ROME. ST
trouvai mes voisines reprises de leur mal et qui m^attendaient, comme si j'eusse été leur paratonnerre. Elles me prièrent de ne pas les abandonner. Me voici donc de nouveau installé chez elles. Malgré leur émoi , elles avaient trouvé rinstant de rajuster leur toilette. Je prends place sur un canapé à côté de la vieille; In jeune se met sur une chaise, et, pour les distraire de la tempête, je leur conte des histoires de voleurs, sachant par expérience qu'il n'y a rien de plus souverain qu'une peur pour guérir d'une autre peur. J'y réussis assez bien ; et, d'un autre côté, le tonnerre ayant cessé, je pus prendre congé de ces dames et aller dormir, ce dont j'avais grand besoin.
Le 16, le ciel menaçait encore. Cette persévérance du mauvais temps était à mes yeux un contre-sens. D'après mes souvenirs de jeunesse, je croyais que le soleil brillait toujours sur Rome, que toujours le zéphir embaumait et rafraîchissait ses nuits. Au lieu de cela, une température lourde et stupéfiante qui n'a pour diversions que des orages et des pluies torrentielles. Aussi tout m'y paraît ennuyeux ou ennuyé : il me semble que tout le monde y bâille, et je me sens par instant pris de nostalgie. Je m'en inquiète peu , sachant qu'une heure de soleil me remettra dans mon état normal.
En attendant, me voici rebattant le pavé , traînant mon parapluie ou me traînant en fiacre, et toujours maudissant Rome et lui reprochant de m'offrir tant de choses à voir quand le quart m'eût suffi. En vérité , je n'y visite plus rien aujourd'hui que par respect humain et pour qu'on ne me dise pas: —Vous n'avez pas vu le plus beau.— C'est que du beau il y en a trop, et que j'en ai par-dessus la tête ! Oui, je suis dégoûté du beau, j'ai horreur du beau; c'est le beau qui me fait trotter impitoyablement quand je lui demande grâce, et qui m'oblige à me tenir sur mes jambes lorsque la fatigue les fait ployer. Ah ! quand viendra le
378 CHAPITRE XXH.
jour oh Ton me dira : Vous avez tout vu , il n^y a plus rirn avoir!
Quelquefois je crois être arrivé à cette heurrase fin, et pour me confirmer dans mon espoir , j^ouvre le guide , mais je le referme aussitôt. Décidément, je ne veux pfau regarder ce maudit livre qui semble faire nafti^, sur mes pas, des temples, des palais, des églises. En vain peu ai TU dix, vingt, trente: — En voilà dix, vingt, trente que TOUS n'avez pas vus, me dit-il ; allez, marchez, trottez. — Bt , comme le Juif-Errant , je reprends mon bâton et je pars.
Oui, je le dis dans la conviction de mon cœur, le métier de touriste est le plus dur qu'on puisse faire, et les chevaux de fiacre sont des chanoines comparativement. On les fouette sans doute pour les faire marcher, mais ib ne se fouettent pas eux-mêmes. Tandis que le malheureux touriste galope et se crève, éperonné qu'il est par son fn^pre aiguillon.
Le mien me pousse sur la colonne trajane, au pied de laquelle reposent d'énormes tronçons de marbre qui, sans bases ni chapiteaux, ressemblent à ceux de quelque Pithon, de quelque serpent colossal qu'on aurait ainsi découpé. Pourquoi ces débris sont-ils là? Est-ce une hécatombe de colonnes qu'on a offerte à la reine de toutes , à celle de Trajan?
On a, depuis que je Toi vue, de'barrassé ses alentours; elle est plus à l'aise, mieux aérée, plus belle. Mais la pluie, qui recommence, me vexait trop pour que je pusse convenir avec moi-même que j'étais émerveillé, et je maudissais à la fois le temps, Trajan et sa colonne.
Pour me remettre de bonne humeur, il me fallait quelque chose à critiquer , et comme j'étais entouré d'églises, je me mets en tête d'en découvrir une qui soit laide. J'avais du malheur: j'en visite quatre coup sur coup, celles de
Sainte-Marie-des-Ânges, de Jésus, de Saint-Dominique, et une quatrième dont je n'ai pas su le nom ; elles étaient toutes plus belles les unes que les autres. J'étais furieux. Il en était une surtout où le mélange de marbre rouge, blanc et bleu, et ses pilastres de marbro vert, formaient un ensemble d'une harmonie et d'une richesse vraiment mer- Teilleuses. J'en pâlis'sais de colère : j'étais comme Satan à la vue du paradis. Mais Satan avait ses raisons, il ne devait jamais y entrer. Moi, je n'en avais pas, j'y étais et j'admirais.
Renonçant à trouver une église à Rome où il n'y eût rien à admirer, je prends le parti de n'en plus voir, et je me rends au courrier de Naples pour y retenir une place. Il partait le 18, de grand matin. Je n'avais donc plus qu*un jour et demi à rester à Rome.
Je revois Monte-Cavallo, et je vais ensuite au Capitole où je renoue connaissance avec la Louve^ le Gladiateur mourant et une Vénus, je ne sais laquelle, mais qui mérite bien son nom. J'y trouve pour unique compagnie, car ce n'est qu'à Paris qu'on voit la foule dans les musées, deux dames et une jeune personne, leur nièce ou leur fille, Allemande je crois , mais blonde pour sûr. Elle parlait français et très-haut, et tranchait plus haut encore sur toutes les questions d'art et d'histoire, quêtant de l'œil mon approbation, bien qu'elle me vît pour la première fois et que je ne lui eusse pas adressé une parole. Mais j'étais seul, et conséquemment tout son public. Elle savait que j'étais Français; j'avais dit trois mots à mon guide, et ces trois mots , je ne sais pourquoi , lui avaient fait croire que j'étais un savant, un génie peut-être. Pendant une heure que je suivis ces dames , ou , à dire vrai , qu'elles me suivirent, car la jeune fille conduisait les deux autres, elle déploya toute la coquetterie d'érudition que femme puisse posséder, attendant toujours un applaudis*
sèment ou du moins un assentiment que, de mon côté, je mettais de Tentêtement à ne pas lui donner , eonyainca qu'au premier mot, son caprice d'approbation satisiait, elle me tournerait le dos et se retirerait. Ce mot, je ne k dis donc pas, non, comme elle a pu le croire, par insouciance ou dédain, mais pour avoir le plaisir de Fentendre et de la voir plus longtemps.
Je redescends au forum et je vais au Colysée. On me demandera pourquoi, puisque je Fai vu et revu? Que vous dirai-je? j'allais voir si mon homme y était encore à prendre des vers. Il y était, c'est tout ce que je voulais savoir.
Je vais m'asseoir sous les voûtes du temple de la Paix. Un philosophe de la secte des cyniques y était avant moi ; il y ronflait de tout son cœur. Quelques mots échappés à son sommeil m'apprirent qu'il était ivre. C'était un homme sur le retour et assez gros. Son bonnet, tombé à terre, laissait voir sa tête chauve. Sa chemise, entr'ouverte et trouée, montrait sa poitrine velue sur laquelle retombait un double menton. Cette rencontre aurait fait la joie d'un peintre ou d'un sculpteur qui eût voulu représenter un Silène : c'était l'image vivante du dieu ; et l'illusion était si forte, qu^à chaque instant je m'attendais à voir paraître son cortège de faunes et de nymphes. 11 ne vint qu'une vieille femme de fort mauvaise humeur qui réveilla notre ivrogne en l'apostrophant d'une manière qui me lit craindre une scène peu en harmonie avec le lieu. Laissant donc ces époux, car je soupçonnai qu'ils l'étaient, s'expliquer à leur aise, je battis en retraite.
Près de là est une église que j'avais toujours trouvée fermée. Elle est bâtie sur un temple antique dont il reste de belles colonnes. Elle n'était pas plus ouverte que de coutume, mais avec deux paoli je m'en procurai l'entrée. L'intérieur ne répondait en rien à l'extérieur, et ce qui avait été un beau temple était une assez laide église. Enfin,
yen ai rencontré une à Rome. Cette rareté si longtemps cherchée était trouvée: je ne regrettai pas mes deux paoU,
En remontant au Capitole, je revis mes ouvrières folâtres. Elles étaient encore en récréation. Elles me reconnurent, et m'accueillirent comme une ancienne connaissance. Elles se rappelaient ma monnaie et n'étaient pas fâchées d'ea essayer encore. L'une d'elles proposa donc de me faire voir je ne sais quelle curiosité placée dans le voisinage au fond d'une cave. J'étais assez disposé à accepter son o£fre, car, à la direction qu'elle m'indiqua, je supposai que c'était la portion cachée de la roche tarpéienne. Mais toute la bande voulait être de la partie. Je sentis qu'il était assez dtfGcile de voir, avec fruit, des antiquités au milieu de jeunes filles si follettes. J'y renonçai donc en acquittant, comme il était juste, le droit de passe.
Je m'étais promis de ne plus voir d'églises; mais ea passant devant une, je crus entendre des chants. En effet, dans une tribune, plusieurs voix accompagnées, d'instruments chantaient des psaumes. Je m'installai dans une stalle abandonnée , car l'église était presque vide , et j'écoutai avec délices une musique qui, sans être irréprochable, me ravissait. C'était la première fois, à Rome, que j'entendais, en musique vocale, quelque chose de supportable. Celle-ci me débarrassa les oreilles des affreux gloussements des moines et des chanoines qui, en Italie comme ailleurs, semblent avoir juré haine à l'intonation.
De là, errant au hasard, j'arrive à la place Navonne, et je reconnais sa belle fontaine. De tous les ornements d'une ville, ce sont les fontaines que je préfère ; elles servent à tout le monde. Pourquoi n'y a-t-on pas aussi des réservoirs d'eau chaude avec des lavoirs? Il y a tant de localités où, avec quelques travaux, on se procurerait de l'eau chaude naturelle, et tant d autres où l'on pourrait utiliser celle des machines à vapeur qu'on laisse perdre.
le m'arrête, dans le Corso, devant le palais Doria. 8a façade est vraiment belle. Taime ces long^ues fenêtres en ogive et à deux glaces. J'aime aussi ces stores extérieurs en étoffe brune qui sliarmonie si bien à la tdnte du bâtiment. Cela vaut mieux que nos volets, coûte moins, B*ëcorcbe pas les murs et n'en rompt pas les lignes dStasemble.
Le palais Borghèse, la place de Venise, le palais du même nom, l'ambassade de France, attirent successivement mon attention. Il y a foule au Corso: de brillants équipages, quelques cavaliers, beaucoup de piétons, mais peu de femmes. C'est, au total, une fort triste promenade. On y manque d'air le jour, et le soir de lumière; il y a fort peu de réverbères, et, à Rome, les boutiques ne se chargent pas, comme à Paris, d'égayer la voie par leor élégante illumination.
Après avoir revu le Panthéon, le plus bel édifice antique que je connaisse, j'entre à Saint-Louis-des-Français. Li, quatre à cinq cents sous -officiers et soldats français étaient réunis pour entendre des conférences. La tenue de tous ces militaires était parfaite , et je l'ai trouvée telle dans toutes les églises où j'en ai rencontré. Elle contraste étrangement avec celle des gens du pays, qui n'est pas toujours digne ni même décente. Les mendiants surtout contribuent à ôter'aux temples de Rome cet air solennel et ce silence qui font le premier ornement de la maison de Dieu. Us vous poursuivent, vous coudoient, vous interpellent, enfin agissent là comme ils le feraient sur un marché public: ils exigent l'aumône plutôt qu'ils ne la demandent. La mendicité est le véritable fléau de l'Italie : on la trouve partout , et je ne m'imagine pas que dans aucun temps elle y ait pu être aussi âpre qu'elle Test aujourd'hui.
Le 17, j'oubliai ce proverbe : chat échaudé craint Peau froide. Malgré l'essai peu agréable que j'avais fait du
Tibre , je retournai m'y baigner. Cette fois, je pris mieux mes précautions : je me munis non d'un bateau , mais d*nne yoiture , je me fis conduire à quelque distance de la ville, et la voiture me servit de cabinet pour me déshabiller et me rhabiller. Il n'est rien de tel que TexpéMence.
Quand je rentrai à Thôtel, il était neuf heures, et à dix je devais assister à une importante cérémonie : Tanniversaire du couronnement du Pape. Je mliabille de noir des pieds à la tête , c'est le costume de rigueur pour ceux qui n'ont ni uniforme ni soutane; je remonte dans mon fiacre, et me voici parti pour le Vatican où la cérémonie doit avoir lieu à la chapelle Sixtine.
En arrivant au magnifique escalier qui y conduit, je fus frappé de la belle tenue des gardes suisses dans leur costume à l'espagnole. Bien des gens taxent ce vêtement de suranné et de ridicule; moi, je le trouve des plus beaux et parfaitement en harmonie avec Tédifice et la pompe d*une cour ecclésiastique. La tunique de nos chasseurs de Vincennes qui, eux aussi, montaient la garde au palais, faisait ici le plus pitoyable contraste; ils avaient Pair minables: ils ressemblaient à des gamins qui ont grandi dans leurs habits de première communion.
Nos fracs étriqués étaient plus misérables encore. J'étais honteux du mien et je regardai si quelque peintre, placé là pour reproduire la cérémonie, n'allait pas m'y mettre ainsi attifé pour égayer la scène ou faire ombre au tableau. Décidément, nos modes ne sont ni poétiques ni fnttoresques.
En entrant dans le vestibule qui précède la chapelle, j'y trouvai les prêtres, mes compagnons de table, faisant queue comme beaucoup d'autres, et qui, faute de chaises» s'étaient assis sur les degrés de pierre qui précèdent la chapelle. De temps en temps, des gens de service qui ea-
3M CHAPnu xxn.
traient €t sortaient ks dérangeaient en les poussant d*nn air de mauTaise hiunear «pMnd ib tardaient trop à s'écarter. Un yénérabie gramMncâre qn* exténoé de latigue, attendait comme les antres et TOfiitt. par un bâillement de la porte, des personnes assises dam b chapelle, s*y introduisit ; mais on le fit sortir et onén ferma la porte au nez.
Les prêtres romains sont habitués à ces manièics* mâs nos ecclésiastiques français, si respectés et TâitableBcnt si respectables, n'en rcTenaient pas. La tête basse, ils supportaient sans mot dire, mais non sans les sentir, ces humiliations d'autant plus cruelles qu'elles notaient que pour eux : nous n'étions là que trois à quatre laïques. Jamais les bourrades u'arriTaient jusqu'à nous; et ces mêmes dooiestiques ou gens de senrice qui bousculaient ks prêtres, tiraient leurs chapeaux devant nos rubans. Us nous faisaient probablement plus grands seigneurs que nous n'étions.
Nous attendons longtemps à cette porte, mais je prends patience en examinant les beaux costumes à fraises des majordomes et des ofiiciers suisses, les brillants justaucorps rouge et or des gardes-nobles, etc.
Enfin, la chapelle s'ouvre. A Feutrée étaient des bancs pour les dames qui ne peuvent, d'après le cérémonial, aller au-delà de cette espèce d'antichambre. Nous pénétrons jusqu'à la balustrade qui ferme l'enceinte réservée aux cardinaux. Là, on est merveilleusement pour voir, mais il n'y a rien pour s'asseoir, et on n'a d'appui que cette balustrade et le dos des éminences. Cette partie de la chapelle laissée au public n'est pas grande : on s'y coudoie ; on y est fort mal. Sauf cinq à six laïques, je n'y voyais que des prêtres, entr'autres un gros petit curé d'une j isse des environs de Rome , que j'ai porté sur mes épaules deux heures durant. Comme j'avais la barre poov
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soutien et que lui n'en avait d'autre que ma personne, il s'y était désespérément cramponné, et quoi que je pusse faire en me secouant, en éternuant ou en toussant, il ne lâchait pa& prise. Bien au contraire, Fébranlement que je lui communiquais le faisait me presser davantage, à peu près comme le naufragé accroché à une poutre et qui la serre d'autant plus fort que la vague la bat plus rudement.
Cependant mon point d'appui me rendait la charge sinon légère, du moins supportable ; mais elle ne le fat plus quand, à l'approche des cardinaux qui, ici chez eux, ne pouvaient raisonnablement être condamnés à nous porter en croupe, un ofticier vint poliment nous prier de ne pas nous appuyer sur la barrière, et pour que sa prière fût plus sûrement exaucée, il y fit circuler un garde suisse avec sa rapière et sa hallebarde.
Pour le coup, ma position devint terrible: j'étais là comme Atlas soutenant le monde sans autre étai que le vide et sa bonne volonté.
Un cardinal, qui arriva avec un abbé portant sa queue, fit diversion à mes douleurs. Ce cardinal était en soutane rouge, calotte rouge, bas rouges, chapeau rouge, manteau rouge à queue dont on aurait pu faire le tapis d'un salon ou la tenture d'une chapelle ardente. Véritablement ici un aide est nécessaire pour partager le poids et l'embarras d'un tel appendice.
Le caudataire était habillé en noir, bas violets et ceinture violette.
Un second prêtre, évêque probablement et maître des cérémonies, venait prêter assistance au caudataire pour manœuvrer cette terrible queue et aider le cardinal à s'agenouiller, puis à se relever. Ici, deux hommes n'étaient pas trop quand l'éminence était obèse.
Remis sur son séant , le cardinal faisait trois saints! à droite, à gauche et en face; ensuite le maître des cérémonies
et le caadataire le condoisaient k sa place oii, arant de 8*f mettre, il saluait les deux cardinaux déjà assis qnt se trouyaient le plus rapprochés de lui, et il s^asseyait luimême. Alors le maître des cérémonies lui faisait à son tomr une révérence, puis se retirait, et le caadataire se plaçait sur un gradin aux pieds du cardinal.
Trente-^eux cardinaux, tous en rouge, sauf un seul qui avait une lougue barbe et une robe brune, entrèrent successivement et prirent place avec le même cérémonial. Le cardinal à longue barbe était ou avait été le généal des capucins, car j'ignore si Ton peut cumuler ces deux fonctious. «
L'arrivée d'une foule d'officiers et de jeunes prêtres vêtus de rouge, de violet ou de noir, annonça Tapproclw du Pape qui, en effet, ne tarda pas à paraître. Il était tout en blanc, mitre blanche, culotte blanche, bas et souliers blancs; le tout brodé en or d'une manière élégante et sans surcharge d'ornements. Il s'assit sur un trône surmonté d'un dais élevé, et de manière que tous les assistants pussent le voir. C'est un homme d'une figure noble et digne, ce que je remarquai mieux encore quand, la messe finie, nous pûmes approcher pour recevoir sa bénédiction et écouter quelques paroles qu'il adressa à notre petit groupe de Français : c'était un compliment, m'a-t-on dit, mais je ne l'entendis pas.
Ce n'était pas le Pape qui officiait, mais un cardinal. Uu autre cardinal se tenait constamment auprès de Sa Sainteté, ainsi qu'un grand nombre d'archevêques et d'évêques. Il y en avait un à barbe noire , habillé de blanc comme le Pape, ayant comme lui la mitre en tête, et qu'on me dit être un patriarche grec. Son costume était magnifique.
A certains endroits de la messe, tous les cardinaux se levaient, allaient s'agenouiller dans l'enceinte, puis revenaient s'asseoir à leur place. A l'autel, le service divin
était Mt arec la plus grande pompe. C'était fort majestneux , sauf la musique de la chapelle que j'ai trouvée détestable. Une trentaine de chantres, parmi lesquels je distinguais des voix de castrats, chantaient, dans une tribune, des iîigues et des contre-points, ie tout sans accompagnement d'instruments : ainsi le veut la tradition. Mais ce qu'acné ne veut pas sans doute, c'est que ces malheureux détonnaient à qui mieux mieux. Les castrats, trop vieux peut-être, faisaient entendre les plus étranges miau» lements qui jamais aient affligé une oreille humaine. C'était à en mourir;
Cependant, comme on vante généralement la musique de cette chapelle, et que des personnes très-compétentes m'ont dit qu'elle était excellente, je dois croire qu'elle l'est en effet quand les musiciens sont en voix; mais certai- Bement ce jour-là ils ne l'étaient pas, ou il y avait quelque chose de dérangé dans leur larynx. J'aurais pu croire que c'était dans mes oreilles , si tous les auditeurs présents n'eussent dit comme moi.
La cérémonie terminée, après avoir reçu la bénédiction du Pape, j'assistai au défilé des cardinaux, à celui des évéques, prêtres, officiers, etc., et j'allai, en vrai badaud, voir tout ce beau monde monter dans de brillants équipages entourés de plus brillants laquais et traînés par des chevaux si bien caparaçonnés, si couverts de dorures et d'argentures , qu'on pouvait à peine les voir : excellent moyen d'utiliser les rosses.
Parmi ces contrastes, le plus singulier était les moines dans leur costume brun , noir ou gris , portés dans ces beaux véhicules. C'étaient des chefs d'ordres ou des prieurs de couvents, hommes de grand mérite, je n'en doute pas, puisque l'élection et non la faveur les conduit là : mais le contraste entre ce luxe de voiture et cette robe de pénitence n'en est pas moins frappant.
S8a CHAPiTBB xxn.
Ce qui mMmpressioiuia non moins désagréablement qat la musique papale , ce fut la voix du cardinal officiant. J*ai oublié son nom , mais je n^oublierai pas sa Toix; tMt semblait là pour faire ressortir plus aigus encore les cbpîs-. sements des castrats : c^était Torgane d'un taureau et, dans son genre grave, tout aussi peu juste que celui des cho-. ristes. En vérité, on aurait cru que Péglise était, ce jour-là, en guerre avec Tharmonie. Mais je le répète, c^était probablement un accident, et une fois n'est pas coutume.
Ce qu'on déplore aussi dans cette chapelle, c'est la dégradation des admirables fresques de Michel-Ange, contre. lesquelles les tapissiers et les thuriféraires semblent s'être ligués. Il est facile de prévoir qu'aux prises avec de tels ennemis, elles ne pourront résister longtemps, et qu'à une époque peu éloignée on vous dira : elles étaient là.
Les cardinaux, pour descendre l'escalier et gagner leurs voitures, s'étaient débarrassés de leur immense queue. Us avaient sur la tête leurs beaux chapeaux rouges, devant lesquels les noirs ne se baissaient pas toujours; mais ils se saluaient entr'eux.
Derrière venaient beaucoup d'évêques qui, d'après la hiérarchie, ne pouvaient faire approcher leurs équipages qu'après ceux des cardinaux : or , de cardinaux il y en avait trente et plus, et avant qu'ils se fussent successivement présentés et éloignés , une grande heure devait s'écouler.
Attendant ainsi dans la foule, les pauvres prélats faisaient une mine plus humble encore que nos curés et grands-vicaires à la porte de la chapelle Sixtine , car à cette porte il n'y avait que des gens propres et bien mis; mais là, valets, soldats, gamins, mendiants, le chapeau sur la tête, coudoyaient ce troupeau de monseigneurs et ne se dérangeaient pas d'une semelle pour les laisser passer. On voit trop de soutanes violettes à Rome pour les
respecter beaucoup, et quand un évêque n'est ni prince, ni millionnaire, ni cardinal en expectative, il n'y tient pas beaucoup plus de place dans Topinion qu'un capitaine à sa garnison.
Au surplus, c'est à peu près comme- cela partout oii les puissants se réunissent. A la suite des souverains, j'ai vu des pairs, des ducs, des généraux, des princes même, se morfondre dans les antichambres pêle-mêle avec la valetaille qui y semblait jouer le beau rôle, car elle était de Ja maison et voulait en faire les honneurs.
Après les évêques venaient les monsignori: ce sont ordinairement des jeunes gens de famille destinés à devenir évêques , cardinaux , pape peut-être ; tous en nourrissent secrètement l'espoir. Pourquoi pas? Si tout soldat a dans sa cartouche un bâton de maréchal de France , tout monsignor romain peut avoir la triple couronne sous son bonnet de nuit. Ce sont les ofticiers d'état-major de l'armée ecclésiastique. Ils portent des bas violets , une ceinture violette, un costume noir, bas et culottes de soie, et souvent un fort beau diamant au doigt. La plupart ne sont pas prêtres, pas même engagés dans les ordres ; ils n'ont de clérical que le costume. Beaucoup sont gens aimables, instruits, de bonne société et la providence des cercles de Rome.
Quand j'en eus assez des figures et des habits, je revins aux monuments. Je visitai la chapelle Pauline, les loges de Raphaël, l'appartement des Borgia dont les murailles, si elles voulaient parler, auraient bien des choses à dire.
Je passe ensuite a la galerie des Inscriptions, puis à la bibliothèque, enfin au musée, dont les richesses artistiques sont si bien connues et ont été si souvent décrites que je puis m'abstenir d'en parler.
Je trouvai dans la galerie M. et M"» H***, avec qui je revins à la Minerve.
890 CHAPITRE XXU.
Les ecclésiastiques logés à Thôtel, aux oreilles desquels était parvenue la réputation de charité dont jouit, à Rome, M"* Plummer, ont envie de la voir; et, comme elle devait venir me prendre, ils attendent son arrivée. Cette excellente femme qui m^a toujours témoigné une grande amitié, en reconnaissance peut-être de celle que lui portait ma mère, n*en déteste pas moins les Français, spécialemeiit ceux qui sont cantonnés à Rome; elle prétend qu^avec leur$ réparations ils gâtent les ruines. Elle leur en yeut surtout pour avoir rendu à la circulation un vieux pout, en y reconstruisant les arches qui y manquaient. Enfin, ils menacent Rome d'en construire un nouveau et en fer. Un pont de fer sur le Tibre lui paraît une monstruosité.
Nous visitons deux temples antiques dont Pun, je croîs, est celui de Yesta ; puis elle me montre une maison que les uns nomment la maison de Pilate, les autres celle de Riensi. Entre les deux noms, c'est à vous de choisir.
Nous allons ensemble à Saint-Pierre-Montorio, d'oh la vue est fort belle. L'intérieur de l'église est remarquable par des fresques qui datent de 1200. C'est de ce côté que je vis aussi une admirable fontaine dont l'eau passe pour la meilleure de Rome ; fontaine célèbre, admirée de tous, et pourtant son nom je l'ai oublié. Peut-être ne Fai-jc jamais su.
J'oublie de dire que nous avions commencé notre promenade par une visite à la pyramide de Caius Sextus, vieille connaissance, et a Saint-Paul, nouveauté pour moi, car je ne connaissais que celui qui a été brûlé.
Le nouveau Saint-Paul est, comme l'ancien, fort mal placé. Construit sur un sol bas et humide, hors des murs de Rome et loin de tout quartier habité, qui donc ira li quand partout, à Rome, les iidèles ont une église à leur »>porte? Les prêtres qui y diront la messe sont donc fort exposés à la dire seuls. Aussi ne sait-on pas trop comment
on pourra l\itiliser ; mais ce n^en est pas moins un noble édifice.
Les colonnes de la vieille église, toutes prises à des mo^ nnments grecs ou romains jetés bas à cette fin , étaient les plus belles que Ton connût; mais calcinées par Tincendie, on n^a pu les employer : il a fallu songer à s'en procurer d^autres. Il n'y avait plus de temple à dépouiller, on a eu recours à la générosité publique. Le roi de Piémont en a donné le plus grand nombre, et on en doit quatre, en beau jaspe oriental, au pacha d'Egypte Méhémet-Ali. Voilà du moins ce que Ton m'a dit en me les montrant. Le Pape a~t-il envoyé quelque chose en échange pour rembeliissement d'une mosquée ? Je n'ai pu le savoir.
Le cloître n'a pas été brûlé; il est en style arabe et fort beau.
Je reviens à Saint-Pierre-Montorio, près duquel est un petit temple oti saint Pierre, assure-t-on, a été pendu par les pieds; mais bien des gens, même bons catholiques, doutent de la réalité du fait.
Cette église avait été fort endommagée par les boulets lors du dernier siège. Le mal a été réparé.
Il n'en est pas ainsi de deux à trois villa des environs, dont nous visitâmes les squelettes. Les murs en avaient été mis véritablement à Tétat de dentelle. On les a laissés ainsi pour la morale et l'exemple. Puissent-ils dégoûter les souverains des coups de canon.
Nous rentrons en .ville par le pont Saint-Ange. En sui-. Tant une rue étroite , la voiture , qui allait fort vite , accroche le volet mal fermé d'une boutique, et ce volet, en tombant, renverse un soldat qui passait. Je crie au cocher d'arrêter : il n'en fait rien. M"* Plummer, qui avait entendu du bruit, mais qui n'avait pas vu tomber le soldat, demande ce qu'il y a ? Je le lui dis en insistant pour qu'on s'assurât qu'aucun malheur n'était arrivé. Si ce soldat avait
392 CHÂPITBE XXII.
ea quelque chose, me dit M°* Plommer, la popnhce aurait immédiatement sauté à la bride des cheyaox. — Oui , repris-je, s'il eût été Romain, mais celui-ci était Français, je Tai reconnu à son uniforme. — Elle comprit ced. Le cocher, qui craignait qu^on ne le rendit responsable du Tolet brisé, faisait la sourde oreille, et fouettant ses chevaux, filait au plus vite. Nous parvînmes cependant à le faire obéir : je pus descendre. Je retournai lestement sur mes pas et j'acquis , à ma très-grande satisfaction et i celle de M'^ Plummer, la certitude que le soldat n'avait ea aucun mal.
Après avoir pris congé de mon aimable conductrice, je rentrai à Thôtel pour me disposer à partir.
Départ de Rome. — Albano, Velletri, Gitterne, Terraeioe, PortelU, Foodi,
Itri, Gaëte, Gapoae, Averia.
Le 18 juin, de bon matin, je m'achemine vers Fhôtel des Postes, où je trouve le courrier prêt. L'exemple français a réussi à les rendre exacts à Theure, mais ceci ne dépasse pas la barrière.
Je quitte Rome sans regret. Rome, qui n'est aujourd'hui ni romaine ni française, diffère beaucoup de la Rome d'il y a vingt ans. Rome n'est plus dans Rome, Les monuments sont toujours là sans doute, mais ce n'est pas assez que des monuments pour rendre une ville aimable.
Ce que j'y ai d'abord remarqué, c'est qu'on ne nous aimait guère, qu'on nous détestait même quelque peu, non peut-être comme Français, mais comme garnisaires. Bien que nous y vivions à nos dépens et que nous y soyons , non une cause de dommage, mais de profit, le peuple n*y voit pas moins en nous des dominateurs et presque des tyrans. N'est-ce pas nous qui l'empêchons d'avoir un gouvernement de son choix?
39« CHAPITRE XXJO.
homme instruit et de formes agréables, se nomme Bennido Erba, qu'il est intéresse dans une fabrique d^asf^lte et chargé , par le gouvernement napoUtain , d^importants travaux.
Le troisième voyageur est un peintre français habitant Naples depuis longtemps, et parlant plus italien que français. 11 m'a dit son nom que j'ai oublié. Type du peintre, insouciant et rêveur, original de figure'et de manières, il est bon compagnon et pas sot.
Je devais passer vingt-neuf heures en voitare : c^était quelque chose d'être ainsi partagé. Remarquez qo'on fait une aussi ample connaissance avec les personnes en compagnie desquelles on reste vingt-neuf heures non interrompues, qu'avec celles qu'on aura vues vingt-neuf fois dans une année, en leur faisant chaque fois une yisite d'une heure. Cependant on croit connaître beaucoup ces dernières, on dira même qu'on est lié avec elles, et dans les autres on ne verra qu'une rencontre de diligence.
En ce qui me concerne, je citerais de ces rencontres qm m'ont laissé plus de souvenirs , et des souvenirs plus durables, que certaines liaisons dites de convenance. Il est des individus avec qui on a été en relation toute sa vie et qu'on ne voit jamais arriver sans dire : — Au diable la visite! — Peut-être en disent-ils autant de nous.
C'est cet échange de grimaces et de mensonges qu'on appelle politesse. J'ai souvent regretté le temps qu'elle m'a fait perdre. Je n'en aime pas moins les gens polis ; mais je les aimerais encore mieux s'il n'en était pas tant qui, scrupuleux sur les devoirs de convention, se croient par cela même dispensés des autres.
Nous suivons la voie appicnne dont j'avais déjà tu une fraction : des tombeaux, des restes de temples et d'amphithéâtres, de longs débris d'aqueducs apparaissent à droite et à gauche. Un monument qu'on appelle à tort ou à raison
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le tombeau de Pompée nous annonce rapproche d^Albano.
Nous avons le temps de jeter un coup-d^oeil sur cette charmante petite ville. Un pont à trois étages est en construction pour la réunir à un hameau voisin. Rien de frais comme cette situation , qui nous aurait paru bien plut riante encore sans les obsessions des mendiants et surtout des postillons. Qnoiqu^on nous ait prévenus au départ ^qne nous ne leur devions rien et que notre bulletin le déclarât formellement, ils ne nous en demandent pas moins un pour-boire avec une importunité sans ^le. Il faut bien céder, car les chevaux du postillon qui va partir ne se mettront pas en mouvement que vous n^ayez satis&it celui qui reste.
Le lac d^Albano , cratère d'un ancien volcan , qui n'a guère qu'un kilomètre de circonférence, a, dit-on, trois cent trente mètres de profondeur. Ce lac n'est pas un des n^oind^s ornements de ce beau pays.
Nous arrivons à Genzano (Cinthianum), terre jadis dédiée à Diane. C'est à Genzano qu'a lieu , en juin , la fête des fleurs, célèbre par la procession qui attire de nombreux dévots à leur patronne , à Flore , que partout l'église a prise sous sa protection et qu'elle honore ici sous l'invocation de la sainte Trinité. La religion n'exclut pas la poésie : les fleurs ne sont-elles pas uiie des plus charmantes créations de Dieu? C'est lui qu'on vient remercier de nous les avoir données.
Nous voici dans le pays des Volsques. Nous voyons Fancien Lanuvium, devenu Givila-della-Vigna. Partout des ruines, des restes de temples, des fûts de colonnes.
Nous traversons Velletri, autrefois capitale des Volsques, aujourd'hui petite ville fort jolie et bien habitée. Elle avait un musée qu'elle n'a plus, mais elle a encore ses palais, son théâtre antique et ses temples modernes.
Nous déjeûnons à Cisterne, oii j'ai le temps de visiter une I 18
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église. Il m'en reste à peine assez pour prendre ma part d'an détestable repas qu'on nous fiait payer six paoU par tête, prix exagéré même dans ce pays. Ici nos Anglais nous donnent la comédie : la dame, avec la mise et le ton d'one femme riche, avait la manie des économies en voyage, je dis en voyage parce qu'il est des personnes qui ne marchandent que là. Au lieu de payer les six paoU comme nous l'avions fait tous , même le peintre qui pourtant n'avait pas l'air d'un nabab , elle prétendit obtenir une réduction et, laissant le plus jeune des Anglais se débattre, elle remonta dans son coupé.
Son fon (é de pouvoirs ne savait pas un mot d'italien, et semblait assez peu satisfait de la commission. Il commença par demander au peintre en mauvais français si c'était bien six paoli qu'on lui avait réclamés. Sur sa réponse affirmative il parut étonné, mais non convaincu, car les Anglais marchandeurs croient toujours que leurs com* pagnons de voyage non Anglais sont d'accord avec les aubergistes pour leur faire payer en plus ce qu'eux-mêmes paient en moins. 11 s'adressa donc à moi qui n'avais pas payé. Je donnai en sa présence les six paoli en ajoutant, selon l'usage, quelques sous pour le garçon.
Cela ne le détermina pas encore, et il alla consulter la dame qui, probablement, décida qu'ils ne devaient que moitié, car il offrit neuf paoli pour trois. Il est bien certain que c'était plus que ne valait le déjeûner ; mais enfin la coutume veut qu'à table d'hôte, si l'on n'a pas fait son prix d'avance, on donne ce qu'on vous demande.
Fort du paiement que nous avions fait intégralement, l'hôte refusa dédaigneusement la transaction. L'Anglais qui, je le crois, ne marchandait que pour complaire à la dame, était assez embarrassé. Celle-ci, qui savait bien l'italien, vint à son aide, parla haut, menaça comme toujours de son ambassadeur, et la querelle s'échauffa.
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Le courrier nous criait de remonter en voiture ; nous avions obéi, mais PAnglaise n'était pas disposée à céder. Cependant, en la voyant reprendre sa place dans le coupé, nous croyons la chose arrangée ; non, elle voulait seulement être placée plus commodément pour plaider sa cause.
La gagna-t-elle? C'est ce que j'ignore. Je vis seulement, après un petit pourparler à voix basse, ses compagnons se rasseoir près d'elle. La voiture partit sans autre réclamation. J'ai pensé que le plus jeune Anglais avait glissé doucement dans la main de l'aubergiste la différence du prix en litige, et qu'il avait voulu contenter ainsi celui-ci et la dame. Vivent les gens intelligents ! Mais gare à lui si elle s'en aperçoit; il pourra bien hériter d'une grosse querelle.
Nous voici à Torre-di-tre-Ponti. Nous allons entrer dans les marais pontins, et comme on ne doit pas y dormir sous peine, dit-K)n, d'attraper la fièvre, nous nous mettons à faire des contes pour nous tenir éveillés. D'abord ils sont assez gais, ensuite ils tournent au sérieux. M. Erba nous dit comment l'hiver dernier il avait» dans cette même traversée, été arrêté deux fois par les voleurs, et comment le conducteur, celui même qui nous conduisait, l'avait été quatre. La première il avait été roué de coups, et la deuxième on lui avait mis la tête sous la roue pour être sûr que le postillon ne ferait pas un pas de plus.
La dernière attaque avait eu lieu quinze jours avant celui-ci. Il paraît qu'on en craignait une nouvelle, car un peloton de cavaliers parut et, le pistolet au poing, ils se mirent à éclairer la route. Nous les eûmes bientôt laissés derrière, et je commençais à regretter d'avoir changé mon papier en or. J'avais dans ma ceinture près de quatre mille francs en guinées et en napoléons, je tenais peu à donner cette bonne aubaine à messieurs les coureurs de grands chemins.
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M** Erba , jeune femme intrépide , ne cessait de plâsanter; je crois qu^dle n^aarait pas été fâchée de Toir, comme incident de sa nuit de noce, nn petit combat entre notre escorte et les bandits. Il ne fallait pas y compter: les gendarmes, propriétaires de lenrs cheraux en Itafie comme en France , ont une grande arersion pour les voyages qui se font autrement qn^au pas , aussi noys quittaient-ils dès que nous prenions le trot. Alors noos n^ayions plus pour auxiliaires que les patrouiOes, mus nous n^en aperçûmes pas une seule.
Si Tattaque ayait eu lieu, nous aurions joui de tons les détails: la lune éclairait un magnifique paysage, parfont de beaux arbres, des prairies d*une rerdure printanière, des collines bien boisées. Un canal ancien, dit-K>u, qu*on a recreusé et restauré, se montrait à côté du chemin. De temps en temps nous voyions des groupes d*homnies enveloppés dans leurs manteaux qui reposaient sous ks arbres : c'était, nous dit le postillon, des ouvriers qui se rendaient à Terracine, ou des bûcherons qui venaient faire des fagots. Bûcherons ou terrassiers, je compris Tutilîté des escortes.
La nuit était fraîche sans être froide, le temps parfaiitement calme ; tout invitait au repos. La fatigue des jours précédents , peut-être un peu la défense de dormir , me procurèrent un sommeil que Je trouve bien rarement en voiture. Je ne m'éveillai que lorsque nous allions traverser le beau pont qui conduit à Bocca-di-Fiume.
11 était onze heures quand nous arrivâmes à Terracine, On devait y changer de voiture (?t vérifier nos passeports et nos bagages : on nous prévint que nous y resterions une heure, ce qui, en Italie, veut dire deux. La lune était éclatante ; je pris un conducteur et J'allai courir la ville.
La première chose que je rencontrai, c'est le hangar où j'avais vu autrefois deux cadavres ; on oublie ces choses-là
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moins vite que les monuments. Je reconnus aussi les deux rochers qui sMlèvcnt à une extrémité de la rue principale : ce sont les plus beaux qu^on puisse voir. Le clair de lune les rendait plus pittoresques encore. L^un a la forme d^une forteresse, Tautre d^une tour. Sur le plus rapproché de la route, un bourgeois original s^est fait bâtir, dans une fente à mi-côte, une maisonnette qui, d'en bas, fait le plus bizarre effet. On y arrive par un sentier de chèvre, tournant en limaçon sur une pente abrupte qui , au premier aspect, semble de tout côté inabordable.
Nous allâmes de là à la cathédrale, dont le demi-jour doublait aussi le magnifique aspect. Je ne sais pourquoi Terracine , qui m'avait paru autrefois le plus détestable séjour, me fait cette fois une tout autre sensation. La ville me semblait presque belle: c'est l'effet de la lune sans doute.
Ici , l'Anglaise eut encore une querelle , et je trouvai mes compagnons tout égayés d'une scène qui , si j'en juge à leurs rires, avait dû être amusante.
11 en survint une autre qui le fut moins pour moi. J'étais assis et prenais la première bouchée d'un souper qu^on m'avait improvisé et que l'abstinence de la journée et l'exercice que je venais de faire rendaient indispensable, lorsqu'à ma grande surprise on vint me prévenir que l'on me demandait. Ne connaissant âme qui vive à Terracine et présumant que les amis que j'y avais il y a quarante ans pouvaient bien n'y être plus, j'étais à chercher quelles étaient les personnes si. désireuses de faire ma connaissance, lorsque j'appris, avec une satisfaction très-modérée, que c'étaient la police et la douane. Ne m'ayant trouvé ni au courrier ni à l'hôtel, elles avaient envoyé à ma recherche, convaincues que j'avais voulu me soustraire aux formalités légales. Hélas ! je les avais complètement oubliées, et j'étais bien innocent d'intention. Mais le délit n'en était pas
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moins constant : je m^étais éloigné sans montrer mon passeport, sans ouvrir mes poches et ma valise. Tétais en faute; aussi je fus longuement interrogé et visité par les deux juridictions. Cependant on me rendit la liberté, mais on ne me rendit pas mon souper : on n'attendait plus que moi pour partir, et j'eus juste le temps de le payer sans pouvoir même en saisir une seconde bouchée.
Nous voilà encore une fois traversant un pays du plus mauvais renom et escortés par des cavaliers qui, comme d'ordinaire, se montraient pendant un quart-d'heure, puis disparaissaient comme des feux follets.
À Torre-di-Con6ni, nous quittons la terre de Rome pour celle de Naples, où nous entrons par une très-sale porte nommée il Portello, Elle était fermée, et l'on nous fit attendre longtemps avant de l'ouvrir. Nous ne l'eûmes pas plutôt dépassée qu'on la referma derrière nous, et nous voilà pris, comme au trébuchet, sous une espèce de hangar où aboutissait un égout.
Là, on nous demaude nos passeports qu'on avait visés une heure avant. Croyant qu'on va nous les rendre, nous demeurons en voilure. L'endroit était si étroit qu'il n'était pas facile d'en descendre, et cette descente elle-même n'était pas sûre, vu le terrain suspect où il fallait poser le pied.
Cependant, un quart-d'heure se passe et l'on ne nous rapporte rien, puis un second, puis un troisième. Pendant ce temps, nous voyons le planton du commissaire aller successivement chercher les deux sous-officiers du poste, et ceux-ci sortir en secouant la tête pour courir réveiller l'officier; puis apparaître cet officier, grommelant et jetant sur la voiture un regard de travers. Enfin, les soldats eux-mêmes sont mandés, et nous les apercevons se consultant mystérieusement entre eux.
Ce long retard et toutes ces allées et venues commencent
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a nous inquiéter : nous ne doutons pas qu*il ne s^agisse d^arrêter quelqu'un de nous. Chacun regarde son voisin arec défiance en se disant à part soi : qui donc est le coupable?
Après cinq quarts-d'heure d'une mortelle attente, le sergent nous rapporta nos passeports en poussant un gros soupir et murmurant: che nome! che nome! Nous apprîmes alors que toute cette rumeur venait d'un nom qu'on ne pouvait déchiffrer sur un passeport, et que ce n'était qu'après cinq quarts-d'heure d'études que tous ces savants y étaient parvenus. Que nous serait-il arrivé s'ils n'avaient pu le lire?
Qui de nous avait ce nom terrible? Je ne saurais l'affirmer, mais je soupçonne que c'est moi, car déjà cette réunion de mes trois noms de famille avait mis en déroute plus d'un poste autrichien. Malgré notre mauvaise humeur, il nous fallut rire de l'innocence de ce commissaire qui avait mis sur pied toute une garnison pour épeler un nom propre, quand il lui était si facile de mander le propriétaire qui, probablement, l'aurait aidé avec un succès plus prompt.
Enfin, nous voilà sortis du Portello à moitié asphyxiés et rendus à la lueur de la lune : c'était le moment que le sergent attendait pour nous demander un* compUmento, En vérité, il ne l'avait guère gagné, ni son commissaire non plus, et ce fut d'assez mauvaise grâce que nous nous exécutâmes.
Si ces demandes continuelles de gratifications sont fatigantes le jour, elles le sont bien autrement la nuit où l'on est toujours en péril de donner vingt francs pour vingt sous ou un seqiiin pour un paoli, chose qui m'est arrivée lilas d'une fois. Mais ce n'était là encore que les prémices de nos douleurs. Jusqu'à notre arrivée au Portello, nous avarions eu affaire qu'aux Romains, peuple civilisé jusqu'à
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certain point; maintenant nous étions entre les nainste Kapolitains , beaucoup moins avancés sons ee rapport ]>éjà nous avions eu un échantillon du saToir-laire de ta police; les douaniers allaient suivre. Oh ! les terribles gens que les douaniers napolitains ! Représentes-vous des lonps en temps de neige, des loups affamés ! Les malhenreiiiY comment ne le seraient-ils pas? Leur gouvernement, comptant sur les étrangers pour les faire vivre, les laisse, à II lettre, mourir de faim : c^est là ce qu'on appelle, dans le royaume des Deux-Siciles, de Téconomie politique.
A Fondi, où justement nous entrons, doit se fdre la visite à l'entrée; celle de Terracine ne concernait que la sortie. On nous conduit vers un édifice que robscorité des rues me fait paraître noir et sinistre : c'est la douane. Là, nous nous voyons entourés de figures dont j^avais vu les analogues dans quelques tableaux représentant les Juifs au crucifiement et les bourreaux à la besogne. J'avais toujours pris ces mines là pour des inventions de peintres, et j'admirais leur imagination ; mais ils en avaient moins que je ne pensais : c'étaient tout simplement des copistes ; j'avais les originaux sous mes yeux.
Il y en avait un surtout drapé dans un manteau brun, ayant sur la tête un chapeau pointu de même couleur se mariant bien à sa face de teinte analogue. A cette £ace brillaient deux yeux comme je n'en ai jamais vu en ce monde ; oui , le démon , s'il a des yeux , doit en avoir comme ceux-là. J'en étais fasciné; j'en détournais mes regards avec un sentiment de répulsion, presque de terreur, et puis sans cesse je les y reportais. Les siens ne me quittaient pas, ils suivaient tous mes mouvements et me perçaient comme des alênes. Au reflet de ces yeux, la lumière des torches qui éclairaient la scène paraissait blafarde. Par moment, la tête à laquelle ils appartenaient disparaissait dans l'ombre ; les yeux seuls , comme deux
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tisoBS ard«nts, brillaient toujours: on aurait cm qu^ils sortaient de la borne contre laquelle eet étrange individu était appuyé.
Il la dépassait à peine en hauteur, car cette graine de Fra-Diavolo ne semblait pas avoir quinze ans. Mais Satan, fi ce n'était pas lui, avait mis là sa griffe et lui avait donné la ligure de bandit la mieux caractérisée dont j'aie Jamais eu révélation. Toutes ces mines atroces qui nous entouraient et qui m'avaient tant frappé d'abord me semblaient, à côté, innocentes et bonasses.
Ces gens, jeunes et vieux, composaient, ainsi que nous rapprîmes bientôt, les nobles corps des douaniers et des portefaix. Mon adolescent appartenait à cette dernière ca* tégorie. Monsieur son père, avec qui bientôt nous fîmes connaissance, sans être d'une laideur aussi pittoresque que son héritier, avait néanmoins quelque chose qui prouvait ^'il était son auteur.
La voiture était à peine arrêtée, que tous ensemble, douaniers et portefaix, se ruent dessus, les uns pour la décharger, les autres pour la visiter : c'était une répétition d'Avignon, il n'y avait que la différence d'un fort pris d'assaut à un navire enlevé à l'abordage. Quant à nous, ^mison du fort, attendant notre arrêt, nous avions la mine des malheureux habitants livrés au bon plaisir du vainqueur.
Pour mieux fouiller la voiture et en enlever plus commodément le contenu, nos douaniers s'appuient sur nos épaules et nous marchent sur les pieds. L'un, plus sans façon encore, voulant explorer le filet, s'assied sur mes genoux. Tous , d'un commun accord , nous fer nient le passage et nous empêchent de descendre. Ils avaient leurs raisons : on ne voulait pas nous donner le temps de faire disparaître la fraude si elle était dans la voiture, parce qu'il y avait une prime pour celui qui la découvrirait le
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de leur peine. Je les payai grassement. Ils Tcjetèrait Ma loin mon offre; il fallut la doubler. Ils acceptèrent, nak non sans difficulté.
Tallais quitter la douane, lorsque je fus arrêté par use nouvelle demande. Je croyais que le déchargement cohh prenait le rechargement : erreur profonde ; les port^ux qui déchargent ne sont pas ceux qui chargent. Il fallait â €eux-<;i la même somme que j^avais donnée aux premiefs. Les centimes additionnels du postillon Tinrent clore la liste des réclamations.
La bourse allégée, mais la conscience nette, je m^étais réinstallé dans la voiture. En attendant le départ, je voidv essayer de dormir. J'avais à peine la tête sur le coussin, que je fus réveillé par un grand bruit qui se faisait à Tavant : TAnglaise avait bravement repoussé par une fin de non recevoir toutes les réclamations auxquelles mes compagnons et moi avions, il faut le dire, si débonnairement cédé. Pour mettre d'accord tout le monde, elle ne voulait donner à personne , et , sans s'effrayer le moindrement de leurs criailleries , elle les envoyait tous promener , Fétat-major comme les soldats, le civil comme le militaire, les menaçant de la reine d'Angleterre, de l'ambassadeur, du général, du Pape, du roi de Naples, toutes choses dont ils semblaient assez peu se soucier.
Le postillon, cousin ou ami de tous ces gens, craignant de se mettre mal avec eux, ne se pressait pas de partir; le courrier, qui était en retard, lui en donna l'ordre. C'était plus facile à dire qu'à exécuter. Arrêtés par la foule suspendue aux roues et retenant les chevaux, notre position était la même qu'à Tivoli. Mais la scène ici, se passant aux flambeaux, était bien autrement dramatique : un peintre de genre y aurait trouvé le sujet d'un tableau. 11 suffisait d'en relever un peu l'intention et , au lieu d'une dispute de marchandage, d'en faire un enlèvement où l'Anglaise,
njeunie de dix ans, eût été entraînée par les bandits sur rinvitation d*an chef devenu amoureux et qui, le chapeau i la main, lui déclarait ses sentiments.
La chose se termina plus prosaïquement : le jeune Anglais, tandis que la dame avait le dos tourné, mit fin à la querelle par le même procédé qu'il avait employé avec rhôte* Ce digne jeune homme était notre providence. Pnisse-t-elle favoriser ses amours !
Echappés aux habitants de Fondi, nous avions à nous ^rer des mains de ceux des campagnes, fort sujets, oonune on sait, à demander Taumône Tescopette à la main et le poignard aux dents.
La lune resplendit toujours. En vérité, je commence à être de Tavis du Gascon qui prétendait que la lune de son pays éclairait aussi bien que le soleil de Flandre. Il n'est personne qui n'ait remarqué que la lune grandit les objets et souvent les embellit: sous ses rayons, les massifis d'arbres qui bordent la route et Teau argentée du canal, dont nous continuons à suivre la rive , sont d'un charmant effet. Dans les éclaircies, nous voyons de vastes pâturages, et, de loin à loin , un boeuf paissant , mais pas une seule habitation.
A l'horizon brille un grand feu. Malgré la distance, on distingue des silhouettes d'hommes, probablement des bergers. Des gardiens de la route, ou ce que l'on nomme ainsi, montrent par instant leurs têtes à travers les arbres, en nous laissant douter s'ils sont là pour nous défendre 4H1 pour nous attaquer.
Notre postillon nous avertit de temps enlemps, par un cri d'alarme, de ce qu'il voit ou croit voir ; et un mouvement qui se fait sur l'impériale annonce que le courrier et une espèce de militaire que nous avons pris au dernier relais, préparent leurs armes.
Les cavaliers d'escorte se montrent enfin, et nous pou-
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YODS comprendre, au ton du courriert qa*il leur adresse des reproches. Ceux-ci prétendent qu'ils nous suivaient à pn de distance; mais leurs chevaux, frais et reposés, pronvéat assez que cela n*est pas vraL
Nous sommes ici dans la Campanie et le pays des Arunces. Nous relayons à Itri.
C'est près d'itri qu'on rencontre des restes de ces monuments dits Cycloféens. Qui les a élevés? Cest ce que nul ne sait, car cyclopéen n'est qu'un nom de conventkm. On trouve de ces débris même en Amérique et dans des îles perdues de l'océan indien. Sont-ils l'œuvre d'un sed peuple dont les rameaux s'étendaient sur toute la tene, peuple qui précéda l'étiolement et la division de la race primitive et la confusion des langues? Cela est possible, mais le contraire l'est aussi : l'analogie de certains moniiments, comme de certains mots , ne prouve pas toujonis une même origine , ni conséquemment une même Camille. Le principe des arts et des langues est partout le même. Les enfants de toutes les races font des e£forts semblables pour agir et pour parler; il en résulte des mouvements et des sons dont le rapprochement est frappant. Il en est de même de leurs premières œuvres.
A quelle époque vivaient ces nations? Quelles sont-elles? On ignore jusqu'à leur nom. 11 viendra donc un temps où Ton aura oublié le nôtre ; un temps ou l'on se demandera à quelle période du monde appartenaient les peuples qui ont construit les monuments qui couvrent aujourd'hui l'Europe? Cette Europe si riche, si peuplée, à son tour deviendra déserte comme le sont devenues tant d'autres régions qui furent, pendant des siècles, couvertes de cités.
Non-seulement la civilisation se déplace, mais avec elle les nations : des contrées sont aujourd'hui inhabitées, non parce que les habitants en ont été anéantis, mais parce qu'ils les ont successivement abandonnées.
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Tout annonce que le nombre des créatures humaines a yarié extrêmement. Ce nombre a crû ou décru par des causes qn*il serait difficile d'apprécier ; mais ce qui paraît démontré , c'est que la population est maintenant , en Europe, dans une période de croissance. Combien cela durera-t-il? A quel chiffre peut s'élever, dans chaque localité, la quantité d'êtres humains sans qu'ils en souffrent et s'étiolent? La mauvaise répartition de ces chiffres n'estelle pas une des grandes causes de la misère et des maladies? Les campagnes désertes ou sans culture sont jnalsaines ; les villes trop peuplées le sont aussi , et la misère y est toujours à côté de la richesse.
A ceci, il n'y a de remède que dans le bon sens de chacun; ks lois coërcitives n'y feront rien. Malgré la population croissante de l'Europe et spécialement de notre France, il y a encore de la place pour s'y étendre. La masse prodigieuse de terres incultes ou à demi-cultivées et ne produisant, faute de bras, que le quart de ce qu'elles pourraient produire, m'a fait souvent demander ce que vont chercher les émigrants en Amérique, lorsqu'à leurs portes ils ont des champs qui appellent leurs soins?
Cette observation s'applique également à l'Italie. Ces vastes terrains que nous traversons sont de ceux qui attendent la charrue et qui probablement l'attendront encore longtemps.
Nous en sortons enfin. La rade et la ville de Gaëte s'offrent devant nous, spectacle splendide éclairé par le soleil levant.
Nous voici à Mola-di-Gaëte. Cinq villes ou divisions de ville entourent le golfe: Gaëte forteresse, Gaëte bourg, Gaëte marine, Gaëte-Castellone et Mola-di-Gaëtê. L'ensemble forme un des plus riches tableaux que je connaisse : la pureté de l'air, l'éclat du jour, la mer calme, la rentrée des bateaux pêcheurs qui viennent déposer sur le quai des
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pouflODS aux couleurs variées, tout ici eontribiie à einbcffir b scène.
Le roi de Naples a su apprécier cette magmOque poôtiou: il y possède une maison où il est en ce moment.
Le courrier de Rome à Naples et réciproquement ne patfl à Gaëte que tous les deux jours. Or, chose asseï cnrieoR et qui prouve bien le laisser-aller de ce pays, c*est que k service des dépêches de Naples à Gaëte, le jour où il n^ a pas de courrier, y est fait, même quand le r<n y est, par deux commissionnaires et deux ânes qui font chacun la moitié du chemin. 11 arriva qu'un jour oii le roi attendait des lettres pressées, le commissionnaire ne vint pas. Ou s'inquiétait fort, quand, après six heures de retard, il parut enfin. On lui demanda ce qui était arrivé? 11 montra soi âne en disant : era ammalata la povera he$tia. Pour soigna ranimai, il s'était arrêté en route. Si l'histoire n^est pas vraie, elle est vraisemblable pour quiconque connaît Naplei et sou administration.
Tandis que, sur la rive, je humais avec délice l'air fraîi de la mer, voilà qu'un trouble-fête veut recommencer la vérification des passeports. Ce n'est pas tout : on nom enjoint de conduire nos bagages à la douane, où ils doivent être vérifiés de nouveau. Nous nous récrions sur une telle exigence, en rappelant que déjà ils l'avaient été deux fois. On insiste , mais l'on nous fait entendre qu'en donnant chacun deux carlini nous éviterons cette troisième visite. On pense bien que nous nous empressâmes de les donner.
Nous nous croyons quittes, mais les portefaix prétendent être payés comme s'ils avaient porté nos bagages à la douane , les chargeurs et déchargeurs comme s'ils les avaient charges et déchargés, et les visiteurs comme s'ils les avaient visités. Il fallut bien encore en passer par-là.
Ici, je crus m'apercevoir que nous étions dupes et que tous ces gens, qui peut-être n'étaient ni douaniers, m
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ebargeurs, ni portefiaix, avaient abuse de notre innocence. Les rires goguenards de quelques-uns , quand ils eurent notre argent, me confirmèrent dans cette opinion. Je remarquai aussi que FAnglaise, qui montrait les dents et qui les menaçait , non du roi , non du pape , non d^un ambassadeur, mais des galères, en les traitant de ladroM^ birbanti^ ecuMglie, ne paya rien ni ses compagnons non l^os. Singulier pays !
Avant de partir, on nous montra le lieu où Cicéron fut assassiné par ordre d'Antoine, qui ne retira de ce mauvais coup ni bonnenr ni profit.
En quittant Mola-di-6aëte , on passe le Carigliano sur un beau pont de fer tout neuf, et Ton quitte le Latium pour entrer dans la Campanie.
A Santa-Agatha, nous nous arrêtons pour déjeûner. La poste ne se presse en ce pays que dans les mauvais pas et quand elle croit avoir les voleurs à ses trousses. Maintenant, nous sommes en plein jour, la campagne est sûre, à quoi bon essouffler les chevaux? Pourvu que les lettres arrivent, quMmporte une demi-journée de retard! Nous déjeûnons donc à notre aise, et nous avons le temps de voir les débris d'un amphithéâtre, celui de Tantique Mintnme qu'illustra Marius.
En sortant de Santa- Agatha, on trouve encore une fort belle vue, toute différente des autres: un village, qu'on aperçoit sur la montagne, se compose d'un couvent, d'ui;i palais qu'on nous dit être celui des Garaffa, et de quelques baraques. Les extrêmes se touchent : là , ils sont d'un effet fort bizarre. A droite et à gauche de la route sont les restes d'un grand aqueduc antique.
Kous voici à Capoue, où commence pour nous une nonrelie série de misères. A la porte, nous sommes arrêtés par la police militaire qui soumet nos passeports à un examen et nos personnes â une confrontation avec les
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signalements du registre des suspects. Cétait la troisième fois, depuis Rome, que nous passions à cette enquête. On ne s'y habitue pas, et quelque blanc qu^on soit, de chaque feuillet que Texaminateur retourne on croit voir sortir un halte-là. 11 suffit d'une ressemblance de nom ou de figure : dans ce pays, on est fort heureux de ne ressembler qu'à soi-même et de ne se nommer comme personne.
Enfin, notre interrogatoire est clos, nos passeports sont visés , le cachet y est mis , et nous sommes autorisés à entrer dans Capoue. Vive la liberté ! Mais .de cette liberté il faut ici jouir vite, car on n'en profite pas longtemps: k peine ayions-nous fait vingt pas dans cette cité bizarre, qu'on nous crie: olà! et que derechef on nous demande nos passeports. Nous nous étonnons d'abord, mais nous comprenons ensuite. Ici, il y a deux polices : Tune contrôle l'autre. Nous avions satisfait à la police militaire, il fallait bien passer par les mains de la police civile. Nous en sortîmes absolument comme nous étions sortis de celks de la première : en payant.
Deux polices pour une seule ville, c'est beaucoup, et pourtant nous en fûmes bientôt à regretter qu'il n'y en eût pas une troisième ou une police municipale ; elle y serait pour le moins aussi utile que les deux autres. Durant toute la route, à chaque station, à toutes les montagnes, nous avions été pourchassés par les mendiants toujours importuns , insolents quelquefois , et pourtant c'étaient des agneaux auprès de ceux de Capoue. A peine étions-nous relaxés par l'autorité, qu'une nuée de gens de tout âge et de toute forme, qui n'attendaient que ce moment, débouchent de toutes les rues, de tous les carrefours, entourent la voiture et la suivent au pas de course. Les plus agiles s'élancent derrière ou montent dessus. Deux s'introduisent à moitié dans la voiture même, en passant leur tête par les ouvertures des glaces que nous n'avioas