ABBE VILLE, PARIS, LYON
fort que celui-là aussi ne m'ait pas fermé la porlc au nez, je profite de Tarrivea d'un nouveau voyageur pour sauter dehors et me loger ailleurs.
Nous sommes dans un train express qui ne s'arrele nulle part, véritable cage à torture où, pour arriver ulc demi-heure plus tôt, on souffre, pendant dix heures, mort et martyre. On a seulement la consolation de souffrir en compagnie. Là, chacun se plaint de quelque chose: Pun a trop chaud, l'autre a trop froid; celui-/i a faim, celui-là a soif, et tous en outre, sauf les dames, ont un désir de descendre qui se trahit par des contorsions et des soupirs.
Enfin, on arrive à une station où Fou vous cric : ciiKj minutes d'arrêt. Deux s'écoulent avant qu'on ouvre ia portière ; deux autres se passent encore à chercher le lit u propice ; enfin on vous l'indique à l'autre bout de la gare. Vous y courez. A moitié chemin, la cloche fatale se fait entendre. Vous retouniez sur vos pas, car déjà remployé crie: en voiture. Chacun, effaré, s'élance à droite, à gauche, sans pouvoir retrouver la siehne. Pourquoi doue lout wagon n'a-t-il pas un numéro bien apparent, et ehaijLc train son cabinet et sa buvette? Ou y gagnerait du temps, et les voyageurs du bien-être. Aujourd'hui , les trains express ne sont bons que pour ceux qui n'ont ni faim , ni soif, ni aucune des infirmités de l'humaine espèce.
Ce qui fait naître en moi ces réflexions, c'est le souvenir d'un honnête voyageur, probablement très-presse, que je vois encore courant, les chausses basses, après le train qui fuyait. J'entends ses cris lamentables se perdant dans le sifflement de la- machine , et les rires cruels de la foule des partants ; oui , cruels , car ce retard ruinait peut-être ce malheureux , ou allait jeter rinquiétude dans le cœur d'une mère, d'une fille, d'uiie épouse. Cependant il prit héroïquement son parti, et je I 2
le vis se diriger prestement vers le lieu d'où il était sorti dans ce simple appareil que j'ai dit.
Je traverse à vol d'oiseau ces villes et ces campagnes oiji, pour la première fois il y a bien longtemps, j'étais passé dans un de ces coches respectables qu'on nommait diligence, et dont chacun admirait la vélocité quand elle faisait deux lieues en une heure. Aujourd'hui, lorsqu'on n'en fait que quinze dans le même temps, on se plaint de n'avoir pas marché.
Plus tard, je revoyais ces mêmes contrées : on y allait moins vite encore , non que la voiture et même les chevaux n'eussent couru, si la chose eût dépendu d'eux, mais le fléau qui pesait sur la France embarrassait la voie : tout y allait à reculons. Ce n'était pas le bon temps alors. Mais riche d'avenir, ivre de jeunesse et de liberté, que m'importait la politique ! Une vie tout entière était encore devant moi, et je marchais la tête haute à travers la bourrasque. Un jour, nous vous raconterons ces premières impressions de ma jeunesse; maintenant, c'est l'homme qui vous parle.
Malgré tant d'années écoulées, tant de fantômes de gloire et de bonheur évanouis, ce n'est pas sans plaisir que je reconnais Fontainebleau, Melun, Sens, Villeneuve, Joigny. Là, j'entre dans un pays nouveau pour moi: Tonnerre, Dijon, Vougeot, Nuits; mais je reconnais Beaune, Meursault, etc.
A Châlons , nous respirons enfîn , car il n'est pas un de mes compagnons à qui l'express n'ait donné la question. Je prends le bateau à vapeur pour Lyon. J'y retrouve la dame qui m'a refusé la porte: c'est une femme de trente à trente-six ans, très-grande, très-forte et trèsbelle. Elle a pour compagnie deux Anglaises fort jolies, la mère et la fille , qu'on prendrait pour deux sœurs ,. et un grand jeune homme de bonne mine : c'est na
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Belge qui ne manque pas d'instruction et se tient roidc et fier. Mais qu^est-il à ces dames qu'il accompagne? C'est ce que je n'ai pu deviner. Si je cite ce petit cercle, c'est que, depuis, le hasard me l'a fait rencontrer ailleurs et que j'aurai l'occasion d'en reparler.
De Châlons à Lyon , je trouve une excellente société , et j'admire avec elle les bords charmants de la rivière. Toumus, où naquit Greuse, Mâcon, pays de Lamartine, Yîllefranche, patrie du ministre Roland, moins célèbre par son ministère que par sa femme , Trévoux, berceau d'un dictionnaire , se montrent successivement a nous avec leur couronne de pampres.
Le seul incident de la route, c'est que d'un geste, en voulant montrer un beau point de vue à un voisin, je fais sauter le cigarre de la bouche du compagnon de mes trois dames. Je ne pouvais lui en offrir un autre, car je ne fume pas. Je ne sus donc que lui exprimer mes regrets qu'il accepta gracieusement. Cela me donna bonne idée de son esprit : un imbécile se fût fâché. J'en ai connu un qui s'est fait tuer pour une pipe.
Arrivé à Lyon , je prends un bain dans le Rhône , mais non sans difficulté: les bons habitants prétendent qu'il fait trop froid. Je reviendrai plus d'une fois sur ce sujet de bains et les obstacles sans nombre qu'on éprouve dans toute l'Europe civilisée pour s'humecter d'eau de rivière en dehors des jours caniculaires. Il est môme des pays où on ne le souffre en aucun temps , se baigner et nager y étant des délits prévus par la loi. On est beaucoup moins sévère pour les chiens et autres botes qui peuvent le faire en tout temps.
Mon bain pris, je vais revoir la cathédrale de Saint- Jean, les quais, les ponts, les hôtels, etc. Les traces du marteau de la Convention y ont enfin disparu : la place Belcourt, entièrement refaite, est fort belle, quoiqu'elle
le soit moins, dit-on, qu'avant 1793. La postérité aura peine à comprendre qu'au dix-huitième siècle il existait, en France, un gouvernement qui, au lieu d'élever des monuments publics, en ordonnait la destniction. Les Huns et les Vandales détruisaient aussi les villes, mais c'étaient celles de leurs ennemis, et ce n'était pas par ordonnance et à la majorité d'un scrutin. Il manque à Belcourt une table de bronze où seraient inscrits les noms de ces démolisseurs. Il est bon , pour l'exemple*, de mettre au pilori de l'histoire les lâches à côté des bourreaux: ce sont les uns qui font les autres.
Quoi qu'il en soit, Lyon est redevenu une noble et belle cité, et qui le serait plus encore si ses vieux quartiers étaient élargis, nettoyés, assainis. C'est dans ceux-là que Couthon aurait dû porter la pioche.
Ce qui a beaucoup gagné à Lyon, c'est son musée, où l'on a eu soin de conserver tout ce qui a été trouvé dans le pays, en objets antiques et historiques. On y remarque de très -belles parures romaines ou galloromaines en turquoise, en améthyste, en émeraudc. La forme et la monture des bracelets et des colliers diffèrent peu de celles d'aujourd'hui , mais le poli et l'arrangement des gemmes sont bien inférieurs.
C'était moins des joyaux que j'y cherchais, que ces pierres si grossières en apparence, restes d'une industrie qui touche aux premiers âges du monde et qu'on désigne, faute de pouvoir leur assigner un nom ou une date, sous celui de celtiques^ druidiques. Ces pierres, déjà antiques au temps des Celtes, des Grecs et des Romains qui en ignoraient eux-mêmes l'origine , ces essais de l'homme enfant, m'ont toujours vivement impressionné. Dans ce point de départ de tous nos arts, j'ai vu le sujet d'une grande histoire, et j'ai essayé d'en tracer les premières pages dans mon livre des Monuments celtiques et antédiluviens.