CHAPITRE II. — DESCRIPTION
La ville même de Syouah repose sur un rocher de pierre calcaire coquillière; c’est aussi le sol des environs : il est traversé par des couches de sel.
Eu hiver, le vent souffle du nord assez régulièrement; les pluies sont fréquentes pendant les mois de janvier et de février.
lous les ans, pendant la saison d’été, les hahitans sont sujets à une sorte de lièvre chaude, occasionée peut-être par les eaux stagnantes et par la grande quantité de dattes fraîches qu’ils mangent à cette époque de l’année.
Les principaux arbres de l’oasis de Syouah sont, le palmier, l’olivier, le grenadier, l’abricotier, la vigne, le figuier, le prunier et le pommier. 11 faut, d’après Browne, y joindre le bananier.
Les dattes sont un objet de commerce assez étendu. Ou fait sécher les abricots, les raisins, les figues et les prunes : on exporte les premiers; on en fait usage dans les ragoûts, et on les fait cuire avec du sucre. Les champs produisent des pastèques, des légumes et un peu de blé»
II y croit des olives en abondance; elles sont grosses et d’une qualité excellente : on en fait de l’huile qui est estimée. Les liabitans ont un- grand soin de leurs palmiers; ils ont coutume de les fumer avec les chardons et les herbes épineuses. Les dattes ne sont pas toutes d’une même espèce : on en distingue cinq, dont l’une est sans noyau. Voici leurs noms : gazaly, freyeh, sâyd, el-ka’yby et ouaedy. Les premières, dites sultanes , sont les plus délicates et bien supérieures à toutes celles qu’on mange en Egypte; aussi sont-elles fort recherchées sur les bords du Nil : le noyau en est court et gros. Les dattes ouaedy servent pour la nourriture des chameaux, des ânes et des autres animaux. Les dattes sâyd sont déposées fraîches dans de petits paniers longs; on les presse fortement pour les mettre en pâte.
Les bestiaux que nourrissent les liabitans de Syouah sont, le mouton, le bœuf, la chèvre, l’âne, le chameau et le buffle; ils ont aussi des poules. Les ânes sont beaux et robustes, mais les vaches, maigres et rousses; les moutons sont très-forts : ils ont une queue large et plate; les chameaux sont en petit nombre.
Il est presque superflu de dire .qu’il n’existe pas plus à Syouah que dans les autres pays de l’Orient des tables de naissance ou de mortalité; on n’y fait point de dénombrement : il est donc bien difficile de connaître la population de l’oasis. Par une évaluation approximative, on estime quelle s’élève à cinq mille hahitans au plus, dont la ville seule en renferme deux mille. Selon Hornemann, elle fournit quinze cents guerriers; ce qui supposerait six à sept mille liabitans, selon le major Rennell. Quoi qu il en soit de ces différences, qu’il est aisé d’expliquer, on en sait assez pour avoir une idée à peu près juste de la population du pays. 11 parait évident que jamais elle n’a été ni pu être fort considérable.
Selon 1 opinion commune, les mahométans qui vivent isolés des grandes villes n’observent pas exactement leur religion; mais il n’en est pas ainsi à l’égard des habiteras de Syouah : chez eux elle est pratiquée dans toute la rigueur. Quand on manque d assister a la prière on est soumis a une amende qui sert à l’entretien des mosquées. Cependant on tolère la fabrication de l’eau-de-vie, pourvu quelle se fasse hors de la ville. La circoncision est pratiquée par eux exactement, mais non l’excision chez les femmes. Le Coran est a la fois leur code civil et religieux.
IO
VOYAGE A SYOUAH.
L’état est administré par une sorte de divan, qui, suivant M. Cailliaud, est de vingtdeux cheykhs désignés par le choix 1 2 : ce choix tombe toujours sur les plus anciens. L'avis des vieillards prévaut ordinairement. Six de ces cheykhs sont changés tous les ans; après la cessation de leurs fonctions, on les consulte sur toutes les affaires.
Les cheykhs délibèrent en présence des anciens et de tout le peuple : rien ne se fait à son insu; toutes les affaires sont publiques; et, pour peu que Ion soit considéré, on a toujours le droit d énoncer hautement son opinion. On fait venir du Kaire le qâdy, magistrat chargé d’administrer la justice.
La loi du pays n’est pas la même à l’égard de celui qui s’est rendu coupable de meurtre, et de celui qui a commis un vol : celui-ci est jugé par les cheykhs; mais l’autre ne peut être ni jugé ni puni par eux. Il est de leur devoir de faire chercher le meurtrier : quand on l’a découvert, on le remet entre les mains des parens de la victime; et ceux-ci, selon leur caprice, le tuent, ou lui laissent la liberté, ou bien lui font subir les tourmens qu’il leur plaît de lui infliger.
Celui qui est condamné à une amende, et qui n’est pas en état de racheter la peine, est conduit à une grande distance de la ville. Le châtiment consiste à coucher le coupable la face contre terre, et à le frapper sur les reins, à nu, avec de grosses bandes de cuir : pendant qu’un homme le frappe, un autre lui verse sur les reins de l’eau et du sel.
Le vol, ou tout autre délit non criminel, est puni par une amende, dont le taux est réglé suivant la nature de la faute : elle se paie en mesures de dattes, selon l’usage du pays, ainsi que nous avons déjà eu l’occasion de le remarquer. La destination des amendes est de servir à l’entretien des mosquées, ou de venir au secours des étrangers qui en ont besoin.
Une loi oblige tout individu, dès qu’il a atteint l’âge de puberté, à sortir de la ville. Il en est de même de quiconque devient veuf : il doit aussitôt quitter sa demeure et aller habiter un village qui est au pied de la ville. Quand il est remarié, il rentre dans sa maison. Le village extérieur ne renferme absolument que des veufs et des garçons : ils ont cependant, en plein jour, le droit d’aller en vdle; mais dès que la nuit est venue, il faut qu’ils se retirent, sous peine d’amende.
Le caractère dominant des gens de Syouali est le soupçon et la défiance; leur humeur est sombre, sauvage et indocile : ils sont importuns, opiniâtres, jaloux à 1 excès. Un frère n’entre point chez sa belle-sœur si le mari est absent. Il en est de même de celui qui visite son ami : jamais, en son absence, il n’entre dans la maison. S’arrêter à la porte de son voisin, c’est s’exposer au soupçon.
Leur exaltation les rend superstitieux. Les Arabes des bords du Nil les redoutent comme gens adonnés à la sorcellerie.
Malgré leur caractère ombrageux, ces hommes sont hospitaliers. Les étrangers peuvent aller sur la place publique oii se vendent les dattes, et en manger librement jusqu’à satiété, sans qu’on leur demande rien a. On expose aussi tous les jours des outres pleines d’eau fraîche, qui leur sont destinées spécialement; ce qui n’a pas lieu
1 M. Drovetti ne porte ce nombre qu’à douze; il en est de même de M. llipault.
2 11 ne faut pas toutefois que l'étranger en emporte; il s’exposerait à payer une amende