PROCIDA, ISCHIA
de ce double fardeau. Elle conserva le gros lot, car la fille rousse pesait bien deux fois autant que Fautre.
Mon chanoine de Milan était tout consolé des douleurs du matin ; il n'y paraissait plus. On lui avait donné, à Ischia, une fort belle chambre, un très-bon lit et il y avait dormi d'un sommeil profond : c'était tout le souvenir qu'il rapportait du pays.
Son frère ne l'avait pas quitté. Il avait joui , par la fenêtre, du climat et de la vue de l'île. Du reste, tous deux s'étaient amarinés : ils n'avaient plus peur , ils n'étaient plus malades.
Nous avions le vent pour nous et nous marchions bien. Le soleil couchant illuminait l'horizon : Baie, Pouzzoles, Pausilippe, le Vésuve et la côte de Portici, se montraient à nous sous un aspect plus beau, plus riche encore que celui du matin ; et quand la nuit fut venue, Naples et ses réverbères nous procurèrent une grande et belle illumination.
A mesure que nous approchions de terre, la mer était pins calme. Avec la santé, la parole revenait aux femmes; 4nisuite le sentiment de la toilette : elles se rajustaient, se .peignaient, se miraient, puis riaient et babillaient.
Le premier mouvement de la petite malade, dès que le cœur cessa de lui faillir, fut d'abandonner mes genoux et ÂA se remettre sur son séant en me regardant d'un air qui semblait dire : — Ah ! c'était vous qui me serviez de cous* sin ! — Elle ne parut ni reconnaissante ni honteuse , et ne m'adressa pas une parole. Pourtant je l'avais ainsi portée durant une heure et demie.
Kipl«t, Ml églittti MB mije» mi fnmuêiêu.
En quittant le quai pour gagner la ville, nous tombons dans une rue, continuation de celle de la poste. Cétait rheure oh Ton y tient, chaque semaine, un marché nocturne. Je n'ai jamais vu une foule plus remuante et un tapage plus infernal. Sur des tables ou dans des paniers étaient étalés des comestibles de toutes sortes, poisson, viande, fruits, légumes; puis des étoffes, des vieux souliers, de la ferraille, etc. Chacun annonçait sa marchandise avec des cris assourdissants, accompagnés d'une gesticulation assez incommode pour ceux qui se trouvent dans le rayon de cette éloquence manuelle.
Des matelots, des soldats, des moines, des femmes, des jeunes filles, des enfants, composaient cette multitude, flânant, achetant ou marchandant avec une ardeur, avec de tels cris et en ouvrant si fort la bouche, qu'on aurait cru qu'ils allaient s'entre-manger : j'ai déjà dit que c'était la manière de converser à Naples.
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Par*ci, par-là, des baladins faisaient leurs exercices, et des charlatans annonçaient leurs drogues. Puis arrivaient des chevaux, des voitures, passant tout à travers et ne touchant personne, miracle que j'ai toujours admiré à Naples où la foule est encore plus compacte qu'à Paris et où les cabriolets vont incomparablement plus vite.
Dans cette bagarre, ce que Ton trouve assez fréquemment sans les chercher, ce sont les voleurs de montres, dé bourses, de mouchoirs. Ce fut une de ces rencontres qui y signala mon entrée. Je sentis une main se glisser dans ma poche, mais mon voleur n'eût pas le temps de la retirer; ' je le saisis au bras. C'était un garçon de dix-huit à vingt ans, aussi grand que moi et pour le moins aussi fort. Fripon novice, probablement, il était tellement attéré qu'il n^essayait même pas de s'échapper; il finit pourtant par faire un mouvement, mais je le tenais bien. Thésitais si je le livrerais à la police; j'en eus pitié : après l'avoir un peu secoué, à la grande satisfaction des spectateurs qui me criaient de frapper plus fort , je le lâchai. Il s'enfuit si ▼ite qu'il manqua de renverser deux à trois personnes qui se trouvaient sur son passage.
Je me promenai une demi-heure dans cette cohue, dont Tensemble présentait un des plus curieux spectacles qu'on pût voir , et j'entrai dans un café de la rue de Tolède. Voici ce que j'y ai vu, en vingt minutes, en prenant une limonade: un homme estropié ou faisant semblant de Fétre. est venu me demander l'aumûne. Un jeune garçon a paru ensuite; il m'a fait la même demande qu'il a renourelée trois fois. Un marchand colporteur lui a succédé; puis, à celui-ci, une femme ayant un enfant à la mamelle. l« gamin est revenu à la charge pour la quatrième fois.
Pendant que ceci se passait, je voyais deux yeux brillants braqués sur moi : c'étaient ceux d'une petite fille qui attendait le moment favorable, celui du paiement, pour
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obtenir sa part. Dès qu'elle me vit mettre la main à la poche, elle s'approcha. Je loi donnai deux sous. Àlon le gamin , dont je me croyais débarrassé , se représenta pour la cinquième fois. Je m'entêtai à ne lui rien donner, mais aussi je ne pus achever de lire le journal : il ^allnt battre en retraite devant son importunité.
Ajoutons que c'était non à la porte du café, mais dans l'intérieur, aux yeux des garçons et de la maîtresse da logis, que j'étais ainsi assailli. Mais le mendiant est souverain à Ne pies: partout où la porte est ouverte, il se croit le droit d'entrer. Il ne met aucune différence entre la rue et un café, entre ce café et une église ou le portique d'un palais. La, il se considère toujours comme chez lui« et l'en faire sortir lui paraît un acte arbitraire, une sorte d'usurpation de ses droits. Je me souvins alors de num Belge de Rovigo : sous ce rapport, il n'avait rien exagâré des misères de Naples.
Quand ma soif fut étanchée, je commençai à sentir la faim, et je m'aperçus avec épouvante que, bien qu'il fût onze heures du soir, je n'avais pas dîné. Le déjeûner d'Ischia et son macaroni monstre, depuis longtemps, ne comptaient plus ; aussi je m'empressai de retourner à l'hôtel où, heureusement, M. Martin avait, à tout événement, ordonné qu'on me fît à souper. Je lui prouvai que sa précaution n'était pas inutile.
Le mardi , 22 juin , je vais à la porte Gapuana , aux environs de laquelle j'avais aperçu plusieurs églises. J'en visitai irois, dont une fort belle qu'on me dit se nommer San-Aristudo , nom probablement estropié , mais que je donne comme je l'entendis. C'est là que, pour la première fois, je vois confesser à découvert, c'est-à-dire dans des confessionaux non fermés où le confesseur, assis, est en face du public. Ici, et depuis dans d'autres églises, j'ai examiné avec attention la mine que faisaient les confesseurs : tous
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sans exception, jeunes ou Tieux, avaient Fair de s'ennuyer beaucoup. En y réfléchissant, j*ai compris que si les premiers mois des fonctions du confessional peuvent avoir un attrait de curiosité, cette répétition des mêmes péchés qui constituent le menu véniel des gens de m^urs honnêtes et d'habitudes régulières doit être d'une monotonie mor* lelle, et que pour une confession qui présente de l'intérêt, il doit y en avoir cent qui ne ressemblent à rien.
Dans une autre de ces églises, Santa^Anna je crois, car je suis aujourd'hui brouillé avec les noms , le double escalier qui conduit au maître-autel fait un fort bel effet. Là était une troupe de femmes chantant je ne sais quoi» im cantique probablement, et nasillant comme nasillent tous les Napolitains quand ils chantent. J'ai entendu de la musique anglaise, arabe, turque, juive, arménienne et lK>hémienne, et toutes, dans leur genre, je les tenais pour les plus étranges du monde. Pourtant elles Tétaient moins 4|ne celle que faisaient ces femmes, je ne sais sous quelle invocation et en l'honneur de quel saint; mais si celui qu'elles fêtaient aimait le bizarre et l'original, il devait être satisfait. Ces chants se composaient d'une série de phrases ou de couplets alternativement nasillards et gutturaux, entremêlés d'aspiration, le tout attaqué à tue-tête et de manière à vous la faire perdre. Certes, ce n'était pas beau, mais cela avait une couleur et semblait être l'idée première ou la matière brute de ce rythme bizarre, de cette mélodie en mineur qui commence toujours et ne finit jamais, qu'on entend partout dans Naples et les Galabres.
En sortant, je tombai dans un dédale de petites rues ^mies de cabarets, de cantines et autres lieux fréquentés des soldats dont les casernes sont voisines. Les dames de Béant n'ont probablement pas moyen de solder des pléni» potentiaires ou des agents représentatifs, car elles repré- ^sentent elles-mêmes, à leur porte ou à leur fenêtre.
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Néanmoins, il faut dire à Thonneur de la polioe de Napks ou de la retenue italienne, qu'elles se bornent â des révérences et n'apostrophent pas les passants, comme on le Toit k Londres et comme on le voyait à Paris.
J'y fus seulement accosté par une grosse femme, brune, assez belle, qui vint me dire, en pleurnichant, que son pèie ou son mari était en prison, et qui m'inritait à entrer cheg elle pour me faire voir, disait-^lle, qu'elle n^en imposait pas. Je la crus sur parole et je lui donnai deux carlins qui la consolèrent si bien qu'elle me prit la main et la baisa.
En me rapprochant de la me de Tolède, j'entrai dans l'église de Jésus, dont la façade est à pointes de diamants, et dans celle de Saint-Chiara, plus magniûque encore. Je remarquai sur diverses places des monuments ayant la forme de candélabres gigantesques, conception biunt, mais d'un fort bel effet, et que jusqu'alors je n^ayais tos nulle part
Sur la route, je rencontrai ce que j'appelle un monument vivant: c'était une figure de jeune iille du type napolitain le plus prononcé, à la peau bronzée, aux yeux noirs, étincelants, durs, et dont le regard était plus propre à effrayer qu'à séduire ; mais cette tête, artistiquement parlant, n'en était pas moins remarquable , placée qu'elle était sur de belles épaules et une taille qui semblait celle d'une Diane antique. Cette rencontre eût été une bonne fortune pour un peintre et un physiologiste. 11 est certaines figures qui, selon moi, caractérisent mieux une race et un pays que tout ce qu'on peut dire, et celle-ci était du nombre.
J'entre au musée Studii pubblici ou Real museo Borbonico. Il est des plus riches, surtout en antiquités, mais c'est en même temps un véritable coupe-gorge. Cette magnifique collection est subdivisée en une douzaine de salkf ayant chacune sa spécialité, ce qui est très-conyenable; mais ce qui l'est moins, c'est qu'à chacune de ces salles est