ABBEVILLE, PARIS, LYON
Aujourd'hui, c'est en partie pour compléter cette étude que j'entreprends ce voyage. Mais que le lecteur ne s'effraie pas, il en sera rarement question ici : nous ferons an Tolume à part des dissertations purement scientifiques.
Lyon, non plus que Paris, n'est riche de ces reliques d'un monde antérieur, et celles que l'on y a réunies, ne portant pas l'indication des lieux et des terrains d'où elles proviennent, ont perdu une partie de leur intérêt. Deux haches en pierre du musée de Lyon offrent des figures sculptées en demi-bosse , ce qui est fort rare. Là non plus on n'a pu m'indiqucr une origine. J'ai cru reconnaître , mais sans certitude , le type indien ; alors elles pourraient n'être pas d'une époque bien ancienne : on sait que, dans l'Inde, les objets qui tiennent au culte sont toujours identiquement reproduits.
En sortant du musée, j'entre chez deux marchands d'antiquités, ou si vous voulez de bric-à-brac, car on y trouve un peu de tout. J'y achète des haches en jade et en silex d'une belle conservation. Ils assurent qu'elles proviennent . du pays. Ce dire n'était appuyé d'aucune preuve , cependant la chose est assez probable : on trouve de ces pierres dans toute la France, mais plus communément dans les provinces du nord que dans celles du midi.
Je vais dîner chez mon parent, M. Delahante, receveur général des finances du département, homme excellent qui, deux fois, a refusé d'être ministre, mais qui, plus que personne, a contribué depuis vingt ans à la simplification des rouages de notre madiiuc financière.
Je trouve chez lui un autre de mes amis, M. Camille de Parseval, chef d'escadron d'état-major. Comme moi, il entrait dans son ère de liberté : il venait de prendre sa retraite.
Lei Urdi da Rkine. — Lei damei. — Lei ardiMligiMt et 1m biteirt
de bière, — Lei pertefaix d^Avigaei.
Au point du jour, malgré le sommeil et la fatigue qui m'accablent, je me lève , je m^habille , puis je m^oublie en écrivant ces notes et j'arrive tout juste pour sauter à bord du bateau à vapeur qui quittait le quai.
Mon entrée un peu brusque m'envoya presque dans les bras d'une très-belle dame qui recula d'un pas en retrouvant ma figure : c'était celle qui m'avait fermé la portière , et sur les traces de qui , malgré elle et malgré moi, le sort me remettait toujours. Elle était entourée de sa même compagnie, qui accueillit d'un sourire mon air ébouriffé et mon entrée plus grotesque que dramatique.
J'ai remarqué que c'était partout un excellent moyen d'introduction que de faire rire les gens, même à ses dépens; aussi, avant l'heure du déjeûner, oubliant toutà-fait ma rancune , j'avais eu , avec la belle inconnue ,
nne conversation... Sur quoi? Sur la métaphysique, dont elle parlait en femme qui a beaucoup lu, beaucoup pensé et beaucoup retenu. Nous échangeons nos cartes avec promesse de nous retrouver à Paris , oii elle habitait. Allemande de nom , Espagnole d'origine , Parisienne de &it, elle n'avait pas plus Tuccent ibérien que Faccent germanique, et son esprit était bien français. Instruite, sans pédantisme, j'ai vu peu de femmes posséder mieux rà-propos du dire et donner plus de piquant à la con^ versation. Allant en touriste, avec sa compagnie anglo^ belge, visiter Rome et Naples, elle devait s'embarquer à Harseille. Moi, qui connaissais la voie de mer, je prenais celle de terre : j'allais, par Nice, gagner Gènes, et de là Turin, Milan et Venise. Il y avait donc peu de chance d'une nouvelle rencontre , et j'en étais fâché, car cette société était charmante. Je comptais peu la retrouver à Paris : les rendez-vous donnés en steam-boat valent les promesses faites au bal la veille d'un départ des eaux : le souvenir ne dépasse jamais la première station.
Le temps était redevenu beau. Je revoyais avec délices ces sites si pittoresques, ces fabriques, ces châteaux qui bordent le Rhône. La campagne, à cette époque de Tannée, était dans tout son éclat et la brise embaumée du midi commençait à se faire sentir. Je retrouvai, comme un rêve éloigné , Rochemore , Condrieux l'un des souvenirs de mon adolescence et où j'avais mis la scène de mon premier poème, le premier aussi dont j'aie fait justice.
Je revois ce village d'assez mauvais renom, où le coche s'arrêta un soir, au grand effroi des voyageurs. Je crois reconnaître ce bouge , décoré du nom d'auberge , où je restai la moitié de la nuit, le pistolet au poing, imaginant qu'on allait me voler et m'assassiner, bien que personne n'y songeât. C'est qu'alors les histoires ^e voleurs étaient
en vogue, et qu'il était d'usage d'avoir peur en route: ou me l'avait fort recommandé en partant.
Je me rappelle aussi un danger plus réel : le passage du pont Saint-Esprit, alors fort redouté. On n'y pense plus guère aujourd'hui , quoiqu'il ne soit pas moins dangereux. A ce pont et à un autre dont j'ai oublié le nom , les roues du bateau qui , en raison de la pente , marche là avec une vitesse de huit à neuf lieues à l'heure, passent à quelques centimètres des deux murs de l'arche. Il sufûrait de la plus légère déviation pour que la barque fût mise en pièces. Cependant on ne cite depuis longtemps qu'un seul accident. Mais on a soin d'avoir des timon niers habiles et sobres , on ne voyage pas la nuit et l'on s'arrête au moindre brouillard.
C'est ce qui nous arriva à Vienne. De colère , nous allons à terre : les uns pour voir les antiquités , les autres pour boire de la bière de Lyon qui, disaient-ils, était meilleure à Vienne que dans aucune autre partie du monde. Mais les antiquaires comme les buveurs de bière avaient compté sans le capitaine : nous n'avions pas fait cent pas, que nous voyions à nos trousses un délégué du bord qui nous enjoignait d'y revenir, sous pehic de rester là jusqu'au prochain voyage. Nous n'attendîmes pas une seconde sommation.
Réintégrés sous le pavillon, nous eûmes tout le temps de méditer sur la tyrannia des maîtres de barques, car une heure après nous étions encore là, humant le brouillard. J'attribuai notre mésaventure à nos buveurs de bière qui , ayant déclaré un peu trop haut leur intention , avaient éveillé la susceptibilité du cantinier qui, vendant aussi de la bière, n'avait pu trouver légitime cette infidélité faite à sa cave.
Sur ces entrefaites , nous vîmes revenir de terre ce niiViie capitaine qui, disait-on, nous avait fait réclamer:
or, il est peu probable qu'il eût pu nous rappeler à bord quand il n'y était pas. Ceci n*ëchappa pas aux buveurs , qui avaient encore sur le cœur la bière qu'ils n'avaient pas bue. II en résulta une terrible querelle entre eux et le cantinier, et j'ai vu le moment où l'un de ces querelleurs, pris au corps, allait boire à la rivière.
Les antiquaires, plus rassis, se consolèrent aussi plus facilement. Ma belle métaphysicienne ayant été reposer dans sa cabine, je fis la conversation avec un sous-préfet et sa femme. Leur résidence était dans les Basses-Pyrénées, où ils s'ennuyaient fort : ils auraient préféré Versailles ou Saint-Denis.
Deux frères, avec leurs jeunes épouses et trois petits enfants, les plus beaux du monde, allaient voir Marseille et Toulon. Cette famille, tout aimable, me fit prendre patience , que tant d'autres perdaient. Il semblait que ce maudit brouillard eût, dans ses flancs, apporté la discorde : excepté nous et les dames qui dormaient, tout le monde se querellait à bord. La brume dissipée, la concorde se rétablit comme par miracle.
Nous arrivons à Avignon sans autre malheur qu'un chapeau tombé à la rivière, probablement par suite de Texaltation de la cervelle de celui qui le portait, l'un des plus enragés à l'endroit de la bière. La perte de son couvre-chef, qui avait entraîné celle de son toupet reçté pris dans la coiffe, n'avait pas contribué à le calmer. II s'en prenait à la cheminée, et voulait intenter un procès au capitaine qui renvoyait la faute au vent. Mais lui prétendait qu'il n'en faisait pas, et que la cause venait de la vapeur. Le capitaine répondait qu'il n'y avait de vapeur que dans sa tête. En eff'et, elle était tellement rouge et fumante, qu'elle semblait prête d'éclater. La contestation durait encore quand nous touchions au débarcadère.
On nous avait d'avance fort effrayés des exigences des portefaix de cette capitale du Comtat. Certain quidam, mi-passager, mi-vaiet, s'était chargé, moyennant une somme payée d'avance , de nous assurer contre toute avanie. La précaution n'était pas inutile: à peine notre bateau avait-il accosté, qu'une avalanche d'individus à mines plus ou moins patibulaires se jette sur le pont. Un combat s'engage entre les matelots et ces survenants qui, maîtres du pont, voulaient aussi s'emparer de la câlc pour en retirer les bagages, ce que l'équipage considérait comme un empiétement sur ses droits : les matelots défendaient donc l'intérieur; mais à mesure qu'une malle, valise , boîte ou cabas apparaissait à la surface , cinq à six mains s'y accrochaient, et tirant chacune à elle, voulaient en avoir pièce ou morceau. Qu'on juge de la mine des passagers éplorés , des dames surtout , en voyant leurs cartons à chapeaux, leurs caisses à robes, enfin tout le menu de leur toilette, saisis par ces bras de fer et enlevés comme des bottes de foin. Avec quelle anxiété mortelle chacune n'attendait-elle pas l'instant où la fragile enveloppe extraite du magasin passerait à cette terrible épreuve! Les traits contractés des pauvres femmes me faisaient oublier mes propres tourments, et, souffrant de leurs souffrances , j'en suivais , dans leurs regards , toutes les péripéties.
Enfin, ma valise paraît: elle avait, comme toutes les valises, des sangles transversales et une courroie en anse à chaque extrémité. L'un l'attrape par une sangle, l'autre par une anse, et tous tirent si bien à /iti et à dia, que sangles et courroies leur restant aux mains, la vaUse, désemparée comme un vaisseau rasé par la tempête, retombe dans la câlc sur le dos d'un matelot qui, dans sa fureur , la piétine , puis aidé d'un autre , la rejette sur le pont. Elle arrive au milieu des portefaix, dont
l*im perd Tëquilibre et envoie à Peau , par un contrechoc, un sac de nuit qui, grâce à Dieu, n'était pas le mien.
Tandis qu'occupé de cet incident , j'avais les yeux tournée , ma valise a disparu. J'entrevois un moment mon sac de nuit, celui-là même que j'avais cru noyé; mais il passe de main en main, comme la muscade de Fescamoteur. Après, c'est ma boîte à chapeau que je vois faire la même évolution. EnGn paraît mon parapluie, ^e j'ai le bonheur de saisir au passage et que j'arrache, après une lutte désespérée, à l'un de ces Vandales, dans les mains duquel reste l'étui qu'il emporte triomphalement.
Dans ce moment , j'aperçois l'homme qui s'était fait payer d'avance le transport des bagages. Je lui reproche son manque de foi. « Comment! me dit-il, ne suis-je pas là à vous attendre? Je ne demande pas mieux que de vous servir, mais il faut d'abord reconnaître vos eifets, les faire numéroter et mettre à terre, et je me charge du reste. » A l'impudence du personnage je réponds comme je le devais , mais je parlais au vent : il avait disparu.
Cependant le grand pillage continuait plus furieusement que jamais. Si quelque voyageur faisait mine d'approcher, les portefaix le repoussaient brutalement en prétendant qu'il entravait le débarquement , car c'était ainsi , les malheureux, qu'ils nommaient cette mise à sac.
— Où porte-t-on mes effets? — Tel était le cri général. — Au bureau, — était la réponse invariable. Mais quel bureau? Etait-ce celui de la régie, de l'octroi, du chemin de fer? C'est ce que nul ne vous disait.
Cependant, je crois reconnaître ma valise gisant sur la berge : j'y cours. N'était-ce qu'une illusion , qu'un mirage? Je ne trouve que la berge. Je suis la piste d'autres bagages qu'on dirigeait vers une maison que je prenais pour une entrée du chemin de fer; il était
à Topposé: c'était une auberge dont le bureau était Tannexe. Débarquement, transport et visite, tout était là parfaitement combiné pour arrêter les voyageurs le plus longtemps possible et leur faire manquer l'heure du convoi. Admirez-vous ce système d'organisation en faveur des portefaix et des hôteliers? Ce n'est pas seulement à Avignon qu'il existe, et je pourrais citer quelques autres bonnes villes où, à la barbe du gouvernement et même de MM. les préfets, l'intérêt public est sacrifié à quelque convenance locale, ou ce qui est pis, à quelque intérêt particulier.
Qu'y aurait-il à faire pour sauver les voyageurs de ces redoutés portefaix d'Avignon, la terreur de l'Europe? Bien peu de chose : envoyer à l'arrivée des bateaux une demi-douzaine de gendarmes , avec ordre de mettre la main au collet de tout individu qui, s'introduisant à bord, s'emparerait des effets avant l'ordre du capitaine et l'attache du propriétaire.
Revenons à notre débarquement, car je n'en suis pas quitte. J'ai dit qu'en suivant la foule j'étais arrivé au bureau. J'avais vu un combat à bord : ici c'était une bataille , non plus seulement avec les porteurs » mais avec les agents dudit bureau, qui laissaient tout entrer , mais ne laissaient rien sortir qu'après l'avoir pesé, tarifé et soumis à deux ou trois droits plus ou moins municipaux.
Je ne demandais pas mieux que de les payer; mais là gisait la difficulté, car il fallait retrouver la matière imposable, en réunir les parties diverses, prouver qu'on était le propriétaire, et enfin arriver jusqu'à la bascule où l'on en vérifiait le poids. La foule était si compacte» qu'une grande heure se passe avant que j'y puisse parvenir. Enfin m'y voici, cherchant, dans une montagne de ballots plus ou moins endommagés , ma malheureuse
LES BORDS DU BHOrŒ. 25
ralise que je finis par reconnaître; et dans quel état, ^and Dieu! Je retrouvai ensuite mon sac de nuit, mais sans cadenas, puis ma boîte à chapeau transformée en gibus.
Une demi-heure sMcoule encore à attendre mon tour de pesage ; il vient enfin. Après avoir acquitté droit , port, courtage, qui, réunis, formaient une somme assez ronde, je me trouve hors de cet enfer, cherchant un omnibus pour aller au chemin de fer. II n'y en avait plus, le convoi était parti : il fallait attendre le suivant. Je m'en consolai: c'était une occasion de revoir Avignon.
A défaut d'omnibus, je prends l'un des bédouins qui m'avaient tant vexé. Il charge sur son dos et emporte lestement, à lui seul, ee qu'un moment avant il pouvait à peine soulever, lui sixième, trente kilos ni plus ni moins, poids total de mes trois colis, et il me conduit au chemin de fer.
Le bureau était fermé: personne pour recevoir mon bagage. Que faire? Mon porteur, nonobstant sa voix d'ouragan et son œil de béte fauve , n'avait pas trop l'air d'un voleur : je confiai le tout à sa garde. Il faut dire qu'à leur brutalité près, ces portefaix ont de bonnes qualités: s'ils vous tuent quelquefois, ils ne volent ni ne mentent, et, sous ce rapport, nous avions eu tort de tant nous efirayer. Mes colis étaient un peu chiffonnés, mais rien n'y manquait, pas même mon étui de parapluie qu'on m'avait consciencieusement rapporté. Quant an cadenas, il ne se retrouva pas, non plus que les oreilles et les courroies de ma valise ; c'était accident et non vol.
Pour occuper mon gardien tandis que j'irais voir la ville , je le chargeai de faire réparer le dommage par un bourrelier dont j'apercevais l'établissement et duquel il me vantait le talent. Ce n'était pas à tort : nonseulement, à mon retour, je trouvai ma valise raccommodée, mais le lendemain, qua|]4 je voulus l'ouvrir
pour m'habiller, je fus obligé de faire venir un autre bourrelier pour en découdre l'ouverture et en séparer mes habits qu'une aiguille trop pénétrante avait attachés au cuir : c'est là ce qu'on appelle coudre en conscience.
Débarrassé de tout soin et escorté d'un fort gamin, neveu de mon porteur et que j'avais pris pour guide sur sa recommandation, je me mets à battre la ville.
Ici quelque lecteur, s'il en est d'assez désœuvré pour lire ceci, pourra, après avoir médité sur mon combat avec les manœuvres et les commis, me dire : — Que ne vous épargnez-vous toutes ces misères? Pourquoi, vous célibataire et qui pouvez prendre vos aises, voyagez-vous sans domestique? Que font vos gens à cette heure? — A cette heure, répondrai-je en regardant ma montre, mes gens , puisque vous les nommez ainsi , dorment ou se promènent; mais, du moins, ils ne m'empêchent ni de me promener ni de dormir. Or , si vous êtes , comme moi, un voyageur prudent, je vous demanderai : voulezvous aller loin et passer partout sans enrager du matin au soir? Désirez-vous surtout ne pas rester en route? Alors ayez grand soin de n'avoir avec vous ni malle, ni domestique, ni chien.
Les motifs de ces trois prohibitions je vais vous les donner.
Je laisse de côté la raison d'économie ; je vous suppose riche, puisque vous êtes touriste, et j'admets que vous ne regardez pas à un excédant de dépense de trente à quarante pour cent qu'il faudra ajouter à vos frais personnels pour couvrir ceux qu'entraînent un domestique et un gros bagage. C'est donc la question de commodo et àHncommodo et non celle d'argent , que nous allons traiter, en déterminant la mesure de bien-être, d'agrément, de facilité et de sécurité que peuvent vous procurer les trois choses que je vous signale.
Commençons par la malle.
Première raison pour n'en point avoir. Si vous n^aimez pas la TÎsite des agens du fisc, cette malle tous attirera infailliblement cette visite à toutes les portes des villes où il y a un octroi, et à rentrée de toutes les frontières où il y a une douane, tandis que ces agents se contenteront de jQairer une valise et de palper un sac de nuit.
Deuxième raison. Si un voleur jette son dévolu sur nn lot de bagages, en homme de sens qu^il est, il ne fait pas la sottise , quand il a le choix, de prendre un porte-manteau; il prend une malle, et il n'a pas tort: le péché n^est pas plus gros.
Troisième raison. On se console d'être volé quand on n*a à faire qu'à un escroc et qu'on a la vie sauve ; mais il n'en est pas toujours ainsi, et une belle malle peut conduire à un dénouement beaucoup plus grave. Dans certaines contrées, elle éveille partout des velléités d'héritage , car si elle est lourde , on la suppose toujours pleine d'or et d'argent. Or, n'avez-vous jamais entendu parler de voyageurs qui sont morts en route d'une chute, d'un coup de sang, d'une goutte remontée, d'une fièvre maligne, d'une apoplexie foudroyante et autre indisposition subite dont ils n'eussent certainement pas été attaqués s'ils avaient eu un simple porte-manteau ou un bahut plus modeste.
Nous passerons maintenant au domestique , et nous vous produirons également trois raisons contre son utilité.
Première raison. A quoi ce domestique peut-il vous servir, s'il n'a pas le don des langues et dans sa tête la carte de toutes les routes et le plan de toutes les villes? Que ferez-vous à Gênes, à Rome, à Vienne, à Berlin, à Malte, à Athènes, à Constantinople, de votre factotum picard, breton ou normand?
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Deuxième raison. Ledit valet, qui n^est ni archéologue, ni peintre, ni sculpteur, ni naturaliste, ni botaniste, et qui ne comprend absolument rien à votre admiration pour une pierre, une plante, un insecte, et moins encore aux motifs qui vous font aller chercher si loin ce qu^on trouve partout selon lui, est toujours plus ou moins disposé à vous prendre pour un gobe^mouche, un maniaque, un visionnaire, et il ne dépendra pas de lui qu^il ne fasse, par ses étonnements et ses questions saugrenues, partager cette opinion aux gens de tous les logis où vous ferez séjour.
S'il tient, au contraire, à vous donner de Fimportance pour rehausser son propre mérite, il vous compromettra par toute sorte de vauteries et de titres que vous n^avez pas ou que vous ne vous souciez guère d^avoir en pays étranger où tous les intrigants en ont. Et ce n^est rien encore de compromettre votre véracité, il vous suscitera des querelles. En vrai Français qu^il est, tout ce qui n'est pas France ou français lui paraît détestable : pain, vin , viande , logement , rien n'est assez bon pour lui; mais comme il a soin de dire pour vous, c'est vous seul à qui revient l'honneur de ses criailleries.
Troisième raison. Nonobstant ses petits travers, c^est un honnête homme. Il vous sert depuis vingt ans ; vous le grondez quelquefois, mais au fond vous lui êtes fort attaché et vous veillez sur sa santé presqu'autant que sur la vôtre. Mais en vous occupant de celle-ci, vous ne vous en plaignez pas, tandis que lui est sans cesse à vous entretenir de la sienne : il craint le chaud , il craint le froid, il craint surtout la mer, et ce n'est pas à tort, car du jour qu'il s'embarque à celui qu'il atteint le port, il est poursuivi par la peur ou par les nausées, et tout votre temps est employé à le rassurer et à le soigner. Encore n'est-ce rien de ces soins matériels
auprès de Hnquiétude morale qu'il vous cause si la nostalgie s'en mêle: alors tous croyez sa mort imminente; il n'a plus dix jours à vivre, c'est lui qui l'assure, et pour n'avoir pas à vous la reprocher, vous vous hâtez de finir le voyage.
Maintenant, il ne me reste plus qu'à vous parler du chien. Il y a des touristes qui ne sauraient voyager sans le leur. Quant à ceux-là , je suis loin de les dissuader de prendre un domestique, non pour eux, je viens de dure qu'il ne peut les servir , mais pour leur chien à qui il sera certainement très-utile, car le malheureux animal se perd régulièrement dans toutes les villes où TOUS faites sëjour, à moins que vous ne vous décidiez à l'enfermer , ce qui l'amuse médiocrement et qui ne divertit pas plus les voisins à qui il communique son ennui par ses plaintes et ses aboiements. Il est vrai qu'en parcourant la ville vous pouvez le conduire en laisse; mais l'inconvénient est qu'on ne vous permettra d'entrer nulle part en sa compagnie, et que si vous ne voulez pas lui faire le sacrifice de la visite des musées, des palais, des jardins publics, sacrifice d'ailleurs dont les exemples ne vous manqueront pas, car il y a beaucoup plus d'amis des chiens qu'il n'y a d'amis des arts , il vous faudra le laisser à la porte. Voilà justement l'instant ou un domestique vous sera nécessaire : pendant que vous vous divertirez dans le palais , lui amusera votre chien dans la rue. Ce n'est qu'ainsi qu'il l'empêchera d'aller vous rejoindre sous le baldaquin de Saint-Pierre dans les galeries du Vatican , et jusque dans le cabinet du Saint-Père s'il vous a accordé une audience. 11 vous faut donc avoir un serviteur qui plaise à votre chien un peu plus que vous-même, ou à défaut qu'il soit muni d'une bonne chaîne qu'il ne lâche jamais , sinon votre fidèle toutou vous causera quelque cruel afiFront.
Je ne TOUS parle pas des soucis de la route : je me suis souvent ëbahi en voyant certains voyageurs y résister. Quant à moi, j*y aurais succombé. Oui, j^en ai va en malle-poste, en diligence ou en coche, oubliant femme et enfants, éprouver cet état fébrile pendant des jours et des nuits, véritables âmes damnées de leur épagneul ou de leur caniche qui, à chaque relais, pris d^un nouveau caprice, voulait changer de place ou de compagnie, et qui, après avoir passé de Fimpériale à la rotonde et de celle-ci au coupé, finissait par prendre la clef des champs et obligeait son maître désolé à laisser la voiture et perdre sa place pour aller porter , chez le maire le plus voisin, le signalement du fugitif.
Les chemins de fer, qui ont leurs chenils ambulants, ont adouci, sur certains points, les angoisses des amateurs de la race canine, mais les ont augmentées sur d^autres. Dans ces réunions de chiens, il y en a toujours de plus ou moins hargneux , et Ton risque d^en retirer le sien étranglé ou enragé : il serait donc prudent de les mettre dans des sabots, comme les perroquets.
Il y a encore, en voyage, un inconvénient plus grand qu^une malle , qu^un valet et qu'un chien : cV^t une maîtresse. Les motifs, nous les laisserons dire à ceux qui en ont essayé.
Ensuite, sauf les chiens et les maîtresses que j'interdis absolument aux touristes, un voyageur doit-il se passer du reste, c'est-à-dire de linge et d'habits de rechange et de gens de service? Non. Si vous ne voyagez pas chez les sauvages , partout vous trouverez du drap et des tailleurs, des chemises ou des chemisiers, des lingères et des cordonniers. Or, vous ne payez pas plus pour acheter des effets ou en faire confectionner à mesure qu'ils vous manquent , qu'il ne vous en aurait coûté pour vous en faire suivre.
Qaant anx domestiques , eussiez-yous à monter une maison entière , cuisinier , laquais , cocher , intendant , partout , en vingt-quatre heures , on vous improvisera ce personnel. Il vous suffit de vous adresser au maître de l'hôtel où vous logez , ou mieux encore à une institution que je vous indiquerai quand nous serons aux pays où elle existe.
La morale de ceci est que si la propriété est une belle chose, ce n'est pas en voyage, et c'est là que la maxime de Rias : omnia mecum portOy est surtout applicable. En Toyage, l'avoir ne produit de jouissance qu'autant qu'il est en poche, et ce qui vaut mieux encore en portefeuille et en bonnes lettres de crédit. Chaque paquet dont vous TOUS faites accompagner est pour vous une cause incessante de tracas; aussi quand vous avez le bonheur d'en perdre un, s'il ne contient pas précisément des objets indispensables, le premier moment de contrariété passé, TOUS éprouvez un bien-être inexprimable et qu'on peut comparer à celui du mulet qu'on allège d'un sac. Certes, en aucune circonstance je ne me permettrai de dire comme un autre philosophe : la propriété c'est le vol ; mais bien souvent en cette vie , je le répète avec conviction , la propriété c*est l'obstacle , ou si vous l'aimez mieux, le bien c'est du mal.
Départ d'Avignon. «- Tameon. — Cattelet. — Nîmes. — Arlei. — laneilie.
Mes avis aux touristes m'ont fait oublier que je suis à Avignon, cheminant avec un cicérone sous la conduite duquel je revois la cathédrale, le palais des papes et le pont qui, fait en pierres en 1178 et dans ces derniers temps refait en fer, doit moins sa réputation à son antiquité et à sa reconstruction qu'à la fantaisie naivc de je ne sais quel musicien du vieil âge qui, en un jour de goguette, s'avisa de l'accoler, tant bien que mal, aux notes de la gamme , et de chanter aux échos de ses arches: je suis sur le pont d'Avignon. Jamais échos, depuis les roseaux du roi Midas, n'ont produit plus de retentissement, et dès ce jour, d'un bout de la France à l'autre , toutes les écoles de solfège , de chant et de plain-<ïhant , adoptant la formule, répétèrent à Penvi: je suis sur le pont d'Avignon, Il est à regretter que ce musicien n'ait laissé ni son nom ni son portrait , car
on n^eût pas manqué de lui élever une statue sur ce pont même dont il a fait la gloire. A quoi tient Fimmortalité !
Celle de la belle Laure, dont on me montra le tombeau, ne lui coûta pas plus cher : elle la dut aussi à une espèce de musicien, à un poète lyrique a qui elle ne dit pas même bien obligé. Cependant il en valait bien la peine : il s'appelait Pétrarque.
Je visite ensuite une promenade dite , je crois , les Rochers , d'oii l'on jouit de la vue et du parfum de ces riches campagnes du Comtat, où le mûrier, le figuier, rolivier nous annoncent que nous avons changé de zone et quitté le nord pour le midi.
J'aurais voulu voir le musée, mais le temps me manque. Je le regrette, car j'apprécie beaucoup ces musées départementaux. Convenablement classés , ils contribuent à éclairer la tradition et suppléent souvent a l'insuffisance des archives. Rien n'est à dédaigner dans l'archéologie municipale : la moindre pierre taillée , la plus modeste inscription y ouvre une page d'histoire.
Celle d'Avignon est des plus riches. Comme Marseille, die a pour auteurs les Phocéens, et sa fondation remonte à cinq cent vingt-neuf ans avant l'ère chrétienne. Réunie à Arles, elle a été royaume , puis république , puis ville tfaéocratique et siège de la papauté. Voilà, j'espère, d'assez beaux titres.
Malheureusement, à la fin du dernier siècle, une lièvre de meurtre s'empara d'elle : le tocsin de septembre y retentit, et sa glacière y acquit un sinistre renom. Dès lors les voyageurs , épouvantés , firent up détour pour éviter cette atmosphère de sang.
Qui a réhabilité Avignon, ou du moins qui y a rappelé le touriste? On ne s'en douterait guère : une parade de la foire, une farce intitulée : le sourd ou l'auberge pleine, dont la soène se passe dans un hôtel du lieu. Jouée et rejouée dans
toutes les villes et bourgades de France, la parade fît oublier la macule sanglante. Non-seulement on n'évita plus Avignon, mais chacun y courut pour voir l'auberge pleine, M"' Legras sa proprie'taire , la servante Pétronille et la chambre à coucher de M. d'Asnière, le héros de l'aventure. Avignon était redevenu une ville de joie et de plaisir.
Mais voici venir 1815 avec toutes ses rages et ses folies. Avignon eut une rechute : la bête populaire se gorgea de sang, elle mordit à tort et à travers, et couronna l'œuvre en égorgeant un maréchal de France, l'une de nos gloires nationales , qui venait lui demander l'hospitalité. Hélas ! les cités, comme les hommes, ont leurs mauvais jours !
Contre cette nouvelle tache, M. d'Asnière ne put rien. La parade se passait dans une auberge , le crime s'y commettait aussi: ce rapprochement suffit pour tuer la pièce. On essaya de la jouer encore, mais personne n'y vint: la ville reprit sa tristesse et son mauvais renom. La tristesse fut courte, mais l'autre chose dure encore.
C'est en face de l'hôtel et de la chambre où s'accomplit cette atroce tragédie que je faisais ces réflexions, assis dans la voiture qui devait me conduire au chemin de fer. Elle part enfin. Il était temps, cette place et cette vue commençaient à me donner le cauchemar.
Je trouve à l'embarcadère mon bagage et mon porteur veillant à côté. J'avais appris de son neveu qu'il était dans les dignités de sa confrérie : c'était un syndic ou sous-syndic. Je le traitai donc avec tous les égards dus à son rang, en le payant grassement; aussi nous quittâmes-nous comme de vieux amis, et j'eus peine à échapper à l'accolade. A défaut , et par un souvenir traditionnel du gouvernement papal, il me baisa la main. Cet homme-là , en ce moment , se serait fait tuer pour moi; mais aussi au jour d'une révolution, si je m'étais paré de violettes quand Avignon ne voulait que des lys.
il m'aurait fait comme au maréchal, non en haine de moi, mais en celle des violettes. Cest aussi en haine de cette fleur qu'on avait tué Brune : s'il s'était montré tenant l'autre à la main, ils l'auraient porté en triomphe. Voilà de terribles fleuristes, et des bouquets dont l'odeur monte furieusement à la tête. Allez donc dire maintenant que la passion des fleurs est un goût innocent!
Me voici à Tarascon, à un hôtel dont le nom m'échappe. Pour profiter d'un reste de jour, je vais faire un tour de promenade en ville, et bientôt je me trouve en face d'un beau pont qui conduit à Beaucaire et non loin de l'endroit où, bien des années avant, j'avais très-imprudemment traversé le Rhône a la nage. Je vois encore la place oti, après une lutte désespérée contre le courant, je parvins à aborder, au grand ébahissement des badauds qui me tenaient pour mort. Le Rhône alors était débordé^ et mon expédition était une sottise : il y avait dix a parier contre un que j'y resterais. Mais j'avais dix-sept ans, et je ne croyais pas encore au danger.
La nuit venue, je me dirige vers le souper, ressource ordinaire de ceux qui n'ont pas dîné , ce que j'avais oublié de faire à Avignon. 11 y a une fort belle cuisine à l'hôtel où je loge , un fort beau chef , d'admirables casseroles, une très-grande salle a manger, mais la chère my a paru moins grande que la table et surtout que la carte. Cependant on m'avait assuré qu'on y était bien et à prix doux, comme disent les marchands ; mais c'est qu'on m'y prenait pour un grand seigneur et un gros dévot : on savait que je venais h Tarascon pour assister à la première communion de ma nièce et pupille, une des notabilités du pays. Annoncé à l'hôtel, on m'y attendait depuis huit jours, et j'arrivais trop tard: la cérémonie avait eu lieu le dimanche précédent.
Je me lève de bonne heure pour me rendre au château
du Castelet (1), où demeure la petite avec sa mère, veuve de feu mon frère Jules de Crèvecœur. Je voulus faire à pied cette promenade, car le Castelet est non loin du Rhône, dans une position des plus pittoresques; mais il pleuvait à verse, la promenade à pied était impraticable. Tandis qu'on me cherchait une voiture, chose assez peu commune à Tarascon, j'allai visiter l'église de Sainte- Marthe, patronne de la ville, et puis la Tarasque dont, pour avant-goût, on me donne le portrait et l'histoire imprimée. La gardienne, qui me montrait la béte , me fit observer qu'elle avait une tête toute neuve, bien pluij belle que l'autre : c'est bien plus laide qu'elle voulait dire. Ses dents ont six pouces de long , et ses yeux , faits du plus éclatant vermillon avec une prunelle noire d'ébène , sont grands chacun comme une petite assiette ; enfin , c'est un animal très-estimable dans le genre hideux et fort bien imaginé pour faire peur aux enfants. Cependant, si j'en juge à son ancien portrait, il a perdu quelque chose de sa physionomie native : les restaurations, même en fait de Tarasques, sont dangereuses pour l'art et la tradition. Ici on s'aperçoit un
(1) Le Castelet, vieux manoir féodal da 12* siècle, situé i tin kilomètre du Rhône et k deux kilomètres de Tarascon, %st l'ancienne demeure des marquis de Gravcson. Le grand château de Graveson, le plus beau domaine féodal de la ProTence, érigé en marquisat en Pan 1400, appartenait à la même famille. 11 a été rasé de fond en comble en 1793. Le bourg de Graveson, qui faisait partie du marquisat, en est à deux kilomètres. La propriétaire adnelle du Castelet et de ce qui reste de la terre de Graveson est M™* Jules de Crèvecœur, née de Graveson, fille du dernier marquis et belle-sœur de l'auteur , M. Boucb& de Crèvecœur de Perlhes^ dont elle avait épousé le frère, mort «n 1842. CNote de VéditewrJ,
DÉFAUT D'AVIGNON, TABASCON. 37
pen trop des retouches. Si l'on a augmenté la t^, on a racconrci la queue , son pins bel ornement , disons nrfme sa première qualité et la vraie canse âc l'estime dont elle jouissait. Cétait arec cette queue qu'à la procession elle brisait si gentiment les bras et les jambes des gens irréTérencieux qui ne se découTraient pas devant die ou qui, dans leur impiété, doutant qu'elle fflt vivante, te permettaient de la toucher. Aussi la gardienne , qui Psvait vue dans toute sa gloire, regrettait-elle comme moi ceUe antique queue, si bonne jnsticière, et déplorait-cIlc l'insuffisance de celle qui la remplaçait. Hais la faute en était aux malheurs des temps. « On ne peut pas, me disait-elle en soupirant, tout foire en un jour : la ville, fû avait dépensé cent écus pour la tétc , a remis la l^iense de la queue à un autre budget. > La queue tctuelle n'était donc qu'une queue provisoire. On voit fne U bonne dame était bien instruite des affaires de Il commune. Hoi qui connais, par expérience, la durée du provisoire, je manifestai quelque crainte sur le maintten indéfini de cet extrait de queue , qui non..sculement dnmait â la béte un air piteux et misérable, mais qui, le pouvant plus faire son office , réduisait son emploi I nue sorte de sinécure et d'état sénatorial.
Ia ganli|pne reconnut la justesse de mon observation, (tdie «jouta que quelques personnes charitables, touchées la b position de la bâte et de la déconsidération qui
lovait en résulter pour les paroissiens, avaient l'inten- 1 de faire une qnéte pour subvenir aux frais d'une taie de belle proportion. Désirant prendre part à cette
kliie Œuvre, je m'empressai de déposer mon offrande B pris congé.
B^^ t'Ultel oh je croyais trouver une voiture
I ' «is qu'on parlementait encore et que le seul
,anit. on cheval et une voiture exigeait ,
38 CHAPITRE lU.
pour cette demi-lieue , tout autant d'argent qu'en un autre pays on m'aurait demandé pour faire le double en chaise de poste. C'est donc à la poste. que je me disposais à aller, quand j'appris que, depuis l'établissement du chemin de fer, elle ne donnait de chevaux que lorsqu'on les demandait la veille.
Dans ma mauvaise humeur et au risque de m'embourber, je saisis mon parapluie et fis mine de me mettre en route. A cette démonstration, mon homme s'exécuta: la voiture et le cheval , qui se tenaient cachés à peu de distance, parurent comme par miracle.
Le prix ayant été fixé assez équitablement par le maître de l'hôtel, choisi pour arbitre, je pars. Mais comme le cabriolet ne fermait pas sur l'avant et que la pluie fouettait en face, après cinq minutes de marche j'étais aussi mouillé que si j'avais été sous la gouttière.
C'est dans cet état que j'arrivai au Castelet , que je n'aperçus qu'en touchant la porte, car la brume et un massif d'arbres l'enveloppaient entièrement. Naguère à quatre tourelles, la Révolution, au nom de l'égalité, lui en avait enlevé trois, et le nain qui devait annoncer, an son du cor, l'approche des voyageurs, avait disparu de la quatrième. Aussi étions-nous parvenus incognito jusqu'au pied des murailles: personne du logis ne s|^ souciant, par un pareil temps , de remplacer le nain , n'avait mis la tête à la fenêtre ni vu venir la voiture.
N'entendant âme qui vive, je commençais à croire que j'étais dans le château de la belle au bois dormant, quand à travers la vitre je distingue une petite mine qui me regardait avec des yeux très-éveillés. Ce n'était pas ma pupille. Ne connaissant pas d'autre enfant dans ce logis, j'étais à me demander si je ne me trompais pas d'adresse, quand les exclamations de la petite fille en attirèrent une autre. Celle-ci était bien ma nièce, que je n'avais pas voe
depuis plusieurs années, mais que je reconnus aussitôt u son extrême ressemblance avec son père, que la pauvre petite avait perdu quand elle n'avait encore que deux ans.
Chose étrange ! c'est que sans en avoir le souvenir , elle en a non-seulement la figure, mais l'esprit, le regard, le geste et la voix ! Cet héritage moral d'un père à un enfant qui ne l'a pas connu et chez qui il ne peut exister ni tradition de souvenir ni influence d'imitation, est un fedt des plus inexplicables. Cependant les exemples n'en sont pas rares, et je pourrais en citer plus d'un : malheureusement, ils ne sont pas toujours aussi satisfaisants.
Aux cris de joie de la petite Mathilde , je vis bientôt accourir ma belle-sœur. Elle non plus je ne l'avais pas vue depuis deux ans. N'habitant Paris que quelques mois d'hiver, elle s'est, jeune encore, consacrée tout entière à l'éducation de sa fille unique qui vient d'atteindre sa treizième année. Avec elle étaient M"' de Monval et M" de Bussy , ses sœurs , et elle attendait les deux autres , M"** de Pardailhan et de Perrochel. Ces dames revenaient voir la Provence et le château, berceau de leur antique famille, dont ma nièce Mathilde est aujourd'hui l'héritière. Elle se trouvait ainsi au milieu des siens et des souvenirs du passé : le bourg de Graveson (1) , peu éloigné du Castelet , porte le nom de son grandpère, et celui d'Eyragues, également voisin, celui de sa grand'mère, née d'Eyragues.
Après ces premiers moments donnés à Famitié, je fais
(1) GraTeson, bourg du département des Bouches-du-Rhâne, à 20 kilomètres d'Arles, 1,600 habitants. Ejragues, même département, 2,380 habitants. Le marquis d'Eyragues, colonel d^éut-major, a été tué dans la dernière guerre d'Espagne. Son fils était, en iSiS, ambassadeur de France prés la cour de Bade. flfotedeVéditeurJ.
iO CHAPITRE m.
mon métier de tuteur. Je vais visiter en détail ce manoir qui reprendrait sa couleur moyen-âge si on lui rendait ses quatre tourelles, ce dont j'ai donné le conseil a la propriétaire qui, comme moi, les regrette. Le château est d'ailleurs fort en état de les porter. Il est bâti comme une forteresse: les voûtes et les murailles ont quinze pieds d'épaisseur , avec tous les enjolivements d'usage^ prisons, cachots et oubliettes. C'était le luxe du temps. Ma belle-sœur, ou plutôt le vieux marquis son père, en avait changé la destination : les prisons sont devenueai de fort belles cuisines voûtées, les cachots des celliers, et les oubliettes des caves un peu fraîches sans doute, mais qui n'en sont que meilleures pour tempérer l'ardeur du vin du cru qui, réunissant la double qualité de vin dit Rhône et de vin de Provence, est d'une nature assez pei» rafraîchissante. Cependant, au moyen de ces précautions^ surtout si l'on a la patience de l'attendre, il devient bon» je n'ose dire excellent, car, vu ma quahté de tuteur de l'héritière , on pourrait prendre ce chapitre pour une réclame ou l'annonce de quelque nouvelle fabrique M Johannisberg ou de Clos-Vougeot. On se tromperait: le château ne fait de vin que pour sa consommation, et il a beaucoup moins l'air d'un domaine vinicole que du point de départ de quelqu'aventure mystérieuse ou d'un roman à la Walter-Scott. Ajoutez que la petite châtelaina Mathilde a tout ce qu'il faut pour en être rhéroîne* Pourtant ce n'est pas là, pauvre enfant, ce que je te souhaite, mais bien la bonté et les vertus de ton père^ avec les grâces et la piété de ta mère!
Je voulais aller visiter les environs, mais la pluie, qui me poursuit, tombe toujours : il faut bien rester au logjl^ Nous finissons la journée, par de la musique ,. car le piano, qui a remplacé le luth et la cytbare, esX devenyil le meubla obligé d^ n^eux manoirs.
DÉPART D'AVïCNON, TARASCON- 4!
A la nuit, !c cabriolet me ramène à Taragcon.
Le lendemain, la plnie arait cessé. Je me lève arec le soleil, et je vais revoir Beaucaire. Bien des années s'étaient éeonlées depuis ma première apparition dans cette ville. h ne reconnais pas ses mes; il me semble qu'elles sont IHsombries et vieillies. Les arbres seuls de sa promenade étaient resti^ les mêmes. Ils avaient un peu grandi , un peu grossi , mais ils étaient toujours aussi verts et tàssi frais. Tls le sont même davantage : c'était au mois de jnOlet que je les avais vus jadis, aujourd'hui je les retrouve en mai. Alors mes souvenirs se reportèrent sur les personnes avec lesquelles j'étais venu en Provence , m. des Porcelets, de Bodeney, Amé de St-Didier et l'un de mes parents qui s'est fait un nom dans les arts , M. Auguste de Forbin, l'un des hommes les plus brillants de cette époque et qui sut, sans se faire d'ennemis, remplir les fonctions difficiles de directeur du musée du Louvre.
Ce pays me rappelle encore un homme excellent. Provençal aussi et bien connu par son savoir et ses travaux Mstoriques , le marquis de Fortia d'Urban , allié à la femille de ma belle-sœur, et avec qui j'ai été uni d'une longue amitié.
Tous sont morts. La moitié aussi de cette population a disparu , et ces arbres sont toujours jeunes ! Trois ou quatre générations auront passé, et ils le seront encore ? Si les arbres parlaient, ils pourraient plaindre les hommes, qui vivent si peu qu'on se demande : est-ce bien la peine qu^s naissent?
Je désirais revoir la maison du constructeur de moulins où j'avais logé près du Rhône, et dans laquelle j'araîs été si cruellement tourmenté par les moustiques. J'aurais voulu surtout retrouver ce jardin et cette treille sous laquelle nous dînions et où , pour la première fois , je
42 CHAPITRE m.
mangeai des figues fraîches de Provence. Mais la maison, le jardin, la treille, tout a disparu, emporté sans doute par quelque débordement du Rhône. A la place, je ne trouve qu'un champ et quelques mûriers jeunes encore.
Quand j'en ai assez de Beaucaire , je prends le chemin de fer de Nîmes. Je revois avec bonheur ses antiquité moins vantées que celles dltalie et de Ifn Grèce, moins visitées peut-être parce qu'elles sont à nos portes, et qui pourtant , par leur mérite architectural et surtout leur entretien intelligent, valent mieux que la plupart de oes merveilles ultramontaines. La Maison-Carrée surtout est un monument des plus remarquables. J'y vis un seul morceau moderne : c'est un beau buste de Lamartine donné par lui à la ville.
Dans la cour, on me fit voir des bases de colonnes provenant d'un temple de Vénus , qui donnent une étrange idée de la dévotion antique.
M. Pelet, directeur du musée et savant distingué, me fait l'accueil le plus aimable. Sa notice sur la porte d'Auguste et son essai sur la nymphée de Nîmes sont deux ouvrages riches d'érudition et de vues ingénieuses.
Je visite la tour Ma^e , le temple et la fontaine de Diane, la porte de César, enfin l'amphithéâtre ou arènes.
Etant assis au sommet de ce dernier, édifice , il me sembla qu'il tremblait. Ma conviction était si forte, que plusieurs fois je posai la main pour m'assurer si les pierres ne se déjoignaient pas. J'attribuai ce mouvement au vent très-fort qui soufflait. Après réflexion, je compris que c'était impossible, et que cet ébranlement apparent de l'édifice venait de celui que j'éprouvais moi-même pour avoir voyagé plusieurs jours de suite en chemin de fer*
A Arles , j'admire encore Tamphithéâtre , l'obélisque t l'aquéduc, l'arc-de-triomphe et les sémillantes Arlesiennes à la chevelure d'ébène et aux allures décidées. J'avais
DéPABT D'AVIGNON, TARASCON. 4S
trouve dans le wagon, en partant de Nîmes, un monsieur Tenant de Rochefort avec sa jeune femme, Fun et l'autre d'une amabilité parfaite. C'est avec ce couple gracieux que je visite Arles, en regrettant de le quitter si tdt.
Je reviens souper à Tarascon. Il n'y avait pas a l'hôtel de table commune : chaque famille ou chaque société s'attablait où elle voulait , comme dans un restaurant. Cette absence de table d'hôte dans les hôtels d'apparence luxueuse est ordinairement de fâcheux augure , et vous pofuvez être à peu près certain, surtout si vous êtes seul, que vous y serez mal et à haut prix. C'est ce qui m'arriva.
A une table voisine de la mienne était une famille anglaise qui, après n'avoir voulu que du thé, finit par en venir au rosbiff et au vin de Champagne.
A une autre table étaient trois individus , dont un jenne , bizarrement costumé d'un paletot presque blanc i grands boutons métalliques ; un second , se disant ancien officier de l'Empire et vantant beaucoup ses prouesses napoléoniennes : malheureusement il confondait les dates de nos grandes batailles , ce qui me fit croire qu'il pouvait bien y avoir erreur de personne dans ses . exploits ; enfin un troisième, qui semblait être un artisan. Les deux premiers étaient gris , celui-ci paraissait plus de sang-froid. J'étais très-ennuyé du bavardage et des vanteries des deux premiers; mais bientôt leur attention fut excitée par un récit qu'entama le troisième, et auquel je finis par prendre moi-même intérêt. C'est qu'en vérité ce récit était fort dramatique: il ne s'agissait de rien moins que d'un meurtre commis peu de jours avant et dont le mystère devait se révéler bientôt devant la cour d'assises. Vous pensez bien que tout en écoutant, je ne me mêlai pas à cette étrange conversation ,- peu soucieux d'être , par suite de cette intervention, appelé en supplément de témoignage.
46 CB^PfnK AL
son beau-nère, » sêboot et sa de dîz-liiiit ans, arec «fû je fin tant de anite en missance. Efle êtmt fibvt wnie et pu tm-befle, mas il ▼ive, si pétillaiite de oMlke qa'efle en donnit le yertip: c'étnt on imi trpe de In gewtillnw méndùtnaie; était-elle la finroiile de son onde qni init de bon de ses saillies. Ifons connaiaMins pen, dans le nntd, ces pages en jupes qm , dans lenr lanii briiiDa^ , se pennettmt tout sans s'écarter de In décence ni domur le moindremeit lien de soupçonner leur innoeencew Ls jeunes tilles ici ont leur saison de frane-pader: on lenr permet d^étre franches, et elks le aouL €da dure jnsqirïl lenr mariage.
Mon capitâne Youlait absolument me Ibr dfiier arm ses parents; mais j'arais promis au colonel de ictuuinei avec loi à Marseille, et nous avions une Toitnre qui nons attendait: nous aMmes donc dîner à rhdteL
rVous fûmes ensuite au spectacle. On y fidsait un tel ▼aoarme à propos d'^un acteur que les uns Tonlaient« qiie les autres ne Youlaient pas, que nous battîmes en retraite.
Croyant prendre an pins court pour regagner notre logis, nous nous trouvons dans une de ces rues bâtardes qui a voisinent le théâtre. Ici encore rinflnence du dimanche se faisait sentir : des matdots, criant, gesticulant, chantant, étaient partout groupés à la porte de cafés borgnes ûm dans des bouges enfumés, à travers les vitres desqueb OB voyait des femmes blanches, brunes^ noires, denô-nncs» qui, elles aussi, chantant, dansant, buvant, invitaient àm geste et du regard les passants à entrer. La variété des costumes, des figures et des langues, car une partie des nations de la terre étaient ici représentées, TanimatioA de ces groupes, leurs cris, leurs chants formaient un tout qni n'était pas de ce monde : c'était une répétiiMNi
Tirante d^an tableau de Callot, une tentation de saint Antoine» yéritable orgie de démon ; il n*y manquait que le saint. Nous passâmes rite et pour cause; mais nous ne fûmes pas fâchés d'y ayoir passé, bien qu'il en coûtât au colonel son foulard qui, dans ce court trajet, avait dispara de sa poche.
Le lendemain, je vais voir le musée de peinture, où sont quelques beaux tableaux du Puget et un du Perrugin.
Je yeux ensuite entrer au muséum d'histoire naturelle: il ne s'ouvrait qu'à deux heures. Toutefois j'en yis on échantillon dans la personne de celui qui yint à la porte. Etait-il là par accident? Fait-il partie de la collection zoologique ou n'en est-il que le démonstrateur? Cest ce que je n'ai pu approfondir; mais c'est assurément un des plus curieux spécimen de la nature yiyante dont on pourrait enrichir un musée.
Je gagne le port: je loue un bateau, et je yais en rade prendre un bain. Je me fais conduire ensuite à la cathédrale. Je suis au pied de l'édifice et je le cherche encore : il n'y a là rien qui ressemble à un monument» pas même à une église. L'intérieur vaut un peu mieux que les dehors ; cependant je ne le cite qu'à cause de son antiquité: ce n'est pas là une cathédrale digne de Marseille.
Me voici à l'église Saint-Victor. Elle est ouverte. Je remarque qu'une ficelle est tendue à droite et à gauche, en laissant libre l'entrée de face. J'avance devant moi entre ces cordes, ne m'expliquant pas le but de cet arrangement J'étais au milieu de l'église et j'y étais seul, quand je vois sortir de la sacristie un ecclésiastique en sorphs; il vient à moi et me dit que j'étais dans l'enceinte réservée; puis, m'interpellant d'un mon cher monsieur , il commence une sorte d'interrogatoire pour savoir comment j'y étais entré , prétendant que j'avais enjambé la
48 CHAPITRE m.
ficelle. Je lui montrai simplement la porte oii la ficelle ^Elisait défaut» et je lui tournai le dos. C'est le seul prêtre impoli que j'aie rencontré dans mes voyages.
Je dîne à Thôtel des Empereurs. En face de moi sont un homme très-grand, assez jeune, une femme fort belle, très^égamment mise, et un enfant de dix à douze ans qui paraît être le leur; derrière était un domestique en tiyrée. Je n'ai jamais vu de personnages plus silencieux : ils n'échangèrent pas entr'eux un seul mot. L'enfant luimême n'ouvrit la bouche que pour manger, et le domestique servit sans qu'on lui fît ni un signe ni une demande. Quand ils partirent, ils se levèrent tous les trois comme par Yeïïel d'un ressort, sans desserrer les lèvres , sans faire un geste ni un salut , et le valet les suivit dans le même silence. D'après ce que nous dit le garçon de salle, cette famille était d'Amérique. Mon colonel italien fit un bond sur sa chaise, il avait entendu ^nécanique. 11 fit répéter le garçon : il comprit alors , mais il n'en était pas moins stupéfait en regardant ces gens qui s'éloignaient du même pas que la statue du commandeur dans le Festin de pierre.
Le soir, je retournai au théâtre pour voir jouer l'opéra de la Favorite. Comme il y avait bien des places vides et que j'aime assez mes coudées franches , je m'étais installé sur une banquette de Pavant-scène et j'y trônais tout seul, quand une très-belle personne vint s'asseoir à ma droite, et un moment après, une autre vint faire le pendant à gauche. Quoique leur tenue fût fort convenable, je compris quelle sorte de dames c'était, et je vis bien qu'ici encore je m'étais très-imprudemment placé dans Tenceintc réservée. Je n'avais pas à me plaindre, car mes voisines étaient véritablement de superbes créatures ; néanmoins, j'aurais autant aimé être ailleurs. Rien n'était plus facile que de me lever et de m'en aller ; mais iiadre
DÉPART D'AVIGNON, TARÀSCON. 49
un affront à une femme, quelle qu'elle soit, m'a toujours paru une action peu généreuse , même quand elle le mérite, et celles-ci ne le méritaient pas : leurs manières étaient décentes et j'étais assis à leur place.
Je ne sais si elles s'aperçurent de ce que j'éprouvais, mais l'une se leva et partit, et l'autre la suivit. Au surplus , j'aurais fait la conversation avec ces dames , que nul n'y eût fait attention ; c'est un usage assez généralement reçu à Marseille : le théâtre est censé n'admettre aux premières que d'honnêtes femmes.
n 7 en avait beaucoup ce soir-là : les galeries en furent bientôt couvertes, presque toutes belles et fort richement mises. Il faut dire en l'honneur de la police locale que rien, dans leur tenue ni dans leurs gestes, n'annonce leur état.
L'exécution de la Favorite fut très-bonne, et le ballet fort beau. Marseille est du petit nombre des villes de province oh Ton apprécie encore la bonne musique et où les œuvres des maîtres sont dignement rendues.
Toaloft» Dragnignan, Fréjut, Gannei, AiUbei, Nice, lentra,
SaTOMi 6ènei.
Le 10 mai, je prends place dans le courrier de Toulon. Il faut maintenant dire adieu aux chemins de fer, mais on s'en console, et bien qu^on n'aille guère vite, la route ne semble pas longue : c'est une des plus accidentées qu'on puisse faire. Là on a toutes les sensations qu'apprécie le touriste, même, si l'imagination s'y prête un peu , celle de la peur : le fond de Cugcs , OUioules et ses gorges sont à jamais célèbres dans l'histoire des bandits. Des croix verdies par le temps s'élèvent encore çà et là aux endroits où tombèrent les victimes.
Assis dans un des coins de la voiture , un amateur semblait regretter ces beaux jours, et ces paroles ultraromantiques s'échappèrent de sa bouche: « Certes, une attaque de voleurs serait ici d'un effet saisissant d'intérêt et de poésie! » Il y avait probablement autour de lui moins de poètes que de capitalistes , car à son excla-
mation ses ydsyis portèrent simultanëment la main à leur poche. Je m^empressai de jeter les yeux sur cet orateur pittoresque : c'était un petit jeune homme si pâle et si maigre , qu'on Teût pu prendre pour Fombre d'un des assassinés. Néanmoins , à sa coiffure toute littéraire, je le soupçonnai d'être un auteur Tirant, et j'en eus bientôt la preuve quand il cita l'un de ses poèmes dont il nous donna un échantillon en alexandrins provençaux. On voit que la race des troubadours n'est pas éteinte; malheureusement celui-ci ne paraissait pas avoir longtemps à vivre.
C'est sur cette route qu'on me demanda pour la pre* mière fois mon passeport: ce ne sera pas la dernière.
 Toulon, je loge à l'hôtel de la Groix-d'Or. Je vais revoir la place dite Champ-de-Bataille, et ces quais qui m'avaient paru si gais et si beaux autrefois. Je les trouve aiyourd'hui tristes et laids ; c'est qu'autrefois j'étais jeune : ils n'étaient pas changés , c'était moi.
Je rencontre deux officiers de marine de ma connaissance, M. •**, capitaine de frégate, et M. **•, capitaine de vaisseau en retraite. Je les emmène à mon hôtel; ib veulent bien y partager mon dîner. Nous n'y parlons que poUtique, c'est pour cela que je n'ai rien à dire.
La vie est excellente à Toulon, comme elle l'est à Brest, à Lorient et dans tous les ports militaires. Les marins, entourés de privations, tiennent partout à avoir une table bien servie: un bon cuisinier, à terre comme à bord, est à leurs yeux un personnage digne de considération* Aussi firent-ils, à celui de la Croix-d'Or, un compliment qu'il reçut comme un homme qui s'y attendait. Il est à remarquer que le Provençal a un goût et une aptitude particuliers pour la science culinaire : Marseille et Toulon sont la patrie des grands cuisiniers, comme Paris est l'école des grandes cuisinières ou des vrais cordons bleus.
(â CHAPITRE IV.
Le 11 mai, mercredi, il pleut à verse. Je m^aperçois qne j*ai laissé en route une partie de mon linge, et ce qui est pis, le calepin où sont mes notes. Ceci me contrarie fort; cependant il faut bien s^en consoler : la lingère suppléera à Tun et ma mémoire à Fautre.
Je yeux aller à Saint-Mandrille, mais il y a une demilieue de mer à traverser; il fait grand vent, grande jduie, grosse mer. Le batelier ne se soucie pas de partir; ^fin il s^y décide , à condition que je prendrai un second matelot. J^accepte , et j^ai eu raison , car il est probable qu'avec un seul nous serions restés en route. Les autres bateliers, en nous voyant appareiller, disaient : « Il faut du courage. »
Nous faisons la traversée en dix minutes. Au moment d'arriver, notre mât se rompt par la violence du vent et nous manquons de chavirer.
Après avoir visité le jardin botanique, je suis conduit à la chapelle par un forçat dont les manières élégantes me frappent. Je demande son nom à celui qui le remplace. Il me le dit et y ajoute son histoire : proche parent d'un prédicateur célèbre, il était sergent-major des zouaves et allait passer officier quand il fut condamné à mort pour insubordination et faits politiques. Sa peine avait été commuée en celle de douze ans de travaux forc^. — Tout ceci était-il vrai? C'est ce que je n'affirme pas : on aime au bagne, comme ailleurs, à faire des contes.
Un autre galérien à l'air non moins distingué tenait, près de la chapelle, un petit bazar d'objets travaillés par les prisonniers. N'achetant rien , je voulus lui donner une pièce de deux francs ; il la refusa en me disant qu'il était là pour vendre et non pour quêter. Où la délicatesse vaniteuse va-t-elle se nicher!
La citerne de Saint-Mandrille présente l'écho probablement le plus extraordinaire qui soit au monde : une
TOUU»^, NICE, GÊNES. 5S
phrase y eA tout entière répétée distinctement soize fois ; un coup frappé snr une caisse, trente-deux fois.
Quand nous partons , le temps est plus calme « et je pus prendre un liain. Payais compté sans la houle , et quand je voulus remonter dans le bateau qui bondissait sur la lame, feus toutes les peines du monde à rapprocher sans être jeté sur le bordage.
-C'était la journée aux mécomptes. Je yeux aller voir ■on compatriote M. de Cérisy, ancien amiral du pacha dSgypte Héhémet-Âli , et Fun de nos entomologistes les {lus distingués. Je ne le trouve pas chez lui; ses doaestiqnes même étaient absents. Un voisin mal renseigné ne dit qu^il est allé passer la journée chez un ami à WBut demi-lieue de la ville, et il me donne un nom et ime adresse. Je monte dans un omnibus et j*arriye au village et à la maison indiqués : personne n*y avait vu M. de Cérisy. Je frappe à vingt portes sans être plus heureux. U ne s^agissait donc que de retourner à Toulon, mais la bourrasque avait recommencé; il ventait, il pleur vait , il tonnait , et pas une voiture. On me dit que Fomnibus venait de passer et qu'il ne reparaîtrait que dans une heure. Que faire? J'aperçois bien une sorte de café, mais je ne fume, ni ne bois, ni ne joue ; d'ailleurs la compagnie que j'entrevois à travers la fenêtre n'avait lien de bien engageant
Ma bonne étoile me fait arrêter devant un dâ)it de tabac La débitante, me voyant sans parapluie et sous la gouttière , m'invite à entrer , puis à m'asseoir , et voici ma présentation faite. C'était une vieille femme qui ne semblait pas riche, mais dont les manières annonçaient de meilleurs jours : sa conversation me confirma dans cette idée. Son accent témoignait qu'elle était originaire du nord de la France; elle causait avec autant de grâce que d'instruction. Un portrait d'ofQcier de marine, accroché
dans la boutique, me fit présumer qu^elle était veuve de ce militaire. Elle connaissait un peu M. et M"* de Cérisy; elle m^assura qu^ils étaient à leur campagne à quelques lieues de Toulon, et qu'on m'avait donné une fausse indication. La causerie tout aimable de cette excellente fenmie me fit attendre patiemment Tomnibus qui parut au bout de Fheure et me reconduisit à Toulon.
Je trouve à Thôtel la permission que j'avais demandée de visiter l'arsenal et ses dépendances^. Je m'y rends. On me donne, selon l'usage, un sous-officier pour me Mre les honneurs du lieu. Il me les fit en conscience: il ne voulait pas me tenir quitte du moindre atelier. U en est un surtout dont je me serais privé très-volontiers: c'est celui où l'on confectionne les caisses à eau, énonnes boîtes de tôle sur lesquelles chaque coup de marteau produit VeSeX d'un balancier sur une cloche fêlée. Quelques centaines d'ouvriers tapaient ainsi à tour de bras. Ce cliquetis de marteaux était vraiment insupportable : j'aurais mieux aimé qu'on me tirât aux oreilles vingt pièces de canon.
De là, je fus à la corderie, l'une des gloires de Toulon: c'est une galerie de cinq cents mètres de long. Avec les cordes grosses et petites qu'on y a fabriquées, on pourrait envelopper le globe terrestre comme une bobine.
Dans le port militaire, je comptai sept vaisseaux à trois ponts prêts à partir : entr'autres le Souverain, de cent vingt canons, et le Friedlandy de même force, que je devais retrouver dans la baie de Syra.
En rade de Toulon est la frégate la Proserpine. Un officiel voulait m'emmener à bord, mais il pleuvait encore. Je retourne dîner à l'hôtel.
A table, je trouve le plus drôle d'Anglais qu'on puisse voir , même parmi les touristes. Il me divertit fort pendant le dîner , divertissement mêlé toutefois de la peur
qu'il ne durât trop longtemps. Certaines paroles me fusaient penser que j'allais Tavoir pour compagnon de route. Heureusement je me trompais : il se leva au dessert, vint me donner une terrible poignée de main, et je ne le revis plus.
Le même soir, je monte dans la voiture de Draguignan. Fj trouve une jeune femme de Toulon avec sa fille de sept ans. J'ai vu peu de figures plus tristement intéressantes que celles de la mère et de la fille. Femme d*lm marin parti pour les mers lointaines, elle n'en avait |tos entendu parler depuis six années; et sans autre ressource que son travail, elle était parvenue à élever Si fille. C'était dans l'espoir de la faire entrer dans un (souvent de religieuses pour y finir son éducation qu'elle se rendait à Draguignan.' J'ai été assez heureux pour rendre un petit service à cette pauvre mère. La position de ces femmes de marins est vraiment cruelle : elles ne savent jamais si elles ont ou n'ont pas de mari. Tout annonçait que celle-ci était veuve. Jeune, jolie, laborieuse , elle eût sans doute trouvé à se remarier , et pourtant, faute de preuve légale, elle devait rester fidèle à un mort qui, autant que je pus en juger à quelques demi-confidences, n'était pas fort gracieux de son vivant.
Le 12, de grand matin, nous entrons à Draguignan. Ten admire, en courant, les environs, la préfecture et le jardin botanique.
A neuf heures, nous sommes à Fréjus, Forum Julii, reste d'une grandeur déchue. Là se reposa Jules-César, en rêvant la couronne impériale qu'il ne put atteindre. Là débarqua , dix-neuf siècles après , un autre guerrier qui la rêvait aussi et qui l'obtint. Là il reparut encore après l'avoir perdue, mais la rêvant toujours. Enfin, non loin de là, il foula ce rivage une dernière fois pour aller la reprendre et la reperdre encore.
Près de Fréjus j'aperçois un amphithéâtre et quelques ruines romaines.
Nous voici à la montée . de Lesterelle , non moins renommée qu'OUioules par ses épisodes sanglants. Rien n'y manque , en effet , pour une embuscade : on ne franchit ce rude passage qu'au pas et à force de che* yaux. Ici non plus on ne se plaint pas de cette lenteur : à chaque tournant, et il y en a tous les cinquante pas, on trouye un point de vue nouveau et des plus pittoresques.
Pïous arrivons au hameau de Lesterelle entouré de beaux tmnes dont un, à sa base, a dix de mes pas de eîrconférence. Un gendarme nous demande nos passe* ports. Il y a cent ans et plus qu'on les demande à cette place à tous les voyageurs qui s'y présentent en voiture en à cheval ; cependant on n'y a pas encore arrêté un seul voleur. Il est possible qu'un autre siècle s'écoule sans qu'on soit plus heureux. Nos chasseurs au lacet sont moins persévérants: ils n'en tendent plus quand, après deux nuits d'essai, ils ont reconnu que les lapins passent ailleurs. C'est à une demi-lieue plus bas qu'il eût fallu mettre les gendarmes; ou mieux encore y bâtir un village : les maisons gardent les routes mieux que la police.
En me promenant dans le bois voisin, pendant qu^on relayait, je me baissai pour prendre de la mousse au pied d'un arbre. A la place où je l'avais enlevée , je vis un petit corps rond, légèrement aplati, que je pris pour une ammonite. Je le ramassai : c'était une balle. H y avait probablement bien des années qu'elle était tombée là, arrêtée par l'arbre contre lequel elle s^était aplatie. Etait-elle offensive ou défensive, venait-elle du voleur ou du volé, ou bien était-ce celle d'un chasseur? C'est à la sagacité du lecteur à en décider.
Je revois Cannes embelli par des bâtisses anglaises de toutes formes et couleurs, La première que f aperçois
m'enchante par son élégance originale ; maig est-ce une forteresse , un temple grec ou une ^lise catholique? C'est ce qu'il m'est impossible de deviner. Je pose donc timidement la question à un habitant , et j'apprends que c'est une maison de plaisance, qu'elle appartient à un riche Anglais qui en a fait bâtir deux autres tout aussi singulières. J'aime ce luxe de l'Angleterre : élever de beaux édifices dans de beaux sites et à proximité des routes, c'est acquérir des titres à la reconnaissance des voyageurs.
Nous sommes entourés de lauriers-roses, de citronniers, d'orangers. Sur les mêmes ari)res sont des fleurs et des fruits. Le pays tout entier est un vaste jardin qui n'a peut-être pas son pareil au monde.
De l'autre côté , notre vue s'étend sur la mer et les îles Saint-Honorat et Sainte-Marguerite.
A Cannes, pris par la faim, je descends pour acheter quelques petits gâteaux que je voyais étalés et fumants. U. marchande m'en offre une douzaine pour quinze sous: oe n'était pas cher, mais j'en avais trop, et ne sachant où les mettre, je la priai d'en ôter la moitié, oe qu'elle fît II en restait six : elle me dit alors que c'éteit vingt sous. Je le lui fis répéter, tant cela me parut étrange. Elle le répéta, et je lui donnai vingt sous. J'allais lui demander des explications sur le motif de cette augmentation du prix en raison de la diminution du nombre, quand l'appel da conducteur me força à remonter en voiture. Je le fis si prestement que j'oubliai mes six gâteaux ; mais je les nsgrettai moinSv que la solution du problème. Un de mes compagnons de voyage me dit que l'opération n'éteit pas ijBSoUte, et que certeins droits financiers étaient établis 4ttr le môme principe..
Antiben^ at^ environs, sa £Drêt, sa jetée, le golfe de Jooan^. sa: mer ,. forment un. riche tableau. Les femmes
seules y font ombre. Leurs horribles chapeaux de feutre noir, à bords gigantesques, font paraître laides les plus jolies. C'est un caprice bizarre que de porter ces lourdes coiffures sous un soleil brûlant, tandis que dans le nord on les a en paille légère. J'ai retrouvé dans bien d'autres pays, notamment dans l'intérieur de la Sicile , ce contraste irrationnel ou cette guerre de la mode contre le climat, l'hygiène et le bon sens.
Tandis que nous traversions un bois d'oliviers centenaires et de beaux citronniers courbés sous leurs fruits, de petites mendiantes, afin d'attirer notre attention, nous envoyaient, par la portière, des citrons qui retombaient dans la voiture, ce qu'elles faisaient assez adroitement pour ne toucher personne. Mais un gros monsieur à l'accent marseillais , qui était à côté de moi , s'étant avancé brusquement, reçut un des citrons sur l'oreâle. Je n'ai jamais vu un homme plus irrité; il prétendait qu'on avait voulu l'assassiner , et criait au courrier d'arrêter. Le courrier ne tenant pas compte de son injonction, il s'en prit au postillon. Enfin, il en revint aux mendiantes, et se mit à la portière pour leur lancer tons les citrons tombés dans la voiture. Celles-ci commencèrent à le huer et bientôt à lui riposter par les mêmes projectiles, et un autre citron vint lui labourer le bout du nez. Vous jugez si cela le mit de meilleure humeur, n écumait de rage, il voulait s'élancer dehors pour courir après ses ennemies qui continuaient à l'assaillir de .leurs clameurs, comme elles eussent fait à un singe en cage, et de lui envoyer tout ce qui leur tombait sous la main. Heureusement pour ce bonhomme qu'il ne put réussir à ouvrir la portière , car s'il était arrivé à terre sans accident, il ne serait certainement pas remonté sans taloche. La colère se gagne : ces jeunes filles étaient devenues fiirieuses; agitant des: branches ou des ceps
qu^éUes ayaient arrachés, on les aurait prises pour une bande de petites menades.
A la fin de la montée, le postillon prit le galop, et le combat finit faute de combattants. Mais deux heures après, notre Marseillais se frottait encore Foreille et le nez en grommelant contre les citrons et les fillettes d'Antibes qu^il appelait à la fois, par une étrange métaphore, des yipères et des chameaux.
Nous traversons le pont du Yar, qui sépare la France des Etats sardes. A Tautre extrémité, nous tombons entre les mains des douaniers piémontais, en tunique verte et i collet jaune. Le vérificateur, qui instrumente sur nos malles, est en guenilles : c'est le financier le plus modeste, quant à la mise, que j'aie jamais rencontré.
A Nice , je vais loger à Fhôtel des Etrangers , vaste établissement orné d'un beau jardin. La première chose que j'aperçois est un troupeau de tortues qui s'ébaudissent au soleil. Amenées à Nice par ordre du médecin, elles y ont passé l'hiver, non pour leur santé, mais pour celle de leurs hôtes , destinées qu'elles sont à leur faire du bouillon. C'est un remède qui date d'Hippocrate et dont usaient les Grecs et les Romains. J'ignore s'il est encore aussi efficace que de leur temps, car YeSeX des remèdes diange avec les malades et les médecins; mais ne le fût-il pas, il doit inspirer du respect aux amateurs de l'antiquité. Cest comme archéologue que j'en ai voulu goûter; je dois avouer qu'il ne vaut pas celui du pot au feu.
Nice, on le sait, est le rendez-vous de toutes les poitrines délicates de la civilisation européenne. Parmi les indigènes, les poitrinaires y sont-ils plus rares qu'aiUeurs? On l'assure. J'ai entendu affirmer également qu'il n'y avait jamais de goutteux ou de rhumatisés parmi les habitants de Plombières, ni de mauvais estomacs chez ceux de Tichy. On est moins affîrmatif pour les bains de mer :
60 CHAPIIBE IV*
on les a, pendant un temps, reconnus souverains contre toutes les maladies sans exception, mais depuis qu^on a remarqué qu^il y avait encore des malades sur les côtes et dans les ports, on a dû en conclure que si la mer guérissait beaucoup de maux , elle ne les guérissait pas tous. Quant à mon opinion, je crois que tout change* ment d'air et toute ablution d'eau fraîche sont utiles à la santé, qu'ils préviennent beaucoup de maladies et en guérissent quelques-unes.
L'hôtel des Etrangers est une maison bien tenue. La maîtresse, jolie parisienne, en fait parfaitement les honneurs. Je dîne à une vaste table avec beaucoup de belles dames et de nobles voyageurs, y compris notre homme aux citrons, qui grommelé toujours et raconte son assassinat à qui veut l'entendre. Je commence à ôtre fort ennuyé de cette affaire , car il invoque partout mon témoignage sur les dangers qu'il a courus dans cette émeute populaire : c'est ainsi qu'il la nomme. Aussi, en retournant à Marseille, il compte s'arrêter à Ântîbes pour déférer le crime aux tribunaux et requérir la punition des coupables. Je souhaite bien sincèrement qu'il en soit pour sa plainte et qu'on le condamne aux frais.
Je quitte la table pour aller voir la ville. Elle est divisée en vieille et en nouvelle. Celle-ci est composée de vastes mes et d'immenses maisons , mais ces rues manquent d'animation; les passants fashionables y sont rares, les mendiants seuls y pullulent; il y en a de toutes les formes , tailles et figures. J^en remarque un surtout , mi-moine, mi-bourgeois, dont l'accoutrement fidèlement rendu ferait la réputation d'un peintre. Cette foule, de mendiants, me dit un habitant, n'apparaît qu'à certaines époques : elle arrive avec les étrangers et disparaît aveo eux. Cest donc, comme les mouches, un effet de I» saison. Aussi ne s'en plaint-on pas à Nice : c*est. Tàn^
notice da beau temps. Ils y jouissent d'une grande considération et de privilèges tels qu'où les croirait les suzerains de la ville: ils ont moins l'air d'y demander PamnCae que d'y recueillir un impùt.
Après les mendiants, les moines y sont les personnage» ks plus importants : les bourgeois ne \-icnneut qu'on troisième ligne et les militaires en quatrième.
Je vois d^Ier un r^iment, musique en t^te. Ij?s soldats, imberbes pour la plupnrt et de chétiTC apparence , font ressortir encore les épaules carrées des moines qui leiî regardent passer. S'ils eussent été en tStc des tambours, je les aurais pris pour les sapeurs : cliacun de ces religieux mangerait,poursondéjef1ner,trois guerriers de cette espèce. Toutes les troupes sardes ne sont pas ainsi : j'ai vu depuis , à Gènes et à Turin , de fort beaux régiments. Peut-être avait-on envoyé celui-ci à Nice pour raison de unté. La musique, molle et traînante, paraissait se sentir du même mal.
Peu de femmes se montrent dans les rues ; celles qu'on Kncontre ont généralement un air modeste et décent. Le Cours et la Terrasse sont les procnenades intérieures. Je l'y ai m que des convalescents se chauffant au soleil.
Le IS, de grand matin, je vais en rade. Mon batelier, «éritable scaramouche, oITrc de me conduire à Villa-Franca, fetit port voisin , en compagnie de quatre demoiselles "^■'■«■" qui l'ont prié, me dit-il, de leur trouver un :. Je décline l'honneur de l'être : quatre c'est trop, ftprèa déjeflner, je pars pour Cimier'Coiwent, l'un des s extérieurs qui attirent les étrangers. Le cocher que B pris à l'heure, après m'avoir assuré qu'il connaît I ]l ponte, s'arrête à chaque vingt pas pour la de- 1 opnt bien soin de ne s'adresser qu'à des fr*it uays on à ceux qui ne peuvent pas la lui i Di'je le temps d'étudier la campagne.
Nous voici à ce couyent tant cherché. De là, on a une vue admirable. Le jardin, par ses accidents et son exposition, n'est pas moins remarquable; mais il est déplorablement tenu : pourtant ce couvent contient quatrevingts capucins. On me dira : ce sont des religieux €t non des jardiniers. N'importe. Si j'étais capucin , je soignerais mes légumes et mes espaliers, et je ne croirais pas pour cela dévier de la voie du ciel : travailler c^est prier, dit l'apôtre.
C'était l'heure de la récréation: dans une prairie entourée de bosquets, les bons frères jouaient à la boule ou folâtraient sur l'herbe. La plupart sont jeunes et beaux, mais le type de leur figure et leurs allures agrestes semblent indiquer que c'est dans les champs qu'ils se recrutent. Être capucin est , pour le paysan italien , le paradis sur la terre. C'est qu'en efiFet la vie d'un frère quêteur est une promenade perpétuelle : du pain , du soleil et la liberté, que peut-on souhaiter de plus ici-bas? Ceux-ci sont d'ailleurs des hommes inoffensifs et charitables, et qu'on trouve toujours prêts, dans les épidémies, à se dévouer au service des malades.
Non loin de ce couvent est ce qu'on nomme la vista ou l'amphithéâtre. Une jeune fillette me sert de cicérone. Sa brune figure et ses yeux expressifs disent beaucoup, mais elle ne parle ni français ni italien : c'est une Niçarde pur-sang.
De là je veux aller au jardin Gastaud , autre site renommé des environs. Je me remets en route avec mon phaéton, qui recommence son enquête et à tout instant interroge les passants pour savoir ce que c'est que le jardin Gastaud et quelle est la voie qui y conduit ; mais il leur parle une langue de lui seul connue , personne ne sait ce qu'il veut dire. Je commençais à croire que œ lieu n'existait pas ou avait un autre nom , lorsque je
m^aperçois que mon cocher est un fripon qui se moque de moi, et que son ignorance affectée n'est qu'un moyen d'allonger le temps et de mettre six heures à faire ce qui n'en demande que trois. Je le paie donc et j'en prends un qui, au premier mot, se dirige vers l'endroit indiqué, où j'arrive en moins d'un quart-d'heure.
n y a beaucoup de jardins à Nice ; après celui-ci je vais en visiter un autre. Nous y entrons à la suite d'une voiture de maître; mais ici les fiacres ne sont pas admis, et l'on prie poliment le mien de gagner la porte. Je descends et me présente avec une lettre d'introduction qu'on m'avait remise pour le propriétaire: on hésite à la recevoir, probablement parce qu'elle aussi était venue en fiacre. Cependant on finit par la prendre , et l'on me renvoie au jardinier chargé, me dit-on, de montrer le jardin.
Nice, comme tous les pays où l'on voit beaucoup d'étrangers, paraît plus fatigué que satisfait de leur présence, et les habitants qui n'y ont pas un intérêt direct, c'est-àdire qui ne sont ni médecin, ni aubergiste, ni cafetier, ni marchand , se soucient assez peu des visites des désœuvrés: je le conçois. Au surplus, si j'ai été, nonobstant ma lettre, assez mal accueilli chez M. ***, ce n'est pas sa faute: il était absent.
Ces jardins ressemblent à beaucoup d'autres ; mais, de leur point culminant, l'œil embrasse un vaste panorama : la mer, la ville, ses montagnes et sa rivière, malheureusement sans eau, ce qui la dépare un peu; peut-être aurait-on pu y suppléer au moyen d'une retenue. D'ailleurs, rien de plus magnifique que les maisons de campagne échelonnées sur les hauteurs.
La ville est pauvre en établissements scientifiques : U n'y a pas de musée. Je voulais voir la bibliothèque: die est fermée. Ce n'est que dans les capitales qu'on les trouve ouvertes. Dans les provinces , sauf de rares
exceptions, on les ferme pour la conservation des livres et l'économie d'un bibliothécaire.
Je dois ajouter qu'il n'en est pas ainsi à Nice : il y en a un fort distingué, M. le chevalier Verani. Ayant appris que j'étais venu, il fit ouvrir pour moi l'établissement qui est parfaitement tenu et qui, sans contenir un très-grand nombre de volumes , est riche en bons livres.
En sortant de la bibliothèque, je vais revoir le porti n est petit, relégué à une des extrémités de la ville, oh il faut le chercher sans toujours le découvrir. On y bâtit une belle église et de vastes magasins précédés de portiques et devant servir d'entrepôts. Ce sont là des dépenses bien faites.
Je suis accablé de fatigue. Mes pieds, peu habitués à ces marches forcées, sont devenus douloureux. Je m'explique pourquoi les singes qui peuvent, comme nous, marcher sur deux pattes, préfèrent se servir des quatre quand ils sont en voyage.
Un autre avantage qu'ils ont sur nous est la simplicité de leur costume. Un sujet de tribulation , depuis mon départ de Paris, est mon pantalon dont la poche se déchire chaque fois que j'y prends ma bourse, geste fréquent en voyage. Or, je tiens beaucoup à mon pantalon, parce qu'il eât neuf, de bon drap, qu'il va bien sans me gêner, enfin parce que je n'en ai que deux. Cette malheureuse déchirure, sans cesse réparée et sans cesse renouvelée, m^a poursuivi comme un sort d'un bout de l'Europe à l'autre. J'y ai fait inutilement travailler la France, Fltalie, la Grèce et la Turquie. Enfin, de guerre lasse et conyaincii ^e j'étais victime de quelque maléfice , j'ai cédé à la destinée, et réformant ce vêtement maudit sans me laisser toucher par son lustre et sa coupe fashionable , je Pai 4onné, à Constantinople, à un garçon d'hôtel, et c^est mi
respectable Grec du Phanar, un descendant d'empereur peut-être, qui s'est chargé de m'en faire un autre, ce dont il s'est parfaitement acquitté.
Nice, comme Londres et beaucoup d'autres villes demidyilisées, manque de ces colonnes ou de ces coins discrets qui , à Paris , sont bénis de tous les voyageurs , quelles que soient leurs mœurs et leur religion. Dans quel lieu pourtant seraient-ils plus nécessaires que dans cette ville de malades? Aussi, en parcourant ses rues, je me suis souvent rappelé cette exclamation d'un ami de l'humanité : « Heureux les pays oii, sans blesser l'opinion, les lois et ordonnances, on peut s'arrêter contre un mur ! »
Je me préparais à partir, quand je reçus la visite de M. Yerani. Les instants trop courts que j'ai passés avec lui m'ont fait regretter de ne l'avoir pas rencontré plus tôt, et j'ai saisi avec empressement cette occasion d'offrir quelques volumes de mes très-ignorés ouvrages à la bibliothèque qu'il dirige. Ce serait jouer de malheur si je n'étais pas lu à Nice, où il y a tant de désœuvrés et si peu de livres.
En m'éloignant de Nice, je jette un dernier regard sur cette maison que je ne verrai plus et qui me rappelle des événements m'apparaissant comme un rêve éloigné. Pauvre ombre tant chérie et si calomniée , lu erres peutêtre encore dans ces lieux où tu fus si grande et si faible , si heureuse et si malheureuse , si fantasque et si dévouée!
Me voici sur le chemin de Gênes, en tiers dans le coupé du courrier, heureusement assez large pour qu'on y soit à Taise. J'ai pour compagnons M. de Fiers , conseiller maître des comptes, et M. Couche, ingénieur en chef, dont le père a été longtemps colonel du génie commandant le département de la Somme. Je ne pouvais être en meilleure compagnie.
Je revois cette Corniche deyenue enfin praticable pour les voitures et que j'avais , dans mon adolescence, parcourue tant de fois à cheval, à mulet, à pied, ou côtoyée en canot, malgré la guerre et les Anglais : alors rien ne nous arrêtait. Nonosbtant les changements de la route, j'en reconnais tous les sites ; j'y retrouve pour ainsi dire chacune de mes pensées, de mes sensations, de mes douleurs et de mes joies : là j'ai rêvé, là j'ai pâli, frappé d'un pressentiment qui ne se réalisa que trop.
Nous avancions à travers un pays dont je n'ai vu Tégal nulle part. Mes compagnons, pour qui ce spectacle était nouveau , passaient d'admiration en admiration. Nous rencontrons d'abord Villa-Franca, dont la rade et le port semblent être sous nos pieds. Vient ensuite la Turbia: chérie des archéologues; puis Menton. J'y reconnais la maison oii j'ai assisté à une noce avec les familles de deux officiers devenus depuis lieutenants-généraux, et dont un a fini d'une manière si terrible , les généraux Partouneauz et Bréa. Je vois, se dirigeant vers l'église, le cortège oii figuraient toutes les notabilités de la ville ; j'entends surtout l'aigre clarinette dominant l'orchestre qui saluait la mariée, belle fille aux yeux noirs, si doux pourtant et si modestes. Elle avait dix-sept ans et demi , c'était aussi mon âge ; son cœur s'ouvrait à toutes les illusions de là vie , car son époux , jeune et aimable comme elle , était de son choix. A-t-elle été heureuse? A-t-elle été mère? Est-elle aïeule? Vit-elle encore? A qui le demander? Le jour de cette noce, je la voyais pour la première fois; depuis je ne l'ai pas revue; son nom, jamais je ne l'ai su.
Suivant toujours le littoral au milieu de jardins d'orangers, nous voici à Ventimiglia, puis à la Bordighera, où est cette forêt de palmiers, providence des processions et des pèlerins de la Provence et des Etats sardes qui s'y approvisionnent de palmes. On en charge, chaque
année, plusieurs navires et des chariots par douzaines. Bien qu'ils ne donnent pas de dattes, ces palmiers sont d*un excellent produit.
Voici San-Remo et ses collines couvertes d'oliviers , Porto-Maurizîo où je vois encore le capitaine du Guay- Guemay, si beau, si brave, et son cutter, où, pour le ample agrément d'une promenade et le désir d'une émotion , nous avons affronté tant de dangers inutiles et fait brûler tant de pondre aux Anglais.
Après vient Oneglia et ses portiques, patrie d'André I>oria, mais plus connu par la bonne qualité de son huile; Âlassio, Galinara, Âlbinga où je cherche le bon évêqne qui nous envoya au théâtre et nous fit si bien souper.
Ceriale, Borghetto, Loano, Pietra, Finale surtout, sont aussi d'anciennes connaissances. Après tant d'années, le goût des brocolis du docteur Vacca me revient encore , et je le vois lui-même, grand, maigre et pâle.
Ensuite paraissent Noli et Vado où , enfant, je mis la première fois le pied en Italie.
Nous sommes au 15 mai. C'est un dimanche, et nous allons entrer à Savone. Tout-à-coup une longue file de pénitents en sacs blancs et masqués , portant un saint debout sur un brancard , débouche devant nous pour suivre le même chemin. Le courrier fait mettre les chevaux au galop, afin de les précéder; mais déjà la file s'est engagée dans la route étroite qu'il nous faut parcourir. II ne nous restait plus qu'à prendre la queue de la procession jusqu'à ce que la voie s'élargissant, une ouverture à droite ou à gauche nous permît de passer. Quand nous y fdmes, ce qui demanda du temps, car les chevaux ne pouvaient aller qu'au pas , le courrier pria poliment les derniers pénitents de vouloir bien serrer leurs rangs pour qu'il pût se glisser le long du mur. Ceux-ci, après avoir consulté un jeune abbé qui les dirigeait, font le
contraire : ils les élargissent. Le malheureux courtier qui, portant des dépêches royales, devait arriver à une hrure fixe sous peine d'être mis à pied , veut passer quand même. Les pénitents alors, excités par leur maHcieux conducteur, séminariste taquin, car les prêtre^, en Italie non plus qu'en France, ne se soucient de figurer à ces processions burlesques, croisant leur bâton doré^ font une station et nous coupent absolument la voie. Cependant ils se remettent bientôt en mouvement, mais en ralentissant toujours leur marche et en s'arrêtant court chaque fois que le postillon fait mine de presser ses chevaux.
Dans la ville, ils continuent ce jeu impertinent, se mo* quant des efforts désespérés du courrier, de ses supplications comme de ses menaces. Le peuple, que cette scène amusait d'abord, la trouvant un peu longue, finit par prendre fait et cause, les uns pour le courrier, les autres pour les pénitents , et j'ai vu le moment oii l'on allait se battre. Nous n'étions plus qu'à cinquante pas de la poste, une place s'ouvrait devant nous, et là encore, trouvant moyen de nous barrer le passage, ils y firent à notre intentiont c'est-à-dire pour nous narguer, une nouvelle station et une prière.
Je doute qu'elle fût bien agréable à Dieu, car sa réponse ne se fit pas attendre ; elle était catégorique : une huée presque générale sortit de la foule, le vox popuU fut tenu ici pour le vox Dei, et quelques pierres lancées aidant au miracle, la procession, légère comme zéphir, reprit sa marche au pas gymnastique.
Délivrés enfin de ces endiablés pénitents, nous gagnons la poste , mais cet incident nous avait fait perdre une heure.
Tandis qu'on changeait les chevaux et qu'on chargeait les lettres, j'allai faire un tour dans Savone. Je crois
reconnaître Fëglise où j^avais aperçu cette figure italienno dont j'ai parle ailleurs. Je tâche aussi de retrouver la maison de M. Hains, celle du préfet M. de Chabrol, celle où fut retenu le pape, mais bien des changements se sont opérés: on a élevé de nouveaux édifices, ouvert des rues, régularisé les places ; Tépoque est aux constructions. On bâtit ici comme partout : un vaste et beau théâtre s'élève et semble près d'être terminé.
Nous traversons Albisola qu'enrichit une manufacture de porcelaine ; Varaggio, pays des charpentiers maritimes; Yoltri où je distingue , non sans émotion , la vUla de M"* de Brignole, vUla où j'ai passé tant de douces soirées au milieu de la plus aimable société de la Ligurie qui s'y réunissait pour y jouer la comédie et des proverbes:
Voici Prato, Sestri où habitait M** Grimaldi qui, elle aussi, a accueilli ma jeunesse avec une bonté toute maternelle.
A une heure , j'aperçois la lanterne , et Gênes au loin se déploie devant nous. Que de souvenirs cette vue éveille en moi. Il me semble encore être aux jours de ces fêtes princières, dans ces salons étincelants de lumière où ces Génoises célèbres par leur beauté, leur richesse ou leur esprit, ces reines des bals d'alors, M"" Doria, Negroni, Cambiaso, Spinola, Costa, Morando, Lafleche, Gazanna, Lomelini, Justiniani, Serra, Durazzo, etc., attiraient tous les regards et tous les vœux. Que de danses gracieuses, que de valses folles, que de joyeuses mascarades ! Gênes alors, bien que réunie à la France, était encore l'Italie ; il n'y avait de rivalité entre les deux peuples que celle de la prodigalité, de l'élégance et du plaisir. Telle était la volonté du maître : il versait l'or à pleines mains sur ses représentants, mais il fallait qu'ils le dépensassent.
Je traverse la Polcevera, et je reconnais cette campagne où j'avais vu pour la dernière fois...
Enfin , je suis au pied de cette lanterne si souvent revue dans mes réyes et où s'était passé un événement dont peut-être un jour je vous ferai le récit.
A Saint-Pierre-d'Arena, je regarde de travers cette ruelle funeste où brûlait ce quinquet fumeux, la cause misérable d'un duel et presque de la mort d'un homme.
Voici la porte Saint-Thomas, puis TAcqua-Verde. Nous sommes au dimanche de la Pentecôte. Deux heures sonnent. Les rues Balbi, Nuova, Novissima, sont, comme autrefois, couvertes de promeneurs. L'afQuence en est si grande, que notre voiture a peine à se frayer un passage. Cette foule semble encore la même, et pourtant, dans ces milliers d'êtres, combien en reste-t-il de ceux que j'y avais vus?
Le- coquet mezzaro est toujours le costume national, et les femmes n'y sont pas moins belles. D'élégants uniformes sardes, avec des chapeaux ronds à plumets verts, embellisseut l'ensemble en le diversifiant. C'est Gênes dans tout son éclat.
Arrivé à l'hôtel Feder à Banqui, je m'empresse de m'habiller pour aller me mêler à ces brillants promeneurs; mais, hélas ! l'instant est passé, il n'y a plus que quelques étrangers attardés : à cette heure, tout le monde prie, dîne ou dort.
Je reviens à Banqui qui me paraît, comme elle l'est de fait, une sale et laide place. Les usages antiques ne s^y sont pas perdus : je n'ai pas fait dix pas sans qu'une main, qui me tâte les poches, m'apprenne que les coupeurs de bourse sont encore à leur poste. Le mot ragazza qui, un peu plus loin, me tombe dans l'oreille, me prouve non moins clairement que les belles ont encore ici leurs représentants et leurs courtiers d'aiFaires. C'est qu'il n'en est aucune qu'on ne traite à Banqui : on peut, au cours du jour, y acheter une balle de café ou une odalisque.
Je rentre à l'hôtel Feder, et je m'aperçois que je suis
TOULON, NICE, 6ÉNES. 71
logé an ciel et dans un appartement brûlant, mais il n*y en a pas d'antre.
Après le dîner, je retrouve la foule dans les rues où je Payais vue le matin. Je gagne rAcqua-Yerde où j'entends nne musique mUitaire qui laisse , comme celle de Nice, beaucoup à désirer.
On est curieux à Gènes. On yoit, je ne sais à quel signe, que je suis étranger, et Ton me regarde sans que je puisse deviner pourquoi, car je suis mis comme tout le monde, et certainement, depuis tant d'années, on ne peut plus me reconnaître. Dans ma jeunesse, cette attention m'eût beaucoup flatté, je n'aurais pas manqué de l'attribuer è mon mérite. Aujourd'hui que l'illusion est passée, elle m'est insupportable, et je m'empresse de quitter la place.
La nuit, qui survient, me débarrasse de cette étrange coriosité. Je suis le monde élégant qui se rend dans un des beaux palais de la Strada-Nuovat Le palais est devenu café, et l'on y prend des glaces dans des appartements somptueux que je reconnais pour ceux où j'ai vu tant de belles fêtes, une cour si brillante et une princesse si belle. Cela me serre le cœur , et j'aurais voulu n'être pas entré. Une musique fort bonne, mais essentiellement mélancolique ou qui me paraît telle, contribue aussi à m'attrister. D'ici encore je me sauve et je vais me coucher.
Le 16, je vais errer au hasard dans la ville. Je revois l'Annouciata et trois à quatre autres églises, toutes belles.
Je reconnais cette rue où je fus attendu un soir par deux bravi et où je manquai d'être tué. C'était la veille d'une rencontre : mais on en était encore à Gênes aux anciennes coutumes, et c'était ainsi que des gens amis de la paix prévenaient un duel.
Non loin de là est cette écurie où je vis entrer une noble dame qui y serait morte de honte si elle m'avait reconnu. J'ai gardé fidèlement son étrange secret
72 CHAWTRE IV.
Je m'arrête à la Fontana Amorosa , devant le palais qu^'habitait le général de Montehoisy. Je me rappdle ce bal qu'il donnait au prince Borghèse. Ici encore j'aurais â citer une singulière histoire, mais je la réserve pour •d'autres temps.
J'ai peine à retrouver la place San-Pancracîo. Quand «niin j'y suis, je ne reconnais plus le palais où je logeais : la façade aura été changée ou démotie.
C'est vainement que je cherche aussi la maison Saetoni.
Je visite encore quelques églises , plus admirables les unes que les. autres. En allant à celle de Garignan , je passe près de l'ancien théâtre Saint- Augustin , alors le rendez-vous de toutes les beautés liguriennes, et où j'ai vu aussi se nouer et se dénouer bien des intrigues.
Non loin de là est la rue où logeait Nanina, la danseuse qu'aimait tant M. de ***, aussi jeune , mais plus fou que moi. Cette Nanina lui fit faire bien des sottises : je n'ai pas oublié le jour où il se battit pour elle et la honte que j'éprouvais de lui servir de témoin dans une affaire qui compromettait l'un des beaux noms de France.
A l'approche du pont, je rencontre des promeneuses qui y respirent le frais en allant prier la madone. La désinvolture des femmes et la manière agaçante dont elles drapent leur voile sont toujours les mêmes. Je retrouve aussi dans les hommes cette physionomie spéciale au pays, ce type du vieux noble génois, mélange de fierté aristocratique et de finesse mercantile.
Le pont si vanté de Carignan me semble mesquin. Les travaux modernes ont réduit presqu'à néant toutes ces merveilles des derniers siècles.
Je reviens dîner à l'hôtel Feder. La veille, ce dîner avec ses cinquante couverts, dans cette belle salle, avait quelque chose de princier, et la chère était à l'unisson du coupd'oeil. Aujourd'hui, il n'y a presque personne, et le service
s^en ressent; mais je m'en console, car j^i enfin une belle chambre an second.
Après dîner, je rais au théâtre Carlo Félice. Ty vois / Puritani et le ballet VElisire d^amore. La première chanteuse a un grand talent, mais encore une plus grande bouche qu'elle tourne en chantre de cathédrale, ce qui loi fait faire d'étranges grimaces. Elle est Génoise et applaudie comme je n'ai jamais entendu applaudir.
Le ténor français Mingaud, le bariton, la basse, les chœurs et l'orchestre, tout est bon.
Les danseurs et danseuses sont fort amusants. Ils font des bonds miraculeux. Le grand écart est ici en grand honneur: les grotesques n'ont pas dégénéré. Au total, j'aime beaucoup les ballets italiens ; je les trouve même très-moraux : c'est trop drôle pour n'être pas décent.
Gènef et met leoTeBin : revue r<trtipeetiTe.
17 mai. Gênes, qui m'avait apparu si brillant à mon arrivée, me semble aujourd'hui sombre et triste. Il est vrai qu'il pleut à verse , et je ne connais , quand il pleut , ni belle ville, ni riante campagne. Rien ne glace l'imagination comme la pluie, et je doute qu'aux jours du déluge il y eût, même dans l'arche, un poète, un amoureux, un être quelconque qui chantât ou qui aimât ; car , remarquez-le, cette influence de l'eau qui tombe agit sur les animaux comme sur les^ hommes, les oiseaux ne gazouillent plus, les quadrupèdes cessent de s'ébattre, les insectes vont se cacher ; quelques reptiles seuls se montrent ; encore faut-il que la pluie soit douce et sans apparence de grêle.
Telles étaient les réflexions que je faisais, penché à ma fenêtre, le nez sur Banqui, en attendant que la pluie cessât ; mais elle ne cessait pas. C'est qu'à Gênes il pleut
bien quand il pleut: ses rues, grâce aux ayancées des toits, sont disposées de manière qu^en vous tenant an^ milieu, vous recevez une double douche, ou à la fois les gouttières de droite et celles de gauche. Or, point de voitures dans ces rues étroites où peut à peine passer une brouette. Il vous reste la portantina ou chaise à porteur, excellent moyen de locomotion pour ceux qui ne sont pas pressés ou pour les malades qu'on mène à Thôpital.
Ennuyé de bayer aux passants qui ne passaient pas, j'ouvre mon album, et moitié dessinant, moitié écrivant et toujours pestant, j'arrive ainsi à l'heure du déjeûner, dont la cloche m'appelle à la salle à manger.
Il y avait nombreuse compagnie d'Anglais de l'un et Tautre sexe, sans compter une nichée de petits enfants, dont un à la mamelle. Il ne prit pas moins place à table avec sa nourrice. C'était la première fois que je voyais téter à table d'hôte. La nourrice faisait-^lle partie du menu? Etait-elle sur la carte? C'est ce que je ne saurais dire. Hais, en vérité, la précaution ne serait pas inutile sur les routes fréquentées par les Anglais en famille.
Ceux-ci avaient grand appétit. Les plats étaient à peine servis , les domestiques s'apprêtaient, comme d'habitude , à les faire circuler , quand chaque gentlemen , allongeant la main, en attire un à lui et se met à y puiser en conquérant, sans autrement se préoccuper des autres : or, les autres c'était nous. 11 est vrai que nous formions la très-petite minorité : nous n'étions que trois convives non anglais et confinés tous les trois à l'une des extrémités de la table , position toujours désavantageuse , comme vous le diront ceux qui ont quelque connaissance de la stratégie gastronomique et de l'ordre d'attaque d'un ^ner. Nous étions donc ici hors d'état de lutter, et la rapidité de cette razzia nous causa une telle stupeur, qu'à trois nous ne trouvâmes pas une parole, pas un seul geste
pour réclamer. Aussi notre part fut-^Ue légère : nous n'eûmes rien.
Il restait pourtant, arec quelques petits hors-d'œurre dédaignés, une sorte de pâté chaud d'assez bonne apparence et sur lequel nous comptions, parce qu'il se trouyait dans nos eaux, c'est-à-dire dans le rayon de table qu'occupait notre groupe. Mais un signe qu'un des Anglais fit au garçon nous annonça que ce plat allait suivre les autres. Alors, surexcité par le danger, mon voisin eut une idée : c'était un voyageur de commerce et , en cette qualité , très au courant de tous les moyens conservateurs de la vie et des bons morceaux. De l'air le plus naturel du monde, il me demanda très-haut si je voulais de ce voler au-vent de grenouilles. Le mot n'échappa pas à un Anglais avec qui j'avais échangé un instant avant quelques mots français. 11 se tourna vers sa compagnie et répéta : fro(f. Dès ce moment, la jouissance exclusive du plat nous fut assurée. .
Composé de truffes et de bec-ligues, c'était le bouquet du festin : nous lui fîmes honneur,
A cette occasion , je recommande aux voyageurs trois choses- à Gênes dans la saison : Voronge , champignon excellent, qui n'y a jamais empoisonné personne; le beO' figues^ véritable ortolan quant au mérite, et les truffes marbrées de Piémont. C'étaient elles qui garnissaient notre vole-au-vent ; quelques champignons égarés ne nuisaient pas à l'ensemble.
Nous en achevions voluptueusement les débris, en attendant le café, quand nous remarquâmes qu'à mesure que les Anglais et Anglaises se levaient pour regagner leur chambre , au lieu de prendre directement la porte , ils faisaient un détour et passaient derrière nous en regardant ' curieusement nos assiettes. Les femmes surtout se baissaient jusque sur nps épaules. Nous n'avions d'abord pas
compris le motif de ce mouvement; mais à la grimace caractéristique que fit une de ces dames et une façon de soubresaut imitatif que Tun des enfants répétait avec la main, nous ne pûmes douter qu'elles ne fussent venues examiner les os de Podieux reptile.
Elles les contemplèrent longtemps , plongées dans une sorte d'horreur muette qu'on peut comparer à celle de navigateurs rencontrant sur une plage déserte les restes d'un festin d'antropophages. Ce qui surtout a dû surprendre nos belles curieuses, c'est que ces grenouilles liguriennes n'ont que deux pattes et sont pourvues d'un bec. Mais la nature a ses caprices, et chaque climat sa spécialité d'animaux. Si quelque naturaliste s'est trouvé parmi nos convives, je ne serais pas surpris qu'il ne parût un jour, dans ime revue scientifique, un article sur cette variété de grenouilles à bec et à plumes.
Le temps devenant moins mauvais, je vais à la Douane, n me tardait de revoir cette célèbre banque Saint-Georges, son immense salle et les images de pierre de ses fondateurs. Ce n'est pas sans émotion que je monte l'escalier qui conduisait au cabinet où siégeait autrefois M. Brack, chargé alors de l'organisation financière dans la Ligurie nouvellement réunie à la France. Ami de mon père, c'était sous sa tutelle que j'étais venu à Gênes. J'y demeurais chez lui et il me traitait comme son propre enfant, car il était seul: sa femme, belle-sœur du naturaliste célèbre Georges Cuvier, et son fils à peu près de mon âge, alors écolier, depuis colonel brillant et général de cavalerie fort estimé, étaient restés en France.
En grande faveur près de la famille impériale, notamment de la princesse Elisa et de la charmante Pauline Borghèse, M. Brack jouissait, en Ligurie comme en Piémont, comme à la cour de Lucques et plus tard à celle de Florence, d'une haute influence* Le prince architrésorier Lebrun »
gouverneur général des départements au-delà des Alpes, et son successeur le prince Camille Borghèse, n^y faisaient rien concernant les finances et les douanes sans le consulter.
M. Brack aimait le monde où il réussissait beaucoup, notamment près des femmes , par la grâce et le piquant de son esprit; sa conversation était véritablement étincelante. C'était, de Tavis de tous ceux qui Font connu , un des hommes les plus aimables de Fépoque. A cette amabilité, il joignait des qualités solides, un bon jugement, une douceur inaltérable et une instruction peu commune.
Comme il n'allait dans aucun cercle sans m'y conduire, j*étais en contact journalier avec les puissants du jour et la haute aristocratie génoise, parmi laquelle j'avais des parents éloignés (1). J'étais donc, moi aussi, en faveur à la cour, faveur dont je ne profitais d'ailleurs que pour des parties de promenades et des invitations au bal qui ne me faisaient pas faute. Danseur infatigable, mes jambes de dix-huit ans se chargeaient de payer mon écho. J'avais l'insigne réputation d'être un beau danseur, et l'honneur plus grand encore d'être le valseur en titre d'une altesse.
M. Brack, dans son indulgence toute paternelle, tenait beaucoup à mes succès de société, et il eût été désolé si l'on eût donné une fête sans m'y inviter. Mais cela n'arrivait pas : étant , un soir , venu un peu tard à un bal chez le gouverneur général, l'auguste valseuse m'avait réclamé et on avait envoyé à ma recherche un officia du palais. J'étais donc devenu une utilité.
(i) Margaerite Simonneti, parente da cardinal de ce nom et arriére-pelite-fille de J. Simonneti qui, en 1402, était premier écoyer de Valentine, duchesse de Milan, avait épousé, en 18M, Jean Boucher de Crèvecœur, sixième aïeul de l*auteur.
("Note de VéditeurJ.
Cest qu'alors la danse, aujourd'hui si dédaignée, faisait, comme Fescrime, partie obligée de Téducation, et qu'uu homme qui ne savait pas danser ni manier une épée était tenu pour tout aussi mal élevé que s'il n'avait pas su lire. De là beaucoup de jeunes gens de famille, et j'étais du nombre, tiraient fort bien les armes, montaient par- Êiitement à cheval, dansaient à ravir et ne savaient pas Forthographe. Mais, faisant des concessions à l'époque, mon excellent directeur était fort coulant sur cet article, et quand, accidentellement, il me dictait une lettre , car j'étais son secrétaire intime, il ne me querellait pas trop sur mes licences de plume.
Sous ce rapport , j'avais pris les devants sur l'école romantique. Secouant le joug étroit de la grammaire , j'avais donné à la règle une souplesse, un laisser-aller au moyen desquels je me permettais les plus larges amendements. Sachant l'italien et le français à peu près l'un comme l'autre, c'est-à-dire assez mal, je n'hésitais jamais, dans ma correspondance, à suppléer à l'un par l'autre ; il en résultait un pasticcio tout-à-fait neuf : tant pis pour ceux qui n'y comprenaient rien. Selon moi, ce mélange était logique : ce n'était que le rapprochement de deux sœurs, toutes deux filles du latin, et une restitution faite à l'antiquité.
Dans mon désir de concorde et mon antipathie pour Babel, j'aurais voulu aussi appeler à ce pacte de famille les deux autres sœurs, l'espagnole et la portugaise. La paix une fois signée entre la mère et ses filles , je me faisais fort de donner au monde la langue la plus riche, la plus sonore, la plus poétique et en même temps la plus logique qu'on eût jamais parlé. Quant aux autres, je les supprimais. Â quoi eussent- elles pu servir quand la mienne pourvoyait à tout?
Je vois encore la place où étaient le fauteuil et le bureau
de M. Brack, et, à côté, mon petit cabinet de travail oh il avait la bonté de pardonner à toutes mes fautes et même celle d'écouter mes billevesées.
Quand il avait obtenu que je diviserais en deux parts la correspondance, et que je mettrais en français les lettres aux Français et en italien celles aux Italiens, sauf à réserver pour lui seul mes épîtres panachées, il me faisait traduire, pour le prince, les journaux anglais, ou rédiger, la correspondance en cette langue. De celle-là j^étais assex sûr, et quoique je la parlasse mal, je faisais peu de fautes en écrivant.
A côté de mon cabinet était une vaste antichambre où se tenaient un planton et Fhuissier introducteur. Là se pressaient de nombreux solliciteurs venant, les uns pour demander des places, les autres pour réclamer des réductions de droits, des exemptions d'impôts, car leis lois de finances , notamment celles de douanes , semblaient lourdes à ces républicains qui, jusqu'alors, avaient joui d^un commerce libre. Parmi ces pétitionnaires, j'ai vu des gens à l'apparence grave, de riches marchands, des nobles^ même qui, pour économiser quelques centaines de francs sur un droit du tarif, se faire adjuger une fourniture ou obtenir un emploi , s'humiliaient jusqu'à demander ma protection, à moi, scribe imberbe qui trépignais sur mon fauteuil, non du désir de cette place qu'ils enviaient, mais de celui d'être débarrassé de la mienne, qui pourtant, comme on vient de le voir, n'était pas bien pénible. J'avais, pour les finances et tout ce qui s'y rattache. Faversion la plus prononcée, et quoiqu'on me donnât l'espoir d'être un jour auditeur au conseil d'Etat, ce qui ouvrait alors la voie de toutes les dignités administratives , cela me souriait peu. Comme toute la jeunesse du temps , je ne voyais de fortune et d'honneur que dans l'épaulette ; mais j'étais l'aîné de ma famille, ni mon père ni ma mère ne
GÊNES. ël
voulaient me voir soldat. C'était pour m'en ôter la pensée qu'ils m'avaient envoyé à seize ans, à Marseille, à M. Brack qui m'avait emmené en Italie
Après ma visite au cabinet du directeur, je revois ceux des chefs de correspondance et des nombreux commis, car les bureaux de M. Brack étaient comme un ministère et en avaient l'importance. Je m'arrête surtout dans la diambrette où travaillait mon ami et depuis mon collègue, .M. de Bellegarde. Lui aussi avait été éloigné de France par sa mère pour le sauver de ce gouffre qu'on appelait Tannée.
 côté était le cabinet d'un autre ami qui, grâce à Dieu, vit encore et m'aime toujours , M. Di-Pietro , neveu du cantinal de ce nom et qui eût pu ôtre cardinal lui-même. Mais il avait vingt ans, il était danseur à la mode comme moi, et plus recherché parce qu'il était plus homme et que son oncle était une puissance. A la pourpre et aux cent mille écus de rente du cardinal qui voulait le faire son héritier, il préféra sa liberté et le titre de Français. n faisait comme moi , sous M. Brack , son stage admi* nistratif, avec cette différence qu'il le faisait bien et en conscience (1).
Ân-dessous des bureaux je retrouve ce corps-de-garde où un jour , attirés par des râles de mourants , nous aidâmes à sauver de malheureux douaniers asphyxiés par un brasier de charbon trop ardent.
Voici la place où, le sabre à la main, nous défendîmes
(1) Depuis directeur des douanes à la Martinique, puis à Alger, M. Di-Pielro a refusé une direction en France et a pris sft retraite en i852. Homme de cœur, d*esprit et de seience, il ttt auteur de poésies italiennes et françaises et d'une histoire '^iigaes-Mortes justement estimée.
fNott de Vau$eurJ.
Tentrëe de Fescalier à la populace ameutée qui voulait se débarrasser à la fois des douanes et des Français. J^entends toujours ce coup de feu qui faillit devenir le signal d'un massacre général.
Remontant dans la grande salle, je crois voir encore le jeune B**, neveu du ministre Siméon, avec sa*imain percée d'une balle, jurant de si grand cœur contre les Génois.
Plus loin est la tribune où le bonhomme CasteUini étalait son nez gigantesque; puis la table où siégeaient Oiustiniani, puissance déchue, financier par nécessité, mais prince toujours; de Viremont, poète à face de Diogène, qui corrigea mes premiers vers ; Mathias, autre faiseur de vaudevilles, mettant le tarif en chanson ; Lefebvre, parent du maréchal; de Laval, vieil émigré, homme d'esprit et philosophe goutteux ; Baratta, Génois de race antique, délicieux chanteur et excellent homme ; enfin M. de Neuilly, l'un de nos chefs, élégant cavalier, type du gentilhomme, qui avait quitté la pelisse de hussard pour la toge administrative qu'il portait avec la même morbidessa, bien qu'il hoiiài encore d'une chute de cheval qui lui avait brisé la jambe.
J'étais causant avec lui quand cette belle dame vint avec une lettre de recommandation qu'elle lui présenta, convaincue qu'elle était à son adresse, et qu'il me remit en souriant. Je vois encore l'air effaré de la pauvre jeune femme appelée de Marseille à Gênes par des intérêts très- ^graves, quand elle vit que c'était à un tuteur de mon âge qu'on l'avait adressée. Elle ne pouvait en croire ses yeux, et semblait tout aussi embarrassée de son protecteur que moi de ma protégée. Je n'en fis pas moins pour elle ce que je pouvais faire , en la présentant à M. Brack qfà contribua à lui faire rendre justice.
Je m'arrache, non sans peine, de la banque Saônt- Georges où me clouaient mes souvenirs. Je profite d'une
éciaircie pour aller au palais de PUniversitë. Je monte ce même escalier qui me conduisait chez le professeur et savant botaniste Viviani, autre ami de mon père. Hëlas ! un quart de siècle s'est écoulé depuis qu'U n'est plus. A sa place, je trouve Tabbé Isnardi, président de l'Universitë , qui me reçoit avec la même bonté : c'est que Tabbë Isnardi est aussi une des lumières de la science.
Pour la consolation de ceux qui se plaignent à Paris de la hauteur de leur appartement et du grand nombre de marches qu'il leur faut escalader, je dirai que pour arriver chez le président, c'est-à-dire dans la belle partie du palais ou le piano nobile, pour me servir de l'expression locale, U faut franchir sept escaliers superposés. le ne me rappelle plus le nombre de marches de chacun, mais si j'en juge à la fatigue de mes jambes, il y en avait beaucoup. Il en est ainsi dans tous les palais de Gêne^ : on 7 compte le premier en descendant du ciel.
M. Isnardi me conduit au jardin botanique et me fait voir la plus belle collection de fougères qui soit en Europe. De ce jardin , qui n'est qu'une suite de terrasses échelonnas dans la montagne, on jouit d'une admirable vue.
En sortant du palais de l'Université, je suis repris par la pluie qui tombe par torrent. C'est alors que je regrette les petits coupés de Paris et les eabs de Londres. Je veux me réfugier dans une église, mais à cette heure toutes sont fermées.
Je me sauve sous le portique du palais Negrotti, €a ûice de l'Annonciade. U parait qu'on y attend le maître ou quelque visite d'importance, car je me trouve là au milieu de laquais en grande tenue , qui m'évitent avec soin, de peur que mon surtout mouillé ne ternisse Péclat de leurs brillantes livrées. Véritablement je fais tache parmi ces messieurs qui me toisent dédaigneusement. C'est leur droit : ils sont chez eux , et moi je ne suis là qu'un
iutrus, qu'un importun. D'un mot, d'un signe, ils peuvent me mettre dehors.
Je ne l'attends pas : je prends ma course pour un portique voisin, où je ne trouve que deux mendiants. Etrangers comme moi au logis, nos droits sont égaux, je le croyais du moins, et pourtant ils ne l'étaient pas, car un moment après, je vis apporter à chacun une écuelle de soupe, et on ne m'en offrit pas : je n'étais pas de la paroisse.
Tandis qu'ils prennent leur réfection, je promène mes regards sur la place de l'Annonciade, en comparant son aspect avec celui de la veille , quand elle était couverte de brillants cavaliers et de dames rivalisant de toilette et de beauté. Aujourd'hui, on n'y voit que quel(ines parapluies garantissant mal ceux qui les portent , quelques sales voitures non attelées, attendant des voyageurs pour Savone et Chiavari ; enfin des ânes courbant la tête sons l'ondée, et s'en consolant peut-être en songeant qu'elle les sauvait des mouches.
La pluie n'est plus si forte. Je sors de ma retraite, et je crois couper au court pour rentrer chez moi, mais je tombe dans ce dédale de ruelles qui avoisîneut le port et aboutissent à ces arcades où, depuis huit siècles qu'elles existent, un rayon de soleil n'a pu encore pénétrer : aussi des lampes y brûlent-elles jour et nuit.
C'est de ces voûtes inaccessibles à l'air et de ces té>> nèbres étemelles, car la lumière elle-même n'y édalre pas , que s'échappe cette puanteur spéciale à Gênes et Fune des plus intenses du monde, résultat des exhalaisons combinées de la fumée des lampes, de la boue séculaire et des émanations d'innombrables saucissons mêlées i celles du bacala, morue sèche, dont des échantillonf raidis par le temps sont partout suspendus comme des os de mort. Certes, ici, ni Pœil ni Fodorat ne sont flattéfi
et pourtant derant ces arcades et à ce parfum, hommes de commerce et de banqae, chapeau bas : humiliez-vous ! Et TOUS aussi, amis du beau et admirateurs des arts, chantez une hymne de grâces et de reconnaissance, car tel fut le berceau de la superbe Gênes et de ses palais. Oui, de cette rue obscure, de ces boutiques puantes sont sortis , avec tons leurs blasons, les Doria, les Dnrazzo, les Spinola, les Centurioni, les Brignole, les Palayicini, les Cambiazo, ks Grimaldi, les Balbi, les de Negri et cent autres, à la fois marchands, princes, armateurs et conquérants ; oui, telle est Torigine du livre d'or de Gènes comme de celui de Venise.
Je vais chercher de Pair sur la terrasse du port, en me firayant, non sans peine, un passage à travers une foule de matelots goudronnés, d'enfants crasseux et de femmes déguenillées: c'est le seul endroit de Gènes où Ton en voit, car, hors ce quartier, la fière cité ne vous montrera pas une femme mal mise. De cette terrasse placée sur les anciens remparts, on a vue sur la darse et sur le port : spectacle animé et qui me reporte, en me montrant ces batelets ornés de leurs tentes élégantes, aux jours de ma jeunesse -et à ces promenades nautiques où nos voix, unies aux guitares et aux mandolines , se mêlaient à la brise du soir. Ces sérénades à la nuit étaient alors fort à la mode, et là aussi je m'étais fait un renom d'amateur.
La pluie ) qui augmentait toujours, m'arracha à mes Flexions, un peu tard pourtant, car j'étais percé. Heureusement , j'étais près de chez moi ; je m'empressai d'y rentrer.
J'y retrouvai Phomme aux grenouilles. C'était, comme moi, un collectionneur de bric-à-brac; il m'indiqua plusieurs marchands et quelques particuliers chez qui je trouverais à acheter des meubles moyen-âge ou de ces objets qu'on nomme, dans Fargot du métier, de haute curiosité. Il me
recommanda surtout un bahut d'ébène et d'ivoire qae je me déterminai à aller voir à Finstaut chez la propriétaire qui demeurait à peu de distance.
• Je trouvai facilement la maison qui avait assez bonne apparence, quoiqu'elle fût située dans un de ces quartiers ^ habités par les ouvriers. La maîtresse du logis était une vieille femme qui, occupée des soins du ménage, me remit aux mains de ses filles pour me faire voir le meuble. Il était fort beau, mais d'un poids tel que je renonçai à l'acheter. Je me disposais donc à m'en aller; ce n'était pas le compte des jeunes filles qui, curieuses et parlantes comme toutes les Génoises, les plus gentilles bavardes du monde, ne voulaient pas me laisser partir sans savoir quaiche cose del forestière , c'est-à-dire qui j'étais, d*où je venais, où j'allais?
Dans toute leur personne , mes deux hôtesses avaient bien le cachet ligurien; elles étaient de race, on n'en pouvait douter : yeux et cheveux noirs, nez un peu hé> braïquc, formes rondes et prononcées, et tout l'entrain naïf et provoquant des méridionales. Prétextant la pluie qui avait repris de plus belle, elles m'engagèrent à m'asscoir, et bientôt commença une enquête dans toutes les règles. Elles voulurent savoir si j'étais Français , si je venais de Paris , si j'y retournais , si j'avais une femme ou une amicaj maîtresse (une Italienne n'admet pas qu'un homme puisse n'avoir ni Tune ni l'autre), si j'étais depuis plusieurs jours à Gènes, si je devais y rester longtemps» enfin , comment je me nommais , c^est-à-dire quel était mon prénom? Ceci encore est un usage ultramontaini et quand une femme vous demande votre nom, c'est toujours celui de baptême.
Après avoir satisfait à toutes ces questions et déclaré que je me nommais Jacques, je pus me considérer comme de la famille: je fus pour elles il signor Giacomo; et tout
aussitôt, sans attendre que je le leur demandasse, elles me dirent qu'elles s'appelaient Rosina et Marietta, Tune danseuse au grand théâtre et Tautre chanteuse.
La première avait dix-huit ans, la seconde, seize; et Toilà les deux pauvres (illes se lamentant sur les ennuis de leur profession, la modicité de leurs appointements et k scélératesse du directeur qui, pour la moindre absence, la plus petite faute, les mettait à Tamende. De tout ceci, elles concluaient que leur état était le dernier des états.
Je leur demandai pourquoi elles n'en prenaient pas un autre? Elles me dirent qu'élevées toute petites pour le théâtre, où feu leur père était basso cantante, elles ne savaient rien autre que la musique et la danse , ajoutant qu'elles n'avaient pas eu de bonheur et n'avaient pas trouvé d'amoureux.
Sur mon observation que cela semblait impossible, car sans être des beautés parfaites, elles étaient jolies, elles me répondirent qu'elles en trouvaient bien pour les tromper , ingannare , mais qu'elles n'en voulaient pas ainsi, ma per maritarsi: bref, c'était un mari qu'elles désiraient.
C'était plus difficile à leur procurer : les pauvrettes^ bien que la maison fût à elles, ce qu'elles n'avaient pas manqué de me dire, étaient loin de paraître riches.
Enfin, l'une ajouta que puisque j'étais venu en Italie pour chercher une femme, parce qu'en France il n'y en avait plus, ce que je leur avais dit en riant , je pouvais bien prendre l'une d'elles.
Je leur fis observer que j'étais trop vieux et qu'elles ne voudraient pas de moi.
Alors toutes deux de se récrier et de me dire que j'avais l'air d'un buono signor et que je pouvais choisir entre elles.
Je quittai, en leur faisant un petit présent, ces deux simples et douces créatures, vrais modèles de cet abandon
et de cette crédulité qui sont le partage de presque tontes les filles de ce pays, même de beaucoup de jeunes femmes, et qu'elles gardent souvent toute leur vie.
On a accusé les Italiens de duplicité. Qu'il y ait là quelque chose de rrai, c'est possible. Quant à leurs femmes, c'est pure calomnie : les femmes fausses sont une rareté en Italie ; celles qui le sont le deviennent presque toujours par une circonstance anormale et indépendante de leur volonté. Laissée à sa propre inspiration, l'Italienne est la franchise même, et ce n'est pas le moindre de ses charmes. Sa naïveté aimante fait oublier son ignorance et supplée presqu'ù l'esprit. Si elle ne le remplace pas toujours, elle est au moins préférable à cette amabilité de convention, à ces grâces péniblement acquises, fruit à peu près unique de cette éducation vide et grimacière qu'on donne aux filles dans tant d'élégants pensionnats. La pâture, même agreste, vaut mieux que la plus belle grimace.
Le 18, je vais revoir ces palais que j'avais tant admin^ autrefois. Ils n'étaient ni moins riches ni moins beaux, et pourtant je les admirai moins : c'est que rien ne s'use comme l'admiration , qui est surtout un des privilèges de la jeunesse.
Je retrouve le salon Serra, toujours propre, toujours brillant. Comme jadis, on me fait remarquer le lapis lazuli des portes et des trumeaux, et les pierres fines mêlées au stuc des pilastres et du parquet. On me dit ce qu'avait coûté chaque chose comme on me l'avait dit autrefois; aussi je donnai deux francs au démonstrateur co'mme je les avais donnés à son prédécesseur.
Je visite ensuite l'antique palais des Brignole, dit Pakds rouge. J'y retrouve ses belles sculptures en bois doré, ses tableaux, entr'autres un que j'avais copié dans ma jeunesse.
GÉMES. ê9
De là, je passe ahx palais Balbi et Durazzo; enGn, à nu antre palais Ihiraizo deyenn le palais royal.
Celui-là encore eût pu me rappeler bien des choses , mais tout y est changé. J'y suis entouré des insignes d'nne autre puissance : j'y vois le trône de Sardaigne , la chambre à coucher du roi et celle de la reine. Ici, plus de stuc; ce sont des parquets en bois, mais fort beaux «t qui font honneur à Findustrie génoise. La salle de bal «st digne du reste.
Tarais encore à visiter un autre palais, mais dans un quartier éloigné, et Je le gardais pour la fin : c'était celui des doges, dont la France, sous TEmpire, avait fait sa préfecture et le tiiéâtre de ses fêtes officielles. Le préfet était le marquis de La Tourette , ancien émigré, devenu comte impérial, qui, lui aussi et son excellente femme, me traitaient comme si j'eusse été de leur famille. C'était ma mère qui m'avait recommandé à la préfète ; jamais recommandation ne fut mieux remplie : pendant deux ans et demi que j'ai habité Gènes, aucune partie, aucune fête n'eut lieu à la préfecture que je n'y fusse invité. Aussi c'est avec une indicible émotion que je monte cet escalier de marbre où tant de fois, le cœur bondissant de plaisir, j'anticipais sur les joies du bnl, supputant les contredanses, valses, montferrines que je devais danser et les chances que j'avais d'obtenir les plus belles danseuses.
Depuis que les salons du gouverneur général n'étaient plus ouverts, et ils avaient bientôt cessé de l'être par le départ de l'architrésorier et le choix fait par le gouvernement de la ville de Turin pour la résidence du prince Borghèse , c'était dans ces soirées préfectorales , qui se renouvelaient à peu près chaque semaine , que la jeunesse française et génoise faisait assaut d'élégance. Les militaires et les administrateurs s'y présentaient en uniforme ; ceux qui n'en avaient pas y venaient en habit habillé. C'est ainsi
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qu'on nommait le costume à la Louis XV, que Napoléon s'efforçait de ressusciter. Cependant on tolérait le frac I)our nous autres adolescents ; mais la culotte, les bas de soie et le soulier à boucle étaient de rigueur pour tous.
L'habit habillé, qui comportait Tépée, était de drap uni, à boutons de soie ou d'acier. Quelques-uns étaient brodés, mais comme ils coûtaient fort cher, c'était l'exception.
Je me rappelle toujours l'effet que fit un jour l'entrée de M. Chaumel, ancien aide-de-camp de Barras, derenu directeur de l'administration des tabacs , garçon , riche, fort joli homme et qui passait pour le lion de Gênes. Son habit était feuille-morte, magnifiquement brodé de soie verte, rose et blanche ; le reste à l'ayenant. Quand il parut, ce ne fut qu'un cri d'admiration parmi les femmes. Quant à nous, nous étions attérés, l'enyie nous étranglait, et j'aurais donné, je crois, dix ans de ma vie pour avoir un pareil habit. Seulement, je ne pouvais souffrir la bourse et la poudre qu'on voulait faire renaître.
Le lieutenant-colonel Vivien, premier aide-de-camp du général de Montchoisy commandant la division , était le rival en élégance du beau Chaumel. Toujours en grand uniforme, poudré à blanc, avec queue et ailes de pigeon, Vivien représentait assez bien l'officier sous Louis XVÏ, et Chaumel le marquis de la Régence. Tous les deux, par leurs excellentes manières , contrastaient fort avec les autres Français civils et militaires , qui , sauf les exceptions que j'ai citées ou dont je parlerai, avaient des façons assez communes et ce laisser-aller de mauvais goût qu'on a nommé , avec raison , le bon ton de la mauvaise compagnie, et qui alors, je le dis à regret, réussissait fort auprès de certaines femmes. Heureusement ce n'était pas toutes, et si les gens discrets attendaient un peu plus longtemps, ils étaient mieux partagés.
Parmi les Génois, la perle des danseurs était M. de
GÈms. n
FranchL Cest rhomme que j'ai vu le mieux danser en société : sa danse, comme toute sa personne, avait une grâce inimitable. Il tenait , arec les deux autres , le sceptre de la mode.
Les salons du préfet réunissaient ainsi ce que Gènes ayait de plus saillant dans rarinéc, Tadministration et la noblesse. Tout le monde y venait sans distinction d'opinion. L'église même ne dédaignait pas de s'y faire représenter , et je vois encore entrer le cardinal Spina , en habit et chapeau rouges, offrant la main à une dame qni, arrivée en même temps que lui, s'écartait pour le laisser passer.
Après avoir parcouru ces appartements déserts, mais où mon imagination, évoquant des ombres, replaçait, dans toute leur jeunesse et leur fraîcheur, sur ces fauteuils et ces divans vides, ces beautés que j'y avais contemplées couvertes de fleurs ou étincelantes de diamants , je voulus revoir la terrasse qui touche à ces mêmes salons, et autour de laquelle étaient les cachots et les prisons d'Etat. Tel était l'usage : à Gênes comme à Venise, la demeure des condamnés entourait l'appartement du doge. De sa chambre, de son lit, il pouvait entendre leurs plaintes. La France, par respect pour les anciennes coutumes, avait, au grand désespoir de la préfète, conservé ce privilège à son représentant, et je me retrouvais à cette même place où plus d'une fois, entre une valse et une contredanse , je m'étais assis pour respirer et dont bientôt je m'étais sauvé, attristé par un bruit de chaînes ou quelque gémissement.
Je m'éloigne tout pensif du palais des doges , et, marchant devant moi, je me retrouve en face du palais Durazzo. Non loin de là est une fort belle église où conduit un double escalier, dont un sert d'arrièreboutique à un menuisier, qui en a confisqué l'entrée à
n CHAPITU V.
son profit. Au fait, à quoi bon deux escaliers pour un seul temple?
Je vais à rUniversité revoir Fabbé Isnardi. Je visite avec lui la bibliothèque riche en beaux manuscrits. Je vois aussi le musée d'histoire naturelle, où me conduit M. Saussi , professeur de physique.
Je veux ensuite entrer dans une église à riche &çad^ qui se trouve a peu de distance de la Strada-Nuova , mais la porte en est fermée. Une grosse et belle marchande de fruits, dont l'étalage est voisin, me dit qu'elle ne tardera pas à s'ouvrir, et m'offre une chaise. Me voilà donc installé dans l'échoppe, à côté de la volumineuse propriétaire, qui eut merveilleusement représenté Sémiramis. Elle aussi veut savoir si je suis Français et de Paris, et si j'ai une femme et des enfants. Pendant que nous causons, une fillette de cinq à six ans, la sienne probablement, me fait toutes sortes de mines et d'agaceries les plus drôles du monde. Après les enfants français, je n'en connais pas de plus vifs et de plus gais que les enfants italiens. Comme l'heure du dîner approclïait et que l'église ne s'ouvrait pas, je prends congé de mon obhgeante fruitière en lui achetant, pour payer ma chaise, quelques oranges que je donnai à la petite fille, et je regagnai l'hôtel.
La table avait changé de face, il n'y avait plus d'Anglais; une société turinoise l'occupait entièrement. Le hasard me donne pour voisines deux femmes , dont Tune surtout était d'une distinction parfaite. Toutes deux parlaient bien français et paraissaient également désireuses d'avoir des détails sur les dames et les fêtes de Paris, qu'elles ne connaissaient pas, mais qu'elles brûlaient de connaître. Tel est, en général, le premier désir des jeunes femmes de la société italienne: voir Paris. L'avoir vu est toujours pour elles un grand sujet d'orgueil et un texte intarissable
de paroles: tontes en disent menreille. Pcut-^trê est-ce par politesse ; car, en vérité, celles qui habitent Gènes, Turin , Milan , Florence , y ont bien suffisamment des sujets de distraction. Ce ne fut pas, d'ailleurs, sans un petit mouvement d'amour-propre, que je m'aperçus que mes r^its avaient fait oublier à mes belles Turinoises leur société et l'heure du départ, car on fut obligé de les avertir deux fois qu'on les attendait pour se rendre an théâtre de Carlo-Felice.
Un ballet nouveau et le début d'une danseuse, ce qui est nn événement à Gènes comme à Paris, y avaient attiré k foule. La saUe était comble, et je n'y aurais pas trouvé place si ces dames , voyant mon embarras , ne m'en avaient offert une.
Le 10, comme d'habitude, je commence ma journée par un bain de mer, et je me fais conduire au lieu même où nous avions fait autrefois tant dé parties de natation dont je me rappelle les principaux acteurs, MM. Di-Pietro et de Bellegarde , mes compagnons inséparables , et plusieurs autres aussi jeunes et non moins lestes, égalemend; affiliés à notre société nautique. C'étaient MM. de Bar, chef de l'administration des vivres; Garan de Coulon, qui sortait de l'école militaire et débutait dans l'armée; Lacombe de Saint-Michel, lieutenant de vaisseau ; Pouillé, depuis conseiller d'Etat et préfet maritime; Denoix, qui fut commissaire-général de la marine au Havre; Bailly, qui devint inspecteur-général des finances. D'autres encore, au nombre desquels était un jeune acteur qui avait été recommandé a l'un de nous, et qui jouait à Gênes dans une troupe dirigée par M"' Raucourt, envoyée par l'Empereur pour populariser la langue française. Ce débutant, alors imberbe et inconnu, mais que nous protégions fort, était Monrose, depuis l'un des meilleurs comiques de la comédie française. Nul n'y faisait attention; seuls nous l'avions deviné.
Dans cette même troupe était Moëssard, qui devint plus tard directeur d'un des théâtres de Paris. Il n^ obtint pas le prix du talent, mais il eut mieux, car le prix de vertn lui fut , il y a quelques années , décerné par rÂcadémie.
Sauf deux ou trois de ces joyeux nageurs , tous sont mçrts, quelques-uns depuis bien longtemps. Mais il me semblait les voir et les entendre encore: c'est que la place, le bateau, la tente, ses coussins, son échelle, le costume du patron, sont absolument les mêmes; rien n^ manque que les hommes.
Je sors par la porte Saint-Thomas pour aller voir le marquis Lorenzo Pareto , savant géologue , dont j'avais autrefois connu le père, maire de Gênes. Je cherchais la maison placée presque dans la campagne, quand, ne la trouvant pas, je crus devoir m'adresser à un passant Je ne pouvais mieux tomber : c'était le marquis lui-même, qui voulut absolument retourner sur ses pas. Il me fit alors, avec une politesse tout aristocratique, les honneurs de sa belle habitation , située sur la colline et d'où Ton jouit d'une vue admirable. Nous causâmes longtemps de la géologie du pays, qu'il connaît mieux que pcrso&:ine et sur laquelle il a fait un excellent travail intitulé : DeUa posizione délie Roccie pirogene ed eruttive dei periodi terziario, quaternario ed attuale.
En rentrant en ville, nous rencontrons l'abbé Isnardi, et nous allons ensemble voir les bas-reliefs destinés à la statue de Colomb, puis l'église de Saint-Matteo, où sont les tombeaux des Doria.
Je vais ensuite visiter la Darse, c'est ainsi qu'on nomme l'arsenal. La flotte sarde s'y trouvait réunie. Tous ces navires me parurent bien construits et bien tenus. Le principal était le Saint-Michel, grande frégate ou vaisseau rasé. On me fait remarquer les marques distinctives des forçats qui sont divisés en trois catégories : les assassins , les
GÈNES. 9ê
voleurs et les soldats déserteurs ou insoumis. On a se* l^aréy en France, ces derniers des malfaiteurs; on ferait bien d'adopter cette mesure à Gènes : ainsi accouplés aux Yoleurs et aux meurtriers , les soldats doivent gagner peu en moralité.
En sortant de Tarsenal , qui n'est qu'un diminutif de ceux de Woolwich, Brest et Toulon, je vais voir encore ^elques églises, car, à Gênes, on en trouve presqu'autant que de palais, toutes plus belles les unes que les autres : Notre-Dame de la Consolation, San-Stephano, San-Ambrosio surtout, qui est non moins brillante que TÂnnonciata à laquelle elle ressemble ; enfin Nostro Signor del remédia^ où je trouve les chanoines en robe lie-de-vin, au chœur avec les moines et chantant ensemble d'une si singulière laçon qu'on aurait juré entendre un concert de chats.
L'Italie est certainement le pays de la bonne musique, mais c'est aussi celui de la plus mauvaise, et les coupables sont presque partout les moines et les chanoines : il semble que les malheureux aient juré haine à l'harmonie. Voués à prier Dieu et à chanter ses louanges , ils devraient, sous peine d'excommunication^ être tenus de chanter juste. Si jamais je deviens pape , ce sera ma première bulle.
Mais de tous les sons, le plus effroyable que j'aie entendu à Gènes est celui que produisait un individu que tous les jours je rencontrais à Banqui. Il était armé d'un instrument de bois en forme de crécelle gigantesque, et il en tirait une sorte de râle ou de vagissement de l'effet le plus horrible : c'était surhumain et véritablement infernal. Ailleurs , on aurait brisé son outil et anéanti sa détestable invention ; là, on le laissait faire, si même on ne l'y encourageait. Ce démon, dont la musique me poursuivait comme un mauvais rêve , m'a fait quitter Gênes deux jours plus tôt que je ne l'aurais fait.
M CHAPITBE y.
Gènes est aussi la yille des fâcheuses odeurs. Xai d^jà parlé de ses boutiques de salami et de baccala; il faut y ajouter les portiques des palais ouverts à tout le monde et qui ne sont jamais épongés par personne.
Je vais travailler à la bibliothèque et je recueille, sur des manuscrits qu'on me conGe obligeamment, quelques notes qu'une de nos sommités littéraires m'avait prié d'y chercher et que je fus assez heureux pour découvrir.
Après le dîner, je vais à TAcqua-Sola, promenade créée depuis mon premier séjour à Gênes. Alors elle n'était qu'un désert presqu'aride ; aujourd'hui elle est plantée, et ornée d'un joli square. Beaucoup de monde, des cavaliers, des équipages, une vue magnifique en font un admirable rendez-vous.
En retournant à l'hôtel, je reconnais le palais S***, où j'avais reçu une si douce hospitalité et passé tant de bonnes heures. Je me rappelle cet excellent marquis avec sa ligure longue et pâle, ayant toujours faim et s'arrêtant devant un rôtisseur pour y manger des ortolans, aux rires inextinguibles de sa jeune femme. J'entre : je demande a la concierge des nouvelles du maître. Il existe encore, il est dans la plus haute dévotion, il habite la campagne, il a des filles mariées. Depuis longtemps, sa femme ne demeure plus avec lui. On ne sait où elle est. Le concierge me fait un signe que je ne puis bien comprendre, mais qui semble indiquer qu'elle est folle et enfermée dans un couvent. Pauvre femme ! Elle si gaie, si brillante et l'une des reines des fêtes de cet autre palais que je viens de citer ! Pourquoi donc ne mourons-nous pas jeunes !
Voici quelqu'un qui a été plus heureux. Au palais Garega je demande des nouvelles du maître. Grand am'ateur de musique, c'était un de mes compagnons de sérénade, et, lui aussi, un des beaux de Gênes. U n'a pas cessé de l'être : depuis longtemps il est mort.
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Si les arts taent ici, la science y fait TÎTre. M. Maximilien Spinola , le savant entomologiste , dont je vais mMnformer, est plein de santé, et, malgré son grand âge, fût toujours , m^assure-t-on , la guerre aux mouches et aux papillons.
Quant à moi , on le sait , je ne fais la chasse qu'aux pierres et aux vieux souvenirs. A Gênes aussi je me suis livré à quelques recherches sur les monuments primitifs, les armes et signes en pierre. Elles n'ont pas été fructueuses: cette étude est aujourd'hui étrangère à Pltalie, où Ton n'en sait pas plus sur ce point qu'au temps des Césars et de leurs historiens. Les Romains considéraient ces pierres, dont l'origine était non moins mystérieuse pour eux qu'elle l'est pour nous, comme venant du ciel, apportées par la foudre. Aussi les croyaient-ils propres à préserver des sorts et à guérir les maladies. On les recherchait donc et on les vendait fort cher.
Aujourd'hui , on ne les ramasse même plus , et les échantillons que j'ai accidentellement rencontrés chez les marchands d'antiquités m'ont été abandonnés pour un peu de monnaie , encore croyait - ou me voler. En présence des chefs-d'œuvre de l'art, quel cas un peuple artiste peut-il faire de ces restes de la barl)arie ? Ce sont les fronts, les nez, les oreilles que le maître fait faire au débutant, ébauches ^'il rejette ensuite avec dédain. On devrait pourtant se rappeler que Michel-Ange et Raphaël ont commencé ainsi, et que rien n'est à mépriser dans l'histoire de l'art et moins encore dans celle de l'homme. .-Je donnerai ailleurs les notes que j'ai pu recueillir en ligurie sur ce sujet.
€èBei, la B«ebetta, Tiria, lilan, Cime et mb lae.
Le 20 mai, levé avec le soleil, je m'occupe de mon départ. Tandis que mon valet de louage fait mes paquets, je résume, en me rasant, mes impressions de la semaine.
Sans doute Gênes n'a plus été pour moi cette yiUe féerique et ce paradis de toutes les félicités: avec ma jeunesse a disparu son charme romanesque. Mais dépouillant Fidéal, si je m'arrête à la réalité, je suis obligé de convenir que Gênes est toujours la superbe et qu^eik a beaucoup gagné en cessant d'être France. Pantelante sous la main du conquérant qui, dans l'intérêt de via mère -patrie et conséquent dans son système de blocus continental, avait ruiné à la fois son industrie et son commerce, saignée à blanc par la conscription, l'inscription maritime et l'enlèvement arbitraire de sa jeune noblesse envoyée dans nos écoles militaires, elle n'était plus qu'un cadavre.
Les Français, il est vrai, en semant Tor comme toujours, y entretenaient un certain mouyement fébrile: les fêtes y abondaient, Taristocratie, jalouse ou efifrayée, rivalisait à cet égard ayec les généraux et les hauts fonctionnaires magnifiques par ordre; mais si, pour eux, ces joies étaient factices, nous autres, jeunes gens, nous les tenions pour de bon aloi. Les femmes, qui ne boudent jamais le plaisir, les acceptaient aussi. On dansait donc, on faisait Tamour, mais c^était sur un abîme : une bataille perdue par TEmperenr eût amené un soulèvement général et peut-être de secondes vêpres siciliennes. Enfin, dans nos désastres, et personne n'en doutait, étaient Tespérance, disons même le salut de Gênes ; et si 1814 ne Teût arrachée à notre domination, elle serait ce qu'est aujourd'hui Venise, une ruine hérissée de baïonnettes et peuplée de mendiants.
La cause de cette différence , c'est que Gênes est redevenue italienne et que Venise italienne s'est réveillée autrichienne.
Pourtant, Gênes, comme Venise, a encore ses partisans français. Notre conquête d'Alger, selon quelques-uns, eût rendu à la Ligurie son antique prospérité : c'est possible. Mais que devenait Marseille ? Je crois qu'il vaut nUieux , pour eux et pour nous , que les Génois soient Piémontais , en attendant que l'Italie entière soit italienne, événement encore éloigné sans doute, mais immanquable si la barbarie n'a pas le dessus et n'arrête pas la marche de la civilisation ou de l'accord européen.
L'heure du départ approchait; il fallait en toute hâte regagner mon logis. Je me perds en route. Un chat mort, qui était au coin d'une ruelle, me fait retrouver mou chemin; c'était la troisième fois qu'il me rendait ce service depuis mon arrivée. Je ne pense pas, toutefois, qu'on le laissât là dans cette intention ; n'importe , il ne m'y était pas moins utile. Il est fort facile de se perdre dans
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les rues de Gènes , et Ton n'y trouye pas tonjonrs , comme à Paris, des gens disposes à tous remettre sur la voie.
Mes comptes réglés, j'avais quitté Thôtel Feder. Près d'arriver à la poste , je m'aperçois que j'ai oublié ma montre et mon chapeau. Je revenais sur mes pas, lorsque je rencontre un domestique de l'hôtel qui me les rapportait , avec une chemise et deux cravates. Décidément je ne suis plus même à la hauteur des fourmis et des abeilles ; j'ai perdu l'instinct de la propriété et je finirai par me trouver, comme dirait une ménagère picarde, nu comme un Jésus,
Le courrier m'attendait, sans trop s'impatienter. Sur cette route que va remplacer le chemin de fer, le service se fait à la buona, c'est-à-dire à la grâce de Dieu, et l'on ne regarde pas à une demi-heure.
J'étais seul dans le coupé, lorsqu'au milieu de la Strada- Balby monte la plus gentille femme qu'on puisse voir; elle était accompagnée d'un jeune homme, son frère ou son mari , qui , avec une bonhomie charmante , la plaçant k côté de moi, me pria d'en prendre soin, et, sur ma réponse affirmative, la quitta en me remerciant. Ainsi mise sous ma tutelle, la dame me considéra comme son protecteur naturel et la conversation s'engagea ; elle ne parlait pas français, mais il était facile de voir que c'était une femme bien élevée. C'était encore une Génoise pur-sang, ayant, avec des manières plus distinguées, ce même abandon confiant et cette naïveté gentille des deux jeunes filles que j'ai citées. Après cinq minutes de causerie, elle me dit son nom, celui de sa famille et de son mari ; elle n'allait qu'à quelques lieues de Gênes pour voir son enfant, qui était en nourrice. Elle ajouta qu'elle faisait cette route tous les deux jours.
Elle aurait bien voulu habiter Paris, mais pour un mois
TDRm , MlUN , COME. 101
seulementt car elle préférait Géncs à tout. Son pins long Toyage avait été à Milan. Elle me demanda « comme le font la plupart des femmes de ce pays, si les Françaises valaient aiieux qae les Italiennes, et si je les préférais? Faite par une si charmante créature, la question était embarrassante. Je m'en tirai comme je pus.
Bientôt elle me montra de loin la maisonnette où elle aUût; elle était dans la montagne, au milieu des arbres, à une assez grande hauteur. Quand nous fûmes en face» la voiture s'arrêta; elle sauta légèrement à terre, me remercia de ma gracieuse compagnie, me dit adieu en n'engageant à aller la voir quand je reviendrais à Gênes, et, leste comme une biche, s'élança dans le taillis. A quelque distance , elle se retourna , me fit de la main on nouveau signe d'adieu et disparut
Cependant notre voiture, à laquelle on a mis un renfort de chevaux, commence à escalader la Bochetta, montagne autrefois célèbre par ses bandits et MaTno, leur chef. Son sommet est à un peu moins de huit cents mètres audessus du niveau de la mer. C'est la hauteur moyenne de l'Apennin.
A Busalla, où je dois laisser le courrier pour prendre la voie ferrée, je déje&ne, par la fantaisie de l'hôtelier, en tête à tête avec un personnage couvert de croix et de la mine la plus rogue et la plus vulgaire. Le mérite se déguise sous toutes les formes ; mais je ne pus juger de celui-là : nous n'échangeâmes pas une parole.
Le signal se fait entendre. Je laisse mon convive à table et je m'installe dans un wagon. En face de moi est un homme très -grand, d'une tournure distinguée, d'une remarquable beauté, mais borgne. Comment a-t-il été ainsi défiguré? On voit que c'est par accident, et que cet accident ne peut être ancien. Quelle poignante douleur cet homme, si jeune et si beau, n'a-t-il pas dû éprouver
an CHÂPmiE vi.
en perdant Toeil ! Cette figure m'attache, peut-être par son contraste ayec celle que je Tiens de quitter.
De riches et belles campagnes nous conduisent jusqn*& Novi. En approchant d'Alexandrie, mon compagnon me fait remarquer le champ de bataille de Marengo et la maison où était le quartier général.
Je Tois d'Alexandrie et de ses fortifications toat ce ^'on peut voir en chemin de fer, c'est-à-dire pas grand chose. Nous passons le Tanaro et traversons Solerio, Felizzano, Qualordio, Annone, Alba, Acqui, et faisons une courte halte à Asti, jolie yille, célèbre par sou yin. Là, je retrouve ces beaux abbés pimpants, en culottes, bas de soie et la badine à la main, que j'avais tant admirés à Gènes, à l'Acqua-Sola.
Nous voyons, en passant, Moncalieri, palais du roi, qui, de loin surtout, produit un efifet magique.
Voici Turin, ville régulière, élégante, mais dont Tensemble a quelque chose de triste. La première chose qui frappe ici, c'est le peu de beauté des femmes, compara* tivement aux Génoises. 11 y a sans doute de fort jolies Turinoises, et j'en ai cité à Gênes un échantillon remar^ quable, mais il est à croire qu'elles restent chez elles, tandis que les Génoises , comme les Anglaises , aiment beaucoup la flânerie des rues et des magasins. J'ai trouvé le même goût et les mêmes habitudes chez les femmes turques, quoiqu'on les dise esclaves.
Le 21 , je me lève de grand matin , et après bien des démarches , j'obtiens d'un batelier de me conduire dans un endroit du Pô pas trop en vue et où je trouve assez d'eau pour me baigner et nager à l'aise.
Après le bain, je vais à l'église de la Mère de Dieu et à un couvent de capucins dont j'ai oublié le nom , mais d'où l'on voit les Alpes , l'Apennin , le Pô , Turin , ses églises et ses places.
TURIN, MILAN, OOME. 108
Ce eouyentsert d^asUe aux soldats convalescents. C'était fheure de leur promenade : en me reconnaissant pour Français , ils vinrent m'entourer et Fan deux se plut à m'expliquer le panorama de la ville et de la campagne.
La plaie semble me suivre: c'est sous une ondée que je retourne chez moi pour déjeûner et m*y munir d'un parapluie.
L'hôtel de l'Europe , où je suis logé , a son caférestaurant qui est la maison dorée et le café anglais des fishionables de Fendroit. En face de moi est un petit groupe à la mise la plus excentrique, se faisant servir avec toutes les grimaces et simagrées probablement de mode à Turin. Je n'ai pas noté les plats qu'on leur apportait , mais j'ai compté les valets qu'ils occupaient : chacun en avait au moins trois pour sa part ; il n'y en avait plus pour personne.
Quelques dames étrangères, russes je crois, mais certainement grandes dames et qui, à la table contigue à la mienne, déjeûnaient entr'elles avec leurs enfants, servies par leurs propres domestiques, ne faisaient pas grande attention au froufrou de ces Don-Juan d'auberge. Aussi n'avait-il pas lieu à leur adresse , mais bien à celle de deux femmes dont je ne distinguais qu'une, réellement fort jolie et qu'à la fraîcheur de sa toilette et à certaine manière de porter son chapeau je reconnus pour Française. C'était évidemment à ces deux personnes qu'en voulaient nos beaux , et si l'autre ressemblait à celle que je voyais , elles en valaient la peine.
Les dames russes, mes voisines, indififérentes, comme je l'ai dit, aux gentillesses de ces messieurs, paraissaient au contraire fort occupées de la toilette vraiment de bon goût des deux Françaises, et pour beaucoup elles auraient voulu savoir qui elles étaient. Quelques paroles dites à voix basse à l'un de leurs domestiques et la
question que celui-ci adressa à ud des garçons de snlle, m^indiquèrent qu'elles s'en informaient. Celui-ci répondit que ces dames étaient nouyellement à Turin, qu^elks ne logeaient pas à Thôtel et qu'il ne les connaissait pas.
Un instant après, un des enfants russes s^enntiyant de rester en place, se leya, et, après quelques tours. Tint s'asseoir près de moi pour examiner un livre à figures qne j'avais posé sur la table. La mère, craignant qu'ail ne me gênât, le rappela, ce qui paraissait fort le contrarier, le II priai de l'y laisser, ce qu'elle fit en me remerciant ea français.
Après le déjeûner, je fus sur le balcon. Bientôt les dames russes y vinrent aussi ; elles avaient probablement, dans l'intervalle, su du valet de salle qm j'étais et d'où je venais, car celle qui m'avait déjà parlé me demanda si le passage de la Bochetta était sûr et si elle trouverait facilement à se loger avec sa famille à Gênes où elle devait passer l'hiver. Comme le premier venu , ou le guide du voyageur , aurait pu lui en apprendre autant que moi à cet égard, je vis bien que ces questions n'étaient faites que pour en amener une autre qui , en effet , ne tarda pas à venir , et elle me demanda quelles étaient les deux dames françaises qui déjeûnaient a l'autre extrémité du salon ? Elle supposait qu'en ma qualité de Français je devais savoir le nom de mes compatriotes. Elle se trompait, et je fus obligé de lui répondre qu'elles m'étaient inconnues, du moins celle que j'apercevais, car l'autre me tournant le dos, je n'avais pu la voir.
Pendant ce temps, nos pimpants Turinois manœuvraient toujours. Les Françaises élégantes sont , en Italie , un objft très-recherché des fashionables : leur conquête est un honneur fort brigué. Ceux-ci y aspiraient ; mais deux tentatives , d'ailleurs assez maladroitement faites , avaient
été sans succès : soit à dessein , soit qu^en effet elles ne sussent pas Fitalien, elles avaient eu Pair de ne pas comprendre.
Ainsi repoussés, ces messieurs ne désespérèrent pas encore : après quelques allées et Tenues, ils s*arrétèrent près d'un meuble sur lequel elles avaient déposé leurs diâles et leurs ombrelles. Le but de cette contre-marche était assez visible : ils voulaient saisir Finstant où elles se lèveraient pour leur présenter ces objets.
Ce moment vint, et le mouvement fut exécuté comme ib Pavaient projeté : deux s'avancèrent galamment, et les dames, en acceptant de leur -main leurs ombrelles, ne porent se dispenser de recevoir leius châles et de leur frire un remercîment, après lequel elles se dirigèrent Ters le balcon.
Là, les dames russes, avec qui j'avais continué de causer, ne les attendaient pas avec moins d'impatience, et cette impatience, je dois le dire, je la partageais : Tune de ces femmes était si jolie, que j'avais envie de voir l'autre. Elle se tourna enfin de mon côté, et quelle ne fut pas ma surprise quand je reconnus l'une des deux nymphes de Favant-scènc du théâtre de Marseille. Je ne connaissais pas Tautre, mais nul doute que ce ne fût une vertu d'une imance peu différente. J'en conclus que nos conquérants torinois pourraient bien réussir dans leur projet de séduction.
Certes, j'étais trop galant pour les y troubler, et trop bon Français pour affaiblir en rien la haute considération dont ils entouraient mes belles compatriotes: la patrie avant tout. Je n'eus donc garde de les reconnaître , et inclinai poliment la tête en passant devant elles. Mais si j^étais sans inquiétude pour ces >nessieurs, j'avais bien quelque scrupule en ce qui concernait les dames : il m'en coûtait, à cause des jeunes personnes, de voir ces nobles
russes se foanroyer en telle compagnie et en venir même aux avances ; ce que , poussées par le démon de la curiosité, elles semblaient fort décidées à faire, ne fût-^ que pour savoir l'adresse de leur marchande de modes. Déjà Tune des jeunes filles, sous prétexte d'examiner ks fleurs d'un chapeau, s'était rapprochée de ma voisine de l'avant-scène, et l'on en était aux révérences. Il n'y avait pas de temps à perdre : je me tournai vers la mère , et bien doucement je lui dis que ces deux dames étaient vraiment charmantes et que je ne doutais pas que ces messieurs ne trouvassent beaucoup d'agrément dans leur société.
Avec ce tact ordinaire aux femmes de la cour, car j'ai su depuis que c'était la princesse de *** avec ses filles et ses nièces, elle me comprit. D'un signe, elle rappela les demoiselles, quitta le balcon et bientôt l'appartement
Depuis , je ne les revis plus. Mais le lendemain , je rencontrai nos deux Françaises , trônant dans une calèche avec deux de ces charmants cavaliers qui, j'en suis convaincu, à la manière haute dont ils portaient la tête et redressaient leurs moustaches , pensaient avoir fait la conquête de deux marquises pour le moins. C'est qa*en vérité celles-ci en avaient pris les gestes et la pose, et de plus malins s'y seraient trompés. Il n'y a que les Françaises pour arriver, du jour au lendemain, à ces transformations.
Nous autres Français, nous pouvons aussi y être pris, mais ce n'est pas pour longtemps, et pour nous, ces dachesses d'occasion laissent bientôt voir ce qu'on appelle la corde. Il n'en est pas ainsi des étrangers, et je pourrais citer bien des mystifications de ce genre et des mystifications durables. Au surplus , cela rend nos voisins si heureux , qu'il y a conscience à les détromper , et j*ai , comme la veille, laissé ceux-ci jouir paisiblement de leur triomphe.
TURIN, IfflyLAN, COME. 107
Je visite le musée d'histoire naturelle, qui dut me panttre pauvre « comparativement à ceux de Paris et de Londres. Il n^en fut pas ainsi du musée égyptien, cer- Uinement le plus riche qui existe. Offert à la .France pour quatre cent mille francs sous le règne de Louis XVIII , k chambre n'en voulut pas, et Turin profita de son refus. Ce musée se vendrait aujourd'hui trois millions.
La pluie a chassé les promeneurs sous les arcades, qui dirent un spectacle fort animé, mais dont les hommes et les militaires font à peu près tous les frais. Les femmes y sont clair-semées et, comme je Fai dit, pas trop belles, n y a moins de mendiants qu'à Gênes, mais aussi moins de luxe de toilette.
Je retourne à l'hôtel pour y dfner. La veille, en rendant jnstice à l'élégance du local et de la société , j'avais remarqué que la chère n'y répondait pas. Je fus surtout étonné de payer six francs deux mauvais plats et un détestable flacon de vin. A déjeûner, j'avais également &it maigre chère pour beaucoup d'argent. Aujourd'hui, quand je me mets à table , un domestique , croyant que j'avais suffisamment payé mon apprentissage, me demande si je veux dîner à la carte ou à prix fixe. J'accepte le prix fixe, et l'on me sert, pour quatre francs un dîner de dix plats qui aurait suffi à trois personnes. 11 n'est rien de tel que de savoir les choses.
Le soir, je vais au théâtre National. C'est une salle de moyenne grandeur. La première chanteuse, qui n'est ni jeune ni jolie , donne à son bénéfice Béatrice de Tende. Elle a une belle voix qu'elle conduit d'abord assez mal ; mais dans un duo de Giovanna d^Arca, qu'elle chante avec le signor Ventura, elle retrouve tous ses moyens et mérite véritablement les applaudissements dont on la couvre.
Le chanteur Cnvelli ne manque pas non plus de talent.
108 CHAPITRE YI.
Le ballet est misérable : YAntiquario êpeciàle est nn sujet pâle et use, mais probablement neuf ici, car il y a le uîm grand succès. La première danseuse, qui est de la forée d*une seconde de nos boulevards, est rappelée quatre Ibis. L'enthousiasme qu'elle inspire aux Turinois se manifeste par des beuglements de taureau. On m'a dit qu'elle était Française. Décidément, nos demoiselles sont à la mode au-delà des monts , et je conseille à toutes les beautés sans emploi, toutes les danseuses sans théâtre de faiie ce voyage.
Le 22, je visite le palais Madame et celui du roi, la place Saint-Charles, la place Victor-Emmanuel, la place Emmanuel-Philibert, la place Carignan, les ponts du PA et de la Doira, les rues du Pô et de la Doira-Grossa.
La cathédrale dédiée à saint Jean-Baptiste est d'une asset pauvre architecture. Saint-Philippe de Néri et la Très- Sainte-Trinité sont de très-belles églises, et il y en ■ beaucoup d'autres , toutes plus ou moins riches en peintures et en sculptures. Je visite aussi le jardin royal et la promenade.
A l'Université, je suis très-bien accueilli par VàtM Gazera, directeur, et par le professeur Eugenio Sismonda; je laisse quelques-uns de mes ouvrages pour la bibliathèquc publique. M. Eugenio Sismonda me donne son livre intitulé : Osteografia di un mastodonte angustiderUe, travail très-remarquable.
Je quitte Turin dans la soirée du 22, vers cinq heures* C'est le courrier qui me conduit. Je traverse Verceil. En approchant de Novare, un officier, qui avait assiste à 11 bataille, me montre le champ oh elle a eu lieu, et m*ezplique le mouvement des troupes.
Nous passons le Tessin sur un très-beau pont; nous traversons aussi le canal dit naviglio grande, et nous vmtt sur le territoire milanais, entre les mains des Autrichiens
TURIN, MILAN, œME. 109
et de leur redoutable police. La dernière révolte de Milan, qui remonte à peu de mois, ne les a pas bien disposés en fiiTenr des étrangers et spécialement des Français. Un jeane commissaire me fait placer en face de lui comme on prévenu sur la sellette; il m'examine; puis m'inter> loge, en comparant ma figure aux signalements de sou registre. Le rapprochement était probablement difficile, car il ne sait de quelle manière se placer pour mieux me Toir; il me faisait Peffet d''un anatomiste cherchant le joint par où il doit entamer son sujet. Comme il avait ta casquette sur la tête, je remis la mienne, et son investigation ne finissant pas, je m'en fus.
Un quart-d'heure après, il m'envoie chercher par un sous-officier. Je le trouve avec mon passeport à la main et prétendant qu'il n'avait pas été visé à Paris par son ambassadeur. Je lui montre ce visa. Il retourne la pièce dans tous les sens pour y découvrir quelqu'autre nullité ; n'en trouvant pas, il la signe et me la rend.
Parmi les nombreux agents autrichiens auxquels j'ai eu à faire, je n'ai rencontré que celui-ci dont les manières lussent inconvenantes : c'était quelque débutint. Ces magistrats, parla nature de leurs fonctions, sont certainement très-cnnnyeux, mais ils sont généralement polis et même d)ligeants. Quand je me suis adressé à eux, ils m'ont toujours donné de très - bons renseignements sur les moyens de transport, sur les meilleurs hôtels et les monuments dès arts que je devais visiter. Plusieurs fois, quand ces monuments étaient dans le voisinage, ils m'y (mt fait conduire par leurs gens ou m'y ont conduit eux-mêmes.
Echappa à la police, nous tombons entre les mains des
douaniers, qui passent assez légèrement sur les bardes,
mais examinent en détail chaque chiiTon de papier. En
arrangeant ma valise, à Âbbeville, mon domestique avait,
sans y entendre malice, enveloppé mes souliers et mes bottes dans de vieux journaux anglais, qui, par leur ample dimension , sont très-propres • à cet ofGce. Quand je vis commencer l'analyse de ces malheureuses feuilles , dont chacune demande un jour pour être lue tout entière, je compris que je pouvais rester là une semaine; je m'empressai de dépaqueter mes chaussures, je Gs une liasse de ces journaux devant le visiteur inquiet, car il croyait que j'allais faire disparaître le corps du déUt, et je la loi présentai généreusement en lui disant que, près d'arriver à Milan, ces papiers m'étaient inutiles, et qu'il pouvait en disposer pour allumer sa pipe ou son feu. Ma proposition fut acceptée et la lecture en demeura-là.
En approchant de Milan nous rencontrions, de distance en distance , des pelotons de cavaliers , le pistolet au poing, allant en reconnaissance de je ne sais quel ennemi, car nous n'avions pas vu en route l'ombre d'un soldat. Il paraît que c'est une précaution d'usage et qu'on y est fort habitué ; nul n'y faisait attention.
Arrivé aux portes de la ville, on procède à un nouvel examen de nos passeports, que l'on garde, en nous prescrivant de nous présenter à la police dans les vingt-^piatre heures. J'ai oubhé de dire qu'on nous les avait demanda deux autres fois en route, et que c'était la quatrième depuis la frontière.
A l'hôtel où je descends, ce qui me frappe d'abord est un assortiment de servantes les plus laides qu'on puisse imaginer : c'est seulement à Venise , et plus tard à Messine, où j'ai trouvé réunies tant de Ggures effroyables. Si c'est un moyen de rappeler les voyageurs à la vertu, ou de les préserver des tentations, il y a certainement du luxe : à moitié moins de frais de laideur et de négligé, on serait arrivé au même résultat. Ces figures mal avenantes faisaient, surtout ici, contraste avec l'élégance de l'hôtel.
Après avoir déjeûné à table d'hôte, ce qui est toujours le meilleur moyen de prendre langue dans un pays, je Tais faire un tour de rue ; puis je monte au sommet du Duomo, d'où je vois les Alpes, le Mont-Blanc, le Mont- Rosa, rOberland, l'Apennin, les montagnes du Tyrol, la Tille et ses environs. Rien de plus remarquable que la multitude de flèches et clochetons de cette célèbre cathédrale de Milan. Réparée sous le règne de Bonaparte, on a placé sa statue sur Tune de ces flèches, au milieu de cette légion de saints de marbre qu'on peut aussi appeler la grande armée, car c'est probablement, dans ce genre, la plus nombreuse qui existe. La statue de Napoléon est eelle qui porte le paratonnerre: elle est donc facile à reconnaître. D'ailleurs, la redingote et le petit chapeau le font distinguer suffisamment.
On estime à trois mille le nombre de statues de pierre qui ornent ces flèches et clochetons. L'église a cent treize mètres de longueur, soixante-neuf mètres de largeur; la hauteur extérieure de la coupole est de quatre-vingttreize mètres , et de soixante sous la coupole intérieure.
J'y visite la chapelle souterraine de saint Charles- Rorromée, son tombeau et son trésor, masse de richesses enfouies qui pourra bien un jour déménager pour Vienne, comme à-compte sur les frais de quelque émeute.
Au milieu des merveilles qui embeUissent cette belle cathâlrale, j'ai remarqué un saint de bois tout neuf qui est bien la plus étrange caricature qu'on puisse voir. A sa figure germanique, j'ai présumé que c'était quelque saint antriclûen ou quelqu'archiduc mort en odeur de sainteté, envoyé aux Milanais pour faire concurrence à leur saint Charles-Borromée soupçonné de libéralisme.
Je suis étonné de la grande quantité d'officiers et de soldats impériaux qui encombrent les rues ; on se croirait dans un camp. Ces soldats sont certainement fort braves,
11^ GHAPITBE YI.
mais il serait difGcile d'imaginer rien de plus gauche : c^est la contre-partie de ce que nous appelons des jeanrjean.
Dans la soirée, je vais voir le Corso, belle promenade, où je suis frappé de la beauté des femmes et de Télégance des équipages.
J'entre ensuite au théâtre Re, le seul ouvert en cette saison: bonne musique, bon ténor, bon comique, Jolie chanteuse; laid théâtre, tristes décors, affreuses figa* rantes. Aussi la salle est vide.
Le 24, de bonne heure, je vais prendre un bain dans le Tessin où Ton a établi une école de natation. EUe n'est ouverte que de la veille. J'y suis seul.
Dans la journée, je vois Saint-Ambroise, Saint-Alexandre et son somptueux autel orné de pierres précieuses, son beau chœur en bois sculpté; Santa-Maria, Saint-Nazaire, Saint - Victor , Saint- Laurent , San-Stephano-Maggiore , Santa-Euphemia, San-Carlo, San-Paolo, San-Bartholomeo, San-Fedele: églises toutes belles et dont quelques-unes sont magnifiques.
Je visite ensuite le palais archiépiscopal, celui de justice, le palais Marino, le palais du gouvernement, celui du commandement, l'ancienne villa Bonaparte , entourée de délicieux jardins et où loge le général Radeski.
J'entre à la bibliothèque Ambrosiana. Son directeur, l'abbé Catena, me reçoit au mieux. On compte, dans la bibliothèque, quinze mille manuscrits. On me montre, entr'autres, celui des antiquités de Josephe, traduit par Ruûn et qui passe pour avoir quatorze cents ans. On me fait voir des lettres de Lucrèce Borgia et une mèche de ses cheveux, qu'elle envoyait au cardinal Bimbo ; un manuscrit de L^nard de Vinci.
Le palais des sciences et des beaux-arts renferme une riche galerie de tableaux que , faute de temps , je n'ai vus qu'en courant.
TURIN, mULIf, COME. 113
On ne jouait pas au théâtre de ta Scalla; néanmoitis, J^Aî yiaité cette salle, la plus grande de Fltalie : elle a quatrevingt-huit mètres de longneur et trente-quatre de largeur. Saint-Charles, à Naples, n^a que soixante-quatre mètres de longuenr.
Etant allé au Champ-de-Mars roîr le château et Tarede^omphe, je cherchais le chemin le plus court pour rerenir ï mon hôtel et je le demandais à un groupe d^ouyriers, lorsqu^un enfant, s*en détachant, m^offrit de me ^ider. Sa mine et sa tournure me plurent : j^acceptai et je le suitis, après lui avoir recommandé de me montrer ce quMl f aurait de curieux sur notre route. H avait doujse ans, il se nommait Giacomo et était apprenti relieur. Mais sa spécialité était ailleurs : on va le voir.
n me conduit d*ahord au Palais de Justice; il me dit que c*était là qu^avaient été condamnés, trois mois auparavant, trente individus pour avoir battu des soldats: c'était son expression.
Après le Palais de Justice, il me mène, toujours par son seul instinct, à la place oh l'on avait lu la sentence aux condamnés. Puis, d'un saut, il me fait arriver à l'endroit même où ils avaient été pendus , en ajoutant qu'il leur avait vu mettre la corde au cou à tous les trente, qu'ils étaient devenus noirs, qu'ils avaient tiré la langue et que les yeux leur sortaient de la tête. Pour que je comprisse mieux, il accompagnait chacune de ces descriptions d'une grimace horriblement significative , figurant celle du patient.
De là, nous gagnons une rue étroite qui aboutissait à une place où il me montre , dans un angle, une petite maison assez propre, et il me dit, en clignant de l'œil en amateur et comme un homme qui se connaît en curiosité, que citait la maison du bourreau; ajoutant que si je voulais attendre seulement dix minutes , je le verrais
en personne, car c^était Theure où il yenait fumer sa pipe. dans la cour, et que je pourrais même lui parler. Je tenais pou à cette connaissance; je lui dis de passer outre.
II me fait faire un assez long détour. Nous arrivons dans un quartier isolé. Là, il regarde à travers une fenêtre borgne ; il paraît satisfait de son investigation. — Voyez» me dit-il. — Je regarde à mon tour : je vois une femme morte : c*était la Morgue ; et il s'élance en avant, en me disant : — A présent, à un autre. — Mais j'avais assez des curiosités de mon cicérone : c'était là une spécialité dont on se fatigue vite, et je lui dis de me conduire à mon hôtel.
Chemin faisant, il me montrait les soldats que nous apercevions dans les corps-de-garde. — Il y a ici quatre sortes d'Autrichiens, me disait-il: des Allemands, des Hongrois, des Bohémiens et des Croates. — Lui ayant demandé lesquels il aimait le mieux, il me répondit que c'étaient les Croates qu'il détestait le plus. En effet, il n'en rencontrait jamais un sans lui faire la grimace par-<lerrière et lui cracher sur les talons. En revanche, il les respectait beaucoup en face et les saluait jusqu'à terre.
Les plus belles places de Milan sont celles del Duomo» Fontana, Dei-Mercanti, San-Fedcle, del Castello, Boromeo. Les rues sont propres, mais elles n'ont pas la beauté de celles de Turin. Celle des Orfèvres est la plus citée.
Le 25, à cinq heures du matin, je pars pour Côme par le chemin de fer. J'ai pour compagnie trois Français et trois dames fort joviales , parlant français , mais dont l'accent suisse ou germanique laissait douteuse la nationalité.
Après avoir vii Côme, sa cathédrale et son hôtel-deville, nous nous embarquons sur le lac en nombreuse société, non sans avoir encore été soumis aux investigations de la police, qui, pour plus de sûreté, place à bord deux de ses agents.
TURIN, MILÂlf, COME. 11&
yj trouve on jeune homme de Casai, nomme Giusti. Voyageur sentimental s*il en fût, il ne parle que par soupirs. Il accompagne un Anglais , son ami. M. Giusti connaît bien les bords du lac et m'en indique tous les détails : il me montre la maison de la Taglioni, celle de la Pasta et de quelques autres uutabilités artistiques et financières. Ce lac a trente milles de longueur et quatre de largeur. Il est, dit le Guide Richard, à deux cent soixante-cinq mètres au-dessus du niveau de la mer et soixante au-dessus du lac Majeur.
Le lac Lecco , qu'on voit à droite , communique avec le lac de Côme. Près de Fembouchure du premier est le Fiume di latte. On visite, en passant, le palais Sommariva et on magnifique jardin dont j'ai oublié le nom.
Je lais le tour du lac , contre Pusage des touristes qni d'ordinaire s'arrêtent à moitié chemin , en disant qu'il n'y a rien à voir dans l'autre moitié. Ceci posé, ils attendent le retour du bateau à un point où sont beaucoup d'auberges. L'axiome , si je ne me trompe , est de l'invention des aubergistes, car s'il est d'usage de s'arrêter, il est de toute nécessité de déjeûner, ne fût-ce que pour passer les quelques heures que dure ce temps d'arrêt.
Ainsi que je viens de le dire , je continue jusqu'au bout. Arrivé - là , je tombe au milieu d'un régiment d'Autrichiens qui y font leur toilette, en attendant un bateau qui doit les conduire à Côme. C'était un plaisir de les voir se savonner pour être rasés par escouade, puis s'asperger par compagnie de l'eau du lac. Le ciel semble leur venir en aide : une pluie fine , qui depuis quelques instants commence à tomber , se change en une grosse averse qui ne nous quitte plus de la journée.
Nonobstant cet inconvénient, je ne fus pas fâché d'avoir TU cette seconde partie du lac. Moins habitée que la
Retoor ï Xilan, Treyiglio, Breteia, Lonato, Dezeniano, Petehiera, CattelivoT*, Vérone, lontebello, Vieenee, Padone.
A notre rentrée à Corne recommença la cérémonie des passeports. Quoiqu'un officier à la mine rébarbative ne nous eût pas quittés, il fallut les exhiber de nouveau et subir, comme toujours, une confrontation à Fappui.
Cela terminé, on nous laissa libres de refaire, tandis qu'on apposerait le visa, la promenade que nous avions faite le matin. La pluie qui tombait nous en ôta l'envie.
Pour passer le temps , j'entrai dans un hôtel et j'y demandai à dîner. J'y trouvai la mère et les jeunes filles que je venais de quitter; en attendant leur voiture, elles allaient aussi dîner pour prendre patience.
Le maître d'hôtel, me voyant avec ces dames, mit mon couvert à la même table, ainsi que celui de mon sentimental touriste. Toujours soupirant et larmoyant , il n'en avait pas moins été faire un tour à la cuisine pour inspecter la carte du jour et faire un choix, qu'il soumit
MIUN, BRESCIÂ, VÉRONE. li«
à notre approbation. Nous nous en rapportâmes absolument^ au sien.
Assis entre la mère et Faînëe des demoiselles , je fus bientôt en conversation avec celle>ci, qui recommença justement ce que venait de finir le commissaire: mon interrogatoire. Bref, je descendais de la sellette de la police pour entrer dans un confessionnal : position difficile, car le confesseur était une jolie fille.
prêtant pas assez grand seigneur pour tenir beaucoup à rincognito, j'allais lui répondre mot pour mot comme je rayais fait à 'toutes les autres curieuses , lorsqu'entra un agent de police me rapportant mon passeport signé et paraphé, ce dont je m'assurai avant de payer le port. Pour cela il avait fallu rentr'ouvrir un peu, et ma petite voisine, qui attendait toujours ma réponse, crut devoir l'abréger et nous rendre service à tous deux en lisant par-dessus mon épaule. Comme la position n'était pas commode pour elle, car la feuille était longue et large, et passablement barbouillée de cachets et de signatures, j'achevai de l'ouvrir et la lui présentai. Elle n'hésita pas à la prendre, sauta par-dessus les protocoles, s'en fut droit à mon signalement, et, malgré l'admonition de sa mère , qui lui reprochait son indiscrétion , elle se mit à le lire à haute voix.
Quand elle en fut à mon nom, que je croyais parfaitement ignoré à Cômo, elle fit sur sa chaise un bond de joie et me récita, avec son gentil accent milanais , le premier couplet d'une romance, la petite Mendiante, que j'avais faite dans ma jeunesse et qui avait gDuru un peu partout. Elle me dit qu'elle l'avait apprise de sa maîtresse de français, et elle acheva le second couplet.
La connaissance ainsi faite , on juge que son interrogatoire n'en resta pas là : il fallut lui dire encore ce que j'étais, ce que je faisais, où j'allais. Quand elle
150 CBAPITRJB VU.
sut que c'était à Rome, à Naplcs, en Sicile, en Grèce, cette jeune tête exaltée voulait absolument que je remmenasse et en demandait très-sérieusement la permission à sa mère.
C'était la seconde pétition de ce genre que je reccTais depuis mon départ. La première s'expliquait tout natu* Tellement , elle avait son motif raisonnable : une pauvre actrice qui, fût-elle sage, n'a plus de réputation à perdre, voyage comme elle peut ou avec qui la veut ; mais une fille noble et riche , car j'appris de M. Giusti , qui connaissait tout le monde, qu'elle était l'un et l'autre, en faisant une telle proposition à un homme qu'elle voyait pour la première fois , annonçait une imagination plus ardente que réfléchie et une imprévoyance qui ouvrait devant elle tout un avenir de mécomptes et de douleurs, car, il faut bien le dire, c'est leur innocence même et cette conGance sans bornes qui perdent tant de jeunes personnes. Cette idée m'attrista. Je ne pouvais douter que sa demande ne fût sérieuse : les coups de genou qu'elle me jdonnait sous la table pour que je l'appuyasse près de sa mère et les instances qu'elle renouvelait à part après le dîner, prouvaient assez qu'elle n'eût pas hésité si sa mère eût dit oui. En vérité, on n'a pas tout-à-fait tort, en Italie, d'enfermer ces innocentes jusqu'à leur mariage. Celle-ci l'était en tout point, quoiqu'elle eût dix-huit ans, ce qu'elle eut bien soin de me dire.
Les projets de voyage de ma gentille voisine , que je combattais doucement et en affectant de les prendre pour une plaisanterie, firent les frais de la conversation, de moitié avec un poisson nommé agoni, qu'on pèche dans le lac de Côme et non ailleurs, assurait notre Piémontais qui ne tarissait pas sur les mérites de ce phénix des eaux ; aussi nous en servit-on à toute sauce : bouilli, rôti, confit. Je le trouvai d'abord excellent, ensuite un peu moins, et
MILAN, BRESCIÀ, VÉRONE. 131
i la troisième apparition , il me fit tout-à-fait Teffet du pâté d'anguille.
L'heure du convoi approchait. Je pris congé de ces dames dont la voiture arrivait, mais je ne pus échapper à «ne nouvelle remontrance de ma petite vo^^geuse qui m'accusait d'incomplaisance et presque d'ingratitude , ajoutant tout bas qu'elle espérait bien que j'écrirais à sa mère pour qu'elle la laissât partir, et qu'elle viendrait me rejoindre à Milan. Voilà une petite tête bien désireuse de voir du pays, et qui pourra plus tard, si son effervescence ne se calme pas, en faire voir à d'autres.
En compagnie de M. Giusti, je monte dans un wagon, et avec nous la police qui nous demande encore nos passeports. Ceci se renouvelle trois fois en route et une quatrième aux portes de Milan , avec injonction de me représenter le lendemain au bureau, oh déjà j'étais allé deux fois. Décidément, cela tient de la monomanie, et je ne m'étonnerais pas qu'un jour les journaux ne nous apprissent que l'administration autrichienne en Lombardie a été en masse suspendue de ses fonctions pour cause d'aliénation mentale. Ces folies collectives ne sont pas sans exemple : témoin tout dernièrement celle des tables tournantes.
Ces exhibitions de passeports nous retinrent si longtemps, que je ne pus arriver à mon hôtel que bien avant dans la nuit.
Le lendemain, 26 mai, je sors de bonne heure pour voir la procession dont les préparatifs m'avaient frappé la veille. J'avais surtout remarqué, sur la place du Dôme, une somptueuse galerie formée d'échafaudages tout couverts de fleurs et de riches tapis, aboutissant à un trône surmonté d'un dais de drap d'or. Je prenais cela pour un reposoir. Je me trompais : rien n'était là pour le bon Dieu, mais pour un personnage bien autrement important
à Milan et dans toute la Lombardie, le gouyerneur gâiëral Radcski, qui y a droit de vie et de mort, droit que TAur triche a largement exploité depuis quelques mois, ainsi qu^on a pu le voir.
Que Radeski y ait été pour quelque chose, c^est ce que je ne puis dire, car il ne passe pas pour cruel; mais comme il a le pouvoir de Têtre, il a, par cela seul, droit à tous les honneurs et à toutes les bénédictions. L'homme qui peut tout, mérite de celui qui ne peut rien, tout autant de reconnaissance pour le mal qu'il ne lui fait pas que pour le bien qu'il a pu lui faire. Aussi, rien ne manquait à son triomphe. Vert encore, malgré ses quatre-vingts ans, il trônait dans TégUse avec Giulay, son second, recevant et respirant à pleins poumons Fencens que brûlaient devant lui le chapitre et l'archevêque en tête.
Je les ai vus ensuite faire tous ensemble la procession autour de la nef. On attendait le cortège dans la rue, mais il n'y fut pas ; on craignait la pluie, selon les uns, et les sifflets, selon les autres. L'affaire des pendus était encore un peu récente, et, par une distraction du décorateur ou la malice de quelque mauvais plaisant , on apercevait, mêlées aux riches draperies du baldaquin, un assez bon nombre de cordes de chanvre. Quoiqu'on n'en parlât pas, cela rappelait le proverbe et arrêtait l'enthousiasme.
Cette procession était d'ailleurs fort belle : les autorité civiles et militaires y figuraient en grand costume brodé, doré, paillette, et le clergé, plus brodé, plus doré, plus paillette que tout le reste. Une musique en habit rouge, qu'on me dit être celle de l'archevêque, précédait la procession. Quand elle fut terminée, Radeski alla se mettre sous le dais extérieur pour y voir défiler des Croates et des Hongrois, car aucun régiment italien ne sert en Italie; ils sont, tous en Hongrie ou en Autriche.
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Je n^avais pas vu au palais les appartements du vice-roi; f y retourne. Us me sont montrés par un ancien domestique du prince Eugène Napoléon, qui me fait remarquer la salle de bal et les autres embellissements ordonnés par le prince. Ce respectable serviteur avait bien la conscience de son importance, aussi me fit-il payer largement sa politesse. C'est chose admise partout, qu'il fiiut payer un valet en raison du rang et de la richesse de son maître et de Timportance du traitement qu'il en reçoit. Il me semble que ce devrait être le contraire , et qu'on devrait donner plus à ceux qui ont moins.
L'aspect de Milan, autrefois si vivant, a bien changé; ce n'est plus cette fière capitale du royaume d'Italie. Elle est aujourd'hui, avec des fêtes de moins et des pendaisons de plus, ce qu'était Gênes sous notre main protectrice. A quoi nous a servi la conquête de la Ligurie? En quoi celle de la Lombardie peut-ellc être utile à l'Autriche? Est-ce que l'Italie peut jamais devenir autrichienne? Pour arriver là , il faudrait d'abord lui ôter son soleil et sa langue.
En attendant, elle souffre; il semble qu'un voile de plomb soit tombé sur elle. Quand nous y régnions, nous en repoussions les produits de l'Angleterre; mais l'Autriche y a prohibé les idées de tous les pays : c'est le blocus continental de la pensée. On n'y brûle pas les tissus de laine et de coton , mais on y met les livres au pilon : l'un vaut l'autre. Et l'on appelle ceci de la politique, parfois même de la religion ! 11 viendra un temps où l'on y mettra aussi l'Evangile à l'index, comme prêchant l'insurrection.
Ce qui a le moins changé à Milan, ce sont les Milanaises; belleis, gracieuses, pourvues de cet embonpoint, de cette fraîcheur qu'a justement célébrés l'Italie antique comme l'Italie moderne; ce sont toujours des femmes trèsséduisantes. C'est à Gênes, à Milan, à Florence et à Rome
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qu^il faut surtout chercher la beauté. Quant au costaBW, c'est celui des Génoises que je préfère. Le voile nmr des Milanaises et la coiffe des Florentines ne valent pas le mezzaro génois. Cependant elles ont bien fait de ne pas Tadopter, il faut être ligurienne pour savoir le porter : c'est chez celles-ci un talent inné , et la petite fille génoise va, dès qu'elle pourra marcher, se draper avec grâce.
Je rencontre à Milan le comte de Saint-Belin , parent ou ami des Villemotte et des Belabre, qui sont aussi les miens et des Clermont-Tonnerre d'Abbeville, dont Fun, le comte Louis, a épousé ma nièce. Nous nous trouvons donc de suite en relation d'amitié et presque de parenté, et nous échangeons des nouvelles de nos amis communs.
Je regrette de n'avoir pas rencontré plus tôt ce compagnon aimable : c'est un de ces hommes, et j'ai dit qu'il y en avait fort peu , avec qui j'eusse aimé voyager. II venait de parcourir la Grèce et une partie de l'A^ie- Mineure ; il me donna, sur la route que j'avais à tenir, des renseignements précieux.
Je vais avec lui faire un tour de rue, et il est frappé, comme moi, de la tristesse qui y règne. Cette inquisition incessante rend insupportable le séjour des pays réunis à l'Autriche. 11 n'en est pas ainsi dans l'Autriche même: une fois entré, on vous y laisse tranquille. A Milan, outre la police ostensible, l'étranger tombe sous celle de l'hôtel où il loge , puis sous la police de la rue , oti il ne fadt pas un pas sans être suivi par un agent.
Les habitants eux-mêmes, s'ils sont rangés dans la classe des suspects, sont sujets k cette surveillance. En vérité, dans nos succès, quand, nous aussi, commandions à l'Europe, nous n'étions pas si tracas sicrs. Plus équitables ou plus politiques , ce que nous prenions d^une maiiï aux peuples conquis, nous le leur rendions de Pautre.
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Des constructions, des routes, des canaux, des monuments» des institutions en font foi et prouvent que nulle part nous nWons dit : tnc^heur atix vaincus. Sans doute ces peuples nous fournissaient des soldats, ils nous payaient des impôts, mais pas plus que nous n^en payions nousmêmes. Les faveurs, c'est-à-dire les emplois d'officiers, de magistrats, d'administrateurs étaient également répartis entre eux et nous : nulle distinction entre les anciens et les nouveaux Français; s'ils partageaient les charges, ils recueillaient aussi les fruits.
Il n'en est pas de même sous l'Autriche: tout pour eUe; il en résulte que son joug est lourd aux Italiens et surtout aux Milanais. Les ofGciers y sont mis ce qu'on appelle en quarantaine, les hommes tournent le dos quand ils approchent; les femmes ne leur répondent pas quand ils leur parlent. Si vous rencontrez un Autrichien avec une femme, c'est inévitablement une étrangère; les filles même n'oseraient paraître dans la rue avec eux.
J'ai fait, par moi-même, rexpéricncc de cette antipathie pour l'uniforme germanique. Un soir, j'entre dans un café à droite du dôme. A peine y étais-jc assis, que je m'aperçus que j'y étais seul en habit de ville. En me voyant entouré d'officiers , tous en tenue , je crus que j'avais pris pour un heu pubhc un club militaire, ainsi qu'il en existe dans bien des villes de garnison. Cependant, conune nul ne m'avait fait d'observation et qu'on venait de m'apporter la glace que j'avais demandée, je restai, espérant toujours voir paraître une figure bourgeoise. J'attendis en vain : il n'entrait que des habits blancs, gris, bleus , galonnés , brodés , boutonnés : ce café en était comble.
Deux nouveaux arrivants, ofQciers comme les autres, ne trouvant pas de place, vinrent s'asseoir à ma table, non Sjans m'en avoir demandé la permission en italien.
Je leur répondis dans la même langue, mais Tan d'euï reconnut, soit à mon accent, soit à ma figure, que j'étais Français. 11 désira savoir si je venais de Paris, et nou commençâmes à causer. Il était facile de voir que c'était des hommes bien élevés; je leur soumis alors mes doutes sur Findiscrétion que j'avais pu commettre en venanty sans présentation, dans un cercle qui peut-être n'était pas ouvert à tout le monde. Ils me dirent que ce café l'était comme tous les autres, mais, comme tous les autres aussi, qu'il était abandonné par la foule qua&d les militaires y venaient.
Je continuai quelques instants à converser avec ces messieurs, et, me levant, je leur demandai le diemin d'une promenade qu'on m'avait dit être celle où se réunissait le soir la bonne compagnie. Ils me répondirent qu'ils y allaient eux-mêmes, et qu'ils auraient grand plaisir à m'y accompagner. Je sortis donc avec eux et quelques autres, dont les galons annonçaient des grades supérieurs. Presque tous parlaient italien ou français. Deux avaient été élevés a Paris et connaissaient des personnes qui ne m'étaient pas étrangères. Bref, avant la fin de la soirée, j'étais au mieux avec Fétat-major de Radeski.
Cependant, il ne m'était pas échappé que, dans le cours de la promenade, des Milanais qui venaient manger à l'hôtel avaient fait semblant de ne pas me reconnaître; et le lendemain, au déjeûner, cette expansion ordinaire aux méridionaux, même à l'égard de connaissance d'un jour, était remplacée par un air froid et gêné. Je compris que j'avais perdu ma popularité, et qu'on me prenait pour un fauteur de l'absolutisme et un ostrophile.
Je suis loin d'être partisan du système d'occupation de l'Autriche en Italie , je viens de dire pourquoi , mais je n'en ai pas moins de fort bons amis parmi les Autrichiens:
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m tête , je mettrai M. de Hammer, Fillustre auteur de YBUstoire des (Hkmums. Quelque ennemi qu^on soit d'un gouyernementf rendre responsable de sa marche et de ses fiâtes des sujets, des ofGciers, des fonctionnaires qui lui doîrent ob⣻ance et fidélité, me semble souverainement iigiiste.
Ce qui, à mes yeux, n'est pas plus sage, c*est de vouloir qaHm étranger, qui n'y peut rien, s'immisce dans ces haînes internationales et crie vive le roi ou vive la ligue^ h premier jour de son arrivée dans une ville où il ne doit pas rester une semaine. J'ai toujours eu fort peu d'estime pour ces brouillons qui viennent faire de la propagande chez une nation qui n'est pas la leur. €es missionnaires de désordre sont les plus grands ennemis des peuples, dont ils trompent, en les poussant à des entreprises insensées, l'hospitalité et la confiance. Le mal qae ces intrigants ont fait à l'Europe, et les entraves qu'ils ont apportées à l'union des gouvernants et aux vrais progrès de la civilisation, sont incalculables. Entr'autres calamités, ils sont la cause, et je leur en voudrais seulement pour cela, de la folie investigatrice qui ridiculise l'Autriche et fatigue le voyageur.
Je pris donc mon parti sur le refroidissement des Milanais à mon égard, et, fidèle à mon système d'impartialité, je ne renonçai pas à mes amis d'Autriche : l'homme d'abord, la politique ensuite.
Je pars pour Vérone. En face de moi est une femme aux cheveux noirs, d'environ trente-six ans, mais fraîche et bien conservée, et qui, à mon grand étounement, est pourvue d'une paire de moustaches qu'aurait enviée plus d'un jeune grenadier. On voyait qu'elle ne considérait cela ni comme une infirmité ni comme un ridicule, et elle les portait avec autant de tranquillité que l'aurait fait un lieutenant de hussards. Ma première pensée fut
qu'elle faisait partie d'une troupe d'acrobates et figurait comme phénomène dans les foires et les spectacles ; mais, à sa mise, à ses manières aisées et décentes, je perdis bientôt cette idée.
Un moment après entra, en chantant, soutenu par le conducteur, qui l'aida à se placer dans le wagon, un gtùê homme qui, à peine assis, m'adressa la parole ainsi qu'à ma voisine. Il se nommait Gentilli , ancien officier dans les yélites de la garde sous Napoléon ; il avait reçu deux blessures. Aujourd'hui il était inspecteur des postes. Cest ce qu'il nous apprit en me donnant sa carte en échange de la mienne. C'était un excellent homme, d'une gaM intarissable, et qui ne négligea rien pour nous rendre commode et agréable cette route , sur les agents de laquelle sa place lui donnait une grande infiuence.
Il connaissait de vue et de nom la dame aux moustaches: c'est par lui que j'ai su qu'elle était veuve d'un avocat de Milan, qui lui avait laissé une belle fortune. Elle allait voir une de ses filles dans une campagne peu éloignée. Voyageant pour la première fois en chemin de fer, elle montrait une joie d'enfant. Le caractère de cette aimable femme était bien d'accord avec ses moustaches : elle était vive, décidée, ne s'eifrayant de rien, tout cela sans affectation et avec un ton parfait.
La voie ferrée ne va que jusqu'à Treviglio ; là nous attendait une voiture à six places qui devait nous conduire à Vérone par Brcscia. Un abbé et sa mère devinrent nos nouveaux compagnons. Je ne devais faire , dans ce voyage, que d'heureuses rencontres. Le jeune prêtre qui, de vicaire aux environs de Milan, passait curé ^sms une petite ville du Véronais, était doux, naïf, timide, et avec une science assez grande des livres, car il connaissait notre littérature non moins bien que la sienne , il avait une ignorance complète des choses. Dans son extase con-