BOUTE DE NAPLES
noire et sa casaque blanche ; il tient à la fois de Farlequin bergamasque et de notre pierrot parisien. Il ne s*agit pas d^ailleurs ici d^une simple marionnette, celui que nous avons sous les yeux est bien de chair et d^os. C'est un iiomme de cinq pieds six pouces, chantant une chanson du pays qui fait tressaillir d'aise notre peintre. Il a retrouvé sa patrie d'adoption.
Au sortir de la ville, le postillon se débarrasse, non sans peine, du compagnon incommode qui s'est installé derrière hii. Le courrier signiGe aux autres de descendre des portières: des huées, voilà ce qu'il obtient; nul ne bouge. Qndques coups de fouet leur font enfin lâcher prise. Le postillon , qui sait ce qui va nous en revenir , prend le galop, mais pas assez vite pour que les pierres que nous lancent ces drôles ne viennent tomber autour de la voiture. Tels furent leurs remercîments de nos aumônes et leurs souhaits de bon voyage. Voilà un pays civilisé !
Au relais d'Âversa , les mendiants nous accueillent en gens sûrs de leurs droits : on les prendrait pour les autorités du pays. Nous avions eu soin de lever les glaces et de fermer les portières. Ils les ouvrent. Nous les refermons; ils les ouvrent de nouveau. Indignés de cette insolence, nous les menaçons de ne leur rien donner. Alors les injures et les malédictions pleuvent sur nous : les jeunes nous montrent le poing , les vieux le bâton sur lequel ils s'appuient, mais ils se bornent là : on ne nous jette pas de pierres. Sensibles à ce procédé , nous leur faisons notre offrande. Ils paraissent satisfaits, et au départ ils ne nous poursuivent pas. Décidément, ils valent mieux qu'à Capoue.
Ici encore, aux mendiants près, un air de fête est répandu partout : les hommes et les femmes sont dans leurs plus beaux atours, ce qui ne les empêche pas d'être fort laids. Jusqu'à présent, je ne m'aperçois pas que Vénus et
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les Grâces aient fait élection de domicile sur la terre de Naples.
Après Ayersa, nous trouvons une route détestable et qm contraste avec celle que nous avions parcourue jusqu'alors. On nous en explique le motif: le roi prenait le chemin de fer et ne passait jamais par-là.
Nous voici à l'entrée de Naples , mais non encore dedans. Nous n'avions eu affaire qu'aux troupes légères de la police et de la douane. Ce que nous considérions comme des victoires n'était donc, en réalité, que des combats d'avant-postes. Ici, le gros de l'armée nous attendait, et nous éprouvâmes une singulière émotion en nous trouvant en présence de ces deux corps redoutables, flanqués de registres plus gros que ceux qui nous avaient menacés jusqu'à présent. Sans doute notre première rencontre au Portello avait été un succès , nous avions pu entrer dans le royaume; mais pénétrer dans la capitale était chose beaucoup plus sérieuse : pour cela , il fallait obtenir une capitulation et patente nette sur tous ks points. Nous avions subi la question ordinaire, restait la question extraordinaire , c'est-à-dire l'analyse raisonnée de nos eifets, de nos papiers, de nos personnes. Espérons que nous sortirons de cette épreuve comme des autres.
Naplei, Pauilippe, Âgiai», la SalfaUra, Ptuialat.
Enfin, nous sommes dans Naples, ce qui prouve qu'avec de la persévérance on arrive à tout. Si cette ville reçoit encore des étrangers, ce n'est pas la faute du gouvernement qui, aidé de ses commissaires et de ses douaniers, en défend vaillamment rentrée. En Chine on ne fait pas mieux, et le Céleste-Empire n'est pas entouré d'une ceinture d'avanies mieux organisée. Puisque nous avons surmonté tous les obstacles et endormi tous les dragons, nous n^avons plus qu'à jouir des délices des jardins d'Armide.
Après Rome calme, froide, compassée, Rome devenue place forte et ville de garnison, Naples apparaît comme une courtisanne en goguette. C'est une foire perpétuelle, une grande kermesse où cavaliers, piétons, Imaroni, seigneurs , femmes , enfants , vieillards , abbés , moines , soldats, tout le monde enfin paraît en liesse et prêt à entrer en danse.
La solennité du dimanche , en jetant dans la rue la
éU CHAPITBE XXIV.
partie ouvrière de la population qui n^ est pas d^ordinaire, augmentait d^autant ce mouyement, unique en Italie, et qu*on ne retrouve que sur les boulevards parisiens.
Je vais descendre rue dei Fiorentini, à Fhôtel dd Commercio, trës-fréquenté des Français qui tous connaissent le père Martin, son propriétaire. Cet hôtel est renommé pour sa table et ses vins, de même que ceux de Chiaia, le faubourg Saint-Germain de Naples, le sont pour leur bdie Tue et la cherté de leurs appartements. Mais, comme ob trouve cette belle vue dès qu'on met le pied dehors, f ai cru inutile de payer si cher ce que j*aurais partout pour rien, et j'ai préféré une bonne table à une belle fenêtre.
J'avais fort mal vécu depuis trente heures, mon premier soin fut donc de me faire servir à dîner. On m^improvisa un menu qui eût pu satisfaire le plus difficile. On y joignit un vin blanc de Caprée qui, vieilli en bouteille, n*a de supérieur que le Lacryma-Christi blanc dont je fis la connaissance le lendemain.
Rien de tel que Fabstinence pour relever le goût des choses. Depuis Bologne, ne rencontrant que des breuvages dont Fodeur seule me révoltait, je m'étais mis à l'eau et a l'eau d'auberges où l'on a peu de profit à la donner bonne; aussi le viu de M. Martin, rafraîchi d'une eau pure et glacée, me parut à la hauteur de sa réputation.
Après le dîner, je vais à la rue de Tolède. J'y trouve, comme sur la route, la foule dans tous ses atours du dimanche, et de nombreux équipages avec leurs chevaux empanachés. Pour la première fois je pris goût à ces voitures traînées par des mules qui, à la vérité, ont très-bon air sous leurs beaux harnais.
Parmi les promeneurs à pied, je remarque des collégiens marchant deux à deux, en frac militaire et coiffés d'un tricorne emplumé comme ceux de nos officiers d'étatmajor. Ils sont commandés par des prêtres en soutane,