ABBEVILLE , PARIS , LYON
entliousiasme , elle s^écria, d'un air 'semi-dramatique , qu'elle donnerait la moitié de sa vie pour être à ma place. C'était beaucoup : j'ai dit qu'elle était jolie, et elle était jeune.
L'officier, relevant ce propos , se prit à dire que, lui aussi, céderait la moitié de la sienne pour être celui qu'elle désirait tant rejoindre h Rome. La jeune femme, prompte à repousser cette insinuation , affirma qu'elle n'avait d'autre désir que de visiter l'Italie, car elle ne connaissait personne a Rome.
Notre militaire n'en continuait pas moins a la taquiner sur sa prétendue passion , il le faisait d'ailleurs avec mesure. Cependant il en sortit un peu quand il lui demanda si, au cas qu'il y fût envoyé à l'armée d'occupation , elle l'accepterait pour son cavalier? Elle lui répondit qu'elle le ferait volontiers, si Sa femme était du voyage.
Ce fut à l'officier d'être entrepris à son tour, car il avait oublié qu'en montant en voiture il avait donné, au cuirassier qui portait sa valise, une commission pour sa femme. Les rieurs n'étaient plus de son côté. 11 se remit pourtant et, reprenant l'offensive, il dit à la petite voyageuse que puisqu'elle ne voulait pas de lui pour conducteur parce qu'il était marié , elle pouvait , sans blesser sa conscience , accepter un célibataire ; et il semblait me désigner. On voit que notre militaire était piqué, car ici la plaisanterie n'était plus de bon goût.
La jeune femme fut blessée : elle lui dit que la conclusion qu'il tirait de son refus n'était pas juste, et que refuser de voyager seule avec un homme marié ne prouvait pas qu'elle accepterait le même service de celui qui ne l'était pas. Nous arrivions à Amiens , où Ton devait s'arrêter: la conversation en resta là.
Je trouvai à la gare M. Delarue qui revenait de Paris.
Lui aussi savait mon projet de voyage. Alors il me dit que si j^allais à Naples et en Sicile , je ue devais pas perdre cette occasion de visiter Constantinople et les flottes réunies à Bésika. 11 me parla des facilites de transport qu^oflfrait la ligne des bateaux-postes français et napolitains , en m^assurant que les bruits de guerre n'avaient nulle part encore interrompu les communications, qu'il avait à cet égard des renseignements positifs. Ceci leva mes doutes et, dès ce moment, mon voyage en Grèce et en Turquie fut décidé.
Je rentre dans le coupé. J'y étais seul et je croyais partir ainsi, quand à ma grande surprise, au moment où le signal du départ se faisait entendre, la portière s'ouvre et je vois monter, tout essoufQée, la jeune voyageuse qui nous avait annoncé qu'elle restait à Amiens. Elle avait changé d'idée, me dit-elle, et allait à Paris. Artiste dramatique, elle était venue pour débuter à Amiens ; mais en arrivant, elle avait appris que son début était ajourné, et elle allait chercher un engagement pour le midi, car elle était de Toulouse.
La pauvre fille , très-chagrinée de se trouver sans place, avait besoin d'épancher son coeur: elle me fit sa confession générale. Elle était au théâtre depuis deux ans. Elève du Conservatoire, on l'avait destinée à l'opéra, mais elle avait perdu sa voix; cela lui faisait tant de peine qu'elle n'avait jamais pu se décider à chanter le vaudeville, et elle faisait les jeunes-premières dans le drame et la comédie. Dégoûtée de son état, elle comptait, si elle pouvait obtenir une place de maftresse de piano et de chant, renoncer au théâtre. C'est pour cette raison qu'elle voulait passer une année en Italie , afin de se perfectionner dans b prononciation italienne, chose indispensable pour les leçons de chant. Ayant quelques économies, elle pouvait subvenir aisément aux frais de
ÂBBEYILLE, PARIS, LYON. 5
ce voyage; mais étant jeune fille (elle paraissait avoir vingt ans au plus) et h^ayant ni parent ni ami et ne voulant pas prendre un amant, elle ne pouvait seule aller si loin et dans un pays où, sans recommandation, elle ne serait admise nulle part. On lui avait fait espérer qu'à Boulogne elle trouverait une famille qui Ty conduirait. En effet, une*. dame anglaise y avait consenti; mais en apprenant qu^elle était actrice, elle n^avait plus Toulu d'elle. C^est sur son refus qu'elle avait accepté, k Amiens , un engagement qui paraissait aussi devoir lui manquer. Puis elle ajouta en pleurant: « Vous ne me croirez pas, monsieur, je le sais ; vous direz comme les autres : c'est une comédienne. Oui, malheureusement, je le suis, et tout le monde me repousse ; et pourtant je suis une honnête fille et n'ai jamais cessé de Fétre. Toutes mes camarades le savent bien, et le public aussi dans toutes les villes où j'ai joué ; et c'est à cause de cela que , bien que je ne sois pas une bien grande actrice, il m'a toujours applaudie. »
A la station, plusieurs personnes étant survenues, ses confidences en restèrent là. La tristesse de cette jeune fille m'avait gagné, car tout ce qu'elle disait était vrai : le mensonge n'a pas cet accent ni cette physionomie. Je la plaignais sincèrement, et j'aurais donné beaucoup pour que quelque famille honnête s'en chargeât.
Elle ne me dit plus rien jusqu'à Paris ; mais quand je prenais congé d'elle, elle me pria de lui donner mon adresse, en ajoutant qu'elle m'écrirait, ayant un service à me demander. Je lui dis que je descendais à l'hôtel de Bruxelles, et je la quittai.
Arrivé à l'hôtel de Bruxelles, je le trouvai en réparations et sans un logement habitable. Force donc fut d'aller ailleurs. Je me fis conduire à l'hôtel de l'Amirauté, rue neuve des Augustins; mais les seuls appartements
vacants étaient au quatrième et au cinquième : c'était un peu haut, et je fus à Thôtel de TEmpire, à côté.
Paris , que je n'avais pas vu depuis un an, me parut «ncore embelli quant à ses rues et ses magasins. Je n'en pouvais dire autant des habitants. Après quelques visites , en revenant par le boulevard des Italiens , à l'heure ordinaire de la promenade, je m'étonnais de la mauvaise tenue et de l'air débraillé des hommes que j'j rencontrais ; ce lieu était pourtant naguère le rendezvous de la bonne société. On me dit qu'il l'était encore* mais qu'il y avait aujourd'hui, quant à la mise et souvent aux manières, identité parfaite entre ceux de la bonne et ceux de la mauvaise.
Même résultat dans nos provinces, et c'est à la pipe et aux clubs que nous devons ce changement de mœurs. L'estaminet a remplacé le salon. Est-ce au profit du riche ou a l'avantage du pauvre; et la somme que l'Etat retire de ce goût général pour le tabac, l'alcool et le sans-façon , est-elle égale à eelle qu'il y perd par l'oisiveté, les maladies et Tabrutisscment qui en résultent? C'est une question à examiner.
Je ne sais pourquoi, à Paris, je ne puis rien faire. Y tenir une plume, y lire même un journal, m'y inspirent un dégoût invincible : il faut que j'y flâne. Est-ce l'air du pays qui en est cause? Peut-être. Je connais bien des gens qui ne font autre chose toute l'année. Quant à moi, cela pCQt aller jusqu'à la huitaine ; après , il faut que je parte': c'est aussi ce que je me disposai à faire.
Je devais m'arrêter au château de Pernand , près Bcaune , chez l'un de mes bons amis et cousin , le baron de Gravier ; mais j'apprends qu'il est à Paris avec sa femme et sa fille, et je cours les embrasser.
De là je vais à l'hôtel de Mailly, rue de l'Université. J'y retrouve le vieux Suisse, le vieux valet de chambre,
ABBEVILLE, PARIS, LYON. t
tous les vieux souvenirs et la cordialité toujours jeune du maître et sa noble hospitalité. Là , on se croirait revenu aux bons jours du siècle de Louis XIV. Dans cet hôtel vénérable sont restées toutes les belles traditions de la vraie noblesse et de Tantique urbanité.
A deux pas de là, rue Saint-Dominique, j*entre chez le général de Fontenilles. C'est , comme le comte de Mailly, un des rares survivants des guerriers du vieil empire et des illustrations de la légitimité. Je le trouve chez lui, ainsi que sa charmante et spirituelle épouse» autre type d'élégance et de distinction. Ils veulent me retenir à dîner , mais le temps me presse , et je leur donne rendez -vous à mon retour à leur château de Rambures, magnifique spécimen de Tarchitecture féodale et qui, vieux de sept siècles, peut en durer douze encore.
En fait de visite , surtout à Paris , il y a des jours prédestinés. Quelquefois vous ne rencontrez que des gens dont vous ne vous souciez guère, et à qui vous alliez simplement rendre une carte. Mais j'étais dans mon jour de bonheur, et partput je trouvais les personnes que je cherchais.
C'est ce qui ra'arriva encore à l'hôtel de la présidence, où j'allai voir le président du Corps - Législatif , non comme président , mais comme un ancien ami dont j'ai connu la famille , et de qui j'honore le talent et la probité. Il faut avouer que notre temps a bien gagné à cet égard. Quand un homme , autrefois , avait occupé une grande place ou était un orateur de renom, on ne demandait pas s'il était riche , car il l'était toujours. Aujourd'hui , il n'en est plus ainsi : la plupart de nos célébrités politiques et parlementaires ont peu ou point de fortune, et M. Billault est du nombre.
Le temps était aux amis , c'est-à-dire qu'il pleuvait à verse et qu'il ventait pas mal, ce qui faisait rester chacun
chez soi. Il fallait donc profiter du moment. Quels pouvaient être encore mes amis du voisinage? Il y en avait bien un : ce n'était pas un grand fonctionnaire; il l'avait été, mais il ne Tétait plus. C'était un grand poète et, lui aussi, un honnête homme, un homme qui a été sur le pavois et qui méritait d'y être, un homme qui a tenu dans ses mains la fortune de la France et dont les mains sont restées pures d'or et de sang. C'est en songeant à cela que je me trouve devant sa porte, rue de l'Université, numéro 82. Mais il n'y demeurait plus ; je prends sa nouvelle adresse , rue de la Ville-l'Evêque ; et me voici avisant encore quelque voisin , car je connais bien des gens en ce quartier Saint-Germain, et d'un saut j'entre chez une excellence, un ex-ambassadeur, M. de Lagrené, un peu mon parent et beaucoup mon ami. Lui qui a fait trois fois le tour du monde, regarde comme une pro-. menade de santé mon voyage en Turquie, et le voilà prenant la plume et me faisant des lettres de recommandation pour Malte, Athènes, Smyrne, Brousse, etc., le tout sans cesser de causer avec moi et un visiteur qui survint.
En retournant chez moi , l'idée me vient d'entrer à l'hôtel de Bruxelles. J'y trouve plusieurs lettres à mon adresse , et , dans le nombre , en était une de la jeune actrice qui m'écrivait, disait -elle, ce qu'elle n'avait osé me dire, et me priait de la conduire à Rome, ajoutant qu'elle ne voulait nullement être à ma charge ; qu'elle avait plus d'argent qu'il ne lui en fallait pour son voyage, mais qu'elle craignait de l'entreprendre seule.
J'avoue que, cette lettre m'embarrassait fort. Je ne pouvais certainement pas me faire le chaperon d'une femme fort jolie que je ne connaissais que par une heure de causerie; mais cette causerie avait suffi pour m'intéresser à son sort; il m'en coûtait de l'abandonner
ABBEYILLE, PARIS, LYON. 9
et de répondre par un refus à sa gentille lettre , car en vérité cette lettre était fort bien tournée et en excellent français. C'est ce qui rendait encore ma réponse moins facile. Je la fis pourtant, et me souvenant de cette maxime de Tévangile : l'esprit est fort , mais l'homme est faible^ je ne voulus pas la porter moi-même. Je l'expédiai donc à rheure même par un commissionnaire; depuis je n'ai plus entendu parler de cette gracieuse personne.
Le jour suivant, me voici courant d'ambassadeur en ambassadeur pour faire viser mon passeport. Il fallait voir ceux d'Autriche , d'Angleterre , de Sardaigne , de Toscane, de Rome, de Naples, de Sicile, de Grèce, de Turquie, etc., etc., sous peine d'être coffré à mon arrivée chez chacune de ces puissances, qui ne reconnaissent le t}'pe humain qu'au cachet de l'ambassade.
Je commence par celui d'Autriche. On me dit que la chancellerie ne s'ouvrait qu'à onze heures; il en était neuf: deux heures à attendre, c'était un peu long.
Je passe a l'ambassade de Sardaigne. On m'apprend qu'elle n'ouvre pas ce jour-là , parce que c'était l'anniversaire de je ne sais plus quoi.
Je cours à celle de Naples. On me répond que M. le chancelier est allé déjeûner, et qu'il ne rentrera qu'à deux heures.
A ce début, je vois que j'emploierai bien huit jours à cette chasse aux chanceliers , et je voulais partir le lendemain.
Il me vint une idée. J'avais au ministère des affaires étrangères un compatriote et un ami , ancien ambassadeur lui aussi. Je cours à lui , je lui expose ma malheureuse position et le peu d'espoir que j'avais d'obtenir mes visa, à moins d'un nouveau congrès européen. Alors il m'expédia, séance tenante, à un digne
homme à qui je remis mon passeport et qui se chargea, moyennant une modeste rétribution , d'accorder en ma faveur tous les cabinets de FEurope et de me procurer, avec leur haute protection, Feutrée et la sortie de leur territoire. Tout ceci me coûta la somme de vingt francs, y compris les droits de timbre et de chancellerie. On ne pouvait, à meilleur marché, acquérir la circulation libre dans tant de pays , car en lui remettant le précieux papier, on Favait assuré qu'avec cela je pouvais aller partout sans qu'on eût à me demander un sou ni à m'apposer un seul cachet de plus. Mais croyez aux paroles diplomatiques. Tout compte fait , à la fin de mon voyage, ainsi que je le dirai en temps et lieu, aux vingt francs payés il m'en avait fallu ajouter deux cents autres, et cent et tant de visa qui m'ont fait perdre autant d'heures et pester le double. Je ne connaissais pas encore ce genre d'impression de voyage, et j'étais si heureux d'être débarrassé des chancelleries, que j'aurais volontiers embrassé mon factotum.
Tandis qu'il cheminait, je poursuivais le cours de mes visites d'amis. Je vais chez celui dont j'ai parlé, rue Villc-FEvêque , numéro 3t. Les journaux l'avaient dit si changé, si malade, que je le trouvai presqu'engraissé, du reste , toujours au-dessus des événements et noble cœur comme par le passé.
Un vieillard était près de lui, causant amicalement. Je ne Favais jamais vu auparavant , et pourtant je le reconnus tout d'abord : c'était Béranger.
Je ne voulais pas voler les instants du poète; ye me ressouvins à temps de cet axiome que les plus grands ennemis des gens occupés sont ceux qui n'ont rien à faire. Après avoir été saluer M"" de Lamartine, je pris congé et fiis à d'autres visites. Mais j'avais épuisé tout mon bonheur dans celle-ci, et le reste du jour je ne fis que mauvaise