour longtemps; à leur tour ils furent forcés de s'incliner devant l'orage , et nous les vîmes bientôt revenir sur leurs pas.
Quand nous arrivâmes à l'hOtel, nos dames étaient
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rentrées; elks ayaient quelques nippes de rechange. Les hommes, qui n*en avaient pas, se séchèrent comme ils purent.
Quant à moi, grâce à une étoffe abberilloîse nommée howracan , aujourd'hui inusitée , mais à hqndle je waàf resté Gdèle, je n^étais pas percé. Mon brave paletot avait résisté à tout, il n'en était devenu que plus beaii^ et de roussi qu'il était par la poussière et le soleil, il avait r^ris sa belle couleur d'ébène. On voit qu'à quelque chose le malheur est bon.
Notre hôte nous servit un déjeûner fort confortable , avec du vin qu'on pouvait boire, chose peu ordinaire à Rome et dans sa banlieue. Pour le tout, on nous demanda une somme qui nous parut d'autant moindre qu'on nous avait prévenus que nous serions indignement écorchés à Tivoli. Cest ce qui arrive ordinairement quand on charge les guides ou les domestiques de places de faire les prix : ils en gardent pour eux la-'bonne part, en volant à la fois le voyageur et l'aubergiste obligé d'en passer par ce qu'ils veulent, sous peine de les voir conduire ailleurs la compagnie. Il est donc prudent de faire ici ses affaires soi-même, on en sera mieux et à meilleur marché, et on recevra encore des remercîments des maîtres d'hôtel que ces exigences ruinent : rançonnés, ils passent pour avoir rançonné leurs hôtes, et perdent ainsi leur clientelle.
Il n'y eut donc ici d'écorché que nos animaux : ces allées et venues et surtout le mouvement incessant de nos selles si souvent ôtées, mises et remises, les avaient frotta d'un peu trop près. Ils ne s'en plaignaient pas, les pauvres bétcs, mais il n'en fut pas de même des âniers : c'étaient eux qui se frottaient le dos en criant qu'ils étaient rovinalù ammazzati, assassinati; aussi ne parlaient-ils de rien moins que de nous faire payer les ânes.
Sous le coup d'une telle menace, nous allions prendre
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le plus mauvais parti, celui de nous fâcher. L*Anglaise, qui s^en aperçut, s>n fut aux âniers, leur parla anglais dont ils ne savaient pas un mot, mais d'une voix si douce, si suave, qu'elle les calma comme elle nous avait calmés. La mauvaise humeur ayant ainsi été écartée de part et d'autre, l'arrangement était facile : on donna double ration aux ânes, double paie aux âniers, et tout le monde se retira satisfait.
Mais au moment du départ, quand nous croyions nos comptes réglés, s'éleva un incident auquel nous ne nous attendions guère, mais qui pouvait avoir sa gravité, car il s*agissait presque d'une accusation de faux. L'Anglais, qui s'était chargé de la dépense commune, avait donné, en paiement du dfner, un de ces billets de la banque papale qui ont cours à Rome , mais que les habitants des campagnes, quoique la loi les oblige à les accepter, reçoivent toujours avec une certaine répugnance. Cependant l'hôte l'avait pris sans observation et remis les cinq à six francs qui revenaient sur sa valeur d'environ cinquante francs. Nous avions abandonné ce surplus aux domestiques. Cette générosité avait éveillé l'attention de l'hôtesse qui, après la sortie de son mari, s'était emparée du billet et avait, en toute hâte, été le montrer aux commères du quartier pour avoir leur avis sur l'estime qu'on devait faire du papier de Sa Sainteté.
Toutes, à l'unisson, avaient déclaré que si le Pape était infaillible, ses billets ne l'étaient pas, qu'ils devaient donc, en général, inspirer fort peu de confiance; mais que celuici, ayant passé par les mains d'un païen d'Anglais, avait nécessairement perdu sa qualité monétaire, et qu'il était devenu faux et de nulle valeur. Là-dessus, l'hôtesse était accourue pour le remettre à l'Anglais, en lui disant qu'elle venait de le faire examiner et qu'il n'était pas bon.
Comme la pauvre femme parlait d'une voix tant soit peu
émue, M. H*** ne la comprenait pas. Plus habitue que hd à Paccent romain, je Tentendis, et, prenant le billet, j'ourr» ma bourse pour lui en donner la valeur en argent. Notre gentlemen, qui comprit alors, m^arréta la main et dit à la femme qu'il était bon, que la loi l'obligeait à le Fecercnr, que lui-même Tavait reçu et qu'elle le garderait; au soi^ plus, qu'il allait y apposer sa signature et son adresse.
Je m'y opposai à mon tour, et je le mis dans mon portefeuille. Mais l'hôte, qui avait appris la démarche de sa femme et qui en craignait les suites, venait redemander le billet. Il gronda fort sou imprudente moitié, qualifia les commères d'une épithète que je ne répéterai pas, et cette fois encore, comme au siècle d'Auguste, la paix devint générale.
Il était dit que ce jour-là aucune paix ne serait durable. Une autre querelle bien autrement bruyante, une véritable guerre, nous attendait dans la rue. Ainsi qu'aux grandes époques de notre révolution, c'était une journée qn^on y préparait contre nous ; en un mot, on s'occupait à soulever le faubourg Saint-Antoine de la bonne ville de Tivoli.
Pendant qu'on mettait les chevaux à la voiture, profitant d'une éclaircie, et après avoir préalablement averti le cocher de nos intentions ultérieures et du lieu où il devait nous rejoindre, nous nous étions rendus à pied à la villa d'Est qui n'est qu'à quelques cents pas de l'hôtel : nous trouvâmes encore là un point de vue remarquable et qui nous parut tel, même après ceux que nous avions admirés le matin. Malheureusement, le palais qui appartient au duc de Modène n'est pas habité, et rien n'use les maisons comme la solitude. Les fresques surtout sont ici dans un état déplorable. Quand les princes n'occupent pas leurs châteaux, ils devraient les prêter ou les louer, tout le monde y gagnerait.
Notre promenade terminée, nous allons retrouver notre
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cocher qui, depuis le matin, se reposait bien à Pabri, lui et ses chevaux, et nous lui disons de nous conduire à la yilla Adrien, ainsi que nous Ten avions prévenu une heure avant. C'était cette heure qu'il avait employée à préparer la scène que je vais rapporter.
La villa Adrien où nous avions essayé vainement, le matin,, d'arriver par la traverse avec nos ânes, est placée à peu de distance de la grand'route de Rome à Tivoli, Notre cocher n'avait donc qu'à se détourner un peu pour nous y conduire : or, ce détour, il refusa positivement de le faire, en prétendant qu'on le faisait en allant et jamais en revenant.
C'était un prétexte pour motiver son avanie qui, ellemême, n'avait pour but que de nous faire financer. N'espérant pas y réussir seul, il avait préparé, comme on va voir, ses moyens de succès par l'intimidation.
A son refus, nous opposions les conventions faites qui le mettaient à notre disposition pour toute la journée. Mais il n'en tint compte et déclara qu'il ne partirait que pour aller droit a Rome.
Impatienté, notre jeune créole veut monter sur le siège et lui arracher son fouet dont il semblait nous menacer. Là-dessus, ce misérable se mit à crier comme si l'on eût voulu le violenter. C'était le signal convenu, car au même instant nous voyons déboucher de tous les coins de rue une foule déguenillée qui entoure la voiture en poussant des vociférations et proférant des menaces. La petite , effrayée, se mit à pleurer; mais l'Anglaise, indignée, nous excitait à chasser le cocher et à partir. Il était trop tard : dix individus s'étaient précipités à la bride des chevaux et vingt autres s'accrochaient aux roues.
Cependant la foule grossissait toujours et la position devenait tout-à-fait critique. Quelques gamins commençaient à ramasser des pierres, et l'une, dirigée probable-
ment contre le jeune créole, yint raser Poreille da cocher.
Ici notre homme était dépassé : il avait Touln, par le scandale, nous extorquer quelques écus en sus du prix convenu, mais non nous faire lapider et encore moins Fétre lui-même. II se hâta de sauter en bas de son siëge, et, dans sa précipitation, ayant marché sur le pied d*tm des assaillants, il en reçut une bourrade sur laquelle il ne comptait pas plus que sur la pierre. Ayant voulu riposter, il en reçut deux autres, et j'ai vu Pinstant où nous serions obligés d'aller à son secours.
Grâce à cette diversion, le créole devint maître du siège et du fouet. Mais nous ne pouvions pas avancer davantage, et je ne sais comment nous nous en serions tirés, si un bourgeois de Tivoli, à qui on nous avait recommandai, petit homme fort décidé et que la foule semblait respecter, n'était pas venu à notre aide. S'étant fait expliquer la cause du débat , il prit chaudement notre parti , menaçant le cocher de je ne sais qui ou quoi, car les fiacres de Rome paraissent se soucier assez peu de la police; il le rendit souple comme un gant. Notre homme remonta sur son siège en disant qu'il s'en rapportait à notre générosité, et qu'il irait à la villa Adrien; ce qu'il fit en effet.
Nous la visitâmes à travers une terre détrempée et des gazons mouillés. Il y a là beaucoup de ruines, un peu trop même : j'aime les ruines à distance, dans un point de vue, dans l'isolement d'une forêt ou à la cime d'une montagne, comme on en voit sur les bords du Rhône, du Rhin, du Danube; je les aime surtout quand elles s'offrent à moi à l'improviste. Mais ces ruines mises à l'état d'exhibition, ces ruines amoncelées dans un petit espace , ces ruines qu'on manie , qu'on piétine , qu'on emporte en échantillons dans sa poche, je les ai toujours médiocrement appréciées ; à moins pourtant qu'elles ne soient pas tellement ruines qu'elles ne présentent un ensemble et des
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détails où Ton reconnaît la destination de chaque chose, comme à Pompeia, à Pestum, à r^mes, etc.
La yilla Adrien, dont les colonnes, les bas-reliefs, les marbres, les statues ont été enlevés et disséminés dans les églises, les palais et tous les grands musées de TEurope, ressemble aujourd'hui à un cadavre dont on aurait ôté rëpiderme, à un écorché : c'est le spectre d'un monument, ^architecture même y est arrivée à un état problématique. On vous montre un tas de briques où Ton vous dit : c^est un théâtre, c'est un temple, c'est un bain, et vous répondez : amen. Il y a beaucoup de curiosités de cette espèce autour de Rome.
Quoique le beau temps fût revenu, nous sortîmes de la yilla Adrien presqu'aussi trempés et beaucoup plus crottés qu'après l'orage du matin. L'herbe humide et les branches ruisselantes nous avaient baignés comme l'aurait pu faire une seconde tempête, et comme probablement Adrien l'était quand il lui prenait fantaisie de visiter ses bosquets après Porage. Qui sait même si cette plante qui nous mouille ne Fa pas mouillé lui-même? N'est-il pas de certains végétaux qui ne meurent jamais? Ce lierre, cette mousse, ce lichen sont peut-être les aînés de ces ruines. Si végéter c'est vivre, il est des êtres qui peuvent vivre toujours.
Nous étions dans une veine de malheurs : voici que la petite fille, qui avait si bravement supporté les fatigues de la route, se trouve mal. Nous voulons nous arrêter à la première maison que nous rencontrons, et elles ne sont pas communes de Tivoli à Rome; mais le cocher, qui avait repris toute son impertinence depuis que son épouvantai!, le bourgeois de Tivoli, nous avait quittés, ce cocher qui ne voulait pas marcher, maintenant ne voulait plus s'arrêter, prétendant, ce qui était faux ^ qu'après dix heures on ne rentrait plus à Rome. Ce fut à mon tour à me mettre en colère: l'inhumanité de cet I 17
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homme, qui savait que Fenfiint était éyanoiiie, me léfoltait. Je m'élançai de la Toiture, je sautai à b bride des ebevanx en disant à ce drôle qu'il resterait la taat qu^ nous plairait.
Décidément cet homme ne descendait ni des Horaoes m des Curiaces: c'était un damné poltron, et mon moiifement lui parut si redoutable, ce dont je ne me doutais guère, qu'il fiit pour nous aux petits soins le reste du ▼oyage.
La maison où nous yonlions entrer était fermée et probablement inhabitée. Mais la petite rerint à elle ; nous pûmes continuer notre route, et nous arrivâmes à Rome sans autre accident. Celui-ci nous avait causé bien de l'inquiétude, car dans Tobscurité et rinunobilité complète de la malade, on ne pouvait savoir si elle vivait. Brareusèment cette incertitude dura peu. Néanmoins, j'en avais tant souffert , car la soufifrance d'un enfant , même inconnu , en est une cruelle pour moi, que je me promis bien que je ne ferais plus de partie avec les petites filles qu'on fait voyager pour leur santé.
CHAPITI^E XXII.
Rose. — Le Pape, let Cardinaax, les é<iaipt|ei.
A peine étions-nous arrivés à Thôtel que la tempête recommence. J'étais dans ma chambre, résumant les souvenirs de la journée, lorsqu'un coup de tonnerre ébranle mes vitres avec un fracas tel que je les crus brisées. En même temps ma porte s'ouvre et je vois entrer une dame, ma voisine d'appartement, pâle d'effroi et dans un déshabillé plus que léger; elle est suivie de sa femme de chambre qui n'est ni plus rassurée ni plus vêtue. Toutes deux prétendent que le tonnerre est entré chez elles, qu'il a ouvert leur fenêtre, éteint les bougies, renversé les chaises, et qu'il y est encore. Le sifflement que j'y entends me fait penser que le vent, bien plutôt que la foudre, devait être l'auteur de ces méfaits. Je tranquillise ces dames et je sonne un domestique pour qu'il aille fermer la croisée et rallumer les bougies. Personne ne répond. J'y vais moimême : il y avait beaucoup d'eau dans la chambre; chassée
par le vent, la pluie y avait pénétré, mais nulle trace de feu.
La bourrasque se calme, mes voisines aussi. La dame s^apcrçoit alors de son négligé : la suivante, qui est jeune et jolie, s'aperçoit moins du sien. Je les reconduis chez elles, où elles n'entrent qu'en tremblant, croyant toujours que le tonnerre, tapi dans quelque coin, va leur sauter aux jambes. Je les aide à faire une reconnaissance générale pour débusquer Pennemi et nous assurer qu'il n'avait mis le feu nulle part, car leur préoccupation était telle qu'elles voyaient partout de la fumée. Nous visitons cabinet, armoire, meubles, malles : bien entendu que c'est toujours moi qui en opère l'ouverture. Convaincues qu'il va s'en échapper un tourbillon de flammes, elles se tiennent à distance. La dame , quoiqu'elle ne fût plus jeune , était richement dotée de chiffons ; je n'en ai jamais tant vu pour une seule personne, et une personne en voyage : on en aurait habillé les cinquante Danaîdes. Nous eûmes beau déployer, secouer les châles, les robes, les jupes même qui, selon la femme de chambre, pressée sans doute d'en hériter, sentaient le soufre à renverser , le tonnerre n'en voulut pas sortir, ni même nous laisser apercevoir la moindre étincelle ni la plus petite marque de son passage; mais les effets de la foudre sont inexplicables. Telle fut la conclusion de ces dames que je laissai, sinon complètement rassurées, du moins assez tranquilles pour se passer de ma compagnie.
Malgré l'heure avancée, je descends pour souper, car je mourais de faim. L'instant était mal choisi, le désordre était dans la cuisine comme dans les chambres. On y causait tonnerre et l'on s'occupait peu des casseroles : on m'avait tout-à-fait oublié. Je ramène le cuisinier à la question. On me servit enfin, et je soupai fort bien pour un homme qui venait d'affronter tant de dangers.
Mais je n'étais pas au bout. Quand je remontai, je