‹ Voyage a l'ile d'UtopieChapitre 8 sur 10 · DES ESCLAVES · texte numérisé non relu

DES ESCLAVES

es Ulopiens ne se servent pour esclaves que des prisonniers dé guerre qu'ils ont faits euxmêmes et ne réduisent point les enfants de ces malheureux à la condition de leurs pères. Us ne veulent même pas employer les esclaves des peuples voisins. « Sur qui donc, me demanderez-vous, tombe le poids et rinfamîe de la servitude ? » Sur le crime seul et sur la scélératesse. Ils achètent des autres nations tous ceux qui, par leurs forfaits, ont mérité la mort à laquelle ils sont condamnés. Voilà ceux qui composent en grande partie leurs esclaves. Leur île n'en fournit qu'un très petit nombre. Ils ont ces misérables à fort bon compte et souvent pour rien. Toujours chargés de chaînes, ils sont dans cet état condamnés aux travaux publics. Il est h propos de vous faire observer qu'ils traitent les esclaves compatriotes avec plus de rigueur que les étrangers, parce qu'ils jugent que leur bassesse est moins digne de pitié, puisque la bonne éducation qu ils ont reçue, les exemples de vertu qu'ils ont eus sans cesse sous les yeux, n'ont pu corriger leur naturel vicieux et leur inspirer l'horreur du crime.

Outre ces esclaves, ils en ont d'une autre sorte. Ce sont les gens qui, forcés de gagner leur pain à la sueur

de leur front, viennent en Utopie parce qu'ils savent qtie ses habitants; justes appréciateurs de la peine et du temps cT autrui, accordent un honnête salaire aux pauvres journaliers qu'ils emploient. On use de la plus grande douceur envers ces derniecs; on double leur tâche, il est vrai, parce qu'ils sont, par nature et par état, endurcis au travail; à cela près, ils jouissent du . droit de bourgeoisie et de tous les privilèges des autres citoyens. Lorsqu'ils veulent retourner dans leur pays, ce qui arrive assez rarement, oh ne les retient point; encore moins les lafese-t-on partir les mains vides.

Les Utopiens, comme je l'ai dit plus haut, ont pour les malades mille soins, mille attentions et des complaisances sans bornes. Us ont recours à tous les moyens qui peuvent contribuer à leur rendre la santé. Tous les secours que fournit la médecine leur sont prodigués ; . on leur fait surtout observer le régime le plus propre à. les rétablir. C'est principalement aux infortunés affligés de maux incurables qu'ils destinent les remèdes les. plus efficaces; c'est pour eux qu'ils réservent ces consolations douces et insinuantes qui, sans rien changera la nature du mal, semblent le diminuer de moitié. Mais si une maladie résiste à tous les efforts de l'art et fait • éprouver à celui qui en est attaqué des douleurs trop aiguës, des souffrances continuelles, alors les prêtres et les magistrats sont les premiers à prier le malade d'abréger sa vie et son horrible tourment.

- <( Mon Cher frère, lui disent-ils, quel fardeau plus imporfun, plus odieux pour vous que l'existence? A vous parler franchement, il ne vous reste aucun espoir de guérison ; vous n'êtes plus propre à rien ; vous êtes

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à charge à vous-même et insupportable .aux autres : pourquoi ne pas hâter l'instant de votre délivrance? . Non, mon ami, non, ne vous opinjàtrez pas à nourrir sans cesse dans votre sein le germe cruel de la morl, dont les angoisses et les horreurs se renouvellent pour vous à chaque instant du jour. Puisque la vie n'est plus pour vous qu'une gêne affreuse, un v supplice effrayant, rendez, rendez de'ploin gré à la terre votre dépouille ; n'attendez pas que la mort, qui se plaît à fondre sur ceux qui jouissent à leur aise des délices de la vie et à laisser languir ceux qui sont navrés de ses amertumes, vienne d'elle-même à votre aide. Courez, volez au-devant d'elle, bravez-la ; armez vos mains sans trembler, frappez; le dernier jour de vos souffrances sera le premier de votre bonheur. Ayez confiance, mon cher frère, "et soyez persuadé qu'en* quittant cette vie et en descendant chez les morts, vous ne ferez que sortir d'un horrible cachot pour entrer et faire à jamais votre demeure dans le séjefur des voluptés éternelles. Si vous , êtes assez "faible pour vous arrêter au cri de lanature effrayée, * si l'idée de votre destruction vous épouvante au point de faire tomber le fer (Je votre main, tournez les yeux, vers le meilleur de vos amis, implorez -sa pitié,, con-. • jurez-le de vous rendre ce bon. office ; présentez hardi- - ment la tête au coup mortel qu il va vous porter, et que votre dernier soupir soit un acte de reconnaissance . pour lui. Vous ne sauriez trop lui en témoigner, puisqu'il va faire cesser vos douleurs ~ct vos tourments. - - Nous vous le répétons, vous, ne sauriez montrer trop de prudence et de résignation à là volonté de l'Être suprême, dont nous sommes les interprètes et les oracles, tju'en suivant, sans tarder, le bon conseil que nous vous w

donnons de trancher vous-même la trame de vos jours, ou de souffrir qu'une main amicale vous rende ce dernier service. »

Les malades qui cèdent à la force de cette exhortation se laissent volontiers mourir d'inanition, ou, au moyen de quelques breuvages préparés qu'ils avalent, tombent doucement et sans s'en apercevoir dans les bras du sommeil éternel. Au reste, quel que soit l'état désespéré de ces malades, on ne les force point au suicide ; on n'en fait périr aucun s'il n'y consent ; au contraire on les soigne, on les assiste jusqu'au dernier moment ; en un mot, on ne néglige rien pour alléger leurs douleurs autant qu'il est possible.

Les Utopiens pensent que ces infortunés, en succombant sous la violence de leurs maux, meurent honorablement. Si un homme égaré par le désespoir, ou par dégoût pour la vie, ou par quelque autre raison, qui n'est approuvée ni par les prêtres ni par les magistrats, attente à ses jours et meurt du coup dont il se frappe, on le regarde comme indigne de la terre et du feu, et son cadavre, privé des honneurs de la sépulture, est jeté à la voirie pour y servir de pâture aux corbeaux.

Chez les Utopiens il n'est point permis d'entrer dans les liens du mariage avant dix-huit ans pour les filles et vingt-deux pour les garçons. D'ordinaire les mariages, qui du reste ont été faits après examen de toutes les convenances, sont heureux et tranquilles ; mais, en Utopie comme ailleurs, il peut arriver qu'il y ait incompatibilité d'humeur entre les époux. En ce cas-là, ils se séparent d'un consentement mutuel et peuvent convoler à de secondes noces. N'allez pourtant pas vous imaginer que

cela se fasse sans autorité de magistrature. Les sénateurs s'informent exactement du fait ; ils emploient même à la recherche leurs femmes, comme fines connaisseuses en cette matière-là ; et après avoir connu clairement que l'union des complaignants est un enfer et que le mariage ne peut pas raisonnablement subsister, le sénat prononce la sentence de divorce. Ce n'est pourtant qu'à l'extrémité qu'on en vient là. Nos insulaires, nation fort pénétrante, n'ignorent pas que c'est un mauvais moyen pour faire régner la paix dans le mariage que de faire espérer qu'on peut se démarier.

On ne trouve dans Te code utopien aucune peine fixée pour le châtiment des délits et des crimes. Le législateur a laissé entièrement à la prudence et au discernement du sénat le soin d'en prononcer dans tous les cas, suivant leur degré de malice ou d'atrocité. Les maris ont sur leurs femmes le môme pouvoir que les pères ont sur leurs enfants; les uns et les autres peuvent leur infliger des corrections domestiques, à moins que l'énormité de leur crime ne force la justice d'en prendre connaissance et d'appeler à son secours la vindicte publique. En général la servitude est la punition la plus en usage chez les Utopiens, même contre les forfaits les plus graves. Ils pensent, avec assez de raison, que cette peine n'en est pas moins rigoureuse pour les scélérats que la mort même et qu'elle est plus utile à la république.

En effet, un homme que l'on force à remplir la tâche la plus rude est un être dont on tire du service; il est donc plus nécessaire à la société qu'un cadavre ; d'ailleurs ces malheureux esclaves, exposés tous les jours à la vue des passants, sont une leçon vivante

qui produit tous les bons effets qu'on peut en attendre. Elle imprime dans l'àmc une crainte salutaire,- qui se renouvelle sans cesse; elle inspire, en un mot, une aversion Lien plus grande pour le crime que quand la mort enlève du milieu de nous les criminels et que quelque laps de temps efface jusqu'à leur souvenir- Si ces forçats se mutinent et se révoltent, s'ils refusent de travailler, alors on les égorge sans pitié, comme des bêtes féroces que Ton ne peut dompter, malgré la pesanteur de leurs chaînes et l'horreur de leur cachot. Ceux, au contraire, qui s'arment d'une confiance cou-

rageuse pour -supporter leur sort , ont l'espoir flatteur de le voir changer.

Lorsque ces malheureux, prêts à succomber sous le poids des travaux dont ils sont changés, témoignent le plus vif repenlir de leurs égarements passés et qu'ils paraissent plus touchés de la bonté qui suit le

■ crime que de son supplice, quelquefois le prince, pour leur donner, une preuve de sa bonté, quelquefois la voix du peuplé adoucit leur servitude, ou môme leur fait recouvrer leur liberté. En général la volonté déterminée de commettre un crime quelconque et les moyens employés pour y parvenir sont réputés chez

. eux pour le fait. Ils estiment à cet égard qu'il serait injuste de faire grâce à un scélérat d'un forfait que le défaut seul d'occasion favorable l'aura empêché de consommer.

Ce peuple a un goût singulier po«r les farces et pour les boulions; c'est s'exposer à des reproches certains et même à des réprimandes sévères que de les insulter, • tant ils se persuadent qu'on ne saurait prendre de passe-temps plus agréable que de s'amuser des folies

que débitent les fous. Lorsque nos insulaires savent qu'un homme pousse l'austère indifférence au -point de ne pas même accueillir d'un léger sourire les plaisanteries d'un bouffon, jls ont bien soin de ne pas le confier à sa garde ou de ne point le mettre sous sa protection. Ils craignent que ces êtres empesés et chagrins dont le front ne se déride jamais, ne traitent mal un individu qui, par état ou par nature, n'a d'autre tuteur et d'autre mérite que celui d'égayer les autres. Nos sages pensent qu'il est malhonnête et indécent de railler une personne sur sa laideur ou sur tout autre défaut corporel que ce soit. Loin d'applaudir * à ces brocards, ils méprisent toujours les mauvais plaisants. Un galant homme ne doit jamais se moquer des travers de la nature ; il doit plaindre ceux qu'elle a disgraciés, puisqu'il ne dépend pas d'eux d'être exempls de ces défauts trop visibles et souvent fort incommodes.

Si d'un côté les Utopiens blâment et accusent d'une insouciance répréhensible les personnes qui négligent leur beauté, de l'autre ils regardent comme infâmes toutes celles qui emploient les vains secours d'une toilette recherchée et du fard, pour se donner des Attraits que la nature leur a refusés ou que le temps leur a fait perdre.

Ce peuple philosophe sait par expérience que la

fragile beauté d'une épouse est d'un charme mains puissant pour attirer ét retenir un époux que la douceur du caractère, Ta sagesse de la conduite, et surtout une complaisance sans bornes. et un respect inviolable pour son mari.

Le gouvernement d'Utopie croirait n'avoir rempli que' la moitié de l'administration publique s'il se conten-

lait de faire trembler et de punir les méchants. C'est peu d'effrayer le crime : il faut encourager la vertu. En conséquence les magistrats, pour en faire naître l'amour dans le cœur des citoyens, décernent aux plus vertueux des récompenses aussi flatteuses qu'honorables. Remplis d'un zèle patriotique, ils font élever dans la grande place de chaque ville des statues à ceux qui se sont illustrés soit par leurs qualités héroïques, soit par les services importants qu'ils ont rendus à leur pays. Ces monuments glorieux, destinés à perpétuer le souvenir des belles actions et à consacrer la mémoire des pères, deviennent pour les enfants un puissant aiguillon, qui les excite à marcher sur leurs traces : leurs • âmes lières et sublimes s'élcelrisent à la vue de ces effigies que semble animer encore l'amour du bien public.

C'est ainsi que celte nation éclairée, en honorant la vertu, a trouvé le moyen d'assurer chaque jour à la patrie une foule de nouveaux héros. Un homme convaincu d'avoir brigué une place dans la magistrature est destitué de toutes ses fonctions ; il ne peut plus espérer de jamais rentrer dans les charges et d'avoir place au ministère.

Nos insulaires vivent entre eux dans l'union la plus étroite : c'est un peuple d'amis.

Les magistrats n'ont point l'abord glacial, l'air rébarbatif et menaçant. On les appelle pères. Ils méritent effectivement ce nom. On leur témoigne, sans contrainte aucune, tous les respects dus h leur personne encore plus qu'à leur rang ; mais ils ne sont nullement jaloux de ces honneurs ; aussi ne les voit-on point se formaliser de ce qu'on aura manqué par hasard à quelques-uns des égards que prescrit la politesse.

Le prince ne porle ni diadème ni couronne ; il n'en impose point par la pompu de son extérieur et de son cortège. Vêtu comme un simple particulier, on ne le distingue de la foule des citoyens que par une gerbe de blé que Sa Majesté tient ordinairement à la main. Il en est de même du souverain pontife; on ne le reconnaît qu'au cierge allumé qu' on porte toujours devant lui.

Le code des lois esl fort peu volumineux; mais, par la nature de son institution et de son gouvernement, cette république en a tout autant qu'il lui en faut. Ce que ses habitants trouvent de plus étrange chez les autres peuples, ce sont ces énormes volumes de lois et de gloses qui, loin d'affermir leur tranquillité et d'assurer leurs fortunes, ne font que porter le trouble dans les familles et jeter de l'incertitude sur les propriétés. Les citoyens, loin de trouver dans ces lois l'appui qu'ils invoquent en faveur de leurs possessions, n'y trouvent que des moyens sûrs de s'y ruiner promplement et d'absorber tout leur avoir.

~- « N'est-ce pas une injustice criante, ajoutent les \Utopiens, que de promener et d'égarer les hommes dans ce labyrinthe de lois, qui sont trop nombreuses pour qu'une étude de toute la vie puisse suffire à les bien connaître, et toujours trop obscures pour qu'un commentateur, quelque habile qu'il soit, puisse au premier coup d'œil en déterminer le véritable sens? Ils écartent loin du sanctuaire de la justice ces procureurs avares et insatiables, qui dévorent et engloutissent les biens de leurs clients ; ils en excluent aussi ces dangereux avocats, qui se chargent volontiers des plus mauvaises causes, qui ont l'art de les colorer du plus beau

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vernis, et qui, à la faveur de leurs commentaires insidieux, parviennent à faire absoudre le coupable et condamner l'innocent. Tous ies autres suppôts subalternes de la chicane, qui nous pillent et qui nous rongent, y sont inconnus. Ils ont tellement en horreur cette vermine du barreau qu'elle n'ose s'y produire. Toujours prévoyants, toujours judicieux, ils pensent qu'il est plus naturel de laisser les parties juges de leurs affaires. C'est le plus court expédient pour couper court h ces longueurs mortelles, à ces subtilités si nuisibles aux intérêts des clients ; c'est aussi le meilleur moyen de parvenir à la connaissance de leur bon droit. Tout homme qu'un rusé praticien n'a pas endoctriné n'est nullement versé dans l'art de surprendre notre religion par des discours apprêtés et de nous éblouir par de grands mots. Il se contente d'articuler les faits. Son juge, attentif et pénétrant, le suit pas à pas; il voit tout, il examine tout. La vérité lumineuse qui sort de la bouche de cet homme simple le frappe : elle lui aurait complètement échappé sous les «nuages impénétrables dont n'aurait pas manqué de l'envelopper un pilier du barreau.

Les juges sont privés de ces grands avantages dans ces pays où chaque particulier, en ressassant ce fatras de lois amoncelées et toujours contradictoires, peut trouver quelque passage louche du texte, pour étayer de fausses prétentions et favoriser sa cupidité; De là ces jugements monstrueux qui sont tôt ou tard, la honte de ceux qui les rendent et qui causent la perte, le déshonneur même de ceux- qui le méritent le moins; Ait reste, il n'est point dTtopicn qui n'ait une bonne teinture de la jurisprudence. Outre que leur code est

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fort peu çtendu, le texte en est très clair et très précis; on y distingue à chaque pas la prudence consommée et le désintéressement des sages qui l'ont dicté. La fin que doit se proposer un législateur est de mettre tous les citoyens à portée de connaître les obligations qui les lient les uns aux autres et les devoirs communs et respectifs qu'ils ont à remplir. Or à quoi bon multiplier les lois et les charger de gloses? Ces commentaires si subtils, si raffinés , ne sont entendus que par un petit nombre qui ont assez de sagacité pour en pénétrer leur sens. 11 ne peut donc y avoir que ce petit nombre de particuliers qui soient instruits des obligations que les lois leur imposent. Mais une loi dont l'esprit n'est pas moins clair que le texte en est simple, est une loi qui devient intelligible pour tous les citoyens de tous les états.

Dans tous les gouvernements n'est-ce pas le vulgaire qui compose la multitude des particuliers ? Or qu'importe à ce vulgaire peu éclairé, et qui a le plus besoin de règlements, que vous en prescriviez ou que vous n'en prescriviez pas, si ceux que vous faites sont si obscurs, si entortillés qu'il ne puisse les comprendre, si vous le forcez à avoir recours à des commentateurs plus embrouillés encore, qui achèvent de l'égarer et de le plonger dans cette incertitude d'idées, dans cette confusion, dans cette ignorance absolue dont vous vouliez le tirer? Prétendrez-vous que ce vulgaire, d'habitude uniquement occupé de ses besoins physiques et du besoin de gagner sa vie, ait un génie perçant, un tact sûr, un discernement fin, une judiciaire, en un mot, qui le mette à l'abri des erreurs et des surprises? Certes c'est demander l'impossible d'exiger que chaque

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artisan pris séparément soit un jurisconsulte profond et l'aigle du barreau.* Nos républicains procurent de grands avantages aux

nations voisines qui veulent les prendre pour modèles. Plusieurs leur doivent la liberté dont elles jouissent ; ce sont eux qui les ont affranchies du joug tyrannique sous lequel elles gémissaient. Jalouses de faire leur bonheur à l'exemple des Utopiens, elles viennent chez .eux se choisir des magistrats. Les unes les renouvellent tous les ans, les autres les continuent pendant cinq ans. Quand leur temps est épuisé, on les conduit comme en triomphe dans leur patrie, en les comblant de tous les éloges et des bénédictions que méritent les magistrats intègres, et on en reprend dè nouveaux.

Cessations étrangères prouvent, en agissant ainsi, qu'elles sont très éclairées sur leurs vrais intérêts. La perte ou le salut d'un peuple dépend absolument des mœurs de peux qui sont à la tête de l'administration.. D'après ce principe-incontestable, convenez qu'on ne saurait trop vanter la prudence de ces nations voisines d'Utopie. En prenant pour magistrats dçs hommes qui n'ont qu'une charge passagère et doivent prochainement quitter le pays pour retourner dans le leur, elles ont présumé avec raison que ces hommes auraient de trop puissants motifs d'honneur et de gloire pour se . jamais laisser .corrompre, et pour vendre la justice. Elles ont encore pensé que ces magistrats, étant étrangers et inconnus à leurs compatriotes, seraient toujours impartiaux, toujours intègres, et que jamais la haine ou la vengeance ne dicterait leurs arrêts; que, fermes comme des chênes, ils marcheraient sans broncher dans les voies de la justice et de la vérité, et

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pèseraient les droits avec l'exactitude la plus scrupuleuse. 0n ne pouvait sans doute raisonner plus sage- ' ment. La considération des personnes ét l'intérêt sont

• les deux agents qui égarent le plus de juges et qui leur font perdre entièrement de vue celte suprême équité qui est le lien le plus sacré des sociétés humaines et la seule sauvegarde de tous les empires.

Les Utopiens donnent le nom d'alliés aux peuples qui sont gouvernés par des magistrats d'Utopie, et le nom d'amis à ceux auxquels ils fournissent différents secours, suivant les circonstances.- Ils ne fonf aucun de ces pactes, de ces traités d'alliance que les autres . peuples changent, rompent, et renouvellent si souvent entre eux.

« À quoi servent ces tTaités? vous disent-ifs. La nature, notre mère commune, n a-t-elle pas créé tous les individus pour s'entr'aimer? N'a-t-elle pas assez forte-

• ment gravé cet amour au fond de nos cœurs ? L'être assez barbare pour en étouffer la voix et résister à ses douces impressions sera-t-il assez délicat pour se faire

• un scrupule d'enfreindre. les clauses d'un traité? »

Nos insulaires sont d'autant plus attachés h ces principes que la plupart des souverains de leur hémisphère ne sont jien moins que rigides observateurs de leurs conventions respectives. Ces infractions sont fort rares en Europe, surtout parmi les princes qui ont le bonheur de vivre soutf l'empire de la foi chrétienne.

La religion de Jésus*Christ , cette religion sainte et

sublime, a sur eux un ascendant supérieur encore à leur puissance. Dans cette partie de notre monde, la majesté des traités est considérée comme sacrée et invio-

• lable. La bonté paternelle et la droiture de nos monar-

ques d'une part, de l'autre le respect qu'ils portent au saint-siège 1 et la crainte qu'ils ont de déplaire au souverain pontife les rendent tous religieux observateurs des pactes qu'ils font entre eux. Comme ce vicaire du chef invisible de l'Église ne promet jamais rien, ne contracte aucun engagement sans le tenir à la ri~ gueur, il fait, de la part de Dieu môme, un devoir à tous les rois de remplir scrupuleusement leur parole et d'accomplir à la lettre leurs conventions réciproques. S'ils osent y manquer, les censures ecclésiastiques les rappellent à leur devoir; s'ils n'y rentrent pas, le saintpère tonne, les foudres de l'excommunication échappent aussitôt de sa main, tombent et frappent les potentats orgueilleux qui refusent de se soumettre. Les papes n'ont sans doute pas tort de penser qu'il est indigne à des princes jaloux du nom de chrétien de manquer de bonne foi dans l'observation de leurs conventions. Mais dans le monde où se trouve placée l'Utopie, monde encore moins éloigné du nôtre par Téquateur, au delà duquel il est situé, que par la différence de ses moeurs et de ses usages, on ne doit nullement se reposer sur la foi des traités politiques. Les abus à cetégard sont si excessifs et si fréquents qu'on pourrait presque avancer que plus on emploie de cérémonies

1. Remarquons que cela fut écrit avant la perturbation jetée dans le monde religieux par les écrits de Luther. En ce temps-là Henri VIII, modèle assez douteux d'ailleurs « de droiture et de bonté paternelle » (ce qui pourrait faire supposer ici une intention d'ironie), affectait pour les intérêts de la religion et pour la suprématie du saint-siège le zèle extrême qui devait lui mériter le titre de Défenseur de la foi, titre dont ses successeurs sur le trône britannique se parent encore, malgré la séparation de l'Église anglicane, comme on peut le voir par les deux lettres F. D. (Fidci Defensor) qui sont placées à la suite do leur nom sur les monnaies anglaises.

solennelles pour leur donner une solide sanction, plus ils sont fragiles, plus leur, durée est momentanée. La raison de ces ruptures multipliées est fort simple. Les traités de paix, d'alliance, de confédération se font en des termes si ambigus que les parties contractantes ne sont jamais tellement liées qu'elles ne trouvent toujours des moyens plausibles, au moins en apparence, d'éluder leurs engagements et de se dégager de leurs serments. Cependant si les plénipotentiaires trouvaient une pareille duplicité, disons mieux, une pareille fraude dans les contrats particuliers, irrités de cette insigne mauvaise foi, ils la taxeraient hautement de fraude, de piège, de scélératesse, et s'écrieraient qu'elle mérite le dernier supplice; mais eux, mais ces fiers représentants des maîtres de la terre, croient leur avoir rendu un service au-dessus de toute récompense lorsqu'ils ont surpris la bonne foi d'un négociateur, lorsqu'ils l'ont Irompé et lui ont fait signer un traité qu'ils peuvent interpréter à leur avantage ou faire rompre à leur fantaisie. Que conclure de la mauvaise foi des maîtres de cet autre monde et de leurs ministres 1 , sinon que la probité est une qualité obscure, qui ne convient qu'au petit peuple, qu'elle est d'une condition trop basse pour sortir des cercles bourgeois et figurer à la cour; ou bien encore qu'il est deux sortes de probité : l'une vile et abjecte, qui sied à la roture et qui ne doit jamais franchir les bornes étroites dans lesquelles elle est restreinte, et l'autre plus noble, plus

1. Par le contraste malicieusement établi entre la prétendue bonne foi parfaite des diplomates européens et la duplicité des souverains et ministres des royaumes voisins d'Utopie, on voit de quelle nature étaient les impressions que l'intègre ambassadeur du roi d'Angleterre avait rapportées des missions diplomatiques qu'il venait de remplir.

élevée, plus libre que celle du vulgaire; que cette dernière a le droit de tout faire, parce qu'elle peut impu- * nément tout oser, et que cette probité fière et impérieuse est apparemment la vertu favorite des rois 1 ?

Comme je viens de vous le dire, la duplicité des monarques du monde dans lequel l'Utopie est située estla principale cause qui détermine nos républicains à ne faire aucun traité avec les puissances de ces contrées. Je me persuadé qu'ils changeraient de résolution s'ils vivaient au milieu de l'Europe. Cependant, quelque bonne foi, quelque exactitude que Ton apporte dans Tofeservation des traités, la coutume d'en faire ne parait pas moins . étrange et moins déplacée. « Car enfin, vous demandentils, que produit cette malheureuse couiume? Dçux peuples sont séparés l'un de l'autre soit par un petitbras de rivière, soit par un monticule; et comme si* la nature n'avait pas établi assez 'de rapports entre les êtres, comme si elle n'avait pas tissu de ses propres mains lés nœuds si doux qui Jcs lient nécessairement les uns aux autres, ces individus, inquiets et jaloux, s'observent, se regardent d'un œil sombre*; ils s'enivrent du poison de la défiance et se persuadent qu'ils sont nés comme des butes féroces, pour s'attaquer, se mordre, se déchirer et se dévorer, à moins qu'un traité bien dressé, bien cimenté, leur prouve le contraire et «'enchaîne leur férocité. Mais le voilà Conclu, ce traité*; le voilà ratifié de part et d'autre; ne vous imaginez pas que* la paix .et l'amitié fraternelle en soient plus stables parmi eux. Non, des deux côtés les hostilités, les meur-

{. Nous voyons ici que cevtainc théorie dite des. deux morales, «"jui a fait beaucoup parler d'elle à une certaine époque contemporaine, n'est pas d'une invention toute récente

très, les dévastations, recommencent de plus belle après la signature; et pourquoi? C'est que, par faute d'attention de la part des négociateurs qui ont rédigé les articles, tous si équivoques, ils renferment des contradictions si palpables que les deux peuples regardent le traité comme nul et non avenu, et croient en conséquence devoir profiter de la liberté qu'il leur rend pour se massacrer de nouveau et se détruire. Nous autres, au contraire (ce sont toujours les Utopiens qui parlent), nous n'appelons ennemis et nous ne traitons comme tels que ceux qui nous font tort at insulte; autrement nous pensons que cet amour de l'espèce, ce sentiment qui nous est si naturel, doit avoir sur nos cœurs des droits plus saints, plus inviolables que les clauses d'un contrat; en un mot nous voulons que les honnêtes gens de toutes les nations connues ne forment qu'un seul peuple de frères, et qu'ils soient plus fortement attachés les uns aux' autres par leurs besoins réciproques et les secours mutuels, qu'ils se doivent que par de vaines conventions, aussi peu respectables que les passions qui les dictent et qui s'en font un jeu 1 . » . -

1. Cette vigoureuse flétrissure de l'absurdité de certains antagonismes internationaux et ces douces aspirations de paix universellc n s'expliquent d'autant mieux ici que Morus écrivait dans un temps où les capricieuses ambitions de quelques princes causaient une sorte de conflagration générale, qui couvrait l'Occident de ruines ct-de désolation.

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