DES YOYAGES DES UTOPIENS
uand il prend fantaisie à un Utopien de voyager, soit pour aller voir ses amis qui habitent dans une autre ville, soit pour connaître le pays, il en obtient sans difficulté la permission des sypbograntes et des tranibores, à moins que sa présence et son assiduité au travail ne soient d'une absolue nécessité pour ses concitoyens. D'ordinaire les voyageurs marchent par caravanes ; ils sont munis d'un passeport du prince, qui jour pour jour fixe la durée de leur voyage. On leur donne un chariot, avec un esclave public pour le conduire, et avoir soin des bœufs qui y sont attelés. S'il ne se trouve point de femmes dans la caravane, les hommes aiment mieux aller à pied et laissent là le char, qui retarderait leur course. Ils n'emportent rien dans leur tournée, ils sont traités gratis tous le long de la roule. On leur fournit tout ce dont ils ont besoin. Chez les différents particuliers où ils logent, l'hospitalité s'execce avec tant de courtoisie et de bonne grâce que les voyageurs ne s'aperçoivent jamais qu'ils sont hors de chez eux. Celui qui passe plus d'un jour dans un endroit y travaille de son métier, et les artisans ses confrères ont pour lui toutes les déférences imaginables. Si quel-
VOYAGE A L'ILE D'UTOPIE (fô
qu'un s'avise de quitter ses foyers sans permission et de se mettre en voyage sans un passeport du prince, on le • ramène comme un fuyard dès qu'on peut l'attraper, et il* est sévèrement repris.; s'il tombe dans la récidive, il perd sa liberté. Un Utopien ne peut faire le tour de la ville et parcourir les champs voisins sans l'agrément de son père et de sa femme. Gomme il ne trouve ni à boire ni à manger, il est obligé de revenir aux heures précises du travail s'il veut diner ou souper. A cette condition on lui permet de se promener pendarit la récréation hors des murs de la ville, qui n'en souffre aucun préjudice, puisqu'il est contraint d'y rentrer au moment où il devient utile. Vous concevez, d'après ce que je viens de vous dire, qu'on a mis tout eh œuvre pour forcer l'oisiveté jusque dans ses derniers- retranchements.
On ne rencontre dans toute llétendue de File aucun cabaret, point de ces académies de jeu où souvent, au péril de leur vie, les dupes font le profit des escrocs et des fripons. L'œil vigilant du ministère embrasse tellement toutes les parties de la police qu'il faut, bon . gré mal gré, faire un sage emploi de son temps, soit en travaillant, soit en ne. prenant aux heures do loisir que des délassements honnêtes. L'abondance est . l'heureuse suite de ces sages mesures; et comme la répartition des biens, est égale et commune entre tous les citoyens, on ne connaît en Utopie ni pauvres" ni mendiants.
Dans l'assemblée des états généraux, qui se tient tous les ans* à Amauroté et où assistent trois députés dé chaque ville, on présente un état détaillé de toutes les productions de. chacune de ces villes et dé leur territoire. Après l'examen qui en est fait, on établit une
balance exacte de rapport et de consommation entre toutes ; on donne ensuite à celles qui se ressentent de la disette le superflu de celles qui ont tout à foison. Ce don est gratuit et sans espoir de retour. Si Tannée suivante la ville qui a donné vient elle-même à manquer, elle ne va point démander ce qu'il lui faut a. celle qui a reçu son superflu, mais elle accepte ce qui lui manque de la première ville qui s'offre à le lui fournir.
Tous ces prêts et ces échanges se font sans aucune vue d'intérêt ; on les regarde comme autant de devoirs naturels, dont on ne saurait se dispenser sans inhumanité. De pareils traits yous prouvent assez sans doute que toute la république ne compose qu'une seule et même famille. Conime on ignore si l'année qui suit la dernière récolte sera bonne ou mauvaise, on a grand soin de toujours approvisionner le pays pour deux ans ; on permet ensuite l'importation chez l'étranger de l'excédent des denrées en tout genre.
Les productions nationales consistent en blé , miel, laine, lin, chanvre, bois, peaux, coquillages, cire, suif, cuir, et même en quantité de gros et menu bétail. Us donnent un septième de leurs marchandises aux pauvres du pays où ils vont commercer et vendent le restant à un prix très borné. Ils rapportent de ces traites non seulement le fer, qui est presque la seule chose qui leur manque, mais encore des sommes considérables en or et en argent. On ne saurait s'imaginer combien les Utopiens se sont enrichis depuis le long espace de temps qu'ils font si heureusement ce commerce : aussi leur est-il absolument égal aujourd'hui de vendre h crédit ou au comptant. La plus grande partie de leurs affaires se fait en papier. Pour en assurer la soli-
dité, ils ne se contentent pas de la garantie et de la solvabilité du tireur et de l'endosseur; ils ont soin, se conformant aux usages des lieux, d'en faire dresser des actes authentiques par des officiers publics. Us chargent ensuite les corps, municipaux des villes de commerce du recouvrement de ces dettes.
Ceux-ci font payer avec d'autant plus d'exactitude les débiteurs h l'échéance de leurs obligations que leurs villes perçoivent les intérêts des créances remboursées et déposées en masse au trésor public, jusqu'au jour où les Utopiens font la demande de leurs capitaux. Ils n'en reprennent souvent que la pluj faible partie et abandonnent le reste à leurs débiteur: , parce qu'ils estiment que c'est blesser la justice qut. d'enlever aux autres ce qui leur sert et ce dont on ne fait soi-même aucun usage. Mais s'ils veulent obliger un peuple voisin menacé d'une invasion, ou s'ils se trouvent sur le point d'avoir la guerre, alors ils redemandent la totalité de leurs créances. Tous les trésors qu'ils amassent dans leur propre pays sont destinés à écarter loin d'eux les calamités publiques, à leur acquérir des secours dans les dangers pressants et imprévus.
En temps de guerre ils donnent une forte paye aux soldats étrangers, qu'ils soudoient et qu'ils exposent plus volontiers que les leurs, car ils sont très avares du sang de leurs compatriotes. Ils sèment d'ailleurs si largement l'or et l'argent chez les ennemis qu'ils occasionnent la désertion de leurs troupes, qui passent de leur côté ; ou ils enflamment h tel point la cupidité des généraux que ceux-ci tournent leurs armes contre euxmêmes et s'enlre-détruisent. Voilà les raisons qui les
• - déterminent à conserver toujours" au besoin un trésor considérable." Mais vous dirai-je le cas qu'ils font de For en général? peut-être ne voudrez-yous pas me croire : car enfin, si quelqu'un vénait me raconter tt>ut ce dont j ai été témoin à ce sujet, je vous avoue que je ne pourrais guère m'empêcher de mettre en doute la véracité de son récit. Des hommes sensés cependant, des hom- -mes qui réfléchiront sur les usages, sur les lois de ces républicains, si différentes des nôtres, s'étonneront moins de ce que je vais vous raconter et se le persuaderont plus facilement.. Il ne s'agit point ici d'avoir égard à Remploi que nous faisons de-for. et de l'argent ; il faut uniquement consulter la façon de penser et de juger des Utopiens sur ce premier objet de notre culte.
Gomme ils n'ont aucun besoin d'espèces,, dont .le . cours est inconnu chez eux, 'ainsi que je l'ai remarqué plus haut, ils se bornent à garder leur or et leur argent pour s'en servir à propos dans les conjonctures difficiles et fâcheuses. « Il est possible, disent-ils, que ces moments de crise -ne se présentent pas dans la série des événements que le Ciel nous prépare; il est prudent toutefois de chercher à nous précautionner contre un avenir incertain. »
L'usage qu'ils font, en attendant, de l'or et de l'argent est bien propre à fixer le jugement que tout le monde devrait raisonnablement porter sur ces métaux. Cet usage n'est autre que là mesure du mépris qu'ils doivent inspirer. Qui pourra disconvenir que le fer, dont on ne peut pas plus se passer que du feu et de l'eau", ne soit bien- plus nécessaire et plus précieux que l'or et que l'argent? L'homme néanmoins, toujours irréfléchi, toujours inconséquent dans ses procédés, assigne une
valeur aux métaux sans faire la moindre attention aux divers. degrés de mérite qu'ils peuvent avoir par rapport à son utilké personnelle. Ib avilit, il méprise, malgré leurs qualités usuelles, ceux qui sont les plus communs, et met un prix ridicule aux autres en raison de leur extrême rareté, quoique d'aHleurs ils ne puissent être d'aucun usage proprement dit utile et nécessaire. Mais la nature, cette tendre mère r dont la sagesse se manifeste dans toutes ses vues, raisonne d'une manière bien différente de celle de ses enfants ; elle place sous nos yeux et sous notre main tout ce qu'elle juge essentiel au soutien de notre existence; elle affermit la terre sous nos pieds , balance et fait circuler autour . de nous l'air, qui est noire élément; elle nous indique ^ la source et le cours des rivières; rien ne lui échappe de ce qui" peut nous rendre la vie douce et agréable;* mais elle enfouit dans des gouffres profonds, qu'ellemême a creusés an centre de la terre, tout ce qui ne peut nous être d'une utilité réelle. Le gouvernement d'Utopie ne fait point enfermer dans des tours l'or et l'argent, afin de prévenir les jugements du vulgaire, • sottement ingénieux, dans tous les mondes possibles, à se forger des idées bizarres.
Il pourrait croire ici que le prince et le sénat abusent de sa bonne foi, qu'ils ourdissent ensemble quelque trame avantageuse pour eux et nuisible à ses . 'intérêts. On n'emploie pas non plus de ces métaux à fabriquer de la vaisselle et d'autres ouvrages travaillés par les plus~ grands artistes. Quand il faudrait a fondre les matières et en faire de la monnaie pour payer les troupes, ce serait un embarras et un sujet dé chagrin ; car dès qu'une foLs on s'est laissé séduire .
par le luxe, dès qu'on est attaché à ses inventions, ce n'est qu'avec beaucoup de peine qu'on y renonce.
Pour prévenir ces inconvénients, ils ont sur cet objet une politique marquée au coin de la singularité qui frappe d'abord dans toutes leurs institutions. Cette coutume est si contraire à nos idées, si opposée au profond respect, à la passion que nous avons pour l'or et pour l'argent, qu'il faut, je le répète, avoir vu les choses pour les croire. Toute la vaisselle des Utopiens est de terre cuite ou de verre, d'une forme, il est vrai, aussi propre qu'agréable; mais la matière n'est rien moins que rare et coûteuse. Quant à nos métaux les plus précieux, ils les emploient à la fabrique de leurs vases nocturnes et des ustensiles les plus vils du ménage. On en voit quantité tant dans les édifices publics que chez les particuliers. Us en font aussi les fortes chaînes qu'ils attachent aux pieds et aux mains de leurs esclaves. On condamne encore tous ceux qui sont notés d'infamie à porter des pendants d'oreille d'or, une quantité prodigieuse d'anneaux aux doigts, des colliers et une large plaque sur le front, le tout du môme métal.
Vous voyez par là que nos républicains ont cherché tous les moyens d'ôter à l'or et h l'argent tout leur crédit, de les avilir et de les mettre au niveau de la fange, qu'on méprise et qu'on rejette avec horreur. Ainsi la possession de ces mines si riches, que tant d'autres peuples chérissent comme leurs propres entrailles et de la perte desquelles ils seraient inconsolables, n'est d'aucun prix aux yeux de nos insulaires; et on leur enlèverait d'un seul coup toutes les richesses pécuniaires qu'ils ne s'en croiraient pas plus pau-
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vres d'une obole. Ils ramassent des perles sur leurs rivages, ils trouvent des diamants et des pierres fines dans le creux des rochers, mais ils ne se donnent pas la peine de les chercher. Ils se contentent de faire usage de ceux qui tombent par hasard sous leurs mains. Ils les taillent, les polissent et en font des ornements et des joyaux à leurs petits enfants. Dès que ceux-ci grandissent et qu'ils sont susceptibles de raison, ils se défont de leur propre mouvement de ces babioles, comme nos jeunes gens quittent les marques extérieures de l'enfance et les jeux innocents qui, au sortir du berceau , amusaient leurs facultés naissantes.
Ces usages, diamétralement opposés à ceux des autres nations, donnent quelquefois lieu à d'étranges méprises et de la part des Utopiens et de la part des étrangers qui abordent chez eux.
Je n'ai jamais été plus à portée de voir ces erreurs réciproques qu'à l'arrivée des ambassadeurs d'Anémolie 1 , qui firent leur entrée à Amaurote durant mon séjour. Comme ils venaient pour traiter d'affaires delà plus haute importance, trois députés de chaque ville et les ministres étrangers qui se trouvaient alors dans Hle vinrent se rendre auprès d'eux au milieu de la capitale. Ces derniers, qui séjournaient depuis quelque temps en Utopie, n'ignoraient pas les coutumes des habitants et le profond mépris qu'ils avaient pour le faste et pour tout ce qui s'appelle pompe extérieure. Ils se présentèrent en conséquence fort simplement vêtus; mais les Anémoliens, qui, par rapport à leur
i. Anëmolit, en greceiposé au vent, pur extension léger, frivole.
éloignemenl et au peu de commerce qu'ils faisaient - avec nos insulaires, n'avaient- aucune connaissance de leurs mœurs et de leurs usages, commirent à leur égard une bévue fort grossière. Les premiers Utopiens qui s'offrent à leur vue sous le costume national leur font juger aussitôt que ce peuple est pauvre -et misérable. Plus orgueilleux que sages, ils s'avisent de vouloir lui en imposer par léur richesse et leur magnificence. Nos trois ambassadeurs, qui étaient des personnages de premier rang dans leur pays, s'habillent aussi superbement que des acteurs qui doivent monter sur la scène pour y représenter des héros et des dieux. Les voilà qui se niellent en marche, accompagnés d'une suite' de cent personnes au moins toutes couvertes d'habits de soie brodés de direrses couleurs. Ceux de Leurs Excellences étaient de drap d'or enrichi de pierreries; ils portaient en outre des bagues, des bracelets, des colliers et des pendants d'oreilles de perles et de diamants. Leurs chapeaux étaient garnis d'une large broderie en or et d'agrafes d'un travail aussi précieux que
le métal.
Parés de tous ces riches ornements, qui chez les Utopiens sont les marques -distinclives de l'esclavage, de l'infamie ou de l'enfance, ils s'imaginaient éblouir tous les yeux et se donner le spectacle de ces coups
de surprise qui flattent si agréablement l'orgueil et la vanité de ceux qui les font naître. Tous trois portaient fièrement la tête au vent; en faisant tomber par-ci parlà quelques regards de pitié sur le peuplé, qui accourait en foule pour les voir passer. Mais le plaisant de , l'aventure c'est que, malgré leur air d'importance et 1a bonne opinion qu'ils avaient d'eux-mômes, nos trois
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Excellences furent parfaitement moquées ot bernées tout le long de la représentation.
Je vous ai dit qu'en , général bien peu. d'Utopiens voyagent, très peu par conséquent sont instruits des mœurs "et des usages des autres peuples. 11 ne faut donc pas s'étonner si nos bons bourgeois d'Amaurote, qui s'imaginaient que tout se passait ailleurs comme chez eux, prenaient" ici Tes maîtres .pour les valets et, les ambassadeurs pour les esclaves de leur suite, lis saluaient respectueusement ceux qui -portaient les habits les plus simples, parce qu'ils croyaient voir en eux 'les nouveaux ministres plénipotentiaires. Des en- . fants de sept à huit ans, qui avaient renoncé à tous ces joyaux de l'enfance .dont ils voyaient les ambassadeurs surchargés, criaient de bonne foi q, leur, mère : « Regardez donc ces grands nigauds qui portent des bijoux et des babioles comme s'ils n'étaient encore qu'au maillot — Taisez-vous, répondaient sérieusement les mères, ce sont à coup sûr les bouffons de Leurs Excellences. »
D'autres, portant la vue sur leurs chaînes d'or, disaient tout haut, en se moquant : « De quelle utilité peuvent être ces chaînes? Elles sont si minces que ces esclaves peuvent aisément les briser, et si peu serrées qu'il leur est plus facile encore de les ôter et de prendre la fuite. » * .
Après avoir séjourné quelques jours dans la capitale, les Anémoliens, plus instruits des usages du lieu, reconnurent leur prévention. Ils s'aperçurent bien que l'or ne manquait pas en Utopie, puisqu'un seul esclave en portait plus dans les chaînes dont il était garrotté qu'ils n'en avaient à eux trois dans leurs riches habits, mais
que ce métal était aussi vil, aussi abhorré chez les Utopiens qu'il était chéri et révéré dans leur pays.
Honteux et confus de leur méprise, ils s'empressèrent de retrancher tout leur train et déposèrent humblement leur fierté et leur arrogance. Ils se trouvèrent encore bien plus éloignés du but qu'ils s'étaient proposé lorsque différents entretiens avec les habitants les eurent mis à même de connaître à fond la manière de penser du peuple avec lequel ils venaient traiter. J'avoue que ses opinions sur ce point durent leur paraître bien étranges. « Est-il possible, disent les Utopiens, qu'un homme qui est tous les jours en état de contempler les astres et la beauté du soleil puisse avec quelque plaisir repaître ses yeux de la lueur fugitive de ces petits morceaux de cristal ou de roche qu'il nomme pierres précieuses? Se peut-il qu'il se rencontre des êtres assez dépourvus de sens et de raison pour se croire plus nobles, plus excellents que leurs semblables parce qu'ils sont couverts d'un drap plus fin et plus rare? Mais la laine dont ce drap est fabriqué ne provenait-elle pas également de la toison d'une brebis, et, au bout du compte, toute belle qu'était cette toison, la brebis qui la portait n'était-elle pas une bête comme une autre? Vous adorez l'or (prenez que c'est un Utopien qui parle); mais ce métal, par la nature de sa trempe, ne peut vous être d'aucune utilité; s'il a quelque prix, c'est vous qui le lui avez indiscrètement donné. Ce prix est idéal et fictif, ce n'est qu'une valeur conventionnelle et relative à vos besoins. » Cependant cette matière est aujourd'hui en si haute vénération chez tous les peuples de la terre qu'on ne rougit point de la préférer à l'homme même.
VOYAGE A L'ILE D'UTOPIE 1o
En voulez-vous la preuve? La voici. Regardez ce maître sot, enseveli dans sa crasse ignorance; ne vous semblet-il pas voir une misérable souche qui conserve à peine quelque reste de végétation? Ce lâche individu n'est d'ailleurs qu'un fou décidé, un juré fripon. Cependant une cour nombreuse s'empresse de lui offrir ses hommages; il tient sous sa dépendance et à ses gages des hommes sensés et vertueux, des sages et des gens à talents. A quel titre leur commande-t-il ? Sur quoi fonde-t-il ses droits? Sur quoi? sur son coffre-fort. Le malheureux est riche, et sa richesse est tout à la fois la base de son stupide orgueil et de son injuste domination. Mais si l'avare chicane, qui met tout son plaisir à dévorer les trésors des hommes et à réduire les plus opulents aux dernières extrémités de l'indigence; si la fortune encore, par un caprice bien digne d'elle, vient à précipiter du haut de sa roue ce mortel boursouflé de sotlise et d'ennui naguère si fier de ses richesses ; si elle les fait passer dans les mains du plus indigne pendard de tous ses valets, alors quelle sera la ressource du millionnaire ruiné? Vous le verrez bientôt ramper à son tour dans la poussière, traîner sa honteuse existence dans l'obscurité et finir par mendier un refuge chez son propre laquais, qui ne regardera son service auprès de lui que comme une dépendance nécessaire de la totalité de ses biens, dont le sort Ta rais en possession.
Ce qui m'irrite, ce qui me révolte surtout, est de voir les respects, les honneurs presque divins que vous rendez à un homme qui ne vous est de rien et auquel vous ne devez rien. Je vous surprends néanmoins fléchissant le genou devant lui, vous l'encensez ; et pour-
"quoi ces adorations? parce qu'il a de l'or et de.l'argent. Mais vdus savez que c'est un ladre, un usurier, et que de son vivant vous n'aurez pas un sou de toute sa fortune. Que vos grimaces sont méprisables, extravagantes et absurdes !
Telle est sur les richesses la façon de .penser des Utopiens. L'éducation publique qu'ils reçoivent dès leur plus bas âge, et l'élude des belles-lettres, -dont ils s'occupent très sérieusement eux-mêmes, contribuent pareillement à la leur inspirer et à la perfectionner. • Quoiqu'ils ne destinent particulièrement à la con : naissance intime des hautes sciences que ceux qui annoncent dès leur enfance un esprit judicieux, un génie élevé,. un goût invincible pour la philosophie ët la métaphysique, on donne néanmoins à tous les enfants une teinture de ces sciences, ainsi que des arts libéraux.
D'ailleurs je vous ai dit que les hommes et les femmes se font un plaisir de consacrer à leur étude les heures que leur laisse l'interruption du travail. Les Utopiens ne commissent que leur langue maternelle; c'est la seule qu'on emploie dans tous les collèges, dans toutes les écoles et les académies. Cet idiome est riche, et la prononciation en est fort douce. Aucun autre ne saurait leur prêter des expressions -plus propres à rendre leurs pensées avec autant de précision et de clarté que de justesse et d'énergie. Cette langue est d'ailleurs presque universelle dans leur monde ; elle a différents dialectes. Ils n'avaient point entendu parler, avant notre arrivée, de tous les philosophes si -célèbres parmi nous. Mais en musique, en logique, dans l'arithmétique et la géométrie, leurs découvertes n'étaient nulle- •
ment inférieures à celles de nos plus grands maîtres. Si toutefois ils peuvent aller de pair avec les anciens dans l'es inventions- vraiment utiles, il. s'en faut bien qu'ils- égalent nos dialecticiens et nos sophistes modernes, lis n'ont trouvé aucune règle de restrictions, d'amplifications, de suppositions, ni aucune de ces subtilités de logique que nos grimauds de collège savent sur le bout du doiçt. Ils sont peu propres à la recherche des idées fécondes; ils n'ont jamais pensé h l'homme dans Y universalité , comme s'explique le jargon scientifique de nos écoles *. Malgré la grandeur démesurée de ce colosse au-dessus de toutes les statures gigantesques; malgré toutes les démonstrations que nous employâmes pour le leûr rendre palpable, ils ne " purent jamais l'apercevoir. Mais s'ils n'ont pas fait un • • pas. dans ce fatras d'abstractions métaphysiques, ou peut assurer qu'ils ont, en revanche, poussé fort loin leurs connaissances dans l'astronomie. Ils ont fabriquédivers instrument? de mathématiques, comme des télescopes, des quarts de cercle, et plusieurs autres à l'aide desquels ils mesurent exactement la hauteur du soleil ; ils fixent même la durée de son cours, ses déclinaisons, ainsi que les phases de la lune, les mouvements ordinaires ou rétrogrades- des astres et dés planètes qui brillent sur leur horizon. Quant à l'aslrolo-
gie judiciaire et à tous ces contes bleus de la magie blanche, leur ignorance sur ce point est de&plus parfaites. Mais ils pronostiquent les pluies, les vents, le froid et . le chaud sur certains signes apparents et d'après une
1. Un grand et lucide esprit comme Mtfrus ne pouvait laisser échapper l'occasion de frapper sur les ridicules formules de la vieille scolastique, qui obstruaient encore toutes les voies de l'enseignement.
foule d'observations confirmées par une longue expérience, qui rarement nous induit en erreur. Au surplus, relativement à ces objets, ainsi qu'au flux et reflux de la mer, à sa salaison, à l'origine du monde tel qu'ils le conçoivent, à la nature des divers corps célestes, ils ont des opinions qui diffèrent entre elles, comme en ont eu nos anciens philosophes. Quelquefois ils quittent les vieilles pour s'attacher aux nouvelles, lorsqu'ils les croient plus solides; et ils finissent, ainsi que nous,
par ne pas tout à fait s'accorder sur ces points de croyance arbitraire.
Ils agitent en philosophie morale les mêmes questions que nous. Ils se demandent en conséquence si le nom de bien peut convenir également aux qualités de l'âme, à celles du corps et de la fortune, ou s'il n'appartient qu'aux premières. Leurs dissertations sur la vertu et sur ce qu'on appelle plaisir ou volupté sont très étendues.
L'objet le plus noble et le plus intéressant de toutes leurs questions et de toutes leurs recherches, est de savoir en quoi consiste le vrai bonheur de l'homme, si c'est dans une seule ou plusieurs choses réunies. La plupart des Utopiens embrassent sur cet article le système d'Epicure : ils sont persuadés que si la volupté n'est pas entièrement dispensatrice du bonheur, elle seule du moins contribue le plus à nous le procurer. Ce qui va vous étonner sans doute, c'est qu'ils fondent sur la religion même, toute triste et toute sévère qu'elle est, une morale très facile et très douce. Jamais ils ne dissertent sur le souverain bien de l'homme qu'ils n'invoquent le secours de leur religion ; ils déduisent leurs conséquences de ses principes mêmes, ils mêlent
ses maximes aux raisonnements de la philosophie, et pensent que sans le concours de leurs lumières réciproques ils feraient pendant toute leur vie des recherches infructueuses pour trouver la félicité.
Voici leurs dogmes principaux : l'âme est immortelle ; Dieu, dans les décrets éternels de sa bonté, Ta créée capable de bonheur ; il est une vie future, dans laquelle le vice sera puni et la vertu récompensée. Quoique la religion seule établisse et enseigne ces articles de foi, les Utopiens prétendent que la vertu doit suffire pour nous déterminer à les adopter et à y croire. Si ces points fondamentaux n'étaient point autant de vérités incontestables; si la mort, en nous retranchant du nombre des vivants, anéantissait tout notre être, il n'est pas d'homme, si borné qu'on le suppose, qui n'eût encore assez d'esprit pour sentir qu'il est de son intérêt de se faire même des crimes les plus atroces autant de degrés pour atteindre au bonheur de la vie présente. On le verrait donc sans cesse tourmenté de la soif des plaisirs ; il les saisirait tous avec une égale avidité, en s'arrêtant néanmoins avec complaisance au choix des plus raffinés, des plus exquis, et de ceux dont la douleur n'accompagne ou ne suit pas la jouissance.
Qui pourrait le blâmer de suivre un pareil système ? Quel excès de folie de renoncer de soi-même aux agréments de la vie, de pratiquer les vertus les plus difficiles et les plus austères, de s'exposer volontairement aux tribulations, de supporter avec patience les disgrâces et les maux les plus cuisants, si notre espoir ne s'étend pas au delà du tombeau, si notre âme et la félicité dont elle est susceptible se perdent et s'abîment avec le corps dans une nuit éternelle I
Quant . à la volupté dont ils font dépendre le bonheur de cette vie, ce. n'est point cette volupté sensuelle qui n'a pour but que la satisfaction des appétits désordonnés ; c'est cette volupté douce et honnête, fondée principalement sur l'amour et la pratique de la vertu, sans laquelle ils ne lui trouveraient aucun prix. Or la vertu, selon eux, n'est autre chose que l'observation
rigide de la loi naturelle, seule loi universelle, invariable et permanente, que Dieu a profondément gravée dans nos cœurs pour nous servir de règle en ce monde- Vivre selon la loi naturelle, c'est, disent les Utopiens, ne consulter que la raison, pour savoir d'elle ce que nous devons ou ne devons pas faire, ce qui doit être l'objet de nos désirs ou de notre aversion. Le premier et le plus important de tous les devoirs que nous impose la raison, c'est de révérer, de bénir TÈtre suprême, seul auteur de notre existence ét du bonheur auquel nous aspirons. Cette raison nous engage ensuite à mener une vie douce et paisible, a resserrer et à cimenterles liens de Jasociété, en partageant avec tous nos semblables, qui sont nos frères, lés aisances, les . agréments et les biens que nous parvenons à nous procurer. Car enfin le partisan le plus zélé de la vertu, l'ennemi le plus irréconciliable du plaisir, en vous faisant un devoir de supporter courageusement vos peines, d'être dur envers vous-même, ne vous ordonne-t-il pas en même temps d'aimer votre prochain, 'de l'aider . dans son infortune, de le consoler daus ses afflictions? Quelque austère qu'on suppose un homme, il n'en est
point qui ne fasse l'éloge de la cbarité comme de la vertu la plus excellente et la plus essentielle. Il n'en est point qui ne s'attendrisse, qui ne laisse échapper
VOYAGE A L'ILE D'UTOPIE Si
des marques précieuses de sensibilité en vous disant : « Oui, les seuls plaisirs purs et délicieux, les seuls plaisirs qui rapprochent un faible mortel de la divinité, sont ceux qu'il goûte lorsqu'il trouve et saisit l'occasion d'essuyer Jes larmes de son semblable, de le soulager du poids de la douleur qui l'accable, de le rappeler des portes du trépas, et de le rendre aux charmes d'une vie si tranquille, qui seule renferme la vraie volupté. »
Que chacun de nous descende dans son cœur, qu'il l'interroge, il lui répondra que c'est là le vœu le plus ardent que la nature — c'est-à-dire le désir de sa propre conservation, de son propre bonheur — ne cesse de lui faire former pour lui-même. Posons d'abord pour principe que la vie passée dans les délices, qui n'est autre que la vie voluptueuse, est bonne ou mauvaise. Si elle est réellement mauvaise, loin d'en procurer la jouissance à voire prochain, vous devez la lui ôter comme une chose contraire à son bien-être; si elle est bonne, s'il est permis, je dis plus, si nous sommes obligés de lui offrir les moyens d'en jouir, pourquoi ne commencerions-nous pas par nous?
Il est une vérité universellement reconnue : c'est qu'on n'est intéressé à faire du bien à personne au monde plus qu'à soi-même. Tandis que la nature dispose nos cœurs à l'amour du prochain, tandis qu'elle nous fait un devoir de cet amour, pourrait-elle nous ordonner de haïr notre propre individu et de Sévir contre nous-mêmes? Non, sans doute; le but de tous nos soins et de toutes nos recherches doit donc être de mener la vie la plus agréable possible, c'est-à-dire d'embellir le, cercle étroit de nos jours de toutes les
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délices , de toutes les jouissances que la nature nous indique, car la seule et vraie vertu de l'homme est de vivre selon ses lois.
Attentive à nous procurer tout ce qui peut nous être d'un bien réel, elle se sert de la voie du plaisir pour appeler au bonheur ses enfants, qu'elle voit tous. du même œil et qu'elle chérit avec une égale tendresse. En les pressant des'Uider mutuellement, de partager à l'amiable entre eux ses faveurs et ses trésors, elle ne cesse de leur répéter de fuir ces délices perfides,* ces voluptés insidieuses, que souvent quelques ingrats n'ont pas honte d'acheter aux dépens du bien-être de tous ceux qui les entourent.
C'est par une suite de ces principes que les Utopiens soutiennent qu'on doit scrupuleusement observer les
conventions rédigées entre particuliers et les lois promulguées par un prince bon et juste ou par un peuple libre et bien intentionné.
« Cette inviolable observation, ajoutent-ils, doit avoir lieu surtout à l'égard de nos lois, qui, revêtues de la sanction publique, (établissent le partage égal , la communauté de ces biens et de ces avantages de la vie dans lesquels nous faisons consister la souveraine volupté. Respecter les lois dans les rnoyêns que l'on prend pour se procurer le bonheur, c'est prudence; se proposer le bien général pour but de toutes ses démarches, c'est humanité; chercher son bien aux dépens de çelui d'aulrui, c'est une injustice criante. Le comble de la grandeur d'àme et de l'hérdïsme civique c'est de sacrifier son intérêt personnel à celui de son concitoyen, c'est de ne plaindre ni soins, ni peines, ni argent, lorsqu'il est question de l'obliger; c'est en un mot de pré-
férer son bien-être au nôtre propre. Loin de nous . nuire, cette générosité officieuse devient pour nous la source d'une infinité d'avantages. Outre qu'un bienfait porte toujours avec lui sa récompense, la chaîne invisible qui nous lie les uns aux autres nous fait une nécessité de nous rendre des services réciproques et d'user entre nous de justes représailles. Mais sans parler ici de ce retour que nous avons le droit d'attendre, les impressions vives et délicieuses que nous éprouvons au fond du cœur, lorsque nous avons fait une action bonne et louable, n'en sont-elles pas le plus doux prix? Et ce prix si flatteur rie nous dédommage-t-il pas au centuple de la privation que nous avons eu le courage de nous faire? A ces considérations purement humaines, qui résultent d'un acte d'humanité, il faut joindre un motif plus consolant encore : c'est la certitude intime qu'a tout homme pénétré de sa religion, qu'il est un Dieu tout-puissant, dont la justice souveraine récompense les œuvres de bienfaisance et de charité par des biens éternels et inépuisables. »
C'est d'après ces principes qu'ils se persuadent que les plaisirs, dont la continuité* forme le bonheur, sont Tunique fin à laquelle doivent tendre toutes les actions et môme toutes les vertus de l'homme. Ils définissent la volupté <( cet état de l'âme et du corps que l'instinct naturel noùs fait préférer à tout autre, parce qu'il nous affecte d'une manière plus douce et plus agréable ».
Remarquez, je vous prie, ces mots Y instinct naturel. Ce n'est pas saus de très fortes raisons qu'ils lés emploient dans cette définition. « Les seuls plaisirs avoués par la nature sont, disent-ils* ceux qui ne causent de *
préjudice à personne, qui ne nous font point sacrifier un plus grand avantage à un moindre, qui n'engendrent ni la douleur ni le remords, qui ne portent enfin aucune atteinte soit à nos facultés physiques soit à nos qualités intellectuelles. Les plaisirs que la nature condamne et rejette sont ceux que se forgent cette multitude d'hommes aveugles qui se repaissent d'illusions, qui donnent aux choses le degré de bonté, de valeur et d'excellence qui leur plaît, comme s'il dépendait d'en changer aussi facilement l'essence qu'ils en changent la dénomination. Tous ces désirs déréglés, tous ces appétits fougueux, toutes ces convulsions de l'âme et ces épuisemenls des sens ne sont point la vraie félicité; loin de nous rapprocher d'elle, ils ne font que l'éloigner de nous, ils la détruisent même entièrement. Dès qu'une fois l'homme prend plaisir à savourer de pareilles jouissances, dès qu'il est tourmenté de semblables vertiges, plus de repos, plus de douceurs à espérer pour lui; son cœur, dupe de son imagination exaltée, s'échauffe et s'enflamme pour des objets fantastiques, dont la recherche lui cause autant de peines et de soins que la possession lui cause de douleur et de repentir. Regardez ce malheureux aveugle : il s'élance, il court, il vole dans une route qu'il prend pour celle du bonheur; dans le délire de la passion, il croit y parvenir, il double la vitesse de sa marche, il touche au bout de sa carrière : qu'y trouve-t-il ? Le précipice affreux dans lequel il se précipite. »
Les Utopicns mettent au rang de ces plaisirs, de ces voluptés chimériques, la folie de ces hommes dont je vous ai parlé plus haut, qui, mesurant leur mérite à leurs habits, s'estiment sottement au-dessus des autres, en
proportion du faste et de la magnificence qu'ils déploient dans leur extérieur. « Cette façon de penser et de s'apprécier, disent nos sages, renferme deux erreurs bien grossières. Priser son habit plus que sa personne, première sottise. Dans le fait, à ne considérer l'habit, ainsi qu'on doit le faire, que relativement à son usage, quelle simplicité de mettre une différence entre les draps et de préférer le plus fin ! Quelle foule d'inconséquences absurdes cette première n'entraine-t-elle pas! Les partisans du luxe, persuadés, à la vue de leur pompeux* étalage, qu'ils ne s'abusent point et qu'ils sont réellement au-dessus du commun des hommes, exigent nos hommages comme un tribut qui leur est dû, et qu'on ne peut se dispenser de leur payer sans s'exposer à leur ressentiment. Ils nous forcent à des égards, à des respects auxquels ils n'auraient jamais osé prétendre, sous l'extérieur simple et uni de la bourgeoisie.
« Autre sottise. Quel profit, quel bien réel retirent-ils de ces vains honneurs, de ces déférences suspectes, dont ils sont si fiers et si jaloux? De quelle sensation agréable vous affecte un courtisan qui vient humblement embrasser vos genoux et vous prodiguer son encens? La forte odeur de sa fumée apaise-t-elle les douleurs de votre sciatique ou guérit-elle votre cerveau perclus? » Les Ulopiens classent dans la même catégorie de fous ces nobles à seize quartiers qui, déployant à tout propos leur généalogie, vous montrent avec un orgueil insultant la longue suite de leurs ancêtres, vous font l'énumération de tous les fiefs qu'ils ont possédés (car, disent-ils, point de noblesse sans seigneurie) et qui ne s'en croient pas moins nobles d'un cheveu, quoique les terres et les châteaux de leurs pères ne
soient pas parvenus jusqu'à- eux, ou quoiqu'ils les aient vendus et qu'ils en aient sotlcment dissipé les fonds.
Auprès de ces fous fieffés, nos insulaires placent les ; amateurs de bijoux, ces curieux qui s'extasient à la vue d'une perle ou d'une pierre quelconque, et qui s'imaginent jouir d'un- bonheur vraiment divin, lorsqu'ils en trouvent une qui est de mode et de grande valeur aux yeux des connaisseurs : car il est bon de remarquer que les joailleries et les bijoux ont leur vogue et leur discrédit, comme toutes les autres modes du siècle, -,
' Sitôt donc que nos amateurs rencontrent une de • ces pierres, ils l'achètent sans monture, après avoir préalablement pris le serment de garantie du vendeur qu'elle est fine : car ces messieurs sont défiants et croient toujours qu'on veut les tromper. Mais puis : . qu'ils ne savent pas distinguer un diamant fin d'avec un faux, quel plaisir trouvent-ils à faire l'acquisition de l'un plutôt que .de l'autre? Ne vous sembte-t-il pas • voir un aveugle-né qui s'avise de choisir les couleurs? " *
Aux antiquaires et aux curieux ils joignent ces avares intraitables qui, toujours affamés d'argent, n'en ont jamais assez, quoiqu'ils en regorgent. Que veulent-ils faire dt3 tous ces trésor» qu'ils entassent? Ils ne peuvent se rassasier de leur vue; tant~que dure- le jour,
il les contemplent; la nuit ils se relèvent pour les regarder encore, les caresser, les' baiser, y toucher du bout des doigts l frénésie insensée, délire cruel, non, . non, tu n'es point le bonheur.
A la suite de ces derniers je vois ces malheureux
avares qui, toujours travaillant, toujours suant, portent
des regards avides sur la moindre parcelle d'or qui s'offre à leurs yeux, se dérobent jusqu'au nécessaire pour ne point entamer leur trésor, ou pour l'enfler de quelques grains; après lui avoir prodigué mille témoit gnages extravagants de leur passion, ils l'enfouisserisecrètement dans la terre, de sorte qu'ils le perdent par la crainte seule de le perdre. En effet, n'est-ce pas le perdre réellement que de se priver soi-même, que de priver les autres de son usage et de l'enterrer au fond de .la cave ou dans son jardin? « Mon cher, mon pauîre argent, te voilà donc en sûreté, » se dit tout -bas notre avare, qui trépigne de joie en regardant la place où il Ta mis. Mais supposons qu'on l'enlève dix ans avant la mort du propriétaire et h son insu, la possession idéale équivaudra h la possession réelle et fera de même son bonheur. Pourvu qu'il n'ait point connaissance du vol, il lui est fort indifférent, puisqu'il ne s'en sert pas, que son or reste ou ne reste pas dans l'en- • droit où. il l'a déposé 1 .. Mais, d'après ces raisonnements si simples, n'est-il pas clair que tout avare est un imbécile décidé et la plus sotte des dupes? Quoique les Utopiens ne connaissent aucun jeu de hasard, ils savent très bien cependant qu'il en existe; mais ils traitent et les joueurs de profession et lés chasseurs déterminés avec le môme mépris que les avares et les autres fous que je viens de vous citer.
- t. La Fontaine, imitant-la fable do Phèdre, que Morus paraphrase évidemment ici, fait dire à Y avare qui a perdu son trésor :
« ... De grâce , - Pourquoi donc vous affliger tant,
Puisque vous no touchez jamais h cet argent Mettez une pierre à la place, Elle vous vaudra tout aatant. i
« Quel misérable passe-temps, vous disent-ils, que de s'assembler autour d'un tapis vert, pour ressasser et jeter des dés, dont la cbance incertaine vous met dans des transes continuelles et renouvelle à chaque instant vos angoisses ! » Je vous accorde que le jeu est un plaisir; convenez, de votre côté, que ce plaisir doit à la fin devenir fastidieux et insipide à force de se répéter. Dites-moi encore de quelle titillation voluptueuse votre oreille est affectée en entendant les jappements, les aboiements des chiens qui se disputent l'honneur de coiffer les premiers le cerf ou le sanglier que vous relancez. Pouvez-vous prendre plus de plaisir à voir courir un chien après un lièvre qu'un basset après un autre chien! Si vous ne voulez vous procurer que le divertissement de la course, faites courir vos chiens les uns après les autres; ils égalent les lièvres en vitesse. Mais si c'est l'espérance de voir étrangler, déchirer sous vos yeux l'animal épuisé, qui doit nécessairement succomber, convenez que ce barbare spectacle devrait bien plutôt émouvoir votre pitié, s'il vous en restait encore. Est-il possible que vous puissiez voir de sang-froid un limier irrité se jeter sur un lièvre et le déchirer à belles dents? Vous ne sentez donc pas toute l'injustice d'un combat aussi inégal et aussi révoltant? Faites attention que l'animal de la mort duquel vous aimez à vous repaître, est faible, timide, innocent, au lieu que celui qui le terrasse et le dévore est vigoureux, irascible et sanguinaire.
Ces spectacles dégoûtants inspirent une telle horreur aux Utopiens qu'ils ont abandonné la chasse à leurs bouchers, qui sont, comme je vous l'ai dit, tous esclaves. Nos insulaires la regardent comme la partie la plus
Dig
vile et la plus abjecte de l'art de tuer les animaux et d'apprêter leur chair. Ils pensent que les autres parties de cet art sont plus honnêtes, parce qu'elles sont plus utiles. Dans le fait, si on égorge un mouton, c'est pour s en nourrir : c'est donc une nécessité que de le tuer. Mais le chasseur, en faisant déchirer par ses chiens la proie qu'il prend, ne cherche qu'un divertissement conforme à son goût particulier; et ce goût est toujours la preuve d'une âme dure et d'un caractère féroce. Si, par hasard, un chasseur conserve encore quelque sensibilité, l'habitude de voir le sang ne peut manquer de la lui faire perdre tôt ou tard et de lui faire contracter des sentiments cruels et barbares.
Les Utopiens prétendent donc que tous les genres de bonheur dont je viens de vous faire l'énumération, et beaucoup d'autres encore, auxquels les hommes se livrent avec fureur, sont totalement opposés au vrai bonheur, loin d'avoir aucune ressemblance, aucun rapport avec lui.
Comme les plaisirs factices n'ont, de leur nature, aucune qualité douce et agréable ; -comme l'imagination abusée leur prête celles qu'on leur trouve, il faut en conclure qu'ils prennent pour l'ouvrage du plaisir même les diverses sensations voluptueuses dont ils s'affectent, tandis qu'elles ne sont en effet que la suite de leurs préjugés et de leur prévention. Cependant, comme la vue d'une personne attaquée de la jaunisse ne change point le fond des couleurs, quoique tous les objets qui s'offrent à ses regards prennent une teinte jaunâtre, de même les fausses idées de quelques extravagants séduits par de vains prestiges ne sauraient changer la nature et l'essence de celte volupté qui fait le vrai bonheur.
<m Voyage, a l'île d'utopie
Les Utopiens distinguent deux sortes de plaisirs, sans le concours desquels 1(3 bonheur ne peut subsister. Ceux du premier ordre sont les plaisirs de l'âme, ceux du second sont les jouissances du corps. Dans la classe des plaisirs de l'âme ils font entrer les impressions touchantes qu'occasionnent en nous la découverte ou la connaissance de la vérité, l'espoir, d'une vie future., dans laquelle nous jouirons éternellement des biens sans aucun mélange et sans altération. Lesjouissances des sens se subdivisent en deux autres classes. On comprend dans la première les sensations douces et voluptueuses que nous procure la satisfaction de tous les besoins corporels. Outre ces plaisirs, il en est d'autres qui ont sur l'individu une influence moins immédiate; mais quoique leur action ne soit pas aussi vive „ et que nous puissions dérîiontrer clairement de quelle manière elle a lieu, elle n'en est pas moins très agréable. Ainsi l'exécution, d'une bonne musique charme notre oreille, nous ravit, nous transporte.
Les plaisirs dû corps de la seconde classe consistent dans la bonne disposition des sens et de leurs organes, dans ce juste équilibre des humeurs, qui sont 'les preuves manifestes d'une parfaite santé. On ne saurait disconvenir que la santé ne soit elle-même un très grand bien. Quoique l'âme ne soit pas doucement agitée par des impressions extérieures, elle n'en jouit pas moin* d'un calme délicieux, lorsque tous nos membres sont sains et bien dispos. Il est vrai que ce plaisir est moins vif, moins apparent que celui qui résulte de la satisfaction de nos besoins; cependant les philosophes utopiens le regardent comme la base sur laquelle porte toute la félicité humaine, •
^ VOYAGE A L'ILE D'UTOIME 91
Ce système est fort de mon goût; et en effet, quelle douceur"peut-on" espérer dans la vie sans la santé? La langueur répand goutte à goutte le poison et l'amertume sur toutes nos jouissances. L'état physique d'un homme, qui, sans souffrir des douleurs aiguës, n'a" qu'une santé faible et chancelante, un corps cacochyme, est, selon nos insulaires,.moins un état flatteur et dési- * .
rable qu'une obstruction totale, qu'un engourdissement funeste de toutes ses facultés.
•« La santé est-elle un bien réel, et sa possession doitelle être mise au rang des voluptés? » Cette question a jadis excite de grands débals parmi les Ctopiens. Plusieurs tenaient pour la négative et donnaient pour raison que le mot volupté, signifiant une impression actuelle faite - sur les sens par un objet extérieur, no pouvait exister sans cette action; un plus grand nombre soutenaient l'affirmative et prétendaient que la santé était la première de toutes les voluptés; leur sentiment est aujourd'hui le plus général; celui des premiers est tombé dans un discrédit presque absolu.
Voici comment raisonnent les partisans de l'affirmative : «*La douleur est la compagne inséparable de la
maladie : or, si la douleur est l'ennemie mortelle de la * santé et du plaisir, le plaisir ou la volupté doit étre,^ par une conséquence assez naturelle, la suite de la bonne santé. Il importe fort peu que lu maladie soit la douleur même ou qu'elle n'en soit que l'occasion. . Comme le feu est celle de, la chaleur, il s'ensuit'que ceux qui s'approchent du feu doivent nécessairement ressentir la chaleur; ceux qui jouissent d'une santé parfaite doivent également jouir de ce bien réel que nous appelons volupté; d'ailleurs, ajoutent-ils, prendre* ;
ses repas n'est-ce pas repousser la faim? repousser la faim n'est-ce pas rétablir les forces épuisées, c'est-àdire corroborer sa santé, qui commençait à éprouver quelque altération, et le plaisir de satisfaire son appétit n'est-il pas un des plaisirs les plus sensibles? Or, si Ton trouve du plaisir à contenter son appétit, ne doit-on pas en éprouver un plus grand encore lorsque, la faim entièrement apaisée, l'estomac* .fait une paisible et facile digestion? Peut-on alors tomber dans une léthargie assez profonde pour ne pas sentir la disposition harmonique de toutes les parties des corps, et si on la sent, comme on n'en saurait douter, cette sensation, dont il nous est si aisé de nous rendre compte, n'estellc pas encore une jouissance vraiment voluptueuse? C'est donc se tromper que de dire que la santé n'est point un bien réel, parce qu'elle n'a pas sur nos sens d action extérieure ou qu'elle manque d'un sentiment qui lui soit propre; car quel homme bien éveillé ne s'aperçoit pas que son corps est dans un état tranquille et qu'il fait fort bien toutes ses fonctions? Quel homme n est point agréablement affecté de cet état et ne demande pas à le conserver? Tous ces raisonnements si clairs, si démonstratifs, prouvent donc que la santé a des effets très sensibles et qu'on doit par conséquent la regarder comme un bien réel et la mère de toutes les autres voluptés; mais il est temps de me résumer. »
Les Utopiens donnent aux plaisirs de l'àme la préférence qui leur est due, tant à cause de leur noblesse que de leur solidité. Le témoignage d'une bonne conscience et d'une vie sans reproche est, selon eux, le premier de tous ces plaisirs; un bon tempérament, une
santé à l'épreuve, sont les .premiers biens réels du corps.
« On ne doit, disent-ils, prendre de nourriture que pour vivre, c'est-à-dire pour soutenir sa santé. Le boire et le manger n'ont par eux-mêmes aucunes bonnes qualités; celles que nous leur trouvons ne sont que relatives à nos besoins. Il ne faut voir dans les aliments que des moyens propres à réparer les forces que nous perdons continuellement, à entretenir la vigueur du corps et à repousser la mort, qui s'avance à pas lents et qui nous retranche à chaque minute une partie de nous-mêmes. Ainsi, comme le sage a raison d'aimer mieux écarter de lui les maladies plutôt que d'appeler la médecine à son secours; comme il a raison encore de préférer les remèdes qui guérissent radicalement à ceux qui ne font que pallier le mal !
Ceux qui font leur souverain bien de la gourmandise doivent donc se persuader qu'ils auraient atteint au plus haut degré de bonheur s'ils avaient trois ventres, une faim que rien ne pût apaiser, une soif toujours dévorante et une démangeaison continuelle au palais. Mais qui ne conçoit pas qu'un individu qui passerait toute sa vie à table sans pouvoir jamais se rassasier, serait le plus étrange et le plus à plaindre de tous les animaux? Les plaisirs de la bonne chère sont sans contredit les moins nobles de tous les plaisirs des sens.
Cette sorte de volupté a d'ailleurs ses douleurs inséparables qui l'empoisonnent. Le plaisir de manger nait de la faim, mais la partie n'est pas égale entre eux. Le malaise que la faim nous fait éprouver est de beaucoup plus long que le plaisir que nous éprouvons à satisfaire notre appétit. La faim naît avant le plaisir
et le plaisir cessa avec elle. Les Utopiens soutiennent donc qu'on ne doit faire cas des plaisirs de la table qu'autant qu'ils nous sont nécessaires. Ils usent avec sobriété, avec une reconnaissance vraiment filiale, de tous les dons que la main libérale de la nature leur présente.' Ils sont pénétrés surtout de ce que celte bonne, mère a attaché des sensations agréables, dont lu charme secret nous attire et nous fait trouver une volupté réelle, à satisfaire des besoins qui sont autant de tyrans impérieux qu'il faut contenter par nécessité. Que notre vie serait triste et déplorable s'il nous fallait chasser par des drogues et des potions amères les incommodités •journalières de la soif etde la faim, comme nous chassons les autres maladies, qui sont bien moins fréquentes.
Les Utopiens regardent la beauté, la force, la souplesse, l'agilité, comme autant de qualités estimables; ils ne négligent donc rien de ee qui peut les augmenter et leur en faire retenir les plus grands avantages. Ils sont fort sensibles aux plaisirs des veux, de l'ouïe et de l'odorat. Les jouissances attachées à ces. trois sens sont particulières à l'homme. Aueim autre animal itf peut s'amuser à contempler* Tordre, la structure, l'admirable chef-d'œuvre de l'univers. Toutes- les brutes n'ont qu'un tlair plus ou .moins borné qui leur sert uniquement à distinguer leur pâture; aucune d'elles n'est agréablement affectée par la - respiration des odeurs suaves, aucune n'est mollement agitée par les sons touchants de la mélodie et l'harmonie de la musique. Mais quel que soit le goût de nos sages pour les plaisirs des trois sens dont je vous parle,, ils prennent ton jours garde, avant de s'y livrer, que la
possession d'un moindre ne nuise à la jouissance «l'un plus grand, ou que la possession de ceux qu'ils se procurent ne soit suivie de douleurs et de regrets : « ce qui ne manquera pas d'arriver, vous disent-ils, si ces plaisirs ne portent point un caractère visible d'honnêteté. » 0
Ils pensent que le comble de la folie est de mépriser les grâces, la beauté et les forces du corps ; ils regardent même comme coupables d'un lent suicide ceux qui pratiquent les jeûnes, les abstinenees ef les autres macérations de ce genre, qui épuisent nos sens, minent peu à peu et finissent par détruire totalement la
santé.
Négliger les qualités extérieures dans le but de procurer un bien quelconque soit au prochain soit à Ja patrie, et danà une ferme confiance que Dieu, qui voit tout, nous dédommagera amplement de cet oubli volontaire de nos proprés intérêts, c'est un sacrifice noble et généreux dont les Utopiens font le plus grand cas. Mais qu'un homme, séduit par un vain fantôme dé vertu, ou par l'idée de se faire une habitude du malaise, pour lequel il n'est peul-ètre.pas né, s'impose de rudes mortifications, des pénitences meurtrières, lesquelles sont en pure perte pour lui et pour ses semblables, c'est un excès de démence* .c'est une cruauté envers lui-même, une ingratitude criminelle
envers la nature, dont il ne s'empresse de rejeter les plus doîlx bienfaits que pour acquérir plus tôt le droit de la méconnaître *.
\. Oii Voit que, (dut fervent observateur qu'il était des pratiques dé- ' votes, Morus savait allier à ses fermes croyances chrétiennes un fonil d accommodante philosophie épicurienne.
Telle est l'opinion de ce peuple touchant les vertus et les plaisirs. 11 croit que le seul secours de la raison est suffisant pour procurer à l'homme cette félicité si douce et si solide à laquelle il doit tendre, et qu'il n'appartient qu'à une religion émanée du Ciel même de lui inspirer des idées plus pures encore et plus sublimes. Ce système de morale est-il bon, est-il mauvais? Cette question pourrait faire la matière d'une longue dissertation, dans laquelle mon temps ne me permet pas d'entrer. Je la crois d'ailleurs trop étrangère à mon sujet. Je me suis engagé a vous faire le récit de mon voyage, à vous donner une idée sommaire des mœurs, des coutumes, de la politique et du gouvernement des Utopiens; mais je n'ai point entendu me rendre le garant et devenir le censeur ou le panégyriste de leur morale et de leurs dogmes. Quelle que soit votre opinion sur ces articles, n'en tenez pas moins pour certain qu'il est impossible de voir une république plus éclairée, plus florissante et plus heureuse.
Les Utopiens sont de moyenne taille et ont plus de force qu'elle n'en promet. Leur climat n'est point des plus fertiles; l'air, en général, y est assez malsain. Grâce à leur industrie, il ne résulte aucun danger pour eux de ces inconvénients. Ils viennent à bout, par leurs travaux continuels, de changer Ja nature de leur sol et de le fertiliser ; par leur sobriété, leur tempérance et surtout leur grande propreté ils se garantissent de toutes les influences du mauvais air. Aussi ne trouvet-on nulle part une plus grande abondance du nécessaire et des êtres mieux constitués, plus robustes, dont la santé soit moins exposée aux maladies et dont
le cours de la vie soit plus étendu. Outre les travaux ordinaires à nos laboureurs, ils en font de bien plus étonnants pour surmonter les obstacles et vaincre Tin-" gratitude du sol qu'ils cultivent. Souvent, pour ensemencer un terrain qui leur paraît propre au labour, ils déracinent une forêt entière, coupent les arbres et en plantent une dans un autre endroit. Le besoin de se préparer d'abondantes récoltes a moins de part encore à ces travaux prodigieux que la précaution d'entourer les villes de bois, pour s'épargner dans le transport les : embarras et les fatigues d'une longue route. Ils plantent toujours leurs bois auprès de la mer et en bordent les rivières, pour, la commodité du charroi ; ils pensent que celui des autres denrées se fait plus aisément par terre, quelque éloigné que soit le lieu d'où on les tire.
.Ce peuple est d'un commerce facile et agréable; il a le caractère doux, l'humeur enjouée, l'esprit subtil, et surtout le jugement fort sain.. En général les Utopiens aiment le repos; mais dès que l'utilité publique parle, ils volent partout où elle les appelle ; et dans ce cas aucun travail ne les étonne, aucune fatigue ne lès rebute. Leurs désirs, qui sont en tout fort modérés, semblent n'avoir point de bornes lorsqu'il s'agit d'apprendre, de connaître et de s'instruire, de' sorte que lYtude est presque leur ûnique passion. Nous ne jugeâmes pas à propos de leur donner d'abord connaissance des Auteurs latins ; nous avions bien prévu <jue parmi ces écrivains les poètes et les historiens pourraient seuls flatter leur goût ; mais sitôt que nous leur eûmes'parlé dës grècs et des philosophes fameux qui se trouvent chez ce peuple, le plus célèbre de l'antiquité,* il n'est poir>t de prières et dlhstances qu'ils ne nous fissent
pour nous déterminer à leur en donner des traductions.
Nous cédâmes à leurs pressantes sollicitations, plutôt par politesse que dans l'espérance de leur voir recueillir quelque profit de nos veilles ; mais nous eûmes la satisfaction de nous apercevoir, dès nos premières leçons, que, grâce à leur avidité pour les sciences et a leur infatigable application, nous ne perdrions point le fruit de notre travail. Dès qu'ils eurent quelque teinture de la langue grecque, ils formèrent des caractères avec tant d'aisance, la prononcèrent si nettement et apprirent par cœur avec tant de facilité, qu'ils nous étonnèrent au dernier point. J'aurais regardé la rapidité de leurs progrès comme un miracle si, d'ailleurs, les écoliers dont le sénat nous avait spécialement chargés n'eussent été les plus intelligents de leurs collèges et n'eussent joint aux merveilleuses dispositions d'un âge mur le désir le plus ardent de s'avancer.
Au bout de trois ans, ils possédaient parfaitement le nouvel idiome et expliquaient couramment les meilleurs auteurs, à moins que les fautes d'impression qui se rencontraient dans les exemplaires ne leur fissent faire quelque contresens. Je ne sais au juste ce qu'il eu est; mais je crois devoir attribuer leur progrès dans ce vieil idiome à l'affinité qui se trouve entre cette langue et la leur. Je conjecture à ce sujet que les Utopiens tirent leur origine des Grecs. Quoique l'idiome des premiers soit presque tout à fait persan, on retrouve néanmoins des vestiges de la langue grecque dans la dérivaison des noms des villes et des magistrats *. Lors
i. Façon ingénieuse d'expliquer la formation dos noms que l'auteur compose a\e<- des mois trivcs.
de ma quatrième navigation, au lieu de me charger d'un ballot de marchandises, comme les autres passagers, j'emportai avec moi une assez grande quantité de livres : car mon intention était bien plutôt de passer mes jours chez cet heureux peuple que de hâter mon retour dans un monde aussi pervers que le nôtre. Je ne sais quelle fatalité m'a entraîné malgré moi et m'a fait renoncer à un si louable dessein. A mon départ je fis présent à nos insulaires de ma petite bibliothèque ; elle était composée des œuvres de Platon, dune partie de celles d'Aristote, du traité de Théophraste sur les plantes. Ils font le plus grand cas des mélanges de Plutarque et s'amusent des plaisanteries de Lucien. Parmi les poètes, ils ont Aristophane, Homère, Euripide et un petit Sophocle de la jolie impression d'Aide *. Entre autres historiens, je leur ai donné Thucydide, Hérodote et Ilérodien; ils ont en outre plusieurs livres de médecine, car mon compagnon de voyage, Tricius Apinatus, avait apporté avec lui quelques traités d'Hippocrate et le petit manuel de Galien, pour lequel ils ont une estime singulière.
Quoique je ne connaisse point de pays où la médecine soit moins Essentielle, il n'en est cependant pas où cette science soit plus honorée et plus respectée. Les Utopiens la placent au rang des connaissances les plus utiles elles plus importantes de la philosophie. Premièrement ils jouissent d'un plaisir inexprimable en voyant qu'il leur est permis de soulever, à la lueur du flambeau de cet art sublime, un coin du rideau
1. Aide Manuce, célèbre imprimeur vénitien, dont les magnifiques éditions princeps des auteurs grecs et latins sont très recherchées. Il va de soi que Morus avait la passion des beaux livres.
qui nous cache les secrets merveilleux de la nature; en second lieu, ils pensent que l'éternel Créateur de toutes choses leur sait bon gré des peines qu'ils se donnent pour connaître, détailler, eiaminer, approfondir tous les ressorts du plus beau chef-d'œuvre qui soit sorti de sa main. Ils sont persuadés que Dieu, qui est le premier de tous les artistes, n'est pas moins jaîoux que les autres de voir admirer ses ouvrages ; x en conséquence ils croient que cet Être suprême n'a créé l'homme seul à son image, ne Ta doué de la raison, ' qui est une émanation de sa divine essence, que pour livrer à ses regards et à ses réflexions le spectacle miraculeux de l'univers, et recevoir ensuite de la bour che de sa créature le tribut de louanges et de reconnaissance que méritçnl ses oeuvres, dans lesquelles on yoit éclater tout à la fois sa bonté, sa sagesse et sa toutepuissance.
Aussi disent-ils que Dieu comble de ses grâces les "plus particulières les hommes qui, animés d'une sainte curiosité, se plaisent à contempler ses ouvrages, à s'élancer, du cercle étroit où ils sent .placés, dans la profondeur de ses secrets, tandis qu'il traite à l'égal des brutes les êtres stupides dont l'œil morne, sans cosse attaché à la terre, les rend semblables aux vils animaux qui cherchent leur pâture; ces êtres paresscux, qui n'ont jamais osé briser par la pensée les liens qui les retiennent et s'élever jusqu'à la voûle éloilée qui les environne, pour l'examiner, en parcourir toutes les beautés, et ensuite former des actes d'adoration et de reconnaissance envers leur auteur. Mais >^I 7 4e rentre dans mon sujet.
v vous dirai donc que le génie des Utopiens, exercé
dès leur bas âge jpar l'étude des sciences et des belleslettres, a toute la sagacité nécessaire tant pour l'invention que pour la profession de ces arts qui font éclore, fécondent et multiplient lès agréments de la vie. Entre ces arts il en est u>ux très importants dont ils nous sont redevables : le premier est l'imprimerie, le second est la fabrique du papier. Il est vrai qu'ils n'ont Ças peu contribué à en faire par eux-mêmes la découverte. Nous n'eûmes besoin que de leur montrer les livres d'Aide imprimés, de leur indiqueriez matériaux qui eutrent dans la composition du papier et de leur faire connaître la facilité et la promptitude avec laquelle on imprime. Comme aucun de nous n'en savait davantage, il nous fut impossible de leur donner de plus amples lumières. Il ne leur "fallut rien de plus, puisqu'ils parvinrent, sur notre simple exposé, à pénétrer le secret de 'ces deux arts. Au lieu de feuilles d'arbustes et décorée de roseaux, dont ils s'étaient servis jusqu'alors, ils- essayèrent de fabriquer, du papier et de fondre des caractères. Faute de quelques procédés, ils manquèrent leurs opérations dans les premiers essais; mais, loin de se rebuter, ils les recommencèrent de tant de façons différentes qu'à la fin ils réussirent et perfectionnèrent même leurs découvertes. S'ils avaient entre les mains une plus grande quantité d'auteurs grecs, les exemplaires ne leur en manqueraient pas, car ils ont déjà fait plusieurs éditions de céux que je leur ai laissés. .
Ils accueillent avec bonté tous ceux qui voyagent chez eux. On ne pourrait leur apporter que du fer, de l'or et de l'argent ; mais les négociants en général préfèrent l'importation de ces .deux derniers métaux à
leur exportation. Quant aux marchandises et aux denrées d'Utopie, les habitants aiment mieux les transporter eux-mêmes que de laisser aux habitants des autres pays la liberté de venir les chercher. Une bonne raison les a déterminés à prendre ce parti. Ils ont voulu se ménager par là des occasions favorables de voyager chez leurs voisins et de se perfectionner dans l'art de la navigation, qu'ils sont extrêmement désireux de bien connaître.
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