LAURE
Vue d'Upernavik (Groënland). — Dessin de Jules Noël d’après le docteur Kane (Arctic Explorations).
nous avions parfaitement calculé notre position. De ce moment, l’intérêt de notre voyage doubla.
Le lendemain, nous passions à la hauteur du bras nord du Fiord de Disco, par 70° degré de latitude; nous glissions sur la mer, poussés par un vent léger et les Fiords de Waigat et d'Oomenak furent bientôt derrière nous.
Pour la plupart de nos camarades, le Groënland était encore une sorte de mythe; depuis quelques jours nous en suivions les côtes, mais sauf l’apparition de Disco, les nuages et la brume l’avaient constamment dérobé à nos regards, Maintenant il secouait son manteau de nuées et se dressait devant nous dans son austère magnificence avec ses larges vallées, ses profondes ravines, ses nobles montagnes, ses rochers déchirés et sombres, et sa terrible désolation,
A mesure que le brouillard s’élevait et roulait lentement ses grisâtres traînées sur la surface des eaux bleues, icebergs après icebergs nous apparaissaient comme les palais d’un conte de fées. Oubliant que vers cette région d’austères réalités nous venions, de notre libre volonté, à la recherche de choses sérieuses, 1l nous semblait que nous étions attirés par une main invisible dans la terre des enchantements.
Non, je ne pourrais dire avec quel enthousiasme nous regardions ce glorieux changement de décor!
Nous sommes au 2 août; il est minuit; la mer est unie comme une glace, pas un pli, pas une ride, pas un souffle de vent; le soleil chemine avec bonheur sur l'horizon du nord, de légères nuées flottent suspendues dans l'air, les icebergs se dressent autour de nous, les noires arêtes des côtes se profilent vivement sur le ciel,
et les nuages, et la mer, et les glaces, et les montagnes sont baignées dans une splendide atmosphère de cramoisi, de pourpre et d’or.
À mon précédent voyage, je n’avais contemplé rien de si beau. L’air rappelait, par sa mollesse, une de nos belles nuits d’été, et cependant nous étions entourés de montagnes nues et de ces icebergs que, dans notre terre aux vertes collines et aux forêts frémissantes, on associe à des idées de froide désolation. Le ciel était brillant et doux comme le poétique firmament d'Italie; les blocs de glace eux-mêmes avaient perdu leur morne aspect, et tout embrasés des feux du soleil ressemblaient à des masses de métal incandescent ou de flamme solide; près de nous, et pareil à un bloc de marbre de Paros incrusté de gigantesques
opales et de perles d'Orient, se dressait un immense iceberg ; à l'horizon et si loin que la moitié de sa hauteur disparaissait sous la rouge ligne des flots, un autre nous rappelait par sa forme étrange le vieux Colisée de Rome. — Le soleil poursuivant sa course, passa derrière lui et l'illumina soudain d’un jet de flammes éblouissantes.
L'ombre des montagnes de glaces colorait d’un vert admirable l’eau sur laquelle elle reposait; mais plus belles encore étaient les teintes délicates des vagues légères glissant sur les pentes de ces îles de cristal. Partout où l’iceberg surplombait, les tons devenaient plus chauds; sous une cavité profonde, la mer prenait la couleur opaque du malachite alternant avec les transparences de l’émeraude, pendant qu’à travers la
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