MILAN, BRESCIA, VÉRONE. 1S
tîaaelle et son optimisme, on eût cru quUI sortait du paradis terrestre et qu'il y retournait.
Sa mère formait un parfait contraste avec lui: c'était une femme aux traits durs , à la voix rauque , et qu'il fallait regarder à deux fois pour se convaincre que ce Butait pas un homme. Pendant de la Junou marseillaise, arec trente ans de plus, elle avait la mine la plus farouche que femme ait eue , et notre fililauaise à moustaches semblait un agneau à côté. Qu'avait été cette femme? Qa^était-elle encore? Je ne l'ai pas su; mais jamais général d*armée n'annonça mieux, par sou verbe et ses gestes, Fhabitude du commandement. Aussi, malgré son air, qui était loin d'être distingué, exerçait-elle un ascendant des phis étranges sur tous les gens qui l'approchaient, même ceux qui la voyaient pour la première fois. Je ne pouvais me lasser de l'entendre, quand il lui prenait, au relais, la fentaisie de descendre ou de se faire apporter quelque efaose. Son ordre, qu'elle formulait en quelques paroles brèves, faisait sauter celui a qui elle l'adressait, comme à on lui eût frappé un coup de poing sur la tête. C'était la voix d'un ogre , voix impérieuse , irrésistible : l'individu, quel qu'il fût, obéissait sans réplique.
Cest alors que j'ai compris pourquoi certaines maîtresses de maisons ou directrices de pensionnats , et ideux encore des chefs de corps , savaient mieux que d'autres, sans être plus sévères, se faire obéir et maintenir la discipline. J'en ai vu, d'un mot, faire tressaillir mie compagnie entière, et eu imposer aux plus insolents, seulement en ouvrant la bouche. Toute leur puissance Aait dans leur organe ; c'était l'ascendant d'un son.
Cest aussi par certaines intonations qu'on maîtrise les «nimanx ; il est des hommes dont le timbre a sur eux un cCet magique, et l'art de les dompter est presque tout catier dans l'emploi intelligent de la voix et du regard.
La mère de notre jeune curé avait, an plus haut degré, ce magnétisme de la voix : certes, ce n'était ni de Fëloquence ni de Tharmonie, et pourtant Teffet en était sûr. Son fils était, comme les autres, soumis à cette influence; néanmoins, il Faimait tendrement et était aux petits soins pour elle, ce qu'elle lui rendait avec une sollicitude qm tranchait fort sur sa rude écorce. Il n'y avait que cela de répulsif dans cette bonne femme ; la première impression passée, nous lui trouvâmes un bon sens parfait et une grande obligeance.
Arrivés à minuit à Brescia, il nous prend la fantaisie, à Tabbé, sa mère et moi, tandis qu'on relaie et que le conducteur soupe, d'aller, au clair des étoiles, visiter le dehors de la cathédrale. Nous ignorions où elle était, cependant nous réussissons dans notre recherche; nous avons même le temps de voir l'extérieur de deux autres églises et l'évéché. L'heure que nous avait accordée le conducteur étant expirée, nous voulûmes retrouver notre route; mais personne dans la rue à qui la demander, et nous ne savions même pas le nom de celle où relayait la yoitore.
Nous voilà fort désappointés , cherchant sans rien découvrir. Pour surcroît d'inquiétude nous entendons, dans le lointain, rouler une diligence qui s'éloigne; nous ne doutons pas que ce ne soit la nôtre, et que nous ne soyions abandonnés dans les rues de Brescia. Le jeune prêtre se désolait, sa mère maugréait; moi je ne disais rien, mais je n'en étais pas de meilleure humeur.
Cependant le bruit se rapproche, l'espoir nous revient; bientôt nous voyons une voiture se dirigeant vers la place où nous étions: c'était celle que nous attendions. L'abbé en bondit de joie et je crus voir sourire la mère. Nous montons ; mais, autre mécompte, je ne retrouve plus la boîte dans laquelle était mon chapeau et divers petits meubles non moins indispensables. La perte était cruelle.
MlLÂN, BRESCIA, VÉRONE. 131
Elle ne fut que momentanée : cette boîte me fut renvoyée. Le jour, qai commençait à paraître, nous laisse voir le bourg de Lonato et bientôt le lac de la Garda , qui se développe devant nous comme une petite mer. Des Glets qu*on en retirait nous montrent de beaux brochets, des truites, des caqies, fruit de la pèche de la nuit. Je me serais volontiers arrêté pour en faire mettre quelques-uns en matelotte, car ils avaient la mine la plus appétissante du monde.
Ne pouvant pas manger du poisson j^allai, tandis qu^on relayait, goûter Teau du lac et m*en baigner les mains et la figure. Le temps me manqua pour une plus ample ablution, que la limpidité du lac et le charme de ses bords m^eussent fait paraître délicieuse.
De Dezenzano à Peschiera nous continuons à en côtoyer les rives, et à chaque cent pas nous jouissons d'un point de vue nouveau.
Peschiera est une vaste forteresse bâtie au point où le Mincio sort du lac. Elle couronne cette suite de beaux paysages et une prairie au milieu de laquelle nous voyons, au soleil, les casques et les lances de plusieurs régiments qui défilent. L'Autriche a fait de Tltalic une immense caserne. C'est une étrange chose que cette paix armée, et une pesante conquête que celle où il faut un soldat pour garder un sujet.
Nous traversons la ville de Peschiera, puis Castelnuovo, et nous entrons à Vérone où je fais halte.
Ce que j'y remarque d'abord, ce sont ses fortifications et sa rivière l'Adige. Ensuite, son amphithéâtre, dont ia construction remonte au premier siècle de notre ère; il a intérieurement cent cinquante-trois mètres de long et cent trente-trois mètres de large. Lors de la fête donnée à l'Empereur François I*% il reçut cinquante mille personnes; il pourrait, dit-on, en recevoir davantage. Tout
152 CHAPITEUS VU.
en marbre, c^est un des plus beaux monuments qui nous restent de Fltalie antique. Au théâtre moderne est joint un portique où le marquis Ma£fei a réuni une riche collection de bas-reliefs et d^inscriptions étrusques.
Je vois aussi le musée des antiques, les mausolées de la famille Scaliger; puis les palais Pellegrini, Berilacqna, Çarlotti, justement cités pour Félégance de leur architecture. Dans le palais du conseil, on s'arrête surtout devant des peintures représentant Thistoire de Venise, dont une partie sont de Paul Véronèse.
Les palais Gazzola et Canossa offrent des collections de fossiles de poissons provenant d'une carrière voisine et qui méritent d'être soigneusement étudiées par les géologues et les naturalistes. Les dessins et l'analyse raisonnéè de ces beaux échantillons, parmi lesquels j'ai cru reconnaître des espèces non décrites et probablement nouvelles, seraient très-utiles à la science. Je pris des esquisses et quelques notes dont je parlerai ailleurs; malheureusement le temps m'a manqué pour les rendre aussi complètes que j'aurais voulu. Les propriétaires mettent une obligeance parfaite à communiquer ces richesses aux étrangers, et je témoigne ici spécialement ma reconnaissance à M. le marquis Gazzola.
A côté des monuments et des curiosités de bon aloi, on ne manque pas de montrer le sarcophage de Juliette. Il en est de ceci comme de beaucoup de reliques : c^est une mystification. Juliette avec Roméo sont nés, comme Minerve, non du cerveau de Jupiter, mais de celui de Shakespeare ou de quelqu'autre poète des siècles précédens.
Après l'amphithéâtre, les autres antiquités romaines qu'on me fit voir à Vérone sont : Foro-giudiziale , Arcodi-cava, Panteon, porta di Bosari, etc.
Le cimetière moderne, que je n'ai pas eu le temps de visiter, est, dit-on, très-digne de l'être.
MILAN, BRBSaA, VÉRONE. 1S3
Vérone a aussi ses bains hygiéniques : à huit ou neuf milles de la Tille sont les eaux minérales de Caldiero, qui, assnre-t-on, guérissent toutes les maladies, comme le font d'ailleurs toutes les eaux à la mode. Il est fâcheux qu'elles ne conservent cette vertu qu'autant que la mode dure.
(Test à Vérone que j'ai rencontré Tun des plus désobligeants personnages que m'aient offerts les incidents de ma route : en cherchant les inscriplions réunies par MalTei, f entre dans un palais voisin, celui, je crois, du cercle de la ville. J'y trouve un homme devant un bureau ; je lui demande poliment à qui je puis m'adrcsser pour voir les antiquité et le musée lapidaire. Il me répond qu'il ne connaissait pas d'antiquités à Vérone et que, dans tous les cas, il n'était pas chargé de me les montrer. C'était une impertinence , et je le lui dis. Notre connaissance se borna là.
Je laissai à Vérone M** ** et M. Gentilli, qui me donna rendez-vous à Venise. Probablement qu'il n'y vint pas , car je ne l'ai plus revu.
Pour ne pas manquer le départ du convoi, je vais au bureau des omnibus et je prends place dans l'un d'eux, à c6\é de quelques personnes qui m'y avaient précédé. À peine étais-je assis que le cocher met immédiatement ses chevaux au galop, en les excitant encore du geste et de la voix. Tous les voyageurs, épouvantés, lui crient d'aller moins vite; il n'en court que plus fort, manque de nous briser contre une borne et d'écraser deux passants, qui nous accablent d'injures. Enfm, il nous dépose elTarés devant l'embarcadère, où l'on nous dit qu'il y a encore une heure à attendre. Chacun de pester contre ce malavisé conducteur, qui reçoit le prix de nos places en se frottant les mains et en répétant qu'on ne dfrait plus maintenant qu'il arrivait toujours le dernier.
11 me restait donc une heure; j'en profite pour parcourir une promenade qui se dessine devant moi avec une vue I 7
admirable. Je ne suis trouble dans ma jouissance que par un soleil brûlant qui, d'ailleurs, n'empêche pas les régi* ments autrichiens répandus dans la plaine d'exécuter de très-belles manœuvres , ce qu'ils semblaient faire pour la distraction d'un mendiant, le seul spectateur. Je me mets en ligne près de lui, et nous voilà jugeant du plus on moins d'ensemble des mouvements.
J'ai déjà fait observer que jamais Italien ne s'est tronré cinq minutes côte à côte d'un autre individu sans hrî adresser la parole. Celui-ci, qui était un vieillard, ne s'en fit pas faute ; et comme de mon côté je n'ai jamais refusé l'échange d'une pensée , sachant par expérience qu'il n*y a pas de si chétivc créature dont on ne puisse apprendre quelque chose, me voici devisant d'amitié avec mon mendiant, dont l'air annonçait l'un de ces parfaits paresseux qui n'ont jamais voulu rien faire et dont la vie s'est passée à tendre la main. Du reste, le drôle n'était pas sot : poli comme le sont presque tous ceux qui ont besoin des autres, il s'exprimait avec facilité.
Il semble difiicilc qu'un homme de cet état ait sa dose d'amour-propre. Eh bien ! celui-ci en avait énormément; il me parla avec le plus profond mépris de ces soldats manœuvrant au soleil et obéissant à la baguette. Être à leur place lui eût paru une dégradation complète , et je suis convaincu qu'il n'eût pas accepté même une commission d'ofûcier.
Il regardait les Autrichiens comme une race fort inférieure à la sienne , et n'était pas bien convaincu que les Croates appartinssent réellement à l'espèce humaine. Mais il paraissait avoir une considération particulière pour les Français. Peut-être était-ce une flatterie intéressée; cependant je n'en suis pas sûr, car, vu l'état d'égalité oà nous étions en ce moment, il ne me demandait rien.
La sonnette du chemin de fer se fit entendre : c'était un
MILAN, BRESaA, VÉRONE. 135
premier signal. Il Fattendait comme moi, non pour partir, mais pour aller percevoir son impôt ordinaire sur ceux qni partaient. Quand je me dirigeai de ce côte , il me suivit lestement, et il ne reprit son air souffreteux que brsqu^il fut devant la gare. On voit que nous étions déjà de vieux amis , puisquUl ne se gênait pas avec moi. Nonobstant la reprise de son maintien officiel, il ne me tendit pas encore la main, et j'en vins à douter s'il accepterait ce que je lui offrirais. J'en voulus faire Téprcuve : je tirai de ma bourse une petite pièce d'argent et la lui présentai. Il réfléchit un instant, puis il la prit en disant que si je revenais à Vérone , je n'avais qu'à demander il Vecchio , et qu'il me ferait voir una cosa stupenda. Qn^était'Ce? Le dernier coup de sonnette, qui résonnait m ce moment, m'empêcha d'en savoir davantage.
Me voici installé dans un vaste wagon où sont réunies, quatre par quatre , dans des compartiments garnis de bonnes banquettes à dossier , quarante à cinquante personnes, qui toutes peuvent se voir et se parler. Telles sont les secondes places de chemin de fer d'Italie et d'Allemagne, et celles que préfèrent généralement les voyageurs. Aussi , dans les trains où cette distribution existe , on va peu aux premières , et j'y ai renoncé , parce que le plus souvent je me trouvais seul.
Ces salons ayant un espace ouvert au milieu, on peut y circuler et changer de place si l'on a un voisinage qui vous déplaît. Mais cela est rare; on y trouve ordinairement bonne compagnie. La conversation, selon l'usage italien, ne tarde guère à s'engager entre vis-à-vis et souvent à devenir générale. Il y règne beaucoup de politesse et parfois une gaîté qui se communique : j'y ai entendu de bons contes. L'apparition, d'heure en heure, d'un commissaire qui vient demander les passeports ou vérifier les billets , interrompt momentanément les causeries , mais
dès quHl a disparu , elles recommencent de plus belle , et jamais Tennui ou la fatigue, comme il m^est arrivé plus d^une fois dans les premières de France, ne m^a atteint dans ces secondes d'Italie.
Un inconvénient auquel il faut s'accoutumer, parce qu'il est général, c'est qu'on y fume. Le fumeur a bien l'attention de demander si cela n'incommode pas; mais jusqu'à présent je n'ai rencontré personne qui ait dit que cela l'incommodait , pas même moi , qui déteste toute espèce de fumée, et celle du tabac plus que les autres.
Nous voici traversant San-Martino , Caldiero , San- Bonifacio, Montebello, Tavernelle, etc.
A Vicence, nous faisons un temps d'arrêt qui me permet de parcourir à la hâte quelques rues de la ville et d'en voir l'ensemble, ainsi que deux églises que je trouve ouvertes. C'est assez pour pouvoir dire : j'ai vu Vicence, mais non assez pour l'avoir vu.
A Padoue, nouvelle posd, toujours pour la même cause: la police. Voir les passeports, en faire un rapprochement raisonné avec leurs porteurs, et de ceux-ci avec un gros registre où sont inscrits, par ordre alphabétique, des centaines d'individus mis à l'index, à qui il est bon de ne ressembler ni de nom ni de figure : telle est la besogne de chaque commissaire. On sent que l'examen simultané des trois choses : l'homme , le passeport et le registre , suivi d'une analyse comparative, exigent un certain temps. Ce retard fait pester les gens qui ont des affaires ou des rendez-vous à heure fixe, mais ne déplaisent pas aux touristes qui viennent pour voir et savent profiter des moments. Ils le peuvent ici sans grand danger: la police, ne voulant laisser personne en arrière ni s'embarrasser d'un voyageur reconnu non suspect, s'y prend toujours de manière à retenir le train jusqu'à ce que tout le monde ait repris sa place. Ainsi, grâce à cette bonne police, vous
MDLAN, BRESCIA, VÉRONE. 137
risquez pea de rester en route, et quand vous (*tes en règle, elle tient autant à être quitte do vous que vous ét^ pressé d'être débarrassé d'elle.
Pavouc que dans ce voyage j'ai souvent compté sur ses bons offices à cet égard, et que ::m confiance n'a jamais été trompée. J'ai plus d'une fois, sans doute, trouvé les conducteurs pestant et jurant, ce qu'ils avaient bien le droit de faire, mais enfin ils étaient là; or, sans le veto bienveillant du commissaire, ils n'y auraient certainement pas été. Dans ce cas, il vaut mieux trouver un voiturier de mauvaise humeur, même contre vous, que de ne pas le trouver du tout.
J'avais autrefois séjourné à Padoue, j'étais donc en pays de. connaissance. Cette fois, je n'y vis rien, parce qu'il fedsait nuit; j'avais d'ailleurs l'intention d'y revenir.
Nous passons rapidement Ponte di Brenta, Dolo, Marano, Mestre et cette étonnante chaussée qui conduit à Venise à travers les lagunes. C'est là où j'ai vu, pour la première fois, des wagons courant sur les flots au milieu des gondbles. Cette traversée, à la lueur du gaz et par une mer calme, avait quelque chose de merveilleux.
Venise. — Vhhltl et lei easirittei.
Eu voyage , le débotté ou Pinstallation, quand ce n^est ni chez un parent très-proche ni chez un ami très-inlime, m'a toujours paru redoutable. A Venise , cela Test plus <iu'ailleurs , surtout lorsqu'on y débarque peu après une révolution avortée et qu'on y est encore sous le bénéfice de l'état de siège : nous arrivions, nous étions inconnus^ donc nous étions suspects.
A peine entrés, on nous parque dans le prétoire, et les interrogations et les confrontations commencent. Ici, ce n'était pas une simple diligence qui devait passer à l'alambic, mais un train tout entier, une véritable légion de voyageurs. Il n'y avait pas moyen d'aller flâner aux environs, nous étions bien et dûment aux arrêts; il fallait, sans bouger, attendre son tour de liberté.
C'était le cas d'enrager; mais c'est une distraction qui prend sur les nerfs et ne fait point paraître le temps plus
VENISE. lit
court. Je Femplopi donc à examiner comment enrageaient les autres et quelle grimace cha^ faisait.
H y en ayait de beaucoup d'espèces : un peintre adroit à saisir la nature aurait pu esquisser ici un curieux spécimen de réchelle progressive des sensations peu agréables. Chaque patient se comportait selon son tempérament : Fun bMllait, l'autre grognait; celui-ci trépignait en se frottant le front, celui-là battait du pied tout bas ; bref, toutes les poses qui peuvent exprimer Tennui , Timpatience , le mécontentement, la malveillance contenus par la peur s^ trouvaient représentés.
Assez vif par caractère , Page et Texpérience m'ont appris, en de telles occasions, à garder pour moi seul ma mauvaise humeur et même à la calmer en me mettant au lieu et place de celui qui la cause. Ici, par exemple, pourquoi en vouloir à un homme *qui fait son devoir? Est-ce sa faute, à lui, si la loi est absurde? Il est peutêtre aussi ennuyé de l'appliquer que moi de la subir.
Au surplus , il y a tout profit , dans ces visites , à se soumettre et s'exécuter franchement : le voyageur patient est toujours mieux traite que celui qui ne l'est pas. J'ai déjà dit que ces agents, leurs fonctions remplies, avaient souvent fait preuve d'obligeance envers moi. C'est ce qui arriva encore dans cette circonstance : mon interrogatoire fmi, je m'adressai au commissaire interrogateur pour obtenir quelques renseignements locaux. 11 me les donna avec une grande complaisance, en me remerciant presque de ma confiance, et il me reconduisit jusqu'à la porte de son bureau.
Cette considération du commissaire , remarquée des agents de douanes, fit qu'ils regardèrent à peine ma valise et ne voulurent pas que j'ouvrisse mon sac de nuit: on se contenta de me demander s'il n'y avait ni tabac m journaux, deux choses dont j'étais parfaitement pur.
Toutes ces formalités avaient demandé bien du temps,
140 CHÂPITBE Vm.
et la nuit était assez avance quand la gondole vint nous {^rendre. Cest aux firai^de Tadministration, nous ayaitcii dit au dëpart, que nous devions être conduits chez nous avec nos bagages. Il n'en est pas moins Trai qu'arrivé à Fhôtel, j'avais déjà payé deux fois ce transport , et qu'installé dans ma chambre , je me croyais parfaitement libéré, quand je vis entrer bruyamment les gondoliers, venant réclamer un troisième paiement. Us convenaient que j'avais soldé le port des bagages, maïs ils prétendaient que mon excellence n'en faisait pas partie et qu'il me restait à acquitter mon passage en raison de ma qualité, e corne conviene per un signor. Il fiillait bien céder à de tels arguments. J'ai su le lendemain que mes dignes conducteurs s'étaient ainsi fait payer quatre fois : une par Fadministration et trois par moi qui ne lew devais rien. Ce n'était^as trop mal pour des gens honnêtes. Je fus d'ailleurs fort satisfait de la traversée que je venais de faire de la douane au palais Giustiniani, aujourd'hui l'hôtel de l'Europe : à Venise, une course nocturne a toujours quelque chose de fantastique. La nuit était sans étoiles ; le silence et la solitude, car je n'avais que mes gondoliers pour compagnie, contrastaient singulièrement avec le bruit du chemin de fer et le tumulte de l'arrivée. Les canaux que nous suivions n'étaient éclaira que par de rares réverbères ou la lanterne vacillante d'autres gondoles attardées. En vérité, j'aurais pu me croire au temps du tribunal des Dix et cheminant vers les plombs ou le pont des Soupirs. 11 était minuit; j'étais étranger, entouré d'inconnus ; la voie était déserte et le gouffre sous mes pieds : c'était bien le moment de quelque lugubre aventure. Malheureusement, Venise, ce paradis du mystère et des rencontres imprévues, est, sous ce rapport comme sur bien d'autres, devenue très-peu poétique : on y vole beaucoup de mouchoirs, on y écorche pas mal le
voyageur sur le change et le prix des denrées, on le met parfois au violon s'il y boit plus que de raison ou fait tapage chez les demoiselles, mais on n'y assassine plus personne: la damnée police a tout gâté avec ses prosaïques commissaires.
De temps en temps, un cri lugubre se faisait entendre devant nous, et le premier me fit tressaillir : c'était celui de quelque patron de barque et un signal d'avertissement pour prévenir l'abordage. Nonobstant, nous ne l'évitâmes pas, et au détour d'un de ces canaux qui, dans certains quartiers, se croisent et se compliquent en labyrinthes inextricables, une gondole toucha la nôtre. Le choc était l^er; il n'en r^ulta pas moins une explosion, et la colère des deux équipages se manifesta simultanément, non par des coups, on ne s'en donne pas à Venise, mais par un débordement de gestes, de provocations et d'injures qui duraient encore quand , depuis un quart-d'heure , ces furieux s'étaient perdus de vue.
C'est dans ce dialogue que j'ai eu surtout occasion d'admirer la richesse de la langue italienne et la poésie satirique de ces archiloques aquatiques. 11 est à remarquer qu'en tous pays , les mariniers et marinières , les poissonniers et poissonnières, poussent infiniment plus loin l'éloquence de l'injure que les conducteurs de voitures, bien que ceux-ci ne s'en acquittent pas mal. Cette différence s'explique : fatigués de crier et d'injurier leurs chevaux , leurs bœufs ou leurs ânes , blasés , pour ainsi dire, sur les blasphèmes, les jurements et autres jeux de langue, les conducteurs d'animaux ont, par cela même, moins de bile à épancher sur leurs semblables. D'ailleurs, ayant sans cesse le fouet à la main , ils ne dédaignent pas toujours de s'en servir , parce qu'avec raison ils en croient l'application plus piquante que les plus acérées de
leurs épigrammes.
ut CHAPITRE VÏII.
Tandis que je faisais ces réflexions, les épithètes de mes gondoliers se succédaient toujours avec une abondance qui tenait du miracle : jamais ils ne se répétaient. J'étais ébahi d'une si riche philippique malheureusement perdue, puisque ceux contre qui elle était dirigée ne Fentendaient plus. Ce qui me frappait surtout , c'est que leurs intonations variaient avec l'intention : c'était tour à toulr l'ironie, la menace, la provocation et la malédiction. Non contents de les maudire, ils englobaient successivement, dans leurs anathèmes, leur père, leur mère, leur femme ou leur maîtresse et jusqu'au saint dont ils portaient le nom. Ensuite, ils s'en prenaient à leur quartier, à leur rue et enfin à leur gondole, qu'ils qualifiaient de birhona et de mostra.
Quand leur colère fut à son paroxisme et qu'aux brédouillements de leurs lèvres je crus m'apercevoir qu'ils grinçaient des dents, espérant les calmer par une diversion, je leur demandai quelle heure il était? Un poco ptti di mezza notte, Eccellenza, me dit l'un d'eux du ton le plus doux et le plus poli du monde. Puis, reprenant sa voix furibonde, il continua sa kyrielle d'invectives qui ne cessa définitivement que lorsque nous débouchâmes dans le grand canal, à peu de distance de l'hôtel Giustiniani.
Mon entrée n'y fut pas moius pittoresque que mon voyage. Ce fut un nègre vêtu en fashionable anglais, c'est-à-dire en habit noir et en linge et gants blancs, qui vint me recevoir et m'ofiFrir son bras au débarquement, qui eut lieu sur un perron de marbre conduisant à un riche vestibule entouré de bancs et pavé de même pierre. Malgré l'heure avancée delà nuit, de nombreux domestiques, les uns en noir, les autres en livrées, appartenant sans doute à des étrangers en visite ou logés à l'hôtel, stationnaient sous ce péristyle, que l'air de la nuit et l'humidité de la mer rendaient si frais , qu'en dépit de
h saiiOH, BOB dégant Africain ^reloUit de tons ses membres. Cet hoaonble penonnagr, qni paraissait préâitr ce cercle de valets, était le piMtier. Dès qn'il m'eut ÎDlroditit, il appKqna sa bonehe à nn tnyan qni s'élenit nis les étages supérieurs. Il annonçait, par ce mode d'acoostiqiie que j'ignorais encore, mais qui doit remonter à rorigine do palais et pent-étre de [a République, rBTÎrée d'où noorel hSte.
n ; en arait déjà beinronp, car on ne pat me donner IDK chambre qn'à nne hantenr Tabnleuse, ou je ne parrius qu'après artnr suivi tant de couloirs, monté et descendu tant d'escaliers, grands et petits, qne dès ce moment je lins poar impossible de me retronrer dans on pareil dMale. En effet, je n'7 parvins point; et darant mon aéjonr à Venise, qnand an yalet n'était pas là pour me guider, je ne sortis jamais de ma chambre sans me perdre dans ces interminables corridors et sans être obligé d'y frapper à quelque porte pour demander mon chemin.
Le laid comme le beaa a son inBni oii l'on trouve toujours quelque chose a apprendre. Je croyais avoir vu à Milan, dans le personnel dos caméristes, l'idéal de la laideor. Eh bien ! je me trompais ; c'étaient des beautés comparativement à celles de Venise. Je n'ai jamais ren- L de plus repoussant que ces chambrières. f de vieilles femmes d'nne pâleur verdàtre , iveui pendants et mêlés à la '^ et demi-nus, sans moucboir mal attachées. Cétait à s'en '. .M<ii5 U'iir mérite est là, on les cboisil
vmiéquence.
kiilmans de leurs cunnques noirs, qui butant plus de prix qu'ils sont plus
Khemott qu'on potuiut
faire entre ces officiers et ces chambrières: il y a aussi un grand rapport entre leurs fonctions, bien qu'il y ait une différence dans la manière de les remplir. Mais si Ton jugeait les deux modes, moins par les résultats matériels que par les conséquences morales, celui des dames remporterait, certainement. Sans doute les gardiens du harem y maintiennent Tordre et les mœurs ; les sultanes ne s'y écartent pas de la fidélité qu'elles doivent à leur sultan : les murailles et les sabres de ces noirs sont là pour en répondre; mais en comprimant les désirs, les empêchent-ils de naître? Non. Tandis que les duègues des hôtels vénitiens prévieor uent, parleur seule présence, jusqu'aux mauvaises pensées.
Ajoutez, et c'est peut-être la cause principale de leur institution, qu'elles sont pour les hôteliers une enseigne de mœurs et un brevet de moralité : conséquemment une source de profit. Comment imaginer qu'un homme si sévère sur la conduite de ses domestiques et si soigneux de la réputation de ses hôtes ne soit pas la probité même et puisse exiger un sou de plus que ce qui lui est dû? Aussi ne marcha ude-t-on jamais avec lui, et le montant intégral de la carte devient le prix de sa vertu.
D'après ces considérations, qui ont bien leur poids» la jeunesse, la grâce et la l)eauté sont aussi sévèrement repoussées des hôtels vénitiens que la vieillesse et la laideur le sont de ceux de beaucoup de villes de France et d'Allemagne où la fraîcheur des servantes est un luxe non moins obligé que celui des meubles et des tentures.
Ces deux modes de service, quoique peu similaires, paraissent d'ailleurs réussir également dans chacun des pays qui les ont adoptés, puisqu'ils les maintiennent.
Ensuite, je demanderai quel est moralement le meilleur et celui duquel on puisse tirer les conséquences les plus favorables à la pudeur des femmes et à la continence des hommes?
Cette questioii, toute simple qu'elle paraisse, n'est pas aussi facile à résoudre qu'elle le semble d'abord , car on peut en conclure qu'en Italie les hommes ont si peu de retenue, ou les filles si peu de défense, qu'on ne peut les exposer à la tentation sans qu'elles n'y cèdent. Tandis qu'en Allemagne et en France, ces mêmes filles sont si sages et si sûres de leur chasteté et les hommes si désireux de la leur conserver, qu'on peut, sans le moindre inconyénient , les laisser ensemble , bien certain qu'ils n'emploieront ces tête-à-téte qu'à se fortifier mutuellement dans la pratique de toutes les vertus.
Cependant ceci encore peut donner matière à controverse, car il est des sceptiques qui vous soutiendront qu'eu Allemagne et même en .France , toutes les filles d'auberge ne sont pas des Lucrèccs ni tous les voyageurs des Catons, et qu'il y existe des hôteliers intéressés qui, s'étant aperçus que le nombre de leurs clients diminuait avec celui des charmes de leurs chambrières, ont, à chaque renouvellement de saison, l'attention de renouveler leur personnel, et trouvent ainsi moyen de retenir leurs clients et d'assurer la prospérité de leur maison.
Quant à leurs motifs, les voici : ils disent que leur état étant de contenter tout le monde, ils ne doivent pas plus blesser les yeux du public que son palais. Dès lors qu'ils n'ont pas plus de raison de garder de laides servantes que de mauvais cuisiniers. Qu'en cela ils sont, comme tout le monde, sous la dépendance du consommateur et obligés de se soumettre au goût de la majorité. Que satisfaire ce goût est pour eux une question de vie ou de mort. Enfin, sous peine de voir crouler leurs établissements et de laisser leur ville sans hôtels ou leurs hôtels sans voyageurs , qu'il leur fallait bien agir selon les hommes, les temps et les lieux.
Ceci posé, ils en concluaient que ce qui convenait à
146 CHAPITRE Yin.
ritalie ne pouvait convenir à TAUemagne. Qu'il était bien permis aux Milanais et aux Vénitiens d^aimer les laides figures, mais qu'il Pétait aussi aux Allemands de préférer les bonnes sauces et les belles mines.
En homme impartial, on voit que j'ai résumé fidèlement toutes les circonstances du procès, c'est-à-dire l'attaque et la défense : c'est au jury à prononcer.
Si c'est mon opinion personnelle qu'on désire connaître, je répondrai que les raisons des deux partis m'ont paru également logiques en ce qui concerne leurs intérêts réciproques et la certitude des rentrées, car il n'est pas probable qu'à Venise non plus qu'à Mayence, à Cologne ou ailleurs, on tienne auberge par pure philanthropie et aux dépens de son avoir. Il est donc certain que , puisque chacun défend son système comme le meilleur, c'est qu'il y trouve son profit et qu'il est réellement bon pour lui.
Quant à la question de principe, ou si l'on veut d'humanité , je pencherai pour la coutume allemande et je dirai qu'en moraliste comme en chrétien on doit croire au bien plutôt qu'au mal; que ceux qui ont le damnable goût des joUes filles peuvent, à défaut des hOtels, en rencontrer ailleurs ; que dans les hôtels, logées, nourries et recevant des gages, elles sont, par cela setil, moins exposées à se laisser séduire que celles qui, ne recevant ni gages ni nourriture, n'ont à choisir qu'entre la faim et un galant.
Je pense donc que le beau sexe n'est pas plus en péril dans les auberges que dans la rue, et que le palliatif des Vénitiens, remède purement local, n'est pas infaillible ailleurs.
D'après ceci, sans leur conseiller d'avoir chez eux, comme feus leurs pères, de belles servantes grecques ou moresques , je serais assez d'avis qu'ils en eussent d'un peu moins laides.
Après avoir donne mon opinion sur les chambrières en général , j^en reviens à celles de ma chambre , alors occupées à préparer mon lit. Je les suivais de Tœil, non sans une certaine préoccupation soucieuse : il me semblait toujours que leurs maigres bras, qu'elles allongeaient sous les draps pour les étendre et les unir, allaient se détacher du corps et rester entre deux plis. Leurs cheveux grisonnants, qu^un peigne mal placé retenait imparfaitement et qui balayait mon oreiller, ajoutaient encore à mon efFroi. Dans la demi-obscurité de cette vaste chambre, drapée de rouge en chapelle ardente, ces préparatifs avaient quelque chose de sinistre: je croyais voir deux goules penchées sur un sépulcre et remuant un linceul.
L^s pauvres femmes ne se doutaient guère de mes réflexions; elles se démenaient de leur mieux pour me préparer un bon coucher et un doux sommeil. Hélas! peut-être, elles aussi, ont éveillé des passions; peutêtre ont-elles figuré parmi ces voluptueuses et séduisantes Vénitiennes célébrées par les poètes et si chéries des romanciers. Oui, sous ce front ridé on voit encore étinceler des yeux noirs ; cette bouche édentée a eu ses sourires et ses dédains : elles ont été jeunes , elles ont donc eu leurs jours de fête et d'amour ; elles ont aimé, elles Font été.
Enfin, elles s'éloignent. Resté seul, je me souviens que J'avais demandé h souper; mais, à l'idée que les femmes de chambre cumulaient leurs fonctions avec celles de valets de salle, mon appétit commençait à se ralentir, et j'allais me coucher, quand un garçon, un véritable garçon vient, la serviette sous le bras, m'annoncer que j'étais servi.
Il était deux heures du matin. C'eût été un peu tard ailleurs ; à Venise, c'est une heure très-convenable.
Me voici dans la salle à manger , assis tout seul a une immense table oii s'étalaient soixante couverts ,
prépares pour les soupeurs attardes ou pour le déjeûner du lendemain. Le valet qui me servait était en grande tenue ; Targenterie foisonnait et le linge était d^une blancheur irréprochable, mais le menu ne répondait pas à ces luxueux accessoires. On me servit deux petits poissons mal réchauffés, des légumes à Teau et quelques débris de viande : c'était absolument la répétition de mon souper d'arrivée à Londres lors de Fexposition: juste récompense des gens qui viennent les derniers. Aussi mon repas, que j'arrosai de deux verres d'eau, car le vin n'était pas buvable, ne dura que dix minutes.
Lorsque je me levai, le domestique, prenant deux bougies et marchant devant moi , me conduisit jusqu'à la porte» limite de son département, me salua jusqu'à terre, et, me souhaitant un bon repos, me remit aux mains des. chambrières. .
11 y en avait six, toutes de cette physionomie que j'ai dite, et toutes une lampe à la main. Pour le coup, je me crus eu proie à une hallucination et je m'arrêtai comme fasciné devant ce cortège sépulcral, ne doutant pas qu'il fût là pour m'escorter jusqu'à ma dernière demeure. Je me trompais : c'était l'heure de la retraite de ces dames. Une seule , se détachant du groupe , entra dans mon appartement , déposa les flambeaux sur la table , puis s'éloigna pudiquement. La triste vision ne m'en poursuivit pas moins toute la nuit, et je ne fis que rêver vampires.
A quoi tenait la laideur anormale de ces pauvres créatures et la répulsion qu'elles inspiraient? A peu de chose. Donnez4eur des manches longues, une robe agrafée jusqu'au cou , des chaussures tenant à leurs pieds et un bonnet quelcoïique, cela n'en fera certainement pas de belles femmes, mais personne ne les trouvera plus laides que d'autres. C'étaient des victimes de l'usage : vous serez laides, avait dit le patron, et elles étaient laides.
YEIOSE. 149
Je me levai de bonne heure pour écrire à M"* la comtesse de Quesnay, dame d'honneur de M"* la duchesse de Berry, car je ne voulais pas m'éloigner de Venise sans saluer S(m Altesse » qui m'avait autrefois , en France , accueilli avec honte.
Je fis ensuite demander un gondolier pour me conduire à un endroit propre au bain: dans les lagunes, il faut choisir Teau, car elle n'y est pas partout d'une limpidité parfoite.
n était écrit que dans cet hôtel je ne rencontrerais que d'étranges figures. La première que j'aperçois le matin, en quittant ma chambre, est une jeune fille noire, qui avait un rubis monté en or enchâssé dans le nez. Ce joyau, de la forme et de la grandeur d'un bouton de chemise, était appliqué contre la narine percée et probablement retenu par une fiche ou une agrafe logée dans l'intérieur du nez. Voilà certes une parure dont je n'aurais jamais eu l'idée. Cette négresse, âgée de dix-huit à vingt ans, portait un enfant tout blanc et dont les cheveux ressemblaient à une perruque de filasse. J'appris d'un domestique que ce nourrisson était le fils d'un Anglais arrivé de l'Inde pour prendre le frais à Venise, et que la négresse était la nourrice.
Quand je fus en bas , je croyais ma lettre à M"* de Quesnay partie depuis longtemps, mais je la trouve entre les mains d'une espèce de commissionnaire qui la pesait, repesait en la retournant dans tous les sens, et qui, au reproche que je lui fis de l'avoir retenue, me demanda ce que je comptais donner pour le port? Je ne m'attendais pas à la question, car je croyais que Venise avait sa petite poste, ou, comme partout, son tarif. Il me répondit que le palais de la princesse était fort loin ; qu'il fallait, pour transporter le message, une gondole et un gondolier, ou deux gondoliers si la lettre était pressée ; que dans le
premier cas , c^ëtait deux francs ; dans le second, trois. Cétait plus cher qu'un port de Londres à Calcutta; mais je n'avais pas le temps de marchander, et je payai.
Le batelier qui deyait me conduire au bain m'attendait: c'était un grand garçon bien découplé et de la vraie raee gondolière, ce que je reconnus tout de suite k sa mise, sa tournure et sa figure de scapin. Quand je lui signifiai que je le prenais à la journée, il fit la grimace, ear le prix étant fixé par la police, on ne peut pas marchander sur le nombre d'heures. Or, il n'en est pas ainsi sur cdui des courses, que tout conducteur sachant son métier a Fart de scinder, raccourcir et nuiltiplier de façon à y trouver son compte.
Quand nous eûmes quitté le quai et que je lui eus répété l'ordre de me conduire au bain, les objectiohs or« dinaires commencèrent : ce n'était pas la saison, personne ne se baignait encore à Venise, il faisait humide, il £Bdsait froid, je pouvais m'enrhumer, me blesser, me noyer, ete» Je lui dis que c'était mon affaire, et puisqu'il n'était pas médecin, je n'acceptais pas sa consultation.
Il prit enfin son parti et me conduisit à une place où l'eau était assez claire, mais tellement entourée de terrasses et d'habitations, qu'il semblait m'avoir Justement posé là pour servir de spectacle. En effet, je fus bientôt entouré de bon nombre de badauds.
Ce qui m'eût été indifférent dans une école de natation, m'était ici fort désagréable, car, bien qu'en tenue convenable et vêtu du caleçon de rigueur, je craignais que le rassemblement dont j'étais la cause ne me fit une querelle avec la police. J'en fus quitte pour la peur. Mais il m'arriva une autre thbulation : quand je voulus rentrer dans la gondole, je me rappelai que je ne m'étais pas muni d'une échelle, et comme il n'y avait pas de gouvernail qui , suspendu horizontalement à deux
YBNffiB. 151
cordes f pAt y sapplëer, je compris qae mon rembav* quement ne serait pas facile. Une bouée vint à mon aide, et, à une éeorchnre près, je me retrourai à bord snui eneoinbre.
rétais indécis si je commencerais de suite mes courses ou si je retournerais a rhOtel pour déjeuner. La faim, qui me fit prendre ce dernier parti, fut ici bonne conseillère : tandis que je déjeûnais arriya la réponse de M** deQuesnay, me disant que Son Altesse Royale m^attendait à onze heures.
11 en était dix un quart, je n'ayais que le temps de mlialiiller et de gagner , à toutes rames , le palais assez ^igné de Phôtel. Je me pressai donc et j^arrrrai à onae lieures sonnant sous le vestibule du palais.
Cest un des plus beaux de Venise, et la princesse Ta fait merveilleusement restaurer. Un suisse en tenue y attend les étrangers. Il me remit à un domestique qui me conduisit à un premier salon où je trouvai M"* de Quesnay, qui m^introduisit immédiatement près de Son Altesse.
Elle était assise sur un canapé, entouré de sa famille, et quoique fort engraissée, je la reconnus de suite. Citait à la fin de 1829 que je Favais vue pour la dernière fois. Le temps semblait avoir peu agi sur elle : avec toute la fraîcheur de la santé, je lui retrouvai cette figure à la fois si franche et si gracieuse.
Ma visite n^avait rien de politique ; aussi je ne voulais pas mettre la conversation sur ce sujet , et je m'efforçai même de l'en détourner. Il fallut pourtant en venir-là et, bon gré, mal gré, causer des affaires de France. L'excellente femme avait des illusions que je ne pouvais partager, mais que je ne voulais pas détruire : illusions de Tamour maternel et d'une vraie patriote, car je n'ai pas connu de cœur plus français, plus dévoué à son pays d'adoption.
Elle était persuadée qu'au premier jour son fils rentrerait triomphant à Paris, où tous les vœux l'appelaient.
152 CHAPITRE YIII.
Il n'en est pas ainsi. Sans doute le duc de Bordeaux a des partisans en France, on peut même ajouter qu'il n'y a pas d'ennemis ; mais ce qui est peut-être pis , il y a beaucoup d'amis maladroits : un parti qui se dit royaliste lui a fait, soit par ses alliances, soit par ses divisions, plus de mal que tous les autres partis ensemble.
Une fois hors de la politique, je lui parlai de ses vrais amis, entr'autres de M. et M"' de Fontenille. Je lui rappelai aussi des souvenirs de Dieppe, ses fouilles archéologiques, sa pêche miraculeuse, et postérieurement, ce bal qu'on avait donné pour elle à Abbeville et auquel notre maire, un peu étourdi, avait oublié de l'inviter, et sa surprise, elle qui alors aimait tant la danse , quand elle sut le lendemain matin, en s'éveillant, qu'on avait toute la nuit dansé pour elle, mais sans elle.
Tout en conversant, Son Altesse voulut bien me montrer une partie de son magnifique palais et m'inviter à dîner pour le soir même.
TctîN, Mt BtimiU et m iidittrici.
En quittant Son Altesse Royale, je me fis conduire à la place Saint-Marc, que j'e'tais pressé de revoir. J'entrai dans son église , je ne dirai pas la plus belle , mais certainement Tune des plus curieuses qui existent, et surtout celle qui présente, et par ses traditions et par ses ornements, les plus étranges souvenirs. On ne peut pas dire que tout y soit de bon goût ; mais cette bizarrerie même a quelque chose qui émeut, qui fait penser, qui vous attire et vous rappelle. Aussi n'ai-je pas passé un seul jour sans faire une visite à Saint-Marc.
A côté est sa tour. Je voulus y monter. Or, dès qu'on a Pair de vouloir quelque chose en Italie, on est sûr de trouver à côté de soi un individu qui, avant même que vous n'ayiez formulé votre désir, le devine et vous dit : ecco signor sono pronto. En effet, je n'avais pas encore ouvert la bouche, qu'un grand vieillard à tournure assez honnête et fort convenablement mis me dit qu'il était le
conducteur c2e2 govemo, et le seul autorisé à montrer la tour aux étrangers.
A quelque distance de la porte, toute grande ouverte, se trouvait un autre personnage qui me prévint qu^il était là pour percevoir il dritto, qu'il fixa. Puis il ajouta qu^il s^en rapportait à ma générosité pour ce que je lui destinais personnellement per la sua fatica. Elle n'était pas grande, puisqu'il ne se dérangea pas.
Après avoir satisfait à cette double demande, conduit par le premier, je gravis les marches de la tour.
Arrivé à la plateforme, je retrouvai cette vue qui m^avait tant charmé autrefois et que j'ai décrit ailleurs (1). Ayant demandé quelques explications sur le panorama de la ville, je m'aperçus que mon conducteur du gouvernement n'était pas fort dans l'érudition descriptive, il en savait même un peu moins que moi. Quoi qu'il en soit , je le payai ainsi qu'il m'en priait, vu, disait-il, que c'était l'usage de payer en haut.
Me voici donc descendant à la suite de mon homme qui, à l'approche de la porte, hâta sa marche, de façon qu'arrivé au bas je ne le vis plus , et je me trouvai en face d'un autre individu qui me demanda pourquoi je m'étais introduit dans la tour sans parler au concierge ni prendre un conducteur. Je lui dis que non-seulement j'avais parlé au concierge, mais que je l'avais payé. Quant au conducteur , qu'il venait de le voir sortir , que je l'avais également satisfait, et que s'il avait quelque chose à réclamer c'était à son confrère. Il me dit qu'il n'avait pas de confrère, qu'il était à la fois concierge et cicérone, que je pouvais m'en assurer près des voisins et que j'eusse à acquitter ce qui lui revenait.
(d) Le récit de ce premier séjour de l'auteur en Italie fera IMrtie de ses mémoires et n'a pas encore paru.
YBinSE. 155
le vis qae fvrm ea affaire à deux fripons , peut-être à trois , et crainte qu'il n'en survînt un quatrième , je m'empressai de contenter celui-ci.
Ce n'est pas le dernier tour de passe-passe que j'aurai oecasion de citer à Venise où l'on excelle dans l'art de soutirer la monnaie. Je n'ai trouvé que Naples qui l'emporte sur ce point : aussi la dextérité vénitienne fera à pen près tous les frais de ce chapitre.
Reprenant ma gondole , je vais voir Saint-Georges-des- Esclavons, paroisse grecque, et Saint- Georges -Majeu% Tune des plus riches églises de Venise : elle est ornée de magnifiques peintures et de stalles en bois du plus beau travail, représentant la vie de saint Benoît. Le cloître attenant est digne de l'église.
Santa-Maria-del-Salute renferme un grand nombre de statues. Elles ont un mérite fort inégal, mais les moins belles ne sont pas les moins curieuses. Là, comme partout, j'ai remarqué que chaque époque e^t caractérisée nonseulement par le costume, mais par l'expression des traits. n semble que la physionomie humaine se modifie selon le temps, les mœurs, les croyances, et que la tendance du moment se reflète sur elle : les hommes d'un siècle dévot ne ressemblent pas à ceux d'un siècle marchand ou spéculateur, et ceux-ci à ceux d'un siècle pillard ou guerrier. Dans les sculptures des cathédrales du moyen-âge, vous ne trouverez pas, bien que ce soit le même peuple, les mêmes physionomies que dans les bas -reliefs des siècles précédents; et vous reconnaîtrez entre les unes et les autres une différence encore plus prononcée, si vous les comparez à celles du siècle de Louis XIV, et finalement aux figures de nos jours.
Si nous lisons l'histoire des nations, nous verrons que chaque période a eu sa passion, sa manie, sa superstition ou son inclination prédominante ; et c'est cette passion,
156 , CHAPITRB IX.
cette inclination, cette manie, ce vice ou cette vertu qui, en modifiant les habitudes, a aussi modifié les formes du visage. Ces nuances sont peu sensibles sans doute, mais elles le sont assez pour qu^on puisse les saisir et indiquer le siècle par la conformation ou Texpression des traits.
Pour arriver à ces modifications, il ne faut pas même un temps bien long , et vous en avez journellement des exemples : qu^une manufacture s^établisse dans un village fui n^a jusqu^alors été habité que par des jardiniers on des laboureurs, à la seconde génération toutes les figures auront changé.
Que la manufacture tombe et que ces cultivateurs ou les ouvriers leurs descendants , renonçant au travail , se fassent mendiants, une nouvelle métamorphose s*opèrera,et les enfants ne ressembleront ni à leur père ni à leur aïeul.
L'habitude d'un vice, la débauche, Tivrognerie, la duplicité, Femportement, la brutalité, opèrent une transformation plus prompte encore et qui agit à tel point sur rindividu, que son mauvais penchant se révèle au premier coup-d'œil.
Sans même avoir ce penchant, la physionomie des enfants conserve la tare de celle du père. Ceci surtout est frappant chez les races indiennes de FAmérique septentrionale et dans certaines familles de la basse Bretagne ou de l'Angleterre adonnées à Fivrognerie: les enfants, dès leur naissance, ont dans leurs traits quelque chose de Fhébètement des parents et tous les signes de Fivresse.
J'ai, pour ce qui concerne les types anciens, réuni dans ma galerie d'Abbcville un certain nombre de dessins, de médailles , de statuettes qui viennent à l'appui de ces observations.
Mais nous étions à Santa-Maria-del-Salute. Le plafond de la sacristie offre d'admirables peintures du Titien, du
Tintoret et de Luca Giordano. Le séminaire patriarcal est établi dans le somptueux courent qui y touche.
L*^lise del Redmtore.ne le cède en rien à celle qui précède; sa sacristie est ornée d'un beau tableau de Jean Bellini, représentant sainte Marie et TEnfant Jésus.
Sept heures approchent ; je me rends au palais. Son Altesse me présente à son mari, le comte Luchesi Palli , puis à la duchesse de Parme, sa fille, qui voulut bien me reconnaître ou du moins me le dire, car, elle non plus, je ne Pavais pas vue depuis vingt-trois ans, et alors elle était enfiint, mais déjà elle annonçait cet esprit et cette beauté qui, aujourd'hui, en font une femme si remarquable. Une éducation excellente a développé toutes ses bonnes qualités, et M** la duchesse de Parme a tenu tout ce que promettait mademoiselle. Sa conversation vive et franche prouve , en outre, une instruction peu commune.
Ses jeunes enfants étaient réunis à la famille de sa mère. 11 serait difficile de voir un groupe de plus délicieuses figures. Deux princesses déjà grandes s'y faisaient surtout remarquer.
Les personnes présentes, en outre de Leurs Altesses et de M. le comte Luchesi Palli, étaient M"* de Quesnay; deux dames d'honneur italiennes , fort belles ; deux gentilshommes vénitiens, je crois, mais parlant français avec élégance et instruction ; un troisième , décoré de beaucoup de croix et qui me sembla Français d'origine; enfin, un monsieur et sa femme dont je n'ai pas su le nom et qui étaient, avec moi, les seuls étrangers * à la famille de la duchesse et à sa maison. La duchesse de Berry me fit placer à cOté d'elle. En face d'elle était son mari, et à côté d'elle sa fille, la duchesse de Parme.
Le dîner, qui dura environ une heure, fut bon, mais sans luxe et silencieux comme tous les dîners princiers. Je causais à demi-voix avec la duchesse qui, psy: instant, I 8
riait aux éclats des souvenirs que je lui rappelais, et bientôt m'interpellait gaîment pour renouer la conversation.
Après le dîner, on causa du tournoiement des tables : c'était la manie du jour, et on voulut faire l'expérience sur un chapeau. Toutes les altesses et princesses retirèrent bagues, bracelets, et on fit la chaîne, mais sans succès; rien ne tourna. Un moment on crut voir un mouvement ; il y avait tricherie. M"' la duchesse de Parme s'en aperçut et réprimanda la tricheuse.
Le monsieur et la dame invités dont je n'ai pu savoir le nom s'étant levés pour partir , j'en fis autant. Alors le comte Luchesi Palli vient à moi, me dit qu'un peu souffrant il regrette de ne pouvoir aller me voir, et il m'engage à venir passer un autre jour au palais. Je m'excusai sur la nécessité où j'étais de partir prochainement. J'ai rencontré peu d'hommes aussi distingués et accueillants que M. Luchesi Palli. Tous les Français qui l'ont connu en font le même éloge.
Le lendemain , cette fois muni d'une échelle , j'allai prendre un bain de mer entre la pointe de la douane et l'entrée du canal de la Gittdeca; le temps était superbe et l'eau très-claire. Tandis que je m'ébattais de mon mieux, sans faire grande attention à ce qui se passait autour de moi fli aux cris de mon gondolier, je vis arriver sur moi, vent arrière, un navire à toutes voiles. Je me mis à nager de toute la vigueur de mes bras, mais non assez vite pour que je pusse l'éviter, ou que le timonier, qui ne me voyait pas , pût changer de direction. Dans de tels moments, j'ai le bonheur de ne pas me troubler et de me décider promptement; je remplis mes poumons d'autant d'air que je pus, je plongeai sous le navire et me retrouvai de l'autre côté. Dans ma jeunesse, ceci n'était qu'un jeu pour moi ; aujourd'hui, je ne l'aurais pas fait pour mon agrément.
Après mon bain et un déjriinor cxpi^die à In hitto ii bord de la gondole , car je voulais voir beaucoup de choses, j'allai Ttsiter la façade de plusieurs édifices cités pour leur arohitectHre ou le n"le qu'ils ont joué dans lliistoire de Venise. Je vis d'abord le pilais Cnalti, dei-enu la propriété de Me' le <Iuc de Bonleaux. et un autre non moins beau qui appartient à la Tnglioui. Je fus ensuite à l'église Saiita-Maria-dei-Frari , où est un tombeau éleré à Canova par plusieurs artistes vénitiens. Dans cette im'uie église, ornée d'autels de marbre précieux et des sculptures les plus riclies, est nnssi le tombeau du Titien. I.es stalles du cbœur, au noudirc de cent cinquante, en luaniuelerie et sculptures en bois, sont un tiavail fort reniarquable.
Saint-Roch, autre église d'une }p-aui)e magmliivnce, appartient à la communauté des luarebauils. Ix« murs sont couverts de peintures du Tinliuetto. On y vuit un escalier en bois orné de sculptures de Frnnçjiis Piaula et de Michel-Ange, qui, lui aussi, était taiilear d'images, car c'est ainsi qu'on nouunait les sculpti'urs en orueuntits et eu demi -bosse.
Pour varier mou admiration et ne pas me blaser sur les églises, je vais au palais Trevisi, voir les deux dernières •tatoes de Canova, et dans un autre palais voisin, cdu
K buron de Winf gouverneur de Trieslc, sa galerie 4r tnx nodei'nes qui sont presque tous français. Cat en Italie, que les tableaux (aoçât noiiuue. Cepenilanl H" i
160 CHAPrnŒ IX.
devait commencer qu^en juillet. Le soleil , utile à plus cTune chose, non-seulement avait déterminé toute la bande à se débarrasser de ses vêtements, ce qui n'avait été ni long ni difficile, mais à sVntr'aider lians certaine chasse que facilitai«nt les rayons de l'astre en révélant le gibier Jusque dans les profondeurs de leur épaisse chevelure. La tête sur les genoux d'un frère ou d'un ami, nos jeunes gens présentaient ainsi un tableau aussi touchant qu'eût pu offrir un phalanstère. A leur nudité complète et à leur peau jaune ou bronzé, on pouvait se croire chez quelque peuplade de l'Océanie nouvellement convertie à l'assistance mutuelle. Toutefois, comme on doit être juste envers tout le monde et rendre à César ce qui appartient à César, il faut bien avouer que dans la réciprocité de cette revue capitale, les hommes n'ont pas le mérite de la priorité, et que les singes peuvent justement la revendiquer, car dans leurs assemblées de famille, ils pratiquent ce procédé depuis un temps immémorial.
Au milieu de tous ces tritons grenouillant, mon gondolier ne savait où placer sa rame, et les jura dio allaient leur train. La riposte ne se faisait pas attendre, et quelquefois aux paroles mal sonnantes se joignait un jet d'eau qui valait moins encore : c'était une vraie bacchanale à Teau sale, dont les pampres étaient des débris de choux et de carottes.
Sur le devant des maisons, les parents buvaient et mangeaient. Les femmes, qui étaient en majorité, ne semblaient nullement se préoccuper de ces peaux nue^. II est vrai que dans ce déshabillé du matin et ce laisser-aller du déjeûner, elles ne paraissaient pas plus chiches de montrer la leur. Sauf de rares exceptions, il faut bien dire que la séduction n'était pas- grande, et que leur teint bistré, d'un bel cfiFet peut-être dans le demi-jour d'un tableau de marine ou d'un point de vue du Lido, l'était beaucoup moins sous
YEMIfiB. 1<)1
ces flots de lumière: on a dit, avec raison, que les Yënitiennes étaient des belles de nuit.
Est-ce préyention? Est-ce réalité? Il me semblait que le bean sang de Venise avait singulièrement dégénéré, et sauf quelques grandes et nobles Coures patriciennes, dont j'ai déjà parlé , je n'avais jusqu'alors rencontré aucune femme à citer. Il est vrai que la misère et l'oppression n'embellissent guère: conquise et reconquise, passant d'oppression en oppression, Venise, depuis un demisiècle , n'a pas eu un seul jour de gloire ni de liberté : reine déchue, elle n'est plus qu'une esclave qui porte les stigmates de ses chaînes.
Ces quartiers populaires n'ont qu'un mérite: on n'y rencontre pas de mendiants. Celui où je me trouvais, malgré sa misérable apparence, nous conduisit à plusieurs églises dont la richesse contraste avec la laideur et la malpropreté des maisons qui les entourent. Ces temples, souvent sans façade , sont intérieurement ornés des plus belles sculptures et de peintures des meilleurs maîtres. Il faudrait plusieurs mois pour voir en détail ce que cette cité, merveilleuse encore malgré sa décadence , renferme de chefs-d'œuvre et de souvenirs historiques.
Je revois la Riva-dei-Schiavoni, le Lido avec ses arbres, rareté à Venise, et de loin les îlots Santa-Helena, Chambolo, San-Lazaro, la Grazia, San-CIemente, etc. J'ai un gondolier infatigable. Il me sert en même temps de guide; il s'appelle Antonio 64 : soixante-quatre est le numéro de sa gondole. Cest un drôle d'une activité sans pareille, et qui m'a fait voir en deux jours ce qu'un autre ne m'aurait pas montré en huit. Mais ce digne Antonio, Vénitien passé maître dans l'art d'exploiter l'occasion , bien qu'il soit convenu avec moi d'un prix par journée, prix fixé selon le tarif à un peu moins de quatre francs et que j'ai élevé à cinq par ma propre munificence, trouve toujours moyen de me
persuader qu'il n'a pas son compte , que la journée est trop longue et ma monnaie trop courte.
Il a, en outre, à sa disposition, de petits procédés ingénieux pour ajouter quelque chose au supplément que je lui donne, et il ne manque jamais de marchander sur ce supplément même. Selon lui, si c'était bien la veille un supplément, aujourd'hui ce n'en est plus un, c'est un •droit acquit : dès-lors , il ne reçoit plus rien de ma générosité, et c'est à cette générosité qu'il en appelle.
Ce n'est pas tout encore : après m'avoir loué sa gondole, il me ferait volontiers payer les tapis, les bancs, les rames, les lanternes, etc. Par exemple, il me dira que l'échelle dont je me sers pour remonter dans son bateau n^est pas à lui : or, cette échelle se compose de quatre planchettes de sapin demi rabotées et assez mal jointes; plus, de deux bouts de corde qui, à défaut de crochets, aident à la suspendre. Neuve, elle a pu coûter un franc cinquante à deux francs. Aujourd'hui , vu ses longs services , elle peut être estimée un franc. Pj'importe, comme elle a un propriétaire à qui il prétend l'avoir empruntée, on ne saurait consciencieusement se dispenser de lui offrir quelque chose; car, ajoutait-il, si on ne l'avait pas prêtée à lui, Antonio, ou l'aurait prêtée à un autre, peut-être à trois ou quatre autres qui tous, en gens délicats, auraient donné à ce propriétaire une récompense convenable et dont certainement je ne voudrais pas le frustrer. Que pour lui , il n'en garderait pas ça. Là-dessus, il se touchait la dent avec le bout de l'ongle.
Faisant semblant d'être convaincu, je l'invite à fixer consciencieusement le prix de cette récompense. Après ^voir mûrement réfléchi, il me dit que quinze sous par jour lui paraît peu, mais qu'il ferait entendre raison au maître de l'échelle. Remarquez bien que ce maître était lui-même. Je lui répondis que cela me semblait très-K^her,
puisque cette échelle ne valait pas plus d'un franc ; citait un inte'rêt de soixante-quinze pour cont, ce qui était beaucoup pour Tayance d'un si petit capital. Il en convint, mais il me fit observer qu'elle me rendait le même service que si elle avait coûté vingt sequins.
A ceci je n'avais rien à objecter; cependant, voulant savoir si je pourrais le mettre à bout de syllogismes, je commençai à marchander en lui disant que, sauf les enfants qui ne comptaient pas, puisqu'ils ne se servaient point d'échelles, personne ne se baignait à Venise avant le mois de juillet , que c'était lui-même qui me Pavait dit : conséquemment que l'échelle restée sans emploi n'aurait rien rapporté à son maître , et dès lors que je ne lui devais rien.
Cette conclusion, à laquelle il ne s'attendait pas, fit sur lui une certaine impression; mais il se rabattit sur la dété* rioration que l'échelle devait nécessairement éprouver par l'usage que nous en faisions et les coups de mer et de soleil qu'elle recevait. Je me rendis à cette observation. Il ne s'agissait donc plus que de s'accorder sur le prix du loyer, et, après bien des débats, nous convînmes qu'il serait de cinquante centimes par jour, et, tirant de ma bourse trois pièces de dix sous, je les posai sur son banc.
Il les considéra longtemps en silence. Je vis qu'il regrettait d'avoir cédé et qu'il cherchait quelque fm de non-recevoir. N'en trouvant pas , il se mit à soupirer piteusement en me disant que c'était bien dur pour lui, qui s'était donné tant de peine pour se procurer cette échelle, de ne pas avoir même un denier pour sa commission. Quoi qu'il en soit, il semblait résigné et allongeait la main pour prendre les trente sous, quand tout-à-coup, se ravisant, il s'écria, comme s'il les apercevait pour la première fois : come 1 Alors il prétendit que ce n'était pas cinquante centimes par jour, mais bien par fois, et que
164 CHÂPURS IX.
Oi'étant baigné deux fois en un jo^r, c'était dix sous de plus que je lui devais.
Je lui jouai ici le mauvais tour de ne plus marchander et d'ajouter les cinquante centimes avec une sorte d'empressement, comme si j'avais fait le meilleur marché du inonde. En effet, mon homme parut étonné, puis inquiet. Â ma facilité à payer, il ne douta plus que s'il avait tenu «ux quinze sous, il n'eût pu les avoir : c'était donc le tort 4'un franc que je lui faisais. Or, quand un Vénitien n*a pas obtenu de vous le maximum de la somme qu'il est possible d'en tirer, il croit s'être volé lui-même et prouve ^n véritable désespoir, presque un remords; il s'en veut, il se déteste. C'est alors qu'il emploie toutes les ressources de son esprit pour rompre le marché et vous faire reprendre votre argent, afin de recommencer la lutte. Si vous vous y refusez, il vous accuse d'avoir abusé de sa simplicité : c'est vous qui l'avez trompé, ruiné, assassiné. Telle fut la comédie que me donna Antonio ; comédie jouée autrefois sur un plus grand théâtre. Consultez l'histoire : c'est cette âpreté au gain et cette aptitude à le saisir partout, sans en négliger la moindre partie, qui ont fait autrefois la fortune de tous ces riches marchands du livre d'or et la prospérité de la RépubUque. Il n'y avait ici de différence que celle du petit au grand.
Je récompensai mal mon pauvre Antonio du divertissement qu'il m'avait procuré; loin de cesser de le taquiner, je lui dis que j'aurais acquitté les quinze ^ous par fois, si j'avais pensé qu'il y tînt beaucoup, mais puisqu'il s'était contenté de dix, qu'il n'y avait plus à y revenir. Et quoi qu'il fît, je ne voulus pas sortir de là. Il ne put s'en consoler de toute la journée : il ne chanta ni ne sifQa, et ne me nomma pas une seule fois excellence.
Le lendemain, il était fête. Je vais de bonne heure à la xnesse. Cette fois, je n'y suis pas seul. Le grand nombre
VBmSE. 165
d^ëglises » en Italie , fait que les jours ouvrables on n^y trouve guère de monde et souvent même personne : â m*est arrivé d'être auditeur unique pour trois messes qu'on disait dans trois chapelles.
Après Toffice, j'assiste au déjeûner des pigeons, grosse espèce de biset noir qui niche entre les jambes, sous les bras, dans la coiffure ou le manteau des nombreux saints qui ornent la façade de Saint-Marc. À certains moments du jour, on jette sur la place du grain provenant d'un legs fait en leur faveur. À l'heure dite, et sans se tromper d'une minute, ils s'y précipitent en masse pour recevoir leur pitance. J'ai retrouvé le même usage à Constantinople et quelques autres villes d'Orient, d'où probablement il a été apporté à Venise.
J'entre dans le palais ducal, je monte l'escalier des géants. Je vois la salle du grand conseil où est la bibliothèque et une suite de peintures aussi précieuses par le nom de leurs auteurs que par les grands événements qu'elles retracent. Jacques Tintoretto, Paul Véronèse, les deux Palma, le Titien, Giovanni Bellini, etc., ont déposé là à grands traits les souvenirs de la puissance de Venise, étrange contraste avec son humilité présente.
Cest dans la bibliothèque de Venise, riche de plus de cinq mille manuscrits, qu'est une mappemonde dessinée par un moine en 1460, et qui indique toutes les parties du monde alors connues. Une étude approfondie des manuscrits de Saint-Marc conduirait, je crois, à de précieuses découvertes. Si l'on en juge à la poussière qui les couvre, il y en a beaucoup qui n'ont jamais été ouverts depuis qu'ils y sont placés.
Je n'avais plus avec moi mon gondolier Antonio, qui, s'il me suçait le plus qu'il pouvait, avait du moins le talent d'éloigner de moi les autres moustiques, et je l'ai déjà dit, il semble qu'à Venise ils sortent de terre. En vain
vous vous croyez seul, dès que vous vous arrêtez il se dresse un corps humain entre vous et l'objet que vous voulez voir; trop heureux s'il n'y en a qu'un, car tout passant , dans ce cas , s'improvise guide , concierge , cicérone.
Ce fléau n'est pas seulement propre à Venise, on le "rencontre à peu près dans toutes les grandes villes d'Italie. Il a même gagné la Sicile et la Grèce. Combien souvent mon enthousiasme n'a-t-il pas été subitement glacé par l'intervention malencontreuse ou la description stupide de ces cruels démonstrateurs!
Quelquefois, espérant m'en débarrasser, je mettais une pièce d'argent dans la main du plus importun ; mais alors il croyait sa conscience intéressée à gagner son salaire, ou plutôt il regardait ma monnaie comme un à-compte et les arrhes du marché conclu entre nous. Si cette malheureuse idée lui venait, fort de ses droits, après avoir impérieusement écarté ses concurrents et pris légalement possession de ma personne, devenue ainsi sa chose, il s'attachait à ma poursuite. Alors, ni prière, ni rebuffade ne pouvait m'en débarrasser. En vain je voulais le faire taire, il parlait toujours, il décrivait, il commentait. De guerre lasse, je le laissais dire, et sa parole n'était plus pour moi qu'un bruit incommode dont je ne suivais pas le sens. Me croyant attentif , il s'en donnait à cœur joie , et quand j'ouvrais mon calepin pour annoter mes propres observations, il répétait lentement les siennes ainsi que quelqu'un qu\ dicte, persuadé que je les y consignais comme des oracles. C'était plaisir de le voir alors se pavaner devant les curieux qui, dans ces circonstances, ne manquent jamais de vous entourer.
Lorsque la satisfaction de mon homme était arrivée à ce point, je n'avais plus le courage de le détromper; je le laissais jouir de son triomphe , qu'il savourait à Taise.
Dans ce moment, il m'aurait demandé un diplôme de docteur ou d'historiographe que je ne le lui aurais pas refusé. J'en ai vu plusieurs si contents de la bonne opinion qu'ils croyaient m'avoir donnée de leur goût et de leur savoir, qu'après m'avoir conduit jusqu'à ma porte ils ne me demandaient plus rien, et recevaient comme un don volontaire la pièce supplémentaire que je me croyai» obligé de leur offrir pour le temps qu'ils avaient ainsi perdu à me suivre.
Je vais encore voir deux églises, c'est une ressource qui ne manque pas à Venise : temples, chapelles ou couvents, vous en avez toujours à portée. Pour ceci, étendez-vous dans votre gondole et laissez faire votre gondolier; de quart-d'heure en quart-d'heure il vous conduira à une cale de débarquement, où vous trouverez immanquablement un homme muni d'un bâton de la grandeur et de la grosseur d'une canne ordinaire et armé à un bout d'un petit crochet; c'est avec cet instrument qu'il fera arriver la gondole qui , sans lui , arriverait aussi bien et même mieux. L'usage est de donner deux sous à cet ofTicieux , ordinairement vieux et infirme, et on le fait avec plaisir. Ce crochet est ici la ressource des vieux marins, il suffit pour les faire vivre : c'est leur bâton de maréchal. Mais a leur suite est une série d'autres individus dont les droits à une rétribution, quoiqu'on la leur accorde également, m'ont paru moins légitimes.
Puisque nous en sommes sur les animaux parasites et les rongeurs de cette bonne ville de Venise, je veux, au risque de vous ennuyer, en achever la nomenclature. Pour donner une idée juste d'un pays, ce n'est pas assez d'en peindre les sommités, il faut aussi en faire connaître le peuple.
Quand vous avez payé l'homme au crochet, apparaît un autre personnage, gamin déguenillé qui, sans autrement vous en demander la permission, marche devant vous
168 CHAPHTRJS IX.
pour TOUS montrer le chemin du monument que vous allez Yoir, bien que Tédilice soit à dix pas et qu^il vous crèye les yeux. C'est encore deux sous que vous devez à ce soi-disant conducteur.
A la porte s'il fait beau, ou près du bénitier s'il pleut, stationne le cicérone dont nous avons fait le portrait. J'ai oublié de vous dire que son privilège de démonstrateur ne s'étend pas à l'église entière , et quand vous approchez de certaine place réservée arrive un bedeau ou un jeune abbé qui lui barre le chemin .et qui, ouvrant la balustrade d'une chapelle, écarte le rideau qui vous cache un tableau. 11 n'est ni plus beau ni meilleur que les autres , il l'est souvent moins, mais c'est une peinture miraculeuse. Elle ne guérit pas les malades et ne ressuscite pas les morts, mais elle tient en santé les vivants : voyez plutôt le teint frais du bedeau et du jeune abbé: c'est que ce tableau leur rapporte, bon an, mal an, en menue monnaie , une centaine de beaux écus , ce qui est une grosse somme à Venise. Aussi les tableaux miraculeux n'y sont pas rares.
Au bedeau ou à son acolyte succède un porteur de clefs qui, lui aussi, a toujours à vous montrer quelque caveau secret, une tombe, un saint, cnOn quelqu'objet de haute dévotion et curiosité.
Le sonneur, qui vous propose ses cloches et l'ascension de la tour, quand il y en a une, clôt la liste de ces ciceroni supplémentaires, pour lesquels le premier professe le plus profond respect et qu'il ne manque pas d'aller chercher quand 0 ne les trouve pas à leur poste. Seulement il vous glisse dans l'oreille qu'il ne faut leur donner qu'une piccola moneta, sachant bien que c'est autant de pris sur sa part.
Tous ces gens satisfaits, vous retrouvez à la porte votre gamin qui, avec le même cérémonial qu'à l'arrivée, vous
VBHISB. m
reeonduit jusqu'à Totre gondole. Comme la première fois, il se coBtente de deux sous, qu'il reçoit eu tous remettanl aux mains de Fhomme au bâton.
Celui-ci répète sa pantomine : il allonge le bras, pour lequel service vous payez encore deux sous. Alors il tous fait quelquefois la générosité de réveiller votre batelier sans vous rien demander, mais à la rigueur ce sont deux sous de plus que vous lui devez pour cette nouvelle peine.
Si j^entre dans ces détails purement financiers , c'est pour prévenir le voyageur qu'il doit, s'il ne veut pas à Venise se trouver dans un embarras continuel, se munir de beaucoup de sous, et ensuite de pièces du pays équivalentes à cinquante, soixante et quatre-vingts centimes. Pour peu qu'il en ait un petit sac suffisamment garni, il pourra voir quelque chose et recevoir beaucoup de révérences et de compliments. Ajoutons qu'il s'évitera aussi beaucoup de bile et de mauvais sang, choses dont il faut toujours se garer quand on le petit.
Dans la liste des dépenses indispensables, on ne doit pas oublier la catégorie des mendiants : on leur réservera environ le tiers du sac. Chaque monument, chaque église, chaque palais a les siens. Force étant, pour arriver jusqu'à l'édifice, de passer sur leur terrain , c'est-à-dire de traverser le quai, la rue, le pont, ou à défaut le parvis où ils se tiennent, il est juste de leur payer un droit de passage, droit tout aussi légitimement dû que celui qu'exigent les cheiks arabes quand on arrive à la zone de sable où ils ont établi leur tente et qu'ils appellent leur territoire. Si vous ne payez pas votre rançon , le mendiant vénitien, se regardant comme volé, pourra, à l'imitation du Bédouin son confrère, vous faire quelqu'avanie, non à coups de lance, il est trop délicat pour cela, mais à coups de langue: car si le digne homme est pauvre, il n'est certainement pas honteux.
no CHAPITRE IX.
Ma gondole me ramène au palais ducal, oii je m^informe des Plombs, prison placée dans les combles et que j'avais visitée autrefois. Ils n'existaient plus; on en a fait des greniers à lessive: triste fin pour des lieux si célèbres. Mais ils s'étaient rendus peu dignes de la confiance de l'autorité nouvelle. Les prisonniers modernes, plus inventifs ou plus amoureux de la liberté que ceux des temps passés, trouvaient toujours moyen de déloger sans l'aveu du concierge: on a donc cru plus sûr de transformer les caves en cachots noirs, dont les hôtes ne sont plus exposés aux velléités trompeuses d'une évasion devenue impossible. Ajoutons qu'à cela il n'y a pas grand mal, si, comme on me l'a assuré, on n'y met que des assassins et desL voleurs.
Quant au pont des Soupirs, il est toujours là, sournois, maussade. Le temps ne l'embellit ni ne le gâte, et j'y ai reconnu un petit lichen que j'y avais vu il y a longtemps ; il se portait toujours bien , mais il n'avait pas grandi de deux lignes.
Tniw <l In VbltienM,
Midi approchait : c'est l'heure où l'on ferme les églises et l'heure aussi où les jours de fête, à Venise comme k Gènes, sans trop se préoccuper du soleil, on va faire une promenade, en sortant de la dernière messe. Toutes les promeneuses se dirigeaient donc vers les arcades de Saint- Marc, et j'y fus arec elles,
L Lb pKTBifere chose qiie j'y iiperçois, ce. sont les pommes
■s à la brochf , qui m'avaient tant frappé à mon pre-
j'iurd'hui, car tout se perfectionne, on j
liei niiS8i l<^ '^■auï, seulement ou a soin que la broche
que les usages, comme les
pays: en Bretagne, j'y ai tu
li'liTre des bœufs.'
en moment. Ce n'est plus
•cédents; on s'y coudine
n'est un dimanche, ren
deux heures, le jardin des Tuileries. Ce n'est pas une fête populaire ; si le peuple est là , il n'y veut pas être peuple : c'est, comme à Paris, une sorte de solennité mitoyenne, réunion de beautés bourgeoises, astres hebdomadaires qui, retenus six jours dans les brouillards du ménage ou du négoce, viennent le septième étaler leur élégance dominicale. Reines des abeilles de l'industrie, repoussées par la haute classe où elles aspirent, elles s'éloignent avec dédain de ce peuple d'où elles sortent. Telle se compose, dans toutes les grandes villes d'Italie, la promenade du dimanche , et il en est à peu près ainsi partout. Celle d'après vêpres ou du soir offre quelque différence : nous en parlerons.
Quant aux hommes, il y en avait de toutes les nuances, étrangers ou régnicoles. Les uniformes foisonnaient. On y voyait aussi des moines, des abbés, mais moins qu'à Crênes et à Turin : Venise n'a jamais passé pour dévote.
C'était vivant, mais c'était froid : on se regardait beaucoup, on parlait peu, on ne riait pas. Ici, la ressemblance avec Paris cesse. Avec la France méridionale, le contraste était plus frappant encore : dans une telle cohue, à Marseille ou à Bordeaux, on n'aurait pas entendu Dieu tonner. Ici, on distinguait la moindre parole , si elle n'était pas dite à l'oreille.
De loin à loin , on voyait une légère ondulation , une espèce de sillage produit par des couples de femmes évitant les autres femmes, cherchant les groupes d'hommes et se glissant dans la foule comme des couleuvres dans un fourré, profitant ainsi de la presse pour échapper à l'œil investigateur d'une police ennemie des amours : tristes restes de ces célèbres courtisanes de Venise, de ces Phryné qui n'y sont plus qu'une tradition ! Pauvres créatures flétries avant l'âge, usées, fanées, fumées, on les prendrait pour les ombres de ces belles trépassées : ombres chassées
VEIH8B. m
de leurs tombes et que Dieu a condamnées à errer éternellement en expiation de leurs fautes.
Quant aux patriciennes qui, elles aussi, lorsque mon lichen commençait à croître, Tenaient à Saint-Marc recevoir les hommages de leurs nombreux adorateurs, en vain je les y cherche : les beaux jours et les belles nuits de ces temples de la galanterie, de ces cafés aristocratiques où chaque femme noble avait son trône et sa cour, ont disparu. Ces lieux chantés par les poètes et les romanciers, cités par les historiens eux-mêmes, car c'était de là que partaient souvent les arrêts de cette politique tortueuse qui se cachait sous le masque de la folie, ces salons, l^oins de tant d'intrigues et de passions brûlantes, ce théâtre d'une mascarade incessante, carnaval qui a duré six siècles, n'ont pas même laissé un souvenir. 11 y a encore des femmes à Venise, mais des Vénitiennes il n'y en a plus.
C'était du moins ce que je croyais et répétais en me réfugiant tristement vers un des coins de la place pour y soupirer à mon aise. Eh bien ! en ceci je me trompais , et toutes les joies de Venise n'étaient pas anéanties. Â gauche, vers l'une des arcades qui se rapprochent de l'église, sous une façade proprement peinte , j'aperçois un café ayant l'apparence de ceux que je pleurais. Là je distingue , à travers le vitrage , vingt dames dont l'ensemble m'offrait ce même type de race ou ce cachet de l'école, sur lequel on ne se trompe pas. Oui, c'étaient bien là les figures originales de ces tableaux qui firent si longtemps la gloire de la ville des doges et de ses peintres; enfin, c'était Venise ressuscitée. Toutes assises, comme autrefois, autour de tables de jaspe, les pieds sur des coussins, mi- ^udant, coquettant, jouant de l'éventail, elles étaient là, )>ien vivantes et parlantes. Je ne rêvais pas, je les voyais» je les entendais. Ma poitrine s'en dilata de satisfaction ; je me crus revenu aux débuts de la vie. Il me semblait ouïr
encore ces confidences du masque, paroles d'espérance ou fallacieuses amorces qui, tant de fois, avaient fait battre mon cœur adolescent.
tes dames étaient retrouvées, je n'avais plus d'inquiétude sur elles. Mais une chose me préoccupait encore : en vain je cherche ces innamorati si brillants, si empressés, si jaloux : pas un homme ne se montrait dans ce noble cercle.
Le scintillement des vitres qu'éclairait un rayon de soleil, m'empêchait de détailler les traits des dames et d'apprécier leur plus ou moins de fraîcheur. Mais j'ai déjà dit que ce n'est pas dans des couleurs vives ou rosées que consiste la beauté vénitienne ; c'est dans l'éclat desi yeux et l'élégance des formes : or, sous ce rapport, ce que je distinguai était satisfaisant. Mon impatience de juger du reste était donc grande; mais j'étais retenu par cette espèce d'intimidation qu'éprouve toujours un homme quand il va paraître devant une assemblée dont tous les yeux sont des yeux de femmes et des yeux qui le regardent. Je surmontai enfin mon émotion; j'ouvris la porte, et voyant une table non encore occupée, je me hâtai d'aller m'y asseoir.
Ainsi que je l'avais cru voir, ces dames étaient entre elles. Je m'en affligeai peu , m'étonnant seulement du changement des Vénitiens , naguère si renommés pour leur galanterie, et aujourd'hui si indifférents pour ce beau sexe qu'ils avaient tant aimé et qu'ils laissaient se morfondre dans la solitude. Dans ma prévention toute patriotique, j'en accusai encore la conquête, et le goût de la pipe que l'Allemagne avait donné à l'Italie. En effet, comment allier Tamour au tabac? Quelle douce parole peut-on dire avec un cigarre à la bouche? Quel charme peut avoir un soupir qui vous aveugle de fumée? Enfin, quelle figure aurait Adonis lui-même ôtant , pour baiser la main de Vénus , sa pipe de ses lèvres? Où la déposera-t-il? Est-ce sur la
ceinture de la déesse, ou entre les ailes de ses colombes?
En homme qui sait vivre j'avais, en entrant, salué collectivement tout le monde sans attacher mes yeux sur personne, mais j^avais hâte, en véritable gourmet de la grâce et de la beauté, de commencer mon analyse. Je me fais servir un sorbet et quelques pâtisseries , selon Tusage local. Ayant acquis ainsi mon droit de séjour , je porte ines regards autour de moi, en évitant ce qui aurait eu Pair d^une investigation ou d'une indiscrète curiosité.
Le premier groupe était composé de beautés un peu mûres : à cela , rien d'étonnant , toutes les femmes ne sauraient être jeunes, et les jeunes ont des mères et des tantes. Mais, en parcourant des yeux les autres tables, je vis qu'il en était ainsi partout et que j'étais probablement au café des mères et des tantes, voire iji^êmc des aïeules.
Alors j'eus une étrange hallucination : il me sembla que, par l'effet d'une de ces combinaisons que tous les hommes ensemble ne pourraient faire et que le hasard fait tout seul, je me retrouvais au i^iilieu, non pas des descendantes, filles ou petites-lilles de ces fleurs du printemps d'autrefois, mais en présence de ces fleurs mêmes. Or, comment toutes étaient-elles réunies en ce lieu? Comment vivaientelles encore? Dans ma stupeur, c'étaient là les questions que je me faisais sans oser y répondre. Etais-je dans la ville des ombres, ou le jour de la résurrection était-il arrivé? Alors que la tombe est traîtresse pour les femmes! Que les années de suaire vieillissent ! Comme elles étaient changées !
Je ne sais où m'auraient conduit ces réflexions, quand entrèrent deux dames un peu moins endommagées que les autres. En voyant toutes les places prises, elles parurent assez contrariées. Déjà les premières se serraient pour leur ménager un coin de leur table , lorsque je leur off'ris la mienne , ou peut-être la leur , car probablement encore
chaque notabilité a , dans son café d'habitude , sa place réservée. Quoi qu'il en soit, elles acceptèrent mon offi-e et vinrent s'asseoir près de moi en me remerciant.
Des remerctments elles passèrent à ces demi-interrogations que les Italiennes, en ayant Pair de prendre intérêt à TOUS, sont si habiles à poser quand elles veulent satisfaire leur curiosité. Or, un Français éveille toiyours la leur, on peut même dire qu'il l'éveille à peu près partout, chez les hommes comme chez les femmes, et ceci parce qu'avec le Français, naturellement g;pbe-mouche, expansif, bavard et toiyours disposé à voir un ami ou une conquête dans la personne qui l'écoute, on apprend ordinairement quelque chose , ne fussent que ses propres affaires que « toiyours aussi, il est pressé de vous conter. Tandis qu'avec les Anglais, les Allemands, etc., plus réfléchis ou moins prompts à faire db recevoir des avances, on en est souvent pour les siennes.
Quant à moi, je suis bien de mon pays sur ce point; autant chez moi, fidèle à mes idées d'ordre et de travail, j'évite de faire de nouvelles connaissances, autant je les accepte facilement quand je suis en voyage. C'est que pour savoir quelque chose de Tendroit où l'on passe, ce n'est pas as$ez d'en regarder les murs, il faut y entendre les gens. Or, c'est pour les gens que j'y viens plus encore que pour les murs, et une fois en route je me fais non-seulement badaud, mais commère. J'en ai déjà averti le lecteur et je Fen préviens encore, afin qu'il en reste là s'il ne l'est pas un peu lui-même et s'il craint les commérages, car ils ne lui feront pas faute ni dans ce chapitre ni dans les autres.
Mes deux voisines étaient de la connaissance des autres dames, de façon qu'en moins d'une demi-heure j'étais en échange de prévenances avec tout ce cercle féminin dont l'entrain qui n'excluait pas le bon ton me fit bientôt oublier Page. Il était facile de voir aux manières de ces
VBNISB. 177
femmes et à kur mise qu^elIes appartenaient à la haute classe. Des laquais en livrée, qui les attendaient à la porte, me confirmaient dans cette opinion.
Ces dames, je m'en aperçus bientôt, étaient fort au fait des cancans de Venise ; le prochain jouait un grand rôle dans leur causerie, qui notait pas toujours précisément charitable. Malheureusement je n'avtiis pas la clef de toutes ces malices, souvent dites en vénitien d'une façon probablement assez piquante, puisqu'elles étaient suivies d'un rire unanime. Je m'y joignais de confiance : il faut rire avec ceux qui rient sous peine d'être regardé comme un sournois et presque un ennemi. Au surplus, je le faisais sans effort; leur gaîté était communicative, et pendant plus d'une heure que je restai je ne fus pas un seul instant fatigué de leur gentil babil.
Je me levai enfin et pris congé par une respectueuse salutation à laquelle répondit un addio général, accompagné d'une grande agitation d'éventails voulant dire : ne nous oubliez pas et revenez nous voir. J'y serais assurément retourné si j'avais prolongé mon séjour à Venise, car il était difficile de trouver une réunion de femmes de meilleure humeur et plus convenablement polies.
Telles sont les italiennes : elles laissent peut-être, comme ménagères, quelque chose à désirer, mais pour l'agrément de la société, pour leur gracieuseté et leur prévenance envers tous, jeunes ou vieux, riches ou pauvres, et cela sans grimace, sans arrière-pensée, sans autre désir que d'être agréables à celui qui veut l'être lui-même, elles n'ont pas leurs pareilles au monde. Les Anglaises sont plus instruites, les Françaises plus brillantes, les Allemafidcs plus aimantes, mais ces qualités elles les gardent pour quelques-uns ; elles sont plus exclusives, plus capricieuses, elles ont leurs jours. Tandis qu'une Italienne, quels que soient l'heure et le lieu, quelque étranger ou
indifférent que vous lui soyez , si tous vous adressez à elle avec convenance, vous la trouvez toujours prête à vous écouter et à vous répondre. C'est la bonne et douce nature de la femme qui , parce qu'elle est femme , croit qu'elle est faite pour nous plaire, comme nous sommes faits pour l'aimer- Elle ne nous aura vu qu'un quart-d'heure, elle ne nous verra plus jamais, mais elle ne veut pas que ce quart-d'heure nous laisse un mauvais souvenir d'elle : elle veut que durant ce quart-d'heure, nous ayons en elle vu une amie. Ce caractère est propre aux vieilles comme aux jeunes, à la grande dame et à la grisette. Dans mes voyages , je me suis trouvé en contact avec des Italiennes de tout âge et de tout rang: eh bien! je n'ai jamais, parmi elles, rencontré ce qu'on appelle une chipie.
Quant à la facilité de mœurs qu'on leur reproche, elle a été exagérée jusqu'à la calomnie. Je suis convaincu qu'il y a autant de bons ménages en Italie qu'en France et en Angleterre. Les Italiennes coquettes, ou ce que nous nommons rouées et menant de front plusieurs intrigues, sont fort rares : elles peuvent avoir un amant, mais non deux. Sans doute la jeune fille, emportée par la fougue d'une imagination romanesque et le désir précoce d'obtenir sa liberté en se mariant, se laissera facilement abuser, et il est prudent de veiller sur elle; mais ceci n'a qu'un temps; et cet époux trouvé, si lui-même lui reste fidèle, elle ne le trompera pas : en Itahe, comme partout, l'inconduite de la femme est presque toujours la conséquence de celle du mari.
Il faut donc se méfier du récit de ces conquérants qui n'ont fait que se montrer pour vaincre. Ils auront rencontré des femmes accueillant leurs gentillesses , leurs compliments, leurs déclarations même; ep Italie « une déclaration française ne tire point à contaj^oence , et
vous pouvez la faire en présence du père ou du mari : on la considère comme une formalitë de notre code de galanterie, sorte de devoir que nous nous imposons envers toute femme que nous avons rencontrée plus d'une fois. Dès lors , qu'une Italienne reçoive nos soupirs , nos serments, nos lettres même, cela ne prouve pas qu'elle nous aime et qu'elle va nous sacriûer son époux ou son amant : cela annonce seulement qu'elle ne veut pas nous désobliger et nous priver du plaisir de lui dire qu'elle est belle.
Si donc vous vous en tenez à votre amour verbal et vos ardeurs épistolaires, vous continuerez d'être au mieux avec elle et tout son entourage ; mais si vous voulez aller plus loin, il arrive un beau matin qu'elle vous fermera sa porte.
Que les séducteurs se le tiennent pour dit: les Italiennes aiment à far l'amore; mais faire l'amour, pour elles, n'est pas se jeter à la tête du premier venu. C'est seulement faire avec lui assaut de gracieuses paroles, ciarlare ou babiller sans plus. Et dans ce ciarlare sont compris les soupirs , les serments , les déclarations françaises tutte corbellerie, autrement dit: fadaises.
De la à la passion, il y a loin. L'Italienne en amour est prompte à se décider, l'amour la prend comme une Oèvrc chaude: Sono enamorata^ vous dira-t-elle. Qu'a donc à faire ici un séducteur? Elle n'attend pas qu'on la séduise; si elle veut l'être, elle vous le dit; et quand elle vous le dit, elle l'est déjà : elle vous aime. C'est à peine si elle vous demande si vous l'aimez ; cela va sans dire, puisque vous avez pu lui plaire.
Je le répète donc, il n'y a que peu ou point de rapport entre le don de son cœur et celui de son esprit, ou ce commerce de bons procédés et de gentilles paroles qui ne sont à ses yeux que de la monnaie courante, et qu'on doit à quiconque vous la présente en échange de mêmes valeurs.
180 CHAI4TBE X.
Je fus étonné en sortant du eafé de trouver la place yîàt : c'était rheure des yépres pour les uns, de la^sîeste pour les autres. Les Anglaises seules tenaient bon. rf retrouYai ce même groupe de miss que j'y avais vu le matin, vu la veille, vu partout, non-seulement à Venise, mais à Gènes, à Turin, etc., et qui me semblait être toujours le même. Si les demoiselles anglaises n'ont pas le secret de se multiplier ou de se transporter par le télégraphe électrique, il faut qu'il y en ait énormément au monde : pas une promenade, pas un théâtre, pas un musée, enfin pas un hôtel où je n'en aie trouvé, et toutes avec une ombrelle, un album ou une tasse à thé à la main; et chose non moins fantastique, toutes à marier. Oui, on réunirait tous les célibataires d'au-delà et d'en deçà des monts, qu'on leur trouverait à chacun une femme parmi les Anglaises qui voyagent.
Celles que je vois en ce moment, arpentant la place Saint-Marc, sont absolument comme celles de toutes les autres parties de la terre, couplées deux à deux, trois à trois, conduisant parfois quelque chose qui ressemble à un petit frère ou à une jeune sœur; ou bien encore précédant une maman équipée comme ses filles, souvent si fraîche et si potelée qu'on la croirait aussi à marier, si le gentleman son époux n'était pas là derrière.
Ce qui n'est pas moins caractéristique, c'est que parmi ces palombes d'outre-mer, vous n'en trouverez pas une laide, pas une qui ne soit rose et fraîche ; et si toutes ne sont pas des beautés accomplies, il n'y en a pas une seule qui soit disgracieuse et qui n'offre, avec une taille le plus souvent bien prise, une mise propre et des mains blanches. C'est précisément cette uniformité qui vous agace et même vous fait peur : on craint de s'attacher à une femme qui ressemble à tant d'autres, et qui vous expose ainsi à une foule d'erreurs sans qu'on croie être infidèle.
VENlfflS. 181
11 est Trai qu'à Venise le danger est moins grand qu'ailleurs ; les contrastes sont trop bien tranchés. Rien ne ressemble moins à «ne Vénitienne qu'une fille d'Albion : ma ne les croirait pas de la même famille humaine. Ce n'est donc pas ici qu'on peut se tromper.
Qudqnes polissons déguenillés partageaient, avec les Anglaises, la possession de la place et les abords du café. Couchés sur les tables et les chaises abandonnées, ils y ronflaient ou y secouaient leurs puces pour que chacun en eût sa part C'est là tout ce qui reste de l'ancienne égalité républicaine. Le gamin représente ici le peuple souverain : il est le roi de Venise, comme les chiens le sont de Constantinoi^e.
Partout les infiniment petits échappent aux efforts du pouvoir, quelque grand qu'il soit. Tous les peuples réunis par une haine et une intention communes , après des siècles d'une guerre incessante, secondée par tous les efforts de l'intelligence et l'emploi du fer , du feu , du poison, des machines et des engins de toutes sortes, n'ont pu encore anéantir ni même diminuer d'une manière sensible la redoutable engeance des rats et des souris. Il en est de même des polissons de Venise : le doge, le conseil des Dix, les inquisiteurs d'Etat avec leurs alguazils, leurs sbires , leurs condottieri, leurs bravi, y avaient mis les ponces. L'Autriche, avec ses canons, ses forteresses, ses commissaires et ses armées, n'a pas été plus heureuse, et les gamins y régnent plus despotiquement que jamais. Us ont même étendu leur puissance sur l'église, qui, comme les autres, a courbé la tête devant eux. Je vous en donnerai bientôt des preuves toutes matérielles.
De loin à loin , au milieu de ces indomptables voyoux
qu'on a fini par accepter, ainsi qu'on l'a fait du choléra,
comme une plaie envoyée par Dieu, de vieux officiers
hongrois on croates, qu'à teur immobilité on aurait pu
i8ft chapube X.
prendre pour les enseignes de quelque cabinet de figures de cire, fumaient silencieusement leur pipe. Leurs figures placides paraissaient pourtant se contracter par moment, agacés qu'ils étaient des mouvements sautillants des miss et de leur passage continuel ; mais ce n'était qu'un éclair, et bientôt ils retombaient dans cette sorte d'extase propre à tous les fumeurs et qui les fait ressembler au chat qui se lèche ou au bœuf qui rumine.
L'heure du dhier me ramène à l'hôtel. Je trouve à table nombreuse et brillante compagnie : des dames allemandes, françaises, italiennes ; mais là encore les anglaises étaient en majorité. J'en comptais une demi-douzaine en compagnie de trois gentlemen qui, pour* se mettre en appétit, s'abreuvaient de porter, que le soleil d'Italie rend aigre et détestable, mais que l'Anglais y trouve bon parce qu'on le lui fait payer six francs la bouteille.
Ce grand rassemblement de convives exotiques avait piqué d'honneur le cuisinier qui nous servit un fort beau dîner; les trois ou quatre plats dont je mangeai, nombre que je ne dépasse guère , me parurent excellents. Il n'en était pas de même du vin : je voulus en essayer encore ; à la première gorgés je m'arrêtai. Je ne m'imagine pas comment on peut se résigner à cette horrible boisson qu'on appelle vin en Italie. Depuis que j'avais dépassé la frontière française j'en avais fait le sacrifice et je m'étais mis à l'eau,' mais ici elle n'était pas de beaucoup supérieure au vin, et soit réalité, soit prévention, je lui trouvais un bouquet de lagunes.
Le dîner fini, je retourne à Saint-Marc. La foule recommençait à y arriver: des dames très-parées ont remplacé sur les chaises des cafés les enfants déguenillés. Sur les tables où reposaient leurs bonnets gras resplendissent des ]dateaux dorés et des cristaux que remplissent des fruits candis et ces préparations glacées si appétissantes et si
bonnes en ce pays. Les vieux ofQciers fumaient toujours; les jennes, en uniformes blancs ou gris d'une irréprochable propreté , mais d'une coupe peu flatteuse , faisaient par ordre, diton, la roue autour des héritières. C'est ainsi qu'on voudrait rapprocher les deux races et germaniser Venise. T réussira-t-on? Je n'oserais le promettre. Ces jeunes gens s'y prennent mal, et l'ordre du jour aurait dû leur apprendre à faire l'amour. Pour arriver au cœur des filles, des sœurs et des nièces, il faudrait un peu ménager les papas et les oncles, et ne pas marcher sur le ventre des frères. Or, la différence de vainqueur à vaincu se fait ici, peut-être parce que les vainqueurs ont moins peur, bien autrement sentir qu'à Milan. Allant, venant, poussant, coudoyant ou bousculant tout ce qui se trouvait sur leur passage, ces guerriers immaculés semblaient abuser un peu de la mansuétude vénitienne. Ah ! que cette Venise allemande ressemble peu à la Venise de l'histoire. Qu'est devenue sa richesse? Qu'est devenu son orgueil? Sa gaîté même, dernière ressource des peuples qui tombent, a disparu : dans cette foule je n'ai pas vu une seule figure souriante , pas entendu un seul accent de joie , un seul éclat de rire. Comment rirait-on sous dix pièces de canon chargées à mitraille, prêtes à balayer la place au moindre soupçon et sur un simple signe d'un commandant de poste! Oui, qu'un homme ivre, ou insensé, ou malveillant crie: vive V Italie I vive la Liberté! et à l'instant même le canon tonne. En face de ces gueules dont je vois la gargousse et la mèche fumante, chantez donc gens de Venise ; chantez , dansez , amusez-vous. Et vous mes gentilles dames, répondez aux œillades de ces gracieux scridats.
En outre de la tyrannie du salpêtre et des baïonnettes, il en est une autre moins lourde en apparence, mais non moins funeste et beaucoup plus sotte: c'est celle de la
mode. Vous êtes dans Saint-Marc , oui, voici son temple, ses palais, ses ogives, ses fresques, ses mosaïques, seg bronzes, ses marbres, ses statues; mais $i vous dëtoumex un instant les yeux de ces monuments , si vous ne regardez que la foule, c'en est fait, Venise a disparue Dans ces hommes en paletot ou en habit noir étriqué, dans ces femmes en chapeau parisien, en robe parisienne, en mantelet parisien, dans ces enfants transformés en Ecossais, en Albanais, en Polonais, enfin dans toutes ces figures plus ou moins grotesques extraites de nos journaux de modes, vous ne voyez, à la gaîté près, qu'une copie décolorée de ce que vous rencontrez tous les jours dans nos villes de province. Oui, le niveau de la mode est aussi destructeur que celui du sabre ; il fait couler moins de sang, mais il détraque plus de cervelles. Hélas ! mode stupide, mode qui a voué notre génération à la laideur et au ridicule, et qui la montrera aux siècles futurs comme un triste exemple de Faberration du goût et de la folie humaine, qu'as-tu lait de Venise? Que sont devenus ses nobles costumes , ses manteaux, ses toques et ses plumes ? Où sont ses ca* valiers aux armes d'or, ses écuyers, ses pages, ses poètes, ses barcaroUes et ses chanteurs?
Mais de ceux-ci il en est encore. J'en entends les derniers soupirs poussés, comme le râle d'un mourant, par le violon criard de ce malheureux à la voix fél^ qui vient, entre deux couplets, nous prier de jeter un sou dans son chapeau crasseux. Oui, voilà tout ce qui nous reste de k Venise mélodieuse, de la Venise de perle et de soie, de la Venise amoureuse et folle !
M'animant de mon indignation , j'allais , comme le prophète , crier ana thème et maudire Jérusalem, lorsque le groupe des miss vint à repasser: leur douce et limpide physionomie me remit du baume dans le sang. Je les avais trouvées monotones ; maintenant je les trouvais
adorables, et, dans mon enthousiasme, j^aarais été tomber à l»irs pieds. Oui , celles-là ont du cœur ! Elles ne sacrifient pas la patrie à Téiranger ; elles conservent leur tournure nationale et assez de leur costume pour que partout on les reconnaisse. Vivent les Anglaises! God saoe the miss! Ce sont elles qui donneront le signal de rinsurrection contre le tyran de leur sexe, contre le bourreau du nôtre, contre cette mode, infernale sorcière qui nous a transformés en bétes , pis encore , en mannequins. Oui, ce sont les Anglaises qui, comme Ulysse, nous rendront notre forme humaine, et, par leur exemple, feront reprendre aux femmes de tous les pays le costume et les couleurs de la patrie. Je vote une statue à la pre* mière qui lèvera Pétendard de Témancipation, en brûlant son chapeau parisien.
Cependant, tout en rendant justice aux Anglaises, j'avais été trop prompt à me prononcer contre Venise et à la croire coupable de son suicide : il n'était pas encore consommé; un reste de vie est en elle. Si la mode était maîtresse de la place, elle ne Tétait pas des alentours. Déjà j'avais retrouvé un échantillon de ses anciens cercles aristocratiques ; j'allais découvrir aussi des traces de ses traditions populaires.
Voyant qu'une partie des promeneurs se portaient sur le quai des Esclavons, je m'y rendis, et alors, à mon grand ébahissement, je me trouvai, comme par miracle, transporté dans un autre monde. Jamais, dans une même ville et à quelques cents pas de distance, je n'ai vu un contraste plus frappant. Là, j'étais à Paris. Ici, je me retrouve à Venise et entouré de son vrai peuple. Sans doute ce n'est plus la cité superbe des Dandolo et des Falieri, la souveraine de l'Adriatique, la ville des prodiges et des joies famtastiques ; celle-là, nous l'avons dit, est morte et bien morte; nous ne retrouvons ici que la Venise populaire.
mais elle a toute sa couleur : quand une nation se transforme, ce n'est jamais la queue qui commence; il en est même chez qui elle ne se transforme jamais.
Le sujet de la réunion était la procession du porpti» Dùmini, remise par suite du mauvais temps. Malheureusement j^arrive trop tard et je ne vois défiler qu^une partie du cortège. Restent les reposoirs, vers lesquels se porte une nombreuse populace qui veut les admirer de près.
Je me plaignais qu*il n'y avait pas de femmes à Venise ou qu'on n'y voyait que des hommes. Ici , c'était le contraire : les hommes avaient disparu. Le torrent était presque exclusivement féminin, et j'étais ballotté par un flot de jeunes filles qui me faisaient décrire des courbes et des zig-zag, suivant qu'elles étaient poussées elles-mêmes par un autre flot. Malgré mon entourage, qu'un poète aurait comparé à une corbeille de fleurs, j'aurais, toute poésie à part, préféré être ailleurs. La chaleur était excessive. Je craignais peu d'étouffer, car je dominais de toute la tête ce troupeau de vierges , mais la poussière de la rue et les émanations d'une transpiration toute méridionale que provoquaient la presse et le flux et reflux de cette mer vivante, ne me permettaient pas de goûter mon bonheur. J'aurais donc préféré admirer ces beautés à distance, maiis il fallait bien en prendre mon parti. Chaque fois que , croyant voir une ouverture , j'essayais de m'échapper à droite ou à gauche , elles réclamaient hautement contre cette tentative qui, en rompant la ligne droite, arrêtait le mouvement d'ensemble et la marche en avant. Puis, quand résigné, je m'abandonnais de nouveau au torrent, elles pouffaient de rire, heureuses de faire faire, à moi qu'elles tenaient pour hérétique, la procession malgré moi.
Nous arrivâmes ainsi jusqu'au reposoir, déjà abandonné des prêtres, et contre la balustrade duquel je me trouvai appuyé. Cela me laissait librement respirer par^-devant,
VENISE. isr
et je humaîs, non sans un certain bonheur, ce qui restait d^encens dans les draperies du baldaquin; mais si ma face était en sûreté, il n'en était pas de même du reste : mon dos surtout était exposé à de furieuses attaques. Il semblait que ces curieuses jeuAes filles yonliisscnt voir à travers.
Ce n'était pas tout : crainte d'être rejetées de côté par les oscillations de la foule, elles ne se faisaient pas faute de se cramponner à mes épaules, à mes bras, à tout ce qui donnait prise à leurs mains: à quoi ne s'accroche-t-on pas dans la tempête? J'étais devenu, pour me servir d'un terme de marin, une bouée de sauvetage, un corps mort. Je pouvais résister au roulis, mais je comptais moins sur les amarres, et je craignais qu'à force de secousses ces nacelles volages ne chassassent sur leurs ancres et que les basques de mon habit, trop faibles pour tant de mains, ne cédassent à leurs efforts.
Une autre peur me talonnait: c'était celle que la balustrade peu solide, contre laquelle je m'appuyais, ne tînt pas longtemps, et que je n'allasse faire la culbute sur l'autel avec une couple de demoiselles.
Ajoutez que ces diablesses, bien loin de compatir à mon embarras et aux efforts que je faisais pour les préserver d'accidents , car j'étais parvenu à en faire passer dans l'enceinte deux à trois des plus remuantes, continuaient à se moquer de moi et à m'apostropher de petites phrases qui m'avaient bien l'air d'épigrammes. Mais le moyen de s'en fâcher! C'était en pur vénitien, et elles riaient de si bon cœur, qu'en vérité je me faisais scrupule de troubler leur joie.
Cependant la presse, qui augmentait toujours, rendait de moment en moment ma position plus critique. Enfin, je vis un moyen de m'en tirer : le derrière du reposoir paraissait moins embarrassé de curieux; je pris mon temps pour enjamber la balustrade, et en deux sauts
je me trouvai de Fautre côté. Bonsoir, mesdemoiselles; que Dieu vous conserve ! Mais qu^il me prive de ma part de paradis , si jamais je me glisse dans votre gmcieux cortège ! Pour la vie, je renonce à vous suivre à la procession.
Hors de presse, je pus voir de quoi se composait cette masse. Il y avait, dans le nombre, des figures fort piquantes: des cheveux bien noirs, des yeux plus noirs encore et passablement éveillés, leur donnaient un certain charme ; mais la beauté , la vraie beauté était rare ; et, comparativement, la laideur, l'excessive laideur s^y montrait dans une proportion effrayante : le type redouté de mes chambrières se dressait partout devant moi.
Craignant d*étre repris dans la bagarre, je me réfugiai derrière une grille entr'ouverte : c'était Feutrée d'un jardin public, promenade établie dans un isthme des lagunes et qui ne ressemble à aucune autre.
Près de là est Farsenal que je devais visiter le lendemain. Je ne fus pas fâché d'y retrouver ma gondole, car ces poussées de la foule m'avaient horriblement fatigué.
Revenu, pour la quatrième fois, à la place Saint-Marc, j'y revois la société à chapeaux, à laquelle s'étaient jointes quelques belles échappées de la procession et attirées par la musique d'un régiment autrichien jouant, devant des pupitres éclairés par des lanternes, des polka, des redowa, des walses : c'était fort dansant, mais personne ne dansait.
Durant ce voyage , je n'ai vu, en Italie, danser qu'au théâtre. Dans mon jeune temps, on y dansait partout, bien qu'on s'y battît aussi partout, car nous étions en pleine guerre : la danser et les combats ont toujours été bien ensemble, et c'est en dansant que beaucoup de peuples de Fantiquité et aujourd'hui encore des peuplades américaines entrent en campagne.
A neuf heures et demie , heure où commence Fopéra ,
je me dirigé vers le théâtre San-Benedctto , sans guide ni gondf^. Cétait la première fois que je m'aventurais ainsi le soir dans Venise ; on m'avait dit que la salle était k deux pas et que je n'avais qu'à suivre tout droit Je ne sais comment cela se fit, ou si ces deux pas étaient d'une dimension insolite, mais je n'ai jamais suivi une ligne droite par tant de tours et détours, et j'avais marché pendant une grande demi-heure et demandé vingt fois mon chemin sans avoir encore achevé mes deux pas ni découvert cet introuvable théâtre.
J'y arrive enfin, mais dans quel état? Ereinté, rompu, et pour comble de malheur, n'y pouvant trouver ni une loge, ni une stalle, ni un banc, ni une chaise, m un tabouret; tout était pris, sauf le coin d'un maudit parterre debout où j'ai posé pendant deux heures, tantôt sur une jambe, tantôt sur une autre, disant à toute minute : je n'en peux plus, je m'en vais, et restant toujours, retenu que j'étais par des accens vraiment délicieux.
On jouait Mose. Une première chanteuse. M'* Barbaranini, femme d'un grand talent; une seconde, M"* Luisa Marselli , de Bologne , beaucoup plus jeune et qui valait la première; un ténor espagnol, Emmanuele Carryon, d'une Yoix et d'un talent également remarquables ; une basse et un baryton non moins bons ; des chœurs excellents et un meilleur orchestre: tout ici concourait à former un ensemble comme j'en ai rencontré peu, même à Paris.
C'était la dernière représentation, aussi n'ai-je jamais TU jeter tant de bouquets, tant de couronnes; on aurait pu en remphr une gondole. Après les bouquets vinrent les sonnets. Il y en avait pour les deux chanteuses, pour le ténor, pour la basse et le baryton, pour les chœurs, pour l'orchestre, etc.
Cependant, il était minuit et demi, et je n'étais pas peu inquiet sur le moyen de retrouver ma route dans ce laby-
rinthe inextricable. Â Venise, il n'y a pas de fiacres, et dans ces quartiers point de gondoles. Je craignais, non les voleurs, mais les patrouilles autrichiennes, qui, lorsqu'on leur demande le chemin, vous conduisent en prison. Je m'adresse à un cavalier de bonne apparence, le priant de m'indiquer la voie qui conduisait à Saint-Marc et à Fhôtel de l'Europe. Il me dit qu'il allait lui-même de ce côté, et que si je voulais, nous ferions la route ensemble.
Me voici donc cheminant avec mon nouvel ami, qui était un homme de savoir, un professeur probablement. La conversation ne tarit pas jusqu'à ma porte, où il voulut bien me déposer.
Ma journée avait été bien remplie, j'avais gagné le droit de dormir. J'en profitai.
Veiiw, MB pciple et lei aaitm.
Je suis éveillé par la pluie. Ty comptais : depuis mon ' départ d'Abbeville , jamais deux journées entières ne se sont écoulées sans une averse. Je n^en vais pas moins prendre un bain.
De là, je me rends à la police pour retirer mon passeport, car je songeais au départ. Malheureusement, j^arrive à rheure du déjeûner du commissaire, et les commi6saires autrichiens déjeûnent fort et longtemps , ce dont je m*a> perçus d'autant mieux que moi-même je n^avais rien pris. Enfin, mon homme parut et me donna mon eœeat, et ceci sans me rien demander. Cest une justice à rendre aux agents de FAutriche: ils sont désintéressés. Il n'en est pas toujours ainsi de ceux des autres puissances, grands tireurs de bourse pour la plupart.
Cest rinstant d'en dire deux mots. A Paris, dans toutes les ambassades , après m'avoir M% payer mon droit
m CHAPITRE XL
de départ , on m'assurait que je pouvais aUer jusqu'au bout du monde sans avoir un sou de plus à débourser. Cependant, je n^en ai pas moins été soumis de nouveau à ce même droit partout où je me suis arrêté, ne fût-ce qu'un jour. Les agents consulaires de Venise regardaient comme nuls les visa de ceux de Milan, de même que ceux-ci tenaient pour parfaitement inutiles les apostilles des consuls de Turin, qui ne voyaient qu'une superfluité et presque une escroquerie dans celles de leurs collègues de Gênes.
Ceux-ci, de leur côté, auraient cru manquer à leur dignité, voire même à leur devoir, en considérant pour quelque chose les laisser-passer de Paris, qui n'étaient, disaient-ils , qu'une simple formalité préparatoire pour autoriser le visa d'entrée de ce premier port d'arrivée, visa le seul bon et valable, le seul ayant une qualité indélébile et suffisante pour faire le tour du monde sans réclamation aucune.
Vous avez vu ce qu'il en était , comme vous verrez bientôt ce qu'il sera de ces dernières promesses. Hélas ! les dernières ici ne sont jamais les bonnes, et la vérité est qu'en arrivant chez les Turcs, beaucoup moins Turcs que ces représentants des nations chrétiennes , j'avais déjà dépensé cent cinquante francs en paraphes dont, il faut le dire, la moindre partie avait été payée aux chancelleries de France , lesquelles ne perçoivent que deux francs pour leur signature et leur cachet. Mais il n'en est pas de même des autres et spécialement de celles de Rome, qui se font payer cinq, six ou huit francs, suivaat leur humeur ou la nature de leur encre. Peut-être aussi les intermédiaires, courriers ou valets , sont-ils ici pour quelque chose ; mais d'un côté ou d'un autre, il y a abus. ' Ainsi échappé, quoiqu'un peu écorché, des griffes consulaires, je vais voir encore des églises: j'ai dit qu'à Teirise il y en anrait tonjours à voir. Je eommeace pn
VENISE. in
Santa-Maria, puis Saint-Pierre et Saint-Paul, où sont les mausolées de dirers doges, dont Tun est à cheval foulant aux pieds ses ennemis. Etrange occupation pour un chrétien à r^Use: ce doge-là ne disait pas son PaUr.
Cette église renferme de magnifiques sculptures. JTy remarque un vitrail, le plus grand que j^aie vu. L^une des chapelles, celle dd RosaHo, est d'une richesse extraordinaire.
Je visite encore les palais Michali et Calcagna, mais c'est pour racquit de ma conscience. J'ai assez de palais comme cela, non qu'ils ne soient fort beaux, mais c'est qu'on se lasse du beau comme du reste, et peut-être plus vite encore, car le vrai beau est rare; dès-lors, tout ce qui l'est a un air de famille, et l'on finit par croire qu'on admire toujours la même chose. J'ai déjà dit qu'il n'y avait rien de monotone comme l'admiration et d'ennuyeux comme un adorateur perpétuel. Demandez plutOt aux reines qui ont des sujets, et aux femmes qui ont un époux ou un amant de cette espèce contemplative. Aussi est-il beaucoup de monuments, de chefs-d'œuvre méme^ que Ton va voir non pour le plaisir qu'on s'en promet, mais seulement pour dire je les ai vus : et pourquoi veuton les avoir vus? Est-ce pour y recueillir une inspiration, une idée? Non. C'est pour échapper à cette phrase banale toujours suspendue, comme l'épée de Damoclès, sur la tète des malheureux touristes; cette phrase qui, par la peur ^'elle leur inspire, en a tué des douzaines et en tuera plus encore, en les forçant à marcher quand, harassés, fourbus, brisés, ils n'ont besoin que de repos; cette plirase, formule usée d'un égoTsme étroit, qui n'a d'autre bat que de procurer au bourreau qui nous la jette une jouissance d'orgueil , en noutf donnant un regret ; ce reproche, enfin, qui s'exprime à peu près ainsi:— Quoi! ▼ou B'aves pas vu cela? Mais e^est ce «pi'il y a de plus
t94 CHAPITRE XI.
beau en Italie! Vous êtes donc insensible à Part? Pour TOUS éviter une légère fatigue, un jietit déplacement « négliger de voir un tel chef-d'œuvre ! Ah ! c'est impardonnable ! — Oui , voilà ce qu'on vous dira et voilà ce qu'on craint. Là-dessus, on va, on court, on s'éreinte, et quand, à moitié mort, on a, d'un œil distrait et mécontent, considéré le chef-d'œuvre : — Quoi ! ce n'est que cela, murmure-t-on, vraiment ce n'était pas la peine de se déranger! J'aurais mille fois mieux fait d'écrire sur mon agenda: je Vai vu, ce qui ne m'aurait coûté qu'une minute et deux traits de plume, et au bout du compte serait revenu au même. — Malheureusement, c'est à quoi je n'ai jamais pu me décider, et je me le suis souvent reproché comme une faiblesse.
En outre du scrupule, je ressentais aussi quelque chose qui ressemblait à la peur: peur et conscience, cela se touche, et il est bien des personnes qui prennent Tune pour l'autre. Or, il faut en convenir, l'improvisation n'est pas aujourd'hui sans^péril: les temps sont durs pour les menteurs. Les chemins de fer leur ont fait presqu'autant de tort qu'aux voleurs. C'est aussi par-là qu'on les attrape. Le tableau des heures des convois, celui du départ des paquebots à jour fixe, méchamment rapprochés du journal de tel narrateur étourdi, des dates de ses aventures, de ses découvertes, de ses combats, de ses naufrages, l'ont souvent coulé avant même qu'il ne soit sorti du port.
Nos pères, sur ce point, avaient leurs coudées bien plus franches, et ils pouvaient donner carrière à leur imagination sans s'exposer à être atteints et convaincus d'imposture par la seule exhibition d'un bulletin de départ et d'arrivée. Cependant, ils s'y laissaient prendre aussi; l'intervention maladroite ^u clair de lune à des époques 0!Ù Falmanach prouvait qu'il n'y en avait pas, a singulièrement compromis la véracité de tel célèbre voyageur et
même d*an illustre historien : Josué seul s*en tira, mais ce fat par un miracle.
Au surplus, il y aurait à faire une chose fort simple et que je conseille à tout voyageur qui yent prouver son exactitude: ce serait dHmprimer à la suite de son récit, comme pièces justificatives, tous les visa des consuls, tous les bulletins des paquebots, tous les mémoires acquittés et signés des maîtres d'hôtel chez qui il a logé, des restaurateurs chez qui il a dîné; enfin, le fac-similé de sa malle ou de sa valise réprésentée sur toutes ses faces , avec les numéros et noms de villes qu'on y appose au moment du départ, et qu'il aura bien soin d'y laisser collés. Cette vahse, ces mémoires et ces visa originaux déposés chez un notaire ou chez le libraire éditeur, il n^ aurait plus alors de doute possible, et le voyageur et son hvre pourraient marcher la tête haute.
En sortant du palais Calcagna je voulus revoir un tableau du palais ducal, mais j'en sortis bientôt de fort mauvaise humeur; j'y avais vu justement ce que je ne voulais pas voir. Ici, comme dans toutes les galeries pubhques de l'Italie, les gardiens vous montreront avec affectation certains objets , peintures, statues, bas-reliefs, en ajoutant t ceci était à Paris et a été repris en 1815. Ils auraient pu dire volé.
Quand l'Europe coalisée vint enlever de nos musées ces fruits de nos traités, ou d'acquisitions faites de gré à gré, ou de dons volontaires des villes et des gouvernements, oe ne fut pas une restitution qu'elle opéra, ce fut un vol qu*elle commit : ils étaient bien à la France. On pouvait les lui racheter si elle avait voulu les vendre, ou les accepter en déduction des contributions qu'on lui imposait, mais on n'avait pas le droit de les prendre sans compensation; car, plus justement peut-être, elle avait celui de demander à cette Europe qui la dépouillait , lè
196 CHàPFTRE XL
prix de ces trayaux exécutés pour elle, de ces montagnes aplanies, de ces ports creusés, de ces chemins tracés, de ces institutions créées, enfin de ces monuments d^art dont nous rayons dotée ou dont, tout au moins, elle a profité comme nous. Qu'on interroge le passé, qu'on se reporte au présent; qu'on yoie, ayant et après la conquête, les Etats conquis, et qu'on ose dire qu'ils ont perdu à l'occupation française ! Contrairement à toutes les autres nations yictorieuses, au lieu de détruire, la France a édifié; au lieu d'annihiler le yaincu, elle l'a releyé, éclairé et souyent enrichi. Les faits sont là, ils parlent.
Je ne yois pas d'ailleurs ce que le monde sayant, ce que cette Europe elle-même a gagné à éparpiller ces chefsd'œuyre dans des yilles qu'on ne yisite pas, dans des musées iniconnus où ces trésors, enfouis et perdus, reposent comme dans la tombe. Tandis qu'à Paris, centre des arts et du mouyement intellectuel, à Paris où les artistes et les poètes de tous les pays se rendent au moins une fois dans leur yie, tout le monde en jouissait, et l'on pouyait yoir en peu de jours et à peu de frais ce qu'on ne yoit plus aujourd'hui qu'en faisant le tour de l'Europe. Et quels sont les artistes qui ont assez de temps et d'argent pour ces longues pérégrinations? Un sur mille.
Paris, par sa position, était donc tout naturellement le musée européen, et si la yictoire ne l'eût pas fait tel, le bon sens aurait dû le faire. Est-ce que ces gloires de l'antiquité sont à quelqu'un? Non. Elles sont à tous, et elles doiycnt être placées là où chacun peut les admirer et l'art tout entier s'en enrichir. En les arrachant à leur piédestal, en les dilapidant, on n'a cédé qu'à des considérations de clocher ; on a commis un acte de yandalisme, nuisible à tous et même à ceux qui ont cru en profiter.
Ajoutons que rejetés ainsi dans l'ombre, ils n'y reposent pas même en paix : ils n'y scmt à l'abri ni des yolairs ni
des causes de dégât Aux prises avec le soleil et Phumidite, et ce qui est pis, avec les restaurateurs, ils y luttent péniblement contre la destruction.
Elle est déjà accomplie pour quelques-uns. Dans bien des yilles d*ltalie, au lieu de préyenir les détériorations ou de les arrêter par des moyens doux et purement hygiéniques, on a la dangereuse manie d*en venir tout d*abord aux grands remèdes : on remet les tableaux à neuf; on leur fait peau neuve, comme disent les docteurs; enfin, on veut les rajeunir. C'est un rajeunissement à la façon des filles de Pelias : le malade y reste.
Ainsi ont succombé plusieurs belles toiles qu^on y voyait naguère. Elles sont toujours là, vous dira-t-on. En effet, dks y brillent d'un éclat sans pareil ; on en est ébloui et on les voit de loin. Mais tenez-vous-en là: si vous en approchez, vous serez pris d'un grand mal de cœur et d'une plus grosse colère. Pour conservateurs des monuments, j'aimerais mieux des aveugles que ces gens-là. Les aveugles laisseraient agir le temps : or, si le temps use les chefs-d'œuvre, il ne les pollue pas.
Un jeune peintre vénitien, avec qui j'avais la veille dhié à rhôtel, vint me trouver sous les arcades où je lui avais donné rendez-vous pour aller voir quelques tableaux de l'école vénitienne moderne. Lui seul m'avait appris qu'il y en avait une ; je la croyais bien et dûment enterrée. Mais j'en voulais en ce moment aux peintres et à la peinture ultramontaine , j'aurais cherché quelque mauvaise querelle à ces artistes peut-être innocents. Je pris un prétexte pour n'y pas aller, et je fus visiter l'hospice civil.
Il peut contenir neuf cents malades ; on en reçoit sept mille par an. Le terme moyen des morts est de trois à quatre par jour. Il y a des dortoirs séparés pour les hommes, les femn\es et les petits enfants.
C'est par ces derniers que je commence ma tournée.
198 CHAniRE XI.
dans laquelle veut bien m'accompagner une religieuse française qui semblait heureuse de retrouver un compatriote. Ces pauvres petits êtres souffrants, dont plusieurs sont aussi pâles que le linceul qui va bientôt les couvrir, me font une impression que je ne saurais rendre. Saurais, je crois, donné ma vie pour sauver un seul de ces innocents que je n^avais jamais vus et que je ne reverrai jamais. C'est une chose si triste et si douloureuse de voir se faner une fleur à peine éclose ! Je bénis Dieu de n'avoir pas d'enfants , car si Tun d'eux était mort, je ne sais si j^aurais pu lui survivre.
Tout ce qui pouvait adoucir les souffrances de ces jeunes malades avait d'ailleurs, par une pitié ingénieuse, été réuni autour d'eux. Que Dieu récompense les auteurs de cette grande charité !
Cet hospice est un ancien couvent. En parcourant ces salles immenses et somptueuses, on ne peut deviner ce que pouvaient faire les trente à quarante moines qui ks occupaient, et pour qui seuls elles avaient été bâties. A quoi bon ces salons princiers pour des cénobites qui ont fait vœu d'humilité? N'est-ce pas ici la folie des Pharaons qui élevaient une montagne de pierre pour recevoir un sépulcre de six pieds? Je conçois et j'approuve l'étendue du logement des moines qui se livrent à l'instruction ou à un travail quelconque ; mais pour ceux qui ne font que prier, je ne demande qu'une belle église avec un chœur sonore et bien aéré, un réfectoire également propre, clair et sufGsamment vaste, et un jardin; puis, pour la méditation, des cellules saines, mais petites et silencieuses. Elles en seraient plus chaudes l'hiver et donneraient moins de distraction l'été.
Si je me permets ces réflexions, c'est que le clergé vénitien les avait faites avant moi: ce grand couvent, inutile et même à charge à ceux qui l'occupaient ^ est
VBNISB. 199
devenu la maison des pauvres et des malades, et les moines ont été logés dans une retraite plus convenable à leur nombre et à leur état.
Un autre mérite de Fhôpital dont il s^agit, mérite qui £iit encore honneur à l'administration de Venise et à son clergé, c'est qu'on y admet tout le monde, sans distinction de religion ni de nation; il n'y a exception que pour les militaires en activité de service, parce que des hospices spéciaux leur sont destinés.
£n traversant la salle des femmes, j'y trouvai une jeune fille étendue sur le lit où elle venait de mourir. Agée d'environ dix-huit ans, elle était d'une beauté remarquable. Ses longs cheveux noirs retombaient sur son sein et s\ur ses épaules ; ses yeux étaient doucement fermés. Sa figure , calme et blanche , différait peu de celles des religieuses qui priaient près d'elle. Elle n'avait rien de cette teinte verte qui précède la décomposition , et il a fallu qu'on me montrât la croix placée sur sa poitrine pour que je susse qu'elle était morte. Je ne Tai pas plainte comme j'avais fait des enfants : elle n'était plus à l'âge d'ignorance, le seul temps de repos de cette vie. La pauvre fille paraissait avoir bien souffert; elle est aujourd'hui plus heureuse sans doute. Et pourtant là aussi j'aurais tout donné pour la voir se lever et l'entendre dire : je suii guérie. Que Notre Seigneur dut être heureux quand il ressuscita Lazare!
Pourquoi donc Lazare était-il mort? C'est ce que je me isuis souvent demandé. Que de mystères nous entourent! Devant eux , il faut s'humUier : aucun raisonnement humain ne peut expliquer pourquoi, lorsque Dieu a créé un être et l'a conduit, comme par la main, jusqu'à l'apogée de la beauté humaine, pourquoi, dis-je, quand le chefd'œuvre n'a plus qu'à vivre, la mort vient le briser?
J'en finis avec ces tristes images et reviens aux palais.
tOê CHAPITRB XI.
Je visite encore celui de la marquise Manfirini-Plater : j'estropie peut-être le nom , mais je récris comme le dit le concierge , Allemand renforce. Parmi de riches peintures, je remarque un grand et beau tableau de Pordenone, dont le fujet, la Circoncision, est représenté ayec une naïveté qu'on peut dire homérique. Jésus enfant est debout eu &oe du grand-prêtre ayant en main le couteau du sacrifice. la Sainte Vierge, à genoux, tenant une bougie, Féclaire avec une attention inquiète. Derrière elle, deux jeunes filles, qui semblent s'être glissées là, regardent avec une timidité curieuse et semblent craindre d'être surprises.
Ceci, à la description, semble plus qu'étrange. Il n'en est pas de même à la vue: l'expression virginale des figures écarte toute idée d'indécence. Aussi nul n'en rit ni ne s'en scandalise : c'est que le Créateur n'a rien mis d'indécent en nous. L'homme n'est-il pas à son image ? L'indécence n'est nulle part dans les choses ; elle n'est pas dans la nature, elle est dans l'intention, c'est-à-dire dans Il sottise ou la perversité humaine. Accoutumée à voir le nu, la jeunesse italienne est plus pudique que celle du nord, qui prend souvent la grimace pour la pudeur et cherche un scandale où il n'y en a pas, et n'en voit pas là où il saute aux yeux. Tel se récrie devant une statue décolletée, et trouve tout simple qu'une bacchante ivre et dont les gestes ou les paroles indiquent assez l'état, vous arrête en plein jour au coin d'une rue.
Je n'avais vu que la façade du palais Grimani : on m'engagea à visiter l'intérieur. J'y fus et je n'en ai pas été fâché. J'ai reconnu là, comme je l'avais fait à Gênes, que ces palais si admirés des étrangers et véritablement admirables, sont une lourde charge pour les possesseurs, non pas seulement pour les dépenses d'entretien qu'ils exigent, mais parce qu'on n'y trouve nen de ce qui fait la douceur de la vie ou le bien-être quotidien.
L'honorable propriétaire , le marquis Grimani , était absent. On me conduisit dans sa chambre à coucher: c'était une salle haute et vaste qui, dans beaucoup de nos yiUes, aurait pu servir d'église. Le lit, sans alcôve, était à une extrémité de Tappartement où des croisées monu* mentales d'une clôture impossible laissaient pénétrer le vent et le soleil. L'été on devait y étouffer, l'hiver y greloter : comment chauffer une pareille pièce? Je n'afGrmerais même pas y avoir vu de cheminée : un scaldatojo doit y être le seul et insuffisant caloriiere.
Cette salle était d'ailleurs ornée de dorures, de sculptures du meilleur temps, de magnifiques peintures au milieu desquelles contrastaient singulièrement la robe de chambre du maître, son chapeau et ses pantoufles.
Parmi beaucoup d'autres meubles, j'ai remarqué un fort beau lustre en ancienne verrerie de Venise.
La cour du palais, décorée de statues, vaut le palais luimême.
Je suis allé ensuite à l'arsenal, où j'ai demandé ma vieille connaissance, le bucentaure. Mais voyez mon ingratitude, je ne me rappelle plus si on me l'a montré. Peut-être la dent des rats et la tarière des vers ont- elles fait ce que n'avaient pu toutes les forces de l'Orient. Remarquez bien qu'hommes ou monuments, c'est toujours sous l'effort des plus petits que tombent les plus grands. Les mites et les fourmis ont tué plus d'êtres et anéanti plus de merveilles qu'Alexandre, qu'Attila, que Gengis-Kan et tous les conquérants ensemble.
En allant chercher ma gondole au quai des Esclavons, je me trouvai en face du Uon ailé de Saint-Marc, que je n'avais pas encore songé à regarder et que j'allais oubtier comme le bucentaure. La pauvre bête, sans griffes ni ongles et les ailes déplumées, fait là une triste mine, stupéfiée qu'elle est par l'air menaçant et le double bec
toujours bëant de cette grosse volatile noire et jaune, Faigle à deux têtes, qui lui-même fut si longtemps pantelant sous la serre de son frère à tête unique. Quand donc les peuples européens seront-ils assez sages pour ne plus adopter pour emblèmes et pour modèles ces bêtes de proie, tristes imitations du taureau de Phalaris? '
De là je vais au palais prendre congé de M"* la duchesse de Berry, et je rentre à mon hôtel pour faire mes préparatifs de départ.
Avant de quitter Venise, un mot sur ses habitants. Le peuple vénitien est naturellement doux et serviable. II n^aime pas le sang, et à Venise les meurtres sont fort rares : on y crie fort, on s^y injurie toujours, mais on ne s*y tue jamais. Dans les nombreuses querelles que la moindre circonstance éveille entre les gondoliers , les valets ou les manœuvres et gens du port, je n^ai pas vu échanger une tape ni un coup de poing, ni dégaîner rien qui ressemblât à une lame. Mais si le Vénitien n^est ni assassin ni voleur avec effraction et escalade, si on peut même, sans trop risquer, lui donner sa malle et sa bourse à garder , il n'en est pas moins essentiellement grapillard. Chez lui, rien pour rien: tendre la main est un geste à peu près général, et si vous mettez quelque chose dans Tune, à Tinstant il vous tend Taùtre.
Nul aussi de plus ingénieux, vous Tavez vu par mon gondolier Antonio, pour vous soutirer pièce à pièce la somme qu'il n'oserait pas vous demander, et pour vous persuader, tout en vous volant, que non-seulement il ne TOUS prend rien de trop, mais qu'il vous abandonne quelque chose et que vous restez son obligé et même son débiteur.
Personne non plus d'aussi persévérant que lui pour obtenir de vous un service ou vous imposer un marché. Saint-Marc et ses abords sont infestés d'une tourbe de
Tendeurs ambulants offrant des drogues sans nom on des choses sans usage, et qui vous font croire non-seulement qu^elles peuvent être utiles, mais qu'elles vous sont indispensables.
Ainsi que je Fai déjà dit, les vrais rois de Venise sont les enfants. Nul n'y a droit à rien qu'après eux. Il semble que tout leur appartienne; et, remarquez-le bien, leur exigence est toujours en raison inverse de leur costume ou de leur position : plus elle est inGme, c'est-à-dire plus ils sonl pauvres et déguenillés, plus ils semblent disposés à exercer despotiquement leur souveraine puissance. Estce un héritage ou une tradition des Maures et une suite de l'habitude des pays musulmans oii, comme vous le savez , on ne corrige jamais les enfants , parce qu'on prétend que n'ayant pas encore l'âge de raison, ils doivent être mis sur la même ligne que les fous.
J'ai déjà dit que dans tous les cafés de Saint-Marc, à l'heure où les promeneurs abandonnent les chaises, une sorte de petits lazaroni propres à cette place et qui y pullulent, s'en emparent. Ne croyez pas que chacun s'y contente d'une chaise; non. A un seul il en faut deux, trois, quatre, où il s'étale et se dorlote. D'autres préfèrent les tables et s'y couchent. Voulez- vous en approcher avant l'heure habituelle et vous asseoir? N'espérez pas qu'ils se dérangent sur votre simple invitation; il faut l'intervention du garçon, à qui bien souvent ils répondent sans bouger par un quolibet et une grimace, car ils opt tous de l'esprit comme des démons qu'ils sont.
Si le garçon se fâche et les jette à bas de leurs chaises ou de leur table, ils vont à son nez s'étaler sur une autre en lui tirant la langue, et ne se décident à céder déOnitivement la place que lorsque la foule des consommateurs arrive; et c'est pour les tracasser de leurs offres de service, car ils sont aussi marchands, commissionnaires et courtiers d'affaires.
Les églises semblent surtout être la propriété particulière des enfants vénitiens ; ils s'y réfugient quand il pleut ou que le soleil les incommode. Ils y trouvent de Tombre et du frais. Là ils se regardent absolument comme chez eux, ils y jouent, ils y dansent, ils s'y roulent, ils s'y battent. JTen ai vu qui, s'étant emparés de chandeliers et de cierges de bois qu'ils avaient trouvés dans un coin, et d'un saint qu'ils avaient descendu de l'autel, faisaient une procession burlesque accompagnée de je ne sais quels couplets vénitiens et de rires inextinguibles.
J'en ai moi-même fait descendre un du pilastre où il s'était cramponné pour atteindre le doigt d'une figure de marbre, qu'il s'efforçait de briser, afin d'en faire sans doute une relique. Il faut que ces drôles soient coutumiers du fait, car j'ai remarqué qu'un grand nombre de statues étaient ainsi mutilées.
On peut donc considérer les polissons vénitiens comme essentiellement destructeurs. C'est à peu près le fait des enfants de tous les pays quand on les laisse faire ; mais ceux-ci, par une exception sur beaucoup d'autres, n'annoncent pas de penchants cruels; ils ne sont pas méchants. Ils lanceront des lazzi aux passants, mais ils ne leur jetteront pas de pierres ; on ne les verra pas torturer les animaux ni se maltraiter entre eux, probablement parce qu'on ne les maltraite pas eux-mêmes. Enfin, malgré leurs défauts, je les préfère au gamin de Paris, que nos poètes ont bien voulu chanter, dont moi-même j'ai fait un portrait un peu flatté, mais qui n'en est pas moins le plus vilain gamin du monde , physiquement et moralement. C'est avec raison qu'on a dit de lui qu'il était la larve du voleur. Celui de Venise est peut-être la larve du mendiant, du paresseux, du grapillard, mais ce n'est certainement pas celle du meurtrier.
Les défauts du Vénitien à l'état d'homme sont aujourdilui
ce qne sont ceux dea; peuples opprimes et qui ont la conscience de leur faiblesse. Ne pouvant se relever ni se venger ouvertement, il tâche d^exercer encore une sorte de puissance occulte par la finesse, et de reprendre par astuce ce qu'il n'oserait tenter d'obtenir par la force. Dépouille par son vainqueur , il ne néglige donc rien , quand il lui vend ou lui achète, pour le voler à son tour. Halheureusement, il confond avec l'oppresseur l'étranger bien innocent, et il le fait payer pour l'autre.
Les Autrichiens n'ignorent pas cette disposition des indigènes à leur égard, et j'en entendais un s'en expliquer un jour très-crûment à table d'hôte. C'était un major, chargé de l'approvisionnement de son régiment. 11 pré* tendait qu'on le trompait sur tout , et citait les mauvais tours que les fournisseurs du pays lui jouaient. Ces doléances , qu'il faisait en italien , étaient très-sérieuses, ce qui n'empêchait pas deux ou trois jeunes gens, Français je crois, les Vénitiens ne l'auraient pas osé, d'en rire aux éclats ; mais il était si bien à son sujet qu'il ne s'en apercevait pas, et continuait à anathématiser les voleurs, en se promettant de les faire fusiller s'il parvenait à les prendre.
Ces vols, je viens de le dire, ne sont souvent qu'une restitution , car l'aigle à deux têtes ne se fait pas faute de plumer et de becqueter le malheureux habitant. Il ne se borne pas à le blesser dans ses intérêts, il le froisse continuellement dans son amour-propre. Les officiers de la garnison de Venise m'ont paru bien moins polis que ceux de Milan. J'en ai vu qui s'amusaient à laisser traîner leur sabre sur les pieds des passants. D'autres le portaient horizontalement et comme la tarasque porte sa queue, de manière que chaque fois qu'ils se retournaient, ils en appliquaient le fourreau sur le dos de trois ou quatre promeneurs. Je fus une fois de ce nombre I 10
et je fis un geste peu parlementaire. L'ofGcier ne le vit pas et j'en remercie le ciel, car un conflit, même particulier, dans ces circonstances , pouvait avoir les suites les plus graves. Ici on voit de la politique partout, même dans un soufQet.
Nous avons déjà dit que Tespèce s'étiolait à Venise. Il y a sans doute de jolies femmes, et elles ont dans la figure et les manières quelque chose de très-attrayant; on s'explique enfin les passions qu'ont pu faire naître les Vénitiennes. Mais les hommes ont les traits trop prononcés : on croirait qu'ils se sont grimés. Ils ont, en outre, une apparence maladive qui peut plaire chez les femmes, mais qui, chez eux, produit l'effet contraire. Aussi, chez les deux sexes la vieillesse semble précoce et y paraît plus laide que je ne l'ai vue nulle part, surtout parmi les femmes des classes pauvres. Ceci provient , je crois , de l'extrême négligence de leur tenue. Le climat de Venise et les émanations des lagunes , l'habitude qu'on y avait de faire de la nuit le jour, usage qui commence à se passer; enfin le dévergondage des mœurs, qui autrefois y était poussé très-loin, devaient contribuer aussi à hâter la décrépitude.
Au total, les personnes qui ont séjourné quelque temps à Venise y reviennent volontiers : souvent elles s'y établissent, y vivent et y meurent. Il faut donc que ce pays offre des avantages réels et des charmes qu'on n'y découvre pas quand oh n'y est que passager.
Départ de Yeniie. ~ Padtie.
Je me croyais quitte de la police et des consuls : je me trompais, il fallut courir encore. J^obtins enfin, non sans peine et sans argent, mon congé définitif.
J'étais en règle avec les gouvernants, il fallait m'y mettre avec les gouvernés. A Venise, l'un n'est pas plus facile que l'autre: le voyageur y est une proie qu'on n'abandonne pas aisément. Cependant, ayant à l'hôtel satisfait mattre et valets , je m'en allais , ainsi qu'un homme qui ne doit rien à personne, la tête haute, lorsqu'au bas de l'escalier je me trouve en présence d'un groupe d'individus qui , dès qu'ils m'aperçoivent , m'entourent comme s'ils craignaient que je ne leur échappasse, et tous ensemble, tendant la main, accompagnent ce geste d'autant de réclamations que quelques-uns appuient d'un mémoire.
Croyant qu'il y a erreur, je veux forcer le passage; mais ils serrent leurs rangs et répètent leurs demandes
£08 CHAPITRE Xn.
d^un ton presque comminatoire. Oui, c^est à moi qu'ils en veulent ; c'est bien moi qui suis leur débiteur. Hélas ! moi qui ai les dettes en horreur, moi qui n'en ai jamais fait, moi qui, dans ma jeunesse, ai vécu un mois de pain et de lait pour n'en pas faire, moi enfin qui me félicitais de n'en pas avoir, j'en étais littéralement criblé; et si nombreux étaient les créanciers et si pressantes leurs sommations, que, la tête perdue et ne sachant pas si j'étais bien moi-même , je me crus un moment directeur responsable de quelque société en commandite aux prises avec ses sociétaires.
Lorsque je pus reprendre mes sens, je demandai timidement où et comment j'avais pu contracter tant d'obligations, car pas un des réclamants ne m'était connu, et si je croyais avoir entrevu la figure de quelques-uns dans les antichambres et les corridors de l'hôtel, bien certainement je n'avais, avec aucun d'eux, échangé une parole.
Bientôt l'explication vint : j'avais soldé le maître et les valets, mais je n'avais pas compté avec les valets de ces valets. Oh ! que les valets doivent être bien servis à Venise, si l'on en juge par le nombre de leurs serviteurs ! Les valets des valets sont les décrotteurs, les brosseurs, les balayeurs, les allumeurs, les commissionnaires, etc., tous geps qui surgissent je ne sais d'où et qui attendent que tons les mémoires soient réglés pour vous présenter le leur. Je commençai à comprendre pourquoi les Autrichiens portaient leur sabre en queue de tarasque et en fouettaient les passants. En vérité, ce n'était pas sans cause, et si j'en avais eu un, je crois que j'aurais fait comme eux et caressé aussi le dos de tous ces moustiques. Mais ici le combat n'était pas égal : désarmé ainsi que je l'étais, il m'aurait fallu, subir autant de plaidoyers qu'il y avait de pétitionnaires , ce qui aurait pu me faire manquer l'heure du ^part. Je préférai m'exécuter et je payai tout le monde.
Cette fois, je remettais en poche mon porte-monnaie, avec r intime persuasion que je n'aurais plus à Ton tirer. Ici encore j'étais dans mon tort : j'avais oublie' just^ ment Thomme essentiel, le fastueux concierge qui m'avait reçu et qui m'attendait pour me souhaiter un bon voyage. Il n'avait rien négligé pour me prouver le cas qu'il faisait de ma personne : nonobstant l'heure matinale , il était en grande tenue ; sa figure d'ébène ressortait de sa cravate blanche comme une mouche dans un pot au lait; ses mains, ainsi qu'à l'arrivée,' étaient gantées de blaiic, et il tenait dans l'une son chapeau comme s'il fût venu en visite. Ajoutez qu'il avait des souliers vernie, non pas absolument neufs ni complètement à son pied, mais le vernis y était et il s'harmonisait merveilleusement avec le luisant de son visage fraîchement rasé et savonné. On voit qu'il s'était mis en frais. Je ne pouvais me dispenser de m'y mettre à mon tour et je lui présentai une pièce de cinq francs, qui me valut de sa part le titre de signor colbnello et une profonde révérence de chacun des assistants , aux yeux desquels il n'avait pas manqué de faire briller l'écu di Francia, genre de monnaie fort estimé à Venise, très-connaisseuse en argent fin et en or pur.
Je cherchais mon bagage pour le faire embarquer, quand je m'aperçus qu'il n'était pas là. Je demandai aux domestiques pourquoi ils ne l'avaient pas descendu? Question dont ils furent fort surpris, car jamais domestique d'hôtel, en Italie, n'a touché aux effets d'un voyageur : c'est audessous de sa dignité. Je le savais bien , mais dans ma préoccupation je l'avais oublié. Alors l'un d'eux me répond que, la veille, il avait prévenu le facchino, et il l'appela. Ne recevant pas de réponse , il ajouta que probablement il n'était pas encore levé , mais qu'il allait le réveiller : ce n'était pas chose facile, car j'attendis longtemps. Enfin, il parut, mais si bien endormi qu'il me fut impossible de lui
2ior CHAPITRE XH.
faire comprendre le numéro de ma chambre et le nombre d'objets qu'il devait y trouver. Force fut d'y monter avec lui, ce qui était presqu'un voyage.
Le bagage descendu, le portier payé, il ne restait plus qu^à partir : je ne trouve ni gondole ni gondolier , et pourtant Antonio s'était engagé à me prendre à six heures. On me répond qu'il était venu en effet, mais qu'il était allé chercher les gondoliers du chemin de fer, les seuls qui eussent le droit d'y conduire les voyageurs.
Ici je perdis patience et je déclarai que je ne voulais ni des gens du chemin de fer ni d'Antonio, et voyant passer une embarcation, j'appelai le patron qui s'empressa d'ap^ procher.
A cet appel, Antonio, qui se tenait caché, se montra, et je ne doutai pas que le drôle, d'accord avec les gens de la maison, n'eût imaginé ceci pour me faire payer sa course d*abord, puis une seconde gondole et un second gondolier, n s'excusa de son mieux. Je donnai un pour -boire k rhomme que j'avais détourné de son chemin. Antonio démasqua sa gondole où j'entrai, soutenu d'un côté par le concierge qui voulait remplir le cérémonial jusqu'au bout, et de l'autre par mon fripon de gondolier.
Le don de l'écu au portier ne lui était pas échappé. Je lisais sur son ifront une préoccupation jalouse et le d^ir de mettre ici en jeu ma générosité. Aussi débuta-t-il, ce jour-là, par un Eccellenza qu'il me réservait ordinairement pour le soir ou l'heure qui précédait le règlement de compte.
La veille, en le payant, je lui avais, comme de coutume» remboursé, en outre du prix de sa journée, tous les menus frais qu'il prétendait toujours avoir faits pour moi. Ce matin , contre l'ordinaire , je vis qu'il se disposait à me présenter un compte supplémentaire. Il lui était arrivé une foule de malheurs : il avait cassé une de ses rames, déchiré sa veste, on lui avait volé son mouchoir, et il
VENISE, PADOUE. tll
ayait laissé tomber à Peau, en youlant donner un sou à un pauvre, une pièce de cinquante centimes ; enfin, c^était un homme ruiné, et il se mit à sangloter en répétant par instant qu'il n'arait plus qu'à mourir.
Je ne voulais pas, en quittant Venise, avoir à me reprocher la mort d'un homme : je tirai donc de ma poche une pièce de deux francs, ne doutant pas qu'elle ne le consolât d'autant plus vite de tous ses malheurs qu'il n'y en avait pas un seul de vrai. Mais mon homme, faisant le geste d'Hippocrate repoussant les présents d'Artaxerce, me dit qu'il était honnête, qu'il ne pouvait me faire payer des pertes dont je n'étais pas cause, et il se mit à pleurer plus fort que jamais. Je vis bien que l'écu donné au concierge lui revenait en tête et qu'il avait espéré, en excitant ma pitié, obtenir la même gratification. Cela n'avait pas réussi, mais il n'y avait pas renoncé; bientôt je compris, à son air méditatif, qu'il combinait quelque nouvelle fourberie.
En effet, quand nous approchâmes du chemin de fer, feignant une grande terreur, il me dit qu'il avait manqué à la loi en me conduisant ; qu'après mon départ on le condamnerait à une grosse amende, et s'il ne pouvait pas la payer, que l'on confisquerait sa gondole : ce qui était bien fâcheux pour lui, puisqu'il avait agi ainsi seulement pour me rendre service et m'empêcher de manquer l'heure du convoi.
Je fis semblant de partager sa crainte et lui demandai a combien s'élèverait l'amende? 11 réfléchit longtemps, eut l'air de consulter sa mémoire, compta sur ses doigts; enfin, il déclara qu'avec les frais elle pourrait monter à trois écus. Je lui répondis que c'était un peu cher, et que pour tâcher d'obtenir une diminution, j'allais en causer avec le chef de gare que je satisferais moi-même. Je hii ordonnai d'aborder.
Mon pauvre scaramouche était pris. Sa rame restait
312 CHAPITRE Xn.
immobile dans ses mains, il ne savait s'il devait avancer on recaler; il sentait bien qu'il avait dit une sottise et qu'il allait être convaincu d'imposture. Mais comment s'en dédire?
Je crus le moment venu de lui faire une petite morale, en lui prouvant que je n'étais pas dupe de ses mensonges et de ses prétendues pertes. Quant à l'amende, je lui dis qu'il savait très-bien qu'il ne l'avait pas encourue, car s'U y avait à l'arrivée des gondoles et des gondoliers attachés à l'administration pour conduire les voyageurs à domicile, il ne pouvait y en avoir au départ.
Il était si démonté qu'il n'osa pas répliquer; s'il l'eût fait, je l'aurais conduit immédiatement au chef de gare : il le comprenait et en avait grand'peur. Sa mine était celle d'un rat pris au piège; j'en eus pitié, je tirai de ma poche cet écu si désiré et je le lui donnai. Il ne s'y attendait plus, aussi me baisa-t-il la main avec effusion.
Mahre Antonio 64 était un finasseur de première force et un menteur incorrigible, mais ce n'était pourtant pas un malhonnête homme; il me rapporta fidèlement plusieurs objets que j'avais laissés dans sa gondole, et si je lui remettais ma bourse quand je me baignais, j'étais certain qu'il n'y manquerait rien. 11 m'avait, en définitive, rendu service, en me faisant voir en peu de jours ce qui aurait demandé deux semaines avec un cicérone moins agile; il me débarrassait des importuns et me donnait parfois de bons avis ; bref, c'est encore lui que je prendrais pour conducteur si je retournais à Venise.
Ajoutons qu'il était propre, alerte, amusant, point grossier ni ivrogne, et qu'il n'était probablement pas attaché à la police, car il ne m'adressa jamais un mot ni sur mes affaires ni sur la politique. Vous voyez qu'au total je n'avais pas été trop mal partagé.
Ma traversée de l'hôtel au chemin de fer avait été marquée par un incident : ce fut la rencontre du convoi
funéraire d*iiii haut personnage de Taristocratie Ténitienne, un podesta, me dit-on. Cette suite de gondoles avec leurs armoiries, leurs gondoliers en costume et les laquais en liyrée, formaient le spectacle qui m'a le plus frappé à Venise.
Arrivé au chemin dé fer, les déboursés recommencent. Ten donnerai encore ici le détail pour Finstruction du ▼oyageur. Il me fallut payer un portefaix pour débarquer mon bagage ; puis un autre pour mettre ce bagage sur la balance et le peser; payer ensuite le commis de la douane pour son droit , et Thomme qui , la visite faite , a refermé la valise et Ta transportée du bureau à la gare ; payer celui qui, à rentrée de la gare, a pris mon passeport pour être visé et me Fa rapporté avec ce visa. ,
A cette liste, il faut ajouter le matelot qui, comme d'habitude, armé de son crochet, est venu tirer mon bateau, et le petit lazarone qui m'a montré la porte de Tembarcadère.
Me voilà eniin parti et fuyant à toute vapeur les cent mains crochues du Briarée vénitien. J'étais comme un homme à qui Ton vient d'appliquer cinquante sangsues. Ce n'était pas la somme payée qui me mettait dans cet état d'agacement, car, au total, tout cela réuni n'était pas bien cher. Si l'on demande souvent à Venise, disons même toujours, on s'y contente de peu à la fois : en divisant en dix parties ce qu'ailleurs on donnerait en une, on arrive, au bout du compte, à n'avoir pas payé davantage. Mais l'ennui vient de cette division même. Arrêté à chaque instant par une réclamation d'argent qu'on ne croit pas devoir, on met une sorte d'amour-propre à n'y pas céder. An lieu de prendre bravement son parti et de se résigner a être dupe, on se regimbe, on marchande, non par ava* rice, mais par orgueil, colère et mauvais vouloir. En définitive , après avoir juré dix fois qu'on ne paiera pas ,
tu CHAPITRE Xn.
on paie avec rhamiliation d'être vaincu et de manquer à sa parole, et ce qui est pis, avec la conscience d^ayoir fait une vilenie en jouant le rôle d'un liardeur quand on est assez riche pour s'en dispenser. Le mieux eût donc été de commencer par oii Ton a fini: de payer tout de suite et sans rien dire. On eût fait moins de bile , on se serait épargné un ridicule et beaucoup de paroles inutiles ; plus qu^inutiles , car elles ont presque toujours pour conséquence de nous nuire dans l'opinion d'autrui. Remarques^e bien : quand, à tort ou à raison, un homme marchande, il y a toujours à côté, devant ou derrière lui, quelqu'un qui le traite de pingre. Pourquoi donc s'imposer tant de douleurs et d'affronts? Hélas ! je l'ai déjà dit, pour une somme minime et que, sans sourciller , vous perdrez sur la carte ou dépenserez pour satisfaire un caprice , car c'est à quelque centaine de francs , qu'à la fin du voyage , se montera le total de ce que vous aurez économisé par toutes vos criailleries et votre marchandage.
J*ai déjà dit tout cela, et j'ai ajouté qu'instruit par Tezpérience et après avoir fait comme les autres, je m'en gardais bien aujourd'hui et que je satisfaisais toujours ces petits rongeurs, quelqu'absurde que fût leur demande. Mais ce que je n'avais pas avoué, c'est que je ne suis pas encore parvenu au point de stoïcisme nécessaire pour ne jamais en enrager, bien que je me dise toujours, quand cela arrive, que j'ai tort, dix fois tort et que ma colère est stupide.
Je trouve dans les wagons, qui, encore ici, sont réums et forment un vaste et confortable salon, nombreuse compagnie. Le beau temps semblait revenir: les dames de Venise allaient prendre l'air des champs on faire une visite à la ville voisine. Les causeries marchaient leur train. La route ne me parut donc pas longue, et j'étais à Padoue presqu'avant de m'apercevoir que j'avais quitté Venise. Vivent les chemins de fer 1 quaikl, d'ailleurs il n'y a rien à
YEfflSB, PADODE. 215
voir. SMl y a quelque chose: vivent les gondoles et les fiacres! Malheareusement les gondoles ne se rencontrent que dans certains ports, et les iiacres ne sont pas tellement communs dans bien des villes d*Italie qu'il n*y faille beaucoup compter sur ses jambes.
J'avais vu Padoue, mais je ne me le rappelais guère. Peu de jours >avant j'en avais revu quelques coins, ce qui m'avait donné l'envie de visiter le reste. Aiin de ne pas perdre de temps, je prends un guide, bon marcheur et pas trop bavard, qui me conduit tout droit à l'église de San- Antonio, patron du pays : à tout seigneur tout honneur!
Nous étions à l'époque d'une des fêtes de ce saint, car il en a plus d'une. Sa statue était solennellement exposée, tout le monde allait l'embrasser et je fis comme tout le monde; je n'en aurais pas fait autant à une figure en bronze de Donatello représentant, sur la place voisine, le célèbre chef de bandouliers Gatta-Melata, Je ne sais à quel titre ce singulier saint se trouve là; ce n'est certainement pas pour avoir été martyr: c*est peut-être parce qu'il en a fait.
Je ne parlerai pas des magnificences en sculptures et peintures que renferme cette célèbre église. Elle est desservie par des franciscains , avec l'obligation d'y dire au moins soixante-douze messes par jour. Les dignes pères, pour n'être pas en reste, m'assure mon conducteur, en disent cent vingt. Alors je m'expliquai le mouvement incessant des prêtres en habits pontificaux se croisant dans tous les sens, les uns montant à l'autel, les autres en descendant. J'étais véritablement ébloui du scintillement de leurs chapes, resplendissantes de soie et d'or : ils me faisaient, sous le rayon du soleil qui, dans ce moment, éclairait le chœur, l'effet de ces étoiles filantes qu'on aperçoit, durant les nuits d'hiver, courant dans l'espace.
Le bruit de petites sonnettes retentissant de tous cdtés produisait un effet moins solennel , mais qui avait aussi
tiô CHAPITRE Xn.
sott charme. En fermant les yeux, au lieu d'être entouré de pastears, on croyait Tétre de brebis.
Je me mis à genoux; mais mon embarras était de saydr de quel côté je ferais face et de quel prêtre je receyrais la bénédiction. Après un» courte oraison, je me lerai et imitai mon guide, qui saluait en tournant sur lui-même comme s'il eût fsdt la pirouette: c'était ingénieusement résoudre le cas de conscience.
La chapelle du saint est d'une magnificence incroyable. On y voit deux candélabres d'argent pesant ensemble trois mille cinquante-sept onces et d'un travail digne de la matière. Les franciscains ont adopté ou plutôt confisqué à leur profit ce bienheureux, qu'il ne faut pas confondre ayec le héros de la tentation, saint Antoine au pourceau, qui n'était qu'un pauvre ermite. Celui dont s'honore Padoue porte l'habit de Tordre puissant de saint François, ce que les bons frères n'auraient certainement pas permis k l'autre Antoine. Il y a donc là-haut des nobles et des roturiers, et l'autre monde a aussi ses prolétaires. Mais pourquoi le digne ermite , au lieu de prendre un chien comme saint Roch, un cheval comme saint Georges, un bœuf comme saint Luc, un lion comme saint Marc, un aigle comme saint Jean, va-t-il choisir un cochon? C'est aussi pousser trop loin l'humilité chrétienne.
Outre l'église de Saint-Antoine, il y a la Scuolchd^ Santo, où sont représentés, par le Titien et ses élèves, des miracles tirés de sa vie. 11 y en a de fort bizarres : par exemple, le saint trouve une pierre dans le cœur d^un avare; ailleurs, un âne tombe à genoux devant le Corpiu damini; plus loin, un verre est jeté par une fenêtre sans se casser: c'est la répétition du miracle des chanoines de Quimper.
Le dôme et le baptistère, autres monuments également ^îgés en son honneur /sont non moins ridies que les
précédents en peintures et en sculptures. Saint Antoine est le yrai roi de Padoue comme saint Borromée est celai de Milan. Cette royauté me plaît; elle en vaut bien une autre. Elle est fondée sur la reconnaissance d'un peuple envers un homme éminent par ses vertus et les services qu'il a rendus. J'aime mieux les saints que les héros ; je me découvre devant les premiers, ce que je ne fais guère devant les autres. Pourquoi? C'est que l'amour de Dieu et du prochain guidait les saints dans leurs œuvres ; tandis que le mobile des héros n'était que l'amour d'eux-mêmes. Qu'est-ce que l'ambition, sinon de l'égoTsme, ce Moloch anquel on sacrifie des hommes? Je ne vois donc pas pourquoi nous aimerions beaucoup celui qui s'est aimé tout seul.
Je vais visiter régFise de Saint-Giusti, qui renferme le tombeau de saint Luc l'évangéliste, et de vieilles sculptures d'un travail médiocre, mais certainement très-curieux. Je vois aussi la tombe d'un ancien évêque de Padoue et la prison d'un martyr, teinte des traces de son sang: on a un peu abusé de ce moyen d'édification.
Au palais Trento-Pappafava on me montre un groupe de marbre de soixante figures d'un seul bloc, représentant la chute des anges. Il est d'Agostino Fasolata. C'est une des plus curieuses sculptures que j'aie vues.
A l'Université est la statue d'une belle femme, Helena- Lucrecia Cornaro, qui y reçut le bonnet de docteur.
Je monte à la tour de l'observatoire, Lo Speculo, d'où Ton jouit d'une vue très-étendue.
Une pluie d'orage me force à me réfugier dans un café: averses me suivent partout. Là je prends une limonade
causant avec les oisifs du lieu, qui considèrent toujours èomme une bonne fortune l'arrivée d'un étranger qui parle.
Mon conducteur , qui était allé chercher une voiture , ém à défant un parapluie, revint avec l'un et Fautre Une ptemrait plus.
216 CHAPITRE XU.
Ma limonade était bue, je m'apprêtais à m'en aller; cekt contrariait mes causeurs, qui avaient encore bien des dioses à me demander. Je fis donc venir une seconde limonade et les bavardages continuèrent à la satisfaction générale; aussi, quand je me levai, mes honnêtes Padouans me conduisirent jusqu'à mon fiacre.
Causer, lorsque ce n'est ni de religion ni de politique, est partout, en Italie, un moyen d'être bien avec tout le monde, comme en Allemagne et en Angleterre c'est souvent celui d'y être mal. Quand vous adressez la parole à un Allemand ou à un Anglais, il croit toujours que c'est pour tirer de lui quelque chose. L'Italien est plus disposé à penser que c'est quelque chose que vous avez à lui ap* prendre ou à lui donner. Aussi, que vous soyez en diligence, en wagon, en bateau, au café, au théâtre, n'hésitez jamais à entrer en conversation avec vos voisins, car ils se méfieront de vous si vous ne dites rien. Ne savez-vous pas leur langue , parlez comme si vous la saviez : ils s'imagineront vous entendre ou en feront le semblant. S'ils la comprennent ou si vous-même parlez la leur , vous n'aurez pas à vous repentir de vos avances : leur conversation , même dans les classes ouvrières , est vive, intéressante et toujours obligeante pour les étrangers, dont l'Italien ne cherche jamais à froisser les opinions et les habitudes.
En quittant le café, je vais au palais délia Ragione où est une salle qui a cinq cent cinquante-six pieds de longueur, quatre-vingt-si^ de largeur et soixante-quinze de hauteur: c'est, dit-on, la plus grande de l'Italie. Bâtie par Pietro Cozzo, elle date de 1209. Les murailles en sont couvertes de peintures fort curieuses qui sont du même temps. On voit, dans ce palais, la fameuse pierre lapis vUuperii sur laquelle le débiteur , assis , jurait qu'il ne possédait rien valant plus d'un écu d'argent. S'il le jurait
VENISE, PÀDOUE. 310
trois fois en face du public, il était déchargé de sa créance. Cest tout au moins ce que m'apprend mon conducteur que, jusqu'à ce moment, je n'ai pas encore pris en flagrant délit de mensonge, ce qui m'a donné confiance en lui.
Là aussi est le cheval de Donatello dit le cheoal de Troie, Il peut, assure-t-on, contenir dans ses flancs yingtquatre personnes. Elles doivent y être assez mal. C'est, d'ailleurs, un beau morceau de sculpture en bois. Il fut donné à la ville, en 1400, par un Capo d'Istria. Il est si bien ponservé qu'on le croirait neuf.
Une partie des fresques du palais est attribuée à Giotto.
Il y a de belles places à Padoue, notamment celles dei Signori, délie Robe, délie Uve et Prato délia Yalle.
La promenade est entourée d'eau et ornée de soixantequatorze statues représentant des Padouans célèbres. Nous n'en sommes pas encore là dans nos villes de provinces, avec notre grand homme unique boudant tout seul dans quelque coin d'un marché.
Ce qui me frappe dans le costume des habitants, ce sont des boucles d'oreilles en cercle presqu'aussi grandes que des bracelets ; et des abbés de douze ans, vêtus comme nos pères jésuites et coiifés d'un immense chapeau à trois cornes, ce qui leur donne une fort drôle de mine.
Je visite aussi une chapelle dont j'ai oublié le nom, mais qui est élevée sur des ruines romaines. Elle contient des fresques remarquables et une concierge qui ne l'est pas moins par sa gentillesse et ses beaux yeux.
Parti de bonne heure de Venise et toujours courant en wagon, à pied ou en fiacre, sans avoir pris autre chose que ma Rouble limonade, j'avais bien gagné mon déjeûner. J'entre chez un traiteur qu'on me dit être le plus célèbre de l'endroit. En effet, il avait un beau bonnet blanc, un grand couteau et beaucoup de marmitons. Il me servit une soupe aux tripes^ plat spatial au pays, et me mi en facd
tsa CHAPITRE 3UL
d^un capitaine qui en valait bien trois, tant il était grand et gros. Il n'en fallait pas moins pour m'aider à con« sommer cette formidable soupe: on aurait pu même y ajouter le lieutenant sans me faire grand tort. Du reste , malgré son nom et son apparence rustiques, la soupe était bonne.
Ce digne Allemand ne parlait ni français ni italien ; il ne parlait même pas du tout. Nous mangeâmes silencieuse*ment nos tripes, tant que nous en pûmes contenir. Mais il y a des bornes à tout, même à la capacité ^e deux estomacs affamés : ici , la France et FAIlemagne furent obligées de baisser pavillon devant le pot-au-feu padouan.
Avec la soupe, on nous servit du bouilli, du rdti et du vin, auquel, après l'avoir flairé, je ne fis pas grand tort, mais que mon héroïque officier avalait sans sourciller et comme s'il eût été ambroisie ou nectar. Je le regardais faire avec admiration : cet homme devait être très-brave.
C'était sans doute un habitué de la maison, car il partit comme il était venu, sans regarder ni l'hôte ni moi: peutêtre croyait-il avoir mangé seul.
Mon traiteur me fit largement payer, non la délicatesse du menu, mais son abondance. Au surplus, il y mit des procédés, et voici comme : à la fin du dîner je vis arriver mon cicérone, espèce d'optimiste que satisfaisait la moindre chose, à ce qu'il disait, et qui se nourrissait de l'air du temps, ce qui ne l'empêcha pas de dévorer sans façon et en quelques minutes tout ce qui restait du repas. Je pensais que mon hôte allait réclamer le prix de ce nouvel écho. Comme il n'en parlait pas, je le lui offris : mais il le refusa. «
U ne s'agissait plus que de solder mon guide. Voilà que mon optimiste, si facile à contenter, ne se contentait plus de rien : il voulait être payé à l'heure, et portait ses heures au même prix que les journées de ses confrères; puis il
réclamait le loyer du parapluie et un droit de courtage pour m'ayoir procuré une voiture, etc. Je me tirai de ses griffes, mais ce ne fut pas à bon marché. Avis aux touristes de se méfier de ces gens qui ne renient pas faire de prix et qui se disent toujours contents.
Je laissai là mon homme et j'allai seul faire une promenade qui me conduisit à la maison du podestat. Elle était du haut en bas tendue de noir. Il paraît qu'il y arait une épidémie sur les podestats et leur famille, car on me dit que celui-ci avait perdu sa femme la veille.
Je me trouvai ensuite au milieu d'un grand détachement d'Autrichiens suivis d'une nombreuse populace : c'était une exécution qu'on allait faire. Je m'empressai de rebrousser chemin.
Enfin, je rencontrai un flâneur, un Vénitien qui, comme moi, le nez en l'air, regardait la ville. Nous voilà marchant et raisonnant côte à côte. 11 a le projet d'aller en France où il a des parents, et il me fait l'histoire généalogique de ses alliances françaises. J'ai remarqué que les étrangers, même les moins amis de la France, tiennent à grand honneur d'avoir des parents français : telle était aussi la prétention de mon nouveau compagnon, bien qu'il fût marquis, à ce qu'il disait.
Quant à la grande illustration de ses proches au-delà des monts , elle me paraissait problématique : les noms fort inconnus qu'il me citait étaient parfaitement roturiers, ce que je me gardai bien de lui dire: je n'avais aucune raison d'affliger ce digne homme.
Là-dessus, je ferai observer que si le préjugé, chez l'étranger, est en faveur des parents français, s'il est fier d'en avoir, le préjugé contraire existe en France où, notamment chez le peuple , on regarde assez généralement de travers un parent d'une autre nation, si toutefois ce n'est pas un oncle d'Amérique. Mais quand l'intérêt n'est
étTmi
sorte ie BédiHH ortie b Toîx et Ig grogfflrt !■■ il DoBseetlrdilBRBcede fhfâoiMHBÎr et de bagage, ils Toînt dooc m élînirft ^ raee et m iijipimhi'Bifnt Teis b bmte, dune, cobbc TiMS k pcasez, qui ne les flatte pas du txniL Aîbsî camr TÛcos que et a^est qa*CB Fiance qœ se tnNive b rénr tabk tsçèct hmnamr, ils em condnent natiirrllfeat «pie taites les autres natioiis s^eii écartent pins <w boîbs: s^aDîer à im Cabnoiick <w à nu nègre lenr paraitiait anssi monstmenx qœ de s^aDîer à nn singe ; et il n^ a presque pas d^exempks, dans nos campagnes picardes, de paysans qui aient ^wnsé une femme qui ne fdt pas de née française, n en est même fort pea qui se décident à en ^ooser une d^nne antre proTÎnœ. AUez donc parkr i ces gens-b de Falliance des nations et de b confirateniité des penpks!
Llienre da départ approchait, et les con6dences de mon marquis ne finissaient pas. Fj coupai court en lui serrant b main et en me rendant en toute hâte à b Toiture que je Torais attelée à Tautre extrémité de b place. Mais il n'était pas homme à me quitter ainsi : il b trarersa ayec moi au pas de course pour jouir jusqu'au bout, disait-fl, délia mia campagma e gentUUzza.
iss
Départ it Pidne. — lUf ig».
Me Yoici sur la route de Bologne, dans une immense berline emmënagée en omnibus par le déplacement des bancs, mis dans la position longitudinale, de transversale qu^elle était : telle une corvette armée en gabarre de transport. Ici les chemins de fer nous font défaut. Assez rares en Italie, ils y sont mal vus par la plèbe, à cause du tort quUls font aux vetturini, bettolieri^ facchini e ladri, •—' Povera gerUe, me disait en soupirant le postillon, ch'uccidera la famé ! (1)
La première chose qui me frappe quand nous eûmes pris le galop, car en tous pays les diligences le prennent en partant et en arrivant, fut un monsieur assis près de moi qui se lamentait fort, en cherchant dans ses poches et presque dans les miennes. Ce voyageur infortuné, qui
(4) YoiUiriers, cabaretiers, portefaix et Yoleura. — Pauvret gens que tuera la faim !
tu CHAPITBE Xin.
soupirait à fendre le cœur, ne troayait plus son passeport, absence grave en pays aatrichiens.
A mesore que nous approchions de la dernière enceinte ou de la sortie de la rille, notre homme, dont le désespoir croissait à chaque tour de roue, retournait plus conyulsivement ses poches déjà si minutieusement explorées et les compartiments de son portefeuille. Dix fois il nous avait fait lever pour visiter les coussins des banquettes et les tapis sur lesquels nous avions les pieds ; il voulait voir jusque sous nos semelles; il tâtait nos bottes et les jambes des dames, qui poussaient un petit cri effarouché suivi d'un sciua du chercheur, qui n'en allait pas moins son train, certain, disait-il, qu'il l'avait sur lui en montant en voiture.
C'est ainsi et en compatissant aux angoisses de l'infortuné, que nous arrivons au terrible guichet. On y réclame nos papiers, que chacun s'empresse de donner, car en ItaUe les femmes aussi portent passeport; notre homme, seul, se tenait coi, espérant qu'on l'oublierait. Mais un commis» saire autrichien n'oubhe rien; quand il se trompe, ce n'est pas faute devoir, c'est qu'il voit double. Le délinquant dut donc en venir à une explication, et il la fit en toute humilité et comme un coupable qui n'a plus qu'à avouer. Oui, le crime était patent, le malheureux était sans passeport! Mais il y avait des circonstances atténuantes : ce passeport il l'avait eu, et s'il ne l'avait plus ce n'était pas sa faute. Il nous prit tous à témoin des larmes qu'il avait versées et des recherches qu'il avait faites.
Ensuite, il déclara qu'il était de la ville, qu'il n'en allait qu'à quelques lieues et qu'il devait y revenir le lendemain avec une provision de cire, car il était fabricant de cierges et marchand de bougies. A l'appui de ses assertions, il présenta un échantillon de sa marchandise et une carte où étaient son nom et son adresse, en appelant^u conducteur qui, selon lui, devait connaître son enseigne, la JKuohê