NAPLES, POUZZOLES
de qui le costume contraste singulièrement avec celui de leurs brillants soldats dont quelques-uns ont la taille degrenadier.
Cependant ce défilé d*écoIiers m*étonne moins qu'une troupe de jeunes filles marchant aussi deux à deux, ayant en serre-file et pour conducteurs quatre abbés de vingt à vingt-cinq ans.
Un peu plus loin venait une troisième bande moins brillante, mais plus nombreuse : elle se composait dMn* dividus déguenillés, cheminant processionnellement en chantant ou plutôt en nasillant ce que je pris pour du latin. C'était probablement les notables de Thonorable corporation des mendiants.
Chaque fois que je passais devant un café, j'étais accosté par un monsieur bien couvert qui, très-respectueusement, le chapeau à la main, venait me proposer de me présenter à una bella signora. Il m'accompagnait ainsi une dizaine de pas, en décrivant avec toute la poésie méridionale les charmes incomparables de cette divinité qui n'avait pas moins de vertus que de grâces, et il ne me quittait que pour faire place à un autre qui, non moins révérencieux, m^offrait une autre déesse tout aussi belle et tout aussi honnête. Heureux pays oh l'on peut ainsi célébrer en pleine rue le mérite des femmes !
Il paraît d'ailleurs que l'industrie de ces messieurs, trèsflorissante à Naples, n'y est pas prise en mauvaise part; elle y a pour devise: Honni soit qui mal y pense, et s'exerce à la barbe des agens de police, à haute et intelligible voix.
Comme il n'est pas de si laide coutume qui n'ait son motif et son bon côté, il résulte de celle-ci que les rues de Naples, de même que celles de Rome et en général de toutes les villes d'Italie, sont nettes de certaines femmes qui pullulent dans les capitales des autres états. On n'y 1 19
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Toit pas même de ces matrones chargées de la partie diplomatique des amours ; ce soin est ici entièrement désola aux hommes qui feraient un mauvais parti à Faudacieuse osant empiéter sur leurs droits, on peut même dire sur leurs fonctions, car, à la protection dont ils jouissent, on les prendrait pour des fonctionnaires jurés et patentés.
Si cette pratique n'est pas plus morale dans Fintention, elle Test assurément dans ses résultats ; on ne peut nier qu'elle n'ait amorti plus d'une mauvaise pensée et prévenu plus d'une chute: tel qui aurait cédé aux chants de la syrène ou à l'attrait de ses regards, résistera comme un saint à une séduction anonyme ou a la tentation présentée par un intermédiaire à moustaches.
Je prends un cabriolet et me fais déposer à cette promenade qui précède Chiaia, sorte de marché fashionable dont le nom ne me revient pas. Là étaient étalés fort proprement des huîtres, des moules, des oursins, etc., fruUi di mare comme on les nomme, ouverts, tous prêts à être mangés, et si appétissants qu'ils me faisaient regretter d'avoir dîné. Aussi de nombreux amateurs allaient s'asseoir à de petites tables placées au bord de la mer et se régalaient de ces coquillages qu'ils avalaient sans pain, en buvant des verres d'eau fraîche dont on fait, à Naples, une consommation tout aussi grande qu'en Orient.
Ici , la vue est certainement une des plus belles du monde : à gauche, on a le Vésuve et la côte de Portici ; à droite, celle de Baye ; en face , les îles du golfe. Mais pour embrasser tout cet ensemble, il faut s'embarquer et s'avancer un peu dans la rade. De nombreux canots et d'adroits bateliers sont toujours là pour vous y porter commodément et à peu de frais. Le jour baissait , et je remis cette excursion au lendemain.
Je continuai ma promenade jusqu'à ce que la nuit fût tout-à-fait noire, et quand je voulus retourner chez moi|
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je ne retrouyai plus ma route. Je demandai Yalhergo del Commerdo ? Mais on ne savait ce que je voulais dire ; nul Bravait entendu parler de cet hôtel. Par malheur, j'avais complètement oublié le nom de la rue ; je savais seulement qu'elle donnait dans celle de Tolède , et je pris le parti d'explorer toutes les voies qui se présentaient sur ma droite, car je me rappelais qu'en allant vers le pont, cette rue était à gauche.
Je cherche longtemps ; enfin, je crois la reconnaître, et je demande à la première porte ouverte Valhergo del Commerdo? Là encore on me -répond qu'on ne la connaît pas.
J'explore une autre rue sans plus de succès. Je reviens à celle-ci et, cette fois, je suis sûr que c'est la mienne, car je distingue une maison en réparation qui m'avait frappé au départ ; et pourtant je ne retrouve pas l'hôtel, et pas un fanal , pas une enseigne n'annonçaient qu'il y eût d'hôtel dans ce quartier.
' J'en perdais la tête. Accablé de fatigue , j'étais décidé à aller demander un lit dans la première auberge venue : je fais une dernière tentative en m'adl%ssant à un cabaret qui était encore ouvert et où je voyais plusieurs, individus attablés. On s'y consulte , et la solution allait encore être négative , quand un des buveurs est frappé d'une inspiration soudaine: — La casa Martmo, s'écriet-il en se touchant le front. — Oui, lui dis-je, c'est cela. — C'est que l'hôtel du Commerce, connu de tout Naples, ne l'est que sous le nom de la maison Martin, et n'a nullement, à l'extérieur, l'apparence d'une auberge. Je ne la voyais pas, et j'en étais à cinquante pas.
Rentré chez moi, je ne tardai pas à me coucher, et, malgré le bruit qui ne cesse jamais à Naples, je dormis profondément.
Quand je dors fort, je n'ai pas besoin de dormir long- «temps. Aussi je me lève de bonne heure et je vais au port
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pour y louer un bateau et aller me baigner en rade. Fea avais choisi un à ma convenance et fait prix ayec le bâte* lier ; mais ayant mon arrivée, il était en train de disputer avec un de ses camarades. Notre accord fnt^ il se remit à sa dispute, sans plus s'inquiéter de moi. Je lui dis de partir. 11 entra dans son canot, puis en ressortit immâiia* tement pour continuer à se chamailler, et nonobstant mes injonctions, dix fois il recommença ce manège.
Fatigué de l'attendre, je passai dans un autre bateau, et j'étais déjà loin qu'il ne s'était pas aperçu de mon départ Ëniin, il se retourna et, ne me voyant plus, il resta là, bouche béante ; puis sa colère éclata de plus belle. Ce ne fut pas à moi qu'il s'en prit, pas même à celui qui m'enlevait, ce fut à son adversaire; et en m'éloignant je les entendis criant plus fort que jamais, se menaçant du poing, du pied, des dents, des ongles, mais se gardant de se toucher: c'est toujours ainsi qu'on se mesure à JKaples.
Le marin dont j'avais pris la barque était jeune et intelligent. 11 me conduisit dans un endroit fort convenable pour le bain, en me rassurant contre le pesce cane et le pesce spada dont, en traversant la poissonnerie, j'avais va une hure armée d'une pointe de trois pieds parfaitement afiilée dont je me souciais peu d'essayer la trempe. Il paraît que ces bêtes honnêtes portent ceci comme ornement et nullement pour dépecer les chrétiens desquels ils usent fort peu, m'assurait mon conducteur. 11 était moins certain des bonnes intentions du pesce cane (requin); mais on m'avait si souvent fait peur de celui-ci, que je commençais à m'y accoutumer.
Eu revenant du bain, j'allai voir l'église de Saint-Vincentde-Paul, construction moderne imitée du Panthéon. L'emplacement de ce temple et la colonnade qui s'élève à droite et à gauche, le palais du roi d'un côté, celui du prince de Syracuse de l'autre, la belle place Largo-del-Palaao
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qui est devant, tout cela forme un magnifique ensemble.
C'est sur «^ette place qu'est la statue en bronze de Charies UI et celle de Ferdinand !•% par Antoine Cali.
jje yisite ensuite le port marchand et le port militaire. Deux frégates sont en rade, et dans le bassin plusieurs vaisseaux désarmés.
De là, je vais à la poste, où j'espérais trouver des lettres de France. Je cherchais le bureau poste restante, quand un personnage d'agréables manières et d'une tenue irr^ prochable me dit en bon français, bien qu'avec l'accent étnmger :— Vous êtes Français, monsieur, et vous attendei des lettres; je viens moi-même d'en chercher et je puis vous indiquer où vous devez les réclamer. — Il me conduit au guichet. H n'y avait rien pour moi. Je me confonds en remerctments et je me dirige vers la façade du palais du roi que je voulais revoir. Il me suit en causant, avec assez de discernement, des monuments qui nous entourent.
Tout-à-coup, regardant sa montre, il me dit qu'il était obligé de me quitter, et, souriant, il ajouta qu'un Français devait comprendre mieux que personne qu'on ne pouvait manquer à un rendez-vous donné par une dame.
La confidence me parut un peu étrange, mais je l'attribuai au laisser-aller italien , et je lui rendis son salut presque cordialement.
Il s'éloignait quand, se ravisant, il revint sur ses pas et me dit: — Mais j'y pense, cette dame a une sœur, une charmante jeune fille ; vous êtes étranger, c'est une con- Baissance à faire. Et il renouvela son clignement d'yeux qui , cette fois , me fit voir clair. Je compris à qui je parlais et je lui tournai le dos, un peu honteux de m'être ainsi laissé prendre, moi qui me pique de deviner l'état d'un homme sur sa figure.
Je prends une voiture et je me fais conduire au Campo- Santo nuovo, hors la porte Capuana. Le cocher, que j'avais
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déjà employé la veille, est un drôle, gai, intellîgeiitt décidé et condaisant à meireille comme presque tous les cochers de ce pays, les premiers du monde. Il m^ayait inspiré une sorte de confiance, et il y aurait trouvé son compte s^fl avait pu résister longtemps au plaisir de me voler. Saurai occasion de reparler de lui.
Nous suivons la Strada-Notana , d^où Ton jouît de la plus magnifique vue. Ce cimetière, qui ne date que de 1840, ressemble à une ville. Il a ses rues, ses temples, ses palais entourés de jardins distribués à Tanglaise, ornés des {dos brillantes fleurs et plantés d*arbres précieux : c^est le plus beau cimetière que j'aie vu et probablement qui existe. Dans ces monuments, dont le seul défaut est Tentassement dans un espace proportionnellement trop petit , les architectes et les sculpteurs ont rivalisé de goût et d'élégance et quelquefois aussi d'étrangeté. On compte dans ce luxueux champ de repos, cent soixante chapelles appartenant aux cent soixante congrégations de Naples , un grand nombre de statues et de bas-reliefs , et quatre cents colonnes ; ceci en attendant mieux, car chaque jour envoie des recrues à celle colonie nouvelle, mais dont la population n'émigrera plus. C'est dans ce Versailles de la mort que tout ce qui est riche à Naples se prépare un palais. Chaque famille , chaque communauté consacre à Fenvi , depuis treize ans , une partie de son avoir pour embellir cette ville des trépassés : c'est la mode.
Une autre cité d'oulre-tombe que je me proposais de visiter était les catacombes. J'y avais éprouvé de si étranges sensations, que j'étais curieux de savoir s'il m'en resterait quelque chose. Quand nous y arrivâmes, les vétérans gardiens étaient prêts à se mettre à table, et ce dérangement de leur habitude paraissait les contrarier fort ; mais quand ils virent briller un écu , ils s'empressèrent d'allumer leur fanal.