ROVIGO. M
bénUe, et à quelques passants que le débat arait attirés et qui se flattaient de Fespoir de voir empoigner un homme, passe-temps fort apprécié des bourgeois de tous les pays.
Ceux-ci furent déçus dans leur charitable attente : Tin-^ diyidu n^était pas positivement reconnu par ceux qu^il interpellait, mais sa mine était béate, son commerce paci-^ fique , sa mise modeste , il n'avait pas de chapeau gris , pas de moustache , enfin rien en lui n'annonçait un conspirateur : le commissaire se laissa toucher ; il lui permit de partir.
En prenant la diligence, j'avais cru voyager par terre. Se me trompais : par suite des pluies et du débordement des rivières, la campagne était inondée et nous cheminions en pleine eau. Sauf la chaussée, qui reparaissait de temps en temps, on ne voyait de terre ni à droite ni à gauche : une gondole nous eût mieux convenu qu'une voiture.
La nôtre, au moyen de sa transformation, pouvait, non compris l'équipage, c'est-à-dire le cocher et le conducteur, placés, l'un sur le siège, l'autre dans le coupé, contenir une douzaine de personnes , mais elle n'était qu'aux deux tiers remplie.
A côté de l'homme sans passeport était une vieille de haute mine et sentant tout-à-fait sa grande dame : c'était une marquise ou comtesse pour le moins.
Près d'elle était une autre dame plus jeune, belle, bien faite, à l'air un peu souffrant, qui me rappelait je ne sais quel souvenir que j'essayais en vain de fixer. Elle voyageait seule et elle quitta bientôt l'intérieur de la voiture pour aller prendre place au coupé.
Sur la banquette en face se trouvait une jeune fille d'environ dix-huit ans, aux sourcils noirs et se joignant, aux yeux tartares, à l'épaisse chevelure serrée sur ses tempes en aile de corbeau, ce qui lui donnait quelque chose de satanique qui contrastait avec ses façons douces et timides :
d*ailleiirs, blanche, grasse, fraîche et mise avec une élëgance simple et de bon goût. Cette étrange figure, dont on détournait d^abord les yeux en disant: ah ! qu'elle est laide! les rappelait bientôt , puis les rappelait sans cesse ; et je suis conyaincu que cette femme, quelle qu'elle fQt, pouvait inspirer une grande passion.
Un monsieur bien couvert , d'envirop quarante-cinq ans, grand, maigre, au regard fin et scrutateur, malgré des lunettes assez peu nécessaires, car il les ôtait quand il voulait voir, pour les remettre quand il avait vu, présentait bien le spécimen de ces portraits de famille, décoration des vieux palais que je venais de visiter. C'était, sans nul doute, Fun de ces nobles du livre d'or, mais un noble délabré par le jeu ou par l'amour, et qui, après avoir été riche et beau, puissant peut-être , n'était plus ni l'un ni l'autre. Il parlait un peu français, et il fut le premier à m'adresser la parole. Comme il s'exprimait difficilement, je lui répondis en italien. Alors la vieille dame se mit de la partie, puis bientôt la jeune fille sur une interrogation de la dame, car elle paraissait préoccupée et fort peu disposée à causer.
A l'autre extrémité de la voiture étaient trois jeunes gens qui, s'étant rencontrés là accidentellement, avaient bientôt fait connaissance. Vrais Italiens, gesticulateurs et passionnés , leur conversation avait pris une animation extraordinaire. L'un surtout pérorait avec un feu, une persistance et un bruit qui couvrait celui de la voiture et de nos paroles. Il ne disait pas un mot de politique ; néanmoins , si un agent autrichien l'avait vu , il l'eût certainement arrêté. On ne parle pas si haut pour rien,
aurait-il dit.
J'avais cru retenir ma place directement pour Bologne et l'on ne m'avait fait aucune objection quand j'en avais payé le prix; bientôt j'apprends de mes compagnons