PROCIDA, IS€HU
Ceux dont je parle ici étaient des jeunes gens allemands, étudiants je crois, et dont je n^ai rien dit parce qu^ils paraissaient vouloir rester entr'eux, et qu^entourés d*Qn Anage de fumée qui sortait de leurs énormes pipes , je mutais senti peu disposé à franchir cette barrière. Cependant le mal de mer avait fini par leur faire tomber des lèvres pipes et cigarres, et c'est alors que j'avais échangé quelques paroles avec les moins malades.
Quant à notre pauvre abbé milanais, pouvant a peine se soutenir, il allait se coucher ; son frère nous dit qu'il lui tiendrait compagnie. Là-dessus, tous rentrèrent dans Tau* berge, sauf M. Cuomo pressé de rejoindre son ami qu'il craignait de trouver mort, et un moine qui retournait à son couvent.
Me voilà donc à côté du moine également monté sur un âne , son élève sans doute , car il était encore plus beau que le mien, et d'un embonpoint qui faisait envie. Mon ânier n'étant qu'un enfant de dix à douze ans, j^avais besoin d'un guide. Le gros garçon du bord, que je croyais agonisant, était tout-à-coup ressuscité à la vue de sa jeune femme qui l'attendait sur le rivage avec une jatte de café. La chose prise, il s'était offert de nouveau pour me conduire. Il n'avait absolument rien de la mine de mon coquin de la veille ; c'était une figure placide et franche qui tout d'abord m'avait inspiré confiance. Les poignées de main, et même les coups de chapeau que lui donnaient les habitants, une assez belle maison qui était la sienne, enfin ses manières plus relevées que celles des guides ordinaires, me prouvaient qu'il devait figurer parmi les demi-notabilités de l'endroit: ce n'était plus un laza* rone, c'était un bourgeois.
M. Cuomo, qui m'avait recommandé au moine, nous conduisit jusqu'à la montagne.
Iscbia, située à environ six lieues de Naples, à une de 1 20
Procida, à six de Caprée et à sept de Ventolene, n^est qu'une portion de Tancienne île qui, en 1302« disparut en partie à la suite d'une éruption volcanique. La viQe d'Ischia, où nous étions, a quatre mille habitants; Ffle entière, qui a cinq lieues de tour, en a vingt mille.
La ville d'ischia est placée en éventail sur un bloc de basalte élevé d'environ deux cents mètres, et, sauf la rue qui borne la rive, on peut comparer les autres à des escaliers de moulin. Je recommande particulièrement aux cavaliers dont les talons ne sont pas ferrés comme ceux des ânes du pays, et qui n'y portent que des clous purs et simples, de faire attention à la descente, s'ils tiennent à l'intégralité de leurs membres.
Nous avions débuté par le plus facile, et fait le tour de la partie de l'île qu'on nomme la marine. Bientôt noiis commençons notre ascension à travers des vignes, des figuiers, des mûriers, etc. De petits champs, disposés par étages couverts de blé et de légumes , annonçaient une culture perfectionnée. Pas le moindre coin de terre n^était perdu ; partout où une graine, un noyau ou un rejeton pouvait pousser, on l'y avait mis.
On voyait peu de maisons; elles disparaissaient dans cette forêt d'arbres fruitiers, ou derrière des pointes de lave ou des amas de scories dont la décomposition n'était pas encore assez avancée pour se prêter à la culture.
Notre moine, arrivé au sentier qui devait le conduire à son couvent, me quitta ; il n'avait pas ouvert la bouche. Je regrettai son âne qui avait des yeux magnifiques. Je n'eus donc plus pour compagnie que le mien, son petit conducteur et mon guide qui se nommait Antonio Lorendino.
Aux vergers succédaient des massifs de châtaigniers qui nous garantissaient mieux de l'ardeur du soleil, plus âpre sur la lave que partout ailleurs. Alors, nous allions grand
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train : les ânes de ce pays sont véritablement de vigoureuses bétes, il est inutile de les stimuler. Le mien, plus pressé que moi, m'aurait volontiers laissé en route. C'était, pour Fescalade, un brave et digne âne : avec lui j'aurais pu monter à l'assaut; s'il manqua de me tuer en descendant, il y eut certainement plus de ma faute que de la sienne.
Cependant nous montions toujours. Partout nous voyons surgir de belles vignes dont les ceps vigoureux dédaignent Féchalas. Ce sont elles qui produisent ce vin jaune qui, lorsqu'il est fait avec soin et qu'il a vieilli en bouteille , est, à Naples, justement estimé.
A force de grimper, nous arrivons sur un sommet que la dureté des laves et leurs émanations soufrées rendent encore improductif: c'est ce qu'on appelle le volcan, reste de celui qui a bouleversé l'île. Inoffensif aujourd'hui, il dort; mais il faut se méfier du sommeil de ces montagnes sournoises.
De là, nous gagnons un point d'où le plus magniGque panorama se développe devant nous. Toute l'île est en vue , et l'œil embrasse un horizon qui s'étend à près de trente lieues. On voit la côte de Naples, depuis le cap Circello jusqu'à Caprée , avec ses îles , ses montagnes ; celle de Gaële et de Terracine, les sommets des Abruzzes et toute la partie de l'Apennin qui entourent le Vésuve.
En admirant cette île charmante, si bien cultivée et dont les habitants , comme à Procida , paraissent contents de leur sort, je ne pouvais m'empécher de penser à un événement possible. Avant 1302, cette île était plus grande, plus belle, plus riche, plus peuplée encore qu'elle n'est aujourd'hui. Peu d'instants suffirent pour en faire disparaître une partie et faire de l'autre un monceau de cendres qui n^a repris, qu'après un temps bien long, sa fertilité primitive. Qui sait si une éruption nouvelle ne fera pas un jour ce que la première a fait? Le Vésuve aussi et beau-
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coup d^autres volcans ont couvé, pendant des siècles, lenr feu sous une cendre qu^on croyait éteinte. Cest décidément un vilain voisinage que celui des volcans.
On me parla d'antiquités, mais je n'en voulus pas vob. Je ne me souciai pas davantage d'aller à Fermitage quand on me dit qu'ainsi qu'à celui du Vésuve, on y vendait da vin : je n'aime pas les ermites cabaretiers.
Cependant, il fallait déjeûner. Mon guide, jeune homme prudent s'il en fût, avait expédié le petit ânier à la ferme la plus voisine pour annoncer notre arrivée et demander l'hospitalité, car nous étions loin des villages et des aiF berges. L'ânier revint nous dire que nous serions les bien-venus et qu'on allait, si nous le voulions, nous ùdre rôtir un lièvre. La béte m'eût fort convenu si elle avait été cuite, mais comme il nous annonça qu'elle était encore dans sa peau, ne voulant pas manquer l'heure du paquebot, je fis répondre que nous nous contenterions de ce qui était prêt.
J'étais descendu de ma monture, la route étant ici peu praticable, même pour les ânes. Lorsque je me remis en selle, ma jambe toucha une des boucles de la sangle et je déchirai mon pantalon du genou à la ceinture , ce qui me mettait dans une position un peu débraillée. Mais Lorendino était homme de ressources. En envoyant l'ânier prévenir que nous dînerions sans le lièvre, il le chargea de rapporter une aiguille et du fil, et bientôt il eut achevé une couture, sinon classique, du moins suffisante pour me permettre de faire une entrée décente chez mon hôte qui, avee sa femme et sa fille, nous reçut à la porte de la ferme.
On avait dressé la table dans la chambre d'honneor; mais, à mon grand désappointement, on nous attendait pour savoir ce que nous désirions qu'on mît dessus. Le choix était restreint : nous pouvions opter entre du beurre et des œufs. Nous prîmes l'un et l'autre. Il ne restait plus
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qa^k déterminer comment nous les emploierions. Pour conseryer Tintégralité de nos deux plats, je décidai que les œufs seraient servis à la coque et le beurre en tartines.
Le service ainsi établi, j'invitai mon guide à se mettre à table avec moi. 11 fit des cérémonies, mais comme quelqu'un qui n'est pas fâché qu'on insiste, et je vis que cette marque de considération que je lui donnais en présence de mes hôtes ne le flattait pas médiocrement.
Tandis que nous mangions les tartines et que cuisaient les œufs, mon homme, qui trouvait le déjeûner court et regrettait le lièvre que nous voyions pendu au croc, découvrit dans un coin un paquet de macaroni. Mettre habit bas, demander un poêlon, râper du fromage, placer l'eau au feu, jeter dedans le macaroni, fut l'affaire d'un instant.
La pâte cuite, il la fit, à la napolitaine, arroser de beurre fondu et saupoudrer de fromage râpé; puis on versa le tout sur un plat, et quel plat ! C'était vraiment un macaroni digne de Gargantua.
Après avoir mis en réserve la part que nous destinions au maître du logis et à sa famille, et envoyé une bonne pitance à l'ânier, nous attaquâmes bravement le plat encore fort respectable, arrosant nos morceaux du contenu d'un flacon dont l'ampleur était digne du macaroni. Les œufs frais eurent presque tort; nous ne les mangeâmes que par friandise.
Le déjeûner fini, Lorendino tira gravement une chemise de sa poche et, se plaçant dans un coin, me demanda, ainsi qu'à la compagnie, la permission d'en changer, ce que nous lai accordâmes sans difficulté. C'était un homme soigneux de sa peau, que Lorendino ; il avait eu chaud en faisant cuire le macaroni, il craignait de s'enrhumer.
Tout allait au mieux jusque-là; mais voici qu'il s'élève une difficulté à laquelle je ne m'attendais guère. Je demandai le compte, et nos hôtes, qui étaient, comme je
rappris plus tard, des fermiers aisés, me répondent qull n'y a pas de compte, qu'ils sont trop honorés de m^aToir reçu chez eux et que je ne dois rien. J'ayoue que cela me contraria plus que s'ils m'avaient demandé dix fois la râleur du repas, et j'en voulais un peu à mon conducteur de ne m'avoir pas prévenu , car j'avais agi absolument comme je l'eusse fait dans une auberge. Maintenant, après avoir mangé, bu et fait boire et manger mon ânier, son âne et mon guide aux dépens de ces bonnes gens, je ne pouvais pas me croire quitte par un bien obligé.
J'insistai donc pour qu'ils déterminassent un prix quelconque, et je voulus, sur leur refus, le fixer moi-même. 11 n'y eut pas moyen de leur faire entendre raison. S'il y avait eu une servante ou un serviteur, en lui donnant un écu je m'en serais tiré; mais il n'y avait que la fille de la maison qui n'aurait pas plus accepté que ses parents. Heureusement , une tierce personne arriva : c'était un colporteur allant vendre, de ferme en ferme, des bas et des mouchoirs. Je fis choix, comme pour moi, d'un asseï joli foulard qui me coûta huit carlins (cinq francs environ). Je l'offris à la jeune fille qui l'accepta. Le don était assez mince, et pourtant, à mon grand ébahissement, mon guide et mon ânier ne tarirent plus, le reste de la route, sur ma magnificence. On voit qu'à Ischia on peut être magnifique à peu de frais.
Malgré le bien-être que j'éprouvai dans ces montagnes, où Ton respire un air vraiment balsamique, il fallait songer au retour et nous presser de gagner la rive. Le bateau à vapeur n'attend pas, et ici il ne revient pas tous les jours. J'enfourche donc mon âne qui n'avait pas été oublié dans la distribution des comestibles, et je prends congé de mes hôtes en les priant de me dire leurs noms: ils se nommaient Romeo, la jeune fille Francesca et la ferme Frania.
Nous sommes sur une pente oti la terre d'alluvions
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arrachée aux vallées et rapportée à cette hauteur, a été distribuée sur des étagères taillées dans le roc. Chaque degré a ses vignes, ses fruits 'ou ses légumes. La montée m'avait semblé fatigante pour mon âne, la descente me parut effrayante pour moi ; elle était aussi rapprochée de la perpendiculaire qu'une pente peut Vvtre sans devenir un précipice , et il ne fallait pas , si Ton voulait conserver sa tête, regarder en bas.
Moins sûr de mes jambes que de celles de l'animal, je m'étais décidé à rester en selle ; et comme son derrière, dans cette situation, se trouvait plus élevé que sa tête, force était, pour ne pas glisser sur son cou, de me coucher sur son dos, les yeux au ciel, ce qui me préservait de voir la terre. Mais il arriva que, fatigué de la position, je veux me redresser : malheureusement, Tâne avisait en ce moment une touffe d'herbe qui s'échappait entre deux pierres, il baisse la tête à Tinstant même où je levais la mienne et me voilà faisant, par-dessus ses oreilles, la plus belle culbute que puisse faire un homme qui n'est sauteur ni par goût ni par état. C'était la première et ce pouvait être la dernière; mais, en décrivant ma parabole, j'eus l'instinct de mettre mes mains en avant, ce qui amortit le coup.
Je fus plus surpris que blessé, et je me relevai tout étourdi. Sentant que mes membres étaient encore à leur place , je remerciai Dieu que mon élan ne m'eut pas conduit, de bond en bond, jusqu'au bord de la mer, ce qui aurait pu arriver si je ne m'étais pas arrêté au premier.
Mon ânier et mon guide, qui étaient restés à muser derrière, accoururent effarés. En me voyant sur pied et prêt à remonter en selle, ils se rassurèrent ; puis se chamaillèrent: le guide accusait l'ânier, l'ânier accusait l'âne, l'âne probablement accusait son cavalier qui était le vrai coupable. Je m'exécutai franchement, je pris la chose sur moi, ce qui mit tout le monde d'accord.
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Faide d'un dard ou hariK>n, comme je le ris £adre plus tard. Il en est qui pèsent jusqu'à quatre cents Idlos. C'est d'ailleurs un excellent manger : moins sec que le thon, il m'a paru préférable. A Maples, il est fort estimé et toujours assez cher. Celui qu'on ne consomme pas immédiatement est confit dans l'huile et rendu comme thon. Les thons que nous embarquâmes en même temps étaient petits et excédaient à peine le poids de la pélamide de Marseille.
Cependant l'heure du départ était arriy^. Nous partons en compagnie de nos poissons dont l'odeur n'était pas propre à guérir du mal de mer. Aussi , quoiqu'elle fût moins forte que le matin, les dames, dont nous ayions bon nombre, ne tardèrent pas à en être prises. U y araît, entr'autres , une fille de seize à dix -sept ans , pâle et délicate, dont la figure intéressait tout le monde : c'était bien le type d'une tête de Raphaël.
Sa sœur, beaucoup plus robuste, était moins jolie. Cependant, quoique rousse, elle ayait quelque chose qui plaisait
Elle ne tarda pas à être malade à son tour. La mère seule, qui était infirme et ne pouvait se mouvoir qu'à l'aide de béquilles, ne paraissait pas souffrir. Ses filles reposaient sur ses genoux ; elle les consolait, les caressait et en éloignait les mouches sans avoir l'air de s'inquiéter beaucoup de leur mal, car à chaque parole un peu gaie qu'elle entendait dans la causerie des voisins, elle riait aux éclats.
Bientôt elle se mit à converser avec moi qui me trouvais assis à côté d'une de ses filles. La pauvre petite malade^ fatiguée de sa position ou peut-être craignant de sur^charger sa mère qui portait déjà sa sœur, se retourna et , avec l'abandon des personnes prises de nausées, elle laissa tomber sa tête sur mes genoux et n'eut pas la force de la relever. Elle l'y laissa, aux éclats de rire de sa mère qui, peut-être aussi, n'était pas fâchée d'être débarrassée