‹ Voyage a l'ile d'UtopieChapitre 6 sur 10 · DES ARTS ET DES ARTISANS · texte numérisé non relu

DES ARTS ET DES ARTISANS

Chaque personne exerce en Utopie une profesje sion commune aux deux sexes, et dans la-

quelle tous sont également versés : l'agriculture, qu'ils apprennent dès leur plus bas âge, soit par théorie dans les écoles publiques, soit par pratique dans les campagnes voisines. Les jeunes gens vont voir travailler les anciens laboureurs, eux-mêmes mettent la main à la charrue, ce qui n'est pas moins un amusement pour eux qu'un exercice qui contribue singulièrement à leur former une constitution robuste, à leur donner de la vigueur, de la souplesse et de l'agilité.

Outre cet art, que tous pratiquent, comme je viens de le dire, chaque habitant apprend un métier qui lui est propre. Les uns sont ouvriers dans les manufactures d'ouvrages en laine, les autres se font tisserands, ceux-ci maçons, ceux-là serruriers ou charpentiers.

Les autres arts mécaniques occupent si peu de personnes qu'il est presque inutile d'en faire mention. La mode des habits est uniforme dans toute l'île et ne change jamais. La seule différence qu'on y remarque est celle qui distingue les deux sexes et les personues mariées d'avec celles qui sont veuves ou célibataires. Au surplus, cette forme d'habit, que chaque ^arli-

culier se fait pour lui-même; est très agréable; elle ne gêne aucun des mouvements du corps et est également propre h le garantir de la rigueur du froid et de l'excessive chaleur. Les femmes, ainsi que les hommes, apprennent un métier; comme elles ont moins de force que nous autres , elles ne s'occupent qu'à tricoter, à coudre et à filer. Les ouvrages les plus rudes sont réservés aux hommes. Chaque enfant suit ordinairement la profession de son père, qui lui est familière et comme naturelle. Si cependant un enfant annonce du goût et une vocation marquée pour un autre élat, on le met en apprentissage dans une maison où Ton exerce le métier qui lui convient. Dans ce cas, ses parents et les magistrats ont le plus grand soin que le jeune apprenti devienne le fils adoptif d'un père de famille généralement estimé pour ses bonnes mœurs et sa capacité. Chaque citoyen a la liberté d'apprendre plusieurs métiers et de faire celui qui lui plaît davantage, à moins que le nombre suffisant d'ouvriers dans un art nécessaire ne vienne à manquer; alors le magistrat oblige celui qui le professe de s y adonner de préférence à tous les autres.

L'emploi le plus important, je dirais presque l'unique fonction des syphograntes, est d'avoir l'œil à ce que chacun fasse le meilleur emploi possible de son temps et de veiller surtout à ce que personne ne se livre à la paresse. Les Utopiens ne sont cependant pas attachés au travail ainsi que les chevaux qui tournent la meule sans relâche et d'autres bétes de somme qui n'ont jamais de repos. Cette contention continuelle est un esclavage dur, plus fait pour un galérien que pour un homme libre. Cette vie malheureuse et accablante, qui

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dans les aulres pays est celle de tous les artisans, n'est point connue en Utopie.

Ainsi que chez nous, on divise le jour en vingt-quatre heures; on n'en consacre jamais que six au travail, dont trois avant midi, quiest l'heure du dîner. Après ce repas on a deux heures de récréation. Les trois autres heures de travail se terminent par le souper. On se couche sur les huit heures, on en dort à peu près autant, c'est-à-dire qu'on se lève sur les quatre heures du matin. Il est permis h tout artisan d'employer comme bon lui semble tout le temps qui -se trouve entre son sommeil, son travail et ses repas. Loin de le saisir avec avidité pour s'abandonner à un lâche repos, pour 'se plonger dans la débauche et l'ivrognerie, ils l'emploient tous à des jeux aussi innocents qu'instructifs; quantité d'ouvriers en profilent pour étudier les belleslettres. Il n'est enjoint qu'aux personnes seules choi-. sics par le gouvernement pour apprendre lès sciences relevées d'assister aux leçons publiques, qui se donnent tous les jours avant le lever du soleil; cependant les collèges sont remplis d'une foule d'auditeurs empressés des deux sexes, qui y accourent pour entendre traiter les objets qui flattent le plus leur goût dominant..

Ceux qui, pendant les heures de loisir, préfèrent aux études abstraites, qui ne sont pas de la compétence de tout le monde* l'exercice de. leur métier, sont fort libres à cet égard. On leur sait bon gré d'employer ce temps à multiplier les ouvrages d'un art ulite à la société. Aptes souper, la récréation est d'une. heure. En été on s'amuse dans les jardins ; en hiver c'est dans les grandes salles à manger, qui sont communes à toute une famille. Dans ces réfectoires, les citoyens forment

entre eux d'agréables concerts ou bien ils s'entretiennent et dissertent paisiblement sur plusieurs matières instructives. Loin d'eux ces jeux insensés du hasard, que l'avarice inventa de concert avec la friponnerie : ils ne les connaissent pas même de nom. Ils en ont deux qui ont quelque rapport avec celui des échecs : l'un consiste en une espèce de guerre algébrique, dans laquelle les nombres se livrent bataille et cherchent à se faire prisonniers ; l'autre est un combat entre les vices et les vertus figurés. On y voit tous les efforts, tous les grands mouvements de ces ennemis naturels et irréconciliables fort ingénieusement représentés. On y aperçoit le choc et le désordre des vices, qui s'entre-détruisent, et leur ligue puissante contre les vertus. On distingue dans les premiers les plus terribles antagonistes de telle ou telle de ces dernières et les moyens d'attaque qu'ils emploient contre elles. Ici

on voit qu'ils déploient toutes leurs forces, là qu'ils se replient sur eux-mêmes et qu'ils se bornent à la guerre de ruse. La belle et vigoureuse défense des vertus est également bien développée : on voit les moyens qu'elles emploient pour combattre les vices avec succès elles avantages signalés qu'elles remportent sur eux; en un mot ce jeu offre un plan régulier de bataille, qui retrace aux yeux tous les campements, toutes les marches et contremarches que font deux armées ennemies pour s'arracher mutuellement la victoire et la fixer en leur faveur. Mais je crois nécessaire, pour ne pas vous exposer à tomber dans quelque erreur, d'entrer ici dans un détail plus circonstancié au sujet de l'emploi du temps des Utopiens. Je vous ai dit qu'ils ne travaillaient que six heures;

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peut-être ne concevez-vous pas qu'un travail si court puisso suffire pour leur fournir tout ce qui est de nécessité' première ou d'agrément utile dans la vie. Cependant, loin de manquer de rien, ils sont pourvus de tout, même au delà de leurs besoins. Pç-ur. vous

convaincre de la possibilité de ce que j'avance, faites

attention, je vous prie, à la grande partie du peuple

qui reste oisive chez les autres nations.

Premièremenl, les femmes composent une moitié du

monde; mais dans les pays où elles travaillent, les »

hommes, nés lâches et paresseux, passent toute leur vie .dans une honteuse léthargie.

Suppufez. encore le nombre des ecclésiastiques et des moines : que de gens oisifs! Ajoutez à* ceux-ci les riches, les propriétaires de fonds, les gentilshommes et les seigneurs ; n'oubliez pas surtout leur nombreuse valetaille, ces régiments de mauvais sujets, de vagabonds, de libertins qui sans cesse les entourent et se pressent sur leurs .pas; calculez enfin ces légions formidables de mendiants, de gens qui, pour vivre sans travailler, se disent malades, contrefont les impotents et les infirmes, quoiqu'ils soient gros et gras et tout aussi bien portanls que vous et moi. Tout compte fait et débattu, vous verrez qu'il s'en faut bien que, dans nos pays, la quantité des artisans et des ouvriers soit' aussi considérable que vous vous l'étiez d'abord imaginé.

Autre observation. Combien, parmi ces ouvriers et ces artisans, ne s'en trouve-t-il pas qui exercent des métiers très peu nécessaires à la société. Mais il est moralement impossible que ces arts profanes, ces arts corrupteurs et pestilentiels n'abondent pas dans un État où l'on soudoie l'industrie, où l'on force le génie

VOYAGE A L'ILE D'UTOPIE . Si

à se vendre à prix d'argent. Si, de nos jours, les artisans ne s'adonnaient qu'aux seuls métiers dont on ne peut absolument se passer, l'abondance des choses essentielles serait si grande qu'elle n'aurait plus de . valeur, et la main-d'œuvre du fabricant nfc lui rapporterait bientôt plus de quoi vivre. Si donc tous les individus qui s'occupent d'arts inutiles; si tous les fainéants, dont un seul consomme le travail de deuxouvriers; si tous les gens de luxe et de bonne chère s'appliquaient à l'exercice des seules professions indispensables, vous concevez sans peine le peu de temps qu'il leur faudrait pour nous fournir tout ce que les besoins, les commodités .et même les plaisirs naturels et honnêtes peuvent exiger.

C'est ce que l'expérience prouva clairement en Utopie. A peine compte-t-on dans la capitale et ses environs cinq cents personnes des deux sexes, ayant l'âge et les forces requises pour Je travail, qui en soient exemptes.

Les lois en dispensent les syphograntes ; mais euxmêmes, jaloux de donner le bon exemple, no s'en- dispensent pas: Les autres qui jouissent encore du privilège d'exemption sont ceux que leur propre vocation et le vœu du peuple, sur l'avis des prêtres et du consentement des magistrats, appellent à la connaissance des sciences métaphysiques. -

Si parmi ces sujets il s'en rencontre- un dont le géniç. et la capacité ne répondent pas à l'espérance qu'on en avait- d'abord conçue, de l*académie on le fait aussitôt descendre à là boutique. Si au contraire un artisan profite avec ardeur du temps de ses récréations pour s'instruire et faire de rapides progrès dans les belles-lettres, du rang de simple ouvrier on l'élève àcelui des savants.

C'est dans ce dernier ordre, plus éclairé que tous les autres, que Ton choisit les députés aux assemblées, les prêtres, les tranibores et môme le président du sénat, ou, si vous voulez, le prince, chef de la république. Autrefois on le nommait barzane, aujourd'hui on rappelle l'adème 1 . A la réserve des lettrés, tous les autres particuliers d'une ville étant astreints à embrasser une profession mécanique utile à la société, il est aisé de concevoir qu'on vient à bout de pourvoira tout et en fort peu de temps.

A tout ce que je viens de vous dire j ajouterai, pour dernière observation, qu'en raison du bon ordre que les Utopiens mettent dans leurs affaires, ils s'épargnent les embarras et les difficultés sans nombre que chez les autres peuples les ouvriers ont quelquefois toutes les peines du monde à surmonter.

Vous conviendrez, par exemple, que chez nous les soins et les frais extraordinaires que coûtent la bâtisse entière ou les réparations viennent de ce que les enfants dissipés laissent tomber en ruine, par leur coupable négligence, des maisons que leurs pères attentifs avaient toujours entretenues en très bon état. N'arrive-t-il pas journellement que, faute de quelques menues réparations, la reconstruction urgente d'une partie essentielle d'un bâtiment nous jette dans des dépenses énormes? N'est-il pas encore ordinaire de voir un héritier vain et orgueilleux regarder d'un œil de dédain -la maison qui vient de lui échoir, la traiter de bicoque, la laisser

i Adèmr, formé de a privatif et démos, peuple, c est-à-dire qui n'a pas de peuple. 11 est à remarquer que la plupart des noms forges à Vaido du grec par l'auteur sont des sortes d'antiphrases : la capitale est la ville sans renommée, le fleuve qui la baigne s'appelle sans eau, etc.

dépérir et, coûte que coûte, élever un hôtel spacieux et magnifique sur un terrain qu'il achète au poids de l'or? Aucun de ces abus n'a lieu en Utopie. Dès que le gouvernement a assigné les emplacements propres à bâtir, il ne permet presque jamais d'en changer. Les habitants font toujours les réparations nécessaires à temps, et, le plus souvent, ils les préviennent ; aussi leurs maisons durent-elles des siècles; les ouvriers seraient môme exposés à se trouver sans ouvrage, si d'ailleurs ils n'étaient continuellement occupés à transporter des matériaux, à les amasser, à les mettre en état d'être employés dès que le besoin le requiert.

C'est ce qui fait qu'on voit le lendemain s'élever à son comble la maison que l'on a vu la veille sortir de ses fondements. Quant aux tailleurs, jamais la besogne ne les presse ; tous les artisans ne portent dans leurs boutiques ou leurs ateliers qu'un habit de peau, qui leur dure sept ans. Si leurs affaires les appellent en ville, ils passent par-dessus leurs habits de travail un ample pourpoint, dont ils s'enveloppent. Ce dernier vêtement, qui est commun aux citoyens de toutes les classes, a la couleur naturelle de la laine avec laquelle le drap est fabriqué : ils en usent beaucoup moins que partout ailleurs. La finesse du drap n'est d'aucun prix à leurs yeux; ils ne recherchent que son extrême propreté, et surtout ils s'épargnent toutes ces façons qui sont si dispendieuses pour nous. Il en est de même du linge, dont ils font le plus grand usage.

La seule qualité qu'ils estiment dans la toile, c'est la blancheur; ils en sont tous fort ménagers; tandis que chez nous un particulier qui n'a dans sa garde-robe que cinq ou six habits de drap et autant d'étoffe de

oi VOYAGE A L l LE DUTOPJE

soie, ef même dix ou douze, ne peut pas dire qu'elle soit bien moulée, un Utopien trouve dans ses principes d'économie les moyens d'être toujours à la mode de son siècle, de pouvoir se présenter partout et de n'avoir cependant besoin que d'un seul habit en deux ans. On se moquerait avec raison d'un particulier qui affecterail «l'en avoir davantage, car il n'en serait ni mieux ' paré ni mieux préservé contre l'intempérie dès saisons. C'est par une suite de celle sage économie qu'avec peu de métiers et beaucoup d'artisans tout abonde à un tel point dans le pays que, faute d'occupations plus pressantes, on voit souvent les bourgeois sortir de la ville par bandes et courir, de gaielé'dc cœur, raccommoder nii grand chemin, réparer une chaussée, renforcer une digue ou employer leur temps à plusieurs au 1res travaux publics de ce genre. Je vous le répète,

tout cela se fait de bonne volonté. En pareil cas, la règle des magistrats est de ne contraindre personne. Quand la ville est bien pourvue et que tout se trouve en bon état, alors on. abrège le temps du travail.

■ 1/ intention du gouvernement n'est point de faire perdre ce temps dans des ouvrages absolument supertlus; il veut, au contraire, que. chaque citoyen, après avoir rempli la tache qu'on a droit d'exiger raisonnablement de lui, ait, de son côté, le droit de jouir paisiblement et en pleine liberté du reste de ses journées. En diminuant, autant que cela ne nuit point à l'intérêt public, les heures du travail manuel, son but est d'en laisser davantage pour l'élude/ pour la culture de • l'esprit et la perfection du cœur, avantages inestimables, dans lesquels les .citoyens font consister leur souveraine félicité.

DU COHHERQf ET DES RELATIONS . ■ DES UTOPIENS

e crois devoir vous parler maintenant du commerce des Utopiens et vous faire connaître la manière dont ils échangent entre eux les diverses choses "nécessaires à la vie. La ville est peuplée de plusieurs familles, qui sont composées de tous les parents de diverses branches. Dès qu'une fille se marie, ; elle passe dans la famille de 'son époux.; pour les enfants mâles et les neveux, ils re.stent dans leur propre famille et doivent une entière obéissance au chef, 'à moins que son grand âge ne Tait. privé du jugement; en ce cas, c'est le plus proche et le plus ancien des parents-que Ton met à la tête de la maison. Chaque ville contient six mille famillès, sans compter celles des magistrats. Pour que la population se soutienne toujours au même degré, on a fait le règlement suivant ": chaque famille rie doit avoir ni moins de dix ni plus de. seize personnes adultes. Comme il serait difficile de fixer le nombre, des individus au-dessous de l'âge de pu- . berté, le législateur n'en a point parlé. Le règlement sur la quantité des adultes s'observe avec tant de rigueur qu'on réunit aux familles qui n'ont pas le nombre prescrit les surnuméraires qui se trouvent darts les autres. Quand toutes les familles d'une ville sont complètes,

on Êiit passer l'excédent des jeunes gens dans les villes qui éprouvent quelque perte du côté de la population. S'il arrive que la république ait plus d'habitants que son sol n'en peut nourrir, alors on tire de chaque ville un certain nombre de citoyens, qu'on transporte sur le continent voisin, dont les habitants ont beaucoup plus de terres labourables qu'ils n'en peuvent mettre en valeur. Ces nouveaux colons continuent à suivre les coutumes d'Utopie, à se gouverner selon ses lois; ils conservent surtout pour la mère patrie un attachement inviolable. Ils offrent d'abord leur alliance aux naturels de la colonie; si ceux-ci l'acceptent, il en résulte un avantage réciproque : car les Utopiens, à force de travaux et par leur industrie, parviennent à dompter la nature ingrate de ces climats, et le sol, qui avant leur arrivée ne pou- - vait suffire aux besoins d'une peuplade, offre bientôt laboiidance à deux grands peuples.

Si fes anciens habitants refusent de faire société avec eux et de vivre suivant leurs lois, ils lèvent aussitôt la hache, leur déclarent la guerre, les combattent et les chassent du pays, dont ils se rendent maîtres absolus.

Vous remarquerez à ce sujet que les Utopiens estiment que la guerre la plus juste est celle qu'on entreprend pour conquérir une contrée que ses habitants, également avares, jaloux et paresseux, ne veulent ni cultiver ni laisser cultiver par ceux qui sont déterminés à ne point épargner leurs bras pour répondre au vœu de la nature.

« Ne sait-on pas, disent-ils, que cette mère commune de tous les hommes a abandonné la terre à ses enfants pour la faire valoir, pour tirer de son sein leur subsistance? » Si quelque calamité extraordinaire,

VOYAGE A IVILE D'UTOPIE

comme la peste, dont ils ont deux fois éprouvé les ravages depuis leur fondation, diminue à tel point la population d'une ville qu'on ne puisse la réparer sans porter un préjudice notable à celle des autres villes, alors, plutôt que d'enfreindre les règlements faits à ce sujet, ils rappellent chez eux leurs colons, car ils aiment mieux dépeupler une colonie que de souffrir la moindre diminution dans aucune des villes de la république.

Je reviens à l'administration domestique de chaque famille. Le plus ancien en est, comme je vous l'ai déjà dit, le supérieur. Les femmes servent leurs maris, les enfants leurs pères, et les jeunes gens sont soumis aux vieillards. Chaque ville est divisée en quatre quartiers égaux. Au centre de chaque quartier se trouvent des marchés publics, qui sont abondamment pourvus de toutes les denrées nécessaires au peuple. Une admirable propreté règne dans les magasins qui entourent la place ; c'est dans ces magasins que tous les artisans portent le produit de leur travail et de leur industrie. Les chefs de famille vont demander dans ces dépôts publics tout ce dont ils ont besoin pour eux et pour les personnes de leur dépendance; ils l'obtiennent sans bourse délier et sans donner de gages. On est d'autant plus empressé à leur donner tout ce qu'il leur faut que l'abondance de toute chose est réellement extraordinaire. On est d'ailleurs bien persuadé qu'aucun particulier n'exigera rien au delà de ses besoins. Quel motif plausible déterminerait un citoyen à faire des amas superflus, quand il est assuré qu'à sa première demande on lui fournira toujours un ample nécessaire?

La crainte de n'en avoir jamais assez produit celle

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rapacité vorace que l'on remarque dans tous les animaux. L'homme, le moins raisonnable dotons, est travaillé d'une manie bien plus étrange : il aspire sans cesse, dans sou fol orgueil, à dominer ses semblables; il veut les éblouir par le fastueux appareil de sa puissance et de sa grandeur. .Rempli d'une sotte vanité, il se fait gloire de posséder plus à lui seul que cent autres ensemble; prétentions absurdes, avarice infâme, détestable gloriole, vous ne files jamais le tourment de nos sages insulaires. L'unique satisfaction de leurs besoins est le terme de loirs leurs désirs.

Attenant aux magasins dont je viens de vous parler, sont les balles, où Ton porte certains comestibles, comme le pain, les herbages, les fruits et les légumes. Les boucheries, les marchés aux poissons et aux volailles, sont hors de la ville, sur les bords de la rivière. On a choisi le voisinage de" l'eau pour procurer à ces ' endroits, la propreté' qui leur est si essentielle et sans laquelle ils ne seraient que des cloaques infects.

Les esclaves seuls exercent la profession de bouchers. On a craint, non sans raison, que les citoyens, en se familiarisant avec l'art d égorger les animaux ou de les assommer, ne- perdissent peu à peu celte heureuse sensibilité, celle douceur naturelle, qualités si chères et si précieuses à tous les cœurs bien nés. Quant à remplacement des tueries, on a encore eu en vue, en les transportant hors de l'enceinte des villes, de prévenir les maladies épidémiques que les exhalaisons qui corrompent l'air à la longue ne manquent point d'occasionner. 11 y a dans chaque rue plusieurs grands hôtels, qui tous ont un nom particulier et sont bâtis à égale distance l'un de l'autre, r/esl dans ces lieux choisis que les sypho-

grantes font leur domicile. A chaque côté latéral de leur demeure sont situés, moitié par moitié, les maisons des trente familles qu'ils ont sous leur direction. Aux heures des repas, ces familles se rendent dans le vaste réfectoire de l'hôtel du syphogrante pour y manger en commun. Les pourvoyeurs de ces différents hôtels vont, à une heure fixe, aux marchés et à la halle, et d'après la liste des personnes qu'ils onL à servir on leur distribue toules les provisions de bouche qui leur sont nécessaires. Le soin des malades fait l'objet d'une préoccupation particulière de la part des magistrats ; les malades sont" traités dans les hôpitaux publics, qui s.ont au nombre de quatre, situés près des portes de la ville; ces édifices sont si vastes qu'on les prendrait volontiers pour autant de gros bourgs. Quelle que soit la quantité des malades, les magistrats veulent. qu'ils soient à leur aise ; ils veillent surtout à ce qu'on ne permette aucune cohabitation entre ceux qui n'ont que' des maladies purement accidentelles et ceux qui sont attaqués de maladies contagieuses; la pharmacie de chaque "hôpital est des plus complètes, les gardesmalades sont des plus attentifs, et les médecins des plus habiles. '

Je vous assure, en un mot, que tout ce qui peut contribuer au prompt rétablissement des souffrants ' s'y trouve réuni. On ne contraint personne d'aller se faire traiter dans les hôpitaux; mais il n'est aucun Utopien qui, se voyant attaqué d'une maladie sérieuse, ne s'y rende de son plein gré ; il est persuadé qu'il y sera soigné avec plus de zèle et d'empressement encore que dans sa maison. Quand le pourvoyeur des malades a fait le choix- des viandes ordonnées par les médecins,

ce qui reste de meilleur dans les boucheries est divisé par portions égales pour l'approvisionnement de chaque réfectoire. On ne manque pas de servir d'abord le prince, les pontifes, les tranibores, les députés et les étrangers.

Ces derniers sont toujours en petit nombre. Durant leur séjour dans l'île, ils sont défrayés de tout par le gouvernement. Aux heures des repas, un héraut sonne de la trompette, toutes les familles d'une syphograntie, à l'exception des malades, se rendent aussitôt au réfectoire. Après que les salles sont fournies, le particulier a la liberté d'emporter les viandes chez lui pour y manger, si bon lui semble; dans ce cas on présume qu'il a de bonnes raisons pour en agir ainsi. Il n'est donc pas défendu de diner ou de souper chez soi, niais fort peu de gens prennent cette habitude. En premier lieu c'est qu'elle blesserait les usages de la civilité, fort estimée chez les Utopiens. En second lieu c'est qu'il serait peu raisonnable d'apprêter un mince diner au logis, tandis qu'on en a un tout préparé et beaucoup meilleur à sa portée.

Les esclaves seuls sont chargés des travaux les plus rudes et des offices les plus bas, soit au réfectoire, soit à la cuisine. Le soin d'apprêter les mets, de mettre le couvert, ne regarde que les femmes; tour à tour celles de chaque famille sont chargées de ce détail. On dresse toujours trois tables, et plus s'il est nécessaire. Les hommes sont assis du côté du mur, les femmes se placent vis-à-vis, afin que s'il leur prend quelque faiblesse elles puissent se lever et sortir du réfectoire sans déranger personne. En cas d'incommodité elles vont dans la chambre des nourrices, qui n'est séparée

de la salle à manger que par un mur mitoyen. Là, celles qui nourrissent trouvent toujours du feu, de l'eau propre et des langes tout prêts pour leurs enfants, qu'elles peuvent à leur aise et tant qu'il leur plaît égayer par leurs tendres caresses. Chaque mère allaite ses enfants, à moins que les maladies ou la disposition de son tempérament ne le lui permettent pas.

Dans ces deux cas, les épouses des syphograntes cherchent promptement une nourrice à l'enfant; elles n'ont aucune peine h la trouver. Toutes celles qui sont en état de nourrir s'offrent de bon cœur pour remplir ce ministère sacré , qui est l'objet de la plus grande vénération des femmes d'Utopie. Le nourrisson devient alors le fils adoptif de celle qui lui a donné son lait; toute sa vie il conserve pour elle les sentiments qu'un bon fils doit avoir pour sa propre mère.

Les enfants au-dessous de cinq ans restent à la chambre des nourrices. Ceux qui ont dépassé cet, âge, tant filles que garçons, servent au réfectoire, ou, s'ils ne sont pas assez forts pour servir, ils se tiennent debout dans un silence respectueux derrière ceux qui sont à table. Leurs parents et leurs amis leur présentent par intervalles quelques morceaux de pain et des viandes découpées, qu'ils mangent à la hâte, car ils n'ont pas d'autre temps pour prendre leurs repas.

La première table de toutes est celle qui occupe le fond de la salle. La place du milieu est la plus honorable et la plus élevée; elle domine sur toutes : c'est celle du syphogrante; son épouse est à sa droite, et les deux vieillards les plus anciens sont à sa gauche.

Il est bon de vous dire que la distribution des convives est de quatre par quatre. Si le temple se trouve

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dans cette syphograntie, le ministre et son épouse prennent place auprès du magistrat, comme devant naturellement présider à l'assemblée; on mêle ensuite les jeunes gens avec les personnes d'un âge mur. Ces • dernières ont l'inspection sur eux; et comme on ne. peul rien dire ni rien faire dans ces réfectoires qui ne soit vu on entendu, le respect qu'imprime le grand âge retient les étourdis. Si par hasard il leur 'échappe quelque parole trop libre ou quelque geste déplacé, les anciens qui sont auprès d'eux les reprennent sur-lechamp et leur imposent silence. On ne sert point toute une file 'de suite* mais on présente les mets les plus succulents d'abord aux personnes les plus âgées, dont 1rs places sont distinguées; ensuite on distribue sans façon à la jeunesse ce qui reste sur les plats. Les vieillards partagent/si bon leur semble, avec leurs voisins, ce qu'ils ont de plus appétissant. La quantité de mets . délicats n'est pas assez abondante pour les prodiguer indistinctement à tous les convives. Quoique, par égard pour l'âge,. on destine les meilleurs morceaux aux chefs de Camille, cela n'empêche pas les autres convives d'être bien nourris et même de faire bonne chère.

Au commencement du dîner et du souper on lit quelque traité de morale. Cette lecture est fort courte, parce qu'on craint qu'elle ne devienne plus fastidieuse qu'instructive. Dès qu'elle cesse, les pères entament la conversation, qui roule ordinairement sur des sujets agréables et divertissants; ils ne se permettent cependant jamais le récit d'aucune anecdote scandaleuse ou aucune saillie indécente. Ne vous imaginez pas qu'ils vous étourdissent par leur babil tout le long du repas; m non, ils laissent très volontiers le champ libre aux.

jeunes gens, auxquels même ils font beau jeu. C'est dans ces moments où la liberté de la table leur permet de déployer leur esprit qu'on est plus h portée de le connaître et d'en juger.

* Lè dîner n'est pas, à beaucoup près, aussi long que le souper. Ils pensent qu'en surchargeant à midi son estomac de nourriture, le corps, affaissé par les fonctions laborieuses de la digestion, perd les forces nécessaires pour le travail ; le soir on peut, sans inconvénient, contenter son appétit, parce que l'inaction du . corps pendant la nuit et le sommeil sont deux excellents digestifs. On exécute toujours, durant le souper, différentes symphonies, et' les desserts y sont exquis. Les cassolettes sont allumées et répandent les odeurs les plus suaves daris l'intérieur de la salle; enfin on n'oublie rien de ce qui peut flatter les sens des convives; car nos Utopiens adoptent pour maxime que toute volupté dont la suite n'est point dangereuse est légitime et permise. Tel est le genre de vie que l'on mène à la ville ; celui de,la campagne est peu différent. Comme les habitants y sont plus éloignés les uns des autres, chaque colon mange en son particulier. Au surplus, il % s'en faut bien qu'on manque de vivres aux champs, puisque c'est leur territoire-même qui fournit les provisions de la ville.

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