ABBE VILLE, PARIS, LYON. U
rencontre : il semblait que des ennuyeux m'attendaient a tontes les portes.
Mes courses faites, je fus dîner a un restaurant célèbre, où il m'en coûta quinze francs pour trois petits plats fort ordinaires et une demi -bouteille de mauvais vin pompeusement étiquete'e: repas tout hygiénique, car il me laissa à la fois soif et faim. J'aurais certainement moins mal dîné au restaurant à quarante sous. Mais tel est Paris et sa cuisine fantastique : la vogue, les dorures, les lustres, les diamants de la dame du comptoir, euGn tout ce qui ne se mange pas, voilà ce qui coûte. Faut-il s'en plaindre ? Non, car il est bien des personnes qui sont convaincues que cela les nourrit et qui ne pourraient pas vivre sans ce menu de clinquant. A Paris , la fumée est un article de première nécessité; aussi la consommation m est grande.
Pour mon spectacle du soir, je m'arrêtai au coin d'une rue, devant une petite baraque en toile où s'escrimait Polichinel contre le chat et le commissaire. Je croyais que Polichinel, vu son peu de considération pour l'autorité, avait été transporté, et ce ne fut pas sans étonncment que je le trouvai , à la barbe des sergents de ville , continuant ses anciennes prouesses et frappant à tour de bras sur le magistrat municipal. Il est vrai que celui-ci fut vengé par le chat, son allié ; car, soit qu'on ne lui eût pas assez rogné les griffes, soit qu'il y eût quelque chose de dérangé dans le mécanisme vertébral de Polichinel, ce brave chat, d'un terrible coup de patte, lui décrocha la tête , ce qui ne s'était jamais vu depuis qu'il existe des chats et des polichinels. Aussi cet iilcidcnt iit-il impression sur la foule, qui y vit presque un coup d'Etat. Elle avait applaudi Polichinel parce qu'il rossait le commissaire ; elle applaudit bien plus le chat pour avoir décapité Polichinel : elle aurait volontiers
porté en triomphe cet héroïque animal. Que serait-il donc arrivé si quelqu'autre personnage avait décapité le chat? Celui-là on l'aurait élevé au troisième ciel. Ainsi va le monde, d'admiration en admiration.
Rentré à Thôtel de FEmpire, on avait opéré mon déménagement : le logement que j'occupais, retenu d'avance, ne m'avait été concédé qu'à titre provisoire. Celui oh l'on m'avait mis avait salon , antichambre , chambre à coucher et cabinet, en tout quatre pièces, merveilles de l'art, car elles auraient pu tenir dans une : c'était un véritable appartement de Tom-Pouce, fort élégant d'ailleurs. Mais situé à l'entresol, près des cuisines, la chaleur y était telle qu'en entrant je me crus près d'étouffer. J'en pris mon parti : j'allais en Orient, il fallait m'accoutumer à toutes les températures ; mais le début était rude. Je n'en ai trouvé de pareille que dans un bain turc à Constantinople.
Le lendemain , je vais au chemin de fer de Lyon. Je crois entrer dans le premier wagon ouvert; une fort belle dame me ferme la porte au nez. 11 est bon de dire que, notamment dans les coupés ou les wagons des premières, il est des voyageurs qui, bien qu'ils n'aient payé qu'une place , s'en réservent une demi - douzaine. Choisissant ainsi leur société, ils disent innocemment aux gens qui ne leur plaisent pas: toutes les places sont prises; ou bien , plus simplement encore et sans frais de paroles , ils tirent, comme ma belle dame, la porte à eux quand quelqu'un approche.
Ainsi repoussé à tort ou à raison, je passe au wagon suivant, où je trouve assez maussade compagnie , entre autres un homme qui veut absolument être là comme chez lui quand il est seul. Il a étendu ses longues jambes sur trois coussins , de sorte qu'on ne peut faire un mouvement sans rencontrer une de ses bottes. Regrettant